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Winston Churchill

Sir Winston Churchill (/ˈwÉȘnstən ˈtʃɜːtʃÉȘl/[1]), nĂ© le Ă  Woodstock et mort le Ă  Londres, est un homme d'État et Ă©crivain britannique. Membre du Parti conservateur malgrĂ© un intermĂšde au Parti libĂ©ral, il est Premier ministre du Royaume-Uni de Ă  puis d’ Ă  ; il joue notamment un rĂŽle dĂ©cisif dans la victoire des AlliĂ©s lors de la Seconde Guerre mondiale.

Winston Churchill
Illustration.
Portrait de Winston Churchill par Yousuf Karsh, 1941.
Fonctions
Premier ministre du Royaume-Uni
–
(3 ans, 5 mois et 11 jours)
Monarque George VI
Élisabeth II
Gouvernement Churchill III
LĂ©gislature 40e
Coalition Tories
Prédécesseur Clement Attlee
Successeur Anthony Eden
–
(5 ans, 2 mois et 16 jours)
Monarque George VI
Gouvernement Churchill I et II
LĂ©gislature 37e
Coalition Union nationale
Tories - Labour - LNP - Liberal
Prédécesseur Neville Chamberlain
Successeur Clement Attlee
Doyen de la Chambre des communes
–
(4 ans, 11 mois et 17 jours)
Prédécesseur David Grenfell
Successeur Rab Butler
Chef de l'opposition
–
(6 ans et 3 mois)
Monarque George VI
Premier ministre Clement Attlee
Prédécesseur Clement Attlee
Successeur Clement Attlee
Chef du Parti conservateur
–
(14 ans, 4 mois et 28 jours)
Prédécesseur Neville Chamberlain
Successeur Anthony Eden
Chancelier de l'Échiquier
–
(4 ans, 6 mois et 29 jours)
Premier ministre Stanley Baldwin
Prédécesseur Philip Snowden
Successeur Philip Snowden
SecrĂ©taire d'État Ă  l'IntĂ©rieur
–
(1 an, 8 mois et 14 jours)
Premier ministre Herbert Henry Asquith
Prédécesseur Herbert Gladstone
Successeur Reginald McKenna
Député britannique
–
(39 ans, 11 mois et 16 jours)
Élection
RĂ©Ă©lection






Circonscription Epping (1924-1945)
Woodford (1945-1964)
Groupe politique Conservateur
–
(22 ans et 22 jours)
Élection
RĂ©Ă©lection


Circonscription Oldham (1900-1906)
Manchester Nord-Ouest
(1906-1908)
Dundee (1908-1922)
Groupe politique Conservateur (1900–1904)
Libéral (1904-1922)
Biographie
Nom de naissance Winston Leonard
Spencer-Churchill
Surnom Le vieux lion
Date de naissance
Lieu de naissance Palais de Blenheim, Angleterre (Royaume-Uni)
Date de décÚs
Lieu de décÚs Londres (Royaume-Uni)
Nature du décÚs Accident vasculaire cérébral
SĂ©pulture Église Saint-Martin de Bladon, Angleterre (Royaume-Uni)
Nationalité Britannique
Parti politique Parti conservateur
(1900–1904, 1924–1964)
Parti libéral
(1904–1924)
PĂšre Randolph Churchill
MĂšre Jennie Jerome
Fratrie John Churchill
Conjoint
Enfants Diana Churchill
Randolph Churchill
Sarah Churchill
Marigold Churchill
Mary Soames
DiplÎmé de Harrow School
Académie royale militaire
de Sandhurst
Profession Homme politique
Militaire
Journaliste
Historien
Écrivain
Peintre
Distinctions Prix Nobel de littérature (1953)
Citoyen d'honneur des États-Unis
RĂ©sidence 10 Downing Street
Manoir de Chartwell

Winston Churchill
Premiers ministres du Royaume-Uni
Prix Nobel de littérature

Fils de l’homme politique Randolph Churchill et de Jennie Jerome, il appartient Ă  la famille aristocratique des Spencer. EngagĂ© dans l’armĂ©e, il combat en Inde, au Soudan et durant la seconde guerre des Boers. Il est ensuite correspondant de guerre, puis sert briĂšvement, pendant la PremiĂšre Guerre mondiale, sur le front de l'Ouest, comme commandant du 6e bataillon des Royal Scots Fusiliers.

DĂ©putĂ© pendant une soixantaine d’annĂ©es, il occupe des responsabilitĂ©s ministĂ©rielles pendant prĂšs de trente ans. Dans le gouvernement libĂ©ral d'Asquith, il est ministre du Commerce, secrĂ©taire du Home Office et Premier Lord de l'AmirautĂ© : il participe alors aux premiĂšres lois sociales et s’attaque Ă  l’influence de la Chambre des lords, mais la dĂ©faite Ă  la bataille des Dardanelles provoque son Ă©viction. Blanchi de toute responsabilitĂ© dans cet Ă©chec par une commission d'enquĂȘte parlementaire, il est rappelĂ© comme ministre de l'Armement, secrĂ©taire d'État Ă  la Guerre et secrĂ©taire d'État de l'Air par Lloyd George.

Devenu chancelier de l'Échiquier, il laisse un bilan mitigĂ©, l'Ă©conomie n’étant pas son domaine de prĂ©dilection, Ă  la diffĂ©rence de la politique Ă©trangĂšre et des affaires militaires. Alors que ses prises de position dĂ©tonnent, notamment lors de l’abdication d'Édouard VIII, il n’est guĂšre apprĂ©ciĂ© par les dirigeants du Parti conservateur et connaĂźt une traversĂ©e du dĂ©sert. Il se distingue alors du reste de la classe politique par une opposition vigoureuse Ă  l'Allemagne nazie. Il faut attendre le dĂ©clenchement de la Seconde Guerre mondiale pour qu’il revienne au gouvernement, comme Premier Lord de l'AmirautĂ©.

AprĂšs la dĂ©mission de Chamberlain, il devient Premier ministre, les conservateurs l’ayant choisi plus par dĂ©faut que par adhĂ©sion. Refusant de capituler alors que le Royaume-Uni est la derniĂšre nation europĂ©enne Ă  rĂ©sister Ă  la percĂ©e nazie, il organise les forces armĂ©es britanniques et les conduit finalement Ă  la victoire contre les puissances de l'Axe. Ses discours mobilisateurs (« Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur », « Nous nous battrons sur les plages », « C'Ă©tait lĂ  leur heure de gloire », « Jamais tant de gens n'ont dĂ» autant Ă  si peu ») marquent son peuple et les forces alliĂ©es. À l’approche de la fin du conflit, il plaide auprĂšs du prĂ©sident amĂ©ricain, Franklin D. Roosevelt, pour qu'il reconnaisse la France libre de Charles de Gaulle, puis obtient Ă  la France une place au Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies ainsi qu’une zone d'occupation en Allemagne.

Bien qu'aurĂ©olĂ© par son action lors de la Seconde Guerre mondiale, il perd de façon inattendue les Ă©lections lĂ©gislatives de 1945. Devenu chef de l'opposition et bĂ©nĂ©ficiant toujours d'un prestige trĂšs important, il reste particuliĂšrement actif sur les dossiers de politique Ă©trangĂšre et dĂ©nonce dĂšs 1946 le rideau de fer. Les Ă©lections de 1951 lui permettent de retrouver la tĂȘte du gouvernement. Son second mandat est marquĂ© par le dĂ©clin de l'Empire britannique, auquel il tente vainement de s'opposer par une conduite inflexible et des actions militaires. À la suite de la mort soudaine de George VI en 1952, il assiste Ă  l'avĂšnement d’Élisabeth II, dont il est le premier chef de gouvernement.

En 1955, Ă  plus de 80 ans, il dĂ©missionne de ses fonctions de Premier ministre, son fidĂšle alliĂ© Anthony Eden lui succĂ©dant. Malade, il reste dĂ©putĂ© jusqu'en 1964. Sa mort l'annĂ©e suivante conduit Ă  l’organisation d'obsĂšques nationales qui rassemblent un nombre inĂ©dit d’hommes d'État du monde entier.

Les talents d'écriture de Winston Churchill (il a notamment rédigé ses Mémoires sur la Seconde Guerre mondiale et A History of the English-Speaking Peoples) sont couronnés à la fin de sa vie par un prix Nobel de littérature. Il est également un artiste peintre reconnu.

Bien longtemps aprÚs sa mort, Churchill conserve une place importante dans l'imaginaire politique britannique et reste reconnu comme l'un des hommes politiques les plus importants du XXe siÚcle, en raison de sa ténacité face au nazisme, de ses talents d'orateur et de ses célÚbres bons mots. Tout en incarnant les valeurs d'humour, de flegme et de résilience que l'imaginaire collectif associe aux Britanniques, il est parfois critiqué pour son opposition à la décolonisation et son attitude jugée complaisante vis-à-vis de certaines dictatures.

Famille et jeunes années

AncĂȘtres

Photo en noir et blanc du pĂšre de Winston Churchill, Lord Randolph Henry Spencer-Churchill.
Le pĂšre de Winston Churchill, Lord Randolph Churchill
Armoiries de la famille Churchill.

Membre de la famille Spencer[2], renommĂ©e pour la participation de plusieurs de ses membres Ă  la vie politique britannique, Winston Leonard Spencer-Churchill utilise, tout comme son pĂšre, le seul nom de Churchill dans la vie publique[Je 1]. Son ancĂȘtre George Spencer a changĂ© son nom de famille pour Spencer-Churchill lorsqu'il est devenu duc de Marlborough, en 1817, pour souligner son lien de parentĂ© avec John Churchill, le premier duc de Marlborough[3]. Son pĂšre, Randolph, est le fils cadet du 7e duc de la lignĂ©e. En vertu du droit d'aĂźnesse, il n'est pas l'hĂ©ritier du chĂąteau familial, le palais de Blenheim, et ses enfants ne peuvent pas porter le titre de Lord[Ma 1]. En 1874, lorsque Randolph Churchill Ă©pouse Jennie Jerome, fille du millionnaire amĂ©ricain Leonard Jerome, c'est un homme politique prometteur. Sa carriĂšre est cependant brĂšve, car il meurt prĂ©maturĂ©ment Ă  45 ans, laissant sa famille dĂ©munie[BĂ© 1].

Par ses ascendants, Winston Churchill a des liens privilĂ©giĂ©s avec la France, ce qui explique qu'Ă  l'instar de sa mĂšre[BĂ© 2], il soit francophile et parle trĂšs tĂŽt le français[alpha 1] mais, comme il le reconnaissait lui-mĂȘme, avec une trĂšs mauvaise prononciation. Jennie Jerome, la mĂšre de Winston Churchill, est une AmĂ©ricaine francophile et francophone[BĂ© 4], aimant les mondanitĂ©s et ayant vĂ©cu Ă  Paris de 1867 Ă  1873 oĂč elle a approchĂ© la cour impĂ©riale du neveu de NapolĂ©on Ier et connu l'opulence des derniers feux du Second Empire. Durant son sĂ©jour parisien en compagnie de sa mĂšre, Clarissa, elle y acquiert une excellente culture française — ainsi que le surnom de « Jeannette »[BĂ© 5]. On compte dans la gĂ©nĂ©alogie de Winston Churchill des ascendants français Ă  la fois du cĂŽtĂ© de son pĂšre et de sa mĂšre : son grand-pĂšre maternel est issu d'une famille huguenote française immigrĂ©e aux États-Unis[BĂ© 5] ; du cĂŽtĂ© paternel, d'aprĂšs l'historien français François BĂ©darida, l'un des ancĂȘtres des Churchill serait le fils d'un certain Othon de Leon, chĂątelain de Gisors, qui aurait pris les armes sous Guillaume le ConquĂ©rant et se serait, par la suite, Ă©tabli en Angleterre aprĂšs la bataille d'Hastings Ă  laquelle il aurait participĂ©[BĂ© 6]. Charles Spencer, 9e comte Spencer et frĂšre de Diana, la princesse de Galles, affirme de son cĂŽtĂ© dans son livre The Spencer Family que le plus lointain ancĂȘtre attestĂ© de tous les Spencer serait Robert Despenser — ou « de Spencer » — qui aurait servi comme rĂ©gisseur d'outre-Manche au premier roi de la Maison de Normandie en 1066. Les Spencer autrefois alias Despenser seraient donc des nobles enracinĂ©s au sol anglais depuis prĂšs de 1 000 ans au milieu desquels est issue la lignĂ©e churchillienne[4]. Sa mĂšre compte parmi ses ancĂȘtres une Iroquoise, selon les dires de certains membres de sa famille, ce qui expliquerait Ă©ventuellement ses cheveux noirs et son teint[5], et un lieutenant de Washington[6].

Naissance

Jennie Jerome, la mĂšre de Winston Leonard Spencer-Churchill accouche au bout de sept mois et demi de grossesse[BĂ© 7] dans la nuit du 29 au , Ă  1 h 30[BĂ© 6] - [alpha 2]. On sauve les apparences en dĂ©clarant le nouveau-nĂ© prĂ©maturĂ©, mis au monde par sa mĂšre non pas selon la lĂ©gende dans les vestiaires[alpha 3] , mais dans une chambre proche de la salle de bal du palais de Blenheim, celui-lĂ  mĂȘme oĂč il rencontrera plus tard sa future Ă©pouse, ce qui est Ă  l'origine de cet aphorisme restĂ© fameux : « C'est Ă  Blenheim que j'ai pris les deux dĂ©cisions les plus importantes de ma vie, celle de naĂźtre et celle de me marier. Je n'ai regrettĂ© aucune des deux ! » Randolph et Jennie ont un second enfant en 1880, John Strange, dont la fille Clarissa Ă©pousera Anthony Eden[BĂ© 8]. Une rumeur court aprĂšs cette naissance quant Ă  la paternitĂ© de ce frĂšre cadet, les parents Ă©tant sĂ©parĂ©s depuis quelque temps lors de sa venue au monde. La mĂšre ayant la rĂ©putation d'ĂȘtre trĂšs frivole, on soupçonne ce deuxiĂšme enfant d'ĂȘtre le fils de John Strange Jocelyn, 5e comte de Roden[BĂ© 8].

Enfance jusqu'Ă  sept ans

La mĂšre de Winston, Lady Randolph Churchill
La mĂšre de Winston, Lady Randolph Churchill.

Comme il est d'usage dans les familles nobles de l'Ă©poque, Winston est confiĂ© Ă  une nourrice, Elizabeth Anne Everest, qui sera ensuite celle de son frĂšre. Ses parents ne le voient que rarement et ont des rapports distants, bien qu'aimants. Son pĂšre Ă©tant occupĂ© par sa carriĂšre politique, et sa mĂšre par ses mondanitĂ©s, cela renforce l'isolement du jeune Winston. Ce manque de contact avec ses parents le rapproche de sa nourrice qu'il prend l'habitude d'appeler « Woomany », et dont il garde jusqu'Ă  la fin de sa vie un portrait dans son bureau. Il passe ses deux premiĂšres annĂ©es au chĂąteau familial de Marlborough. En , son pĂšre accompagne son grand-pĂšre Ă  Dublin, oĂč il vient d'ĂȘtre nommĂ© vice-roi d'Irlande[Mi 4] ; Winston le suit, y passe prĂšs de trois ans avant que ses parents ne reviennent Ă  Londres, dans la maison familiale de St James Place en . Il y apprend Ă  lire[Mi 5], car il ne frĂ©quente pas l'Ă©cole jusqu'Ă  l'Ăąge de sept ans, mais suit des cours chez lui avec l'aide de sa nourrice[Je 2].

Scolarité de sept à dix-huit ans

Churchill, ùgé de sept ans, en 1881.
Churchill Ă  l'Ăąge de 7 ans, en 1881.

Churchill entre Ă  l'Ă©cole Ă  l'Ăąge de 7 ans[BĂ© 9]. Il est placĂ© en dans la prestigieuse St. George's School d'Ascot[BĂ© 9]. Il a trĂšs peu d'argent de poche[Mi 6] et vit trĂšs difficilement cette premiĂšre sĂ©paration d'avec sa famille[Mi 6]. Sa mĂšre, alors connue sous le nom de Lady Randolph, ne lui rend visite que trĂšs rarement, malgrĂ© les lettres dans lesquelles Winston la supplie de venir ou de lui permettre de retourner Ă  la maison. Il a une relation distante avec son pĂšre avec lequel il note qu'il n'a presque jamais de conversation. Ce manque d'affection l'endurcit ; il en est conscient et est persuadĂ© que ce qu'il perd Ă©tant jeune le servira Ă©tant vieux[BĂ© 10]. Le rĂ©gime dur et disciplinĂ© de cette Ă©cole lui dĂ©plaĂźt toutefois et ne lui rĂ©ussit pas : « trĂšs franc mais fait des bĂȘtises » est la premiĂšre apprĂ©ciation que laissent les professeurs. Plus tard sa nourrice Elizabeth Anne Everest s'aperçoit que des blessures ont Ă©tĂ© infligĂ©es Ă  Winston, et elle alerte les parents qui le changent d'Ă©cole[Mi 7]. À 9 ans, en , il est placĂ© dans un pensionnat moins strict, celui des Demoiselles Thomson de Brighton[BĂ© 9] oĂč il demeure jusqu'en 1888 sans subir de mauvais traitements. Son pĂšre dĂ©cide de lui faire faire une carriĂšre militaire, car ses rĂ©sultats scolaires ne sont pas assez bons pour envisager une carriĂšre politique ou mĂȘme ecclĂ©siastique. Lui-mĂȘme a fait ses classes Ă  Eton, la meilleure Ă©cole du pays, mais Winston doit se contenter de Harrow School, la grande rivale, moins cotĂ©e. Il y entre le 17 avril 1888[BĂ© 9] Ă  l'Ăąge de 13 ans et y reste jusqu'Ă  ses 18 ans. Dans les semaines suivant son arrivĂ©e, il rejoint le Harrow Rifle Corps. Il obtient des notes Ă©levĂ©es en anglais et en histoire et obtient un titre de champion d'escrime de l'Ă©cole. À 18 ans, il prĂ©pare son entrĂ©e Ă  l'AcadĂ©mie royale militaire de Sandhurst, mais le concours du Royal Military College est extrĂȘmement difficile. Churchill Ă©choue deux fois de suite. Lors de sa troisiĂšme tentative, il doit absolument rĂ©ussir, sinon il devra se rĂ©orienter. Winston fait valoir Ă  ses parents que la scolaritĂ© Ă  Harrow n'est pas adaptĂ©e pour Sandhurst puisque seuls 1 % des reçus de Sandhurst en sont issus. Ses parents soucieux de sa rĂ©ussite lui paient alors des cours dans un institut privĂ© spĂ©cialisĂ© : le Captain James Establishment, ce qui lui rĂ©ussit : il est admis Ă  l'AcadĂ©mie militaire de Sandhurst le . C'est un grand jour dans la vie du jeune Churchill, mĂȘme s'il n'est reçu que 92e sur 102[Je 3].

Churchill se décrit comme affligé d'un « défaut d'élocution ». AprÚs avoir travaillé de longues années à le surmonter, il a finalement déclaré : « mon défaut n'est pas une entrave ». On présente souvent aux stagiaires orthophonistes des cassettes vidéo montrant les manies de Churchill pendant ses discours, et la Stuttering Foundation of America présente sa photo sur sa page d'accueil comme l'un de ses modÚles de bÚgues ayant réussi. Si des écrits contemporains des années 1920, 1930 et 1940 confirment ce diagnostic de bégaiement, le Churchill Centre, cependant, réfute catégoriquement l'allégation selon laquelle Churchill ait été affecté de ce trouble : il aurait eu un bredouillement, voire un zézaiement et une certaine difficulté à prononcer la lettre « S », tout comme son pÚre[Je 4].

Famille

Son Ă©pouse, Clementine, en 1915.
Son Ă©pouse, Clementine, en 1915.

Churchill se marie relativement tard, Ă  presque 34 ans. Jusqu'Ă  sa rencontre avec sa femme, il estime qu'il n'a « pas le droit de folĂątrer dans les plaisantes vallĂ©es des distractions » car son bien est son ambition : « Et si je n'y arrivais pas ! Quelle chose affreuse ! J'en aurais le cƓur brisĂ©, car je n'ai que l'ambition Ă  quoi me raccrocher[Ma 2] ». Il n'est pas rĂ©ellement Ă  l'aise avec les femmes — hors celles de sa famille — et pense que les AmĂ©ricaines (sa mĂšre est amĂ©ricaine) « tyrannisent leur mari[Ma 3] ». Pour Violet Bonham Carter, « son attitude Ă  leur Ă©gard Ă©tait fondamentalement romantique [
] il les parait de toutes les vertus cardinales[Ma 3] ». Pour son biographe William Manchester, il fait partie du « genre de phallocrates qui font une cible de choix pour les fĂ©ministes[Ma 2] ». De fait, les suffragettes, notamment Emmeline Pankhurst, perturbent assez rĂ©guliĂšrement ses meetings Ă©lectoraux.

Churchill rencontre sa future Ă©pouse, Clementine Hozier, en 1904, lors d'un bal chez le comte de Crewe et sa femme Margaret Primrose[alpha 4]. En 1908, ils sont de nouveau rĂ©unis lors d'un dĂźner offert par Lady St. Helier[alpha 5]. Churchill et Clementine sont placĂ©s cĂŽte Ă  cĂŽte et entament bientĂŽt une histoire d'amour qui durera toute leur vie[So 1]. Il lui demande sa main au cours d'une « house party » au palais de Blenheim le dans le « temple de Diane », la maison d'Ă©tĂ© du palais[So 2]. Ils sont mariĂ©s le en l'Ă©glise St. Margaret de Westminster, par l'Ă©vĂȘque de St. Asaph[So 3]. En , le couple emmĂ©nage dans une maison au 33 Eccleston Square, dans le quartier de Pimlico. Clementine Churchill est libĂ©rale au sens anglo-saxon du terme. Elle est un peu jalouse de Violet Bonham Carter — fille du Premier ministre Herbert Henry Asquith — qui est, aprĂšs elle, l'autre grande amie de Churchill[Ma 4]. Elle reste nĂ©anmoins plus pondĂ©rĂ©e que son mari et pour François BĂ©darida « a un bien meilleur jugement que lui aussi bien sur les hommes que sur les situations[BĂ© 11] ». Si les femmes qui lui sont proches sont politiquement libĂ©rales, en revanche, entre lui et la dĂ©putĂ©e conservatrice Nancy Astor, l'inimitiĂ© est aussi forte que rĂ©ciproque. Lors d'une rĂ©ception donnĂ©e par sa cousine par alliance Consuelo Vanderbilt oĂč il est arrivĂ© Ă  l'improviste se produit une anecdote demeurĂ©e cĂ©lĂšbre bien que l'on sache dĂ©sormais qu'elle est apocryphe. À Nancy Astor lui disant : « Si vous Ă©tiez mon mari, j'empoisonnerais votre cafĂ© ! », Churchill aurait rĂ©pondu : « Et si vous Ă©tiez ma femme, je le boirais »[7].

Portrait de Clementine Churchill avec sa fille Sarah. Ce prénom lui fut attribué en hommage à Sarah Churchill, épouse du 1er duc de Marlborough[8].

Leur premier enfant, Diana, naßt le à Londres. AprÚs la grossesse, Clementine déménage dans le Sussex afin de se reposer, tandis que Diana reste à Londres avec sa nourrice[So 4]. Le , leur deuxiÚme enfant, Randolph, naßt au 33 Eccleston Square[So 5]. Un troisiÚme enfant, Sarah, naßt le à Admiralty House. Clementine est anxieuse, car Winston est alors à Anvers, envoyé par le Conseil des ministres pour « renforcer la résistance de la ville assiégée » aprÚs l'annonce de l'intention belge de capituler[So 6]. Clementine donne naissance à son quatriÚme enfant, Frances Marigold Churchill, le , quatre jours aprÚs la fin de la PremiÚre Guerre mondiale[So 7]. Celle-ci ne vit que deux ans et demi : au début du mois d', les enfants Churchill sont confiés à Mlle Rose, une gouvernante française, dans le comté de Kent pendant que Clementine est à Eaton Hall pour jouer au tennis avec Hugh Grosvenor, 2e duc de Westminster, et sa famille. Marigold attrape un rhume, d'abord sans gravité, mais qui évolue en septicémie. La maladie emporte Marigold le . Elle est enterrée dans le cimetiÚre de Kensal Green trois jours plus tard[So 8]. Le naßt Mary, le dernier de leurs enfants. AprÚs quelques jours, les Churchill achÚtent Chartwell, qui devient la maison de Winston jusqu'à sa mort en 1965[So 9] - [9]. Les enfants, à l'exception de Mary, ne leur apportent que peu de satisfaction[Bé 12].

Soldat et correspondant de guerre

Sous-lieutenant correspondant de guerre

À l'AcadĂ©mie royale militaire de Sandhurst, Churchill reçoit son premier commandement dans le 4th Queen's Own Hussars en tant que sous-lieutenant le [Je 5]. Il juge que sa solde de sous-lieutenant, de 300 livres sterling par an, est insuffisante pour avoir un style de vie Ă©quivalent Ă  celui des autres officiers du rĂ©giment. Il estime avoir besoin de 500 ÂŁ, soit l'Ă©quivalent d'environ 34 000 ÂŁ en 2013. Sa mĂšre lui fournit une rente de 400 ÂŁ par an, mais il dĂ©pense plus qu'il ne gagne. Selon le biographe Roy Jenkins, c'est une des raisons pour lesquelles il devient correspondant de guerre[Je 5]. Il n'a pas l'intention de suivre une carriĂšre classique en recherchant les promotions, mais bien d'ĂȘtre impliquĂ© dans l'action. À cette fin, il utilise l'influence de sa mĂšre et de sa famille dans la haute sociĂ©tĂ© pour avoir un poste dans les campagnes en cours. Ses Ă©crits de correspondant de guerre pour plusieurs journaux de Londres[10] attirent l'attention du public, et lui valent d'importants revenus supplĂ©mentaires. Ils constituent la base de ses livres sur ces campagnes. Toutefois, comme ses Ă©crits montrent Ă  la fois son ambition et des critiques de l'armĂ©e, ils lui attirent une certaine hostilitĂ© et une rĂ©putation de « chasseur de mĂ©dailles[Ma 5] » et de « coureur de publicitĂ©[Ma 6] ». MalgrĂ© le fait que ce comportement soit mal vu par ses supĂ©rieurs, François Kersaudy estime qu'il Ă©tait « pratiquement impossible de sanctionner un Churchill, hĂ©ros de guerre de surcroĂźt, et dont la mĂšre se trouve ĂȘtre la maĂźtresse du prince de Galles (le futur Édouard VII) »[11]. Pour W. Manchester, « il n'Ă©prouvait aucun intĂ©rĂȘt pour la carriĂšre militaire, et avait l'intention de se servir de son passage dans l'armĂ©e pour favoriser ses desseins politiques[Ma 6] ».

1895, année marquante

Winston Churchill sous-lieutenant du 4th Queen's Own Hussars en 1895.

Trois Ă©vĂ©nements importants pour Churchill surviennent lors de l'annĂ©e 1895 : les dĂ©cĂšs de son pĂšre et de Mrs Everest, sa nourrice, ainsi que son baptĂȘme du feu Ă  Cuba.

Mort de Randolph Churchill

Souffrant peut-ĂȘtre de syphilis (incurable Ă  cette Ă©poque), depuis au moins 1885[alpha 6] — mais cela n'a jamais Ă©tĂ© vraiment Ă©lucidĂ© —, le pĂšre de Winston dĂ©cĂšde le Ă  l'Ăąge de 45 ans[Mi 8]. Sa mort affecte bien sĂ»r Winston car elle le prive d'un soutien important pour sa future carriĂšre, mais cela marque Ă©galement pour lui le dĂ©but de la libertĂ© : son pĂšre n'impose plus ses choix et Winston peut donc faire ce qu'il veut[Mi 9]. De plus, de nombreux ancĂȘtres (mĂąles) du jeune Winston Ă©tant dĂ©cĂ©dĂ©s Ă  peu prĂšs Ă  cet Ăąge, il croit pendant longtemps que ses jours sont alors comptĂ©s. Aussi, lorsqu'il passe le cap des cinquante ans, il en conçoit une immense joie, car il a en quelque sorte le sentiment que tout lui est permis[BĂ© 3]. Le jeune Winston vouait une immense admiration Ă  son pĂšre Randolph alors mĂȘme que ce dernier prenait son fils pour un attardĂ©. Pourtant, lorsque plus tard Winston accĂšde Ă  de hautes fonctions gouvernementales, c'est Ă  son pĂšre qu'il pense avec Ă©motion[Fk 1].

Mort de Mrs Elizabeth Everest

En juillet, un message l'informe que sa nourrice, Mrs Elizabeth Everest, est mourante. Il retourne alors en Angleterre et reste auprĂšs d'elle pendant une semaine, jusqu'Ă  sa mort le 1895, Ă  62 ans[Mi 10]. Il Ă©crit dans son journal : « Elle Ă©tait mon amie prĂ©fĂ©rĂ©e ». Dans My Early Life, il ajoute : « Elle a Ă©tĂ© ma plus chĂšre et ma plus intime amie pendant les vingt ans que j'ai vĂ©cus »[12]. AprĂšs avoir Ă©tĂ© la nourrice dĂ©vouĂ©e de Winston et de son frĂšre, elle est congĂ©diĂ©e brutalement et meurt dans la misĂšre. Churchill organise ses obsĂšques tandis que Lady Randolph ne se dĂ©place mĂȘme pas pour l'enterrement[Ma 7]. Il s'en souviendra lors de la loi de 1908 sur la retraite Ă  70 ans[Mi 11].

BaptĂȘme du feu Ă  Cuba

Le , Winston sort diplĂŽmĂ© de Sandhurst et Ă  une place honorable : il est vingtiĂšme sur cent trente[Mi 12]. Il est placĂ© Ă  sa demande dans le 4th Queen's Own Hussars du colonel Brabazon au camp d'Aldershot[Mi 12], car il sait que ce corps va partir pour les Indes en 1896, et il espĂšre y faire l'expĂ©rience du combat[Mi 13]. Le jeune Winston, qui estime que les succĂšs militaires sur le terrain sont un gage de succĂšs politique, est impatient d'aller au combat[alpha 7]. Disposant de temps libre avant de rejoindre son affectation, il est envoyĂ© avec son ami Reginald Barne, par le journal le Daily Graphic Ă  Cuba oĂč les Espagnols sont confrontĂ©s Ă  une insurrection[Mi 14]. Pour ce faire, il a obtenu l'aval du commandement britannique et du directeur du service du renseignement militaire. Le trajet aller est pour lui son premier grand voyage car il n'a jusqu'alors visitĂ© que la France et la Suisse[Mi 14]. La premiĂšre Ă©tape est New York, occasion pour lui de fouler le sol amĂ©ricain pour la premiĂšre fois et de rendre visite Ă  sa famille maternelle et ses amis[Mi 14]. Pendant son sĂ©jour, il demeure chez William Bourke Cockran, alors l'amant de sa mĂšre. Bourke est un homme politique amĂ©ricain Ă©tabli, membre de la Chambre des reprĂ©sentants, potentiel candidat Ă  l'Ă©lection prĂ©sidentielle. Il influence fortement Churchill dans son approche des discours et de la politique, et fait naĂźtre en lui un sentiment de tendresse envers l'AmĂ©rique[Je 6]. ArrivĂ© Ă  Cuba comme journaliste pour couvrir la guerre d'indĂ©pendance cubaine, il suit les troupes du colonel Valdez[Mi 14] et Ă  son vingt-et-uniĂšme anniversaire il s'offre un baptĂȘme du feu. Il apprĂ©cie Cuba : il la dĂ©crit comme une « 
grande, riche, belle Ăźle
 »[alpha 8]. Il y prend goĂ»t aux habanos, ces cigares cubains qu'il fume jusqu'Ă  la fin de sa vie.

Officier aux Indes

Au début du mois d', Churchill est transféré à Bombay, en Inde britannique. Considéré comme l'un des meilleurs joueurs de polo de son régiment, il mÚne son équipe à la victoire lors de nombreux tournois prestigieux[13].

Aux environs de Bangalore oĂč il est affectĂ© en 1896 avec les 4th Queen's Own Hussars, il dispose de temps libre qu'il met Ă  profit pour lire. Il lit d'abord des livres d'histoire : Histoire de la dĂ©cadence et de la chute de l'Empire romain d'Edward Gibbon[14] et l'Histoire de Thomas Babington Macaulay – des auteurs assez peu conservateurs[Ma 8]; des philosophes grecs : Platon, notamment La RĂ©publique, ainsi que les Ă©crits politiques d'Aristote. Parmi les auteurs français, il lit Les Provinciales de Blaise Pascal et les MĂ©moires de Saint-Simon. Il lit aussi La Richesse des Nations d'Adam Smith, les ouvrages de Schopenhauer, Malthus et bien d'autres[Ma 9]. Il en tire une trĂšs profonde culture historique qui le servira toute sa vie. Il est notamment fortement impressionnĂ© par le darwinisme[15]. Il devient alors, selon ses propres termes, « un matĂ©rialiste jusqu'au bout des doigts », et dĂ©fend avec ferveur sa conception d'un monde oĂč la vie humaine est une lutte pour l'existence, avec pour rĂ©sultat la survie des plus forts[15]. Cette vision a sans doute Ă©tĂ© influencĂ©e par le livre Martyrdom of Man de William Winwood Reade, un classique de l'athĂ©isme victorien, prĂ©sentant la vision d'un univers sans Dieu dans lequel l'humanitĂ© est destinĂ©e Ă  progresser par le biais du conflit entre les races les plus avancĂ©es et les plus rĂ©trogrades. Churchill exprime cette philosophie de vie et de l'histoire dans son premier et unique roman, Savrola. Toutefois, cet agnosticisme est peu affichĂ© et il participe parfois Ă  des services religieux. Il a Ă©galement eu une action importante en faveur du christianisme anglican dans le Commonwealth, notamment Ă  Bangalore oĂč l'Église anglicane a jouĂ© un rĂŽle de premier plan Ă  ses cĂŽtĂ©s dans les cantonments.

Au cours de cette pĂ©riode, il dĂ©clare que les Pachtounes devaient reconnaĂźtre « la supĂ©rioritĂ© de la race [britannique] » et que les rebelles devaient « ĂȘtre tuĂ©s sans pitiĂ© ». Il Ă©crivit comment lui et ses camarades « systĂ©matiquement, village par village, dĂ©truisaient les maisons, remplissaient les puits, abattaient les tours, abattaient les grands arbres ombragĂ©s, brĂ»laient les rĂ©coltes et brisaient les rĂ©servoirs en catastrophe punitive. Chaque membre de la tribu capturĂ© a Ă©tĂ© transpercĂ© ou abattu sur-le-champ[16]. »

Premiers combats au Malakand

Carte des possessions coloniales britanniques en Inde en 1909. Le Malakand est sur la frontiĂšre du nord-ouest Ă  la limite de la zone du Grand Jeu.

En 1897, Churchill part Ă  nouveau Ă  la fois pour des reportages et, si possible, pour combattre durant la guerre grĂ©co-turque : le conflit est terminĂ© avant qu'il ne soit arrivĂ©. Lors d'une permission en Angleterre, il apprend que trois brigades de la British Army vont se battre contre une tribu de pachtounes, et demande Ă  son supĂ©rieur hiĂ©rarchique l'autorisation de rejoindre ces unitĂ©s. PlacĂ© sous les ordres du gĂ©nĂ©ral Jeffery, commandant de la deuxiĂšme brigade opĂ©rant au Malakand, dans l'actuel Pakistan, il est envoyĂ© avec quinze Ă©claireurs reconnaĂźtre la vallĂ©e des Mamund, oĂč, rencontrant une tribu ennemie, ils descendent de leurs montures et ouvrent le feu. AprĂšs une heure d'Ă©change de tirs, des renforts du 35e sikhs arrivent et les tirs cessent peu Ă  peu ; la brigade et les sikhs reprennent leur avance. Puis des centaines d'hommes de la tribu leur tendent une embuscade, les forçant Ă  battre en retraite. Quatre hommes, qui transportent un officier blessĂ©, doivent l'abandonner devant l'ĂąpretĂ© du combat. L'homme laissĂ© Ă  terre est tailladĂ© Ă  mort sous les yeux de Churchill. Il Ă©crit Ă  propos de l'Ă©vĂ©nement : « j'ai oubliĂ© tout le reste, Ă  l'exception de la volontĂ© de tuer cet homme[17] ». Les troupes sikhs se rĂ©duisent en nombre, et le commandant supplĂ©ant ordonne Ă  Churchill de mettre le reste des hommes en sĂ©curitĂ©. Churchill demande une confirmation Ă©crite pour ne pas ĂȘtre accusĂ© d'abandon de poste devant l'ennemi[18] et, ayant reçu la note demandĂ©e, il escalade la colline puis alerte une des autres brigades, encore au contact de l'ennemi. Les combats dans la zone durent deux semaines avant que les morts ne puissent ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©s. Churchill Ă©crit dans son journal : « que cela en valait la peine je ne peux pas dire[17] - [19] ». Son compte rendu de la bataille est l'un de ses premiers rĂ©cits publiĂ©s, pour lequel il reçoit cinq livres sterling par colonne dans le Daily Telegraph. Un compte rendu du siĂšge du Malakand est publiĂ© en sous le titre de The Story of the Malakand Field Force et lui rapporte 600 livres sterling. Au cours de cette campagne, il Ă©crit Ă©galement des articles pour le journal The Pioneer[Je 7]. Alors que jusque-lĂ  il n'a presque toujours reçu que des reproches, tant de ses parents que de ses enseignants, il se voit dĂ©cerner pour la premiĂšre fois des Ă©loges publics et privĂ©s. Le prince de Galles, ami de sa mĂšre et futur Édouard VII, lui Ă©crit : « je ne puis rĂ©sister Ă  l'envie de vous Ă©crire quelques lignes pour vous fĂ©liciter du succĂšs de votre livre[Ma 10] ».

De la campagne du Soudan au premier Ă©chec politique Ă  Oldham

Churchill est transfĂ©rĂ© en Égypte en 1898, oĂč il visite Louxor, avant de rejoindre un dĂ©tachement du 21st Lancers servant au Soudan sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Herbert Kitchener. Durant son service, il rencontre deux officiers avec lesquels il est amenĂ© Ă  travailler plus tard, au cours de la PremiĂšre Guerre mondiale : Douglas Haig, alors capitaine et David Beatty, alors lieutenant d'une canonniĂšre[Je 8]. Au Soudan, il participe Ă  ce qui est dĂ©crit comme la derniĂšre vĂ©ritable charge de cavalerie britannique, Ă  la bataille d'Omdurman, en septembre 1898 ; son Ă©paule droite douloureuse (il se l'Ă©tait dĂ©mise deux ans plus tĂŽt, Ă  son arrivĂ©e en Inde, en octobre 1896) l'empĂȘchant encore de tenir un sabre, il y combat armĂ© d'un pistolet semi-automatique Mauser C96[20]. Il travaille Ă©galement comme correspondant de guerre pour le Morning Post. En octobre, rentrĂ© en Grande-Bretagne, il commence son ouvrage en deux volumes The River War, un livre sur la reconquĂȘte du Soudan publiĂ© l'annĂ©e suivante.

Churchill dĂ©missionne de l'armĂ©e britannique le pour se prĂ©senter au Parlement comme candidat conservateur Ă  Oldham, lors de l'Ă©lection partielle de la mĂȘme annĂ©e, mais il perd en n'Ă©tant que troisiĂšme pour deux siĂšges Ă  pourvoir[Je 9] - [21].

Guerre des Boers et notoriété

Winston Churchill pendant la seconde guerre des Boers.
Restes du train blindé à bord duquel il a été capturé le .

AprĂšs l'Ă©chec Ă©lectoral d'Oldham, Churchill cherche une autre occasion de faire progresser sa carriĂšre. Le , la seconde guerre des Boers entre la Grande-Bretagne et les rĂ©publiques boers Ă©clate. Il obtient une commission pour agir en tant que correspondant de guerre pour le Morning Post avec un salaire de 250 ÂŁ par mois. Il a hĂąte de naviguer sur le mĂȘme bateau que le nouveau commandant britannique, Redvers Buller. AprĂšs quelques semaines dans les zones exposĂ©es, il accompagne une expĂ©dition d'Ă©claireurs dans un train blindĂ©, au cours de laquelle il est capturĂ© le 15 novembre par les hommes du raid dirigĂ© par Piet Joubert et Louis Botha sur la colonie du Natal, et envoyĂ© dans un camp de prisonniers de guerre Ă  Pretoria. Son attitude pendant l'embuscade du train fait Ă©voquer une Ă©ventuelle obtention de la Croix de Victoria, plus haute distinction de la Grande-Bretagne dĂ©cernĂ©e pour bravoure face Ă  l'ennemi, mais cela ne se produit pas[15]. Cette mĂȘme attitude lui vaut plus tard d'ĂȘtre emprisonnĂ©, alors qu'il n'est que civil. Les dirigeants boers se fĂ©licitent d'avoir ainsi pu s'emparer d'un Lord. Dans London to Ladysmith via Pretoria, un recueil de ses rapports Ă©crits tout au long de cette guerre, il dĂ©crit l'expĂ©rience :

« J'avais eu, durant les quatre derniĂšres annĂ©es, l'avantage, si c'est un avantage, de plusieurs expĂ©riences Ă©tranges et variĂ©es, desquelles l'Ă©tudiant des rĂ©alitĂ©s pourrait tirer profit et enseignement. Mais rien n'Ă©tait aussi saisissant que cela : attendre et lutter dans ces boĂźtes en fer rĂ©sonnantes, dĂ©chirĂ©es, avec les explosions rĂ©pĂ©tĂ©es des obus et de l'artillerie, le bruit des projectiles frappant les wagons, le sifflement alors qu'ils passaient dans l'air, le grognement et le halĂštement du moteur — pauvre chose torturĂ©e, martelĂ©e par au moins douze obus, dont chacun, en pĂ©nĂ©trant dans la chaudiĂšre, aurait pu mettre fin Ă  tout cela − l'attente de la destruction apparemment proche, la prise de conscience de l'impuissance, et les alternances d'espoir et dĂ©sespoir − tout cela en soixante-dix minutes montre en main, avec seulement dix centimĂštres d'un blindage de fer tordu pour faire la diffĂ©rence entre le danger, la captivitĂ© et la honte, d'un cĂŽtĂ© − la sĂ©curitĂ©, la libertĂ© et le triomphe, de l'autre[22]. »

Il demande Ă  plusieurs reprises sa libĂ©ration Ă  Piet Joubert en arguant de son statut civil. Finalement, il s'Ă©chappe du camp de prisonniers quelques heures avant que sa libĂ©ration ne lui soit accordĂ©e, et parcourt prĂšs de 480 km jusqu'Ă  la ville portugaise de Lourenço Marques dans la baie de Delagoa[Je 10]. Quittant Pretoria vers l'est, il est un temps cachĂ© dans une mine des environs de l'actuelle Witbank par un responsable de mines anglais ; il gagne ensuite Lourenço Marques dissimulĂ© dans un train emportant des balles de laine[23]. Son Ă©vasion lui vaut un moment l'attention du public et en fait un quasi-hĂ©ros national en Grande-Bretagne, d'autant qu'au lieu de rentrer chez lui, il rejoint l'armĂ©e du gĂ©nĂ©ral Buller qui aprĂšs avoir secouru les Britanniques encerclĂ©s Ă  Ladysmith prend Pretoria[Je 11]. Cette fois-ci, bien que toujours correspondant de guerre, Churchill reçoit un commandement dans le South African Light Horse. Il s'illustre notamment Ă  la bataille de Spion Kop et, avec son cousin Charles Spencer-Churchill dans la libĂ©ration du camp de prisonniers de PrĂ©toria[Je 12].

En , aprĂšs s'ĂȘtre une derniĂšre fois fait remarquer Ă  la bataille de Diamond Hill, Churchill retourne en Angleterre Ă  bord du RMS Dunottar Castle, le mĂȘme navire qui l'a emmenĂ© en Afrique du Sud, huit mois plus tĂŽt. Il publie London to Ladysmith et un deuxiĂšme volume sur ses expĂ©riences de la guerre des Boers, La Marche de Ian Hamilton[24]. Cette fois, il est Ă©lu en 1900 Ă  Oldham, lors des Ă©lections gĂ©nĂ©rales, Ă  la Chambre des Communes, et entreprend une tournĂ©e de confĂ©rences en Grande-Bretagne, suivie par des tournĂ©es aux États-Unis et au Canada. Ses revenus dĂ©passent dĂ©sormais 5 000 ÂŁ annuels[Je 13].

Ayant quitté l'armée réguliÚre en 1900, Churchill rejoint l'Imperial Yeomanry en en tant que capitaine des Queen's Own Oxfordshire Hussars. En , il est promu major et nommé au commandement de l'escadron Henley du Queen's Own Oxfordshire Hussars[25]. C'est également à cette époque qu'il rencontre pour la premiÚre fois sa future femme, lors du bal donné à Salisbury Hall, auquel sa mÚre la lui présente[26].

Entrée en politique

« La politique est presque aussi excitante que la guerre, et tout aussi dangereuse – [Ă  la] guerre vous pouvez ĂȘtre tuĂ© une fois seulement, en politique plusieurs. »

— Winston Churchill, 1906[27]

Jeune conservateur contestataire au Parlement

Affiche de campagne de Churchill pour les Ă©lections de 1899 Ă  Oldham.

AprĂšs son Ă©chec initial Ă  devenir Member of Parliament en 1899, Churchill se reprĂ©sente pour le siĂšge d'Oldham aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1900. Soutenu par sa notoriĂ©tĂ© familiale et son statut de hĂ©ros de la guerre des Boers, il remporte le siĂšge. Il entame alors une tournĂ©e en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Canada oĂč il participe Ă  des confĂ©rences, qui lui rapportent 10 000 ÂŁ. Au Parlement, il s'associe Ă  une faction du Parti conservateur dirigĂ©e par Lord Hugh Cecil, les Hughligans, qui sont opposĂ©s au leadership de Balfour. Au cours de sa premiĂšre session parlementaire, il s'oppose aux dĂ©penses militaires du gouvernement[Je 14] et Ă  la proposition de Joseph Chamberlain d'augmenter les droits de douane pour protĂ©ger l'industrie britannique. À cette mĂȘme Ă©poque, il lit une Ă©tude de Rowentree sur la pauvretĂ© en Angleterre qui le touche beaucoup[Je 15]. De 1903 Ă  1905, il s'attache Ă©galement Ă  Ă©crire Lord Randolph Churchill, une biographie de son pĂšre en deux volumes, publiĂ©e en 1906, qui reçoit de nombreuses critiques Ă©logieuses[Je 16].

De 1903 Ă  1905, le pays traverse une phase oĂč les conservateurs, autour de Joseph Chamberlain, prĂ©conisent une politique protectionniste basĂ©e sur la prĂ©fĂ©rence impĂ©riale et se heurtent Ă  l'opposition des libĂ©raux. Churchill se fait un des champions du libre-Ă©change et en , attaque une loi protectionniste sur le sucre. Son discours est remarquĂ© par le chef du parti libĂ©ral Henry Campbell-Bannerman qui lui envoie une invitation qu'il accepte. Pour Roy Jenkins, ce choix de Churchill est un peu paradoxal. En effet l'homme qui l'invite est alors considĂ©rĂ© comme un « Little Englander », ou anti-impĂ©rialiste, quand il y a alors au parti libĂ©ral des « liberal imperialists » tels Asquith, Grey ou Haldane, dont on pourrait le croire plus proche[Je 17]. Quoi qu'il en soit, il dĂ©cide, Ă  la PentecĂŽte 1904, de quitter son parti afin de rejoindre les bancs du Parti libĂ©ral, restant dĂ©putĂ© d'Oldham jusqu'Ă  la fin du mandat.

En , les libĂ©raux renversent le gouvernement et Henry Campbell-Bannerman devient Premier ministre. Il nomme Churchill sous-secrĂ©taire d'État aux Colonies, avec pour mission de s'occuper principalement de l'Afrique du Sud aprĂšs la guerre des Boers. À ce poste, il doit dĂ©fendre Alfred Milner accusĂ© d'avoir admis des Chinois en Afrique du Sud sans base lĂ©gale. Pour le dĂ©fendre, il dit de celui qui sera membre du Cabinet de guerre de 1916 Ă  un moment oĂč cet honneur est formellement refusĂ© Ă  Churchill, qu'il est un homme du passĂ©[Je 18].

Passage au Parti libéral, réforme sociale et bras de fer avec l'aristocratie

RejetĂ© par les conservateurs d'Oldham, notamment en raison de son soutien au libre-Ă©change, Churchill est invitĂ© Ă  se prĂ©senter pour les libĂ©raux dans la circonscription de Manchester Nord-Ouest. Il remporte le siĂšge aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1906 avec une majoritĂ© de 1 214 voix, et reprĂ©sente la circonscription pendant deux ans, jusqu'en 1908. Lorsque Herbert Henry Asquith devient la mĂȘme annĂ©e Premier ministre Ă  la place de Campbell-Bannerman, Churchill est promu au Cabinet en tant que ministre du Commerce[21]. Il doit en partie ce poste Ă  un article sur les rĂ©formes sociales intitulĂ© « Un domaine inexplorĂ© en politique » rĂ©digĂ© aprĂšs des rencontres avec Beatrice Webb, membre influente de la Fabian Society, ainsi qu'avec William Beveridge[Fk 2]. Il puise aussi son inspiration dans les idĂ©es de Lloyd George et dans l'expĂ©rience sociale allemande. Comme le veut la loi Ă  l'Ă©poque, il est obligĂ© de solliciter un nouveau mandat lors d'une Ă©lection partielle ; Churchill perd son siĂšge, mais redevient rapidement dĂ©putĂ© de la circonscription de Dundee.

Comme ministre du Commerce, il se joint au nouveau Chancelier Lloyd George, notamment pour s'opposer au Premier Lord de l'AmirautĂ© Reginald McKenna, et Ă  son programme coĂ»teux de construction de vaisseaux de guerre dreadnought, mais aussi pour soutenir les rĂ©formes libĂ©rales[28]. En 1908, il prĂ©sente le projet de loi qui impose pour la premiĂšre fois un salaire minimum en Grande-Bretagne[Je 19]. En 1909, il crĂ©e les bourses de l'emploi pour aider les chĂŽmeurs Ă  trouver du travail[Je 19]. Il participe aussi Ă  la rĂ©daction de la premiĂšre loi sur les pensions de chĂŽmage, et du National Insurance Act de 1911, fondement de la sĂ©curitĂ© sociale au Royaume-Uni[Je 20]. Pour Élie HalĂ©vy, Churchill et Lloyd George veulent que le parti libĂ©ral adopte ce programme pour empĂȘcher les travaillistes de gagner du terrain sur la gauche[Ma 11].

En 1904.

Ce programme se heurte Ă  une vive opposition de l'aristocratie car le People's Budget[Je 21] de 1909 comporte une augmentation des droits de succession. Si cette rĂ©forme (qui ne touche que ceux qui gagnent plus de 3 000 ÂŁ par an) ne concerne que 11 500 Britanniques, ce sont prĂ©cisĂ©ment ceux qui gouvernent[Ma 12] ; aussi la Chambre des lords y met son veto. Churchill est alors attaquĂ© par les milieux conservateurs qui se rĂ©pandent en propos hostiles, tant envers lui qu'envers sa famille qui n'aurait « jamais donnĂ© naissance Ă  un gentleman[Ma 13] ». Pour rĂ©soudre la crise, le Premier ministre demande la dissolution du Parlement. Les libĂ©raux rĂ©Ă©lus sont majoritaires avec le soutien du parti travailliste et d'un parti irlandais. La Chambre des lords sous la pression de Lloyd George adopte durant l'Ă©tĂ© 1911 une loi qui limite ses pouvoirs[Ma 14].

Ministre de l'Intérieur

Churchill est rĂ©Ă©lu en 1909 et fait part de son dĂ©sir de briguer soit le poste de Premier Lord de l'AmirautĂ© soit celui de ministre de l'IntĂ©rieur[Ma 14]. Les libĂ©raux le nomment Ă  l'IntĂ©rieur en raison de son image de fermetĂ©. C'est un poste Ă  haut risque pour lui, car s'il est maintenant dĂ©testĂ© par les conservateurs, la gauche du parti libĂ©ral ne l'aime pas plus. Pour les uns, c'est un traĂźtre Ă  l'aristocratie, et pour les autres, c'est un aristocrate qui fait semblant d'ĂȘtre social[Ma 15]. Churchill voit son action Ă  ce poste mise Ă  mal en trois occasions : le conflit minier cambrien, le siĂšge de Sidney Street et les premiĂšres actions des suffragettes.

En 1910, un certain nombre de mineurs de charbon dans la vallée de Rhondda commencent la manifestation connue sous le nom d'« émeute de Tonypandy »[28]. Le chef de police de Glamorgan demande que des troupes soient envoyées afin d'aider la police à réprimer les émeutes. Churchill, apprenant que celles-ci sont déjà en route, leur permet d'aller jusqu'à Swindon et Cardiff, mais interdit leur déploiement. Un mineur est tué et plusieurs centaines sont blessés dans les affrontements qui s'ensuivent[16]. Le 9 novembre, le Times critique cette décision. En dépit de cela, la rumeur dans les milieux ouvriers et travaillistes persiste que Churchill a ordonné aux troupes d'attaquer : sa réputation au Pays de Galles et dans les milieux travaillistes y est alors définitivement ternie[29]. En somme, pour la gauche il a été trop dur et pour la droite trop mou. Lui estime qu'il a fait son travail[Ma 16].

Winston Churchill (mis en Ă©vidence) Ă  Sidney Street le .

Au dĂ©but du mois de , Churchill fait une apparition controversĂ©e pendant le siĂšge de Sidney Street, une opĂ©ration ayant pour but d'arrĂȘter les auteurs d'un braquage, des rĂ©volutionnaires armĂ©s et retranchĂ©s, semblables Ă  ceux de la bande Ă  Bonnot, Ă  Londres. Il y a une certaine incertitude quant Ă  savoir s'il y a donnĂ© des ordres opĂ©rationnels. Sa prĂ©sence, photographiĂ©e, attire beaucoup de critiques. AprĂšs enquĂȘte, Arthur Balfour fait remarquer : « lui [Churchill] et un photographe risquaient tous les deux leurs prĂ©cieuses vies. Je comprends ce que faisait le photographe, mais qu'y faisait le trĂšs honorable gentleman[30] ? » Un biographe, Roy Jenkins, suggĂšre qu'il y est tout simplement allĂ© parce que « il n'a pas pu rĂ©sister Ă  l'envie d'aller voir par lui-mĂȘme » et qu'il n'a pas donnĂ© d'ordre[Je 22]. En rĂ©alitĂ©, derriĂšre la mise en cause de son comportement se cache un problĂšme plus politique. En effet, l'affaire a lieu dans le quartier de Whitechapel oĂč rĂ©sident de nombreux rĂ©fugiĂ©s politiques. Joseph Staline y vĂ©cut par exemple en [Ma 17]. Les libĂ©raux ont refusĂ© en 1905 de restreindre cette forme d'immigration et les hommes cernĂ©s sont membres d'un gang dirigĂ© par un rĂ©fugiĂ© letton, ce qui vaut Ă  Churchill d'ĂȘtre, lĂ  encore, critiquĂ© tant par la droite qui le trouve trop laxiste que par la gauche[Ma 17].

La solution que propose Churchill à la question des suffragettes est un référendum, mais cette idée n'obtient pas l'approbation de Herbert Henry Asquith, et le droit de vote des femmes reste en suspens jusqu'à la fin de la PremiÚre Guerre mondiale[Je 23].

Tous ces Ă©vĂ©nements mĂšnent le Premier ministre Ă  le nommer First Lord of the Admiralty en français : « Premier Lord de l'AmirautĂ© Â» oĂč il a besoin d'un homme capable de s'imposer face Ă  l'Ă©tat-major de la Marine.

Premier Lord de l'Amirauté

Le HMS Marlborough de la classe Iron Duke, lancé en 1912.

Premier Lord et préparation de la guerre

Le , Churchill est nommĂ© Premier Lord de l'AmirautĂ©. Son premier geste est de prendre pour conseiller l'ancien amiral John Arbuthnot Fisher, le concepteur des dreadnoughts, qui le pousse Ă  accĂ©lĂ©rer le passage de la propulsion au charbon Ă  celle au fioul sur les bĂątiments de la Royal Navy[31]. Pour assurer l'approvisionnement en pĂ©trole, le gouvernement britannique devient l'actionnaire principal de l'Anglo-Persian Oil Company[BĂ© 13]. Fisher lui transmet aussi ses idĂ©es concernant la nĂ©cessitĂ© d'avoir des canons avec des calibres de plus en plus gros, donnant naissance Ă  la premiĂšre classe de super-dreadnoughts de la marine britannique, la classe Queen Elizabeth[32]. Sur le plan social, il veille Ă  l'amĂ©lioration des conditions de vie des marins non officiers. Il s'occupe ensuite de trouver un successeur au First Sea Lord, Arthur Wilson, qui s'oppose Ă  la crĂ©ation d'un Ă©tat-major de guerre naval — c'est surtout pour cela que Churchill a Ă©tĂ© nommĂ© Ă  ce poste[Ma 18]. Il nomme Ă  la place de Wilson Francis Bridgeman, et comme Second Lord de la Mer, le prince Louis Alexandre de Battenberg. Fin 1913, il propose Ă  l'Allemagne des « vacances navales », c'est-Ă -dire une trĂȘve dans la construction de bateaux de guerre. Devant le refus de l'Empereur Guillaume II, il prĂ©sente un projet de budget pour la marine de 50 millions de livres sterling. Pour lui, « la marine anglaise est une nĂ©cessitĂ© » pour les Britanniques alors que pour les Allemands, c'est un luxe[Ma 19]. Les dĂ©penses consacrĂ©es Ă  la marine provoquent une polĂ©mique avec les libĂ©raux, particuliĂšrement avec Lloyd George alors chancelier de l'Échiquier[Ma 18]. AprĂšs tractation, Churchill obtient satisfaction et peut lancer de nouveaux cuirassĂ©s. Il favorise Ă©galement le dĂ©veloppement de l'aviation navale, et prend lui-mĂȘme des leçons pour ĂȘtre pilote.

Churchill reste attaqué à la fois par les conservateurs et par des membres de son propre parti. Aussi, quand le Premier ministre Herbert Henry Asquith propose la Home Rule, c'est-à-dire un projet, sinon d'indépendance, du moins de large autonomie de l'Irlande en 1912, il le soutient sans réserve. D'une part parce qu'il faut selon lui satisfaire les députés irlandais qui ont permis la victoire des libéraux dans le bras de fer concernant la Chambre des lords, et d'autre part parce qu'il s'est déclaré favorable au projet dÚs 1910[Ma 20]. Comme Asquith a désigné Churchill comme son principal porte-parole sur le sujet, l'essentiel de la polémique avec les conservateurs et les protestants d'Ulster repose sur ses épaules, ce qui renforce le ressentiment des milieux conservateurs et de leur chef Andrew Bonar Law à son égard[Ma 20].

En , Churchill empĂȘche les Ottomans de prendre possession de deux bateaux qu'ils ont pourtant payĂ©s, les poussant ainsi Ă  se ranger du cĂŽtĂ© des Allemands[Ma 21]. À cette mĂȘme pĂ©riode, Churchill reçoit Albert Ballin, prĂ©sident de la Hamburg America Line et chef du lobby maritime allemand, qui s'inquiĂšte de l'aggravation de la crise et l'implore « presque les larmes aux yeux de ne pas faire la guerre »[33]. Le 1er aoĂ»t, il prĂ©vient le Premier ministre Asquith qu'il va rappeler 40 000 rĂ©servistes. Le chancelier de l'Échiquier Lloyd George s'y oppose violemment, considĂ©rant cette dĂ©cision comme une provocation contre l'Allemagne[Ma 21]. Cependant, avec l'accord tacite d'Asquith, Churchill passe outre : tous deux savent qu'Andrew Bonar Law, le leader conservateur, est partisan de l'intervention aux cĂŽtĂ©s de la France[Ma 22]. Aussi, quand le Cabinet se rĂ©unit de nouveau, les opposants Ă  l'intervention se soumettent ou dĂ©missionnent ; cependant, John Simon change d'avis et reste au gouvernement. Cette mobilisation prĂ©ventive a grandement facilitĂ© l'envoi d'un ultimatum Ă  l'Allemagne par Edward Grey, le SecrĂ©taire d'État des Affaires Ă©trangĂšres, qui exige l'Ă©vacuation de la Belgique par l'armĂ©e allemande, qui vient alors de l'attaquer[Ma 23].

DĂ©buts de la guerre

Winston Churchill en Premier Lord de l'Amirauté.

Si Winston Churchill est l'un des seuls ministres Ă  s'ĂȘtre rĂ©joui du dĂ©but du conflit, il doit trĂšs vite dĂ©chanter. Deux sous-marins allemands coulent chacun trois croiseurs britanniques, au large de la Hollande (les HMS Aboukir, Hogue, Cressy), ainsi que dans la base navale de Scapa Flow (HMS Hawke, Audacious et Formidable). Churchill ayant fait sortir la flotte de cette base pour ne pas l'exposer, trois croiseurs allemands bombardent des ports britanniques. Enfin, une escadre allemande sillonne l'ocĂ©an Pacifique et coule de nombreux bateaux de commerce[Ma 24]. Lorsqu'une escadre britannique composĂ©e de vieux navires, commandĂ©e par l'amiral Christopher Cradock veut les arrĂȘter, elle est envoyĂ©e par le fond lors de la bataille de Coronel[Ma 24], l'AmirautĂ© ayant refusĂ© d'envoyer des renforts[34]. Churchill doit faire face Ă  une opinion publique hostile. Le premier Lord naval Louis Alexandre de Battenberg ayant des origines allemandes, le public s'en prend Ă  lui : Churchill et Asquith doivent l'inciter Ă  prĂ©senter sa dĂ©mission[Ma 25]. Pour le remplacer, Churchill, malgrĂ© les rĂ©ticences du roi George V, qui a longtemps servi dans la marine, choisit son conseiller Ă  l'AmirautĂ© John Arbuthnot Fisher[Ma 24].

Le , Churchill, qui aime l'action, se rend dans la place forte d'Anvers oĂč l'armĂ©e belge soutient un siĂšge ponctuĂ© de plusieurs sorties contre une importante armĂ©e allemande. Le roi Albert Ier et le gouvernement belge souhaitent Ă©vacuer tandis que Churchill prĂ©fĂšre qu'ils continuent Ă  rĂ©sister. Churchill, en sus de la brigade des Royal Marines qui se trouve sur place, envoie les 1re et 2e Naval Brigades. Mais malgrĂ© l'appui de canons de l'artillerie de marine britannique montĂ©s par les Belges sur des wagons plats, les trois lignes de dĂ©fense de la ville succombent et Anvers est Ă©vacuĂ©e par l'armĂ©e belge le 10 octobre. Parmi les victimes du siĂšge, il y a 500 Britanniques. À l'Ă©poque, on accuse Churchill d'avoir gaspillĂ© des ressources[35]. Mais il est plus que probable que ses actions ont prolongĂ© la rĂ©sistance d'Anvers d'une semaine (la Belgique ayant proposĂ© de renoncer Ă  Anvers le 3 octobre) et permis de sauver Calais et Dunkerque[Rh 1]. En effet, l'armĂ©e belge a pu se regrouper avec les forces franco-britanniques dans la rĂ©gion de l'Yser, et participer des 17 au 30 octobre Ă  la bataille de l'Yser qui permet aux AlliĂ©s de stopper la course Ă  la mer de l'armĂ©e allemande bien au-delĂ  de ces deux ports.

Au tournant de 1914-1915, les choses s'améliorent. La Royal Navy commence à renouer avec le succÚs : elle coule l'escadre allemande qui a ravagé le Pacifique lors de la bataille des Falklands ainsi qu'un croiseur lourd en mer du Nord lors de la bataille du Dogger Bank[Bé 14]. Ces succÚs sont en partie dus à la constitution par Churchill d'une cellule de décryptage des codes secrets, la Room 40[Bé 14].

Le HMS Queen Elizabeth Ă  Alexandrie. La classe Queen Elizabeth, armĂ©e de canons de 15 pouces, a Ă©tĂ© lancĂ© Ă  l'initiative de Churchill.

La fascination de Churchill pour les innovations, en termes de matĂ©riel de guerre, Ă©tait extrĂȘme, mais elle ne le fut jamais autant que pour la mise au point du char d'assaut[36]. L'idĂ©e d'un char d'assaut a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© avancĂ©e par Herbert George Wells en 1903[Ma 26]. Wells parlait Ă  l'Ă©poque d'un cuirassĂ© terrestre, sorte de blockhaus mouvant de 2,5 Ă  3 mĂštres de long, capable de franchir des tranchĂ©es. Churchill fait en sorte qu'elle devienne une rĂ©alitĂ©, grĂące notamment Ă  des fonds de recherche navale[37]. L'AmirautĂ© nomme ce projet : « la folie de Winston »[Ma 23]. Par la suite, il dirige le Landship Committee, chargĂ© de crĂ©er le premier corps de chars d'assaut, ce qui est considĂ©rĂ© comme un dĂ©tournement de fonds[37] mĂȘme si, une dĂ©cennie plus tard, le dĂ©veloppement du char de combat est portĂ© Ă  son actif. Le projet commence, au dĂ©but de 1915, sous la direction d'Eustace Tennyson d'Eyncourt, directeur de la construction navale, qui dĂ©pend de Churchill. Sans avoir l'autorisation du cabinet de guerre, Churchill donne ordre de construire des prototypes. N'ayant pas la moindre idĂ©e de celui qui sera le plus efficace, il lance la construction des deux : une douzaine avec chenilles et une douzaine avec une grosse roue. Dans l'espoir d'attiser l'esprit de compĂ©tition, l'AmirautĂ© signe avec deux constructeurs, Foster et Foden, dont chacun a droit Ă  10 % des marges de profit. Le coĂ»t total est de 70 000 livres — 63 millions d'euros aujourd'hui[38]. Pour Ă©viter d'alerter les services secrets allemands de la Deutsches Heer, Churchill ordonne le secret absolu. On baptise donc le programme « Tank Ă  eau pour la Russie », comme si c'Ă©tait un gigantesque rĂ©servoir (en anglais : « tank ») destinĂ© aux champs de bataille, et sur la proposition d'Ernest D. Swinton, Ă  cette Ă©poque jeune officier des Royal Engineers, la formule est encore raccourcie jusqu'Ă  devenir tout simplement « Tank » — ce terme rentre dĂšs lors dans l'histoire des vĂ©hicules militaires. La premiĂšre dĂ©monstration, avec un engin de fortune, a lieu en 1915, peu aprĂšs le milieu de l'hiver et n'impressionne guĂšre alors le secrĂ©taire Lord Kitchener et le haut-commandement du War Office. Sans se laisser dĂ©courager par la critique et fermement convaincu qu'il faut absolument faire quelque chose pour arrĂȘter l'hĂ©catombe et abrĂ©ger la guerre, Churchill commande la construction de dix-huit modĂšles. Enfin, le 14 fĂ©vrier, Tennyson d'Eyncourt Ă©crit Ă  Churchill une lettre enthousiaste. Il est dĂ©solĂ© que leur affaire ait pris autant de temps. Leur entreprise s'est enlisĂ©e, au sens propre et figurĂ©. Leur dernier monstre — qu'on baptise aussitĂŽt Big Willie[39] — a une puissance phĂ©nomĂ©nale. C'est un engin capable d'Ă©liminer un parapet de un Ă  deux mĂštres de hauteur avant de franchir une crevasse de prĂšs de trois mĂštres. Il peut tirer sur les cĂŽtĂ©s de mĂȘme que devant. Ils Ă©craseront les lignes barbelĂ©es, se vante-t-il. DĂšs fĂ©vrier 1916, appelĂ© dĂ©sormais Mark I, l'ArmĂ©e de terre britannique en commande une centaine. La fabrication du char d'assaut peut enfin commencer[40].

Dardanelles

Localisation des Dardanelles, un des points clés de l'accÚs de la Russie à la Méditerranée.

En , les Français et les Britanniques ont dĂ©jĂ  perdu presque un million d'hommes[Ma 27]. Aussi, Londres envisage une stratĂ©gie de contournement, d'autant que l'Empire ottoman est menaçant tant au sud, du cĂŽtĂ© du canal de Suez, qu'au nord, contre l'Empire russe dont l'armĂ©e est en difficultĂ©[Ma 28]. Ce dernier point pousse le ministre de la Guerre Lord Kitchener, un militaire de carriĂšre, Ă  se faire l'avocat d'un projet qui aurait Ă©galement l'avantage d'entraĂźner la GrĂšce et peut-ĂȘtre d'autres pays des Balkans dans la guerre, ainsi que de permettre d'avoir accĂšs au blĂ© russe. Churchill, qui alors ne privilĂ©gie pas cette hypothĂšse, reçoit un message de l'amiral Sackville Carden, commandant l'escadre de MĂ©diterranĂ©e, qui considĂšre que les Dardanelles « pourraient ĂȘtre forcĂ©es par des opĂ©rations d'envergure mettant en Ɠuvre un grand nombre de navires[Ma 29] ». À ce moment Winston Churchill se dĂ©clare favorable au projet, d'autant que Fisher, le Premier Lord naval, y est favorable. L'opĂ©ration est adoptĂ©e le en conseil de guerre[Ma 30]. Pourtant ensuite, rien ne va se dĂ©rouler comme prĂ©vu, en particulier parce que les acteurs, notamment Kitchener et le premier Lord naval Fisher, sont partagĂ©s : le premier, parce qu'il doit trancher entre les Occidentaux, c'est-Ă -dire les militaires qui veulent se concentrer sur le front occidental, et les Orientaux, qui veulent ouvrir un front en Asie mineure[Ma 31]. Le premier Lord naval quant Ă  lui hĂ©site, aprĂšs avoir donnĂ© son accord, car il a peur de devoir employer trop de bateaux loin de l'Angleterre qu'il estime devoir protĂ©ger en prioritĂ©[Ma 32]. De ce fait, une opĂ©ration conçue pour ĂȘtre menĂ©e rapidement et de façon dĂ©terminĂ©e, va se perdre dans des mĂ©andres administratifs, laissant aux adversaires le soin de prĂ©parer leur dĂ©fense. Enfin, l'amiral Sackville Hamilton Carden, qui a eu l'idĂ©e du projet, flanche au moment de passer Ă  l'action et doit ĂȘtre soignĂ©[Ma 33]. Churchill a, comme Ă  son habitude, fait tant et si bien pour promouvoir l'opĂ©ration qu'il passe pour le principal instigateur du projet, et que l'Ă©chec va lui ĂȘtre imputĂ©[41] - [Ma 34].

Une commission d'enquĂȘte parlementaire exonĂšre ensuite Churchill et conclut Ă  la responsabilitĂ© du Premier ministre Asquith, qui n'a pas fait preuve lors des conseils de guerre de la fermetĂ© nĂ©cessaire, et Ă  celle de Kitchener[Ma 35]. Mais entretemps, Churchill a dĂ» dĂ©missionner de l'AmirautĂ© le [Ma 36] : lorsque le Premier ministre Asquith forme une coalition comprenant tous les partis, les conservateurs rĂ©clament sa rĂ©trogradation comme condition Ă  leur participation[Je 24]. Ce retrait de la vie politique active le conduit, pour se dĂ©tendre, Ă  se mettre Ă  la peinture[Ma 37]. Churchill se voit attribuer la sinĂ©cure de chancelier du duchĂ© de Lancastre, poste subalterne du gouvernement.

« Les Dardanelles l'ont hantĂ© pour le restant de ses jours. Il y a toujours cru. Quand il a quittĂ© l'AmirautĂ©, il se croyait fini
 »

— Clementine Churchill[42]

Le lieutenant-colonel Winston Churchill, du 6e bataillon du Royal Scots Fusiliers, Ă  l'arriĂšre du front Ă  Ploegsteert, en Belgique (1916).

Toutefois, le , il dĂ©missionne, ayant le sentiment que son Ă©nergie n'est pas utilisĂ©e[Je 25] et, tout en restant dĂ©putĂ©, sert pendant plusieurs mois sur le front de l'Ouest en commandant le 6e bataillon du Royal Scots Fusiliers avec le grade de lieutenant-colonel[Je 26]. En , il retourne en Angleterre car il s'impatiente en France et souhaite intervenir Ă  nouveau Ă  la Chambre des communes[Je 27]. La correspondance avec son Ă©pouse durant cette pĂ©riode de sa vie montre que si le but de sa participation au service actif est la rĂ©habilitation de sa rĂ©putation, il est conscient du risque d'ĂȘtre tuĂ©. En tant que commandant, il continue Ă  montrer l'audace dont il a fait sa marque dans ses actions militaires prĂ©cĂ©dentes, bien qu'il dĂ©sapprouve fortement les hĂ©catombes ayant lieu dans de nombreuses batailles du front occidental[Je 28]. Lord Deedes a expliquĂ©, lors d'une rĂ©union de la Royal Historical Society en 2001, pourquoi Churchill s'est rendu sur la ligne de front : « Il Ă©tait avec les Grenadier Guards, qui Ă©taient Ă  sec [sans alcool] au quartier gĂ©nĂ©ral du bataillon. Ils aimaient beaucoup le thĂ© et le lait condensĂ©, ce qui n'avait pas beaucoup d'attrait pour Winston, mais l'alcool Ă©tait autorisĂ© dans la ligne de front, dans les tranchĂ©es. Il a donc suggĂ©rĂ© au colonel qu'il se devait de voir la guerre de plus prĂšs et se rendre lĂ -bas, ce qui fut vivement recommandĂ© par le colonel, qui pensait que c'Ă©tait une trĂšs bonne chose Ă  faire[43] ».

Ministre de Lloyd George

Le , David Lloyd George devient Premier ministre d'un gouvernement de coalition libéral-conservateur. Winston Churchill espÚre en faire partie mais se heurte au veto des conservateurs d'Andrew Bonar Law[Ma 38]. Malgré cela le Premier ministre, qui comme Churchill se méfie du commandement militaire, finit par le nommer ministre de l'Armement le [Ma 39].

Ministre de l'Armement puis de la Guerre

Char d'assaut britannique Mark V.

À ce poste, il veille Ă  l'approvisionnement des armĂ©es et continue Ă  plaider pour l'utilisation de chars qui commencent Ă  se montrer efficaces, notamment aux environs de Cambrai en 1918[Ma 40]. Pour A. J. P. Taylor, les chars ont Ă©tĂ© plus importants au niveau psychologique que stratĂ©gique car ils ont Ă©branlĂ© la foi allemande en la victoire[Ma 40].

Comme ministre de la Guerre Ă  partir de , il fait face au mĂ©contentement des soldats qui veulent ĂȘtre rapidement dĂ©mobilisĂ©s[Ma 41]. Il est le principal architecte de la Ten Year Rule, ligne de conduite permettant au TrĂ©sor de diriger et de contrĂŽler les politiques stratĂ©gique, financiĂšre et diplomatique en soutenant l'hypothĂšse qu'« il n'y aurait pas de grande guerre europĂ©enne pour les cinq ou dix prochaines annĂ©es[44] ». Durant les nĂ©gociations sur le traitĂ© de Versailles, il s'efforce de modĂ©rer les exigences de Georges Clemenceau — qu'il qualifie de « personnage extraordinaire » dans une lettre Ă  sa femme du — et se dĂ©sole du peu d'enthousiasme de David Lloyd George pour la SociĂ©tĂ© des Nations[Ma 40].

Sur la question du bolchevisme naissant en Russie, Churchill dĂ©clare, dans un article du Sunday Herald du : « Depuis les jours de Spartacus-Weishaupt Ă  ceux de Karl Marx, en passant par Trotsky (Russie), Bela KĂčn (Hongrie), Rosa Luxemburg (Allemagne) et Emma Goldman (États-Unis), cette conspiration Ă  l'Ă©chelle mondiale pour le renversement de la civilisation et pour la reconstitution de la sociĂ©tĂ© sur la base de l'arrĂȘt du dĂ©veloppement, de la malveillance envieuse, et de l'impossible Ă©galitĂ©, a Ă©tĂ© en croissance constante. [
] et maintenant pour finir, cette bande de personnages extraordinaires venus des bas-fonds des grandes villes d'Europe et d'AmĂ©rique ont attrapĂ© le peuple russe par les cheveux et sont devenus les maĂźtres pratiquement incontestĂ©s de cet Ă©norme empire. »

Dans le mĂȘme article, il ajoute : « Il n'y a pas de raison d'exagĂ©rer la part jouĂ©e dans la crĂ©ation du Bolchevisme et l'apport rĂ©el Ă  la RĂ©volution Russe par ces Juifs internationaux et pour la plupart, athĂ©es. Elle est certainement trĂšs grande ; elle dĂ©passe probablement en importance toutes les autres. À l'exception notable de LĂ©nine, la majoritĂ© des personnages dirigeants sont des Juifs. Plus encore, l'inspiration principale et le pouvoir dirigeant viennent des dirigeants juifs. Ainsi TchitchĂ©rin, un pur Russe, est Ă©clipsĂ© par son subordonnĂ© nominal Litvinov, et l'influence de Russes comme Boukharine ou Lunacharsky ne peut pas ĂȘtre comparĂ©e avec le pouvoir de Trotsky, ou de Zinoviev, le dictateur de la Citadelle Rouge (Petrograd), ou de Krassine ou de Radek - tous des Juifs. Dans les institutions des Soviets la prĂ©dominance des Juifs est encore plus stupĂ©fiante. Et la part la plus marquante, sinon la principale, dans le systĂšme de terrorisme appliquĂ© par les Commissions Extraordinaires pour Combattre la Contre-RĂ©volution [TchĂ©ka] a Ă©tĂ© prise par les Juifs, et en quelques cas notables par des Juives »[45].

Ainsi, violemment opposĂ© au bolchevisme, il veut faire adopter par le cabinet de guerre une politique agressive contre la Russie[Ma 42]. NĂ©anmoins David Lloyd George n'y est pas favorable et le modĂšre[Ma 42]. Les libĂ©raux et les travaillistes du Labour s'y opposent aussi et le Daily Express estime que le pays a « suffisamment tolĂ©rĂ© la mĂ©galomanie de M. Winston Churchill[Ma 43] ». Par ailleurs, le gouvernement veut reprendre le commerce avec la Russie et l'activisme de Churchill est perçu comme gĂȘnant[Ma 44].

Pendant la lutte pour l'indépendance de l'Irlande entre 1918 et 1923, Churchill fut l'un des rares responsables britanniques en faveur du bombardement aérien des manifestants irlandais, suggérant d'utiliser des bombes incendiaires pour les disperser[16].

SecrĂ©taire d'État aux Colonies

Le chapelier Lloyd George remet la coiffe des Colonies Ă  Churchill, autour duquel s'Ă©parpillent ses anciens couvre-chefs. Caricature de Punch, 1921.

Il devient secrĂ©taire d'État aux Colonies en 1921. À ce titre, il est signataire du traitĂ© anglo-irlandais de la mĂȘme annĂ©e, qui Ă©tablit l'État libre d'Irlande. Il est impliquĂ© dans les longues nĂ©gociations du traitĂ© et, pour protĂ©ger les intĂ©rĂȘts maritimes britanniques, conçoit une partie de l'accord de l'État libre d'Irlande afin d'inclure trois ports : Queenstown (Cobh), Berehaven et Lough Swilly, ports pouvant ĂȘtre utilisĂ©s comme bases atlantiques pour la Royal Navy[Je 29]. En accord avec les termes du traitĂ© anglo-irlandais du Commerce, ces bases seront restituĂ©es Ă  la nouvellement nommĂ©e « Irlande » en 1938. Le traitĂ© stipule Ă©galement que l'État libre d'Irlande est membre du Commonwealth of Nations, terme qui pour la premiĂšre fois se substitue dans un document officiel Ă  celui d'Empire britannique[46].

En tant que SecrĂ©taire d'État aux colonies, il est chargĂ© du Proche-Orient qui vient de passer sous contrĂŽle britannique (via des mandats de la SDN concernant la Palestine, la Transjordanie et la MĂ©sopotamie), et prend le colonel Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d'Arabie, comme conseiller. C'est lui qui favorise le couronnement de l'Ă©mir Fayçal en MĂ©sopotamie britannique et d'Abd-Allah en Transjordanie. Par ailleurs, dans ce qui deviendra l'Irak, il remplace les forces terrestres britanniques par des avions de chasse, moins visibles[Ma 45]. Il se montre par ailleurs favorable Ă  l'utilisation d'armes chimiques sur les populations kurdes du nord de l'Irak, mais se positionne en faveur d’une utilisation de gaz lacrymogĂšnes plutĂŽt que de gaz mortels, comme il l’explique dans une note adressĂ©e au War Office en : « Il est parfaitement hypocrite de lacĂ©rer un homme avec les fragments toxiques d’un obus qui explose et de reculer devant l’idĂ©e de faire pleurer ses yeux avec des lacrymogĂšnes. Je suis fortement en faveur de l'usage de gaz toxiques contre des tribus non civilisĂ©es. L’effet sur leur moral devrait ĂȘtre tel que cela rĂ©duirait au minimum les pertes en vies humaines. Il n’est pas utile d’avoir uniquement recours aux gaz les plus mortels : on peut choisir des gaz qui incommodent gravement et sĂšment une vive terreur sans pour autant laisser d’effets durables sur la plupart de ceux qui sont touchĂ©s[47] ».

David Lloyd George mĂšne une politique pro-grecque aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale et soutient ce pays lors de la guerre grĂ©co-turque de 1919. Churchill n'est pas favorable Ă  cette option, car il pense que pour arriver Ă  une paix durable dans la rĂ©gion, Smyrne et ses environs doivent ĂȘtre maintenus sous souverainetĂ© turque[Ma 46]. Par ailleurs, il est pour l'abandon de la ville de Tchanak situĂ©e sur la rive asiatique des Dardanelles et pour un repli des troupes britanniques sur la rive europĂ©enne Ă  Gallipoli. Lloyd George ne le suit pas, ce qui conduit Ă  une forte tension entre Britanniques et Turcs qui aboutira au traitĂ© de Lausanne. Cette affaire contribue auparavant Ă  la chute du cabinet de Lloyd George car l'opinion publique britannique, les conservateurs ainsi qu'Herbert Asquith leur reprochent Ă  lui et Churchill d'ĂȘtre trop attirĂ©s par les rapports de force et de ne pas assez penser Ă  la paix. Certains ont vu dans la dĂ©claration d'Andrew Bonar Law, le leader des conservateurs, selon laquelle « nous ne pouvons ĂȘtre le gendarme du monde », « l'Ă©pitaphe de l'Ăąge d'or de l'Empire[Ma 47] ».

Entre-deux guerres

Retour au Parti conservateur

En septembre, le Parti conservateur se retire de la coalition du gouvernement Ă  la suite d'une rĂ©union de dĂ©putĂ©s insatisfaits de la gestion de l'affaire de Tchanak, ce qui provoque les Ă©lections gĂ©nĂ©rales d'octobre 1922. Churchill tombe malade durant la campagne, et doit subir une appendicectomie de sorte que sa femme Clementine doit faire l'essentiel de la campagne Ă  sa place[Ma 48]. Il doit aussi composer avec les problĂšmes internes du Parti libĂ©ral, divisĂ© entre ceux qui comme lui soutiennent David Lloyd George, et les partisans de Herbert Asquith. Il arrive quatriĂšme Ă  l'Ă©lection de Dundee, perdant au profit d'Edmund Dene Morel aidĂ© d'Edwin Scrymgeour sa place de dĂ©putĂ©. Sa dĂ©faite ne passe pas inaperçue et Churchill prĂ©fĂšre prendre du recul sur la CĂŽte d'Azur[Ma 49] oĂč il se dĂ©tend en peignant des tableaux. Le nouveau Premier ministre, Andrew Bonar Law, est Ă©lu en partie parce qu'il est celui qui ressemble le moins au prĂ©cĂ©dent[Ma 50]. NĂ©anmoins, il tombe trĂšs vite malade et est remplacĂ© par Stanley Baldwin qui pour faire face au chĂŽmage veut instaurer des mesures protectionnistes. Churchill toujours en faveur du libre-Ă©change se prĂ©sente de nouveau pour les libĂ©raux aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1923, et perd cette fois-ci Ă  Leicester. Les travaillistes qui sont Ă©galement pour le libre-Ă©change s'allient alors aux libĂ©raux pour former un gouvernement. Churchill n'approuvant pas ce rapprochement quitte le parti libĂ©ral et se prĂ©sente comme indĂ©pendant, d'abord sans succĂšs dans une Ă©lection partielle dans la circonscription de l'abbaye de Westminster, puis avec succĂšs aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1924, Ă  Epping. Stanley Baldwin dĂ©cide de le nommer ministre, craignant que Churchill, Lloyd George et F. E. Smith, trois grands orateurs, ne montent un parti du centre et ne le mettent en difficultĂ© au parlement. Neville Chamberlain qui ne veut pas du poste lui suggĂšre de nommer Churchill chancelier de l'Échiquier[Ma 51]. L'annĂ©e suivante, il retrouve officiellement le Parti conservateur, en commentant ironiquement que « n'importe qui peut ĂȘtre un lĂącheur, mais il faut une certaine ingĂ©niositĂ© pour l'ĂȘtre Ă  nouveau[alpha 9] - [48] ».

Churchill en 1923. L'instant amer qui s'intercala entre novembre 1922 et octobre 1924 lui causa un vif et profond dépit[49], de cette descente aux enfers, Churchill la résumera par ce zeugma :
« Je me retrouvais sans portefeuille, sans siÚge, sans parti et sans appendice[50]. »

Deux points sont ici Ă  noter : Churchill qui voit dans le socialisme « l'ombre de la folie communiste »[Ma 52], est alors extrĂȘmement impopulaire dans toute la gauche britannique. Emanuel Shinwell, un dĂ©putĂ© travailliste Ă©crit : « lorsqu'un orateur travailliste se trouvait Ă  court d'arguments, il lui suffisait de dire « À bas Winston Churchill ! » (
) [pour] dĂ©clencher un tonnerre d'applaudissements »[Ma 52]. Par ailleurs, Churchill n'est pas un homme de parti. Il Ă©crit dans les annĂ©es 1920 « tous les petits politiciens chĂ©rissaient de tout cƓur les drapeaux des partis, les tribunes des partis
 tout heureux de constater le retour des bons vieux jours de faction d'avant-guerre »[Ma 50] ! Plus tard, il sera marginalisĂ© au sein du parti conservateur pour des raisons politiques, mais Ă©galement parce que ce n'est pas un homme d'appareil.

Chancelier de l'Échiquier

Caricature de Churchill, par David Low, 1926.

Churchill est surpris d'apprendre qu'il est nommĂ© chancelier de l'Échiquier, c'est-Ă -dire ministre des Finances du Royaume-Uni, et demande au Premier ministre « Le foutu canard va-t-il nager[Ma 53] ? » De fait, il confie un jour Ă  son secrĂ©taire parlementaire privĂ© Robert Boothby, aprĂšs une rĂ©union avec des Ă©conomistes, des banquiers et des hauts fonctionnaires des finances : « si seulement c'Ă©taient des amiraux ou des gĂ©nĂ©raux. Je parle leur langue, et je peux les battre. Mais au bout d'un instant, ces types commencent Ă  parler chinois. Et alors je suis noyĂ©[Ma 54] ». Si Ă  ce poste, Churchill dirigera le « dĂ©sastreux retour Ă  l'Ă©talon-or qui aboutit Ă  la dĂ©flation, au chĂŽmage et Ă  la grĂšve des mineurs, prĂ©mices de la grĂšve gĂ©nĂ©rale de 1926 »[51], W. Manchester note qu'il est malgrĂ© tout « loin d'ĂȘtre le pire chancelier de l'Échiquier qu'a connu le pays ».

L'Ă©lĂ©ment le plus notable de son premier budget est ledit retour Ă  l'Ă©talon-or[Je 30]. En fait, Churchill a beaucoup hĂ©sitĂ© et beaucoup consultĂ©, car il craint pour l'industrie britannique. Il se heurte toutefois Ă  la dĂ©termination des hauts responsables Ă©conomiques et financiers Otto Niemeyer et Ralph George Hawtrey du TrĂ©sor, Lord Bradbury du Joint Select Committee (chargĂ© d'Ă©tudier la question), et Montagu Norman de la Banque d'Angleterre. CĂŽtĂ© politique, le Premier ministre aurait Ă©tĂ© déçu que Churchill prenne une autre dĂ©cision, d'autant plus que Philip Snowden, son prĂ©dĂ©cesseur travailliste, est favorable Ă  la mesure[Je 31]. En revanche y sont opposĂ©s John Maynard Keynes et Reginald McKenna. Lors d'un dĂźner le oĂč Bradbury et Niemeyer font face Ă  Keynes et MacKenna, ce dernier affirme « qu'en matiĂšre de politique pratique, Churchill n'a pas d'autre possibilitĂ© que le retour Ă  l'or[Je 31] ». Churchill prend alors la dĂ©cision qu'il considĂ©rera comme la plus grande erreur de sa vie, en ayant dĂ©jĂ  conscience de son caractĂšre plus politique qu'Ă©conomique[Rh 2]. Dans son discours sur le projet de loi, il dĂ©clare : « Je vais vous dire ce qu'il [le retour Ă  l'Ă©talon-or] va nous attacher. Il va nous attacher Ă  la rĂ©alitĂ© ». Cette dĂ©cision incite Keynes Ă  Ă©crire The Economic Consequences of Mr. Churchill, faisant valoir que le retour Ă  l'Ă©talon-or avec sa paritĂ© d'avant-guerre en 1925, ÂŁ = 4,86 $, conduirait Ă  une dĂ©pression mondiale. Sont Ă©galement opposĂ©s Ă  cette dĂ©cision Lord Beaverbrook et la fĂ©dĂ©ration des industries britanniques[Rh 3]. Le premier projet de budget du chancelier comporte aussi plusieurs mesures sociales comme l'abaissement de l'Ăąge de la retraite, les subsides aux veuves et aux orphelins, une baisse des impĂŽts pour les plus pauvres ainsi qu'un accĂšs plus facile aux aides sociales. Elles sont financĂ©es par une hausse des prĂ©lĂšvements pour les revenus non salariaux, ainsi qu'une baisse du budget de la DĂ©fense, Marine et aviation notamment. Il ne sera en faveur du rĂ©armement qu'Ă  partir des annĂ©es 1930[Ma 48].

Mineurs grévistes lors de la grÚve générale de 1926.

Le retour au taux de change d'avant-guerre et Ă  l'Ă©talon-or dĂ©prime les industries. La plus touchĂ©e est celle du charbon. DĂ©jĂ  affectĂ©e par la baisse de la production depuis que les navires sont passĂ©s au pĂ©trole, le retour aux changes d'avant-guerre crĂ©e des coĂ»ts additionnels pouvant atteindre 10 % pour l'industrie. En , les propriĂ©taires des mines de charbon veulent imposer une baisse des salaires pour faire face Ă  la concurrence Ă©trangĂšre. Le gouvernement qui craint un conflit dur nomme une commission d'enquĂȘte prĂ©sidĂ©e par Herbert Samuel. Il verse en attendant une subvention aux entreprises[Je 32]. La Commission conclut que les propriĂ©taires des mines ont rĂ©alisĂ© d'importants bĂ©nĂ©fices et nĂ©gligĂ© les investissements de telle sorte que le matĂ©riel est dĂ©suet et que de forts gains de productivitĂ© sont possibles. Pourtant, Baldwin ne veut pas forcer les propriĂ©taires des mines Ă  investir, et maintient que des baisses de salaires sont nĂ©cessaires. Cela conduit Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale de 1926[Ma 55]. Une fois le bras de fer commencĂ©, Churchill ne veut absolument pas capituler et Baldwin, qui ne veut pas que Churchill se mĂȘle trop de la question, le charge de la British Gazette, un organe gouvernemental de presse temporaire chargĂ© de faire connaĂźtre au public la position du gouvernement, alors que les journaux sont en grĂšve et ne paraissent plus. Churchill se met au travail avec entrain et sans aucune impartialitĂ©, car « l'État ne peut ĂȘtre impartial dans ses rapports entre lui-mĂȘme et le groupe de sujets contre lequel il lutte[Ma 56] ». Le journal connait une forte progression de sa diffusion pour le dernier numĂ©ro correspondant au dernier jour de grĂšve, avec 2 209 000 exemplaires diffusĂ©s. Une fois la victoire atteinte, Churchill tient Ă  ce que le gouvernement fasse preuve de magnanimitĂ©, mais du fait des rĂ©ticences patronales et en dĂ©pit de ses efforts, la grĂšve est relancĂ©e dans les mines et dure jusqu'au dĂ©but de l'hiver[Ma 57]. En 1926, il nĂ©gocie avec des reprĂ©sentants de l'Italie fasciste une rĂ©duction des dettes de guerre de cette derniĂšre, perçue comme un excellent barrage anticommuniste[52].

En 1927, lors d'une conférence de presse à Rome, il tient des propos favorables à Mussolini qui provoquent la fureur du rédacteur en chef du Manchester Guardian. Pour sa défense, Churchill affirme que l'Angleterre doit défendre tout régime continental opposé à son plus grand ennemi, le communisme[Ma 58]. Il déclare à cette occasion que « si j'avais été Italien, je suis sûr que j'aurais été à fond avec lui [Mussolini] »[52].

Il continue dans les annĂ©es qui suivent Ă  dĂ©fendre le fascisme, expliquant par exemple en fĂ©vrier 1933, Ă  une rĂ©union de la Ligue antisocialiste britannique, que « Mussolini est le plus grand lĂ©gislateur vivant » et a « montrĂ© Ă  beaucoup de nations que l'on peut rĂ©sister au dĂ©veloppement du socialisme ». Ses prises de position valent au gouvernement conservateur d'ĂȘtre interpellĂ© par l'opposition travailliste[52].

Philosophie de l'histoire de Churchill

La parution des volumes de The World Crisis (littĂ©ralement La Crise Mondiale) s'Ă©chelonne entre 1923 et 1931. Une des thĂšses centrales des deux premiers volumes parus en 1923 peut ĂȘtre formulĂ©e ainsi : « durant le conflit, les professionnels de la guerre, gĂ©nĂ©raux et amiraux – the brass-hat –, ont eu rĂ©guliĂšrement tort, tandis que les professionnels de la politique – the frocks – ont eu gĂ©nĂ©ralement raison[BĂ© 15] ». John Maynard Keynes, qui apprĂ©cie l'ouvrage, suggĂšre dans une remarque les rĂ©serves qu'il inspire au Groupe de Bloomsbury. Pour lui, le livre provoque « un peu d'envie peut-ĂȘtre, devant sa conviction inĂ©branlable que les frontiĂšres, les races, les patriotismes, et mĂȘme les guerres s'il le faut, sont des vĂ©ritĂ©s ultimes de l'HumanitĂ©, ce qui confĂšre dans son esprit une sorte de dignitĂ© et mĂȘme de noblesse Ă  des Ă©vĂšnements qui ne sont pour d'autres qu'un intermĂšde cauchemardesque, quelque chose qu'il convient d'Ă©viter constamment[Ma 59] ».

Dans Thoughts and Adventure, Churchill dĂ©veloppe une vision de l'Histoire Ă  l'opposĂ© de celle de Karl Marx. Pour lui, elle est d'abord faite par les « grands hommes ». Dans le livre prĂ©cĂ©demment citĂ©, il Ă©crit : « l'histoire du monde est principalement le geste des ĂȘtres exceptionnels, dont la pensĂ©e, les actions, les qualitĂ©s, les vertus, les triomphes, les faiblesses ou les crimes ont dominĂ© la fortune des hommes[53] ». De lĂ  dĂ©coulent selon François BĂ©darida trois consĂ©quences. Tout d'abord, l'Histoire, soumise au libre choix des hommes, est imprĂ©visible[BĂ© 16]. Ensuite, pour Churchill, le prĂ©sent Ă©claire plus le passĂ© que l'inverse. Par exemple, dans son livre sur son ancĂȘtre, le Duc de Malborough, c'est le prĂ©sent, les actions de Lloyd George ou mĂȘme d'Hitler, qui lui permettent de comprendre le XVIIe siĂšcle[BĂ© 17]. Enfin, il voit l'Histoire comme un combat moral entre le bien et le mal suivant en cela le grand historien Whig Lord Acton, et, dans une moindre mesure Augustin d'Hippone. Pour BĂ©darida, Churchill adopte donc « une approche Ă  la fois idĂ©ologique et mythique » dans la lignĂ©e de la « conception whig de l'histoire »[BĂ© 17].

Traversée du désert

Churchill a Ă©crit une biographie de son ancĂȘtre John Churchill, 1er duc de Marlborough dans le milieu des annĂ©es 1930.

Le gouvernement conservateur est dĂ©fait aux Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1929. Churchill prend du recul et entreprend un cycle de confĂ©rences aux États-Unis (il est prĂ©sent par hasard Ă  la tribune de la bourse de Wall Street le Jeudi noir qui plonge le monde et la Grande-Bretagne dans la crise[54]). En dĂ©saccord avec la majoritĂ© du parti conservateur sur les questions de protection tarifaire et du mouvement pour l'indĂ©pendance de l'Inde, il n'occupe rapidement plus aucune position d'influence dans le parti. Lorsque, face Ă  la crise, Ramsay MacDonald forme le gouvernement d'unitĂ© nationale en 1931, il n'est pas invitĂ© Ă  s'y joindre. Sa carriĂšre est au ralenti, c'est une pĂ©riode connue comme Ă©tant sa traversĂ©e du dĂ©sert[55].

« Me voici, aprĂšs quelque trente annĂ©es Ă  la Chambre des communes, aprĂšs avoir dĂ©tenu plusieurs des plus hautes fonctions de l'État. Me voici congĂ©diĂ©, Ă©cartĂ©, abandonnĂ©, rejetĂ© et dĂ©testĂ©. [Parlant des hommes politiques en vue de l'Ă©poque Ramsay MacDonald et Stanley Baldwin] [
] deux infirmiĂšres idĂ©ales pour garder le silence dans une chambre obscure[Ma 60]. »

La majeure partie des annĂ©es suivantes est consacrĂ©e Ă  ses Ă©crits, dont Marlborough: His Life and Times, une biographie de son ancĂȘtre John Churchill, 1er duc de Marlborough, A History of the English-Speaking Peoples, Ɠuvre publiĂ©e bien aprĂšs la Seconde Guerre mondiale[55], et Great Contemporaries, une sĂ©rie de portraits d'hommes ou de femmes politiques contemporains comme Nancy Astor ou Ramsay MacDonald. Il est alors l'un des Ă©crivains les mieux payĂ©s de son temps[55]. Pour sa femme ClĂ©mentine, et plus tard pour Churchill lui-mĂȘme, cet isolement est une chance car, eĂ»t-il Ă©tĂ© ministre, il y a peu de chances qu'il eĂ»t pu rĂ©ellement peser sur le cours des Ă©vĂ©nements tellement la situation politique intĂ©rieure Ă©tait, selon elle, dĂ©primante[Wm 1]. Durant les annĂ©es 1930, trois Ă©lĂ©ments au moins expliquent la persistance de sa traversĂ©e du dĂ©sert : sa position sur l'Inde[BĂ© 18], son rĂŽle dans l'affaire de l'abdication royale qui renforce dans l'opinion l'idĂ©e que Churchill est imprĂ©visible[BĂ© 19], et son opposition Ă  l'Allemagne nazie, qui pour lui reprĂ©sente la principale menace, le fascisme italien ou l'Espagne franquiste, dont il faut nĂ©anmoins Ă©viter qu'ils ne renforcent l'Allemagne, Ă©tant pour lui moins importants[Wm 2]. Cela le met en porte-Ă -faux par rapport Ă  une classe politique pacifiste[Wm 3]. Pour toutes ces raisons[BĂ© 20], son parti prĂ©fĂšre, dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1930, nommer au poste de Premier ministre un homme comme Neville Chamberlain.

« Critiqué par tous les partis, isolé au Parlement, dénoncé comme alarmiste par la presse et le gouvernement, il n'en reste pas moins le premier détracteur d'une politique d'apaisement et l'avocat solitaire d'un réarmement accéléré », modÚre François Kersaudy[11].

Statut de l'Inde

Au cours de la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es 1930, Churchill est franchement opposĂ© Ă  l'octroi du statut de dominion Ă  l'Inde. AprĂšs un voyage aux États-Unis en 1930, il aurait dit : « l'Inde est un terme gĂ©ographique, [
] elle n'est pas plus une nation unie que l'Équateur[56] ». Il est l'un des fondateurs de la Ligue de dĂ©fense de l'Inde, un groupe vouĂ© Ă  la prĂ©servation du pouvoir britannique dans la colonie. Dans des discours et des articles de presse de cette pĂ©riode, il prĂ©voit un taux de chĂŽmage britannique Ă©levĂ© et la guerre civile en Inde si l'indĂ©pendance devait ĂȘtre accordĂ©e[Rh 4]. Le vice-roi Edward Wood, qui deviendra Lord Halifax, nommĂ© par le prĂ©cĂ©dent gouvernement conservateur, participe Ă  la premiĂšre Round Table Conference, qui se tient de Ă  , puis annonce la dĂ©cision gouvernementale selon laquelle l'Inde devrait recevoir le statut de dominion. En cela, le gouvernement est appuyĂ© par le Parti libĂ©ral et par la majoritĂ© du Parti conservateur. Churchill dĂ©nonce la confĂ©rence[Ma 61]. Lors d'une rĂ©union de l'Association conservatrice d'Essex-Ouest, spĂ©cialement convoquĂ©e afin que Churchill puisse expliquer sa position, il affirme : « il est aussi alarmant et nausĂ©abond de voir M. Gandhi, un avocat sĂ©ditieux du Middle Temple, qui pose maintenant comme un fakir d'un type bien connu en Orient, montant Ă  demi-nu jusqu'aux marches du palais du vice-roi [
] afin de parlementer sur un pied d'Ă©galitĂ© avec le reprĂ©sentant de l'empereur-roi[57] ». Il nomme les dirigeants du CongrĂšs indien « des brahmanes qui vocifĂšrent et baratinent les principes du libĂ©ralisme occidental[Rh 5] ».

Gandhi pendant la marche du sel.

Deux incidents contribuent Ă  affaiblir la position dĂ©jĂ  chancelante de Churchill au sein du Parti conservateur et tous deux sont considĂ©rĂ©s comme des attaques envers la majoritĂ© des conservateurs. La veille d'une Ă©lection partielle Ă  St-George, en avril 1931 oĂč le candidat officiel du parti Duff Cooper est opposĂ© Ă  un conservateur indĂ©pendant appuyĂ© par Lord Rothermere, Lord Beaverbrook et leurs journaux respectifs, il prononce un discours considĂ©rĂ© comme une dĂ©claration de soutien au candidat indĂ©pendant et comme un appui Ă  la campagne des barons de la presse contre Baldwin. Finalement l'Ă©lection de Duff Cooper renforce Baldwin[Rh 6], d'autant que la campagne de dĂ©sobĂ©issance civile en Inde cesse avec le pacte Gandhi-Irwin (Edward Wood est baron Irwin). Le deuxiĂšme incident fait suite Ă  une mise en cause de Samuel Hoare et Lord Derby selon laquelle ils auraient fait pression sur la Chambre de commerce de Manchester afin qu'elle modifie le rapport transmis au Joint Select Committee, examinant la loi sur le gouvernement de l'Inde, violant ainsi le privilĂšge parlementaire. Churchill Ă©voque la question devant le ComitĂ© des privilĂšges de la Chambre des communes qui, aprĂšs enquĂȘte, rapporte Ă  la Chambre qu'il n'y a pas eu violation[Rh 7]. Le rapport est dĂ©battu le 13 juin ; Churchill n'est pas en mesure de trouver un seul soutien, et le dĂ©bat prend fin sans vote.

Churchill rompt définitivement avec Stanley Baldwin sur le statut de l'Inde, et n'obtient aucun ministÚre tant que celui-ci est Premier ministre. Par ailleurs, il se prive du soutien de personnalités progressistes du Parti conservateur tels qu'Anthony Eden, Harold Macmillan ou Duff Cooper qui auraient pu l'aider dans sa lutte contre la politique d'apaisement menée envers Hitler[Je 33]. En fait, trois éléments posent problÚme à Churchill. Durant cette période, l'Angleterre abandonne de facto le libre-échange qui a été le pilier de sa doctrine depuis le milieu du XIXe siÚcle[Ma 62]. Par ailleurs, avec l'indépendance de l'Inde qu'il voit se dessiner, l'Angleterre devient une puissance moyenne : « sans ses possessions impériales, le pays ne serait plus qu'une ßle obscure au large du continent européen »[Ma 63]. Enfin, Churchill cherche à revenir au pouvoir. Pour Lord Beaverbrook, son attitude relÚve du « vice de caractÚre » qui le conduit à « accepter n'importe quoi pourvu que cela conduise au pouvoir[Ma 63] ». Pour certains historiens, l'explication de l'attitude de Churchill à l'égard de l'Inde est à chercher dans son livre My Early Life, publié en 1930[Rh 8].

La BĂȘte farouche et le Lion : rencontre ratĂ©e entre Hitler et Churchill

Au printemps 1932, le dĂ©putĂ© Winston Churchill se rend en BaviĂšre pour visiter les champs de bataille oĂč s'est illustrĂ© son ancĂȘtre le duc de Marlborough. Le fils de Churchill, Randolph, jeune journaliste en quĂȘte d'un article sensationnel, avait pris contact de longue date avec le responsable de la presse Ă©trangĂšre du parti national-socialiste, Ernst Hanfstaengl, afin qu'il organise une rencontre entre son pĂšre et Hitler. Ce dernier n'est pas enthousiaste. Hanfstaengl rapporte « [
] Hitler a trouvĂ© un millier d'excuses, comme il le faisait toujours lorsqu'il craignait de rencontrer quelqu'un. [
] J'ai tentĂ© une derniĂšre approche : « Herr Hitler, j'irai dĂźner avec eux et vous arriverez aprĂšs, comme si vous vouliez me parler, et vous resterez pour le cafĂ©. » Non, il verrait, [
] « De toute façon, a-t-il ajoutĂ©, on dit que votre Monsieur Churchill est un francophile enragĂ©. »[58].

Pourquoi Hitler n'est-il pas venu ? Avant d'organiser cette rencontre capitale quand Hanfstaengl demande Ă  Churchill s'il a des questions particuliĂšres Ă  poser Ă  Hitler, celui-ci lui rĂ©pond qu'une question le prĂ©occupe : « Pourquoi votre chef est-il si virulent vis-Ă -vis des Juifs ? [...] Quel sens y a-t-il Ă  ĂȘtre contre un homme en vertu de sa naissance ? Comment un homme peut-il ĂȘtre tenu responsable d'ĂȘtre nĂ© comme il est nĂ© ? ». Quand Hanfstaengl rapporte ces propos Ă  Hitler, ce dernier lui fait remarquer que Churchill n'est plus un politique influent. Boris Johnson pense que si Hitler a Ă©vitĂ© Churchill, ce n'est pas seulement parce qu'il pense qu'il est un politique fini. C'est aussi parce qu'il n'aime pas cet homme aux opinions tranchĂ©es, fervent dĂ©fenseur de la dĂ©mocratie et sensible Ă  la question de l'antisĂ©mitisme[59].

RĂ©armement de l'Allemagne

À partir de 1932, il s'oppose Ă  ceux qui prĂ©conisent de donner Ă  la RĂ©publique de Weimar le droit de paritĂ© militaire avec la France, et parle souvent des dangers de son rĂ©armement[Rh 9]. Sur ce point, il suit George Lloyd, autre ancien parlementaire conservateur, qui le premier a mis en garde contre ce problĂšme[60]. L'attitude de Churchill envers les futurs membres de l'Axe Rome-Berlin-Tokyo est pourtant ambiguĂ«. En 1931, il met en garde la SociĂ©tĂ© des Nations lorsqu'elle veut s'opposer Ă  l'invasion japonaise en Mandchourie : « J'espĂšre que nous allons essayer en Angleterre de comprendre la position du Japon, un État ancien
 D'un cĂŽtĂ©, il fait face Ă  la sombre menace de la Russie soviĂ©tique. De l'autre, il y a le chaos de la Chine, avec quatre ou cinq provinces qui sont torturĂ©es sous le rĂ©gime communiste[Rh 10] ». Dans les articles de presse, il compare le gouvernement rĂ©publicain espagnol Ă  un bastion du communisme, et voit l'armĂ©e de Franco comme un mouvement anti-rouges[Rh 11].

À partir de 1933, des hauts fonctionnaires du ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres qui sont en dĂ©saccord avec la politique suivie envers l'Allemagne vont commencer Ă  tenir Churchill informĂ© de ce qui se passe exactement[Wm 4]. Les plus notables de ses informateurs sont Ralph Wigram, directeur du dĂ©partement Europe centrale, et dans une moindre mesure Robert Vansittart, ainsi que le lieutenant colonel Thor Anderson – une connaissance de sa secrĂ©taire principale Violet Pearman. Wigram lui apprend notamment que les nazis construisent en secret des sous-marins et des avions[Wm 5]. Ces informations nourrissent son premier grand discours sur la dĂ©fense du 7 fĂ©vrier 1934, oĂč il insiste sur la nĂ©cessitĂ© de reconstruire la Royal Air Force et de crĂ©er un ministĂšre de la DĂ©fense. Son poids politique commence alors Ă  reprendre de la consistance et il est rejoint par des hommes comme Leo Amery ou Robert Horne, ce qui force Baldwin Ă  prendre l'engagement de maintenir l'aviation britannique Ă  paritĂ© avec l'aviation allemande ; ce sera fait aprĂšs bien des vicissitudes. Notons que Churchill n'est pas forcĂ©ment un visionnaire en matiĂšre d'avions, car il n'est pas trĂšs enthousiaste pour la production des deux types d'avion qui pourtant lui permettront de gagner la bataille d'Angleterre : le Supermarine Spitfire et le Hawker Hurricane. Son second grand discours sur la dĂ©fense, le 13 juillet, demande instamment un pouvoir renforcĂ© de la SociĂ©tĂ© des Nations. Ces points restent ses thĂšmes primordiaux avant 1936.

ChaĂźne de montage du Messerschmitt Bf 109 en 1943.

Dans un essai de 1935, intitulĂ© Hitler and his Choice et republiĂ© dans Great Contemporaries en 1968, il exprime l'espoir qu'en dĂ©pit de son ascension au pouvoir par des mĂ©thodes dictatoriales, par la haine et la cruautĂ©, Hitler puisse encore « passer Ă  l'Histoire comme l'homme qui a restaurĂ© l'honneur et la tranquillitĂ© d'esprit de la grande nation germanique, de nouveau sereine, utile et forte, et au premier plan du cercle de la famille europĂ©enne[61] ». Lorsqu'Hitler peu de temps aprĂšs dĂ©crĂšte Ă  nouveau la conscription, il espĂšre que la France fasse usage de sa supĂ©rioritĂ© temporaire pour attaquer l'Allemagne, ce qu'elle ne fait pas, comme Hitler l'a anticipĂ©. Churchill s'oppose avec David Lloyd George au TraitĂ© naval germano-britannique de juin 1935 car pour lui, le Royaume-Uni a tort d'accepter qu'en violation des traitĂ©s, l'Allemagne ait autant de sous-marins que le Royaume-Uni et que sa flotte puisse se situer Ă  35 % de son homologue britannique. En effet, la flotte britannique a un Empire Ă  dĂ©fendre et n'est pas circonscrite comme les Allemands Ă  la mer du Nord[Wm 6]. Lors de ce pacte, le Royaume-Uni ne prend pas vraiment l'aval de Paris qui ne dit rien. Il ne s'oppose en revanche pas au pacte Hoare-Laval sur l'Éthiopie, car il veut mĂ©nager l'Italie pour essayer de la couper de l'Allemagne nazie qui est son principal adversaire[62].

Quand les Allemands réoccupent la Rhénanie en , la Grande-Bretagne est divisée : l'opposition travailliste est fermement opposée à toute sanction, tandis que le gouvernement national est désuni, entre ceux qui soutiennent des sanctions économiques, et ceux qui affirment que cela peut conduire à un recul humiliant de la Grande-Bretagne, car la France ne pourrait soutenir une intervention[alpha 10]. Le discours mesuré de Churchill, le 9 mars, est salué par Neville Chamberlain comme constructif. Pourtant dans les semaines suivantes, il n'obtient pas le poste de ministre pour la Coordination de la Défense, qui échoit au procureur général Thomas Inskip[Rh 12]. En juin 1936, Churchill organise une délégation de hauts responsables conservateurs, qui partagent son inquiétude, afin de voir Baldwin, Chamberlain et Halifax. Il essaie de convaincre des délégués des deux autres partis de se joindre à eux, et, plus tard, écrit : « si les dirigeants de l'opposition des libéraux et du Labour étaient venus avec nous, cela aurait pu aboutir à une situation politique aussi puissante que les résultats des actions mises en place[63] ». Mais son initiative n'aboutit à rien, Baldwin faisant valoir que le gouvernement fait tout ce qu'il peut étant donné le sentiment antiguerre de l'électorat.

Le 12 novembre, Churchill revient sur le sujet dans un discours que Robert Rodhe James qualifie comme Ă©tant l'un des plus brillants de Churchill au cours de cette pĂ©riode[Rh 13]. AprĂšs avoir donnĂ© quelques exemples qui montrent que l'Allemagne se prĂ©pare Ă  la guerre, il dit : « le gouvernement est incapable de prendre une dĂ©cision ou de contraindre le Premier ministre Ă  en prendre une. Les membres du cabinet s'empĂȘtrent dans d'Ă©tranges paradoxes, bien dĂ©cidĂ©s Ă  ne rien dĂ©cider, bien rĂ©solus Ă  ne rien rĂ©soudre ; ils mettent toute leur Ă©nergie Ă  filer Ă  la dĂ©rive, tous leurs efforts Ă  ĂȘtre mallĂ©ables, toutes leurs forces Ă  se montrer impuissantes. Les mois et les annĂ©es qui vont suivre seront d'un si grand prix pour la grandeur de l'Angleterre, elles seront mĂȘme d'une importance vitale, mais ils ne feront rien, ils nous laisseront nous faire dĂ©vorer par les sauterelles[63] ». En face, la rĂ©ponse de Baldwin semble faible et perturbe la Chambre[Rh 13].

Crise d'abdication

En juin 1936, Walter Monckton confirme Ă  Churchill que les rumeurs selon lesquelles le roi Édouard VIII a l'intention d'Ă©pouser Wallis Simpson, une roturiĂšre amĂ©ricaine, sont crĂ©dibles, ce qui le contraindrait Ă  abdiquer. En novembre, il refuse l'invitation de Lord Salisbury Ă  faire partie d'une dĂ©lĂ©gation de conservateurs chevronnĂ©s qui veut discuter avec Baldwin de la question. Le 25 novembre, lui, Attlee et le leader libĂ©ral Archibald Sinclair s'entretiennent avec Baldwin, qui leur annonce officiellement l'intention du roi. On leur demande s'ils accepteraient de prendre la suite du gouvernement national en place, s'il dĂ©missionnait en cas de refus du roi de se soumettre. Attlee et Sinclair font part de leur solidaritĂ© avec Baldwin sur cette question. Churchill rĂ©pond que son Ă©tat d'esprit est un peu diffĂ©rent, mais qu'il soutiendrait le gouvernement[64].

La crise d'abdication devient publique dans les quinze premiers jours du mois de . À ce moment, Churchill donne officiellement son soutien au roi. La premiĂšre rĂ©union publique du Arms and the Covenant Movement, mouvement anti-fasciste crĂ©Ă© par le Anti-Nazi Council, organisation de gauche, et auquel Churchill se joint[65], a lieu le 3 dĂ©cembre. Churchill Ă©tait un grand orateur et Ă©crivit plus tard que dans la rĂ©ponse au discours de remerciement, il fait une dĂ©claration « sur l'inspiration du moment », demandant un dĂ©lai avant que toute dĂ©cision soit prise soit par le roi soit par son cabinet[63]. Plus tard dans la nuit, Churchill examine le projet de dĂ©claration d'abdication, et en discute avec Beaverbrook et l'avocat du roi. Le 4 dĂ©cembre, il rencontre le monarque et l'exhorte de nouveau Ă  retarder toute dĂ©cision. Le 5 dĂ©cembre, il publie une longue dĂ©claration dĂ©nonçant la pression inconstitutionnelle que le ministĂšre applique sur le roi, pour le forcer Ă  prendre une dĂ©cision hĂątive[Rh 14]. Le 7 dĂ©cembre, il tente d'intervenir aux Communes pour plaider en faveur d'un dĂ©lai. Il est huĂ©. Apparemment dĂ©stabilisĂ© par l'hostilitĂ© de tous les membres, il quitte la salle[66].

La rĂ©putation de Churchill au Parlement, comme dans le reste de l'Angleterre, est gravement compromise. Certains, comme Alistair Cooke, l'imaginent essayant de fonder un parti royaliste, le King's Party[67]. D'autres, comme Harold Macmillan, sont consternĂ©s par les dĂ©gĂąts provoquĂ©s par l'appui de Churchill au roi, envers le Arms and the Covenant Movement[68]. Churchill lui-mĂȘme Ă©crit plus tard : « J'ai Ă©tĂ© frappĂ© que dans l'opinion publique, cela fut presque unanimement vu comme la fin de ma vie politique[63] ». Les historiens sont divisĂ©s sur les motifs de Churchill Ă  apporter son soutien Ă  Édouard VIII. Certains, comme A. J. P. Taylor, voient cela comme une tentative de « renverser un gouvernement d'hommes faibles[69] ». D'autres, comme Rhode James, voient les motivations de Churchill comme honorables et dĂ©sintĂ©ressĂ©es[Rh 15].

Retrait partiel du pouvoir

S'il est vrai qu'il a peu d'appui Ă  la Chambre des communes pendant une bonne partie des annĂ©es 1930, qu'il est isolĂ© au sein du Parti conservateur, son « exil » est plus apparent que rĂ©el. Churchill continue d'ĂȘtre consultĂ© sur de nombreuses questions par le gouvernement, et est toujours considĂ©rĂ© comme un leader alternatif[alpha 11].

MĂȘme Ă  l'Ă©poque oĂč il fait campagne contre l'indĂ©pendance de l'Inde, il reçoit des informations officielles, et par ailleurs secrĂštes. DĂšs 1932, le voisin de Churchill, le major Desmond Morton, avec l'approbation de Ramsay MacDonald, lui donne des informations du mĂȘme type sur la force aĂ©rienne allemande[Rh 16]. À partir de 1930, Morton dirige un dĂ©partement du ComitĂ© de DĂ©fense impĂ©riale chargĂ© de la recherche sur la capacitĂ© opĂ©rationnelle des dĂ©fenses des autres nations. Lord Swinton, en tant que secrĂ©taire d'État de l'Air, et avec l'approbation de Baldwin, lui donne accĂšs en 1934 Ă  tous ces renseignements. Tout en sachant que Churchill resterait trĂšs critique envers le gouvernement, Swinton le renseigne, car il pense qu'un adversaire bien informĂ© est prĂ©fĂ©rable Ă  un autre se fondant sur des rumeurs et des ouĂŻ-dire[Rh 17].

Churchill est un fĂ©roce opposant de la politique d'apaisement de Neville Chamberlain envers Adolf Hitler. AprĂšs la crise de Munich, au cours de laquelle la Grande-Bretagne et la France ont abandonnĂ© la TchĂ©coslovaquie Ă  l'Allemagne, il aurait dĂ©clarĂ© de façon prophĂ©tique au cours d'un discours Ă  la Chambre des communes le [70] : « Vous aviez le choix entre la guerre et le dĂ©shonneur. Vous avez choisi le dĂ©shonneur, et vous aurez la guerre. Ce moment restera Ă  jamais gravĂ© dans vos cƓurs[alpha 12] - [71]. » Cependant, le futur Premier ministre n'aurait pas prononcĂ© cette tirade Ă  cette occasion[72] mais aurait Ă©crit une formule similaire, avant les accords de Munich, dans une lettre adressĂ©e Ă  son ami Walter Guinness le [alpha 13].

En tout Ă©tat de cause, Churchill est, alors, en faveur d'une alliance avec l'URSS. En effet, il estime qu'elle est nĂ©cessaire Ă  la lutte contre l'Allemagne nazie. Il tente d'autant plus de faire avancer ce dossier qu'il connaĂźt l'ambassadeur soviĂ©tique au Royaume-Uni, Ivan MaĂŻski, et qu'il sait que le ministre des Affaires Ă©trangĂšres soviĂ©tique Maxime Litvinov pousse dans ce sens[Wm 7]. Mais Neville Chamberlain et son ministre des Affaires Ă©trangĂšres s'opposent Ă  une telle alliance, tout comme, d'ailleurs, l'État-major français qui sabote alors le traitĂ© franco-soviĂ©tique d'assistance mutuelle[75]. Face Ă  cette situation[BĂ© 21], Joseph Staline limoge Litvinov et nomme Molotov Ă  sa place pour mener une politique qui conduit au pacte germano-soviĂ©tique[BĂ© 22], le .

L'influence de Churchill, bien qu'il n'ait plus aucun poste officiel, s'explique par plusieurs raisons. Tout d'abord, en Angleterre, les apparences peuvent ĂȘtre trompeuses. William Manchester rappelle que « des dĂ©cisions politiques historiques, dont certaines figurent dans The English Constitution de Walter Bagehot ont Ă©tĂ© prises par des hommes qui n'ont jamais exercĂ© de fonctions publiques et n'ont jamais siĂ©gĂ© au parlement ». D'autre part, Churchill a une prĂ©sence imposante, il montre qu'il est lĂ , il sait se faire entendre, voire en imposer aux autres. Enfin, il est considĂ©rĂ© comme faisant partie de la classe dirigeante de son pays tant en raison des postes importants qu'il a tenus, que de son ascendance. Hitler a traitĂ© avec Chamberlain qu'il n'aimait pas mais qu'il trouvait mallĂ©able ; avec Churchill, les choses sont diffĂ©rentes. En effet, si comme W. Manchester et Walter Lippmann, on pense que « la qualitĂ© indispensable Ă  l'exercice des fonctions suprĂȘmes est le tempĂ©rament, et non l'intelligence », alors, Churchill et Hitler l'ont en commun : tous deux ont un fort tempĂ©rament mĂȘme s'ils n'en font pas le mĂȘme usage et s'ils n'ont pas les mĂȘmes fins. Au demeurant, ils partagent d'une certaine façon ce trait de caractĂšre avec les deux ou trois autres « Grands » de la Seconde Guerre mondiale[Wm 8].

Relations avec les régimes fascistes

Si Churchill se montre toujours mĂ©fiant envers Hitler, ses relations avec les pouvoirs fascistes sont plus ambigĂŒes car dominĂ©es par des intĂ©rĂȘts stratĂ©giques. Le 5 septembre 1923, il Ă©crit une lettre Ă  sa femme dans laquelle il traite Mussolini de « salaud », aprĂšs que ce dernier a fait occuper l'État libre de Fiume[76]. Sa relation avec le Duce, qu'il rencontre pour la premiĂšre fois lors d'un sĂ©jour Ă  Rome en janvier 1927, commence en janvier 1926 avec un discours adressĂ© Ă  des hauts fonctionnaires du TrĂ©sor : « L'Italie est un pays prĂȘt Ă  faire face aux rĂ©alitĂ©s de la reconstruction. Son gouvernement, dirigĂ© avec fermetĂ© par Signor Mussolini, ne se dĂ©robe pas face aux consĂ©quences logiques de la situation Ă©conomique prĂ©sente, et il a le courage d'imposer les remĂšdes financiers nĂ©cessaires si l'on veut en effet garantir et stabiliser une reprise nationale[77]. » Churchill adopte ainsi une posture insistant davantage sur l'efficacitĂ© Ă©conomique du fascisme — Ă  un moment oĂč les dĂ©mocraties traditionnelles se montrent incapables de mettre en place des politiques Ă©conomiques cohĂ©rentes — que sur son aspect autoritaire et anti-dĂ©mocratique. Il fait ainsi l'Ă©loge du Duce en le qualifiant de « plus grand lĂ©gislateur vivant »[78] et dira : « Si j’avais Ă©tĂ© italien, je suis sĂ»r alors que je vous aurais apportĂ© un soutien total Ă  toutes les Ă©tapes de votre combat triomphant contre les passions et les appĂ©tits bestiaux du lĂ©ninisme »[79].

Il accorde Ă©galement aux rĂ©gimes fascistes d'ĂȘtre les meilleurs remparts contre la menace bolchĂ©vique[80]. Au moment de la guerre civile espagnole, son opposition au communisme lui fait dire dans son discours aux Communes du 14 avril 1937 : « Je ne prĂ©tendrai pas que, si je devais choisir entre le communisme et le nazisme, je choisirais le communisme »[81]. Il plaide alors comme les autres conservateurs la non-intervention dans ce conflit au contraire de son adversaire travailliste Clement Attlee qui prend fait et cause pour les RĂ©publicains espagnols et les brigades internationales.

La bienveillance de Churchill pour la dictature Ă©tablie en 1932 par Salazar au Portugal sous le nom d'Estado Novo s'explique probablement par des raisons stratĂ©giques, car la menace d'une emprise communiste y semblait peu probable, contrairement Ă  l'Espagne. Churchill voit ainsi en Salazar deux atouts essentiels : son manque d'ambition extĂ©rieure sur tout ce qui ne touche pas l'État ibĂ©rique ou Ă  ses colonies[82] et les possessions maritimes du Portugal, notamment les Açores, qui constituaient des lieux stratĂ©giques de premier plan et qui allaient montrer toute leur importance durant la bataille de l'Atlantique. En octobre 1943, les autoritĂ©s portugaises permettent ainsi Ă  la Grande-Bretagne de prendre appui dans les Açores. Pour Churchill, l'alliance de cette façon constituĂ©e n'est pas un accord entre le gouvernement de Sa MajestĂ© et un rĂ©gime politique fasciste quelconque mais s'inscrit dans la continuitĂ© de la vieille alliance anglo-portugaise[alpha 14].

L'attitude de Churchill envers Franco est en revanche guidĂ©e par d'autres considĂ©rations historiques. Le dĂ©troit de Gibraltar, vital pour la marine de commerce et de guerre anglaise, dĂ©pend alors entiĂšrement de la bonne volontĂ© du chef de l'État espagnol, d'oĂč sa principale prĂ©occupation Ă  ce qu'il n'existĂąt aucune forme d'alliance formelle entre l'Espagne et les puissances de l'Axe. De façon confidentielle, Churchill fait acheter avec de l'or britannique la neutralitĂ© de l'Espagne, payant plusieurs hauts fonctionnaires de l'armĂ©e qui devaient user de leur influence pour convaincre Franco et les franquistes de rester neutres dans un conflit[84]. Il fait aussi miroiter aux officiers espagnols la possibilitĂ© de s'approprier des territoires au Maroc au dĂ©triment des Français[alpha 15]. Ces complaisances Ă  l'Ă©gard des dictatures militaires et rĂ©gimes fascistes contredisent la cĂ©lĂšbre phrase qu'il prononcera en 1946 : "La dĂ©mocratie est le plus mauvais des systĂšmes Ă  l'exception de tous les autres".

Seconde Guerre mondiale

Premier Lord de l'Amirauté : « Winston is back »

AprĂšs le pacte germano-soviĂ©tique du , les Ă©vĂ©nements se prĂ©cipitent. L'Allemagne envahit la Pologne le , Churchill est alors nommĂ© Premier Lord de l'AmirautĂ© et membre du Cabinet de guerre, tout comme il l'avait Ă©tĂ© pendant la premiĂšre partie de la PremiĂšre Guerre mondiale. Le , le Royaume-Uni dĂ©clare la guerre Ă  l'Allemagne. La lĂ©gende veut que lorsqu'il en est informĂ©, le conseil de l'AmirautĂ© envoie ce message Ă  la flotte : « Winston is back[86] ». En fait, pour François BĂ©darida, il n'en est rien, le biographe de Churchill Martin Gilbert n'ayant jamais trouvĂ© trace de ce message[BĂ© 23]. En revanche, il est exact que la marine accueille favorablement sa nomination. Churchill est nommĂ© en raison de la dĂ©fiance des dĂ©putĂ©s et d'une partie du gouvernement envers le Premier ministre Neville Chamberlain. Ce dernier juge opportun, pour de banales questions d'Ă©quilibre politique, de faire entrer au gouvernement un dĂ©putĂ© partisan d'une attitude plus rĂ©solue face Ă  l'Allemagne nazie[Wm 9]. Peu de temps aprĂšs sa nomination, Churchill reçoit un appel tĂ©lĂ©phonique de Franklin Delano Roosevelt l'informant que l'amiral Raeder de la marine allemande l'a averti d'un complot britannique visant Ă  couler un bateau amĂ©ricain l'Iroquois[87] et d'en faire porter la responsabilitĂ© sur les Allemands. Les Britanniques vĂ©rifient que le complot n'est pas allemand (couler le bateau pour leur en faire porter la responsabilitĂ©). Finalement rien ne se passe et l'incident marque surtout le dĂ©but d'un long Ă©change Ă©pistolaire de mille six cent quatre-vingt-huit lettres entre les deux hommes[Wm 10]. À l'AmirautĂ©, Churchill est trĂšs occupĂ©. En effet, durant la drĂŽle de guerre, les seules actions notables ont lieu en mer. Comme au cours de la PremiĂšre Guerre mondiale, la Royal Navy subit d'abord des pertes avant de connaĂźtre une premiĂšre victoire sur le Graf Spee lors de la bataille du Rio de la Plata[Wm 11]. À ce poste, Churchill montre qu'il sait se faire obĂ©ir et que son autoritĂ© n'est pas contestĂ©e[Wm 12].

Churchill prĂ©conise l'occupation prĂ©ventive du port de Narvik oĂč transite le minerai de fer de la NorvĂšge, alors neutre, et des mines de fer de Kiruna, en SuĂšde, vers l'Allemagne. NĂ©anmoins, Chamberlain et une partie du Cabinet de guerre sont en dĂ©saccord sur ce qu'il convient de faire, retardant l'opĂ©ration jusqu'Ă  l'invasion allemande de la NorvĂšge. Tout cela conduit les dĂ©putĂ©s Ă  douter de plus en plus des capacitĂ©s de Chamberlain Ă  conduire le pays en temps de guerre[Wm 13]. AprĂšs un vote du Parlement oĂč il ne fait pas le plein des voix escomptĂ©es et oĂč il est trĂšs critiquĂ©, Neville Chamberlain se rĂ©sout le Ă  la crĂ©ation d'un gouvernement d'union nationale[Wm 14]. Pourtant, si les travaillistes veulent bien d'un tel gouvernement, ils ne veulent pas de Chamberlain comme Premier ministre[Wm 15].

Premier ministre d'un gouvernement de coalition

Portant un casque lors d'un raid aérien d'avertissement pendant la bataille d'Angleterre en 1940.

À partir du et de la dĂ©cision de Chamberlain de crĂ©er un cabinet d'union nationale, les choses se prĂ©cipitent. Les travaillistes, rĂ©unis en congrĂšs Ă  Bournemouth, confirment qu'ils sont prĂȘts Ă  participer Ă  un gouvernement mais « sous l'autoritĂ© d'un nouveau Premier ministre »[Wm 14]. Hugh Dalton fait ajouter cette prĂ©cision car il craint que Chamberlain ne s'accroche au pouvoir. De fait, lorsque le , une attaque Ă©clair sur les Pays-Bas et la Belgique, prĂ©lude Ă  l'invasion allemande de la France, est dĂ©clenchĂ©e par Adolf Hitler, Chamberlain semble vouloir profiter de la situation pour se maintenir au pouvoir[Wm 14]. Quoi qu'il en soit la dĂ©cision travailliste l'oblige Ă  aller remettre sa dĂ©mission au roi et Ă  suggĂ©rer le nom du successeur. Lord Halifax, le favori de Chamberlain, du roi George VI et des conservateurs refuse le poste de Premier ministre, parce qu'il pense ne pas pouvoir gouverner efficacement en tant que membre de la Chambre des lords, estimant qu'un Premier ministre doit siĂ©ger Ă  la Chambre des communes[88]. Reste donc Winston Churchill, ce qui n'enchante ni le roi ni l'establishment[Wm 16]. Le News Chronicle faisant Ă©tat d'un sondage d'opinion montre que les partisans de Churchill se trouvent alors parmi « les membres des groupes de revenus infĂ©rieurs, les personnes de vingt-et-un ans Ă  trente ans »[Wm 17]. Lorsqu'il se prĂ©sente au Parlement, Churchill est moins applaudi que son prĂ©dĂ©cesseur Chamberlain, qui d'ailleurs reste Ă  la tĂȘte du parti[Wm 14]. Cette tiĂ©deur envers Churchill tiendrait au fait que l'establishment anglais voit en Adolf Hitler « le produit de forces sociales et historiques complexes », quand Churchill , « homme convaincu que les individus sont responsables de leurs actes », le perçoit comme reprĂ©sentant les forces du Mal et voit le conflit comme un combat manichĂ©en[Ma 64].

Churchill forme alors un gouvernement, rassemblant le Cabinet de guerre et les ministres, responsables des dĂ©cisions stratĂ©giques. Ce Cabinet de guerre se compose, en sus de Churchill, de deux conservateurs : Neville Chamberlain et Lord Halifax, et de deux travaillistes : Clement Attlee, et Arthur Greenwood[BĂ© 24]. Le gouvernement lui-mĂȘme est composĂ© Ă  la fois des membres Ă©minents des partis conservateur et travailliste et, dans une moindre mesure, de libĂ©raux et indĂ©pendants. Parmi les ministres, on peut citer les noms de Duff Cooper (un conservateur critique) Ă  l'Information, d'Anthony Eden Ă  la Guerre puis aux Affaires Ă©trangĂšres, d'Archibald Sinclair, un libĂ©ral, Ă  l'Air, d'Ernest Bevin (syndicaliste) au secrĂ©tariat d'État Ă  l'Emploi, d'Herbert Morrison aux approvisionnements puis Ă  l'IntĂ©rieur, de Hugh Dalton (travailliste) Ă  l'Économie de guerre ; A.V. Alexander (travailliste) Ă©tant Premier Lord de l'AmirautĂ©. Les Finances sont d'abord confiĂ©es Ă  Kingsley Wood[BĂ© 25] puis Ă  John Anderson, deux conservateurs. Toutefois, concernant les problĂšmes Ă©conomiques, les techniciens, parmi lesquels John Maynard Keynes, disposent d'une large autonomie. En intervient un remaniement : Clement Attlee devient vice-Premier ministre, Oliver Lyttelton remplace Lord Beaverbrook, Ă  la Production, Lord Cranborne est secrĂ©taire d'État des colonies, et James Grigg, un technocrate, remplace David Margesson au ministĂšre de la Guerre.

Churchill, quand il est nommĂ© Premier ministre, a prĂšs de soixante-cinq ans. S'il est le doyen de ses grands homologues Franklin Delano Roosevelt et Joseph Staline, c'est malgrĂ© tout Ă  lui qu'il reste le plus d'annĂ©es Ă  vivre. Pourtant, il est dotĂ© d'une santĂ© relativement fragile : il fait une lĂ©gĂšre crise cardiaque en dĂ©cembre 1941 Ă  la Maison-Blanche, et contracte une pneumonie en dĂ©cembre 1943. Cela ne l'empĂȘche pas de parcourir plus de 160 000 km tout au long de la guerre, notamment Ă  l'occasion de rencontres avec les autres dirigeants. Pour des raisons de sĂ©curitĂ©, il voyage habituellement en utilisant le pseudonyme de « colonel Warden »[89].

À la suite de la crise Ă©conomique que subit la Grande-Bretagne en 1929 et de l'avancĂ©e fulgurante des conquĂȘtes de l'Allemagne au sein de l'Europe dĂ©but mai 1940, l'Angleterre se retrouve face Ă  un dilemme : « ouvrir les canaux menant Ă  une paix nĂ©gociĂ©e avec Hitler ou continuer le combat »[90]. Ce dilemme montre donc deux possibilitĂ©s pour la suite concernant la situation de guerre de l'Angleterre. Le cabinet de guerre se retrouve avec des Ă©tats d'esprits divergents, d'un cĂŽtĂ© les idĂ©es de Churchill voulant absolument garder l'indĂ©pendance de la Grande-Bretagne en continuant le combat, confrontĂ©es au point de vue de conservateurs soutenant Lord Halifax, qui souhaite pour sa part une nĂ©gociation pacifique avec pour but de gagner du temps avant tout[91]. MalgrĂ© une approche diffĂ©rente, les deux acteurs ont le mĂȘme objectif : prĂ©server l'indĂ©pendance de la Grande-Bretagne[92].

« Du sang et des larmes » : la Seconde Guerre mondiale

Supermarine Spitfire LF Mk IX, un avion clé de la bataille d'Angleterre.

Dans son discours du , Winston Churchill déclare :

« J'aimerais dire à la Chambre, comme je l'ai dit à ceux qui ont rejoint ce gouvernement : je n'ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Vous me demandez, quelle est notre politique ? Je vous dirai : c'est faire la guerre sur mer, sur terre et dans les airs, de toute notre puissance et de toutes les forces que Dieu pourra nous donner[Wm 17]. »

Si les discours de Churchill contribuent Ă  galvaniser les Britanniques, il n'en demeure pas moins que les dĂ©putĂ©s conservateurs sont des plus rĂ©servĂ©s quand il prononce celui-ci, le . Geoffrey Dawson le qualifie de « bon petit discours martial[Wm 17] ». Pourtant, dix jours plus tard, la premiĂšre dĂ©cision d'envergure de Churchill n'en est pas moins d'ordonner Ă  Lord Gort, chef du Corps expĂ©ditionnaire britannique, d'abandonner ses positions en pleine bataille de la Lys et de se retirer vers Dunkerque, laissant au flanc droit de l'ArmĂ©e belge un trou bĂ©ant ce qui entraĂźne directement la dĂ©cision de LĂ©opold III de capituler[93] et prive les AlliĂ©s de 9 divisions.

Le , la majoritĂ© des troupes anglaises se trouvent piĂ©gĂ©es Ă  Dunkerque par les Allemands, dont les chars approchent Ă  grande vitesse. Cependant, un Ă©vĂ©nement inattendu survient : Hitler ordonne l'arrĂȘt de la progression vers Dunkerque, une dĂ©cision qualifiĂ©e par la suite d'erreur militaire. Cet Ă©vĂšnement, qualifiĂ© de « miracle de Dunkerque », facilite alors la dĂ©cision de la Grande-Bretagne[92]. Le scĂ©nario de continuer la guerre, comme le propose Churchill, semble alors le plus convaincant. Le , 17 000 hommes sont Ă©vacuĂ©s et dans les jours qui suivent, les effectifs se montent Ă  50 000 hommes par jour. L'Ă©vacuation de Dunkerque durera jusqu'au 4 juin. Ce jour-lĂ , Churchill parle de ce miracle de dĂ©livrance dans son discours. « Nous combattrons sur les plages, nous combattrons dans les champs et dans les rues, nous combattrons dans les collines, jamais nous ne nous rendrons[94]
 »

Le 28 mai, la Belgique capitule ; le 10 juin, la NorvĂšge le fait Ă  son tour. Churchill quant Ă  lui, fait face Ă  un dilemme : rĂ©sister aux Allemands ou se retirer en signant l'armistice, sachant que Hitler ne le respecterait certainement pas. La rapiditĂ© de la progression allemande est imprĂ©vue et l'inquiĂ©tude monte en Angleterre, alors qu'en France la bataille semble dĂ©jĂ  perdue. Churchill tente alors Ă  tout prix de faire en sorte que l'alliĂ© français continue le combat. Le 15 juin 1940, Paul Reynaud confirme que la France est balayĂ©e[95]. AnnoncĂ© par le nouveau chef du gouvernement, Philippe PĂ©tain, le 17 juin, l'armistice est signĂ© par la France le 22 juin 1940. NĂ©anmoins, le Premier ministre britannique relativise et imagine un scĂ©nario optimiste, dans lequel son pays tiendra le coup et oĂč l'AmĂ©rique viendra s'allier Ă  lui, dans le but de remotiver ses troupes. Il refuse d'Ă©tudier l'Ă©ventualitĂ© d'un armistice avec le TroisiĂšme Reich[96]. En effet, pour lui, la possibilitĂ© de nĂ©gocier avec Hitler n'Ă©tait pas envisageable. Selon Churchill, la meilleure solution est que la Grande-Bretagne continue de se battre, quand bien mĂȘme elle serait seule Ă  tenir tĂȘte au TroisiĂšme Reich pendant un certain temps, en attendant une Ă©volution de la situation, et, comme lors de la PremiĂšre Guerre mondiale, l'entrĂ©e en guerre des États-Unis[97]. Son usage de la rhĂ©torique affermit l'opinion publique contre un rĂšglement pacifique, et prĂ©pare les Britanniques Ă  une longue guerre[Je 34]. Il remanie alors lĂ©gĂšrement son gouvernement. Les tensions entre Halifax et Churchill Ă©taient toujours prĂ©sentes : le premier, contrairement au second, soutient toujours l'idĂ©e d'une possibilitĂ© de nĂ©gocier sans nuire Ă  l'indĂ©pendance de la Grande-Bretagne. Certes, si la seule solution Ă©tait de combattre, Halifax ne s'opposerait pas. Mais il reste convaincu qu'une autre solution, bien moins risquĂ©e, pourrait ĂȘtre mise en place. Churchill rejette une nouvelle fois l'idĂ©e de toute nĂ©gociation, gardant en tĂȘte la perte d'indĂ©pendance et de puissance du Royaume-Uni qu'une telle dĂ©cision aurait entraĂźnĂ©e[97]. Il crĂ©e alors un ministĂšre de la DĂ©fense dont il prend la direction. Il nomme Ă©galement son ami, l'industriel et baron de la presse Lord Beaverbrook, responsable de la production (notamment des avions qui vont ĂȘtre indispensables Ă  la dĂ©fense). Celui-ci met toute son Ă©nergie Ă  accĂ©lĂ©rer la production et Ă  favoriser la conception de nouveaux avions[98].

Les marins du Prince of Wales Ă©vacuent leur navire en perdition au large de la Malaisie le .

Churchill dĂ©clare dans son discours This was their finest hour Ă  la Chambre des communes le : « Je pense que la bataille d'Angleterre va bientĂŽt commencer[alpha 16] ». De fait, elle commence en juillet 1940, et comporte plusieurs phases. Dans un premier temps, les Allemands tentent de conquĂ©rir la supĂ©rioritĂ© aĂ©rienne pour pouvoir dĂ©barquer. Il s'agit essentiellement d'une guerre des airs destinĂ©e Ă  s'assurer la maĂźtrise de l'espace aĂ©rien du Royaume-Uni. De cette maĂźtrise dĂ©pend la possibilitĂ© ou non pour les Allemands de dĂ©barquer en Angleterre. S'agissant d'une guerre menĂ©e par quelques milliers d'aviateurs, Churchill dĂ©clare : « Jamais dans l'histoire des conflits humains un si grand nombre d'hommes n'a dĂ» autant Ă  un si petit nombre[alpha 17] ». Cette phrase est Ă  l'origine du surnom The Few pour les pilotes de chasse alliĂ©s. À partir du , Ă  travers le Blitz, c'est-Ă -dire des bombardements massifs de villes, comme celui de Coventry, l'aviation allemande, qui a renoncĂ© Ă  obtenir la supĂ©rioritĂ© aĂ©rienne au-dessus de l'Angleterre, tente d'Ă©branler la volontĂ© de rĂ©sistance britannique[BĂ© 26].

En mer, Ă  partir de la mi-1940, commence la seconde bataille de l'Atlantique menĂ©e par les sous-marins de l'amiral Karl Dönitz. Il s'agit d'attaquer en meute les navires civils pour empĂȘcher le ravitaillement de l'Angleterre. Avec l'occupation de la France, les sous-marins agissent Ă  partir de bases situĂ©es en France, notamment Ă  Bordeaux, Ă  Brest, Ă  La Rochelle, Ă  Lorient ainsi qu'Ă  Saint-Nazaire. En , Churchill rĂ©dige la Battle of Atlantic Directive pour organiser et pour donner une nouvelle impulsion aux forces britanniques engagĂ©es dans la bataille[BĂ© 27].

DĂšs l'Ă©tĂ© 1940, Churchill veut protĂ©ger les lignes de communication britanniques vers les Indes et l'Asie et envoie en renfort des hommes et des blindĂ©s au Moyen-Orient[BĂ© 28]. En mer a lieu la bataille du cap Matapan qui voit la marine britannique vaincre la marine italienne. Dans les Balkans, les Britanniques doivent accepter la prise de la GrĂšce par les Allemands et Ă©vacuer la CrĂšte vers le milieu de 1941[BĂ© 29]. Sur le continent africain, en dĂ©cembre 1940, les Britanniques lancent une offensive terrestre sur Tobrouk et Benghazi, en CyrĂ©naĂŻque alors sous contrĂŽle de l'Italie. Pour aider les Italiens en difficultĂ©, Hitler doit envoyer en fĂ©vrier 1941 un corps expĂ©ditionnaire, l'Afrikakorps, commandĂ© par Erwin Rommel. Celui-ci inflige des dĂ©faites aux Britanniques jusqu'Ă  ce que la situation s'inverse Ă  partir de la bataille de Bir Hakeim en juin 1942, puis lors de la seconde bataille d'El Alamein[BĂ© 30], oĂč Churchill dit dans un autre de ses discours de guerre mĂ©morables : « Maintenant ce n'est pas la fin. Ce n'est mĂȘme pas le commencement de la fin. Mais c'est, peut-ĂȘtre, la fin du commencement[alpha 18] ». NĂ©anmoins, Ă  cette Ă©poque Churchill et l'Angleterre ne sont plus seuls, l'URSS de Staline ayant Ă©tĂ© entrainĂ©e dans la guerre le 22 juin 1941 par une attaque allemande (opĂ©ration Barbarossa) et les États-Unis le par l'attaque japonaise sur Pearl Harbor [BĂ© 31]. En Europe, la patience britannique a portĂ© ses fruits.

En Asie, en revanche, à la fin de l'année 1941, l'entrée en guerre du Japon a causé de graves problÚmes aux Britanniques. En effet, dÚs le , Churchill enregistre la perte de deux cuirassés, le HMS Prince of Wales et le HMS Repulse, ce qui rend inopérante la stratégie de Singapour. Les Japonais attaquent qui plus est les possessions britanniques en Birmanie, en Malaisie, à Hong Kong et à Singapour. Les forces britanniques subissent de sérieux revers, ne parvenant alors qu'à se maintenir difficilement en Birmanie. La chute de Singapour le 15 février 1942 et l'occupation qui s'ensuivit fut ainsi décrite par Winston Churchill comme « le pire désastre et la capitulation la plus importante de l'histoire britannique »[99], ouvrant la route à une invasion de l'Inde ou de l'Australie.

Lorsqu'au soir du 7 dĂ©cembre 1941, on apprend aux Chequers Court, la rĂ©sidence de villĂ©giature du Premier ministre, que la base navale de Pearl Harbor a Ă©tĂ© attaquĂ©e par la 1re flotte aĂ©rienne, le funeste Kidƍ Butai, de la Marine impĂ©riale japonaise, Churchill appelle aussitĂŽt au tĂ©lĂ©phone le prĂ©sident amĂ©ricain Franklin D. Roosevelt, qui lui confirme la nouvelle ; le prĂ©sident termine sa conversation transatlantique avec le Premier ministre par cette constatation : « Nous voilĂ  dans le mĂȘme bateau ! » Ce ne sera pas une croisiĂšre d'agrĂ©ment, mais le vieux bouledogue de Downing Street est d'ores et dĂ©jĂ  ravi[100].

À partir de dĂ©cembre 1941, s'est imposĂ©e une question cruciale : quelle stratĂ©gie une alliance anglo-amĂ©ricaine devait-elle adopter ? Si les deux partenaires se sont mis vite d'accord sur la prioritĂ© Ă  accorder Ă  l'Europe plutĂŽt qu'au Pacifique (c'est le mot d'ordre L'Allemagne d'abord, selon lequel les Allemands sont l'ennemi principal, et leur dĂ©faite la clef de la victoire), les divergences n'ont pas manquĂ© de se produire. Pendant trois ans a fait rage un dĂ©bat transatlantique parsemĂ© de discordes et de mĂ©sintelligence, rendant indispensable la tenue de rencontres pĂ©riodiques entre Churchill et Roosevelt, la premiĂšre ayant lieu entre dĂ©cembre 1941 et janvier 1942, Ă  la Maison-Blanche (confĂ©rence Arcadia)[101].

Décisions stratégiques

Disposition des forces, à la seconde bataille d'El Alamein, une victoire des Alliés, le 23 novembre 1942.

En 1940, Churchill est certainement le dirigeant britannique ayant la plus vaste expĂ©rience dans le domaine de la stratĂ©gie, tant par sa participation aux gouvernements durant la PremiĂšre Guerre mondiale que par les rĂ©flexions Ă©laborĂ©es lors de l'Ă©criture des six volumes de The World Crisis. Il y Ă©crit : « la manƓuvre qui aboutit Ă  introduire un nouvel alliĂ© Ă  vos cĂŽtĂ©s est aussi fructueuse qu'une victoire sur le champ de bataille[BĂ© 32] », une phrase que sa femme Clementine eĂ»t aimĂ© qu'il la mĂźt en pratique dans la vie politique, oĂč, Ă  son sens, il est surtout douĂ© pour transformer des alliĂ©s potentiels en ennemis rĂ©solus. Les points forts de Churchill sont de bien saisir les enjeux essentiels et sa capacitĂ© Ă  prendre des dĂ©cisions Ă  haut risque[BĂ© 33]. Il est aussi trĂšs inventif et imaginatif. Pourtant, il s'agit ici aussi bien d'un point fort que d'un point faible, comme l'aurait dit en effet Franklin Delano Roosevelt : « Winston a cent idĂ©es par jour, dont trois ou quatre sont bonnes[BĂ© 34] ». De fait, il Ă©labore parfois des plans chimĂ©riques et ses collaborateurs doivent dĂ©ployer beaucoup d'Ă©nergie pour l'empĂȘcher de les mettre en Ɠuvre[BĂ© 35].

De plus, il se mĂȘle de tout ; le Chief of the Imperial General Staff, Alan Brooke, dit de lui qu'il veut « coller ses doigts dans chaque gĂąteau avant qu'il ne soit cuit[BĂ© 36] ». Son volontarisme confine au dirigisme par le biais des centaines de notes qu'il dicte au comitĂ© des chefs d'Ă©tat-major et aux ministĂšres, depuis son bureau, sa voiture, son train, son lit, et mĂȘme sa baignoire[11]. Incitatrices, inquisitrices ou comminatoires, ces directives sont associĂ©es Ă  de petites Ă©tiquettes rouges avec la mention « ACTION THIS DAY », et en gĂ©nĂ©ral, sont suivies de la missive suivante : « Veuillez me faire savoir en quoi la situation s'est amĂ©liorĂ©e depuis mes instructions d'hier »[11].

Roosevelt et Churchill Ă  la confĂ©rence de Casablanca. Le Premier ministre britannique porte une veste par-dessus son gilet, une chaĂźne de montre en or et le nƓud papillon de son pĂšre, et fume son habituel cigare.
Roosevelt et Churchill à la conférence de Casablanca.

Lorsque les États-Unis entrent en guerre fin 1941, les discussions stratĂ©giques entre les deux grands alliĂ©s du camp occidental sont vives. Churchill est peu intĂ©ressĂ© par l'ocĂ©an Pacifique et sa rĂ©gion. AprĂšs l'attaque du Prince of Wales et du Repulse le 10 dĂ©cembre, il fut critiquĂ© pour avoir montrĂ© « son ignorance considĂ©rable » et sa « croyance exagĂ©rĂ©e dans le pouvoir du cuirassĂ© » avec « une tendance Ă  interfĂ©rer dans les affaires navales »[102]. Lorsque le 15 fĂ©vrier 1942, la garnison dĂ©fendant Singapour se rendit sans condition au gĂ©nĂ©ral Tomoyuki Yamashita, Churchill s'adressa le jour mĂȘme au peuple Britannique pour annoncer l'une des plus grandes et honteuses dĂ©faites de l'Empire Britannique en ExtrĂȘme-Orient tout en exhortant Ă  continuer la lutte contre l'ennemi japonais[103]. Le premier Lord de l'AmirautĂ© a pleinement reconnu sa responsabilitĂ© dans l'absence de fortification qui aurait pu empĂȘcher la chute de Singapour, notamment parce qu'il pensait qu'une telle chose ne pouvait pas arriver[104].

En Europe, il est favorable Ă  une stratĂ©gie indirecte, dite parfois « stratĂ©gie pĂ©riphĂ©rique », d'affaiblissement de l'Allemagne, appuyĂ©e sur un emploi de la force navale. Face Ă  cela, les États-Unis ont une approche d'attaque plus directe[BĂ© 37], et se mĂ©fient du point de vue de Churchill, qu'ils soupçonnent d'ĂȘtre dictĂ© par des intĂ©rĂȘts impĂ©riaux. Au dĂ©part, Churchill gagne et fait approuver une opĂ©ration de dĂ©barquement en Afrique du Nord : l'opĂ©ration Torch[BĂ© 38]. Ce dĂ©barquement se situe Ă  une pĂ©riode clĂ©. En effet, jusqu'Ă  la mi-1942, les AlliĂ©s ne cessent d'accumuler les dĂ©faites : chute de Singapour le , de Rangoon le 8 mars, puis de Tobrouk le 21 juin[BĂ© 39]. En revanche, aprĂšs la bataille de Bir Hakeim puis la seconde bataille d'El Alamein fin 1942, les choses changent et les victoires se succĂšdent. Sur le front de l'Est, les Russes s'apprĂȘtent Ă  remporter la victoire Ă  Stalingrad. C'est Ă  cette occasion que Winston Churchill prononça ces mots cĂ©lĂšbres : « Maintenant ce n'est pas la fin. Ce n'est mĂȘme pas le commencement de la fin. Mais c'est, peut-ĂȘtre, la fin du commencement[alpha 18] ». En janvier 1943, Ă  la confĂ©rence de Casablanca, Churchill continue Ă  faire prĂ©valoir son option et se rĂ©jouit de la dĂ©cision d'effectuer un dĂ©barquement en Sicile : c'est l'opĂ©ration Husky[BĂ© 40]. Alors que le gĂ©nĂ©ral Eisenhower recherche un juste Ă©quilibre des forces alliĂ©es entre les armĂ©es engagĂ©es dans la conquĂȘte de l'Italie et celles devant participer Ă  l'opĂ©ration Overlord, Churchill prĂ©conise vainement de prĂ©lever des troupes pour une intervention Ă  Rhodes. Il est en effet persuadĂ©, Ă  tort, qu'une telle intervention pourrait faire basculer la Turquie alors neutre, dans le camp des alliĂ©s[105]. Concernant l'approche directe centrĂ©e sur l'opĂ©ration Overlord, l'Ă©chec du raid de Dieppe en aoĂ»t 1942 en a montrĂ© les dangers. NĂ©anmoins il s'y rallie et Ă  partir de 1944, la stratĂ©gie amĂ©ricaine prĂ©vaut. NĂ©anmoins lorsque les AlliĂ©s organisent un dĂ©barquement en Provence, Churchill eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© que l'armĂ©e alliĂ©e stationnĂ©e en Italie marchĂąt sur Vienne et Berlin, y devançant les SoviĂ©tiques[BĂ© 41].

Campagne de bombardement controversée

Centre de Dresde aprĂšs le bombardement de .

En 1942, les AlliĂ©s optent pour un bombardement stratĂ©gique de l'Allemagne. La premiĂšre opĂ©ration entĂ©rinant cette nouvelle mĂ©thode a lieu le , en effectuant le bombardement de Cologne par environ mille avions alliĂ©s[BĂ© 41]. Churchill doute rapidement de cette stratĂ©gie trĂšs coĂ»teuse pour l'Angleterre (qui a perdu prĂšs de 56 000 pilotes et membres d'Ă©quipage en trois ans)[BĂ© 42]. Le bombardement de la ville de Dresde par les Britanniques et les AmĂ©ricains, entre le et le , entraĂźne Ă©galement une polĂ©mique, et renforce les doutes du premier ministre. Plusieurs raisons Ă  cela : il s'agit d'une ville avec un passĂ© culturel important qui a Ă©tĂ© rĂ©duite en cendres par le bombardement incendiaire et le nombre de victimes civiles trĂšs Ă©levĂ© alors que la fin de la guerre est proche et que la citĂ©, bondĂ©e d'Allemands blessĂ©s comme de rĂ©fugiĂ©s, ne prĂ©sente aucun intĂ©rĂȘt stratĂ©gique[106]. Cette action reste celle des AlliĂ©s la plus controversĂ©e sur le front occidental. Churchill dĂ©clare aprĂšs le bombardement, dans un tĂ©lĂ©gramme top secret : « Il me semble que le moment est venu oĂč la question du bombardement intensif des villes allemandes devrait ĂȘtre examinĂ©e du point de vue de nos intĂ©rĂȘts propres. Si nous prenons le contrĂŽle d'un pays en ruines, il y aura une grande pĂ©nurie de logements pour nous et nos alliĂ©s
 Nous devons veiller Ă  ce que nos attaques ne nous nuisent pas, sur le long terme, plus Ă  nous-mĂȘmes que ce qu'elles nuisent Ă  l'effort de guerre de l'ennemi[107] - [108] ».

MalgrĂ© tout, la responsabilitĂ© de la partie britannique de l'attaque incombe Ă  Churchill, et c'est pour cette raison qu'il est critiquĂ© aprĂšs guerre pour avoir permis les bombardements. L'historien allemand Jörg Friedrich affirme que « [sa] dĂ©cision de bombarder une rĂ©gion d'une Allemagne sinistrĂ©e entre janvier et mai 1945 Ă©tait un crime de guerre[109] » ; le philosophe Anthony Grayling, dans des Ă©crits de 2006, remet mĂȘme en question l'ensemble de la campagne de bombardement stratĂ©gique par la RAF, en exposant comme argument que bien que n'Ă©tant pas un crime de guerre, il s'agissait d'un crime moral et nuisible Ă  l'affirmation selon laquelle les AlliĂ©s ont menĂ© une guerre juste[110]. L'historien britannique Frederick Taylor affirme toutefois que la participation de Churchill dans la dĂ©cision du bombardement de Dresde est fondĂ©e sur les orientations stratĂ©giques et les aspects tactiques pour gagner la guerre. La destruction de Dresde, qui fut immense, avait Ă©tĂ© dĂ©cidĂ©e dans le but d'accĂ©lĂ©rer la dĂ©faite de l'Allemagne. « Toutes les parties ont bombardĂ© les villes des autres pendant la guerre. Un demi-million de citoyens soviĂ©tiques, par exemple, dĂ©cĂšdent des suites de bombardements allemands pendant l'invasion et l'occupation de la Russie. C'est Ă  peu prĂšs Ă©quivalent au nombre de citoyens allemands qui dĂ©cĂšdent des suites de raids des forces alliĂ©es. Mais la campagne de bombardement des AlliĂ©s est rattachĂ©e aux opĂ©rations militaires et cesse dĂšs que les opĂ©rations militaires ont cessĂ©[111] ».

Guerre de l'ombre

Maquis en Savoie. Les troisiĂšme et quatriĂšme hommes en partant de la droite sont des membres du SOE.

Churchill, dĂšs son premier passage en tant que premier Lord de l'AmirautĂ©, s'est intĂ©ressĂ© aux problĂšmes de dĂ©cryptage, en favorisant notamment la crĂ©ation d'un service, la Room 40, chargĂ© du dĂ©cryptage des chiffres et codes ennemis. À peine revenu aux affaires, il crĂ©e Ă  Bletchley Park un centre, le Government Code and Cypher School, chargĂ© de casser les codes ennemis et qui emploie de trĂšs nombreux scientifiques, souvent Ă©tudiants ou enseignants des universitĂ©s de Cambridge et d'Oxford[BĂ© 43]. C'est ce service, grĂące notamment Ă  Alan Turing, qui poursuit le travail de dĂ©cryptage d'Enigma amorcĂ© par le Biuro SzyfrĂłw[BĂ© 44] polonais. Ces moyens de dĂ©codage lui sont d'une grande utilitĂ© tout au long de la guerre, notamment lors de la bataille de l'Atlantique, ainsi que lors du dĂ©barquement de Normandie[BĂ© 45]. D'une façon gĂ©nĂ©rale, Churchill s'est toujours intĂ©ressĂ© au renseignement et, dĂšs 1909, a soutenu la crĂ©ation par le gouvernement Asquith, auquel il appartenait, du MI5 et du MI6[BĂ© 46].

En sus des services traditionnels Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment, Churchill crĂ©e le MI9, chargĂ© de rĂ©cupĂ©rer les militaires ou les rĂ©sistants tombĂ©s derriĂšre les lignes ennemies[BĂ© 47]. En lien avec sa stratĂ©gie indirecte d'affaiblissement de l'ennemi, il crĂ©e aussi le Special Operations Executive ou SOE, rattachĂ© au ministĂšre de l'Économie de guerre dirigĂ© par Hugh Dalton, un travailliste, ancien de la London School of Economics. Le SOE est prĂ©sent dans tous les pays europĂ©ens, oĂč il apporte un soutien logistique et organisationnel Ă  la RĂ©sistance[BĂ© 48]. En France, il coopĂšre avec de nombreux groupes de rĂ©sistance, grĂące Ă  la formation d'une centaine de rĂ©seaux chargĂ©s du recrutement et de l'entraĂźnement, de la fourniture d'armes, des sabotages et de la prĂ©paration de la guĂ©rilla de libĂ©ration[alpha 19]. Par son unitĂ© dĂ©nommĂ©e Force 136, le SOE est Ă©galement prĂ©sent en Asie. Concernant la Yougoslavie, la direction du SOE du Caire, qui traite ces dossiers, est infiltrĂ©e d'aprĂšs François Kersaudy par les communistes, dont le plus notable est James Klugmann[Fk 3].

Sont Ă©galement crĂ©Ă©es Ă  cette Ă©poque des troupes de forces spĂ©ciales comme le Special Air Service et le Combined Operations qui mĂšne plusieurs actions commandos, dont l'opĂ©ration Chariot Ă  Saint-Nazaire dans le cadre de la traque du cuirassĂ© Tirpitz[112]. Enfin, pour complĂ©ter la palette de moyens disponibles, Churchill crĂ©e le Political Warfare Executive, chargĂ© de la propagande. Ce service dĂ©pend autant du Foreign Office (ministĂšre des Affaires ÉtrangĂšres) que du ministĂšre de l'Information[BĂ© 47].

Principaux alliés et le cas italien

Winston Churchill en 1942.

Churchill, en pensant Ă  l'entente que son ancĂȘtre le duc de Malborough avait constituĂ© contre Louis XIV, appelle « Grande Alliance » la coalition composĂ©e de l'Angleterre, des États-Unis et de l'URSS[BĂ© 31].

Relations avec l'Italie

Une nĂ©gociation directe avec Hitler n'Ă©tait pas envisageable, dĂ» Ă  des contraintes trop lourdes pour l'Angleterre telles que leur perte d'indĂ©pendance ou l'instauration d'un gouvernement totalitaire[91]. Le Royaume-Uni et la France se sont donc retournĂ©es logiquement au dĂ©but de la guerre vers Mussolini, ami et alliĂ© d'Hitler, afin d'obtenir un accord nĂ©cessitant moins de concessions et pour « Ă©viter un Ă©largissement du conflit et la ruine de l'Europe »[113] en espĂ©rant que l'Italie serait contre une « Europe entiĂšrement dominĂ©e par une Allemagne victorieuse »[113]. Édouard Daladier, le ministre français de la dĂ©fense, propose d'acheter Mussolini en se penchant sur ses revendications, et en assurant Ă  l'Italie un siĂšge Ă  la confĂ©rence de paix prĂ©vue[91]. Pour atteindre Mussolini, les Britanniques envisagent de faire appel aux États-Unis, ceux-ci Ă©tant plus puissants qu'eux, afin de jouer le rĂŽle d'intermĂ©diaire. Le 16 mai, Chamberlain note dans son journal qu'en cas d'un effondrement des Français, leur seule chance d'Ă©viter la destruction est Roosevelt[91].

Churchill souhaite Ă©galement l'aide des États-Unis, pas pour nĂ©gocier un armistice mais pour renforcer leur position dans le combat. Il doute du fait que Mussolini soit prĂȘt Ă  nĂ©gocier en acceptant les conditions imposĂ©es par la Grande-Bretagne mais aussi que celui-ci soit digne de confiance. Il n'est pas prĂȘt Ă  demander explicitement de l'aide Ă  Roosevelt en tant qu'intermĂ©diaire avec l'Italie dans ses lettres, et ne l'informe pas de « la fĂącheuse posture qui serait celle de la Grande-Bretagne en cas de chute de la France »[114]. Il a peur que les États-Unis jugent leur cas de dĂ©sespĂ©rĂ© et de cause perdue, alors que continuer la rĂ©sistance montrerait une image honorable de l'Angleterre et forcerait les États-Unis Ă  les aider par leur propre volontĂ©.

Relations avec les États-Unis

Alors que son prĂ©dĂ©cesseur Chamberlain avait nĂ©gligĂ© d'intĂ©resser les États-Unis Ă  la cause des AlliĂ©s, Churchill s'y emploie dĂšs l'Ă©tĂ© 1940, et mĂȘme dix mois plus tĂŽt[11]. Diplomate, il rĂ©ussit Ă  convaincre les États-Unis, alors neutres dans le conflit, et encore isolationnistes : « Aucun amant, dira-t-il, ne s'est jamais penchĂ© avec autant d'attention sur les caprices de sa maĂźtresse que je ne l'ai fait moi-mĂȘme sur ceux de Franklin Roosevelt »[11]. Les bonnes relations que Churchill entretient avec ce dernier facilitent l'obtention par la Grande-Bretagne du ravitaillement dont elle a besoin (nourriture, pĂ©trole et munitions) par les routes maritimes de l'Atlantique nord. Aussi, il est soulagĂ© lorsque le prĂ©sident amĂ©ricain est rĂ©Ă©lu en 1940. Roosevelt met immĂ©diatement en Ɠuvre une nouvelle mĂ©thode pour la fourniture et le transport du matĂ©riel militaire vers la Grande-Bretagne, sans la nĂ©cessitĂ© d'un paiement immĂ©diat : le prĂȘt-bail. AprĂšs l'attaque de Pearl Harbor, la premiĂšre pensĂ©e qu'a Churchill, prĂ©voyant l'entrĂ©e en guerre des États-Unis est : « Nous avons gagnĂ© la guerre[115] ».

Churchill plaide tant pour l'idĂ©e de special relationship pour caractĂ©riser la relation entre les deux pays qu'elle devient un lieu commun[BĂ© 49], mĂȘme si en rĂ©alitĂ© les choses sont plus complexes, les deux pays ayant par exemple des visions divergentes sur la dĂ©colonisation. Churchill, qui Ă©crit plus tard un livre intitulĂ© A History of the English-Speaking Peoples, est Ă©galement trĂšs sensible Ă  l'idĂ©e d'une communautĂ© constituĂ©e par ceux qui parlent la mĂȘme langue. Plus gĂ©nĂ©ralement, il est l'un de ceux qui travaillent le plus Ă  l'adoption de la notion d'Occident, entendu comme « foyer de la libertĂ© et de la dĂ©mocratie investi de la mission sacrĂ©e de lutter contre la tyrannie[BĂ© 49] ». C'est dans cette optique qu'il dresse les grands axes de la charte de l'Atlantique, adoptĂ©e lors d'une rencontre avec Roosevelt au large de Terre-Neuve le , c'est-Ă -dire avant l'entrĂ©e en guerre des États-Unis[BĂ© 50]. La rencontre dĂ©bute par un office religieux dont Churchill a choisi les chants, dont le Onward, Christians Soldiers[BĂ© 50].

Relations avec l'Union soviétique et la Pologne

À la confĂ©rence de Yalta, aux cĂŽtĂ©s de Roosevelt et Staline.

Quand Hitler envahit l'Union soviétique, Winston Churchill, anticommuniste convaincu, déclare : « Si Hitler envahissait l'Enfer, je dirais tout au moins un mot favorable pour le Diable à la Chambre des communes », en référence à sa politique à l'égard de Staline. BientÎt, de l'équipement et des blindés britanniques sont envoyés, via les convois de l'Arctique, afin d'aider l'Union soviétique[116].

Le gouvernement polonais en exil Ă  Londres et une partie des Polonais reprochent Ă  Churchill d'avoir acceptĂ© des frontiĂšres entre la Pologne et l'Union soviĂ©tique et entre l'Allemagne et la Pologne qui ne leur conviennent pas. Cela l'agace et il dĂ©clare en 1944 « nous ne nous sommes jamais engagĂ©s Ă  dĂ©fendre les frontiĂšres de la Pologne de 1939 », affirmant aussi que la Russie « a droit Ă  une frontiĂšre inexpugnable Ă  l'ouest »[BĂ© 51]. En fait, Churchill cherche Ă  Ă©viter les mĂ©langes de populations comme il l'expose Ă  la Chambre des communes le : « l'expulsion est la mĂ©thode qui, pour autant que nous ayons pu le constater, sera la plus satisfaisante et durable. Il n'y aura pas de mĂ©lange des populations causant des problĂšmes sans fin
 Une remise Ă  zĂ©ro sera faite. Je ne suis pas alarmĂ© par ces transferts, qui sont plus que faisables dans des conditions modernes[117] - [118] ». Cependant, l'expulsion des Allemands est rĂ©alisĂ©e par l'Union soviĂ©tique Ă  partir de 1940, d'une maniĂšre qui aboutit Ă  beaucoup plus de difficultĂ©s et, selon un rapport de 1966 du MinistĂšre ouest-allemand des rĂ©fugiĂ©s et des personnes dĂ©placĂ©es, Ă  la mort de plus de 2,1 millions de personnes. Churchill s'oppose Ă  l'invasion soviĂ©tique de la Pologne et l'Ă©crit amĂšrement dans ses livres, mais il est incapable de l'empĂȘcher lors des diffĂ©rentes confĂ©rences[Je 36].

Les Polonais reprochent aussi Ă  Churchill et au monde occidental en gĂ©nĂ©ral la tiĂ©deur de leur rĂ©action face au massacre de KatyƄ (avril-mai 1940), oĂč des milliers de membres de l'Ă©lite polonaise ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s par l'ArmĂ©e rouge, qui s'en dĂ©douane en accusant les nazis. Le Premier ministre, informĂ© de l'implication des SoviĂ©tiques, la condamne en privĂ©, mais refuse d'accuser l'URSS pour ne pas menacer la Grande Alliance[119] et empĂȘche une investigation de la Croix-Rouge[120].

Relations avec la France

Avec de Gaulle descendant l'avenue des Champs-ÉlysĂ©es Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer l'armistice de 1918, le .

Churchill s'oppose au maréchal Pétain et au général Weygand sur l'idée d'armistice dÚs les - lors d'une rencontre à Briare, puis à nouveau le à Tours[Bé 52]. Le projet d'Union franco-britannique élaboré par Jean Monnet et Churchill en 1940, qui vise à fusionner les deux pays et leurs territoires, est abandonné le , à la suite de la démission de Paul Reynaud et de la nomination du maréchal Pétain comme président du Conseil. Deux jours plus tard, Churchill autorise le général de Gaulle à lancer l'appel du 18 Juin. Le , le gouvernement français signe l'armistice[121], et le régime de Vichy qui le remplace devient l'adversaire du Royaume-Uni, lequel soutient la France libre, organisée à Londres autour de de Gaulle. Le est lancée l'opération Catapult, visant à rallier la flotte française ou à la neutraliser, ce qui crée un fort sentiment anglophobe dans l'opinion française (notamment aprÚs l'attaque de Mers el-Kébir).

Les relations entre deux hommes de fort caractĂšre, ayant des idĂ©es sur l'histoire, l'Europe et la guerre assez proches, connaissent des hauts et des bas, liĂ©s Ă  des divergences d'intĂ©rĂȘts[BĂ© 53]. « De Gaulle est peut-ĂȘtre un honnĂȘte homme, mais il a des tendances messianiques, il croit avoir le peuple de France derriĂšre lui, ce dont je doute[122] ». En 2000, les archives du Foreign Office rendent public un document selon lequel Churchill et Roosevelt (qui voit dans le chef de la France libre un futur dictateur) ont un temps voulu se dĂ©barrasser politiquement du gĂ©nĂ©ral de Gaulle en lui offrant le poste de gouverneur de Madagascar, afin de mettre Ă  sa place le gĂ©nĂ©ral Henri Giraud, jugĂ© plus mallĂ©able[122]. Le projet est abandonnĂ© lorsque Clement Attlee et Anthony Eden, ayant eu vent de la nouvelle, s'opposent Ă  toute action contre de Gaulle, argumentant qu'ils ne peuvent se permettre de perdre l'appui des Forces françaises libres.

Si de Gaulle veut Ă  tout prix que la France apparaisse comme victorieuse Ă  la fin de la guerre, aux cĂŽtĂ©s des États-Unis, du Royaume-Uni et de l'URSS, ses alliĂ©s n'ont pas le mĂȘme point de vue et l'Ă©cartent dĂ©libĂ©rĂ©ment de la confĂ©rence de Yalta. Cela tend leurs relations, d'autant plus que Churchill et Roosevelt craignent que de Gaulle dĂ©cide finalement de s'allier aux SoviĂ©tiques. NĂ©anmoins Churchill, qui comprend que le soutien d'une autre puissance coloniale europĂ©enne est un atout majeur au sein du futur Conseil de sĂ©curitĂ© des Nations unies, fait le nĂ©cessaire pour que la France en devienne le cinquiĂšme membre permanent[123]. Plus tard, aprĂšs la guerre, de Gaulle parlera du Premier ministre britannique comme du « Grand Churchill »[BĂ© 54].

Relations avec l'Inde et propos racistes

Plus de 3 millions de Bengalais sont morts de faim au cours de la famine de 1943. Churchill avait ordonnĂ© des rĂ©quisitions massives de nourritures produites en Inde afin d'approvisionner les troupes britanniques. Selon de nombreux historiens, Churchill aurait refusĂ© de reconnaĂźtre l'existence d'une famine dans le pays et d'apporter une aide humanitaire[124] (voir Famine au Bengale).

De nombreux journalistes et historiens indiens et bengalis modernes ont notamment accusĂ© le Premier ministre britannique Winston Churchill d'ĂȘtre indiffĂ©rent Ă  la misĂšre du Bengale ou mĂȘme de l'accepter en toute connaissance de cause. Pendant la famine, l'unique prĂ©occupation de Churchill fut d'assurer le bon approvisionnement de l'armĂ©e britannique des Indes. Le gouvernement de Delhi avait envoyĂ© un tĂ©lĂ©gramme lui peignant une image de la dĂ©vastation horrible et du nombre de personnes qui avaient trouvĂ© la mort. Sa seule rĂ©ponse fut : « Alors pourquoi Gandhi n'est-il pas encore mort[125] ? » Il fit part de son mĂ©pris pour les Indiens Ă  Leo Amery, SecrĂ©taire d'État pour l'Inde et la Birmanie, lui disant : « Je hais les Indiens. C'est un peuple bestial, avec une religion bestiale ». « Famine ou pas famine, les Indiens se reproduisent comme des lapins »[126].

Conférences structurant le monde de l'aprÚs-guerre
L'Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Churchill participe à douze conférences inter-alliées stratégiques avec Roosevelt, auxquelles Staline est aussi parfois présent. Certaines d'entre elles marquent profondément le monde de l'aprÚs-guerre.

La conférence Arcadia, du au , décide de la stratégie L'Allemagne d'abord et proclame la Déclaration des Nations unies, qui doit aboutir à la création de l'Organisation des Nations unies. Par ailleurs, il est décidé de continuer l'effort en matiÚre d'arme nucléaire, d'un plan de production d'avions et de chars d'assaut, ainsi que de la création à Washington d'un « Comité des chefs d'état-major combiné ». Enfin, Churchill et Roosevelt ont de longues conversations concernant l'Empire britannique en général et l'Inde en particulier[Fk 4].

Lors de la confĂ©rence de QuĂ©bec, du 17 au 24 aoĂ»t 1943, il est surtout dĂ©cidĂ© que le dĂ©barquement de Normandie aura lieu en mai 1944. Churchill accepte qu'il soit dirigĂ© par un AmĂ©ricain, en contrepartie de quoi il obtient que le gĂ©nĂ©ral britannique Henry Maitland Wilson commande en MĂ©diterranĂ©e, et que Louis Mountbatten soit promu commandant suprĂȘme alliĂ© pour l'Asie du Sud-Est[Fk 5]. Avec le prĂ©sident amĂ©ricain Franklin D. Roosevelt, il signe une version plus modĂ©rĂ©e du plan Morgenthau original, dans laquelle ils s'engagent Ă  transformer l'Allemagne, aprĂšs la capitulation inconditionnelle, « en un pays d'un style essentiellement agricole et pastoral[127] ».

C'est à la conférence de Téhéran, de fin novembre à début décembre 1943, qu'il prend conscience que le Royaume-Uni n'est plus qu'une petite nation. Il écrit à Violet Bonham Carter « j'étais là assis avec le grand ours russe à ma gauche, et à ma droite le gros buffle américain. Entre les deux se tenait le pauvre petit bourricot anglais[Bé 55] ». Lors de cette conférence de Téhéran, avec Joseph Staline et Franklin Delano Roosevelt, les services secrets alliés découvrent l'Opération Grand Saut, un projet d'assassinat des participants.

Lors de la confĂ©rence TolstoĂŻ du 9 au , Il glisse Ă  Staline un « vilain petit document » oĂč est inscrit « 1) Roumanie : 90 % URSS, 2) GrĂšce : 90 % Grande-Bretagne, 3) Yougoslavie : 50 %-50 %, 4) Hongrie : 50 %-50 %, 5) Bulgarie 90 % URSS », que Staline approuve[BĂ© 21]. Churchill, fidĂšle Ă  la tradition stratĂ©gique britannique, est soucieux du sort de la GrĂšce oĂč le Special Operations Executive est trĂšs actif. DĂ©but 1944, le pays fait donc partie du bloc occidental, dans lequel il se maintient malgrĂ© la guerre civile qui suit[BĂ© 56].

Lors de la conférence de Yalta du 4 au , Churchill est inquiet et nerveux, car il sait qu'il existe des fissures au sein du camp occidental et notamment entre lui, partisan de la realpolitik, et Roosevelt, plus idéaliste. Malgré tout, Yalta pour François Bédarida « ne fait qu'entériner la carte de guerre à laquelle sont parvenus les belligérants en 1945[Bé 57] ». Churchill est accueilli avec réserve dans les milieux officiels britanniques, qui lui reprochent d'avoir trop cédé aux Soviétiques, notamment sur la Pologne[Bé 58]. Il fait observer à un ami, Harold Nicolson, que si « les bellicistes du temps de Munich sont devenus des partisans de l'apaisement, ce sont les anciens apeasers qui sont devenus bellicistes[Bé 59] ».

À la confĂ©rence de Potsdam du au , les propositions des nouvelles frontiĂšres de l'Europe et des colonies sont officiellement acceptĂ©es par Harry S. Truman, le nouveau prĂ©sident amĂ©ricain, Churchill et Staline. Churchill est extrĂȘmement favorable Ă  Truman durant ses premiers jours au pouvoir, disant de lui qu'il est « le type de leader dont le monde a besoin, lorsque celui-ci a le plus besoin de leader[Rh 18] ». Churchill est assistĂ© au dĂ©but de la confĂ©rence par Clement Attlee, qui, une fois Churchill battu lors des Ă©lections gĂ©nĂ©rales, reprĂ©sente seul la Grande-Bretagne au moment de la signature.

Manque de vision sur le devenir Ă©conomique du pays

Saluant la foule à Whitehall, le jour de son discours à la nation annonçant la victoire sur l'Allemagne, le 8 mai 1945.

Churchill se passionne pour les affaires liées à la guerre, à la géopolitique et à la diplomatie, et laisse les affaires intérieures au conservateur John Anderson et aux travaillistes[Bé 60]. Par ailleurs, tout comme les autres personnalités politiques de son gouvernement de coalition, il n'a ni objectifs économiques de guerre ni vision de l'économie d'aprÚs-guerre. Pour Robert Skidelsky, c'est précisément l'échec du gouvernement à définir une vision économique du monde qui précipite la rupture de la coalition conservatrice-travailliste et cause la défaite des conservateurs, et donc de Churchill, en 1945. Durant la guerre, l'indifférence de la classe politique et de Churchill envers ce domaine laisse une grande latitude aux économistes qui vont pouvoir faire avancer leurs propres projets[Sk 1].

Lorsqu'en 1942 William Beveridge prĂ©sente son plan sur la sĂ©curitĂ© sociale, Keynes obtient du TrĂ©sor la constitution d'un groupe de travail composĂ© de lui-mĂȘme, de Lionel Robbins et d'un actuaire afin de « reprofiler » le projet de façon Ă  le rendre financiĂšrement acceptable[Sk 1], mais les politiques, dont Churchill, s'impliquent peu dans le sujet que ce soit pour le critiquer ou le soutenir. De mĂȘme, les nĂ©gociations de Bretton Woods sont menĂ©es par Keynes, ou plutĂŽt par le tandem Keynes-Lionel Robbins, sans rĂ©elle implication du Premier ministre et plus gĂ©nĂ©ralement du personnel politique[Sk 2].

Une des causes de cette situation tient Ă  ce que Churchill n'a pas de grandes connaissances, ni peut-ĂȘtre un grand attrait pour l'Ă©conomie et ce d'autant qu'il a conscience de s'ĂȘtre trompĂ© dans les annĂ©es 1920, lorsqu'il a fait revenir l'Angleterre Ă  l'Ă©talon-or. Aussi il a tendance Ă  faire confiance Ă  Keynes, avec qui il dĂźne rĂ©guliĂšrement au The Other Club[Sk 3]. C'est Churchill qui, en 1942, propose au roi d'Ă©lever Keynes Ă  la pairie[Sk 4]. Dans une intervention radiophonique de 1945, Ă  l'occasion des Ă©lections gĂ©nĂ©rales, le Premier ministre prononce un discours contre l'Ă©conomie planifiĂ©e. Clement Attlee, son opposant travailliste, voit les sources thĂ©oriques de cette intervention dans l'essai La Route de la servitude de l'Ă©conomiste libĂ©ral Friedrich Hayek[128]. En fait, Hayek et Churchill ne se sont rencontrĂ©s qu'une fois[129]. NĂ©anmoins les conservateurs ont participĂ© Ă  la mise au point d'une version abrĂ©gĂ©e de l'ouvrage — on ignore l'implication rĂ©elle de Churchill en ce domaine — qui a Ă©tĂ© publiĂ© sur du papier allouĂ© au parti conservateur pour sa campagne (l'Angleterre souffrant alors de pĂ©nurie, le papier Ă©tait contingentĂ©)[128].

Fin de la Seconde Guerre mondiale et démission

Faisant le célÚbre « V » de la « Victoire », .
Avec Staline et Truman à la conférence de Potsdam, .

En juin 1944, les forces alliées débarquent en Normandie et repoussent les forces nazies vers l'Allemagne au cours de l'année suivante. Pour l'anecdote, Churchill avait envisagé d'assister à bord du HMS Belfast au bombardement naval des batteries allemandes de la cÎte française, le , et il fallut deux interventions du roi George VI pour le faire renoncer[130] - [131].

Le , le gĂ©nĂ©ral Eisenhower informe Staline qu'il arrĂȘte ses troupes sur l'Elbe, et que donc les deux armĂ©es devront y faire leur jonction. Si Staline et Roosevelt approuvent cette dĂ©cision, Churchill est trĂšs mĂ©content, car d'une part, il n'a pas Ă©tĂ© informĂ© officiellement de la dĂ©cision alors qu'un tiers des unitĂ©s combattantes sont britanniques ou canadiennes, et d'autre part, il dĂ©sapprouve la dĂ©cision sur le fond estimant que l'objectif est Berlin. MalgrĂ© tous ses efforts, l'ordre d'Eisenhower est confirmĂ©[Fk 6].

Le , Franklin Delano Roosevelt meurt, ce qui provoque les larmes de Churchill, mais ce dernier prend la dĂ©cision de ne pas se rendre Ă  ses funĂ©railles. Boris Johnson Ă©voque la rancune accumulĂ©e par Churchill face Ă  l'attitude trop conciliante de Roosevelt Ă  l'Ă©gard des prĂ©tentions de Staline et aux vexations Ă©conomiques subies par la Grande-Bretagne de la part des États-Unis[131]. François Kersaudy se demande de son cĂŽtĂ© si le premier ministre ne s'est pas fait des illusions sur la rĂ©alitĂ© de sa relation avec Roosevelt, qu'il analyse lui comme Ă©tant pour le PrĂ©sident amĂ©ricain « un Ă©phĂ©mĂšre mariage de convenance avec un impĂ©rialiste antĂ©diluvien »[Fk 7].

Le , au siĂšge du SHAEF Ă  Reims, les AlliĂ©s acceptent la reddition de l'Allemagne nazie. Le mĂȘme jour, dans un flash d'information de la BBC, John Snagge annonce que le 8 mai est la journĂ©e de la victoire en Europe[132]. Churchill annonce Ă  la nation que l'Allemagne a capitulĂ©, et qu'un cessez-le-feu dĂ©finitif sur tous les fronts du continent entre en vigueur une minute aprĂšs minuit, cette nuit-lĂ [133]. Par la suite, il dĂ©clare Ă  une foule immense Ă  Whitehall : « Ceci est votre victoire ». La foule rĂ©pond : « Non, c'est la vĂŽtre », et Churchill entame le chant du Land of Hope and Glory avec la foule. Dans la soirĂ©e, il fait une autre annonce Ă  la nation en affirmant que la dĂ©faite du Japon se concrĂ©tisera dans les mois Ă  venir[21].

Le , le Parti travailliste dĂ©cide de quitter la coalition. Churchill demande la dissolution du Parlement et annonce que les Ă©lections se tiendront le 5 juillet ; les rĂ©sultats ne pourront ĂȘtre connus que le du fait de la dispersion des soldats mobilisĂ©s. Aussi peut-il assister au dĂ©but de la confĂ©rence de Potsdam qui s'ouvre le ; il prend toutefois la prĂ©caution de s'y rendre avec Clement Attlee, le vice-Premier ministre et son potentiel successeur. Les rĂ©sultats des Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1945 sont sans appel : les travaillistes obtiennent 393 siĂšges contre 197 aux conservateurs[Fk 8] et Churchill, battu, remet rapidement sa dĂ©mission au roi[Fk 8]. De nombreuses raisons expliquent son Ă©chec : le dĂ©sir de rĂ©forme d'aprĂšs-guerre qui se rĂ©pand au sein de la population, ou le fait qu'elle pense que l'homme qui a conduit le Royaume-Uni pendant la guerre n'est pas le mieux avisĂ© pour le conduire en temps de paix[Je 37]. En effet, Churchill est surtout considĂ©rĂ© comme un warlord, ou seigneur de guerre. Par ailleurs, les deux responsables conservateurs Brendan Bracken et Lord Beaverbrook, que Clementine Churchill n'apprĂ©cie pas, ne sont pas « des modĂšles de finesse politique ». Enfin, Churchill, las, est excessif dans ses discours[Fk 9]. Quoi qu'il en soit, lorsque les Japonais capitulent trois semaines plus tard, le , mettant dĂ©finitivement fin Ă  la guerre, il n'est dĂ©jĂ  plus au pouvoir.

Politique aprĂšs 1945

Chef de file de l'opposition conservatrice

Si sa femme accueille bien la dĂ©faite de Winston Churchill, lui est plutĂŽt malheureux[BĂ© 61]. DĂ©pressif, il se remet Ă  la peinture Ă  l'occasion d'un sĂ©jour sur le lac de CĂŽme Ă  l'automne 1945[BĂ© 62]. Pendant six ans, il sert en tant que chef de l'opposition officielle et se prĂ©occupe peu de politique intĂ©rieure, prĂ©fĂ©rant les affaires du monde sur lesquelles il continue d'influer. Au cours de son voyage de mars 1946 aux États-Unis, il fait un discours sur le « rideau de fer », Ă©voquant l'URSS et la crĂ©ation du bloc de l'Est. Il dĂ©clare :

« De Stettin sur la Baltique Ă  Trieste sur l'Adriatique, un rideau de fer s'est abattu sur le continent. DerriĂšre cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États d'Europe centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia ; toutes ces villes cĂ©lĂšbres et leurs populations sont dĂ©sormais dans ce que j'appellerais la sphĂšre d'influence soviĂ©tique, et sont toutes soumises, sous une forme ou une autre, non seulement Ă  l'influence soviĂ©tique mais aussi au contrĂŽle trĂšs Ă©tendu et dans certains cas croissant de Moscou[alpha 20]. »

Churchill imprime au conservatisme britannique une ligne de centre droit, appelée par les Britanniques le butskellism, du nom des ministres Rab Butler, un conservateur, et son homologue travailliste Hugh Gaitskell. Selon François Bédarida, il s'agit d'une « expression symbolique de l'hybride bipartisan entre centre droit et centre gauche » à laquelle Margaret Thatcher s'est fortement opposée plus tard[Bé 63].

Europe

Churchill au CongrĂšs de La Haye, en mai 1948.

Churchill a été intéressé par le projet européen d'Aristide Briand dÚs l'entre-deux-guerres. AprÚs la Seconde Guerre mondiale, il est président d'honneur du congrÚs de La Haye et participe à la mise en place du Conseil de l'Europe en 1949. Néanmoins sa vision n'est pas celle de Jean Monnet, aussi approuve-t-il que son pays n'entre pas dans la Communauté européenne du charbon et de l'acier, qu'il considÚre comme un projet franco-allemand[Je 38].

Il Ă©labore la thĂ©orie des trois cercles : le premier cercle est constituĂ© par le Royaume-Uni et le Commonwealth, le deuxiĂšme par le monde anglophone autour des États-Unis et le troisiĂšme par le Royaume-Uni et le reste de l'Europe. Il constate que l'Angleterre, qui est Ă  la croisĂ©e des trois cercles, a un rĂŽle privilĂ©giĂ© Ă  jouer : « Nous sommes avec l'Europe, mais sans faire partie de l'Europe [with Europe, but not of it]. Nous avons des intĂ©rĂȘts communs mais nous ne voulons pas ĂȘtre absorbĂ©s[BĂ© 64]. »

Second mandat de Premier ministre

Avec le général américain Eisenhower et le field marshal Montgomery lors d'une réunion de l'OTAN en , peu de temps avant de redevenir Premier ministre.

Retour au gouvernement et déclin de l'Empire britannique

Les Ă©lections gĂ©nĂ©rales de 1950 rĂ©duisent considĂ©rablement la majoritĂ© travailliste Ă  la Chambre des communes, passant de 81 siĂšges de majoritĂ© Ă  3. AprĂšs les Ă©lections gĂ©nĂ©rales anticipĂ©es de 1951, organisĂ©es par Atlee qui cherche Ă  Ă©largir sa marge de manƓuvre, Churchill redevient Premier ministre grĂące Ă  son alliance avec les libĂ©raux. Son troisiĂšme gouvernement, aprĂšs celui durant la guerre et le bref gouvernement de 1945, dure jusqu'Ă  sa dĂ©mission en 1955. Ses prioritĂ©s nationales sont alors Ă©clipsĂ©es par une sĂ©rie de crises de politique Ă©trangĂšre, qui sont en partie le rĂ©sultat du mouvement dĂ©jĂ  amorcĂ© du dĂ©clin de l'armĂ©e britannique, du prestige et du pouvoir impĂ©rial. Étant un fervent partisan de la Grande-Bretagne en tant que puissance internationale, Churchill rĂ©pond souvent Ă  de telles situations avec des actions directes. Il envoie par exemple des troupes britanniques au Kenya pour faire face Ă  la rĂ©volte des Mau Mau[Je 39]. Essayant de conserver ce qu'il peut de l'Empire, il dĂ©clare : « je ne prĂ©siderai pas un dĂ©membrement[Je 39] ». Les populations kĂ©nyanes furent victimes de dĂ©placement forcĂ©s des hautes terres fertiles pour laisser place aux colons et plus de 150 000 personnes furent dĂ©tenues dans des camps de concentration. Les autoritĂ©s britanniques employĂšrent largement la torture pour favoriser l'Ă©crasement de la rĂ©bellion[16].

Guerre en Malaisie

Une série d'événements qui sont devenus connus sous le nom d'insurrection malaise s'ensuivent. En Malaisie, une rébellion contre la domination britannique est en cours depuis 1948[134]. Une fois de plus, le gouvernement de Churchill hérite d'une crise, et ce dernier choisit d'utiliser l'action militaire directe contre les opposants. Il tente également de construire une alliance avec ceux qui soutiennent encore les Britanniques[21] - [135]. Alors que la rébellion est lentement défaite, il est cependant tout aussi clair que la domination coloniale de la Grande-Bretagne n'est plus possible[136] - [134].

Santé déclinante

Churchill passe une grande partie de sa retraite à son domicile de Chartwell, dans le comté de Kent. Il l'avait acheté en 1922 aprÚs la naissance de sa fille Mary.

En , Ă  l'Ăąge de 78 ans, il est victime d'un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral qui lui paralyse pendant quelques jours le cĂŽtĂ© gauche alors qu'il se trouve au 10 Downing Street[137]. La nouvelle est tenue secrĂšte alors qu'officiellement, on annonce au public et au Parlement qu'il souffre d'Ă©puisement. Il se rend Ă  Chartwell oĂč il rĂ©side durant sa pĂ©riode de convalescence, l'attaque cĂ©rĂ©brale ayant altĂ©rĂ© son Ă©locution dans ses discours et diminuĂ© sa capacitĂ© Ă  marcher[21]. Il revient Ă  la politique en octobre pour prendre la parole en public lors d'une confĂ©rence du Parti conservateur Ă  Margate[21] - [Je 40]. Dans les annĂ©es qui suivent cependant, il doit admettre la nĂ©cessitĂ© de ralentir ses activitĂ©s physiques et intellectuelles. Il dĂ©cide de prendre sa retraite en 1955 et est remplacĂ© au poste de Premier ministre par Anthony Eden[BĂ© 65]. Il demeure nĂ©anmoins dĂ©putĂ© Ă  la Chambre des communes jusqu'en juillet 1964, et est « Doyen de la Chambre » Ă  partir d'octobre 1959 : il est alors le dĂ©putĂ© en exercice Ă  avoir eu la plus longue carriĂšre parlementaire ininterrompue, depuis 1924[138].

Le Grand Old Man en tenue d'officier du trÚs noble ordre de la JarretiÚre, en compagnie de son fils, Randolph, et de son petit-fils, Winston, dans le cours des années 1950.

RĂ©sultats Ă©lectoraux

Chambre des communes

Élection Circonscription Parti Voix % RĂ©sultats
Partielles de 1899 Oldham Conservateur 11 477 23,6 Échec
GĂ©nĂ©rales de 1900 Oldham Conservateur 12 931 25,3 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1906 Manchester North West LibĂ©ral 5 639 56,2 Élu
Partielles de 1908 Manchester North West LibĂ©ral 4 988 46,7 Échec
Partielles de 1908 Dundee LibĂ©ral 7 079 43,9 Élu
GĂ©nĂ©rales de janvier 1910 Dundee LibĂ©ral 10 747 34,1 Élu
GĂ©nĂ©rales de dĂ©cembre 1910 Dundee LibĂ©ral 9 240 30,1 Élu
Partielles de 1917 Dundee LibĂ©ral 7 302 78,2 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1918 Dundee LibĂ©ral 25 788 37,5 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1922 Dundee National-libĂ©ral 20 466 17,3 Échec
GĂ©nĂ©rales de 1924 Epping Constitutionnaliste 19 843 58,9 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1929 Epping Unioniste 23 972 48,5 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1931 Epping Conservateur 35 956 63,8 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1935 Epping Conservateur 34 849 59,0 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1945 Woodford Conservateur 27 688 72,5 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1950 Woodford Conservateur 37 239 59,6 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1951 Woodford Conservateur 40 938 63,0 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1955 Woodford Conservateur 25 069 73,0 Élu
GĂ©nĂ©rales de 1959 Woodford Conservateur 24 815 71,2 Élu

Homme et postérité

CaractĂšre

Sa statue en face de l'abbaye de Westminster.

« Par moments, l'esprit du mal s'empare de lui, et je le considÚre comme un petit garçon trÚs désobéissant, trÚs insupportable et dangereux, un petit garçon qui mériterait le fouet. Ce n'est qu'en pensant à lui de la sorte que je peux continuer à l'aimer[Ma 65]. »

— H. G. Wells

Churchill Ă©crit de lui-mĂȘme : « c'est lorsque je suis Jeanne d'Arc que je m'exalte[Ma 66] ». William Manchester Ă©crit Ă  ce propos : « il Ă©tait bien davantage un Élie, un IsaĂŻe : un prophĂšte[Ma 66] ». Selon ce mĂȘme biographe, une enfance malheureuse avec des parents au mieux indiffĂ©rents, oĂč seule sa nourrice, Elizabeth Everest, lui donne de l'amour parental, explique en partie la scolaritĂ© chaotique de Churchill. Il Ă©crit Ă  ce propos, « aussi haut qu'il s'Ă©levĂąt, l'homme qui avait connu, enfant, les brimades et les coups sut toujours s'identifier au perdant. Tout au fond de lui, du reste, il fut toujours un perdant. Il souffrit toute sa vie d'accĂšs de dĂ©pression, sombrant dans les abĂźmes menaçants de la mĂ©lancolie[Ma 67] ». Son sens de la formule s'appuie sur un sens de l'humour souvent fĂ©roce pour ses rivaux.

MĂȘme si son parcours scolaire est moyen (comme celui de Franklin Delano Roosevelt), il a malgrĂ© tout un certain nombre de qualitĂ©s qui en font un grand politique. DotĂ© d'une excellente mĂ©moire, c'est un orateur qui sait toucher les gens, prendre des dĂ©cisions rapides et faire preuve de magnanimitĂ© dans la victoire[Ma 67]. Il a aussi ses dĂ©fauts : ses projets parfois trĂšs aventureux peuvent tourner mal, engendrant une certaine dĂ©fiance de la classe politique envers lui. De plus, il ne sait pas toujours juger les hommes et manque parfois d'« antennes »[Ma 68] pour comprendre la sociĂ©tĂ© britannique ; ce cĂŽtĂ© patricien explique en partie les Ă©clipses de sa carriĂšre[Ma 69].

Churchill aime les parades, les banniĂšres qui flottent au vent, le son du clairon, et se dĂ©sole que la guerre soit devenue une affaire de « chimistes masquĂ©s et [de] conducteurs manƓuvrant les leviers de leurs aĂ©roplanes, de leurs mitrailleuses[Ma 70] ». Pour lui, la guerre garde un cĂŽtĂ© chevaleresque, arthurien, « comme la vie pour Peter Pan, une immense aventure[Ma 70] ».

Politiquement, sa vision de la guerre et de la paix est totalement Ă  rebours de celle de notre Ă©poque. Pour Manchester, si « la paix est la norme et la guerre une aberration primitive[Ma 71] », Churchill penserait strictement l'inverse. Tant Ă  l'Ă©crit qu'Ă  l'oral, son expression reste profondĂ©ment victorienne avec des expressions telles que « je vous prie de
 » ou « je me permets de dire ». À Harold Laski qui lui reproche d'ĂȘtre un « vestige chevaleresque et romantique de l'impĂ©rialisme britannique du XVIIIe siĂšcle », il rĂ©torque « j'aime vivre dans le passĂ©. Je n'ai pas l'impression que l'avenir rĂ©serve beaucoup d'agrĂ©ment aux hommes[Ma 72] ».

Il aime se déguiser, paraßtre, faire le spectacle, et possÚde plus de chapeaux que son épouse[Ma 73]. Il ne se rend au Parlement ou au palais de Buckingham qu'en redingote[Ma 72].

Il aime le champagne, le cognac et autres boissons ainsi que la bonne chĂšre. L'Ă©tĂ©, il apprĂ©cie de se faire inviter dans des villas sur la cĂŽte d'Azur (dans l'entre-deux-guerres il va notamment chez Maxine Elliott, et chez sa richissime cousine par alliance Consuelo Vanderbilt, Ă©pouse divorcĂ©e en 1921 de son cousin Charles Spencer Churchill, 9e duc de Malborough), ou du cĂŽtĂ© de Biarritz. Mais il n'est pas portĂ© sur la danse ou sur les jeux de l'amour, et refuse ou ne voit pas les avances qui lui sont parfois faites par des femmes – dont Daisy Fellowes[139].

FinanciĂšrement « c'est un spĂ©culateur perdant-nĂ© »[Wm 18] et dans la vie courante Ă  Chartwell il a les pires difficultĂ©s Ă  Ă©quilibrer et Ă  gĂ©rer ses comptes. En 1938, Ă  la suite d'une chute de la bourse Ă  Wall Street, il connait des problĂšmes financiers sĂ©rieux qui l'obligent Ă  envisager de mettre en vente Chartwell ; finalement, il arrive Ă  trouver une solution grĂące Ă  un prĂȘt de Henry Strakosch[140].

Dans le domaine littéraire, il a une préférence pour les auteurs anglais ; en matiÚre de musique, il aime les chansons populaires comme Ta-ra-ra-boom-der-ay ou Hang Out the Washing on the Siegfried Line. En matiÚre de cinéma, il a une préférence pour les mélodrames, durant lesquels il pleure beaucoup. Il a vu au moins vingt fois son film préféré, Lady Hamilton, avec Laurence Olivier dans le rÎle de l'amiral Nelson et Vivien Leigh dans celui de Lady Hamilton[Ma 74].

Un aspect secondaire de la personnalité de Churchill est son tempérament artistique, c'est un bon peintre qui lutte ainsi contre sa depression et un écrivain de talent couronné pour ses mémoires du Nobel de littérature.

Au sujet du « black dog » : grand mal churchillien

Churchill, comme son ancĂȘtre Marlborough, a souffert toute sa vie d'accĂšs de dĂ©pression. Ce fut lĂ , des annĂ©es de jeunesse aux derniers jours, un Ă©lĂ©ment central de son comportement, bien qu'il ait rĂ©ussi la plupart du temps Ă  camoufler cette maladie. De nature plausiblement cyclothymique, il passait de temps Ă  autre par des phases d'abattement, vĂ©ritables crises d'anxiĂ©tĂ© qui le plongeaient dans un Ă©tat de misĂšre et de dĂ©couragement. Lui-mĂȘme Ă©tait si conscient de ce handicap pathologique qu'il avait donnĂ© Ă  ce compagnon des mauvais jours ce nom de black dog — « chien noir »[141], expression remontant au moins Ă  l'auteur du XVIIIe siĂšcle Samuel Johnson. Churchill sait lucidement que l'oisivetĂ© laisse la porte ouverte Ă  des sorties morbides de ce « chien noir ». Si, pendant la premiĂšre partie de sa vie, il parvient tant bien que mal Ă  le maintenir en laisse, il aurait souffert de son premier Ă©pisode de dĂ©pression en 1910 Ă  l'Ăąge de 35 ans[142], comme le laisse entendre une lettre de Churchill que Clementine aurait reçue en juillet 1911[143]. Sur le tard, la digue se rompt lorsqu'il se retire de la scĂšne politique Ă  l'Ăąge de quatre-vingt-un ans.

Samuel Johnson (1709-1784) qui souffrit plus d'une fois de mélancolie[144].

Ce black dog peut ĂȘtre liĂ© Ă  des Ă©vĂ©nements traumatisants issus du monde extĂ©rieur, tels que son renvoi de l'AmirautĂ© aprĂšs la catastrophe des Dardanelles, lors de la Grande Guerre, ou son rejet par l'Ă©lectorat en juillet 1945. On sait Ă©galement que dans ces deux cas, la guĂ©rison, certes lente et douloureuse et jamais complĂšte ni dĂ©finitive, se fera grĂące Ă  la peinture[145]. D'un autre cĂŽtĂ©, Ă©tant donnĂ© les symptĂŽmes de ce mal que Churchill Ă©prouvait de plus en plus, il ne pouvait rien moins qu'ĂȘtre purement associĂ© Ă  de telles causes extrinsĂšques, ce qui correspond au profil classique de la dĂ©pression majeure unipolaire[146] ou bipolaire.

Des experts de l'Association amĂ©ricaine de psychiatrie se sont appuyĂ©s sur le classement d'un de leurs grands instruments de travail, le manuel DSM-IV-TR, pour diagnostiquer chez Churchill un « trouble dĂ©pressif persistant » qui relĂšve de la catĂ©gorie 300.4, « dysthymie »[147] — due en majeure partie Ă  un Ă©tat de tristesse permanent, de faible estime de soi, d'absence d'espoir, de sentiment de culpabilitĂ©, de pensĂ©es suicidaires pour n'en mentionner que quelques-uns. Le Dr Anthony Storr, qui a consacrĂ© au cas Churchill une Ă©tude approfondie, a vu dans cette nature dĂ©pressive la source Ă  la fois de l'ambition insatiable et de l'hyperactivitĂ© de son sujet. De fait, au point de dĂ©part, il y a le trauma psychologique remontant Ă  la premiĂšre enfance et provoquĂ© par le dĂ©faut d'affection et le sentiment de dĂ©rĂ©liction dont a souffert profondĂ©ment et prĂ©cocement le petit Winston. En compensation de ce manque d'amour, le jeune homme a dĂ©veloppĂ© une farouche volontĂ© de rĂ©ussir, afin de faire la preuve, Ă  coups d'exploits aussi bien Ă  ses propres yeux qu'aux yeux des autres, de ses capacitĂ©s et de ses talents[148]. De nombreux cliniciens qui connaissaient ou examinaient Churchill Ă©taient d'accord pour affirmer qu'il avait probablement une personnalitĂ© cyclothymique — terme aujourd'hui rĂ©introduit depuis la fin des annĂ©es 1970 — qui serait, comme plusieurs d'entre eux le prĂ©tendent, liĂ©e biologiquement et gĂ©nĂ©tiquement au trouble bipolaire. Ces derniĂšres annĂ©es, un nouveau dĂ©bat sur les problĂšmes psychique de Churchill a Ă©tĂ© lancĂ© par des organismes de bienfaisance consacrĂ©s aux problĂšmes bipolaires. Pour eux, il ne fait aucun doute que Winston souffrait de troubles bipolaires. En 2006, Rethink Mental Illness, association caritative s'occupant de santĂ© mentale, a dĂ©fendu une statue qu'elle avait fait Ă©riger Ă  Norwich, exposant aux regards un Churchill en camisole de force, ce qui a dĂ©clenchĂ© aussitĂŽt un tollĂ© gĂ©nĂ©ral[149]. Des gens ont Ă©tĂ© violemment outrĂ©s qu'on puisse avoir eu cet affront d'oser Ă©tablir un si mauvais lien entre le Grand Old Man et la bipolaritĂ©. Le directeur de l'institution, par le truchement de son porte-parole, s'excusa tout en avouant qu'il essayait de projeter une image de nature plus digne aux personnes atteintes de trouble mental dont Churchill en faisait partie. Cette thĂ©orie de la cyclothymie — liĂ©e Ă  la bipolaritĂ© — de Winston Churchill reste toutefois incertaine. Pour A. W. Beasley, chirurgien orthopĂ©dique spĂ©cialisĂ© dans l'histoire mĂ©dicale, il s'agit d'un mythe largement inspirĂ© par Lord Moran[150]. Le dĂ©bat toujours ouvert, qui a lieu principalement entre les churchilliens traditionnels, qui parlent parfois de trouble affectif saisonnier[151], le soleil mĂ©diterranĂ©en Ă©tant son meilleur remĂšde, de TDAH[152] ou de troubles anxieux[153] et les tenants de la bipolaritĂ©, porte sur un diagnostic qui ne pourrait jamais ĂȘtre dĂ©finitivement tranchĂ©.

Dans un ouvrage paru en 2020, deux éminents professeurs de médecine britanniques, Allister Vale et John Scadding[154], estiment que l'aspect dépressif de Churchill a été exagéré à dessein, souvent par sensationnalisme.

Peintre amateur

Avec sa cousine par alliance Consuelo Ă  Blenheim en 1902 ; il se rend plus tard parfois chez elle en France pour peindre, dans l'entre-deux-guerres.

Churchill commença Ă  s'adonner Ă  la peinture aprĂšs sa dĂ©mission de Premier Lord de l'AmirautĂ© en 1915[Je 41] afin de vaincre sa dĂ©pression. Étant chez sa belle-sƓur Gwendeline qui faisait de l'aquarelle et l'ayant observĂ©e, elle lui proposa d'essayer. Il s'y adonna avant de prĂ©fĂ©rer la peinture Ă  l'huile.

Ami de peintres de renom, il sera guidé et influencé par John Lavery, Walter Sickert - qui lui conseilla de se servir de photographies comme aide-mémoire - William Nicholson, et son « mentor artistique » le peintre havrais anglophile Paul Maze, qu'il connut sur le front en 1916, et avec qui il allait peindre les environs de Saint-Georges-Motel. Le style du nouveau peintre est postimpressionniste, et ses thÚmes sont des paysages anglais, mais aussi des scÚnes du front de Flandres ; par la suite, il peint également la CÎte d'Azur.

InvitĂ© par son admirateur le duc de Westminster Ă  « Woolsack », son pavillon de chasse de Mimizan (Landes), oĂč il fit installer une baignoire Ă  sa mesure, Churchill y peindra sept tableaux, dont La LumiĂšre et le paysages landais, les pins penchĂ©s sur l'eau[155].

En 1921 il expose Ă  la galerie Druet, 20 rue Royale Ă  Paris, sous le pseudonyme de Charles Morin, et vend six toiles. La mĂȘme annĂ©e, il Ă©crit un petit livre, Painting as a Pastime ; il adopte ensuite le pseudonyme de Charles Winter[156] et se lie d'amitiĂ© avec Paul Maze[Wm 19], dont il prĂ©faça en 1934 les mĂ©moires de guerre et devint son ami.

Selon William Rees-Mogg, si « dans sa propre vie, il a dû subir le « black dog » de la dépression, dans ses paysages et ses natures mortes, il n'y a aucun signe de dépression[157] ».

Il est surtout connu pour ses scĂšnes de paysage impressionnistes, dont beaucoup ont Ă©tĂ© peintes durant ses vacances dans le Sud de la France, en particulier Ă  la villa « La Pausa » chez ses amis Reves, chez son ami le duc de Westminster au chĂąteau Woolsack, sur les berges du lac d'Aureilhan[158], ou au Maroc, oĂč il peindra son unique Ɠuvre de la guerre Le Minaret de la Koutoubia (1943), qu'il offrit Ă  Roosevelt[159].

On estime que Churchill a peint 537 toiles au cours de sa vie[160] ; quelques mois aprĂšs sa mort (1965), certaines figurĂšrent dans la premiĂšre vente dite transatlantique utilisant le satellite Early Bird, organisĂ©e par Sotheby's, oĂč certaines « atteignirent des sommets inouĂŻs
 14 000 ÂŁ »[161].

Une collection de peintures et de memorabilia est conservĂ©e dans la collection Reves au MusĂ©e d'Art de Dallas. D'autres Ɠuvres, dont Le paysage de bouteilles reprĂ©sentant des bouteilles de champagne et de cognac — fort apprĂ©ciĂ©s de Churchill — sont exposĂ©es dans sa maison de Chartwell, qu'il reprĂ©senta sous la neige et oĂč il peignit en 1932 Le bassin aux poissons rouges.

En 2014, Sotheby's vendit Ă  Londres certaines des toiles hĂ©ritĂ©es par sa fille, Mary Soames[162]. Il est un amateur de niveau moyen. Sa personnalitĂ© historique explique les valeurs invraisemblables parfois atteintes par ses Ɠuvres en vente publique. Ainsi, Le Bassin de poissons rouges Ă  Chartwell a Ă©tĂ© adjugĂ© pour 1,8 million ÂŁ (2,2 millions €) en 2014.

Le , le tableau de la cathĂ©drale Saint-Paul de Londres (St. Paul's Churchyard) peint en 1927[163] et le tableau du minaret de la mosquĂ©e Koutoubia (Tower of the Koutoubia Mosque) peint en 1943[164] sont mis en vente aux enchĂšres chez Christie's Londres. Le tableau de Marrakech, seul de cette sĂ©rie peint en pleine guerre en janvier 1943 et offert Ă  Roosevelt avec lequel il Ă©tait sur place, puis passĂ© dans la collection de Brad Pitt et Angelina Jolie, atteint la somme record de 8 285 000 ÂŁ[165].

Écrivain et orateur

Statues de Churchill et Roosevelt sur New Bond Street Ă  Londres.

Écrivain

MalgrĂ© sa renommĂ©e et ses origines sociales, Churchill lutte toujours pour faire face Ă  ses dĂ©penses et Ă  ses crĂ©anciers[Ma 75]. Jusqu'Ă  la loi sur le Parlement de 1911, les dĂ©putĂ©s exercent leur fonction Ă  titre gratuit. De cette date Ă  1946, ils reçoivent un salaire symbolique. Aussi, nombre d'entre eux doivent-ils exercer une profession pour vivre. De son premier livre, The Story of the Malakand Field Force (1898), jusqu'Ă  son deuxiĂšme mandat en tant que Premier ministre, le revenu de Churchill est presque entiĂšrement assurĂ© par l'Ă©criture de livres et de chroniques pour des journaux et des magazines. Dans les annĂ©es 1930, Churchill tire l'essentiel de ses revenus de la biographie de son ancĂȘtre le duc de Malborough[Ma 76]. Le plus cĂ©lĂšbre de ses articles est celui publiĂ© dans l'Evening Standard en 1936, avertissant de la montĂ©e en puissance d'Hitler et du danger de la politique d'apaisement.

Churchill a Ă©crit seul son premier livre mais, Ă  partir du Monde en crise, il dicte les suivants Ă  des secrĂ©taires et, pour la documentation, il emploie des assistants de recherche issus de l'universitĂ© d'Oxford. Edward Marsh, son chef de cabinet, relit les manuscrits en corrigeant l'orthographe et la ponctuation. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, Churchill travaille le matin dans son lit oĂč il mĂ»rit un texte qu'il dicte tard le soir[BĂ© 66]. Il est Ă  ce jour l'unique ancien Premier ministre Ă  recevoir, en 1953, le prix Nobel de littĂ©rature « pour sa maĂźtrise de la description historique et biographique ainsi que pour ses discours brillants pour la dĂ©fense des valeurs humaines[166] ». On imagine sans peine la surprise qu'une telle nouvelle peut lui susciter, surtout en se rappelant le reproche cinglant que son pĂšre, Randolph, lui Ă©crivait six dĂ©cennies plus tĂŽt : « Je te renverrai ta lettre, pour que tu puisses de temps Ă  autre revoir ton style pĂ©dant d'Ă©colier attardĂ© »[167]. Lors de l'attribution de son prix, Winston est dĂ©sillusionnĂ© – il caresse l'espoir de recevoir le prix Nobel de la paix. Dans cette rĂ©compense, seul l'argent semble intĂ©resser le laurĂ©at : « 12 100 ÂŁ non imposables. Pas si mal ! », Ă©crit-il le , au lendemain de l'annonce, Ă  Clementine[168].

Parmi ses Ɠuvres les plus cĂ©lĂšbres qui ont contribuĂ© Ă  sa renommĂ©e internationale[alpha 21], on peut citer :

Dans les toutes derniÚres années de sa vie, il regrette de ne pas avoir écrit les biographies de Jules César et de Napoléon Bonaparte[Ma 72].

Orateur

À l'origine, Churchill n'est pas un orateur et a mĂȘme des difficultĂ©s d'Ă©locution. Ses discours ne sont pas improvisĂ©s, un discours de quarante minutes lui demande entre six et huit heures de prĂ©paration[Ma 77]. Pour F. E. Smith, « Winston Churchill a passĂ© les plus belles annĂ©es de sa vie Ă  Ă©crire des discours improvisĂ©s ». De mĂȘme, pour d'autres, ses bons mots sont parfois travaillĂ©s, parfois spontanĂ©s – mais dans ces cas-lĂ  l'auditoire les sent souvent venir car alors « son propre rire prenait naissance quelque part du cĂŽtĂ© de ses pieds[Ma 78] ». De Clement Attlee, son adversaire travailliste qui ne dĂ©teste pas ses piques, il dit un jour qu'il est un « mouton dĂ©guisĂ© en mouton »[Ma 79].

Si Churchill devient un grand orateur, malgré tout, il reste meilleur dans le monologue que dans l'échange. Lord Balfour remarque un jour : « l'artillerie du TrÚs Honorable Gentleman est forte et puissante, mais elle ne me semble guÚre mobile[Ma 78] ». En général, ses discours commencent sur un tempo lent et dubitatif avant de donner « libre cours, à l'essence de sa prose : un rythme hardi, pesant, houleux, retentissant, coulant, interrompu par des cadences lancinantes et éclatantes[Ma 80] ».

Churchill n'aime ni l'euphémisme, ni le langage technocratique. Par exemple, il s'oppose à ce qu'on remplace « pauvres » par « économiquement faibles », ou « foyer » par « unité d'habitation »[Ma 78]. Pour lui, les mots, comme il le dit un jour à Violet Bonham-Carter, la fille d'Herbert Henry Asquith, ont une magie et une musique propres[Ma 81]. Chez lui, la sonorité du mot est un élément important dans le choix des termes employés. Il aime les mots courts qui frappent dur[Ma 81] et aligne souvent les adjectifs par quatre avec des préférences pour « unflinching (inébranlable), austere (austÚre), sombre (sombre), et squalid (sordide) »[Ma 81]. Ce rythme se retrouve dans ces affirmations : « Dans la guerre : résolution. Dans la défaite : défiance. Dans la victoire : magnanimité. Dans la paix : bonne volonté[169] ».

Sa rhĂ©torique est parfois contestĂ©e. Pour Robert Menzies, Premier ministre d'Australie au dĂ©but de la Seconde Guerre mondiale, « sa pensĂ©e dominante est la possibilitĂ©, si attrayante Ă  ses yeux, que les faits gĂȘnants disparaissent d'eux-mĂȘmes ».

Derniers jours et funérailles

Sir Winston Churchill en compagnie de Bernard Baruch, l'ancien « loup solitaire de Wall Street », en 1961, quatre ans avant leurs morts respectives.

AprÚs avoir quitté le poste de Premier ministre, Churchill passe moins de temps au Parlement. Il vit sa retraite à Chartwell et à son domicile londonien du 28 Hyde Park Gate, au sud-ouest de Kensington Gardens[21].

Lorsque son état mental et ses facultés physiques se dégradent, il sombre dans la dépression[21].

En 1963, le prĂ©sident amĂ©ricain John F. Kennedy, agissant en vertu de l'autorisation accordĂ©e par une loi du CongrĂšs, le proclame citoyen d'honneur des États-Unis, mais il est dans l'impossibilitĂ© d'assister Ă  la cĂ©rĂ©monie Ă  la Maison-Blanche.

Le , Churchill est victime d'un nouvel accident vasculaire cĂ©rĂ©bral, qui lui est fatal : il meurt Ă  son domicile neuf jours plus tard, Ă  l'Ăąge de 90 ans, le matin du , soit 70 ans jour pour jour aprĂšs la mort de son pĂšre.

Le train funéraire qui le transporte vers Blenheim.

Par dĂ©cret de la reine, des obsĂšques nationales sont organisĂ©es. Ce sont les premiĂšres obsĂšques nationales pour une personnalitĂ© ne faisant pas partie des souverains depuis celles du duc de Wellington, Arthur Wellesley de Wellington en 1852. Son cercueil est exposĂ© pendant trois jours et trois nuits au Westminster Hall, oĂč un vĂ©ritable flot humain vient lui rendre hommage[170]. Puis le , dans un cortĂšge Ă  pied composĂ© de diffĂ©rentes unitĂ©s de l'armĂ©e britannique[170] - [171], le cercueil posĂ© sur un affĂ»t de canon tirĂ© par des marins de la Royal Navy[171] est amenĂ© Ă  la cathĂ©drale Saint-Paul de Londres. Les funĂ©railles battent le record des plus grands rassemblements de chefs d'État dans le monde, jusqu'en 2005 lors des funĂ©railles du pape Jean-Paul II[172]. 112 dirigeants sont prĂ©sents ou reprĂ©sentĂ©s aux obsĂšques ; la Chine s'illustre par son absence[170].

AprĂšs l'office religieux, le cortĂšge se dirige vers la Tour de Londres oĂč le cercueil est montĂ© sur la vedette MS Havengore qui remonte la Tamise[170] jusqu'Ă  la gare de Londres-Waterloo oĂč il est chargĂ© sur un wagon spĂ©cialement prĂ©parĂ© et peint, le Southern Railway Van S2464S, dans le cadre du cortĂšge funĂ©raire pour son trajet par chemin de fer jusqu'Ă  Bladon[173]. La Royal Artillery tire dix-neuf coups de canon, comme Ă  son habitude pour un chef de gouvernement et la RAF met en scĂšne un dĂ©filĂ© aĂ©rien de seize avions de combat English Electric Lightning. Le wagon Pullman transportant sa famille en deuil est remorquĂ© par la « Winston Churchill », une locomotive Pacific SR de type Battle of Britain no 34051 — la locomotive, restaurĂ©e lors du 50e anniversaire de la cĂ©rĂ©monie, est actuellement exposĂ©e au National Railway Museum Ă  York[174]. De la fenĂȘtre du wagon en marche, l'un des plus anciens assistants de Churchill aperçoit un homme vĂȘtu d'un vieil uniforme de la RAF : debout sur le toit d'une petite maison, il fait le salut militaire[175]. Dans les champs le long de la voie ferrĂ©e et aux gares rencontrĂ©es sur le trajet, des milliers de personnes se tiennent en silence pour lui rendre un dernier hommage. L'hymne lors des funĂ©railles est The Battle Hymn of the Republic.

Churchill, sa femme et de nombreux membres de sa famille sont enterrés autour de l'église paroissiale Saint-Martin à Bladon.

À sa demande, Churchill est enterrĂ© dans la parcelle familiale du cimetiĂšre de l'Ă©glise Saint-Martin Ă  Bladon dont dĂ©pend le Palais de Blenheim, son lieu de naissance.

Churchill College

Sur le modÚle du MIT, le Churchill College a été fondé par Churchill, à Cambridge, en 1960.

The Winston Churchill Memorial Trust

Lorsque Churchill a 88 ans, le duc d'Édimbourg lui demande comment il aimerait qu'on se souvienne de lui. Churchill lui rĂ©pond : avec une bourse d'Ă©tudes comme la bourse Rhodes, mais pour un groupe d'individus plus grand. AprĂšs sa mort, le Winston Churchill Memorial Trust est crĂ©Ă© au Royaume-Uni et en Australie. Un Churchill Memorial Day Trust a lieu en Australie, ce qui permet d'amasser 4,3 millions de dollars australiens. Depuis ce temps, le Churchill Trust en Australie a soutenu plus de 3 000 bĂ©nĂ©ficiaires de bourses d'Ă©tudes dans divers domaines, oĂč le mĂ©rite (soit sur la base de l'expĂ©rience acquise, soit en fonction du potentiel) et la propension Ă  contribuer Ă  la collectivitĂ© ont Ă©tĂ© les seuls critĂšres[176]. De plus, le « LycĂ©e International de Londres Winston-Churchill » a ouvert ses portes le . Le lycĂ©e a Ă©tĂ© construit au-dessus du bunker de Winston Churchill durant la Seconde Guerre mondiale.

Hommages en France

Le , une statue de Winston Churchill, rĂ©alisĂ©e par Jean Cardot, est inaugurĂ©e en prĂ©sence de la reine du Royaume-Uni, Élisabeth II, du prĂ©sident de la RĂ©publique française, Jacques Chirac[177], et du maire de Paris, Jean Tiberi. Cette statue est situĂ©e sur le trottoir de l'avenue Winston-Churchill.

En juin 2017, les statues en bronze sculptées par Patrick Berthaud de Churchill et du Général de Gaulle ont été installées à l'entrée du parc Richelieu à Calais en présence d'officiels français et anglais, et du petit fils de Churchill, Nicholas Soames[178].

Fictions

Le personnage de Churchill apparaßt dans de nombreux films et séries télévisées. Ont notamment joué son personnage :

On doit signaler que parmi ces acteurs, Richard Burton a violemment critiquĂ©, Ă  la sortie du film, le personnage, mettant en doute sa santĂ© mentale d'homme de guerre pour ses dĂ©clarations souhaitant l'extermination des Allemands et des Japonais. De mĂȘme, en 2020 les rĂ©vĂ©lations sur ses propos racistes Ă  l'encontre des peuples coloniaux provoquĂšrent en Grande-Bretagne des actes de vandalisme sur des statues le reprĂ©sentant.

Documentaires
  • 1992 : Churchill documentaire en quatre parties de Martin Gilbert et Marisa Appugliese, produit par la BBC (Royaume-Uni 1992)[tel 1].
  • 2013 : Churchill, un gĂ©ant dans le siĂšcle documentaire de David Korn-Brzoza, produit par Roche productions et ARTE France (France, 2013)[tel 2].
  • 2016 : Churchill, le lion au cƓur tendre. Documentaire de la sĂ©rie Secrets d'Histoire, diffusĂ©e le sur France 2[tel 3].
  • 2020 : Churchill, documentaire de Maud Guillaumin, sĂ©rie « Chefs de guerre ». Producteurs : AB Productions (France, 2020, 56 min. Version anglaise : Masters of War: Churchill).
  • Chartwell : L'Autre vie de Winston Churchill, documentaire de Jean Rousselot, producteur : Prime Group (France, 2020, 26 min.).
  1. fiche BBC One
  2. fiche du documentaire
  3. Blaise de Chabalier, « L'Ă©nigme Churchill Ă  la loupe de Secrets d'histoire », Le Figaro,‎ (lire en ligne)

Annexes

Honneurs

Churchill a reçu au cours de sa vie de nombreuses dĂ©corations. Sa titulature officielle est (sur le modĂšle anglo-saxon) : Sir Winston Churchill KG, OM, CH, TD, FRS, CP (RU), CP (Can), DL, Hon. RA. Il est en outre prix Nobel de littĂ©rature et premier citoyen d'honneur des États-Unis[190], a reçu de nombreux autres prix et honneurs, dont le Prix International Charlemagne en 1955. Il est fait Compagnon de la LibĂ©ration en 1958 par le gĂ©nĂ©ral de Gaulle. Lors d'un sondage de la BBC tenu en 2002, basĂ© sur environ un million de votes de tĂ©lĂ©spectateurs, 100 Greatest Britons, il est proclamĂ© « le plus grand de tous[191] ». Il est Ă©galement membre Ă  titre hĂ©rĂ©ditaire de la SociĂ©tĂ© des Cincinnati[192].

Ascendance de Winston Churchill

Biographie de Randolph Churchill et Martin Gilbert

ƒuvres de Churchill

Notes et références

Notes

  1. Pour Bédarida, Churchill a de trÚs bonnes notes en français[Bé 3] ; mais Michal parle d'un français simplement « suffisant »[Mi 1].
  2. Pour Michal, il naĂźt le soir du 30 novembre[Mi 2].
  3. Et non dans les toilettes comme il a parfois été affirmé[Mi 3].
  4. Margareth Primrose est la fille d'Archibald Primrose, 5e comte de Rosebery. Voir Mary Soames : Speaking for Themselves : The Personal Letters of Winston and Clementine Churchill, p. 1.
  5. La baronne de Saint-Helier est conseillÚre municipale à Londres, mais est surtout connue pour sa forte présence au sein de la société mondaine.
  6. Randolph Churchill serait entré dans la quatriÚme phase de la maladie en 1885. Voir Manchester, 1983, t. 1, p. 180. Mais sur le site consacré à Churchill du Hillsdale College (Michigan), le Dr Mather réfute ce diagnostic jamais confirmé par le moindre document : 'In Search of Lord Randolph Churchill's Purported Syphilis', 12 avril 2019 https://winstonchurchill.hillsdale.edu/in-search-of-lord-randolph-churchills-purported-syphilis/
  7. Il jugea parfois mĂȘme certaines de ses affectations si tranquilles qu'il demanda l'autorisation de partir combattre ailleurs pendant ses permissions[BĂ© 3].
  8. Voir cette citation de Churchill de 1951 dans son livre The Second World War, vol. 5 : Closing the Ring, p. 606 : « Correspondance du Premier ministre au secrĂ©taire d'État aux Affaires ÉtrangĂšres, le : « Your minute about raising certain legations to the status of embassy. I must say that Cuba has as good a claim as some other places –“la perla de Las Antillas.” Great offence will be given if all the others have it and this large, rich, beautiful island, the home of the cigar, is denied. Surely Cuba has much more claim than Venezuela. You will make a bitter enemy if you leave them out, and after a bit you will be forced to give them what you have given to the others. » »
  9. « anyone can rat, but it takes a certain ingenuity to re-rat ».
  10. Harold Nicolson rĂ©sume ainsi la situation dans une lettre Ă  sa femme le 13 mars : « Si nous envoyons un ultimatum Ă  l'Allemagne elle aura toutes les raisons de rabattre ses troupes. Mais elle ne le fera certainement pas et nous aurons la guerre
 Le peuple de ce pays (le Royaume-Uni) refuse absolument d'avoir la guerre. Nous ferions face Ă  une manifestation gĂ©nĂ©rale si nous suggĂ©rions une telle chose. Nous devrons alors nous replier de façon ignominieuse. » - Diaries & Letters, 1930-1939, p. 249.
  11. Comme la crise de l'abdication l'a montré, voir le paragraphe précédent.
  12. En version originale : « You were given the choice between war and dishonour. You chose dishonour, and you will have war ».
  13. « Owing to the neglect of our defences and the mishandling of the German problem in the last five years, we seem to be very near the bleak choice between War and Shame. My feeling is that we shall choose Shame, and then have War thrown in a little later, or even more adverse terms than at present[73] - [74]. »
  14. Dans son discours du 12 octobre 1943, Churchill dĂ©clare : « L'annonce que je m'apprĂȘte Ă  faire fait suite Ă  la signature d'un TraitĂ© entre notre pays et le Portugal en l'an 1373 par sa MajestĂ© le Roi Édouard III, le Roi Ferdinand et la Reine ElĂ©onore de Portugal. [
] Cet engagement dure depuis plus de 600 ans et reste sans Ă©quivalent dans l'histoire du monde. Permettez-moi de vous faire part de sa derniĂšre application[83] ».
  15. Il déclare ainsi : « Je ne vois rien à redire à l'installation des Espagnols dans le Maroc français. Les lettres échangées avec de Gaulle ne nous engagent aucunement à restituer en l'état les territoires de la France, et l'attitude du gouvernement de Vichy, envers nous comme envers de Gaulle, justifie sans nul doute des sentiments plus mitigés pour la France qu'au moment de sa défaite[85] ».
  16. « I expect that the Battle of Britain is about to begin »[Je 35].
  17. Discours Ă  la Chambre des Communes le .
  18. « This is not the end. It is not even the beginning of the end. But it is, perhaps, the end of the beginning. »
  19. Voir Ă  ce propos l'article SOE en France.
  20. « From Stettin in the Baltic to Trieste in the Adriatic an iron curtain has descended across the Continent. Behind that line lie all the capitals of the ancient states of Central and Eastern Europe. Varsovia, Berlin, Prague, Vienna, Budapest, Belgrade, Bucarest and Sofia; all these famous cities and the populations around them lie in what I must call the Soviet sphere, and all are subject, in one form or another, not only to Soviet influence but to a very high and in some cases increasing measure of control from Moscow ».
  21. La premiÚre n'a d'ailleurs pas été mentionnée dans les attendus du prix Nobel de littérature[Fk 1].

Références

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    Voir aussi

    Articles connexes

    Bibliographie non utilisée

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