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John Maynard Keynes

John Maynard Keynes (/keÉȘnz/), nĂ© le Ă  Cambridge et mort le dans sa ferme de Tilton Ă  Firle, est un Ă©conomiste, haut fonctionnaire et essayiste britannique. Sa notoriĂ©tĂ© est mondiale. Il est le fondateur de la macroĂ©conomie keynĂ©sienne[Note 1]. Le keynĂ©sianisme, la nouvelle Ă©conomie keynĂ©sienne, le nĂ©okeynĂ©sianisme ou le post-keynĂ©sianisme sont issus de son Ɠuvre. ConsidĂ©rĂ© comme l'un des thĂ©oriciens les plus importants de l'Ă©conomie du XXe siĂšcle[1], il fut, en tant que conseiller officiel ou officieux de nombreux hommes politiques, l'un des acteurs principaux des accords de Bretton Woods, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale.

John Maynard Keynes
John Maynard Keynes en 1933.
Fonction
Membre de la Chambre des lords
-
Titres de noblesse
Baron Keynes (d)
-
Baron
Biographie
Naissance
DĂ©cĂšs
Nationalité
Formation
Activité
PĂšre
MĂšre
Fratrie
Conjoint
Lydia Lopokova (de Ă  )
ƒuvres principales
ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie (), Indian Currency and Finance (d) (), Les ConsĂ©quences Ă©conomiques de la paix (), A Treatise on Probability (d) (), A Treatise on Money (d) ()
signature de John Maynard Keynes
Signature

Jeune, il rencontra aussi le succĂšs en tant qu’auteur, avec l'Ă©criture d'un livre sur le traitĂ© de Versailles intitulĂ© Les ConsĂ©quences Ă©conomiques de la paix, publiĂ© en 1919, et la rĂ©daction d'articles pour des journaux et des revues. Sa premiĂšre somme thĂ©orique fut le TraitĂ© sur la monnaie. Mais son Ɠuvre majeure est sans conteste la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie (1936), livre qui, aprĂšs d'autres, s'en prend Ă  la loi de Say, l’un des fondements du laissez-faire.

La force de John Maynard Keynes rĂ©side dans le fait qu'Ă  la diffĂ©rence de ses prĂ©dĂ©cesseurs, il Ă©labore une thĂ©orie nouvelle ainsi que les outils conceptuels nĂ©cessaires Ă  la mise en place de politiques Ă©conomiques alternatives. Ses travaux sont utilisĂ©s aprĂšs la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de la mise en place de l'État-providence. Selon Kenneth R. Hoover, Keynes[Note 2] aurait eu Ă  son Ă©poque une position « centriste » entre d'une part Friedrich Hayek et d'autre part Harold Laski, un des inspirateurs de l'aile gauche du parti travailliste au Royaume-Uni. Il est souvent considĂ©rĂ© comme ayant donnĂ© aux sociaux-libĂ©raux britanniques la thĂ©orie Ă©conomique qui leur manquait.

Sa pensĂ©e, notamment le courant keynĂ©sien dit de la synthĂšse nĂ©oclassique qui prĂ©domina longtemps aux États-Unis[Note 3], perdit, de l’aveu mĂȘme de ses partisans, une grande partie de son influence Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 1980 avec la montĂ©e en puissance du monĂ©tarisme et de la nouvelle Ă©conomie classique, qui promouvaient alors la dĂ©rĂšglementation financiĂšre. Cependant, la crise Ă©conomique de 2008-2009 sembla entraĂźner un regain d'intĂ©rĂȘt pour sa pensĂ©e, tant dans la version sociale libĂ©rale de la nouvelle Ă©conomie keynĂ©sienne que dans des versions plus hĂ©tĂ©rodoxes, telles que le post-keynĂ©sianisme ou encore, en France, l'Ă©conomie des conventions.

Jeunesse et vie culturelle

Famille et milieu d'origine

John Maynard Keynes est nĂ© dans une famille d'universitaires appartenant Ă  la bourgeoisie victorienne[Note 4]. Son pĂšre, John Neville Keynes, maĂźtre de confĂ©rences Ă  l'universitĂ© de Cambridge est l'auteur d'un ouvrage classique de mĂ©thodologie Ă©conomique : The Scope and Method of Political Economy paru en 1890. TrĂšs tĂŽt le pĂšre est fascinĂ© par son fils comme en tĂ©moigne le journal qu'il tenait[S 1]. La mĂšre de John Maynard, Florence Ada Keynes est une autrice Ă  succĂšs et une pionniĂšre des rĂ©formes sociales. Elle fait Ă©galement de la politique et est Ă©lue maire de Cambridge en 1932[2]. Outre John, le couple Keynes a un autre fils, le futur Sir Geoffrey Keynes (1887–1982), chirurgien et bibliophile, et une fille, Margaret.

Le nom de famille Keynes viendrait de Cahagnes en Normandie. « Cahagnes » proviendrait lui-mĂȘme du bas latin casnus (chĂȘne). Selon les recherches gĂ©nĂ©alogiques faites par Keynes, il descendrait de William de Cahagnes, un compagnon de Guillaume le ConquĂ©rant. Pendant les rĂ©volutions anglaises du XVIIe siĂšcle, sa famille alors catholique – plusieurs membres ont Ă©tĂ© jĂ©suites — aurait souffert de persĂ©cution et aurait Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ©e de ses biens[3].

Jeunes années

Bertrand Russell, John Maynard Keynes et Lytton Strachey photographiés en 1915 par Lady Ottoline Morrell.
Lettre de Keynes au tribunal d'Holborn exposant son objection de conscience (1916)[4].

À sept ans, John Maynard Keynes entre Ă  l'Ă©cole primaire de St Faith's (Preparatory School) oĂč il fait preuve d'un certain talent en mathĂ©matiques[5]. Un an plus tard, il intĂšgre le collĂšge d'Eton. Brillant Ă©lĂšve, il obtient de nombreux prix (dix en premiĂšre annĂ©e, dix-huit en seconde annĂ©e, onze en troisiĂšme annĂ©e). Il se montre particuliĂšrement douĂ© en mathĂ©matiques oĂč il obtient tous les premiers prix[S 2]. En 1902, il entre au King's College de Cambridge. En 1903, Lytton Strachey et Leonard Woolf l'introduisent Ă  la sociĂ©tĂ© des Cambridge Apostles ; un club vouĂ© Ă  « la poursuite, de la vĂ©ritĂ© sans rĂ©serve et avec une absolue dĂ©votion par un groupe d'amis intimes. »[BD 1]. Il y rencontre Henry Sidgwick, Bertrand Russell, Lowes Dickinson, Ludwig Wittgenstein et George Edward Moore, dont le livre Principia Ethica exerce sur Keynes une influence durable[BD 1]. C'est aussi dans ce milieu que se formera le groupe de Bloomsbury dont il sera membre. DiplĂŽmĂ© en mathĂ©matiques de Cambridge en 1905, il se prĂ©pare ensuite[6] au concours de la haute fonction publique anglaise. C'est aussi Ă  Cambridge qu'il fait la connaissance de certains des meilleurs Ă©conomistes de son Ă©poque : Francis Ysidro Edgeworth, Alfred Marshall ; puis plus tard Joan Robinson, Piero Sraffa, Richard Kahn, James Meade ou encore Bertil Ohlin.

En 1907, il entame une carriĂšre au service de l'État britannique, mais arrivĂ© second au concours[S 3] il ne peut intĂ©grer le TrĂ©sor. Il est affectĂ© Ă  l’Indian Office (ministĂšre de l'Inde). Au bout de deux ans, il s'y ennuie[S 4] et vers 1907, commence Ă  travailler sur ce qui deviendra le Treatise on Probability (en) (TraitĂ© sur la probabilitĂ©). Il entreprend Ă©galement des Ă©tudes d'Ă©conomie sous la direction d'Alfred Marshall. Quand Arthur Cecil Pigou est Ă©lu Ă  la chaire d’Alfred Marshall, le bureau d'Ă©conomie et de politique, prĂ©sidĂ© par John Neville Keynes, crĂ©e deux postes de maĂźtre de confĂ©rences dont l’un est attribuĂ© Ă  John Maynard Keynes[S 5]. En 1913, il publie son premier livre d'Ă©conomie, l’Indian Currency and Finance. Selon Schumpeter le succĂšs de l’ouvrage lui vaut la rĂ©putation de maĂźtriser aussi bien les problĂšmes techniques que politiques et humains[7]. GrĂące Ă  ce livre, il est nommĂ© membre de la Royal Commission on Indian Currency and Finance (1913-1914)[8].

Vie privée, art et groupe de Bloomsbury

John Maynard Keynes (Ă  droite) avec le peintre Duncan Grant, avec lequel il a entretenu une relation amoureuse[9].
Quelques membres du groupe de Bloomsbury Ă  Monk's House, la maison de Virginia Woolf. De gauche Ă  droite: Angelica Garnett, Vanessa Bell, Clive Bell, Virginia Woolf, John Maynard Keynes and Lydia Lopokova.

La vie de Keynes sera toujours double : d’un cĂŽtĂ© l’homme privĂ©, esthĂšte, liĂ© au groupe de Bloomsbury et de l’autre l’homme public, Ă©conomiste et conseiller politique[BD 2]. Certains de ses amis, tel Walter Lippmann, ne sauront jamais concilier cette ambiguĂŻtĂ© ou prĂ©fĂ©reront s'en tenir Ă  l’homme public[10]. Il est un membre important du groupe de Bloomsbury, un club qui compte notamment le peintre Duncan Grant, Lytton Strachey, E. M. Forster, Vanessa Bell et sa sƓur Virginia Woolf. Il Ă©crit les ConsĂ©quences Ă©conomiques de la paix dans la maison de campagne de Vanessa Bell et Duncan Grant, son ancien amant, dans leur maison de campagne de Charleston, prĂšs de Firle.

Keynes est bisexuel[11] - [12] : ayant un comportement principalement bisexuel dans sa jeunesse[12], ce qu'il ne cache pas Ă  ses amis du Bloombsbury Group, Keynes Ă©pouse ensuite en 1925 la ballerine russe Lydia Lopokova (une danseuse Ă©toile de la compagnie des Ballets russes de Serge Diaghilev Ă  la carriĂšre non conventionnelle). Elle ne sera pas trĂšs bien acceptĂ©e par le Bloomsbury Group et notamment par Vanessa Bell qui la trouve trop peu rationnelle. RĂ©ciproquement, elle n'a guĂšre d'affinitĂ© avec eux. Pour Robert Skidelsky[S 6], en Ă©loignant Keynes du groupe de Bloomsbury, elle lui a permis de mieux intĂ©grer les milieux proches des cercles du pouvoir et d'atteindre la maturitĂ© nĂ©cessaire Ă  l'Ă©criture de ses grandes Ɠuvres Ă©conomiques. NĂ©anmoins il ne cessera jamais de les frĂ©quenter Ă  Londres et Ă  la campagne. La ferme de Tilton louĂ©e par John Maynard Keynes est Ă  quelques centaines de mĂštres de Charleston et proche de la maison de Leonard et Virginia Woolf Ă  Rodmell. Il aide Julian Bell, fils de Vanessa Bell, Ă  devenir ApĂŽtre et fait connaissance de ses amis notamment Anthony Blunt et Guy Burgess, qui seront identifiĂ©s plus tard comme membres des Cinq de Cambridge[13].

Toute sa vie, Keynes manifeste un grand intĂ©rĂȘt pour l'opĂ©ra (Covent Garden) et la danse qu'il aide financiĂšrement. Durant la guerre, il est membre du ComitĂ© pour la promotion de la musique et des arts (CEMA). L'intervention de Keynes sera importante en matiĂšre de politique publique en faveur des arts et de la culture. Lui et les membres du groupe de Bloomsbury crĂ©Ăšrent des structures coopĂ©ratives ou associatives (Hogarth Press, The London Artists' Association) destinĂ©es Ă  donner un cadre stable Ă  des artistes prĂȘts Ă  se plier Ă  des rĂšgles minimales, qui ne toucheront pas Ă  leur libertĂ© de crĂ©ation, en Ă©change de revenus plus rĂ©guliers. Dans le secteur privĂ©, une de leurs rĂ©alisations majeures fut la Contemporary Art Society, fonctionnant comme une autoritĂ© de certification d'artistes contemporains afin d'Ă©duquer le goĂ»t du public et de rassurer les acheteurs potentiels sur la qualitĂ© de leurs achats[14]. Ce rĂŽle fut repris, et considĂ©rablement Ă©tendu, avec la fondation aprĂšs la Seconde Guerre mondiale du British Arts Council, dont Keynes fut l'un des premiers directeurs.

Keynes est un grand collectionneur de livres et partage cette passion avec Friedrich Hayek, philosophe et économiste libéral classique avec lequel il entretient une certaine amitié bien qu'ils soient en profond désaccord en matiÚre d'économie. Il réunit ainsi dans sa collection de nombreux manuscrits d'Isaac Newton sur l'alchimie[15] et les notes de John Conduitt. Une des derniÚres publications de Keynes est Newton, l'Homme (Newton, The Man) parue pour le tricentenaire de la naissance du physicien (1942).

Grandes Ă©tapes de la carriĂšre de Keynes

Keynes, le haut fonctionnaire du Trésor

Les Conséquences économiques de la paix, page de titre de l'édition américaine (1920).

En , il se fait remarquer en recommandant Ă  Lloyd George, alors ministre des finances, de ne suspendre la convertibilitĂ© de la Livre sterling qu'en cas d'absolue nĂ©cessitĂ©. Le , sur proposition d’Edwin Montagu qui avait dĂ©plorĂ© son dĂ©part de l’Indian Office, il est engagĂ© au TrĂ©sor pour la durĂ©e de la guerre. Lorsque McKenna succĂšde Ă  Lloyd George aux finances, il devient vite son principal conseiller[S 7] et, Ă  la mĂȘme Ă©poque, il est affectĂ© Ă  la division du TrĂ©sor chargĂ©e du financement de la guerre[S 8].

Keynes participe activement au dĂ©bat qui agite le gouvernement anglais : doit-on augmenter le nombre de divisions alignĂ©es sur le front français et par lĂ  mĂȘme recourir Ă  la conscription ou non ? Keynes et McKenna sont opposĂ©s Ă  cette option. Deux arguments sont mis en avant : la conscription gĂȘnerait la production britannique rendant le pays dĂ©pendant des États-Unis en matiĂšre de financement ; la conscription s’oppose au principe libĂ©ral qui veut qu’un gouvernement ne puisse exiger des citoyens qu’ils donnent leur vie sans leur consentement explicite. La victoire de l’autre option, la guerre totale, fait envisager Ă  Keynes une dĂ©mission du TrĂ©sor[Note 5]. MalgrĂ© les pressions de ses amis de Bloomsbury, il choisit de rester en poste au grand soulagement de ses parents. Le , le conservateur Andrew Bonar Law devient le nouveau ministre des finances en remplacement de Mc Kenna. Le nouveau ministre maintient de bonnes relations avec Keynes et, en , il est nommĂ© chef de la division A chargĂ© des financements extĂ©rieurs et dĂ©corĂ© de l’ordre du Bain.

Keynes participe Ă  nombre de rĂ©unions prĂ©paratoires portant sur l'aspect Ă©conomique du futur traitĂ© de paix. Il est opposĂ© Ă  des rĂ©parations trop importantes et pour une annulation des dettes de guerre contractĂ©es par la France et le Royaume-Uni auprĂšs des États-Unis. Par ailleurs, il trouve que les propositions de Woodrow Wilson sur ce que sera la SociĂ©tĂ© des Nations nĂ©gligent trop l’aspect Ă©conomique – il fera en sorte de rĂ©parer cette omission durant la Seconde Guerre mondiale. Il n'est pas Ă©coutĂ© et prĂ©fĂšre dĂ©missionner.

Pour exprimer ses idĂ©es et ses rĂ©serves envers le traitĂ© de Versailles, il Ă©crit en 1919 Les ConsĂ©quences Ă©conomiques de la paix. Ce livre lui apporte Ă  la fois l’aisance financiĂšre et une notoriĂ©tĂ© internationale. Il y reproche moins Ă  Georges Clemenceau d’avoir dĂ©fendu et imposĂ© une solution influencĂ©e par le rĂ©alisme en relations internationales qu’à Woodrow Wilson et Ă  Lloyd George de ne pas avoir dĂ©fendu plus fermement leurs idĂ©es proches du libĂ©ralisme en relations internationales plus favorables Ă  la paix et au dĂ©veloppement Ă©conomique. En consĂ©quence, c'est Ă  ces derniers qu'il rĂ©serve ses flĂšches les plus acĂ©rĂ©es. Ce livre passe mal en France[Note 6]. DĂšs 1920, Jacques Bainville lui rĂ©pond dans Les ConsĂ©quences politiques de la paix, ouvrage prĂ©monitoire oĂč Bainville dĂ©crit l'enchaĂźnement historique qui conduira Ă  la seconde guerre mondiale et oĂč il dĂ©plore l'approche purement Ă©conomique de Keynes. En 1946, Étienne Mantoux fera paraĂźtre un livre destinĂ© Ă  rĂ©futer les thĂšses de Keynes : The Carthaginian Peace or the Economic ConsĂ©quences of Mr. Keynes. Pour l'Ă©conomiste historien amĂ©ricain Charles Kindleberger[Note 7] l'ouvrage de Keynes a heurtĂ© le sentiment national français, et cela expliquerait en partie pourquoi les Ă©conomistes français ne s'intĂ©ressĂšrent vraiment Ă  l'Ɠuvre de Keynes qu'aprĂšs la Seconde Guerre mondiale.

Keynes, l'homme d'influence

Winston Churchill ; Keynes et lui furent parfois adversaires, parfois alliés

À la diffĂ©rence de nombre de ses amis de Bloomsbury, Keynes n'est pas un hĂ©ritier. Aussi, quand il quitte le TrĂ©sor, il doit financer son train de vie, d'autant qu'il a rĂ©duit son temps d'enseignement Ă  Cambridge. Keynes se lance dans les placements financiers et siĂšge Ă  partir de 1919 au conseil d'administration de la National Mutual Life Assurance Company[S 9] puis Ă  compter de 1923 Ă  celui de la Provincial Insurance Company[D 1]. Il spĂ©cule sur les matiĂšres premiĂšres (administrateur du collĂšge de Cambridge, il demande d'utiliser la nef de l'Ă©glise pour y stocker du blĂ©) ou sur la livre sterling, jouant avec l'argent de sa famille sans qu'elle le sache. Keynes est pour les entrepreneurs et les spĂ©culateurs, les deux prenant selon lui des risques, contrairement aux rentiers dont il « souhaite l'euthanasie »[16].


Comme Winston Churchill ce sont principalement ses travaux d'Ă©criture qui le font vivre : il publie au Manchester Guardian pour qui il couvre notamment la confĂ©rence Ă©conomique de GĂȘnes de 1921, au Nation and Athenaeum, et rĂ©dige des livres dont il assume les frais d'impression ce qui lui permet de ne donner Ă  son Ă©diteur que 10 % du produit des ventes. Sur un plan acadĂ©mique, enfin, il dirige de 1911 Ă  1937, l'Economic Journal.

Au fort pouvoir médiatique que lui offrent ses travaux d'écriture, il faut ajouter le pouvoir d'influence qu'il exerce à travers sa participation à de nombreux clubs. Il sera membre de l'Other Club fondé par Winston Churchill, il est un des fondateurs du Tuesday Club qui réunit le troisiÚme mardi de chaque mois des hommes politiques, des financiers, des universitaires et des journalistes[D 2], à Cambridge, il a fondé le Political Economy Club qui se réunit le lundi.

Keynes et la bataille de la monnaie

Keynes peut constater dans les annĂ©es 1920 la justesse de ses thĂšses : les rĂ©parations ne sont que trĂšs partiellement payĂ©es de mĂȘme que les dettes de guerre et la situation Ă©conomique en Europe n'est pas trĂšs florissante. Dans son livre Tract on Monetary Reform de 1923, il souligne, entre autres idĂ©es[M 1] que l’inflation peut conduire Ă  la rĂ©volution, qu’une rĂ©forme monĂ©taire est nĂ©cessaire pour reconstruire l’Europe et qu’il vaut mieux dĂ©valuer que recourir Ă  la dĂ©flation.

Dans cette perspective, il s’oppose Ă  Churchill[Note 8] quand celui-ci aprĂšs beaucoup d’hĂ©sitations revient Ă  l’étalon-or avec une paritĂ© remontant Ă  Isaac Newton[17] et s’engage dans une politique de dĂ©flation qui provoque des grĂšves et des problĂšmes Ă©conomiques. Cet Ă©pisode lui inspire un autre livre : Les ConsĂ©quences Ă©conomiques de M. Churchill (1925). Si Keynes s'oppose Ă  l'Ă©talon-or durant cette pĂ©riode c'est parce qu'il trouve qu'il force les pays en difficultĂ© Ă  supporter tout l'ajustement en les plongeant dans la dĂ©pression. Ce souci constitue un trait constant de ses projets de rĂ©forme du systĂšme monĂ©taire mondial.

Keynes et le parti libéral anglais

Fin 1922, Keynes achĂšte avec d'autres Ă  la famille Rowntree le journal The Nation fondĂ© en 1907. Ce journal avait Ă©tĂ© le bastion d'un libĂ©ralisme assez intellectuel qui avait Ă©mergĂ© autour de l'UniversitĂ© d'Oxford avant la guerre. Ce courant libĂ©ral qui insistait sur la nĂ©cessitĂ© de mieux contrĂŽler tant les pouvoirs publics que les pouvoirs privĂ©s et qui voyait la dĂ©mocratie comme un bien en elle-mĂȘme, heurtait les penchants Ă©tatistes et Ă©litistes de Keynes[S 10]. Par ailleurs, il Ă©tait marquĂ© par « Oxford » et la pensĂ©e de Thomas Hill Green qui contestait le laissez-faire Ă  partir d'« un mĂ©lange d'hĂ©gelianisme et de langage biologique que Keynes et sa gĂ©nĂ©ration Ă  Cambridge trouvait condamnable »[S 11]. Si Keynes acquiert ce journal c'est en partie pour avoir une tribune pour ses thĂ©ories monĂ©taires et peut-ĂȘtre aussi pour diffuser les idĂ©es de l'Ă©cole d'Ă©conomie de Cambridge.

David Lloyd George, un homme que Keynes apprĂ©ciait peu, mĂȘme s'ils ont Ă©tĂ© un temps alliĂ©s.

ParallĂšlement, des libĂ©raux de Manchester lancent des Ă©coles d'Ă©tĂ© (summer school) qui doivent se tenir alternativement Ă  Oxford et Ă  Cambridge dans le but de doter le parti libĂ©ral d'une politique adaptĂ©e aux annĂ©es 1920[S 12]. Keynes participe Ă  des sessions y donnant en 1926 une confĂ©rence intitulĂ©e Suis-je encore un libĂ©ral ? Pensant peut-ĂȘtre Ă  Asquith qu'il quitte quelque temps aprĂšs pour Lloyd George, il Ă©crit : « il n'y a pas place, sinon Ă  l'aile gauche du Parti Conservateur, pour ceux qui sont attachĂ©s avec ferveur Ă  l'individualisme Ă  l'ancienne et au laissez-faire dans toute leur rigueur bien qu'ils aient grandement contribuĂ© au succĂšs du XIXe siĂšcle »[18].

D'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, Keynes est trĂšs impliquĂ© avec le parti libĂ©ral entre 1924 et 1929. En 1927, il participe Ă  la rĂ©daction du Livre jaune du parti, intitulĂ© Britain's Industrial Future. En 1928, il rĂ©dige avec Hubert Henderson une brochure intitulĂ©e Can Lloyd George Do It (Est-ce que Lloyd George a des chances de rĂ©ussir ?) pour soutenir les mesures prĂ©vues dans le document du parti libĂ©ral, We can Conquer Unemployment (Nous pouvons vaincre le chĂŽmage)[19]. Finalement, le Parti libĂ©ral perd les Ă©lections et c'est le travailliste Ramsay MacDonald qui revient au pouvoir en 1929 avec Snowden comme chancelier de l'Échiquier qui continueront la politique dĂ©flationniste initiĂ©e par Winston Churchill qui n'est dĂ©finitivement abandonnĂ©e qu'en 1931[20].

Keynes le théoricien : la trilogie

Caricature de David Low, 1934.

Keynes n'abordera vraiment la théorie économique que relativement tard avec ce que Don Patinkin[DP 1] nomme la « trilogie de Keynes », à savoir les deux tomes du Traité sur la monnaie (1930) et la Théorie générale (1936), son ouvrage majeur.

Traité sur la monnaie

Le Traité sur la monnaie (A Treatise on Money) paraßt en 1930. Keynes[DP 2] qui est alors membre du Comité Macmillan chargé de « conseiller » le gouvernement de Ramsay MacDonald, n'a pas le temps de soumettre ses écrits à la critique d'autres économistes ni de réellement les réviser comme il l'aurait voulu. Aussi, ce livre le déçoit vite d'autant qu'il n'arrive pas à mettre en lumiÚre les facteurs qui influent sur le niveau de production.

L'ouvrage se compose de deux volumes. Dans le premier intitulĂ© « La ThĂ©orie pure de la monnaie », Keynes dĂ©finit d'abord la nature de la monnaie puis dĂ©crit ses origines historiques avant de prĂ©senter une thĂ©orie de la monnaie qui aborde Ă  la fois les aspects statiques et dynamiques de la question[DP 3]. Dans le volume deux intitulĂ© « La ThĂ©orie de la monnaie appliquĂ©e », Keynes procĂšde d'abord Ă  une Ă©tude empirique des variables critiques de sa thĂ©orie puis se focalise sur les grandes caractĂ©ristiques institutionnelles qui leur servent de cadre[DP 3]. Enfin il expose les politiques monĂ©taires dont les grands traits selon Don Patinkin[DP 4] « dĂ©coulent directement de son analyse thĂ©orique ». « Si le « cycle du crĂ©dit » est gĂ©nĂ©rĂ© par l'altĂ©ration des prix en lien avec les problĂšmes de coĂ»ts qui provoquent des profits (ou des pertes) puis une hausse ou (une baisse) de la production et de l'emploi alors, proclamait Keynes (comme avant lui Wicksell, Fisher, Pigou et aprĂšs lui l'Ă©cole de Chicago des annĂ©es 1930
) le moyen de stabiliser l'Ă©conomie Ă©tait de stabiliser les prix. Et, poursuit Keynes, la variable majeure pour atteindre cet objectif est le taux directeur de la banque centrale qui doit ĂȘtre augmentĂ© quand les prix montent et abaissĂ© quand ils baissent ».

Vers la Théorie générale

Keynes et Kingsley Martin.

À partir de la fin 1931, le parti libĂ©ral n'est plus trĂšs actif. Les rĂ©seaux de Keynes qui gravitent dans son orbite perdent de leur influence Ă  la suite de la montĂ©e des conservateurs groupĂ©s autour de Neville Chamberlain tandis qu'Ă  la suite de la fusion de la Nation avec le New Statesman issu de la Fabian Society, son influence sur la nouvelle revue dĂ©cline car il doit compter avec le nouvel Ă©diteur Kingsley Martin dont il ne partage guĂšre les idĂ©es. Keynes moins impliquĂ© dans l'action a plus de temps Ă  consacrer Ă  la thĂ©orie.

Enfin, le début des années 1930 marque des changements importants sur le plan relationnel. Certains de ses amis meurent (Lytton Strachey, Roger Fry) tandis que d'autres s'éloignent de lui comme Herbert Henderson. Il se rapproche alors des économistes de Cambridge. L'année qui suit la diffusion du Traité sur la monnaie ce livre est discuté par le « Cambridge circus » (cercle de Cambridge) comprenant parmi les membres les plus connus Richard Kahn, Joan et Austin Robinson, James Meade, Piero Sraffa et d'autres[DP 5]. C'est à partir de début 1932 qu'il va se mettre réellement à la rédaction de ce qui deviendra la théorie générale.

Son ouvrage, issu d'articles du Times, « The Means of Prosperity », constitue une date importante dans l'Ă©mergence de ce qui sera la rĂ©volution keynĂ©sienne[S 13]. Keynes s'y montre plus grave et moins centrĂ© sur les problĂšmes anglais[S 14]. Par rapport Ă  ses ouvrages antĂ©rieurs, il a moins en tĂȘte la situation de l'Angleterre que celle des États-Unis d'oĂč une moindre emphase sur la flexibilitĂ© (ce n'Ă©tait pas le problĂšme dans ce pays) et une plus grande place faite Ă  l'incertitude[S 15]. À l'automne 1934, il a fini le premier jet de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale et commence Ă  la soumettre Ă  des lecteurs comme Roy Forbes Harrod, Ralph George Hawtrey ou Dennis Robertson[DP 5]. Cet ouvrage paraĂźt en 1936 et vaut Ă  Keynes d'ĂȘtre considĂ©rĂ© comme une figure majeure de l'Ă©conomie (certains vont jusqu'Ă  dire qu'il est la « figure tutĂ©laire[21] » de la macroĂ©conomie moderne).

Retour au Trésor

Harry Dexter White (à gauche), assistant du Secrétaire au Trésor américain et Keynes, les deux négociateurs en chef du point de vue technique des accords de Bretton Woods en 1946

En , Keynes est victime d'un malaise cardiaque dont il se remettra lentement. Pendant sa convalescence, il contribue à la diffusion de sa pensée mais il ne devient réellement actif qu'en 1939. Le rythme de vie et les précautions qu'imposent sa maladie le préserveront durant la Seconde Guerre mondiale de la suractivité qui minera la santé d'hommes plus jeunes. Il travaille d'abord sur la façon de financer la guerre sans créer d'inflation et publie le fruit de ses réflexions sous le titre How to Pay the War (1940). Cet ouvrage est bien accueilli au Trésor qui apprécie son idée maßtresse : comment éviter de recourir à la planification pendant la guerre. Malgré tout son idée d'épargne forcée ne sera pas suivie.

Il réintÚgre le Trésor[Note 9] à titre bénévole en . Il y restera jusqu'à sa mort. Il aide le ministre des finances à mettre au point le budget de 1941. Comme pendant la PremiÚre Guerre mondiale, il participe à la réflexion sur le financement de l'effort de guerre anglais qui forme l'arriÚre-fond des négociations qui déboucheront sur les accords de Bretton Woods. Keynes a un double rÎle de concepteur et de négociateur, ce qui parfois compliquera les négociations.

Lorsqu'en 1942, William Beveridge prĂ©sente son plan sur la sĂ©curitĂ© sociale, Keynes obtiendra du TrĂ©sor la constitution d'un groupe de travail composĂ© de lui-mĂȘme, de Lionel Robbins et d'un actuaire afin de "reprofiler" le projet de façon Ă  le rendre financiĂšrement acceptable[Note 10].

Durant la guerre, les problĂšmes Ă©conomiques sont du ressort de trois grands pĂŽles : le TrĂ©sor, l'Economic Section dirigĂ©e par Lionel Robbins que seconde James Meade et, de façon moins influente, la Banque d'Angleterre. Contrairement aux États-Unis oĂč les ministres comme Cordell Hull ou Henry Morgenthau ont des objectifs clairs pour l'aprĂšs-guerre, les hommes politiques anglais laissent les experts dessiner l'avenir. Pour Robert Skidelsky[SF 1] ce manque de vision Ă  long terme et d'implication dans des dossiers engageant l'aprĂšs-guerre explique l'Ă©chec de Winston Churchill aux Ă©lections qui suivent la fin de la guerre. Keynes lors des nĂ©gociations avec les États-Unis a parfois conscience de tenir un rĂŽle qui reviendrait Ă  son ministre. La prĂ©sence de Keynes donnera au TrĂ©sor un fort dynamisme. L'auteur d'une biographie importante de Keynes[SF 2], le dĂ©signe comme « le Churchill » de l'Ă©conomie, un domaine dans lequel le grand politique anglais n'avait que peu de lumiĂšres.

Dans les derniÚres années de sa vie, Keynes reçoit de nombreuses distinctions, devient administrateur d'Eton, est fait Lord en 1942, sur proposition de Winston Churchill, etc. Il meurt le sans descendance. Son frÚre fait disperser ses cendres à Tilton, sa résidence secondaire, alors que John Maynard Keynes avait exprimé le souhait qu'elles reposent à la Chapelle du King's College (Cambridge)[D 3].

Fondements de la pensée de Keynes

Avant de s'intéresser à l'économie, Keynes a d'abord écrit sur la philosophie (il s'agit souvent d'écrits destinés soit aux Cambridge Apostles, soit au Bloomsbury Group comme My Early Beliefs), sur les probabilités (de maniÚre plus universitaire - son premier grand livre est son Treatise on Probability) et sur la politique (un de ses écrits de jeunesse est un texte sur Edmund Burke).

Keynes et la philosophie

Keynes comme les Cambridge Apostles de son temps est trĂšs influencĂ© par les Principia Ethica de George Edward Moore. Pour ce dernier, le bien ne peut ĂȘtre dĂ©fini et seule l'intuition permet de le saisir (nous verrons plus loin la place de l'intuition chez Keynes)[D 4]. Cela l'amĂšne Ă  critiquer Ă  la fois la tradition utilitariste issue de Jeremy Bentham qui confond plaisir et bien, et les idĂ©alistes tels que McTaggart ou Lowes Dickinson.

Dans la pensĂ©e de Moore, l'important ce sont les « Ă©tats d'esprit » (les joies que nous ressentons) dont les plus estimables sont le plaisir des relations entre humains et celui que procure la vue de beaux objets[S 16] - [D 5]. Ces Ă©tats d'esprit sont de « trĂšs complexes unitĂ©s organiques composĂ©es Ă  la fois d'un sujet expĂ©rimentant et d'un objet de l'expĂ©rience »[S 17]. Pour lui, l'action juste doit conduire Ă  un Ă©tat d'esprit dĂ©sirable. Il faut donc chercher des actions qui provoquent de bons rĂ©sultats mais il est trĂšs difficile de connaĂźtre les rĂ©sultats de nos actions. D'oĂč, chez Moore, l'idĂ©e que nous devons nous en tenir Ă  des institutions qui ont fait leurs preuves pour guider nos actions.

Cette idĂ©e assez proche de celle dĂ©veloppĂ©e plus tard par Friedrich Hayek est rejetĂ©e par Keynes. C'est pour cela qu'il va s'intĂ©resser aux probabilitĂ©s. En effet, alors que pour Moore comme pour David Hume toute la connaissance probable est fondĂ©e sur l'expĂ©rience, pour Keynes au contraire les probabilitĂ©s nous permettent d'apprĂ©hender jusqu'Ă  un certain point le futur ou du moins le rĂ©sultat de nos actions. Par contre, il retient de Moore que la fin est tout aussi importante que les moyens et que cette fin n'est pas exclusivement matĂ©rielle d'oĂč comme chez Moore, une opposition Ă  l'utilitarisme de Bentham et Ă  la « rĂ©duction ad absurdum du benthamisme » qu'est pour Keynes le marxisme[S 18].

Probabilités comme branche de la logique

Keynes commence à s'intéresser aux probabilités en 1904. Il rédige alors un article qu'il lit aux Cambridge Apostles, puis il revient sur le sujet vers 1907 en écrivant un document pour l'obtention de la fonction de Fellow du King's. Il échouera en 1907 et devra produire en 1908 un document révisé pour obtenir ce poste[D 6]. Finalement ce n'est qu'en 1921 qu'il terminera son projet avec le Treatise on probability.

À travers ces Ă©crits, son but est de montrer que, contrairement Ă  ce que pense Moore, les individus ont une plus grande prise sur leur destinĂ©e et n'ont pas Ă  s'en remettre entiĂšrement aux coutumes[S 19]. Pour ce faire, il s'oppose aux probabilitĂ©s entendues comme frĂ©quences. À la maniĂšre de Gottfried Wilhelm Leibniz, il les voit comme une branche de la logique[D 7]. Cette vision des choses influencera Bertrand Russell et Alfred North Whitehead, un de ses examinateurs qui a Ă©tĂ© au premier abord choquĂ© par l'approche de Keynes[D 6]. En effet, pour Keynes, une probabilitĂ© n'est pas comme dans l'analyse frĂ©quentielle un fait de nature, mais exprime un degrĂ© de croyance raisonnable. Pour lui, nous percevons intuitivement certaines relations de causalitĂ© dont celle qui aura le plus de poids et donc de possibilitĂ© d'ĂȘtre vraie, la meilleure probabilitĂ© sera donc celle « fondĂ©e sur un grand nombre de preuves pertinentes »[22]. Comme pour Russell qui a vu dans Keynes un puissant alliĂ© de l'empirisme logique, la logique n'est chez lui ni empirique ni analytique[23].

Pour Robert Skidelsky[S 20] la vision probabiliste de Keynes a deux conséquences sur sa pensée économique : d'une part, l'hypothÚse qu'il y ait une connaissance certaine n'est pas possible en économie - sur ce point il n'est pas si loin d'Alfred Marshall pour qui les lois économiques étaient de simples tendances ; et d'autre part, il est opposé à un formalisme excessif qui tend à faire apparaßtre pour certain ce qui est seulement probable.

La rĂ©ception du traitĂ© par les jeunes philosophes et mathĂ©maticiens des annĂ©es 1920 — Frank Ramsey et Ludwig Wittgenstein — sera fraĂźche. En effet, ils appartiennent Ă  une autre Ă©cole philosophique plus technicienne, « le monde de Ramsey est fait de prĂ©fĂ©rences et de paris
 Les humains chez Keynes sont des penseurs qu'il dote de l'outil de la pensĂ©e : la logique. Les humains chez Ramsey sont des acteurs qu'il dote des outils de l'action, la capacitĂ© de calculer »[S 21].

Keynes et Burke

Edmund Burke un auteur que Keynes a lu et médité

Keynes a écrit en 1904, un manuscrit inédit intitulé The Political Doctrine of Edmund Burke[24]. Selon Dostaler, Keynes en décrivant Burke semble se dépeindre : il trouve qu'il est plein de contradictions « simultanément conservateur et libéral, libre-échangiste et impérialiste, apÎtre de la Glorieuse révolution anglaise et adversaire de la Révolution française[24] ». Par ailleurs, il lui trouve un certain égotisme pas déplaisant chez les grands hommes. Deux traits de la pensée d'Edmund Burke provoquent son adhésion : d'une part comme lui, il pense qu'il est dangereux de sacrifier un bien présent pour un bien futur tant le futur est incertain ; d'autre part il considÚre que « le titre de gloire de Burke dans le domaine de la politique est la doctrine de l'expediency »[24] et son refus de s'en tenir à un droit abstrait.

S'il estime que Burke est le premier philosophe politique Ă  accepter de façon consĂ©quente le principe du plus grand bonheur du plus grand nombre au niveau politique, il lui reproche sa grande timiditĂ© envers les rĂ©formes et, il trouve que Burke pousse la dĂ©fense du droit de propriĂ©tĂ© Ă  un point oĂč elle peut menacer le cƓur du libĂ©ralisme. Concernant Burke, Keynes Ă©crit :

Ses aspects positifs sont tous dans le prĂ©sent.- paix et tranquillitĂ©, amitiĂ© et affection, vie familiale et tous ces petits actes de charitĂ© par lesquels on peut parfois aider ses semblables. Il ne pense pas une humanitĂ© qui par le feu et le sang marche vers quelque grand et glorieux bien dans le lointain futur ; pas de grand millĂ©naire politique Ă  mettre en avant et Ă  soutenir par l'effort et le sacrifice prĂ©sent
 Les hommes d'État doivent apprendre la sagesse Ă  l'Ă©cole de Burke ; s'ils veulent la mettre au service de quelques grands et difficiles buts, ils doivent chercher l'essentiel des idĂ©es ailleurs[25].

Issue pour partie de Burke, il existe chez Keynes une certaine pente Ă©litiste et technocratique. Gilles Dostaler note que « pour Keynes en effet, Ă  l'image de la sociĂ©tĂ©, un parti doit ĂȘtre dirigĂ© par une Ă©lite Ă©clairĂ©e plus prĂ©cisĂ©ment par l'union d'un leadership fort et de conseillers d'Ă©lite ». Cette pente aristocratique irritera Harry Dexter White Ă  Bretton Woods, tout comme le Premier ministre travailliste Ramsay MacDonald se sent vexĂ© lorsqu'Ă  la sortie d'une rĂ©union il lui dĂ©clare « qu'il se considĂšre comme le seul vĂ©ritable socialiste prĂ©sent ! ». À rebours, elle a facilitĂ© ses contacts avec Winston Churchill durant la Seconde Guerre mondiale.

Dans le débat sur le planisme qui agite les années 1930, la seule intervention marquée de Keynes est une défense de Herbert George Wells contre les critiques de Staline et George Bernard Shaw[Note 11]. Dans un livre de 1927, The World of William Clissod, Herbert George Wells avance l'idée qu'une classe intermédiaire de techniciens et d'ingénieurs a un rÎle important à jouer à l'Ouest alors que Staline lui dénie ce rÎle réservé, selon lui, au prolétariat. Si Keynes soutient Wells, c'est pour remarquer aussitÎt que ce dernier ne dit pas ce que doit faire ce groupe social. C'est justement ce que Keynes cherche à définir et d'une certaine façon à théoriser.

Keynes et la fin du laissez-faire

Dans « La fin du laissez-faire », issu d'une communication prononcée le à la conférence annuelle de la Sidney Ball Foundation à Oxford, puis à l'université de Berlin en , selon Van de Velde[Note 12], il soutient la thÚse qu'« une page de l'histoire anglaise et occidentale a été irrémédiablement tournée au seuil du XXe siÚcle ; celle qui avait consacré un consensus autour du laissez-faire comme unique moyen d'accéder à la prospérité ». S'interrogeant sur les raisons de l'« autorité du laissez-faire » au XIXe siÚcle, il émet plusieurs hypothÚses :

  • l'influence de l'Ă©cole de Manchester et « les histoires Ă©ducatives de Miss Martineau et Mrs Marcet qui impriment dans les mentalitĂ©s populaires l'idĂ©e que le laissez-faire est la conclusion pratique de l'Ă©conomie orthodoxe ». Sur ce point il estime que « l'expression la plus outrĂ©e et la plus dithyrambique de la religion de l'Ă©conomie » se trouve dans le livre de FrĂ©dĂ©ric Bastiat[K 1], les Harmonies Ă©conomiques ;
  • le parallĂ©lisme Ă©troit entre le laissez-faire et le darwinisme qu'Herbert Spencer est le premier auteur connu Ă  observer[K 2] ;
  • les insuffisances scientifiques du protectionnisme d'une part et du socialisme marxiste d'autre part[K 3].

Sur le plan des politiques Ă©conomiques, Keynes propose certaines pistes. Concernant les grandes entreprises d'utilitĂ© publique, il prĂ©fĂšre la mise en place d'entitĂ©s autonomes (telles que les grandes universitĂ©s) ou semi-autonomes Ă  des organismes placĂ©s sous la responsabilitĂ© directe des ministĂšres d'État[K 4]. S'il est contre le socialisme d'État qui pour lui dĂ©coule des thĂ©ories de Jeremy Bentham[K 5], il assigne quand mĂȘme quatre responsabilitĂ©s[K 6] aux pouvoirs publics : le « contrĂŽle dĂ©libĂ©rĂ© de la monnaie et du crĂ©dit », la « collecte de donnĂ©es relatives Ă  l'Ă©tat des affaires et leur diffusion Ă  grande Ă©chelle », la dĂ©termination du niveau de l'Ă©pargne et de l'investissement et une « politique rĂ©flĂ©chie touchant la taille de la population ».

Ces idĂ©es sont reprises avec une texture institutionnaliste dans un discours prononcĂ© Ă  la Liberal Summer School de Cambridge en , intitulĂ© « Suis-je un libĂ©ral ? » qui sera publiĂ© dans The Nation et l’Atheneum les 8 et .

Keynes suit John Rogers Commons qui distingue trois ordres Ă©conomiques successifs : l'Ăšre de la raretĂ©, celle de l'abondance (dont il situe l'apogĂ©e au XIXe siĂšcle) et enfin l'Ăšre de la stabilisation dans laquelle les deux hommes pensent entrer[K 7]. Cette troisiĂšme pĂ©riode est marquĂ©e par une diminution de la libertĂ© individuelle liĂ©e surtout Ă  la montĂ©e en puissance des grandes entreprises et des cartels, des corporations et des syndicats. Dans ces circonstances, la vĂ©ritable mission du nouveau libĂ©ralisme est d'arriver Ă  « contrĂŽler et Ă  diriger les forces Ă©conomiques dans l'intĂ©rĂȘt de la justice et de la stabilitĂ© sociale »[K 8], aussi en appelle-t-il Ă  la dĂ©finition d'« une politique nouvelle et d’instruments nouveaux pour adapter et contrĂŽler le jeu des forces Ă©conomiques, de façon que celles-ci ne heurtent pas brutalement ce qu'on regarde aujourd'hui comme normal en matiĂšre de stabilitĂ© et de justice sociale »[K 9].

Keynes et son rapport au féminisme

Il est important de mettre en avant l'engagement marqué de Keynes en faveur des droits des femmes. Ce dernier faisait partie du groupe Bloomsbury, aux cÎtés de Virginia Woolf; groupe dont l'objectif est de "dénoncer les valeurs conservatrices et la morale sexuelle de la société victorienne". Keynes adopte une position similaire à celle de John Stuart Mill, voyant ainsi en les lois concernant le mariage et la contraception des obstacles à l'émancipation des femmes. Keynes lie également cette question épineuse qu'est la liberté des femmes à un enjeu économique, en évoquant l'indissociabilité de cette liberté au contrÎle des naissances, dont l'enjeu était la taille de la population. Il évoque également le "salaire familial", qui serait un moyen de quantifier l'activité non rémunérée de la femme au sein de sa famille[26].

RĂ©volution keynĂ©sienne : ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie

L'expression « révolution keynésienne » a été utilisée pour la premiÚre fois par Lawrence Klein en 1947, dans un ouvrage intitulé The Keynesian revolution. Deux traits majeurs sont à souligner : la réfutation de la loi de Say, en tant que croyance en une régulation optimale par les seuls marchés, et d'autre part, la création d'un cadre analytique donnant une assise rationnelle à des politiques économiques.

Théorie générale face aux classiques

Tout d'abord, c'est une théorie de l'emploi et de la production considérés comme un ensemble, et non, comme chez les classiques, une théorie des usages alternatifs d'une quantité de ressources donnée[S 22].

Pour Keynes, une Ă©conomie de marchĂ© ne possĂšde pas de mĂ©canisme qui la conduise de façon automatique vers le plein emploi de ses ressources, d'oĂč la possibilitĂ© d'un chĂŽmage involontaire qui rend nĂ©cessaire une intervention extĂ©rieure au marchĂ©.

Traité d'économie politique de Jean-Baptiste Say. Pour une des formulations de la loi de Say voir p. 142. Toutefois la formulation classique de la loi de Say « L'offre crée sa propre demande » n'est pas de lui, elle viendrait plutÎt de James Mill le mentor de David Ricardo

Keynes raisonne d'emblĂ©e en termes macroĂ©conomiques d'offre globale et de demande globale. Dans son cadre macroĂ©conomique, la production, et donc l'emploi, dĂ©pendent des dĂ©penses. Si la demande n'est pas suffisante, les entreprises ne produiront pas assez et n'emploieront pas tous les salariĂ©s d'oĂč la nĂ©cessitĂ© pour le gouvernement de conduire des politiques de soutien Ă  la demande, c'est-Ă -dire de soutien Ă  la consommation et/ou Ă  l'investissement. Keynes insiste particuliĂšrement sur l'investissement.

Pourquoi à la différence des classiques n'y a-t-il pas d'équilibre automatique ?

C'est le cƓur de sa rĂ©futation de la loi de Jean-Baptiste Say qui Ă©nonce que l'offre crĂ©e sa propre demande. Cette loi fonde ou plutĂŽt exprime l'optimisme et aussi le naturalisme de l'Ă©conomie classique qui veut que sur le long terme il ne puisse y avoir de crise Ă©conomique. C'est en pensant Ă  elle que Keynes a Ă©tĂ© amenĂ© Ă  dire que sur le long terme nous serons tous morts[27]. Si Keynes est si sensible Ă  ce point, c'est surtout que, d'une maniĂšre ou d'une autre, c'est sur ce fondement que ses propositions de politique Ă©conomique des annĂ©es 1920 ont Ă©tĂ© refusĂ©es.

Les arguments de Keynes sont les suivants :

D'une part, l'argent peut ĂȘtre recherchĂ© pour lui-mĂȘme de sorte que le revenu gagnĂ© ne sera pas forcĂ©ment consommĂ© et investi mais qu'il sera conservĂ© sous forme de liquiditĂ© empĂȘchant l'Ă©galitĂ© entre l'offre globale, et la demande globale. Nous sommes ici au cƓur d'une diffĂ©rence importante avec les classiques, pour qui la monnaie n'a pas d'influence sur les mĂ©canismes rĂ©els de l'Ă©conomie. Comme il est souvent dit : dans l'Ă©conomie classique, la monnaie est un voile.

Par ailleurs pour les classiques (les classiques anglais sont souvent des disciples de Jeremy Bentham) la connaissance est certaine et les producteurs sont censĂ©s savoir exactement ce que va ĂȘtre la demande. Pour Keynes, au contraire, ils font des prĂ©visions et il existe des incertitudes. Or si les entrepreneurs font des prĂ©visions (appelĂ©es « demandes effectives ») pessimistes, automatiquement il y aura du chĂŽmage. Rappelons que dans le concours de beautĂ© de Keynes, les prĂ©visions ne se font pas Ă  partir de faits objectifs. Keynes s'est inspirĂ© sur ce point d'un concours organisĂ© par un magazine pour dĂ©signer les six plus beaux visages. Les gagnants Ă©taient ceux dont le choix se rapprochait le plus de celui de la moyenne des lecteurs. Aussi les tenants du concours Ă©taient-ils induits Ă  ne pas dĂ©signer la personne dont le visage leur plaisait le plus mais celui dont ils pensaient qu'il plairait au plus grand nombre. Si ce mĂ©canisme est surtout prĂ©sent dans le domaine financier[28] qui, pour lui, menace toujours de tourner au casino[29], il illustre aussi un des biais qui peut frapper les prĂ©visions.

Pourquoi la théorie classique ne prévoit-elle pas l'existence du chÎmage involontaire ?

Parce qu'elle suppose que les salaires sont flexibles et s'adaptent Ă  la demande, Ă  la hausse comme Ă  la baisse. Pour Keynes une rĂ©duction des salaires nominaux dĂ©truit du pouvoir d'achat et donc fait baisser les prix de vente et pour finir pĂšse sur les profits[S 23], d'oĂč son insistance sur la nĂ©cessitĂ© de garder des salaires Ă©levĂ©s en cas de dĂ©pression. Keynes rĂ©fute ainsi un mĂ©canisme d'auto-ajustement par la baisse des prix et le canal des taux d'intĂ©rĂȘt (dit effet Keynes) que l'Ă©cole de la synthĂšse croiera entrevoir dans ses travaux[30].

Autres points saillants de la Théorie générale

  • Dans la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale, Keynes[S 24] tend Ă  suggĂ©rer que la tendance Ă  investir est en gĂ©nĂ©ral faible, Ă  cause de l'incertitude des marchĂ©s. Il considĂšre la puissance de l'investissement au XIXe siĂšcle comme une exception. D'oĂč chez lui une certaine insistance sur le rĂŽle de l'État incitateur dans ce domaine.
  • Keynes estime que le taux d'intĂ©rĂȘt ne sert pas Ă  Ă©quilibrer l'Ă©pargne et l'investissement. C'est le prix de la monnaie, pas du capital. Rappelons ici que le crĂ©dit est le principal outil de crĂ©ation monĂ©taire et que l'ampleur du crĂ©dit dĂ©pend du taux d'intĂ©rĂȘt. Par ailleurs, pour lui, la monnaie est exogĂšne c'est-Ă -dire que ce sont les autoritĂ©s monĂ©taires qui fixent le montant de la masse monĂ©taire en circulation.
  • La consommation dĂ©pend du revenu et d'une propension marginale Ă  consommer qui suit la loi psychologique fondamentale « Ă  laquelle nous pouvons faire toute confiance, Ă  la fois a priori en raison de notre connaissance de la nature humaine et a posteriori en raison des enseignements dĂ©taillĂ©s de l'expĂ©rience
 qui veut qu'en moyenne et la plupart du temps les hommes tendent Ă  accroĂźtre leur consommation Ă  mesure que leur revenu croĂźt, mais non d'une quantitĂ© aussi grande que l'accroissement du revenu »[31].
  • Il reprend aussi de Richard Kahn la notion de multiplicateur qui veut qu'un euro d'investissement ou de dĂ©pense supplĂ©mentaire provoque une augmentation du PIB d'un montant supĂ©rieur Ă  1.
  • Sur le plan des salaires Keynes distingue le salaire nominal (celui perçu) et le salaire rĂ©el (plus ou moins le salaire hors inflation). Keynes Ă  la diffĂ©rence des classiques pense qu'il n'est pas possible de diminuer le salaire nominal, mais qu'il est possible de jouer sur l'inflation. En plus de divers arguments Ă©conomiques (syndicats, droit du travail, etc.) pour expliquer pourquoi les salaires nominaux sont chez lui rigides, il convient de noter que Keynes est trĂšs sensible Ă  l'art de la persuasion - c'est pourquoi il apprĂ©ciait Winston Churchill. Dans cette optique, il est plus facile si l'on veut faire baisser la masse salariale de recourir Ă  l'illusion monĂ©taire c'est-Ă -dire Ă  l'inflation.

Outils théoriques et politiques économiques

David Ricardo, un des plus grands économistes classiques du XIXe siÚcle. Keynes s'oppose à lui sur trois points majeurs : la loi de Say, la valeur travail et sur l'objet de la science économique. Pour Ricardo c'est d'abord la répartition, pour Keynes c'est d'abord agir sur la production par le biais de la demande pour éviter le chÎmage

Keynes n'est pas le premier Ă©conomiste Ă  rĂ©cuser la loi de Say. Thomas Malthus puis Jean de Sismondi se sont dĂ©jĂ  opposĂ©s Ă  Ricardo sur ce point. Mais, il diffĂšre de ses prĂ©dĂ©cesseurs en proposant une thĂ©orie alternative. Sur le plan thĂ©orique, comme Ricardo, Keynes estime qu'il convient de trouver les quelques variables clĂ©s (pour lui, la consommation, l'investissement, les taux d'intĂ©rĂȘt, la demande et l'offre de monnaie principalement) pour donner un sens Ă  un problĂšme complexe.

Si Keynes aime les thĂ©oriciens intuitifs, tels Thomas Malthus ou Stanley Jevons, parce qu'ils sont plus crĂ©atifs, c'est pourtant Ă  Alfred Marshall, un synthĂ©tiseur, un compilateur, qu'il doit sa conception de la thĂ©orie comme crĂ©ation d'outils pour la dĂ©couverte des vĂ©ritĂ©s concrĂštes[S 25]. C'est justement parce qu'elle fournit des outils capables d'ĂȘtre adoptĂ©s par un large spectre d'Ă©conomies que la thĂ©orie keynĂ©sienne va rapidement ĂȘtre adoptĂ©e « aussi bien par des libĂ©raux et des radicaux anglo-saxons que par des travaillistes britanniques, des sociaux-dĂ©mocrates et socialistes rĂ©formateurs d'Europe, ou encore par des chrĂ©tiens dĂ©mocrates, des rĂ©formateurs sociaux, des tenants du dĂ©veloppement Ă©conomique national, hĂ©ritiers de Colbert, List ou Carey »[BD 3]. Keynes est conscient de cela comme le montre une lettre Ă  Gardiner Means le [SF 3] :

« Je voudrais insister sur la distinction entre ma thĂ©orie gĂ©nĂ©rale, vue comme une thĂ©orie plus ou moins gĂ©nĂ©rale, et les applications qui peuvent en ĂȘtre faites dans diffĂ©rentes circonstances en fonction de divers jeux d'hypothĂšses rĂ©alistes
 Je vois la thĂ©orie comme applicable aussi bien Ă  une Ă©conomie flexible que rigide ou dans une position intermĂ©diaire »

Les outils théoriques qui seront perfectionnés par les néokeynésiens[Note 13] vont donner un fondement à la politique macro-économique.

Keynes ne propose pas de remplacer le marché et le systÚme des prix par la planification mais, à travers les politiques économiques de relance ou de stabilisation, de réguler le marché tout en laissant les individus libres de dépenser ce qu'ils ont gagné[SF 4].

Pour comprendre le sens des politiques économiques keynésiennes, il est possible de se référer ici à Walter Lippmann[Note 14], pour qui il convient « de redresser la balance des actions privées par des actions publiques de compensation »[32].

Adam Smith un économiste que Keynes appréciait. AprÚs Bretton Woods, il écrira qu'il n'a pas aboli la vision mais qu'il a utilisé l'analyse économique moderne pour la mettre en pratique[Note 15]

Keynes fait rĂ©fĂ©rence au moins deux fois Ă  la main invisible. Dans des articles parus dans le Times des 12 au , il souligne qu'« il n'y a pas de raison pour supposer qu'il y ait une main invisible, un contrĂŽle automatique du systĂšme Ă©conomique, qui de lui-mĂȘme assure que le montant de l'investissement actif soit continuellement au niveau requis »[Note 16]. Mais, si la main invisible ne conduit pas automatiquement Ă  l'optimum Ă©conomique, comme le montre Ă©galement son opposition Ă  la loi de Say, il existe malgrĂ© tout des forces du marchĂ© (la main invisible), qui tendent, sous certaines conditions institutionnelles, Ă  pousser vers l'Ă©quilibre : « Il y a en ces matiĂšres de forts courants souterrains Ă  l'Ɠuvre, des forces naturelles comme disent certains, ou mĂȘme la main invisible, qui poussent vers l'Ă©quilibre »[Note 17]

Si Keynes puis les nĂ©okeynĂ©siens vont donner Ă  l'État les outils lui permettant de mener des politiques Ă©conomiques, il convient de noter qu'il n'entend pas l'État au sens juridique ou au sens français, mais au sens large, c'est-Ă -dire au sens d'institutions publiques ou privĂ©es poursuivant l'intĂ©rĂȘt public plutĂŽt qu'un intĂ©rĂȘt privĂ© Ă  court terme[SF 5]. Toutefois, sa tendance Ă©litiste et technocratique semble le rapprocher des hauts fonctionnaires qui mettront en Ɠuvre le keynĂ©sianisme en France durant les Trente Glorieuses et, l'Ă©loigner des nĂ©okeynĂ©siens amĂ©ricains plus dĂ©mocrates, plus favorables aux contre-pouvoirs tant au niveau politique qu'Ă©conomique.

Si l'on examine le contenu des politiques économiques, Keynes se montre favorable à une politique d'aisance monétaire et confie à la politique budgétaire le rÎle de lutter contre la dépression ou contre l'inflation[SF 6].

Concernant les politiques de relance fondĂ©es sur la demande, il est rĂ©ticent au rĂ©glage fin de la consommation dĂ©veloppĂ©e par James Meade durant la guerre. Deux raisons au moins expliquent cette rĂ©serve de Keynes : pour lui l'important c'est surtout l'investissement, pas tant la consommation ; par ailleurs, il pense en 1943-1944, que l'Economic Section de Lionel Robbins et de James Meade nĂ©glige trop les problĂšmes structurels de l'Ă©conomie anglaise et donc les investissements nĂ©cessaires pour les surmonter[S 26]. Dans les trois articles publiĂ©s dans le Times dĂ©jĂ  citĂ©s, Keynes suggĂšre que les budgets doivent ĂȘtre Ă©quilibrĂ©s sur un cycle, c'est-Ă -dire qu'il peut y avoir des dĂ©ficits en pĂ©riode de basse conjoncture mais qu'il faut alors des excĂ©dents en pĂ©riode haute[SF 7]. Quand il rĂ©flĂ©chissait Ă  l'objectif de plein emploi non inflationniste Ă  atteindre, Lord Beveridge fixait ce taux Ă  3 %, Keynes pensait lui Ă  4,5 %[BD 4].

La rĂ©volution keynĂ©sienne en plus de ses vertus propres se rĂ©pand rapidement, parce qu'elle est concomitante Ă  une autre rĂ©volution moins visible mais trĂšs prĂ©gnante dans la synthĂšse nĂ©oclassique : la mathĂ©matisation des sciences Ă©conomiques[BD 5]. Si Keynes appelait de ses vƓux le dĂ©veloppement de la comptabilitĂ© nationale nĂ©cessaire pour fournir les informations utiles Ă  ceux qui Ă©tablissent les politiques Ă©conomiques, il se mĂ©fiait de la mathĂ©matisation de l'Ă©conomie car il avait peur qu'elle tende Ă  faire croire que l'Ă©conomie Ă©tait une science naturelle. Keynes ne croit pas que l'Ă©conomie doive rendre compte de l'ensemble de la nature humaine, comme c'est la tentation chez LĂ©on Walras ou dans l'utilitarisme de Jeremy Bentham. Elle a le rĂŽle plus limitĂ© de forger des outils pour essayer d'amĂ©liorer l'existant. DĂšs la publication en 1944 du White Paper on Employment Policy, Keynes, sentant revenir chez certains Ă©conomistes la tentation walrassienne et benthammienne, ironise sur ce qu'il appelle la « joie par les statistiques » (Joy through Statistics)[SF 8]

Limites de la Théorie générale

La ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie n'est pas si gĂ©nĂ©rale que cela, ainsi que le dĂ©taille Robert Skidelsky, le biographe de Keynes[S 27].

En effet, elle se focalise sur la demande comme cause de sous-emploi mais laisse de cÎté de nombreux autres facteurs. Si Keynes est conscient des problÚmes structurels qui peuvent marquer le marché de l'emploi, il n'en parle pas dans la Théorie générale.

D'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale sa vision de court terme tend Ă  l'Ă©loigner des changements structurels qui sont une des conditions de l'Ă©quilibre chez les classiques, les nĂ©o-classiques et l'Ă©cole suĂ©doise. Le problĂšme des Ă©volutions structurelles sera au cƓur de la controverse entre les modĂšles de croissance dĂ©veloppĂ©s par Solow et par Harrod-Domar.

Pour les post-keynĂ©siens, si Keynes a profondĂ©ment bouleversĂ© l'analyse Ă©conomique, sa pensĂ©e reste tributaire de certains axiomes qui le rattachent fermement Ă  l'Ă©cole classique : la loi des rendements dĂ©croissants, l'exogĂ©nĂ©itĂ© de la monnaie ainsi que l'Ă©galitĂ© de l'Ă©pargne et de l'investissement. D'oĂč, pour eux, la facilitĂ© avec laquelle les analyses keynĂ©siennes ont pu ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©es par les Ă©conomistes orthodoxes.

Deux grandes interprétations de la Théorie générale

RiviĂšre avec des peupliers, 1912, Tate Gallery peinture de Roger Fry.

À partir d'une rĂ©union Ă  Oxford en , deux grandes lignes d'interprĂ©tations vont se faire jour[S 28].

La premiĂšre, celle de la synthĂšse nĂ©o-classique des nĂ©okeynĂ©siens, va interprĂ©ter la thĂ©orie Ă  l'intĂ©rieur du cadre walrassien et laisser de cĂŽtĂ© incertitude et « esprits animaux » des acteurs Ă©conomiques. Pour ces thĂ©oriciens, on peut dire, reprenant une expression de Don Patinkin[DP 6], dans la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale, « la voix est celle de Marshall mais les mains sont celles de Walras ». Vu sous cet angle, Keynes en rĂ©duisant le nombre de variables-clĂ© rend possible une utilisation pratique de l'Ă©quilibre gĂ©nĂ©ral, c'est-Ă -dire que des enseignements intĂ©ressants pour le monde rĂ©el peuvent en ĂȘtre immĂ©diatement tirĂ©s[DP 7]. Cette interprĂ©tation de Keynes exposĂ©e pour la premiĂšre fois dans l'article de 1937 de John Hicks intitulĂ© « Mr. Keynes and the Classics » puis diffusĂ©e Ă  travers le livre d'Alvin Hansen A Guide to Keynes de 1949 marquera la façon dont Keynes est perçu jusqu'Ă  nos jours dans les manuels d'Ă©conomie[33]

La seconde ligne d'interprétation donnera naissance au courant des post-keynésiens. Ceux-ci, voyant la révolution keynésienne comme une rupture complÚte d'avec l'orthodoxie néo-classique, insistent fortement sur deux points laissés de cÎté par les néokeynésiens : l'incertitude et les « esprits animaux ».

John Maynard Keynes, le libre-Ă©change et le protectionnisme

Le tournant de la crise de 1929

Selon la thĂ©orie keynĂ©sienne, les dĂ©ficits commerciaux sont nuisibles. Les pays qui importent plus qu'ils n'exportent affaiblissent leur Ă©conomie. Lorsque le dĂ©ficit commercial augmente, le chĂŽmage augmente et la croissance du PIB ralentit. Et les pays excĂ©dentaires exercent une "externalitĂ© nĂ©gative" sur leurs partenaires commerciaux. Ils s'enrichissent aux dĂ©pens des autres et dĂ©truisent la production de leurs partenaires commerciaux. John Maynard Keynes pensait que les produits des pays excĂ©dentaires devaient ĂȘtre taxĂ©s pour Ă©viter les dĂ©sĂ©quilibres commerciaux[34].

Au dĂ©but de sa carriĂšre, Keynes Ă©tait un Ă©conomiste proche de Alfred Marshall, profondĂ©ment convaincu des bienfaits du libre-Ă©change. À partir de la crise de 1929, prenant acte de l’engagement des autoritĂ©s britanniques de dĂ©fendre la paritĂ©-or de la livre sterling et la rigiditĂ© des salaires nominaux, il adhĂšre progressivement aux mesures protectionnistes[35].

Le , auditionnĂ© par le comitĂ© MacMillan (en) pour sortir l’économie britannique de la crise, Keynes indique que la mise en place de tarifs sur les importations contribuerait au rĂ©Ă©quilibrage de la balance commerciale. Le rapport du comitĂ© affirme dans une partie intitulĂ©e « contrĂŽle des importations et aide aux exportations , que dans une Ă©conomie oĂč il n'y a pas de plein emploi , l’instauration de tarif peut amĂ©liorer la production et l’emploi. Ainsi la diminution du dĂ©ficit commercial favorise la croissance du pays[35].

En , dans le cadre de l'Economic Advisory Council , Keynes propose la mise en place d’un systĂšme de protection pour rĂ©duire les importations. À l’automne 1930, il propose un tarif uniforme de 10 % sur toutes les importations et des subventions d’un mĂȘme taux pour toutes les exportations[35]. Dans le TraitĂ© de la monnaie, paru en automne 1930, il reprend l'idĂ©e des tarifs ou autres restrictions des Ă©changes dans le but de rĂ©duire le volume des importations et de rĂ©Ă©quilibrer la balance commerciale[35].

Le , dans le New Statesman and Nation, il Ă©crit un article intitulĂ© Proposition pour un revenu tarifaire. Il fait remarquer que la rĂ©duction des salaires conduit Ă  une diminution de la demande nationale qui contraint les dĂ©bouchĂ©s. Il propose plutĂŽt l’idĂ©e d’une politique expansionniste associĂ©e Ă  un systĂšme tarifaire pour neutraliser les effets sur la balance commerciale. L’application de tarifs douaniers lui apparaĂźt comme "incontournable quel que soit le chancelier de l’Echiquier". Ainsi, pour Keynes, une politique de relance de l'Ă©conomie n'est pleinement efficace que si on Ă©limine le dĂ©ficit commercial. Il propose une taxe de 15 % sur les produits manufacturĂ©s et semi-manufacturĂ©s et de 5 % sur certaines denrĂ©es alimentaires et matiĂšres premiĂšres, d’autres nĂ©cessaires aux exportations Ă©tant exemptĂ©es (laine, coton)[35].

En 1932, dans un article intitulĂ© Les pro et les anti-tarifs, publiĂ© dans The Listener, il envisageait la protection des agriculteurs et de certaines secteurs comme l’industrie automobile et l’industrie du fer et de l’acier, considĂ©rant qu’ils sont indispensables Ă  la Grande-Bretagne[35].

La critique de la théorie des avantages comparatifs

Dans la situation de l’aprĂšs-crise de 1929 , Keynes jugeait les hypothĂšses du modĂšle libre-Ă©changiste irrĂ©alistes. Il critique par exemple, l’hypothĂšse nĂ©oclassique d’ajustement des salaires[35] - [36].

DĂšs 1930, dans une note qu’il adresse Ă  l’Economic Advisory Council, il doute de l’intensitĂ© du gain rĂ©sultant de la spĂ©cialisation dans le cas des biens manufacturĂ©s . Alors qu’il participe au comitĂ© MacMillan (en), il avoue ne plus "croire Ă  un trĂšs haut degrĂ© de spĂ©cialisation nationale" et refuse d’ "abandonner toute industrie incapable, pour le moment, de survivre". Il critiquera Ă©galement la dimension statique de la thĂ©orie de l’avantage comparatif qui selon lui, en fixant dĂ©finitivement les avantages comparatifs, conduit, dans les faits, Ă  un gaspillage des ressources nationales[35] - [36].

Dans le Daily Mail du , il qualifie de "non-sens" l’hypothĂšse de parfaite mobilitĂ© sectorielle du travail puisqu’elle stipule qu’une personne mise au chĂŽmage contribue Ă  rĂ©duire le taux de salaire jusqu’à ce qu’elle retrouve un emploi. Mais pour Keynes, ce changement d’emploi peut impliquer des coĂ»ts (recherche d’emploi, formation)et n’est pas toujours possible . D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, pour Keynes, les hypothĂšses de plein emploi et de retour automatique Ă  l’équilibre discrĂ©dite la thĂ©orie des avantages comparatifs[35] - [36].

En juillet , il publie dans le New Statesman and Nation un article intitulĂ© De l'autosuffisance nationale. Il y critique l’argument de la spĂ©cialisation des Ă©conomies, qui est le fondement du libre-Ă©change. Il propose ainsi la recherche d’un certain degrĂ© d’autosuffisance. À la place de la spĂ©cialisation des Ă©conomies prĂ©connisĂ©e par la thĂ©orie ricardienne des avantages comparatifs, il prĂ©fĂšre le maintien d'une diversitĂ© d’activitĂ©s pour chaque nation[36]. Il y rĂ©fute le principe selon lequel le commerce apporte la paix entre les nations. Sa vision du commerce est devenue celle d’un commerce oĂč les capitalistes Ă©trangers se livrent bataille pour la conquĂȘte de nouveaux marchĂ©s. Il y dĂ©fend l'idĂ©e de produire sur le sol national quand cela est possible et raisonnable et exprime sa sympathie envers les partisans du protectionnisme[37] - [38]. Toutefois, il se mĂ©fie toujours de ceux qui prĂŽnent un changement radical de doctrine Ă©conomique, comme le souhaitait l'aile gauche du parti travailliste.

Il note dans De l'autosuffisance nationale[37] - [38] - [35]: « Dans un monde rationnel, un degrĂ© considĂ©rable de spĂ©cialisation internationale est nĂ©cessaire dans tous les cas oĂč il est dictĂ© par de grandes diffĂ©rences de climat, de ressources naturelles, d'aptitudes indigĂšnes, de niveau de culture et de densitĂ© de population. Mais pour une gamme de plus en plus Ă©tendue de produits industriels, et peut-ĂȘtre aussi de produits agricoles, je doute que la perte Ă©conomique de l'autosuffisance nationale soit suffisamment importante pour l'emporter sur les autres avantages qu'il y aurait Ă  faire entrer progressivement le produit et le consommateur dans le cadre de la mĂȘme organisation nationale, Ă©conomique et financiĂšre. L'expĂ©rience s'accumule pour prouver que la plupart des procĂ©dĂ©s modernes de production de masse peuvent ĂȘtre exĂ©cutĂ©s dans la plupart des pays et des climats avec une efficacitĂ© presque Ă©gale. »

Il Ă©crit Ă©galement dans De l'autosuffisance nationale[37] - [38] - [35]: « Je me sens donc plus proche de ceux qui souhaitent diminuer l'imbrication des Ă©conomies nationales que de ceux qui voudraient l'accroĂźtre. Les idĂ©es, le savoir, la science, l'hospitalitĂ©, le voyage, doivent par nature ĂȘtre internationaux. Mais produisons chez nous chaque fois que c'est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout faisons en sorte que la finance soit nationale. »

Plus tard, Keynes entretenait une correspondance Ă©crite avec Meade centrĂ©e sur la question de la restriction aux importations. Keynes et Meade discutait du meilleur choix entre quota et tarif. En , Keynes entamait une discussion avec Marcus Fleming aprĂšs que ce dernier eut Ă©crit un article intitulĂ© Quotas versus dĂ©prĂ©ciation. À cette occasion, on constate qu'il a dĂ©finitivement pris une position protectionniste aprĂšs la Grande DĂ©pression. Il considĂ©rait en effet, que les quotas pouvaient ĂȘtre plus efficace que la dĂ©prĂ©ciation de la monnaie pour faire face aux dĂ©sĂ©quilibres extĂ©rieurs. Ainsi, pour Keynes, la dĂ©prĂ©ciation de la monnaie n'Ă©tait plus suffisante et les mesures protectionnistes devenaient nĂ©cessaires pour Ă©viter les dĂ©ficits commerciaux. Pour Ă©viter le retour des crises dues Ă  un systĂšme Ă©conomique autorĂ©gulĂ©, il lui paraissait indispensable de rĂ©guler les Ă©changes commerciaux et arrĂȘter le libre-Ă©change (dĂ©rĂ©gulation du commerce extĂ©rieur)[35]. Ainsi il ne croit plus Ă  la thĂ©orie de l'avantage comparatif (sur laquelle est basĂ©e le libre Ă©change) qui stipule que le dĂ©ficit commercial n'a pas d'importance, puisque les Ă©changes commerciaux sont mutuellement profitables.

Cela explique aussi sa volonté de remplacer la libéralisation du commerce international (libre échange) par un systÚme de régulation visant à éliminer les déséquilibres commerciaux dans ces propositions pour les accords de Bretton Woods.

Keynes et les relations internationales

Keynes dans le débat entre le protectionnisme et les préférences impériales

Au dĂ©but des annĂ©es 1900, alors que Keynes finit ses Ă©tudes Ă  Eton et intĂšgre Cambridge, l'Angleterre connaĂźt un vif dĂ©bat qui oppose partisans du libre-Ă©change et ceux qui, tel Joseph Chamberlain secrĂ©taire d'État aux colonies, souhaitent favoriser le Commonwealth par le systĂšme des prĂ©fĂ©rences impĂ©riales. Les principaux Ă©conomistes anglais (Edgeworth, Marshall et Pigou) se prononcent en faveur du libre-Ă©change dans un manifeste publiĂ© dans le Times[M 2]. En plus des arguments Ă©conomiques, Alfred Marshall met en avant que l'accord entre pays anglo-saxons est plus important que l'Empire[M 3].

Keynes se prononce alors en faveur du libre-échange. En effet, à la suite de Edmund Burke et des économistes classiques du XIXe siÚcle John Stuart Mill, Henry Fawcett, Charles Gide, Henry Sidgwick, Marshall, il considÚre que le libre-échange est favorable à la paix[M 4]. Il soutient que si l'Angleterre optait pour la création d'un Empire isolé et auto-suffisant, cela conduirait à des luttes entre Empires qui menaceraient la paix mondiale. En 1909, dans un article de The Economist, Keynes insiste sur le fait que c'est grùce au libre-échange que Londres est la principale place financiÚre mondiale et souligne les dangers des projets de Chamberlain à cet égard[M 5].

Toutefois, toute idĂ©e d'Empire n'est pas absente chez Keynes. Dans un essai scolaire, il distingue le patriotisme qu'il voit comme une apprĂ©ciation positive de son pays du nationalisme qu'il perçoit comme une antipathie envers les autres incluant « un sentiment que la prospĂ©ritĂ© de quelqu'un d'autre se fait Ă  notre dĂ©triment »[M 6]. Aussi, chez lui la notion d'Empire n'est-elle pas celle des « jingoistes » d'amour de la suprĂ©matie ou de bloc isolĂ© mais celle d'association d'États libres dont l'un[Note 18] n'est pas sans exercer un certain « despotisme Ă©clairĂ© » sur les autres[Note 19].

Keynes et l'Ă©conomie politique internationale

Charleston Farmhouse la rĂ©sidence de campagne de Vanessa Bell oĂč Keynes a Ă©crit les ConsĂ©quences Ă©conomiques de la paix. Sa propre rĂ©sidence de campagne, Tilton, est situĂ©e Ă  quelques centaines de mĂštres de lĂ 

D'août à , Keynes prend part à des discussions sur l'organisation économique des alliés qui ont lieu sous l'égide du Political Intelligence Department du ministÚre des affaires étrangÚres et auxquelles participe aussi le théoricien des relations internationales Alfred Zimmern. Keynes sera membre à partir de du Supreme Economic Council qui suivra. Il aurait aimé que cette institution soit maintenue aprÚs le traité de Versailles mais son rÎle fut partiellement dévolu à la Société des Nations. Dans son livre Les conséquences économiques du Traité de Versailles de 1919, Keynes insiste sur le fait qu'il manque une organisation économique de la paix.

Au dĂ©but des annĂ©es 1920, il met l'accent sur les liens entre le commerce international et la paix[M 7]. Pour lui, le commerce permet la prospĂ©ritĂ©, qui elle-mĂȘme engendre la modĂ©ration et l'ordre. Par ailleurs, les peuples qui croient que leur intĂ©rĂȘt dĂ©pend du commerce recherchent plus l'harmonie internationale que ceux qui mettent l'accent sur les conflits de pouvoir. Pour Donald Markwell[M 8], Keynes est alors proche de ceux qu'Hedley Bull appelle les IdĂ©alistes de l'entre-deux-guerres tels qu'Alfred Zimmern, David Mitrany ou James Shotwell. Comme eux il pense que le traitĂ© de Versailles est mal conçu, comme eux il juge important de travailler Ă  convaincre l'opinion publique des bienfaits de la paix, comme eux il est pour l'instauration d'un cadre lĂ©gal international. Sur ce point, une certaine tension est perceptible chez lui entre l'importance de suivre la loi et sa mĂ©fiance envers un lĂ©galisme excessif[M 5]. Sur le plan Ă©conomique, un domaine peu explorĂ© par les autres idĂ©alistes, il insiste sur l'importance des arrangements Ă©conomiques dans la poursuite de la paix. Pour Markwell[M 9], Keynes au niveau international est un libĂ©ral institutionnaliste Ă  mi-chemin entre le libĂ©ralisme de laissez-faire et le socialisme.

Cet aspect institutionnaliste de Keynes est perceptible Ă  plusieurs niveaux. Au niveau monĂ©taire, la guerre de 1914 renforce chez lui une idĂ©e dĂ©jĂ  exprimĂ©e dans Indian Currency selon laquelle il est possible de remplacer l'Ă©talon-or par un systĂšme plus rationnel et plus stable[M 10]. Dans une sĂ©rie d’articles publiĂ©s en 1922 dans le Manchester Guardian Commercial sur le thĂšme de la reconstruction europĂ©enne, il se montre encore trĂšs en faveur du libre-Ă©change[39]. À partir de 1924, sa position Ă©volue.

En , il Ă©crit « le libre-Ă©change du futur ne doit pas ĂȘtre fondĂ© sur les avantages abstraits du laissez-faire que peu acceptent aujourd’hui mais sur les opportunitĂ©s et les avantages concrets d’une telle politique »[40]. D’un autre cĂŽtĂ©, il se dĂ©crit comme « terriblement effrayĂ© par le protectionnisme comme politique de long terme »[41]. Pour Markwell, il devient adepte d'un libre-Ă©change qualifiĂ© (qualified free trade) dont les chapitres 23 et 24 de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale donnent un aperçu. Il y insiste sur le fait que pour que le commerce international soit favorable Ă  la paix il faut un systĂšme monĂ©taire international qui permette des politiques de plein emploi[M 11]

Relations américano-britanniques et financement de la Guerre

Franklin Delano Roosevelt et Winston Churchill à Argentia, à bord du HMS Prince of Wales durant la rencontre qui aboutit à la Charte de l'Atlantique. Peu aprÚs Roosevelt et Cordell Hull estimant n'avoir pas été bien compris par les Anglais sur l'importance qu'ils attachaient au libre-échange font rédiger l'article VII du Lend-lease, enclenchant par là le mécanisme qui a conduit à Bretton Woods puis au GATT

Au dĂ©but de la guerre Keynes n'est guĂšre favorable au libre-Ă©change car il l'estime peu favorable Ă  son pays. Pour Robert Skidelsky[SF 9], « il y a
 une fracture Ă©motionnelle entre l'internationalisme libĂ©ral de Keynes et son patriotisme » qui n'aurait pas Ă©tĂ© un problĂšme au XIXe siĂšcle quand l'Angleterre menait « l'orchestre international ».

Au cours des négociations avec le ministÚre des affaires étrangÚres américain, ses réticences sur la perspective du retour au libre-échange aprÚs guerre, inquiÚtent. Aussi, Cordell Hull et ses conseillers qui se méfient également de l'impérialisme anglais et de la montée du socialisme en Europe[M 12] en réfÚrent à Roosevelt et décision est prise d'inclure dans le Lend-Lease anglais (accord américano-britannique de ) un article VII qui de facto oblige à un retour au libre-échange[M 13].

Cette attitude va avoir deux consĂ©quences immĂ©diates. D'une part, cela va pousser Keynes Ă  s'allier de facto aux partisans anglais du libre-Ă©change de l'Economic Section : Lionel Robbins et James Meade et Ă  s'Ă©loigner des impĂ©rialistes puissants Ă  la Banque d'Angleterre[M 14] et non dĂ©nuĂ©s de toute influence dans l'entourage de Winston Churchill. Keynes engage une rĂ©flexion qui lui montre que l'abandon complet du libre-Ă©change serait nĂ©faste sur la place de Londres et conduirait politiquement Ă  un monde qu'il dĂ©sapprouve. D'autre part, cela pousse Keynes Ă  bĂątir Ă  partir de l'Ă©tĂ© 1941 un projet de systĂšme monĂ©taire axĂ© sur une Clearing Union qui permettrait Ă  l'Angleterre de satisfaire honnĂȘtement (sans trop d'arriĂšre-pensĂ©es) Ă  l'article VII.

Globalement, la Clearing Union trouve sa source dans de nombreux Ă©crits d'entre-deux-guerres et notamment le Treatise of Money. Elle s'articule autour d'une monnaie internationale le Bancor indexĂ© de maniĂšre Ă©volutive sur l'or, et de monnaies dont le cours est dĂ©terminĂ© en Bancor. Chaque pays reçoit un montant en Bancor en fonction de sa part dans le commerce international. Si les taux de change sont fixes Ă  court terme, Ă  moyen terme, les monnaies doivent ĂȘtre rĂ©Ă©valuĂ©es ou dĂ©valuĂ©es de façon Ă  Ă©quilibrer la balance extĂ©rieure[M 15]. Par ailleurs, les mouvements de capitaux sont contrĂŽlĂ©s et la Clearing Union peut participer Ă  l'effort d'investissement et de reconstruction. En fait, et Keynes insiste lĂ -dessus[SF 10], elle peut comme une Banque centrale Ă©mettre de la monnaie.

Harry Dexter White de son cĂŽtĂ©, Ă  la demande d'Henry Morgenthau le ministre dont il dĂ©pend, Ă©labore Ă  partir de un autre projet oĂč le dollar devient la monnaie pivot. Ce systĂšme comporte une institution qui deviendra le Fonds monĂ©taire international pour aider aux ajustements des balances de paiement et du change. À la diffĂ©rence de la Clearing Union, oĂč la participation au capital est crĂ©Ă©e en Bancor par la banque, ici les pays doivent apporter leur Ă©cot en fonction de leur puissance Ă©conomique et en contrepartie, en cas de problĂšmes de balance des paiements, le FMI leur prĂȘte une certaine somme moyennant des conditions quant Ă  la politique Ă©conomique suivie. Incontestablement le premier projet est favorable Ă  l'Angleterre qui est Ă  court d'argent et qui cherche Ă  maintenir son rang : la crĂ©ation du Bancor pouvant voiler le fait que la devise clĂ© n'Ă©tait plus la livre sterling mais le dollar[SF 11].

Keynes sait que son pays n'a plus la capacitĂ© d'influencer le monde comme il l'a fait jusqu'en 1914, mais il cherche Ă  mettre son pays dans la meilleure position possible de sorte qu'il puisse « cogĂ©rer » le monde avec les AmĂ©ricains. De ce point de vue, pour Keynes, la Clearing Union est clairement une institution que les Anglo-AmĂ©ricains ont vocation Ă  diriger[SF 12]. Certains AmĂ©ricains, notamment Harry Dexter White[Note 20] - [SF 13] voient, au contraire, l'aprĂšs-guerre dominĂ©e par les États-Unis et l'URSS.

Accords de Bretton Woods et Théorie générale

Signature de l'accord de prĂȘt anglo-amĂ©ricain nĂ©gociĂ© par Keynes (assis Ă  gauche) pour le Royaume Uni ().

Les plans Keynes et White sont publiĂ©s en . Les nĂ©gociations aboutissent, en , Ă  un Joint Statement by experts bĂąti sur le plan White. Les AmĂ©ricains qui mĂšnent le jeu estiment le plan Keynes trop novateur et potentiellement trop inflationniste. Le , Cordell Hull invite 45 nations Ă  Bretton Woods pour finaliser les accords. Auparavant, il y eut une derniĂšre rĂ©union de cadrage Ă  Atlantic City oĂč Keynes obtient que les pays fixent eux-mĂȘmes leur taux de change et que les institutions ne commencent Ă  fonctionner que lorsque l'Angleterre et les États-Unis le dĂ©cideront. À Bretton-Woods, finalement il ne restera que peu de choses Ă  rĂ©gler, Harry Dexter White ayant fait en sorte que le seul vrai problĂšme Ă  finaliser soit celui des quotes-parts qui dĂ©terminent le poids des votes au FMI.

Le siĂšge du FMI Ă  Washington, Keynes aurait prĂ©fĂ©rĂ© que le siĂšge soit Ă  New York de façon qu'il soit moins proche des lieux de pouvoir des États-Unis

On peut s'interroger sur les raisons qui font que Keynes a non seulement accepté mais s'est également assez fortement engagé pour le faire adopter au prix de certaines licences avec la réalité (Robert Skidelsky[Note 21] préfÚre parler d'ambiguïtés).

Pour ce dernier, si le systĂšme de Bretton Woods a une idĂ©ologie sous-jacente, c'est celle de Henry Morgenthau qui voulait concentrer le pouvoir financier et monĂ©taire Ă  Washington, pas celle de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale[SF 14]. Si Keynes accepte, malgrĂ© tout, les accords de Bretton Woods, c'est qu'ils permettent de soumettre les États-Unis Ă  un certain nombre de rĂšgles internationales. Mais, globalement les Britanniques auraient surtout obtenu des clauses Ă©chappatoires.

Mais les choses peuvent ĂȘtre vues diffĂ©remment. Tout d'abord, l'opposition entre le plan Keynes et le plan White doit ĂȘtre nuancĂ©e par le fait que les milieux bancaires et financiers ne voulaient d'aucun des deux plans[SF 15] et se seraient satisfaits d'un retour au laissez faire. De fait, cette opposition de certains milieux d'affaires a crĂ©Ă© une solidaritĂ© entre les deux dĂ©lĂ©gations lors des nĂ©gociations finales[SF 16]. Par ailleurs, la lecture de l'ouvrage de Donald Markwell Keynes and International relations mĂšne Ă  penser que le systĂšme de Bretton Woods porte plus fortement que cela ne ressort de l'ouvrage de Skidelsky, l'empreinte des chapitres 23 et 24 de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale. En effet, pour cet auteur, il est possible de dĂ©duire de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale un certain nombre d'Ă©lĂ©ments que Keynes considĂšre comme favorables Ă  la paix[M 16] sur lesquels Keynes a obtenu pour partie satisfaction.

Premier Ă©lĂ©ment important pour Keynes, les politiques de plein emploi. Sur ce point, ce n'est qu'Ă  partir du moment oĂč Alvin Hansen (un Ă©conomiste amĂ©ricain d'inspiration keynĂ©sienne introduit dans les cercles du pouvoir) et Luther Gulick lui ont rendu visite en , pour lui indiquer qu'Ă  Washington d'autres plaçaient Ă©galement le plein emploi au mĂȘme niveau de prioritĂ© que le libre-Ă©change que Keynes a acceptĂ© l'idĂ©e de retour au libre-Ă©change[SF 17]. Pour Alvin Hansen, il s'agissait d'atteindre un haut niveau d'emploi et la stabilitĂ© Ă©conomique Ă  travers le commerce mondial et la coopĂ©ration internationale[M 17]. Sur ce point, Keynes est conscient que si les Ă©conomistes amĂ©ricains qui participent aux nĂ©gociations sont plus favorables au libre-Ă©change que lui, ils sont malgrĂ© tout majoritairement des New Dealers trĂšs marquĂ©s par la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale et qu'il a intĂ©rĂȘt Ă  ne pas laisser passer cette chance.

DeuxiĂšme Ă©lĂ©ment, la mise en place d'un systĂšme monĂ©taire international expansionniste qui permette des variations des cours des devises et offre une assistance en cas de balance des paiements dĂ©ficitaire. Le systĂšme de Bretton Woods s'est rĂ©vĂ©lĂ© de fait expansionniste et inclut une assistance aux pays en difficultĂ© mĂȘme si elle est plus conditionnelle et limitĂ©e qu'il ne l'aurait souhaitĂ©.

TroisiĂšme point : la crĂ©ation d'un mĂ©canisme d'ajustement qui ne fasse pas supporter tout le poids de celui-ci par les pays dĂ©ficitaires les forçant Ă  des politiques de rĂ©cession. Ici, les rĂ©sultats sont plus modestes mĂȘme si la clause de la monnaie rare a finalement poussĂ© les AmĂ©ricains Ă  s'ouvrir au commerce mondial ce qui Ă©tait un des buts.

Enfin, la mise en place d'un systĂšme destinĂ© Ă  financer le dĂ©veloppement international. La crĂ©ation de la Banque mondiale a contribuĂ© Ă  financer la reconstruction d'aprĂšs-guerre puis le dĂ©veloppement. AprĂšs avoir nĂ©gligĂ© cette institution dans un premier temps, Keynes a mis beaucoup d'espoir en elle. Pendant l'immĂ©diat aprĂšs-guerre, ces ressources Ă©tant insuffisantes, l'idĂ©e de Keynes selon laquelle les États-Unis devaient accorder de vastes avances a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e par le biais du plan Marshall[42].

En rÚgle générale, les accords de Bretton Woods et la Théorie générale ont permis d'éviter les errements de l'aprÚs PremiÚre Guerre mondiale en organisant un systÚme monétaire qui fonctionne et en dégageant les fonds nécessaires à la reconstruction. Les spécialistes de Keynes se posent souvent la question de savoir s'il est revenu, aprÚs Bretton-Woods, à son engagement premier en faveur du libre-échange. Pour Roy Forbes Harrod, la réponse est positive. Pour Donald Markwell, au contraire, Keynes n'est pas revenu à sa croyance libérale classique d'avant guerre, il est devenu un partisan de ce qu'il nomme un libre-échange conditionnel (qualified free trade)[M 18] c'est-à-dire encadré par des lois et des institutions de façon qu'il soit compatible avec le plein emploi et avec des balances de paiements pas trop déséquilibrées.

Sur un point, les accords de Bretton Woods sont un Ă©chec important pour Keynes. Le dollar est devenu la monnaie de rĂ©fĂ©rence en opposition avec sa proposition de baser le systĂšme sur une unitĂ© de compte extĂ©rieure aux nations[43] - [44]. De plus, mĂȘme si on les a mis hors la loi dans les statuts du FMI, le nouveau systĂšme de changes fixes et ajustables ne pĂ©nalise pas, par des mĂ©canismes automatiques, les dĂ©ficits et les excĂ©dents les plus importants des balances de paiement[45]. Enfin, pour durer, il suppose que les États-Unis fassent l'effort de rigueur pour maintenir la crĂ©dibilitĂ© du cours du dollar en or, alors que ceux-ci, bĂ©nĂ©ficiant du rĂŽle mondial du dollar comme monnaie de rĂ©serve et de transaction internationale, profiteront de cet avantage dans les dĂ©cennies suivantes pour payer leurs dĂ©ficits dans la monnaie qu'ils crĂ©Ă©ent provoquant la fin des accords par la suspension de la convertibilitĂ© du dollar en or le [46].

HĂ©ritage de Keynes

Influence sur les Trente Glorieuses

En fait, l'apport de la rĂ©volution keynĂ©sienne est difficile Ă  estimer et Ă  dĂ©mĂȘler d'autres influences comme le progrĂšs technique ou l'influence des idĂ©es planistes ou socialistes. Toutefois Ă  travers les keynĂ©siens des grandes universitĂ©s amĂ©ricaines qui ont Ă©tĂ© les conseillers des gouvernements et qui ont souvent formĂ© les politiques, son rĂŽle est loin d'ĂȘtre nĂ©gligeable. Pour Robert Skidelsky les keynĂ©siens qui ont conseillĂ© les gouvernements dans l'immĂ©diat aprĂšs-guerre auraient Ă©tĂ© plus fidĂšles Ă  Keynes que les « cardinaux » keynĂ©siens de la pĂ©riode Kennedy[SF 18].

SynthÚse néo-classique

La synthĂšse nĂ©o-classique centrĂ©e sur le modĂšle IS/LM dĂ©bute avec l’article de 1937 Ă©crit par John Hicks « Mr Keynes and the "classics" ». L’article de 1944 de Franco Modigliani « Liquidity Preference and the Theory of Interest and Money » participe Ă©galement Ă  l'architecture d'ensemble du modĂšle. Celui-ci sera popularisĂ© par Alvin Hansen et par Paul Samuelson Ă  travers notamment son manuel intitulĂ© Economics dont la premiĂšre Ă©dition date de 1948. TrĂšs influente dans les universitĂ©s de la cĂŽte Est telles qu'Harvard ou le MIT, cette synthĂšse thĂ©orique s'opposera Ă  l'Ă©cole keynĂ©sienne de Cambridge dirigĂ©e par Joan Robinson. Cette opposition donnera lieu Ă  la controverse des deux Cambridge et surtout Ă  une opposition entre le modĂšle de croissance de Harrod-Domar et celui de Solow.

En 1962, le modĂšle IS-LM s’est ouvert Ă  l’économie internationale avec ce qui est maintenant connu comme le modĂšle de Mundell-Fleming. La courbe de Phillips quant Ă  elle, est introduite dans le corpus nĂ©okeynĂ©sien Ă  partir de la fin 1959 par Samuelson, Robert Solow et Robert Lipsey. Ils voient dans cette courbe la possibilitĂ© d'arbitrer entre l'inflation et le chĂŽmage. Initialement, ce qui intĂ©ressait Phillips Ă©tait surtout l'impact du chĂŽmage sur le niveau des salaires[47].

Pour Walter Heller qui présida le Council of Economic Advisers, le Keynésianisme américain a trois sources : John Maynard Keynes, l'américanisation de Keynes par Alvin Hansen et « la modernité des années cinquante et soixante »[Note 22]. Avec l'administration de John Fitzgerald Kennedy, le keynésianisme va aller trÚs loin dans ce qui sera appelé les politiques du « fine-tuning » qui en utilisant la courbe de Phillips visent un taux de chÎmage trÚs faible. Avec ces derniers développements, finit de se diffuser ce que Michel Beaud et Gilles Dostaler appellent un « keynésianisme hydraulique » c'est-à-dire « un keynésianisme simplifié, réduit à une mécanique des quantités globales ou à un hydraulique de flux et entiÚrement vidé des dimensions essentielles de Keynes : le temps, l'incertitude non probabilisable, les anticipations et donc la prise en compte des phénomÚnes monétaires. »[BD 6].

Toutefois la synthĂšse nĂ©o-classique continuera Ă  ĂȘtre enseignĂ©e dans les grandes universitĂ©s amĂ©ricaines comme Harvard, l'UniversitĂ© de Princeton ou l'UniversitĂ© de Berkeley, dĂ©terminant l'opposition actuelle entre les universitĂ©s et les Ă©conomistes dits Salt Water et ceux dit Fresh Water[Note 23] (l'UniversitĂ© de Chicago sur les grands lacs).

Post-keynésiens

Les post-keynésiens à la différence des néokeynésiens insistent sur l'incertitude et sur l'endogénéité de la monnaie (les autorités monétaires ne décident pas de la quantité de monnaie).

Il est possible de distinguer plusieurs Ă©coles dites post-keynĂ©siennes mĂȘme si la classification en est plus ou moins changeante[Note 24]. De nombreuses versions thĂ©oriques s'inspirant de Keynes sont apparues comme les keynĂ©siens de longue pĂ©riode (Roy Forbes Harrod) ; les keynĂ©siens du chapitre XII (G. L. S. Schackle) ; la macroĂ©conomie kaleckienne qui produit une synthĂšse avec le marxisme, initiĂ©e par les travaux de Michal Kalecki ; l'Ă©cole de Cambridge ou post-cambridgiens, avec des Ă©conomistes renommĂ©s comme Nicholas Kaldor, Joan Robinson, Michal Kalecki, Piero Sraffa ; l'Ă©cole du circuit en France qui remet au goĂ»t du jour les thĂ©ories des physiocrates. Ils se focalisent sur la circulation monĂ©taire. Ils dĂ©veloppent en parallĂšle des rĂ©flexions trĂšs critiques envers la microĂ©conomie.

Leurs thĂ©ories trĂšs critiques sont aussi tournĂ©es contre les nĂ©okeynĂ©siens qui Ă  l'Ă©poque reprĂ©sentent le courant majeur en Ă©conomie. Ils soulignent que le modĂšle IS-LM de l'aveu mĂȘme de son principal architecte, John Hicks, souffre d'un dĂ©faut majeur : « C'est relativement simple. Ces deux courbes [IS et LM] n'ont rien Ă  faire ensemble. L'une est un Ă©quilibre de flux, l'autre est un Ă©quilibre de stocks. Elles n'ont rien Ă  faire sur le mĂȘme schĂ©ma »[48].

Déclin de l'influence dans les années 1980

La théorie keynésienne va perdre de son influence à compter du début des années 1970 au profit du monétarisme puis sera concurrencée de façon encore plus radicale par les nouveaux classiques. En effet, le courant dominant de la synthÚse néo-classique s'est, nous l'avons vu, fortement affadi en devenant trÚs mécaniste et trÚs peu soucieux de psychologie humaine et de l'incertitude qu'elle engendre. Lorsque surviennent les chocs pétroliers et qu'une forte inflation se déclenche, il se montre peu armé pour y faire face. Cela permet à l'école monétariste de s'imposer. Par ailleurs la montée du reaganisme et du thatchérisme, influencés également par les thÚses de Friedrich Hayek, conduisent les politiques économiques à s'écarter progressivement de la « doxa » keynésienne.

Nouveaux keynésiens

Alors que le keynésianisme perd son influence sur les gouvernements, à partir des années 1980, les nouveaux keynésiens vont relever le défi lancé par la nouvelle macroéconomie classique et la théorie des cycles réels. Les nouveaux keynésiens à la différence de la nouvelle économie classique ne croient pas que les marchés s'équilibrent rapidement en suivant la loi de l'offre et de la demande. En effet, pour eux, les salaires et les prix ne sont pas flexibles mais visqueux en raison d'imperfections de l'information[49].

Alors que pour les nouveaux classiques, « les cycles s'expliquent par des chocs monĂ©taires ou rĂ©els imprĂ©visibles »[50], pour la nouvelle Ă©conomie keynĂ©sienne, les rĂ©cessions sont provoquĂ©es par une ou plusieurs grandes dĂ©faillances du marchĂ©. Ainsi, pour la nouvelle Ă©conomie keynĂ©sienne Ă  la diffĂ©rence de la nouvelle Ă©conomie classique, certaines interventions Ă©conomiques du gouvernement sont, elles, justifiĂ©es[51]. À l'inverse des nouveaux classiques mais comme les monĂ©taristes[51], ils pensent qu'une politique monĂ©taire peut influer Ă  court terme sur l'emploi et Ă  la production.

Approche post-keynésienne

Contre les monĂ©taristes, nombre de post-keynĂ©siens[52] soutiennent que la monnaie est essentiellement endogĂšne. La monnaie serait crĂ©Ă©e par les banques en vue de satisfaire les besoins de l'Ă©conomie ; sa quantitĂ© ne saurait ĂȘtre fixĂ©e par la banque centrale, quoique son intervention ne soit pas dĂ©nuĂ©e d'influence sur les comportements des agents. C’est le taux directeur de cette derniĂšre qui serait essentiellement exogĂšne. « Les banques crĂ©ent des crĂ©dits et des dĂ©pĂŽts, et elles se procurent ensuite les billets de banque Ă©mis par la banque centrale et demandĂ©s par leurs clients, ainsi que les rĂ©serves obligatoires qui sont requises par la loi. »[53]

De fait, les post-keynĂ©siens voient dans l'Ă©chec des politiques monĂ©taristes menĂ©es dans les annĂ©es 1980 notamment par Paul Volcker, prĂ©sident de la FED, une illustration de la justesse de leurs vues. Ce point est naturellement controversĂ©, tant les nĂ©oclassiques pensent ĂȘtre sortis du cadre de la thĂ©orie quantitative de la monnaie en menant des stratĂ©gies de ciblage d'inflation et de crĂ©dibilitĂ©[54].

Un retour Ă  Keynes aprĂšs la crise financiĂšre de 2008 et la crise de la covid ?

Avec la crise financiÚre qui débute en 2007, la pensée keynésienne revient à l'ordre du jour à la fois comme outil d'analyse de ce qui s'est passé et comme moyen de faire face à la crise économique qui s'ensuit.

Sur bien des aspects la crise financiÚre actuelle peut s'analyser en termes d'économie de casino que Keynes fustige au chapitre 12 de la Théorie générale. Les « esprits animaux » liés au laissez-faire financier ont conduit à une crise profonde. Récemment George Akerlof et Robert Shiller estimant que les économistes aprÚs Keynes ont trop négligé cet aspect ont écrit un livre intitulé précisément Les esprits animaux. Dans cet ouvrage, ils dénombrent cinq pulsions qui peuvent fausser la logique rationnelle : « La confiance, le souci d'équité, les tentations de dérives « antisociales » (comme la corruption), l'illusion monétaire et enfin les « histoires » - ces récits élevés au rang de mythe »[Note 25].

Si l'on se place au niveau des remÚdes mis en place, l'influence de Keynes semble patente avec la multiplication des plans de relance budgétaire, une création de monnaie sous forme de droits de tirage spéciaux qu'il a préconisés depuis la fin de la PremiÚre Guerre mondiale, la tentative de coordination économique mondiale, des politiques monétaires trÚs souples
 Néanmoins, ces politiques "non conventionnelles" d'inspiration monétariste se sont vite substituées à la politique budgétaire.

Au dĂ©but de la crise de la Covid et du fait des mesures de confinement, certains Ă©conomistes ont vu lĂ  l'occasion de raviver des politiques de relance Ă  la fois budgĂ©taire et monĂ©taire. Pour Jean-Marc SiroĂ«n[55] on aurait toutefois tort de parler de "moment keynĂ©sien" car le ralentissement Ă©conomique trouve plus son origine dans les mesures prises pour lutter contre les contaminations que dans une chute de la demande. La situation rappelle davantage celle d'une Ă©conomie de guerre et comme Keynes lui-mĂȘme l'avait soulignĂ© en 1940, le problĂšme n'est plus la dĂ©flation et chĂŽmage mais l'inflation et la pĂ©nurie d'emploi[56].

Critiques adressées à Keynes

Critiques des cambridgiens

King's College Cambridge, lĂ  oĂč Keynes a forgĂ© sa pensĂ©e non sans friction avec les Ă©conomistes de sa gĂ©nĂ©ration

Le jeune Keynes fait partie des économistes cambridgiens. Il soutient notamment l'équation de Cambridge, qui propose une alternative à la théorie quantitative de la monnaie. Ses positions évoluent cependant avec le temps[57]. DÚs la parution de la Théorie générale, Pigou n'apprécie pas les attaques dirigées contre ses théories comme il déplore les attaques portées contre Alfred Marshall. Lui et Dennis Robertson reprochent à Keynes de nommer classiques tous ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

Robertson dans une lettre qu'il lui adresse traite de journalistique son usage du mot classique[S 29]. Sur le fond, Pigou rejettera la thÚse stagnationniste qu'il y a aussi dans la Théorie générale[S 30].

Plus tard, durant la guerre, Dennis Robertson et Keynes se réconcilieront et, en 1949, Pigou reviendra sur certaines de ses critiques vis-à-vis de Keynes.

Friedrich Hayek

Hayek estimait que son ami John Maynard Keynes ne possédait que des connaissances limitées en théorie économique[58] - [59] - [60] et il le tenait pour un constructiviste[61].

Trois points majeurs l'opposent Ă  lui :

  • Keynes, Ă  travers la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale, fit plus qu'aucun autre pour promouvoir la macroĂ©conomie et pour provoquer le dĂ©clin de la micro-Ă©conomie[62]. Keynes se trompe quand il pense qu'il existe des relations simples et constantes entre les agrĂ©gats Ă©conomiques car, selon Hayek, la microĂ©conomie montre l'inverse[63] ;
  • Si l'Ă©cole classique supposait que le systĂšme Ă©conomique Ă©tait toujours ou presque prĂšs du plein emploi, Keynes fait l'erreur opposĂ©e en supposant que l'Ă©conomie est toujours prĂšs du sous-emploi. Or, pour Hayek, alors que les postulats classiques permettent de comprendre le fonctionnement du mĂ©canisme des prix, l'hypothĂšse keynĂ©sienne rend le systĂšme des prix inintelligible[64] ;
  • La croyance que la crĂ©ation de monnaie peut entraĂźner plus de production peut conduire Ă  une forte inflation quand elle est comprise de façon ultra-simplifiĂ©e comme cela le fut aprĂšs-guerre. Sur ce point, Keynes Ă©tait conscient du fait et avait fait montre d'une certaine volontĂ© de lutter contre l'inflation. Le reprĂ©sentant de l'École autrichienne lui reproche, d'une certaine façon, de ne pas avoir anticipĂ© ce qu'il pourrait ĂȘtre fait de sa thĂ©orie[65].

Keynes de son cÎté a lu le livre de Friedrich Hayek, La Route de la servitude dans le bateau qui le menait à Bretton Woods. Ouvrage avec lequel il se sent en accord profond[66]. Dans une lettre du , adressée à Hayek, aprÚs avoir noté que le destinataire de la missive n'était pas opposé à toute intervention gouvernementale, il lui reproche de ne pas fournir le cadre analytique nécessaire pour distinguer une bonne intervention d'une mauvaise[Note 26]. Pour Caldwell[67], ces critiques jointes à celles d'autres personnes pousseront Hayek à écrire plus tard The Constitution of Liberty.

Jacques Rueff

L'opposition de Jacques Rueff Ă  John Maynard Keynes tient Ă  une diffĂ©rence d'approche de la science Ă©conomique. À une vision assez mĂ©caniste des phĂ©nomĂšnes Ă©conomiques qui domine chez Rueff formĂ© Ă  Polytechnique, s'oppose une approche plus psychologique chez Keynes, comme le montre leur opposition sur le retour Ă  l'Ă©talon-or.

À l'issue de la PremiĂšre Guerre mondiale, Ă  la suite du rapport Cundliffe, tous les gouvernements europĂ©ens avaient affichĂ© leur intention de ramener leurs monnaies Ă  la mĂȘme paritĂ©-or qu'elles avaient avant-guerre. Sur le plan pratique, un tel objectif revenait Ă  attendre de tous les acteurs de l'Ă©conomie qu'ils ajustent de façon symĂ©trique les tarifs de leurs contrats, selon une dĂ©marche accompagnant la baisse gĂ©nĂ©rale des prix induite par la rĂ©Ă©valuation-or de la monnaie. Les gouvernements de l'Ă©poque pensaient que cet ajustement dĂ©flationniste suivrait simplement le chemin inverse de l'ajustement inflationniste qui l'avait prĂ©cĂ©dĂ©[68].

Jacques Rueff pensait la chose possible dans le cas de l'Angleterre oĂč le diffĂ©rentiel avec le cours d'avant-guerre n'Ă©tait que de 10 % (Ce chiffre pour Charles Kindleberger nĂ©gligeait la nĂ©cessitĂ© d'adapter les calculs des paritĂ©s de monnaie aux problĂšmes structurels nĂ©s de la Guerre)[69]. Par contre, comme ClĂ©ment Colson[68], il ne pensait pas la mĂȘme chose possible en France oĂč le diffĂ©rentiel Ă©tait plus important et ne le conseilla pas Ă  Raymond PoincarĂ© en 1926. Pour Rueff, l'Ă©chec anglais s'explique par la rigiditĂ© des salaires et les mĂ©canismes de protection du chĂŽmage[70]. Keynes ne croyait pas la solution possible non seulement Ă  cause des conflits sociaux mais Ă©galement Ă  cause des problĂšmes liĂ©s Ă  des anticipations nĂ©gatives. De fait dans la thĂ©orie keynĂ©sienne les salaires nominaux sont rigides Ă  la baisse. Plus gĂ©nĂ©ralement les auteurs anglo-saxons accusent les Français d'avoir jouĂ©, Ă  cette Ă©poque un jeu non coopĂ©ratif et d'avoir procĂ©dĂ© Ă  une dĂ©valuation compĂ©titive.

Si en 1976, Jacques Rueff fit paraĂźtre un article oĂč il annonçait la fin de l'Ăšre keynĂ©sienne[71] - en fait d'une certaine façon c'Ă©tait la fin de la domination de l'École de la synthĂšse nĂ©o-classique -, c'est dans son article Les erreurs de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de Lord Keynes[72] de 1947 que Jacques Rueff expose ce qui, sur le fond, l'oppose Ă  Keynes. De cet article qui a donnĂ© naissance Ă  une controverse avec James Tobin, quelques points peuvent ĂȘtre relevĂ©s :

  • Pour Rueff, « la thĂ©orie de l‘emploi que Keynes qualifie de « gĂ©nĂ©rale » ne vaut que pour des Ă©conomies trĂšs particuliĂšres ; celles qui sont insensibles aux mouvements des prix et des taux »[73] ;
  • Il considĂšre que le nominalisme monĂ©taire qui veut que « monnaies et crĂ©ances ne sont que des signes vides de valeur » imprĂšgne la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale. Il voit dans cette approche de la monnaie une erreur fondamentale[74] ;
  • Enfin, il ne croit pas que l'offre de monnaie soit exogĂšne, c'est-Ă -dire pour faire simple, que la quantitĂ© soit rĂ©glĂ©e par les banques centrales. Il note Ă  cet effet : « je suis convaincu, au contraire que c’est le montant des encaisses dĂ©sirĂ©es par les individus qui, par le mĂ©canisme de la rĂ©gulation, dĂ©termine la quantitĂ© de monnaie en circulation »[75].

Critique des monétaristes

Pour De Vroey et Malgrange[76], le sens du mot keynĂ©sien est double et dĂ©signe « d'une part un appareillage conceptuel, le modĂšle IS/LM, et, d'autre part, le projet politique au service duquel cet appareillage est mis, la dĂ©fense d'intervention Ă©tatique visant Ă  supplĂ©er les dĂ©faillances du marchĂ© ». Concernant le premier point, Friedman partage avec Keynes une mĂȘme filiation marshallienne, et il est « peu opposĂ© au modĂšle IS/LM en tant que tel
 il s'agissait pour lui de plaider pour la validitĂ© de la version classique du modĂšle IS/LM, qui suppose la flexibilitĂ© du salaire. »[76], Friedman Ă©tait beaucoup plus fortement opposĂ© au keynĂ©sianisme au sens politique et aux politiques Ă©conomiques d'inspiration keynĂ©sienne, et a Ă©voluĂ© sur ses considĂ©rations vis Ă  vis des stabilisateurs automatiques keynĂ©siens [77].

Son attaque porte sur trois points principaux :

En 1957, il élabore la théorie du revenu permanent qui veut que la consommation dépende du revenu que les agents anticipent sur une longue période. L'idée sous-jacente est que les politiques de relance qui injectent des liquidités sont inefficaces puisque les agents dans cette optique ne vont pas dépenser l'argent qu'ils savent ne recevoir que ponctuellement.

Dans les annĂ©es 1960, quand commence la stagflation, Milton Friedman et avec lui l'Ă©cole monĂ©tariste de Chicago insistent sur le fait que la courbe de Phillips ne permet pas d'en rendre compte. Milton Friedman met en avant la notion de chĂŽmage naturel. Les nĂ©okeynĂ©siens prĂ©fĂšreront utiliser un concept proche : le taux de chĂŽmage n'accĂ©lĂ©rant pas l'inflation NAIRU (voir DiffĂ©rence entre le NAIRU et le taux de chĂŽmage naturel). Pour Franco Modigliani « le trait distinctif de l'Ă©cole monĂ©tariste et le vĂ©ritable sujet de dĂ©saccord avec les non-monĂ©taristes n'est pas le monĂ©tarisme mais plutĂŽt le rĂŽle qu'on devrait probablement assigner aux politiques de stabilisation
 le principal message d'ordre pratique de la ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale [est] qu'une Ă©conomie d'entreprise privĂ©e utilisant une monnaie intangible a besoin d'ĂȘtre stabilisĂ©e, et dĂšs lors devrait ĂȘtre stabilisĂ©e par des politiques monĂ©taires et budgĂ©taires appropriĂ©es. Au contraire les monĂ©taristes considĂšrent qu'il n'y a pas de besoin sĂ©rieux de stabiliser l'Ă©conomie »[78].

Enfin, dans un article écrit en 1953, The Case for Flexible Exchange Rates, Friedman théorisait des idées sur les changes qu'il exprimait depuis plusieurs années[79]. Il y justifie le recours aux changes flottants par l'ajustement que ce systÚme permet entre les devises des pays inflationnistes et des pays non inflationnistes. Le recours aux changes flottants a fini par s'imposer à compter de et a été lors des accords de la Jamaïque en 1976. Cela a conduit à la fin du systÚme des accords de Bretton Woods et a rendu possible une forte expansion des marchés financiers et des innovations financiÚres.

Nouvelle économie classique, rupture radicale avec le keynésianisme

À la diffĂ©rence de Milton Friedman, les Ă©conomistes de la NEC refusent de s'inscrire dans le cadre mĂ©thodologique keynĂ©sien. Robert Lucas Jr, « Prix Nobel » d'Ă©conomie en 1995, Thomas Sargent, Neil Wallace et d'autres ont contestĂ© les politiques Ă©conomiques d'inspiration keynĂ©sienne, en partant de trois principes assez fortement opposĂ©s aux prĂ©ceptes dĂ©fendus par Keynes[BD 7] :

  1. les marchés sont en équilibre car les prix y jouent le rÎle qui leur est assigné par la théorie walrassienne ;
  2. les agents traitent de façon optimale une information imparfaite dont l'acquisition est coûteuse ;
  3. les agents font des anticipations rationnelles.

La théorie des cycles réels a été popularisée par des économistes tels que Finn E. Kydland et Edward C. Prescott, tous deux « Prix Nobel » d'économie en 2004. Cette approche « considÚre que les fluctuations sont générées par des chocs au niveau de la productivité, heurtant des économies dans lesquelles les marchés sont continuellement en équilibre »[BD 8]. Kydland et Prescott dans leur article de 1977 Rules Rather than Discretion ont mis l'accent sur la crédibilité des politiques économiques qui suppose que les dirigeants n'abusent pas d'expédients et donc sur la nécessité de ne pas abuser des politiques économiques keynésiennes.

Les néoclassiques critiquent également le keynésianisme par un de ses postulats implicites, celui d'une passivité des agents économiques face aux relances budgétaires. La NEC se fonde alors sur la théorie des anticipations rationnelles et la théorie de l'équivalence néo-ricardienne pour critiquer le keynésianisme hydraulique[80].

Keynes et les marxistes

Keynes Ă©tait critique envers le marxisme. À Joan Robinson qui avait publiĂ© un court livre intitulĂ© An essay on Marxian Economics, il Ă©crivit qu'il avait trouvĂ© le livre fascinant en dĂ©pit du fait « qu'il y avait quelque chose d'intrinsĂšquement ennuyeux dans une tentative de donner un sens Ă  ce qui en fait n'en a pas »[S 31]. Mais il apprĂ©ciait l'idĂ©alisme des marxistes de Cambridge tel que, par exemple, Julian Bell.

En France, une revue marxiste, la Nouvelle critique, a consacré à Keynes une série d'articles parus en mars, mai, juin, juillet, . De son cÎté, Charles Bettelheim a publié quelques articles parus dans la Revue internationale à la fin des années 1940, début des années cinquante. Pour Cros[81], la critique marxiste à cette époque est double : « Keynes a présenté une théorie qui méconnaßt les vérités scientifiques définitivement établies par Marx » ; « Keynes fait partie de cette catégorie d'auteurs particuliÚrement dangereux pour la marche du processus révolutionnaire : les réformistes ».

Dans les années 1960, le marxiste Paul Mattick critique Keynes dans son ouvrage Marx et Keynes, les limites de l'économie mixte. Mattick considÚre que la critique de l'économie politique initiée par Marx est plus efficace pour comprendre les évolutions économiques que la théorie de Keynes. Mattick reproche également à Keynes de vouloir conserver le capitalisme[82].

Critiques d'Alfred Sauvy

« Keynes le prophÚte, Keynes le sauveur, a fait beaucoup pour augmenter le chÎmage. Le concept de demande globale, admissible pour une approche trÚs grossiÚre, devient vite un contresens et un faux guide »[83].

La critique d'Alfred Sauvy est fondée sur le fait que la structure de l'emploi doit correspondre à celle de la demande escomptée des agents économiques. Or les deux structures ne sont jamais tout à fait « emboßtées ». Pousser la demande par la dépense publique, quand il y a des stocks disponibles de tout, aura un effet d'entraßnement ; mais dÚs qu'il faudra produire, on va se heurter à des rigidités (l'image du doigt de gant) qui vont provoquer du chÎmage ou de l'inflation. Du chÎmage, parce que les capitaux soustraits par les prélÚvements publics vont entraßner un manque à gagner peu visible mais bien réel tÎt ou tard ; de l'inflation, parce que l'excÚs de création monétaire se transformera en tensions sur l'emploi dans certains compartiments de l'économie. En un mot, l'ajustement entre la « population demandée » et la « population effective » n'est jamais réalisé par les moyens proposés par Keynes. Au contraire il produit « le monstrueux accouplement du chÎmage et de l'inflation ».

ƒuvres

Keynes a Ă©crit de nombreux livres et articles. Aussi est-il intĂ©ressant de prĂ©senter Ă  la fois une sĂ©lection de ses travaux et une liste complĂšte. Notons que Donald Moggridge a Ă©ditĂ© les Ɠuvres complĂštes de Keynes disponibles dans certaines bibliothĂšques universitaires. Sa personne et son Ɠuvre ont fait l'objet de nombreux travaux. Les principaux articles et Ă©tudes consacrĂ©s Ă  Keynes de 1936 Ă  1981 ont Ă©tĂ© regroupĂ©s dans un recueil comprenant 150 contributions[84].

Quelques citations puisées dans "La théorie générale" de John Maynard Keynes

  • « Nous pouvons dire que la courbe de l'efficacitĂ© marginale du capital gouverne les conditions auxquelles on demande des fonds Ă  placer pour de nouveaux investissements et que le taux de l'intĂ©rĂȘt gouverne les conditions auxquelles ces fonds sont offerts Ă  chaque moment. Pour complĂ©ter notre thĂ©orie, il nous faut donc savoir quels sont les facteurs qui dĂ©terminent le taux de l'intĂ©rĂȘt » (Keynes, ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie, livre XIII).
  • « Nous pouvons admettre, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, que la courbe de la prĂ©fĂ©rence pour la liquiditĂ© unissant la quantitĂ© de monnaie au taux de l'intĂ©rĂȘt est une ligne rĂ©guliĂšre le long de laquelle le taux de l'intĂ©rĂȘt flĂ©chit Ă  mesure que la quantitĂ© de monnaie augmente » (ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie, livre XIIII).
  • « Il est certain que le non spĂ©cialiste - banquier, fonctionnaire, homme public - nourri de la thĂ©orie traditionnelle, autant que l'Ă©conomiste consommĂ©, vivent dans l'idĂ©e que, chaque fois qu'un individu accomplit un acte d'Ă©pargne, il fait une chose qui abaisse automatiquement le taux de l'intĂ©rĂȘt, que cette baisse stimule automatiquement la crĂ©ation du capital, que le taux de l'intĂ©rĂȘt baisse autant qu'il faut pour que la production additionnelle de capital soit Ă©gale Ă  l'accroissement de l'Ă©pargne et qu'en outre il s'agit lĂ  d'un phĂ©nomĂšne auto-rĂ©gulateur qui assure l'Ă©galitĂ© des deux facteurs sans qu'il soit besoin d'intervention spĂ©ciale ou de soins maternels de la part de l'autoritĂ© monĂ©taire. De mĂȘme, - et cette idĂ©e est encore plus rĂ©pandue, mĂȘme aujourd'hui - tout acte supplĂ©mentaire d'investissement ferait nĂ©cessairement monter le taux de l'intĂ©rĂȘt s'il n'Ă©tait compensĂ© par une variation de la disposition Ă  Ă©pargner » (Keynes, ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie, livre XIV).
  • « Un grave dĂ©faut de la ThĂ©orie Quantitative lorsqu'on l'applique aux faits, c'est qu'elle ne distingue pas dans les variations des prix celles qui proviennent des variations de la production et celles qui proviennent des variations de l'unitĂ© de salaire 2. Peut-ĂȘtre cette omission peut-elle s'expliquer par la double hypothĂšse qu'il n'y a jamais de propension Ă  thĂ©sauriser et qu'il y a toujours plein emploi. Dans ce cas Q est constant et M2 est nul ; il s'ensuit que, si on peut aussi considĂ©rer V comme constant, l'unitĂ© de salaire et le niveau des prix sont l'un et l'autre directement proportionnels Ă  la quantitĂ© de monnaie » (Keynes, ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie, livre XV).
  • « Étant donnĂ© la psychologie du public, le montant de la croissance et de l’emploi dĂ©pendent de l’investissement (
) mais ce sont les facteurs qui dĂ©terminent ce niveau d’investissement, qui subissent l’influence de nos opinions quant Ă  cet avenir dont nous avons une connaissance si limitĂ©e »

Bibliographie

Sources

Livres Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
Livres de Keynes cités
  • John Maynard Keynes, ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale de l'emploi, de l'intĂ©rĂȘt et de la monnaie, Paris, Payot, (1re Ă©d. 1936), 493 p. (ISBN 978-2-228-91703-2)
  • John Maynard Keynes, La pauvretĂ© dans l'abondance, Paris, Gallimard, , 290 p. (ISBN 978-2-07-042244-9)
    Cet ouvrage préfacé par Jean-Paul Fitoussi et Axel Leijonhufvud reproduit un certain nombre d'articles de Keynes dont « Suis-je un libéral » et « La fin du laissez-faire ».
Articles et travaux universitaires
  • (en) Barry Eichengreen, « Keynes and Protection », The Journal of Economic History, vol. XLIV, no 2,‎
  • Olivier Favereau, « L'incertain dans la « rĂ©volution keynĂ©sienne » : l'hypothĂšse Wittgenstein », Économie et sociĂ©tĂ©, no 3,‎ , p. 29-72
  • Claude MĂ©nard, « Le KeynĂ©sianisme : naissance d'une illusion », Économie et sociĂ©tĂ©, no 3,‎
  • (en) Don Patinkin, « Keynes, John Maynard (1883-1943) », The New Palgrave Dictionary of Economics, vol. 3,‎
  • (en) Raymond Mikesell, The Bretton Woods debates: a memoir, Princeton, International Finance Section, Dept. of Economics, Princeton University, , 68 p., poche (ISBN 978-0-88165-099-0, LCCN 94008984), Essays in International Finance nÂș192
  • (en) Malcolm Rutherford (dir.) et Craufurd Goodwin, The economic mind in America: essays in the history of American economics, New York, Routledge, , 1re Ă©d., 333 p., reliĂ© (ISBN 978-0-415-13355-5, LCCN 97029576), « Vision accomplished : Harold Moulton and Leo Pasvolsky of the Brookings Institution as Champions of a New World Order »
  • Gilles Dostaler, « Keynes et la politique », UniversitĂ© du QuĂ©bec Ă  MontrĂ©al (document de travail),‎ (lire en ligne)
  • (en) Gregory Mankiw, « The Macroeconomist as Scientist and Engineer », Journal of Economics Perspectives, vol. 20, no 4,‎
  • Michel De Vroey et Pierre Malgrange, « ThĂ©orie et modĂ©lisation macro-Ă©conomiques », Revue française d'Ă©conomie, vol. XXXI,‎
  • (en) Sylvie Rivot, « Information and expectations in policy-making: Friedman’s changing approaches to macroeconomic dynamics », Revue d'Ă©conomie politique,‎ , p. 531 - 556 (lire en ligne)
  • (en) Gregory Mankiw, « New Keynesian Economics », The Concise Encyclopedia of Economics,‎ (lire en ligne)
  • Joseph Stiglitz, Carl Walsh, Florence Mayer et Jean-Dominique Lafay (trad. Florence Mayer), Principes d'Ă©conomie moderne, Bruxelles, De Boeck, , 2e Ă©d., 1008 p. (ISBN 978-2-8041-4474-6, OCLC 62282993)
Articles de vulgarisation
  • (fr) Denis Clerc, 2000, « Deux Keynes pour le prix d'une thĂ©orie » Alternatives Ă©conomiques de mars
  • (fr) Denis Clerc, 1999, « Nouveaux keynĂ©siens, les chantres du salaire d'efficience », Alternatives Ă©conomiques, no 168, .
  • (fr) Denis Clerc, 2007, « Les nouveaux keynĂ©siens », Alternatives Ă©conomiques Pratique, no 31, .
  • (fr) Pascal Combemale, « Keynes et les keynĂ©siens », Cahiers français no 345, .

Autres ouvrages

  • Daniel Boorstin (trad. Jacques Bacalu, JĂ©rĂŽme Bodin & BĂ©atrice Vierne), Les dĂ©couvreurs [« The Discoverers »], Robert Laffont, coll. « Bouquins », (BNF 36628969), p. 668-672
  • (en) Robert Lekachman, The age of Keynes, New York, Random House, (BNF 37503734)
  • (en) Roy Forbes Harrod, The life of John Maynard Keynes, London, Macmillan, (BNF 37561143)

Sites web utilisés

Voir aussi

Articles connexes

Bibliographie

Liens externes

Notes et références

Notes

  1. Bernard Gazier, Les concepts centraux de la Théorie Générale (Chapitre III) et Keynes et le keynésianisme (Chapitre IV) in John Maynard Keynes, PUF, Que Sais-Je ?, 2009
  2. « For Keynes was, for want of a better word, a "neoliberal", perhaps the earliest. By his own admission, Keynes lay at the "liberal socialist" end of the broad spectrum of political and social thought that runs to Ludwig von Mises, Hayek and successors such as Milton Friedman at the other » Moggridge, 1976, p. 42.
  3. Estewell, 1987, p. 47.
  4. John Maynard Keynes est nĂ©, la mĂȘme annĂ©e que Joseph Schumpeter, dans un milieu bourgeois victorien caractĂ©risĂ© par le sens des affaires, le goĂ»t des belles choses, l'intellectualisme et l'Ă©lĂ©vation morale .
  5. Sur la question de savoir si Keynes Ă©tait ou non objecteur de conscience voir Dostaler, 2005, p. 246-250.
  6. Il n'est pas certain que Keynes ait eu une vision grandiose de la France en général et, de ses économistes en particulier.
  7. « Comme Keynes s'Ă©tait montrĂ© inamical envers la France dans The Economic Consequences of the Peace
 aucun Ă©conomiste français ne s'intĂ©ressa Ă  son Ɠuvre jusqu'Ă  ce que les longues heures de l'occupation allemande leur en laissent le loisir » (Ă©crit l'auteur de cette remarque un peu cinglante en note de bas de page bien que malgrĂ© tout une traduction de la ThĂ©orie GĂ©nĂ©rale Ă©tait prĂ©vue en 1938 mais fut retardĂ©e par la guerre) in Charles Kindleberger, 1982 La Grande Crise Mondiale, 1929-1939, economica p. 261
  8. En fait Churchill n’était guĂšre convaincu et a cĂ©dĂ© Ă  l’opinion dominante ce qu’il regrettera plus tard. Churchill n’était pas Ă  l’aise avec l’économie.
  9. Il mettra un peu de temps à réintégrer le Trésor. Avec d'autres personnes dont William Beveridge ayant eu un rÎle durant la PremiÚre Guerre mondiale qui voulaient faire plus pour leur pays, il forme un groupe les Old Dogs.
  10. Sur ce point et sur le manque de réelle implication de Keynes dans la politique sociale on se reportera à (Skidelsky, 2003, p. 137).
  11. Cette controverse a eu lieu à l'occasion d'une interview de Staline par Wells parue dans the New Statesman. Pour plus de détails voir Skidelsky, 2003, p. 516.
  12. Voir introduction de Van De Velde Ă  l'article La fin du laissez-faire in Keynes, 2002, p. 55.
  13. son Ɠuvre sera approfondie par l'Ă©cole de la synthĂšse nĂ©o-classique qui doit beaucoup Ă  Harvard et au MIT. Alvin Hansen, professeur Ă  Harvard, plaide dans son livre de 1947 nommĂ© Economic Policy and Full Employment, pour la reconstruction d’une Ă©conomie de marchĂ© dotĂ©e de nouvelles institutions incluant une stabilisation des fluctuations Ă©conomiques par la gestion de la demande globale(Beaud et Dostaler, 1996, p. 89).
  14. Pour le professeur Goodwin, « In fact, the essential Keynesian policy message was delivred to a large Harvard audience in the Godkin lectures of May 1934 by Walter Lippmann published as a book entitled The Method of Freedon (1935) » Goodwin C.D. (1995), "The Promise of expertise: Walter Lippmann and policy sciences", Policy Sciences, 28, Kluwer Academic Publishers, Netherlands, p. 336.
  15. « Here is an attempt to use what we have Learnt from modern experience and modern analysis, not to defeat, but to implement the wisdom of Adam Smith » (CW, n)27, p. 445).
  16. « There is no reason to suppose that there is "an invisible" an automatic control in the economic system which ensures of itself that the amount of active investment shall be continously of the right proportion » Collected Writings XXI, p. 386.
  17. « There are in these matters deep undercurrents at work, natural forces, one can call them, or even the invisible hand, which are operating towards equilibrium » The Balance of Payment of the United States de 1946, Collected Writings tome 27, p. 445.
  18. Ă  Bretton Woods, il se battra pour qu'ils soient deux.
  19. Voir Markwell, 2006, p. 19, notamment la critique de la « naïveté » de Keynes à cet égard par un marxiste comme John Strachey.
  20. Adolf Berle ministre assistant des affaires Ă©trangĂšres qui a reçu des confidences sur les rĂ©seaux d'espions de l'URSS aux États-Unis a obtenu de Cordell Hull que le ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres soit prĂ©sent aux nĂ©gociations(Skidelsky, 2000, p. 246). Aussi des membres de ce ministĂšre dont parfois Berle, assisteront aux nĂ©gociations. Ce ministĂšre sera moteur quand il s'agira de faire ratifier le projet par l'ensemble des pays. Si le public a surtout retenu les noms de White et de Keynes, c'est que ce sont eux qui ont rĂ©digĂ© les projets et que d'une certaine façon leur opposition a frappĂ© les esprits. Mais, il est possible de noter que les idĂ©es avancĂ©es dans les deux plans Ă©taient des lieux communs dans les milieux spĂ©cialisĂ©s, et que les nĂ©gociations Ă  de rares apartĂ©s prĂšs se sont dĂ©roulĂ©es lors de sĂ©ances de travail entre dĂ©lĂ©gations comportant le plus souvent des prĂ©sidents des sĂ©ances, il ne s'agit donc pas d'une controverse entre deux personnes sans experts tiers capables de saisir exactement les problĂšmes et d'en rĂ©fĂ©rer Ă  leurs ministres voir au prĂ©sident.
  21. Skidelsky(2000, p. 336). C'est plutÎt un understatement. Keynes a joué, d'une certaine façon, le rÎle que n'ont pas réellement tenu les politiques de son pays.
  22. Voir livre de Heller Nouvelles Perspectives de la politique Ă©conomique Paris Calman-LĂ©vy, 1968. Citation extraite de Beaud et Dostaler, 1996, p. 93.
  23. Pour dĂ©signer l'opposition entre les keynĂ©siens et les libĂ©raux classiques, aux États-Unis, on utilise usuellement l'expression Salt Water (sous-entendu les universitĂ©s prĂšs de la mer) versus Fresh Water .
  24. On distingue parfois les fondamentalistes, les sraffiens et les kaleckiens.
  25. Article de GĂ©rard Moatti, L'Ă©conomiste et le « facteur psy » Les Échos du . Dans cet article l'auteur fait un compte-rendu du livre d'Akerlof et de Schiller.
  26. « You admit here and there that it is a question of knowing where to draw the line. You agree that the line has to be drawn somewhere, and that the logical extreme is not possible. But you give us no guidance whatever as to where to draw it », citĂ© par Bruce Caldwell, 2004, Hayek’s Challenge: an Intellectual Biography of F.A Hayek University of Chicago Press, p. 289

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