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Social-libéralisme

Le social-libĂ©ralisme ou nouveau libĂ©ralisme (son nom d'origine) dit Ă©galement libĂ©ralisme social[1], haut libĂ©ralisme, libĂ©ralisme radical (radical liberalism), libĂ©ralisme moderne (modern liberalism), ou souvent en anglais d'AmĂ©rique du Nord, liberalism[N 1] est un courant du libĂ©ralisme qui, Ă  la suite de John Stuart Mill, met au centre de sa pensĂ©e le dĂ©veloppement tant intĂ©rieur que matĂ©riel des ĂȘtres humains pensĂ©s dans leur interaction sociale. Dans cette optique, il a Ă©tĂ© un des promoteurs de la notion de justice sociale. En effet, pour lui la libertĂ© n'est pas tant absence de contrainte comme dans le libĂ©ralisme classique que pouvoir d'agir, capabilitĂ©s.

Leonard Trelawny Hobhouse, un des concepteurs du social-libéralisme, au travers notamment de son livre Liberalism paru en 1911.

Sur le plan politique, son Ă©thique s'oppose Ă  l'autoritarisme et cherche Ă  impliquer les ĂȘtres humains dans le processus dĂ©cisionnel d'oĂč l'accent mis sur la dĂ©mocratie. Sur le plan Ă©conomique et social, il promeut des institutions cherchant Ă  concilier libertĂ© et Ă©galitĂ© Ă  travers notamment la mise en place de rĂ©gulations ayant pour but d'Ă©tablir une concurrence Ă©quilibrĂ©e et des politiques de redistribution visant Ă  accroitre les capabilitĂ©s des individus. Son Ă©pistĂ©mologie l'amĂšne Ă  traiter des problĂšmes Ă©conomiques et sociaux en partant de l'Ă©tude des faits mĂȘme s'ils sont dĂ©plaisants (notion de hard-facts). Cela mĂšne Ă  ĂȘtre plus inductifs, Ă  partir plus de l'analyse des donnĂ©es que les Ă©conomistes libĂ©raux classiques qui raisonnaient de façon plus dĂ©ductive.

Il se distingue Ă©galement sur nombre d'autres points du libĂ©ralisme classique, l'autre grand courant du libĂ©ralisme, et de fortes tensions entre eux sont perceptibles[2]. Aux États-Unis, le social-libĂ©ralisme est gĂ©nĂ©ralement classĂ© Ă  gauche et constitue le courant le plus important du libĂ©ralisme. En Europe, oĂč son influence est plus modeste, il est parfois prĂ©sent dans les branches qualifiĂ©es de centristes de partis politiques non extrĂ©mistes[3]. Le social-libĂ©ralisme commence Ă  se constituer au milieu du XIXe siĂšcle. Sur le plan politique et social, il est alors trĂšs liĂ© Ă  l'universitĂ© d'Oxford et Ă©merge sous le nom de Nouveau LibĂ©ralisme. Sur le plan Ă©conomique, il est plutĂŽt influencĂ© par des chercheurs de l'universitĂ© de Cambridge. Au niveau international, avec des figures telles que Woodrow Wilson, Norman Angell et David Mitrany, il a fortement contribuĂ© Ă  l'Ă©tablissement des institutions internationales de rĂ©gulation, tant sur le plan politique (SociĂ©tĂ© des Nations et Organisation des Nations unies) qu'Ă©conomique, comme en tĂ©moigne le rĂŽle de John Maynard Keynes dans l'Ă©tablissement du Fonds monĂ©taire international et de la Banque mondiale.

Le social-libĂ©ralisme en tant qu'idĂ©ologie au sens de Michael Freeden (c'est-Ă -dire en tant que favorisant certaines actions) a eu une influence notable sur la vie politique en France Ă  travers le solidarisme, et aux États-Unis Ă  travers le programme Nouvelle libertĂ© (New Freedom) de Woodrow Wilson. Toutefois, cette idĂ©ologie n'est dominante qu'aprĂšs la Seconde Guerre mondiale. Elle sera trĂšs fortement contestĂ©e Ă  la fin des Trente Glorieuses et perd l'essentiel de son influence au profit notamment d'autres courants libĂ©raux. Il lui est notamment reprochĂ© de ne pas assez impliquer les ĂȘtres humains dans le processus dĂ©cisionnel et d'avoir cĂ©dĂ© Ă  la tentation de l'expertise, particuliĂšrement forte en Ă©conomie.

Si le social-libĂ©ralisme perd alors son influence politique, il connaĂźt parallĂšlement un renouveau intellectuel et, sous l'influence notamment de John Rawls, il opĂšre un retour vers un plus grand respect des citoyens, en mĂȘme temps qu'il esquisse une critique de son « Ă©conomisme ». Par ailleurs, il dĂ©veloppe une rĂ©flexion liĂ©e aux moyens de rĂ©pondre aux nouveaux dĂ©fis qui se posent aux sociĂ©tĂ©s du XXIe siĂšcle : la justice sociale avec deux approches majeures pour partie concurrentes et pour partie complĂ©mentaires, celle de John Rawls, trĂšs institutionnelle, et celle axĂ©e sur les capabilitĂ©s (Amartya Sen et Martha Nussbaum) : les droits civiques, le multiculturalisme, les politiques de l'Ă©thique de la sollicitude, etc.

Dans le vocabulaire politique contemporain, le social-libĂ©ralisme est frĂ©quemment amalgamĂ© avec ce que l'on appelait auparavant le socialisme libĂ©ral. Cependant, bien que le concept de socialisme libĂ©ral apparaisse chez certains auteurs du social-libĂ©ralisme, ce courant d'idĂ©es ne se confond pas entiĂšrement avec le terme, qui a pu dĂ©signer historiquement des tendances trĂšs variĂ©es ; l'Ă©cole de pensĂ©e ayant originellement portĂ© le nom de social-libĂ©ralisme ne se confond pas non plus avec un socialisme converti aux vertus du libĂ©ralisme. La diffĂ©rence majeure entre le social-libĂ©ralisme au sens premier du terme et les autres courants ayant employĂ© le concept de « socialisme libĂ©ral » tient Ă  ce que le « nouveau libĂ©ralisme » est le seul grand courant de pensĂ©e libĂ©ral Ă  s'ĂȘtre ouvert Ă  certaines idĂ©es du socialisme ; Ă  l'inverse, la majoritĂ© des autres thĂ©oriciens du socialisme libĂ©ral sont principalement des socialistes ayant adoptĂ© certains thĂšmes du libĂ©ralisme, et se dĂ©finissent d'abord et avant tout comme « socialistes », ou « rĂ©publicains », mais rarement en premier lieu comme « libĂ©raux »[4].

De maniĂšre plus courante, l'expression social-libĂ©ralisme est employĂ©e de nos jours pour dĂ©signer — parfois nĂ©gativement — un centre gauche (socialiste ou social-dĂ©mocrate) converti aux valeurs du social-libĂ©ralisme Ă©conomique, ou plus largement Ă  l'Ă©conomie de marchĂ©. C'est notamment le cas du blairisme, qui se rĂ©clame explicitement de l'Ă©cole de pensĂ©e sociale-libĂ©rale.

Contextes et courants fondateurs

Le contexte

John Stuart Mill (1806-1873), un des précurseurs du social-libéralisme. C'est l'un des premiers à passer de la notion d'individu à celle d'individualité.

Le contexte politique

Au dĂ©but du XIXe siĂšcle, le libĂ©ralisme est la force politique et intellectuelle dominante en Europe[5]. En Angleterre, le Parti libĂ©ral naĂźt en 1839 de la rĂ©union de l'ancien parti Whigs et des radicaux, disciples de Jeremy Bentham et de l'utilitarisme. Il est l'un des deux grands partis anglais, avec les Tories, jusqu'en 1922. Sociologiquement il est trĂšs marquĂ© par la petite bourgeoisie industrieuse radicale. Sous son influence, Richard Cobden et l'École de Manchester finissent par obtenir l'abrogation des Corn Laws le et la conversion de l'Angleterre au libre-Ă©change. Si, aux États-Unis, un consensus libĂ©ral s'Ă©tablit aprĂšs la guerre de SĂ©cession[6], sur le continent europĂ©en, le libĂ©ralisme reflue tant en France qu'en Allemagne aprĂšs les rĂ©volutions de 1848. Le philosophe et Ă©conomiste John Stuart Mill, tenant de l'Ă©cole classique, s'Ă©loigne quant Ă  lui des stricts dogmes du libĂ©ralisme Ă©conomique classique : son intĂ©rĂȘt pour le saint-simonisme[7], dont l'idĂ©e de l'Ă©galitĂ© des sexes et la critique des « doctrines communes du libĂ©ralisme » lui semblent « regorger de vĂ©ritĂ©s premiĂšres », et plus gĂ©nĂ©ralement pour les idĂ©es socialistes, l'amĂšnent Ă  thĂ©oriser un nouvel État social qui permettrait d'unir la plus grande libertĂ© d'action individuelle avec « une propriĂ©tĂ© commune des matiĂšres premiĂšres du globe » et « une participation Ă©gale de tous aux profits de l'association du travail ». Les travaux de Mills, marquĂ© favorablement par la rĂ©volution française de fĂ©vrier 1848, tĂ©moignent de la constance de son intĂ©rĂȘt pour le socialisme, alors pourtant la doctrine ennemie du libĂ©ralisme[8].

Sur le plan politique, peu Ă  peu, sous la pression des disciples libĂ©raux de Bentham et de l'utilitarisme (appelĂ© aussi par Élie HalĂ©vy le radicalisme philosophique), le suffrage universel gagne du terrain, ce qui ne va pas sans poser de nouveaux problĂšmes. En Angleterre, les libĂ©raux qui reprĂ©sentaient l'aile gauche mais qui, sociologiquement, appartenaient Ă  la bourgeoisie, voient leur influence diminuer avec l'arrivĂ©e du suffrage universel pour les hommes et la constitution d'un prolĂ©tariat salariĂ©. Leur position est d'autant plus prĂ©caire que, parallĂšlement, Ă©merge Ă©galement une idĂ©ologie concurrente, le socialisme. Tout cela entraĂźne, tant chez John Stuart Mill que chez Alexis de Tocqueville, la peur d'une « tyrannie de la majoritĂ© »[9].

MalgrĂ© tout, les nouveaux libĂ©raux qui vont constituer le social-libĂ©ralisme vont opter, Ă  la suite de Bentham et du radicalisme philosophique, pour la dĂ©mocratie. Mais ils vont mettre l'accent sur deux points : la mise en place de systĂšmes d'Ă©ducation afin que le peuple se comporte le plus rationnellement possible et, non sans lien avec ce qui prĂ©cĂšde, ils vont donner une place importante aux experts. Catherine Audard note[10] que la dĂ©mocratie n'est plus conçue « comme le pouvoir du peuple, mais comme le rĂ©gime qui met le pouvoir et le savoir au service du peuple et de son bien-ĂȘtre ».

Le contexte Ă©conomique et social

Sur le plan Ă©conomique, de 1870 Ă  1920, la seconde rĂ©volution industrielle entraĂźne la constitution de trĂšs grandes entreprises qui n'entrent plus dans le cadre de la concurrence pure et parfaite[N 2]. Cela amĂšne les Ă©conomistes et les juristes de cette mouvance Ă  Ă©tudier comment rĂ©guler cette concurrence « faussĂ©e ». John Atkinson Hobson Ă©tudie les rentes de monopole, tandis qu'aux États-Unis les Ă©conomistes et les juristes, tel Louis Brandeis, introduisent les premiĂšres lĂ©gislations visant Ă  rĂ©guler la concurrence[11].

Au niveau international, le Royaume-Uni, qui a Ă©tĂ© la puissance dominante tant politiquement qu'Ă©conomiquement[12] au XIXe siĂšcle, est de plus en plus sur la dĂ©fensive au point de vue Ă©conomique face Ă  la montĂ©e en puissance des nouveaux pays industriels que sont alors l'Allemagne, les États-Unis et le Japon[13], ce qui fait surgir une tentation protectionniste se traduisant par la tentation de se replier sur l'Empire. Les deux principaux concepteurs du nouveau libĂ©ralisme, Leonard Trelawny Hobhouse et John Atkinson Hobson, sont des militants farouches de l'anti-impĂ©rialisme et du libre-Ă©change pour des raisons peut-ĂȘtre plus morales et politiques qu'Ă©conomiques et, pour eux, ces deux points revĂȘtent une importance au moins aussi grande que la question sociale.

De façon plus gĂ©nĂ©rale Ă  la fin du XIXe siĂšcle pour Catherine Audard « les valeurs du libĂ©ralisme Ă©thique et politique vont [...] entrer en conflit avec les effets du capitalisme »[13] et une question lancinante hante les sociaux libĂ©raux que Hobhouse[14] dans Liberalism, publiĂ© en 1911 formule ainsi : « Le libĂ©ralisme est-il seulement un principe destructif, un instrument de contestation ou est-il possible qu'il soit Ă©galement constructif, qu'il puisse en quelque sorte instituer une sociĂ©tĂ© libĂ©rale ? ». L'idĂ©ologie sociale-libĂ©rale sera lente Ă  apporter une rĂ©ponse Ă  cette question. En 1937, 26 ans aprĂšs Hobhouse, Walter Lippmann dans CitĂ© libre se pose exactement la mĂȘme question. En fait, mĂȘme si le social-libĂ©ralisme marque les lois sociales instaurĂ©es dĂšs l'avant-PremiĂšre Guerre mondiale tant en France qu'en Angleterre[15], il ne sera rĂ©ellement dominant que de la Seconde Guerre mondiale Ă  la fin des annĂ©es soixante-dix[16].

Le nouveau libéralisme et Oxford

Thomas Hill Green est un philosophe formĂ© Ă  Oxford qui a trĂšs fortement influencĂ© le social-libĂ©ralisme, notamment dans ce qui en constitue le cƓur : l'Ă©thique, les interactions entre l'individu et la sociĂ©tĂ©, la notion de bien commun, la mĂ©fiance envers la libertĂ© des contrats quand il y a un dĂ©sĂ©quilibre manifeste entre les parties contractantes.

Le nouveau libĂ©ralisme se construit entre 1886 et la guerre de 1914-1918, et va inspirer les grandes rĂ©formes sociales anglaises des annĂ©es 1905–1914[17]. Il Ă©merge au moment oĂč le Parti libĂ©ral anglais est doublement divisĂ© : entre impĂ©rialistes et anti-impĂ©rialistes d'une part et entre partisans et opposants aux rĂ©formes sociales d'autre part. Pour Michael Freeden, la fin du Parti libĂ©ral ne peut pas ĂȘtre attribuĂ©e Ă  la faiblesse intellectuelle du nouveau libĂ©ralisme. Au contraire, avec le recul, au niveau intellectuel c'est lui qui a gagnĂ© haut la main sur les idĂ©ologies concurrentes[17]. Le dĂ©clin et la fin du Parti libĂ©ral a permis que le social-libĂ©ralisme soit un mouvement d'idĂ©es, pas l'idĂ©ologie officielle d'un parti[18].

Le nouveau libĂ©ralisme (New Liberalism) n'a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ© que tardivement, vers la fin des annĂ©es 1970. Un des obstacles Ă  cette Ă©tude a Ă©tĂ© le manque d'un ou deux grands auteurs et, pour les historiens, l'obligation d'Ă©tudier un mouvement dans lequel la pensĂ©e s'est Ă©laborĂ©e de façon relativement collective. Freeden, un des historiens qui a travaillĂ© sur ce sujet, Ă©crit Ă  ce propos : « l'obsession non justifiĂ©e envers les « Grands Hommes » peut, dans le domaine de la pensĂ©e politique, obscurcir la possibilitĂ© de retracer les cheminements idĂ©ologiques Ă  l'intĂ©rieur d'un groupe d'intellectuels capables de former l'opinion et qui collectivement ont repensĂ© les problĂšmes de façon terre-Ă -terre et concrĂšte plutĂŽt que philosophique et abstraite[17]. » MalgrĂ© tout, selon lui, deux points peuvent ĂȘtre soulignĂ©s. Tout d'abord, le nouveau libĂ©ralisme est profondĂ©ment liĂ© Ă  l'universitĂ© d'Oxford. Deux de ses grands prĂ©curseurs, Thomas Hill Green et Arnold Toynbee, ont Ă©tĂ© formĂ©s Ă  Oxford, oĂč ils ont Ă©galement enseignĂ©. Par ailleurs, les plus connus des fondateurs du nouveau libĂ©ralisme, Leonard Trelawny Hobhouse, John Atkinson Hobson et Herbert Samuel, ont eux aussi faits leurs Ă©tudes Ă  Oxford. Second point notable, leurs principaux instruments d'influence et de crĂ©ation ont Ă©tĂ© la presse, les revues et les cercles de rĂ©flexion, tels que le Rainbow Circle, les sociĂ©tĂ©s Ă©thiques et les groupes opĂ©rant en marge du parti libĂ©ral ou encore des mouvements sociaux comme le Settlement movement[19].

Herbert Samuel est l'un de ceux qui ont forgé l'expression « nouveau libéralisme ».

Selon Hobson, deux revues ont jouĂ© un rĂŽle important. D'abord de 1896 Ă  1898, la Progressive Review est un vecteur important pour le mouvement naissant. L'expression de « Nouveau libĂ©ralisme » y a Ă©tĂ© forgĂ©e notamment par Herbert Samuel qui trouve qu'elle dĂ©finit correctement le but de la revue[20]. Pour Hobson, « Ce « Nouveau » libĂ©ralisme diffĂ©rait de l'ancien en ce qu'il envisageait plus clairement le besoin d'importantes rĂ©formes Ă©conomiques, dans le but de donner une signification positive Ă  l'« Ă©galitĂ© » qui figure dans la triade dĂ©mocratique de « libertĂ© Ă©galitĂ© et fraternitĂ© » »[20] - [N 3]. « Mais bien que « les citoyens comme un corps » doivent utiliser l'État comme le principal instrument politique pour la promotion du « bien social », la ligne Ă©ditoriale de la revue Ă©tait trĂšs sensible des dangers d'un État puissant, pris comme un instrument d'absolu contrĂŽle et dĂ©bouchant sur la « raison d'État » comme un principe de politique au-dessus des lois ». S'ils ont Ă©tĂ© sensibles Ă  l'idĂ©e de lois sociales allemandes, politiquement, plus on se rapproche de la PremiĂšre Guerre mondiale et plus ils se mĂ©fient de la tradition Ă©tatiste allemande[N 4] dans laquelle ils voient une rĂ©surgence des thĂšses de Machiavel[21]. Par ailleurs, cette revue est sensible au fait que le progrĂšs n'est alors pas seulement politico-Ă©conomique mais Ă©galement culturel[22]. Une autre revue importante est l'hebdomadaire Nation paru de 1906 Ă  1920. Selon Hobson, les Ă©diteurs H. W. Massigham et Richard Cross « donnĂšrent Ă  nos Ă©crits (les siens et ceux de L. T. Hobhouse, H. W. Nevinson, F. W. Hirst, C. F. G. Masterman, J. L. Hammond et W. D. Morrison) un certain degrĂ© de consistance qui fit que la Nation eut une rĂ©elle influence sur la nouvelle tendance du libĂ©ralisme »[23]. Fin 1922, John Maynard Keynes rachĂšte la revue et lui donne un ton moins oxfordien et plus cambridgien[24].

Blason de l'université d'Oxford dont sont issus les fondateurs du nouveau libéralisme.

Les sociaux-libĂ©raux sont parvenus Ă  bĂątir une idĂ©ologie libĂ©rale cohĂ©rente couvrant l'ensemble de la condition humaine et qui transforme, sur certains points significatifs, le libĂ©ralisme classique. Tout d'abord, au cƓur du nouveau libĂ©ralisme, il y a, comme Élie HalĂ©vy l'a notĂ©, une influence de l'Ă©vangĂ©lisme ou peut-ĂȘtre plutĂŽt d'une laĂŻcisation de l'Ă©vangĂ©lisme alors Ă  la mode durant leur scolaritĂ© Ă  l'universitĂ© d'Oxford (sous l'influence du Balliol College de Benjamin Jowett), jointe Ă  des Ă©lĂ©ments de l'Ă©thique positiviste[25]. De Thomas Hill Green d'Oxford, ils reprennent la conception organique de la sociĂ©tĂ©. Du darwinisme, fort en vogue Ă  cette Ă©poque, ils retiennent l'idĂ©e d'Ă©volution, d'adaptation Ă  l'environnement, ce qui les amĂšnent Ă  rejeter le cĂŽtĂ© ahistorique de l'utilitarisme tout en restant marquĂ©s par ce dernier, dont ils retiennent la notion mĂȘme d'utilitĂ© en l'Ă©largissant Ă  la sphĂšre sociale[26]. Par ailleurs, Ă  la suite de John Stuart Mill, ce qui devient central chez eux, ce n'est pas l'individu mais l'individualitĂ©, c'est-Ă -dire la personne vue dans son ensemble et dans son lien Ă  la sociĂ©tĂ©[27].

La question qui se pose alors devant la diversitĂ© des libĂ©ralismes est de savoir qui peut se dĂ©clarer libĂ©ral. Pour Michael Freeden, les nouveaux libĂ©raux sont incontestablement libĂ©raux car ils retiennent les principaux postulats du libĂ©ralisme anglais tels qu'ils ont Ă©tĂ© Ă©noncĂ©s sur la pĂ©riode qui va de John Locke Ă  la jeunesse de John Stuart Mill : « la croyance dans la raison [...] une foi dans la perfectibilitĂ© de l'homme [...] la notion de libertĂ© empirique [...] un intĂ©rĂȘt pour la sociĂ©tĂ© vue comme un tout [...] » et surtout la conception « du libĂ©ralisme comme une « foi », une « attitude mentale » une « affaire d'esprit », d'« attitude intellectuelle » et de « tempĂ©rament moral » plus que comme une croyance, une doctrine ou un programme dĂ©fini Ă  prescrire »[28]. S'ils s'en Ă©loignent, pour lui, c'est seulement sur les dĂ©bats secondaires : les droits naturels, l'idĂ©e de propriĂ©tĂ© privĂ©e comme expression de la valeur de l'homme et le laissez-faire Ă©conomique[27].

Keynes, Cambridge et le nouveau libéralisme

Blason de l'universitĂ© de Cambridge oĂč ont enseignĂ© Alfred Marshall et John Maynard Keynes.

Des Ă©tudes rĂ©centes ont insistĂ© sur la proximitĂ© de deux Ă©conomistes de l'universitĂ© de Cambridge, Alfred Marshall et John Maynard Keynes, avec le nouveau libĂ©ralisme. Pour Jean-Pierre Potier, plusieurs points rapprochent Marshall des nouveaux libĂ©raux : l'idĂ©e d'Ă©volution en Ă©conomie, un intĂ©rĂȘt pour la question sociale[29], l'importance donnĂ©e Ă  l'État et aux collectivitĂ©s locales dans la gestion des transports publics, de l'eau, du gaz et de l'Ă©lectricitĂ©[30], son appui au systĂšme d'impĂŽt progressif sur le revenu crĂ©Ă© en Angleterre en 1909 par David Lloyd George, son intĂ©rĂȘt pour un systĂšme d'assurances sociales enfin[31].

Mais John Maynard Keynes est l'Ă©conomiste de Cambridge qui marque le plus le social-libĂ©ralisme. Alors que deux des principaux fondateurs du nouveau libĂ©ralisme, Leonard Trelawny Hobhouse et John Atkinson Hobson, estiment au dĂ©but des annĂ©es 1920 que le mieux pour faire avancer leurs idĂ©es est de se rapprocher du Parti travailliste, lui au contraire, s'implique alors dans la vie du parti libĂ©ral anglais en participant aux Liberal Summer Schools destinĂ©s Ă  lui insuffler de nouvelles idĂ©es ; il reprend en 1923 la direction de The Nation, la revue des nouveaux libĂ©raux, provoquant le dĂ©part de l'ancienne Ă©quipe de rĂ©daction[32] ainsi qu'un changement Ă©ditorial. Le ton devient moins « hobsonnien Â» et plus « Cambridge Â», plus focalisĂ© sur la production et moins sur la qualitĂ© de la vie[33]. Pour Freeden, la stratĂ©gie travailliste des deux fondateurs a une forte cohĂ©rence car « Les membres du parti travailliste qui Ă©taient (sur le plan idĂ©ologique) des libĂ©raux de gauche n'avaient pas conscience ou ne voulaient pas dire leur affinitĂ© avec le libĂ©ralisme »[34]. C'est une des raisons pour lesquelles ce chercheur a tendance Ă  considĂ©rer Keynes comme un libĂ©ral plus centriste que Hobson ou Hobhouse. Michael Freeden, Catherine Audard et Gilles Dostaler insistent Ă  la fois sur la continuitĂ© entre Keynes et les nouveaux libĂ©raux (Ă©volutionnisme, refus du laissez-faire, tendance altruiste chez l'homme, lien entre organisation et raison)[35], et sur au moins trois diffĂ©rences sensibles : d'une part, un Ă©litisme qui rapproche plus John Maynard Keynes de Herbert George Wells que des nouveaux libĂ©raux qui insistent sur une Ă©thique de la participation de tous aux dĂ©cisions[36], d'autre part, un plus fort souci envers la rĂ©gulation macroĂ©conomique qu'envers la redistribution[37], enfin, une vision plus technique et moins politique de l'Ă©conomie[38].

Le libéralisme républicain en France

Portrait de LĂ©on Bourgeois paru dans L'Artiste en 1897.

« L'influence sur l'identitĂ© politique française »[39] de ce courant a Ă©tĂ© plus limitĂ©e que ne l'ont Ă©tĂ© le nouveau libĂ©ralisme anglais ou le libĂ©ralisme progressif aux États-Unis. Parmi les penseurs de la premiĂšre gĂ©nĂ©ration, peuvent ĂȘtre citĂ©s : Charles Renouvier (1815-1903), Alfred FouillĂ©e (1838-1912), LĂ©on Bourgeois (1851-1925) ou Émile Durkheim (1858-1917). Ces penseurs prĂ©sentent des points communs avec le nouveau libĂ©ralisme anglais : influence de Kant et de Hegel (Catherine Audard[40] voit chez FouillĂ©e « une analogie avec T. H. Green et sa tentative de conciliation entre l'idĂ©alisme de Kant et de Hegel » et un lien de rĂ©ciprocitĂ© entre l'individu et la sociĂ©tĂ© que Bourgeois appelle la « solidaritĂ©). Si l'on se tourne vers les Ă©conomistes, l'idĂ©e de solidaritĂ© est Ă©galement prĂ©sente chez Charles Gide et Charles Rist. Mais ce courant a aussi des liens avec d'autres champs du savoir acadĂ©mique : sur le plan sociologique notamment dans l'Ɠuvre de Durkheim et sur le plan juridique chez LĂ©on Duguit et Gaston JĂšze[41].

Si l'influence de ce courant est assez courte (elle cesse pratiquement avec le virage Ă  droite du Parti radical en 1910[42]), il a cependant profondĂ©ment marquĂ© les structures sociales bĂąties par la TroisiĂšme RĂ©publique française[43] - [44] et les rĂ©formes sociales d'avant la PremiĂšre Guerre mondiale intervenues au moment oĂč le solidarisme est la doctrine sociale du Parti radical. Si la seconde gĂ©nĂ©ration formĂ©e notamment de CĂ©lestin BouglĂ©[45] et d'Élie HalĂ©vy a peu de poids politique, elle a une certaine influence sur le plan intellectuel. La troisiĂšme gĂ©nĂ©ration, avec Robert Marjolin, un Ă©conomiste qui a Ă©tĂ© l'adjoint de Jean Monnet au Plan et qui a eu des responsabilitĂ©s dans des organisations supranationales (Organisation europĂ©enne de coopĂ©ration Ă©conomique et commissaire europĂ©en), est Ă©galement influencĂ©e par l'approche Ă©conomique dĂ©veloppĂ©e dans la lignĂ©e des travaux des nouveaux libĂ©raux et des libĂ©raux progressistes amĂ©ricains[46].

Le libĂ©ralisme progressiste aux États-Unis

Woodrow Wilson, une grande figure du social-libĂ©ralisme tant sur le plan intellectuel (il Ă©tait professeur Ă  Princeton) que politique (prĂ©sident des États-Unis de 1913 Ă  1921).

Selon Catherine Audard, « le « nouveau » libĂ©ralisme y a des racines beaucoup plus anciennes qu'en Angleterre ou en France », qui sont Ă  trouver notamment dans le mouvement abolitionniste[10]. Si la fin de la guerre de SĂ©cession voit l'instauration dans ce pays d'un consensus libĂ©ral[10], Ă  la fin du XIXe siĂšcle, une trĂšs forte opposition existe entre des juristes tels Louis Brandeis d'inspiration social-libĂ©rale et la Cour suprĂȘme des États-Unis sur la question de la concurrence et sur les lois sociales. La Cour suprĂȘme invalidant toute mesure sociale prise par les États et s'en tenant Ă  une concurrence de laissez-faire[47].

À cette Ă©poque l'idĂ©ologie social-libĂ©rale est trĂšs liĂ©e au progressisme, mĂȘme si tout progressisme n'est pas libĂ©ral comme en tĂ©moigne l'opposition en 1912 entre deux programmes progressistes : le New Freedom, programme libĂ©ral, de Woodrow Wilson et de son conseiller Louis Brandeis et le New Nationalism, plus dirigiste, de ThĂ©odore Roosevelt et d'Herbert Croly[48]. La diffĂ©rence entre les deux programmes est du mĂȘme type que celle que Leonard Trelawny Hobhouse voit entre le nouveau libĂ©ralisme et la Fabian Society : d'un cĂŽtĂ© une approche qui privilĂ©gie pour des raisons morales la participation de tous Ă  la prise de dĂ©cision et l'autre beaucoup plus basĂ©e sur la relation descendante entre dirigeants et dirigĂ©s[49]. Arthur Schlesinger note Ă  ce propos que « Croly se prĂ©occupait du moral de la nation et Brandeis de la moralitĂ© de l'individu »[50]. Woodrow Wilson est Ă©galement proche des nouveaux libĂ©raux par son refus du machiavĂ©lisme dans les relations internationales comme en tĂ©moignent ses quatorze points ainsi que sa dĂ©termination Ă  crĂ©er la SociĂ©tĂ© des Nations.

De façon générale, il existe des liens entre les deux cÎtés de l'Atlantique. Les participants à la revue New Republic qui est un temps la revue du progressisme américain[51] accueille des auteurs tant anglais qu'américains. Les frontiÚres entre les proches de Théodore Roosevelt et Woodrow Wilson ne sont pas plus imperméables que celles entre la Fabian Society et le nouveau libéralisme. Walter Lippmann, par exemple, est au départ proche d'Herbert Croly et de la Fabian Society avant de se rapprocher de Wilson et de la tendance nouveau libéraliste[52]. Il lui reste, malgré tout, un aspect proche de la Fabian Society qui apparait dans son débat sur l'opinion publique avec John Dewey, un philosophe dont la pensée, tout comme celle de William James, marque profondément le libéralisme progressiste américain[51].

Concernant le courant amĂ©ricain deux points peuvent encore ĂȘtre signalĂ©s. En 1911, la mĂȘme annĂ©e oĂč Hobhouse publie son livre Liberalism, Pound, qui partage avec Thomas Hill Green une mĂ©fiance envers la libertĂ© des contrats lorsque les rapports entre les parties sont asymĂ©triques, lance la Sociological Jurisprudence qui vise Ă  adapter la lĂ©gislation Ă  la nouvelle donne sociale et Ă©conomique de la pĂ©riode[48]. Enfin, concernant le nom (nous avons vu que plusieurs courants se disputent l'usage du mot libĂ©ralisme) il en est rĂ©sultĂ© qu'aux États-Unis le mot Liberalism Ă©quivaut Ă  social-libĂ©ralisme en français.

Grands traits du social-libéralisme classique

Le cƓur du social-libĂ©ralisme

Pour Leonard Trelawny Hobhouse, « Le cƓur du libĂ©ralisme est la comprĂ©hension que le progrĂšs n'est pas une question de combinaison mĂ©canique, mais de libĂ©ration de l'Ă©nergie spirituelle vivante. Le bon mĂ©canisme est celui qui peut apporter des canaux par lesquels cette Ă©nergie peut s'Ă©couler sans entrave, sans ĂȘtre bloquĂ©e par sa propre exubĂ©rance de sortie, vivifiant la structure sociale, accroissant et ennoblissant la vie de l'esprit »[53]. Cette conception Ă©thique, non matĂ©rialiste, qui sous-tend sa vision de l'ĂȘtre humain en tant qu'individualitĂ©, jointe avec une approche qui insiste sur l'interaction entre l'individualitĂ© et la sociĂ©tĂ©, constitue le cƓur du social-libĂ©ralisme. C'est cela qui le distingue Ă  la fois du socialisme, notamment du socialisme de la Fabian Society et d'autres types de progressismes. On trouve cette attitude non seulement chez Hobhouse, mais Ă©galement aux États-Unis chez Louis Brandeis et, en France, peut-ĂȘtre de façon plus attĂ©nuĂ©e, chez Alfred FouillĂ©e[54].

L'Ă©thique

Pour Herbert Samuel le « tronc de l'arbre du libĂ©ralisme [..est...] enracinĂ© dans le sol de l'Ă©thique »[26]. Cela le conduit Ă  penser l'ĂȘtre humain dans toutes ses dimensions et Ă  ne pas se limiter Ă  la dimension extĂ©rieure et matĂ©rielle mais Ă  aborder aussi la dimension intĂ©rieure, Ă©thique et spirituelle. C'est cette volontĂ© de tenir compte de la dimension intĂ©rieure, notamment dans les relations de pouvoir, qui distingue le social-libĂ©ralisme des autres progressismes, par exemple celui de la Fabian Society. Sur le plan politique cela entraĂźne, comme le souligne Hobhouse, ses grands hommes tels William Ewart Gladstone ou plus tard Woodrow Wilson Ă  adopter des attitudes morales et Ă  rĂ©cuser la raison d'État affranchie de la morale ou de l'Ă©thique[55].

La vérité

« Vérité », le blason de l'université Harvard. De nombreux sociaux-libéraux y ont été formés ou y ont été enseignants : Franklin Delano Roosevelt, Walter Lippmann, John Rawls et Amartya Sen.

La notion de « vĂ©ritĂ© » est profondĂ©ment ancrĂ©e dans l'Ă©thique du social-libĂ©ralisme qui, sur ce point, suit John Stuart Mill qui en faisait la fin premiĂšre du libĂ©ralisme[38]. La recherche de la vĂ©ritĂ© surplombe leur approche mĂ©thodologique tant dans le domaine Ă©conomique que politique. Si Hobhouse rĂ©cuse le relativisme, il dĂ©veloppe toutefois une approche ouverte et non dogmatique de la vĂ©ritĂ© dont il trace l'esprit dans une phrase oĂč il se rĂ©fĂšre Ă  Gamaliel l'Ancien, un des maĂźtres de l'apĂŽtre Paul : si une chose « est de l'homme, i.e, si elle n'est pas enracinĂ©e dans la vĂ©ritĂ©, elle n'aboutira Ă  rien. Si elle vient de Dieu, prenons garde de ne pas nous trouver Ă  combattre contre Dieu »[56]. Par ailleurs, pour Hobhouse, la recherche de la vĂ©ritĂ© est un bien en lui-mĂȘme (« il y a un Ă©lĂ©ment de valeur positive dans l'erreur honnĂȘte qui la place au-dessus de la vĂ©ritĂ© acceptĂ©e mĂ©caniquement »)[57]. Cela, joint Ă  l'emphase mise sur la vie intĂ©rieure, conduit Ă  affirmer qu'on ne peut pas imposer la vĂ©ritĂ© de l'extĂ©rieur mais qu'au contraire il faut faire participer les autres Ă  sa dĂ©couverte. Cette idĂ©e marque profondĂ©ment leur approche de la politique. Hobhouse croit bon de prĂ©ciser que la « vĂ©ritĂ© doit ĂȘtre communiquĂ©e aux autres non pas par des moyens matĂ©riels mais par des moyens spirituels » et que l'emploi de la contrainte ou de l'arme des avantages terrestres « ne dĂ©truisent pas seulement les fruits mais les racines mĂȘmes de la vĂ©ritĂ© qui germent dans l'Ăąme humaine »[58].

Enfin, pour eux, la recherche de la vĂ©ritĂ© n'est pas de nature abstraite. Elle est inductive, rĂ©sultat d'une confrontation avec les faits mĂȘme lorsqu'ils sont « durs » (« hard facts »)[59] et d'une volontĂ© de voir la rĂ©alitĂ© en face.

L'individu ĂȘtre social et le social-libĂ©ralisme

Dans le social-libĂ©ralisme, l'individu et la sociĂ©tĂ© interagissent. Hobhouse, partant de Thomas Hill Green, dĂ©veloppe la mĂ©taphore organique. Toutefois, pour Ă©viter les confusions sur le mot, il prĂ©cise qu'« une chose est appelĂ©e organique quand elle est faite de parties qui sont tout Ă  fait distinctes les unes des autres, mais qui sont dĂ©truites ou vitalement altĂ©rĂ©es quand elles sont enlevĂ©es de l'ensemble ». Les libĂ©raux rĂ©publicains en France prĂ©fĂšrent Ă©viter cette mĂ©taphore aux rĂ©miniscences pauliniennes[60] qui risquait d'ĂȘtre interprĂ©tĂ©e soit de façon trĂšs conservatrice soit de façon trĂšs marxiste[61]. Aussi, pour nommer cette interaction entre la sociĂ©tĂ© et l'individu, ils prĂ©fĂšrent utiliser le mot « solidaritĂ© », encore qu'ils n'Ă©vitent par toujours le mot « organe »[62]. Sur ce point, il convient de noter une diffĂ©rence entre John Atkinson Hobson, qui a une approche plus organique, plus holiste, qui prĂ©fĂšre dans les annĂ©es 1920 parler de « socialisme libĂ©ral », et Leonard Trelawny Hobhouse, qui a une vision plus libĂ©rale, plus fondĂ©e sur la personnalitĂ© et qui parle lui de « social-libĂ©ralisme »[63]. On retrouve des idĂ©es similaires chez John Dewey[64].

Pour expliquer comment, dans une telle sociĂ©tĂ©, les ĂȘtres humains peuvent arriver Ă  penser qu'ils doivent aussi tenir compte des consĂ©quences de leurs actes sur les autres, Hobhouse introduit la notion de « spectateur impartial » qui vient rappeler de l'intĂ©rieur mĂȘme de l'ĂȘtre humain cette exigence. Le spectateur impartial est un Ă©lĂ©ment clĂ© du livre d'Adam Smith, la ThĂ©orie des sentiments moraux auquel il fait rĂ©fĂ©rence implicitement[65]. Dans le social-libĂ©ralisme, il n'y a pas une harmonie naturelle comme dans le libĂ©ralisme classique, qu'on peut atteindre par « la prudence et la froideur de jugement » mais « seulement [
] une possibilitĂ© d'harmonie Ă©thique que, en partie par la discipline, en partie par l'amĂ©lioration des conditions de vie, les hommes peuvent atteindre, et c'est dans cette rĂ©alisation que rĂ©side l'idĂ©al social »[66]. Ici, il y a une influence de Hegel, notamment de la PhĂ©nomĂ©nologie de l'esprit dans lequel « la rĂ©alitĂ© sociale est une rĂ©alitĂ© Ă©thique Ă  laquelle l'esprit (Geist), individuel et collectif, collabore »[67]. Pour lui donc, pour arriver Ă  l'harmonie, il convient d'arriver Ă  dĂ©finir le bien commun, ce sera le travail de la dĂ©mocratie, mais il faut Ă©galement que les individualitĂ©s puissent atteindre leur propre bien[65], ce qui amĂšne Ă  Ă©tudier le lien entre libertĂ© et individualitĂ©.

Liberté et individualité

Dans le libĂ©ralisme classique, la libertĂ© rĂ©sulte essentiellement d'une absence de contrainte. Le nouveau libĂ©ralisme Ă  la suite de John Stuart Mill ne se focalise pas sur l'individu mais sur l'individualitĂ©, sur l'ĂȘtre social. Ce qui devient important, ce n'est pas seulement la libertĂ© de choisir, c'est aussi la possibilitĂ© de se rĂ©aliser. Pour ce faire une absence de contrainte n'est pas suffisante[68], il faut aussi que l'individu bĂ©nĂ©ficie de droits sociaux lui permettant de rĂ©aliser son potentiel. C'est ainsi que l'on passe de l'idĂ©e d'Ă©galitĂ© des droits Ă  celle d'Ă©galitĂ© des opportunitĂ©s[69]. Plus tard, Amartya Sen parle de capabilitĂ©.

La question sociale et l'État

Louis Brandeis (vers 1900), un des grands juristes du social-libéralisme.

L'État doit Ă©viter que les personnes exercent des contraintes les unes sur les autres. Par exemple, il doit Ă©viter que certains n'usent de leurs pouvoirs en obligeant l'autre partie Ă  signer des contrats trĂšs dĂ©sĂ©quilibrĂ©s. Mais l'État doit Ă©galement intervenir pour assurer des droits sociaux tels que les retraites ou les assurances sociales. Par ailleurs, l'État doit veiller sur la machinerie Ă©conomique. En effet, un individu seul n'est pas en mesure de procĂ©der aux rĂ©glages des structures Ă©conomiques qui permettent, par exemple, Ă  un individu normal de pourvoir Ă  ses besoins. Hobhouse, prenant appui sur des Ă©tudes rĂ©alisĂ©es par Booth Ă  Londres et par Rowentree Ă  York, considĂšre qu'en Angleterre, alors, de trĂšs nombreuses personnes ne pouvaient pas vivre dĂ©cemment et que, pour remĂ©dier Ă  cette situation, l'État seul avait les moyens de procĂ©der aux ajustements structurels nĂ©cessaires[70].

Il existe aussi une conception de l'État que Leonard Trelawny Hobhouse appelle la « thĂ©orie mĂ©taphysique de l'État », et qui n'est pas la leur. La leur, Ă  la façon d'A.V. Dicey tourne plutĂŽt autour de l'État de droit ou Rule of Law. En France, des juristes comme LĂ©on Duguit ou Gaston JĂšze ont dĂ©veloppĂ© des thĂ©ories assez proches, mais leur influence a Ă©tĂ© plutĂŽt limitĂ©e. Aux États-Unis, tant Woodrow Wilson que Franklin Delano Roosevelt ont renforcĂ© le poids du gouvernement fĂ©dĂ©ral de sorte que le mot « libĂ©ralisme » est souvent associĂ© Ă  l'idĂ©e de Big Government[71]. MalgrĂ© tout, ils ne sont pas tombĂ©s dans la conception mĂ©taphysique de l'État grĂące notamment aux juristes proches du social-libĂ©ralisme, tels Louis Brandeis ou Roscoe Pound[72]. Arthur Schlesinger, parlant de Cordell Hull qui fut ministre des affaires Ă©trangĂšres pendant presque toute la durĂ©e de la prĂ©sidence de Franklin Delano Roosevelt, Ă©crit « il voyait d'un mauvais Ɠil la thĂ©orie de gouvernement de ThĂ©odore Roosevelt, envisageant l'Etat comme un mĂ©canisme rĂ©gulateur, et, Ă  ses yeux, le wilsonisme Ă©tait l'occasion de faire de l'État l'instrument de l'Ă©galisation des chances »[73].

Social-libéralisme et démocratie

Herbert George Wells a dĂ©veloppĂ© dans son livre Modern Utopia de 1905, Ă©crit lors de sa pĂ©riode Ă  la Fabian Society, l'idĂ©e d'une rĂ©publique platonicienne dirigĂ©e par des samouraĂŻs. Le social-libĂ©ralisme avec Hobhouse s'oppose fortement Ă  cette notion qui peut nĂ©anmoins ĂȘtre une source de tentation pour certains de ses membres.

La dĂ©mocratie est pour eux la base nĂ©cessaire de l'idĂ©e libĂ©rale[74]. En effet, le cƓur de leur pensĂ©e requiert de dĂ©terminer le bien commun et pour ce faire, leur Ă©thique et leur conception de la vĂ©ritĂ© implique de faire participer tout le monde Ă  la dĂ©termination de ce bien. Toutefois, comme ils sont pragmatiques, ils vont se poser la question de savoir comment faire si une volontĂ© commune ne se dĂ©gage pas. Comme ce ne sont pas des mĂ©taphysiciens, ils ne vont pas se lancer dans des raisonnements hautement abstraits pour montrer qu'elle doit exister forcĂ©ment. Ils vont plutĂŽt dire qu'il faut que ceux qui ont le sens des valeurs sociales essayent de former une opinion publique. Il y a ici comme l'annonce du livre de Walter Lippmann Public opinion. Toutefois, cette idĂ©e d'une sorte d'« avant-garde » Ă©clairant le peuple, pourrait amener Ă  l'idĂ©e de la Fabian Society, qui prĂŽne un gouvernement d'experts. Ce n'est pas le cas. En effet, en conformitĂ© avec leur Ă©thique exposĂ©e plus haut, il faut malgrĂ© tout faire en sorte qu'il y ait une participation des citoyens. Hobhouse Ă©crit Ă  ce propos que « l'individu contribue Ă  la volontĂ© sociale Ă  des degrĂ©s divers, car la thĂšse dĂ©mocratique est que la formation d'une telle volontĂ©, que l'extension de l'intĂ©rĂȘt intelligent Ă  tous les aspects des choses publiques est en lui-mĂȘme un bien, et plus que cela, c'est la condition permettant d'autres bonnes choses »[75]. L'idĂ©e d'Hobhouse est que les personnes soucieuses du bien commun doivent bĂątir des « philosophies » en partant de l'Ă©tude des faits. Celles-ci doivent Ă  la fois ĂȘtre capables de donner des pistes pour rĂ©soudre les problĂšmes, s'adresser Ă  l'Ăąme humaine et nourrir des dĂ©bats ouvrant la voie Ă  la dĂ©termination du bien commun[76].

Social-libéralisme et socialisme

Le social-libĂ©ralisme se distingue, au XIXe siĂšcle, des autres courants de pensĂ©e libĂ©raux en s'ouvrant aux idĂ©es socialistes. Dans les annĂ©es 1830, l'intĂ©rĂȘt de John Stuart Mill l'amĂšne Ă  s'Ă©loigner du libĂ©ralisme Ă©conomique classique : il prĂŽne dĂšs lors une sociĂ©tĂ© dans laquelle le progrĂšs Ă©conomique ne serait pas une fin en soi et qui viserait la justice sociale via une Ă©quitable rĂ©partition des richesses et du travail, ainsi qu'une organisation autogestionnaire des travailleurs qui prendraient eux-mĂȘmes en charge leur destin au sein de coopĂ©ratives[7]. Par la suite, le « socialisme libĂ©ral » fait partie des concepts utilisĂ©s par Hobhouse, qui considĂšre que la « dĂ©fense des droits Ă©conomiques de l'individu » justifie une « organisation socialiste de l'industrie ». Mais il s'agit lĂ  d'un socialisme sans lien avec sa version marxiste alors dominante en Europe continentale : Hobhouse Ă©tablit en effet une distinction entre un socialisme libĂ©ral (Liberal socialism) et un socialisme « illibĂ©ral ». Le second, hostile Ă  l'initiative et Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e, a deux formes : un « socialisme mĂ©canique » fondĂ© sur une version dĂ©terministe de l'Ă©conomie et un « socialisme officiel » qui confie tout le pouvoir Ă  un État central dirigĂ© par une avant-garde. Le « socialisme libĂ©ral » tel que le conçoit Hobhouse est au contraire dĂ©mocratique et respecte les initiatives venues d'en bas, ainsi que le dĂ©veloppement personnel de chacun. Selon cette conception, tout individu a droit Ă  une protection sociale, ce qui suppose l'accĂšs de chacun au « fonds commun » (common stock) et par consĂ©quent une forte redistribution. Il convient cependant d'Ă©viter que la redistribution ne dĂ©courage pas l'initiative individuelle, qui est la source de la prospĂ©ritĂ©. La question clĂ© est donc celle de l'hĂ©ritage : la richesse acquise par l'effort individuel doit ĂȘtre distinguĂ©e de celle reçue par hĂ©ritage, qui peut ĂȘtre fortement taxĂ©e. Pour Hobhouse, une large partie de la richesse produite doit revenir Ă  la sociĂ©tĂ© en ce qu'elle n'est pas uniquement le produit d'une initiative individuelle : en ce sens, l'impĂŽt n'est pas une spoliation. La redistribution, permise par un impĂŽt direct fortement progressif, permet au libĂ©ralisme de se renouveler face au dĂ©fi de la solidaritĂ©. Si le social-libĂ©ralisme est clairement distinct des autres Ă©coles europĂ©ennes - trĂšs diverses les unes des autres - qui ont employĂ© le terme de socialisme libĂ©ral, le philosophe Serge Audier ne les croit pas dĂ©nuĂ©es de point de contact et relĂšve des influences de la pensĂ©e de Mill chez divers auteurs ayant travaillĂ© Ă  la jonction des valeurs de solidaritĂ©, d'Ă©galitĂ© et de libertĂ©[77].

L'Ă©conomie

C'est sur ce point que le social-libĂ©ralisme a reçu la plus forte opposition pour des raisons Ă  la fois idĂ©ologiques et d'intĂ©rĂȘts particuliers. Il a dĂ» affronter une part des industriels qui en Angleterre ont quittĂ© le Parti libĂ©ral pour le Parti conservateur[78]. Par ailleurs, sur un sujet Ă  cheval sur la politique et l'Ă©conomie, ils contribuĂšrent avant 1914 Ă  l’instauration de l'impĂŽt sur le revenu[N 5].

Régulation des marchés et concurrence

Si l'idée de régulation des marchés et de surveillance de la concurrence est présente chez les sociaux-libéraux anglais, c'est surtout l'école américaine qui la mettra au premier plan. Hobson développe la notion de « rente comprise » non plus simplement comme rente de la terre comme dans le cas de l'école classique mais comme rente liée à une concurrence faussée liée soit au jeu des acteurs économiques soit à l'interaction entre politiques et agents économiques qui va conduire à l'adoption de mesures administratives ou législatives qui faussent le jeu de la concurrence au profit de quelques-uns. C'est dans ce cadre que John Atkinson Hobson analyse l'impérialisme au début XXe siÚcle[79].

Toutefois, c'est aux États-Unis que l'Ă©tude de la concurrence va le plus occuper les sociaux-libĂ©raux. En effet, Ă  la fin du XIXe siĂšcle ce pays connaĂźt un trĂšs fort regroupement d'entreprises avec la constitution de grands oligopoles tandis que les juges de la Cour suprĂȘme des États-Unis refusent d'intervenir considĂ©rant que leur mission est de dĂ©fendre un laissez-faire « Ă  la Herbert Spencer ». Cela va entraĂźner une rĂ©action Ă  la fois d'Ă©conomistes et de juristes de tendance sociale-libĂ©rale. Concernant les Ă©conomistes amĂ©ricains, ils ont souvent Ă©tĂ© formĂ©s en Allemagne par des Ă©conomistes de l'Ă©cole historique allemande, tels John Bates Clark et Richard T.Ely. Les juristes quant Ă  eux souvent liĂ©s Ă  la Harvard School of Law, Louis Brandeis ou Roscoe Pound. Ces Ă©conomistes et ces juristes portent une double critique sur la situation prĂ©valent alors. D'une part les juges de la Cour suprĂȘme ont oubliĂ© que les lois ne sont ni des forces aveugles qui s’imposent aux hommes, ni l’incarnation d’une raison naturelle toute puissante, mais qu'elles sont trouvĂ©es Ă  travers l’expĂ©rience et la raison, entendues comme incluant un effort sur soi et un certain dĂ©tachement des passions[80]. D'autre part, en lien avec leur vision de la loi, il convient de veiller Ă  ce que les entreprises ne faussent pas la concurrence[81].

Plus tard, la position de ces juristes sera confortĂ©e par les travaux menĂ©s par Edward Mason et Joe Bain qu'on associe gĂ©nĂ©ralement Ă  l'Ă©cole structuraliste de Harvard. Dans le modĂšle « SCP » d’Edward Mason, la structure du marchĂ© (« S ») influence le comportement des firmes (« C ») et leurs performances (« P »)[82]. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les structuralistes ne croient pas qu'il faille laisser le marchĂ© se rĂ©guler tout seul car pour eux les grandes entreprises ne sont pas forcĂ©ment les plus efficaces du fait de la thĂ©orie de l’inefficience-X[83]. Par ailleurs, ils ne croient pas que le libre jeu du marchĂ© permette seul de remettre en question les positions dominantes. C'est en partie dans la lignĂ©e de ces travaux que John Maurice Clark dĂ©veloppe l'idĂ©e de workable competition (« concurrence efficace ») qui a une certaine influence sur la façon dont le TraitĂ© de Rome conçoit la concurrence[84].

Concernant la régulation financiÚre et bancaire, si l'on en croit Arthur Schlesinger, « le libéralisme antitrust de l'école Brandeis-Wilson qui voulait libérer l'économie de l'emprise du grand capital... fit passer la loi sur les valeurs mobiliÚres (Securities Act) et le Glass-Steagall Act sur les banques » [85].

Régulation macroéconomique

John Maynard Keynes, un des pÚres de la macroéconomie.

Le nouveau libĂ©ralisme va reprendre le combat dĂ©jĂ  menĂ© par Thomas Malthus et Jean de Sismondi contre la loi de Say qui en Ă©conomie peut ĂȘtre vue comme une justification de l'auto-rĂ©gulation des marchĂ©s. Hobson le premier dans un livre Ă©crit en collaboration avec Albert F. Mummery, The Physiologie of Industry, attaque cette loi ce qui brise sa carriĂšre universitaire[86], tant le dogme est alors ancrĂ© chez les Ă©conomistes. C'est John Maynard Keynes qui rĂ©ussit lĂ  oĂč Hobson et d'autres avant lui ont Ă©chouĂ©. Toutefois, la vision de l'Ă©conomie que le social-libĂ©ralisme va adopter avec Keynes est plus technique, plus scientifique[38], plus indĂ©pendante de la politique que celle prĂ©conisĂ©e par Hobson. Quoi qu'il en soit, la macroĂ©conomie keynĂ©sienne, notamment sous sa forme de la synthĂšse nĂ©oclassique, est trĂšs largement adoptĂ©e par le social-libĂ©ralisme[87].

Une fois le tabou de la loi de Say levĂ©, l'optique keynĂ©sienne - et plus gĂ©nĂ©ralement celle de l'Ă©cole de Cambridge - devient dominante en Ă©conomie et le social-libĂ©ralisme, avec des auteurs comme Paul Samuelson ou Robert Solow, contribue Ă  forger ce qui est jusque dans les annĂ©es 1970 le mainstream (« courant principal ») en science Ă©conomique[87]. Se pose alors la question de la place du politique et de l'Ă©conomie. En effet, l'Ă©conomie prime dans le libĂ©ralisme classique grĂące Ă  la loi de Say qui rend l'intervention de l'État en Ă©conomie inutile. Ce tabou levĂ©, le politique aurait pu avoir la prĂ©Ă©minence comme dans d'autres courants, ce n'est pas la position retenue. En lien avec la volontĂ© du social-libĂ©ralisme de traiter les « faits rĂ©els » (« hard facts »[59]), l'Ă©conomie a une existence autonome par rapport au politique, c'est-Ă -dire que la science Ă©conomique n'est pas soumise au politique et vice-versa.

Libre-échange et régulation économique

La question de l'abandon du libre-Ă©change et du retour Ă  un protectionnisme fondĂ© sur l'Empire britannique s'est posĂ© au dĂ©but XXe siĂšcle. Les nouveaux libĂ©raux se sont prononcĂ©s en faveur du libre-Ă©change. Hobhouse a Ă©tĂ© secrĂ©taire de la Free Trade Union qui dĂ©fendait le libre-Ă©change. Hobson Ă©tait sur la mĂȘme position et, dans le protectionnisme le fondement de la politique impĂ©riale anglaise de l'Ă©poque Ă  laquelle les nouveaux libĂ©raux Ă©taient farouchement opposĂ©s. Sur ce point, les Nouveaux libĂ©raux se diffĂ©renciaient nettement sur de la Fabian Society. L'opposition des deux penseurs au protectionnisme n'est pas tant d'ordre Ă©conomique que d'ordre politique et Ă©thique. En effet, pour eux, le protectionnisme favorise les replis sur soi et l'emprise des bureaucraties qui entraĂźnent des tentations militaristes. Or, pour eux, « c'est de l'essence du libĂ©ralisme que de s'opposer Ă  l'usage de la force, la mĂšre de toutes les tyrannies »[88].

S'ils sont favorables au libre-Ă©change, de façon gĂ©nĂ©rale, comme Ă©conomiquement ils ne sont pas pour un libĂ©ralisme de laisser-faire, ils vont contribuer Ă  encadrer le libre-Ă©change de façon qu'au niveau international comme au niveau national, la concurrence ne soit pas faussĂ©e. Se pose alors la question de la crĂ©ation d'institutions internationales chargĂ©es de rĂ©guler les relations tant commerciales que politiques. Sur ce point, ce sont des auteurs que l'on peut qualifier de « socio-libĂ©raux » qui vont crĂ©er l'Ă©tude des relations internationales[89]. Parmi les figures de prou, on peut citer Norman Angell (un ami de Woodrow Wilson[90]) et David Mitrany (un ancien Ă©tudiant de Hobhouse et de Graham Wallas Ă  la London School of Economics)[91]. La pensĂ©e de David Mitrany, le fonctionnalisme, marque non seulement les institutions internationales mais Ă©galement la dĂ©marche des pĂšres fondateurs de l'Union europĂ©enne, tels Robert Schuman et Jean Monnet. Pour Mitrany, la rĂ©gulation de l'Ă©conomie au niveau national est dangereuse car elle peut conduire Ă  des conflits Ă©conomiques entre États et menacer ainsi la paix. Aussi, selon lui, il vaut mieux rĂ©guler l'Ă©conomie Ă  un niveau supranational. Comme il est mĂ©fiant envers un fĂ©dĂ©ralisme mondial dont il ne voit pas sur quelle base il serait possible de l'instituer, il va prĂ©coniser l'approche fonctionnaliste (c'est-Ă -dire une rĂ©gulation par fonction : fonction finance, fonction commerce international, fonction juridique) qu'il considĂšre comme plus rĂ©aliste[92].

Le social-libéralisme et la création des institutions internationales

Le social-libéralisme poursuit au niveau international le projet ébauché par Emmanuel Kant de paix perpétuelle et tient pour important de jeter les bases d'une société internationale. Hobson fait partie du Bryce Group, regroupant notamment Lowes Dickinson, et ses amis Graham Wallas et Hobhouse, qui élabore le premier jet de ce qui devient la Société des Nations[93], dont Woodrow Wilson, de la branche américaine du social-libéralisme, est le principal apÎtre. Hobson souligne dÚs 1915 qu'il manque un volet économique à ce projet et publie à cet effet Towards International Government.

À partir de l'arrivĂ©e au pouvoir de Franklin Delano Roosevelt, son secrĂ©taire d’État, Cordell Hull, un libĂ©ral trĂšs inspirĂ© par William Ewart Gladstone[94] travaille Ă  convertir son pays au libre-Ă©change. Ces deux hommes politiques ont un rĂŽle de premier plan dans la crĂ©ation de l'ONU et des institutions de Bretton Woods. Toutefois, il ne s'agit pas lĂ  de retourner Ă  un libre-Ă©change de laissez-faire auquel John Maynard Keynes Ă©tait opposĂ© mais de rĂ©guler de façon ouverte les Ă©changes mondiaux. Donald Markwell note qu'Ă  Bretton Woods, Keynes n'est pas revenu Ă  sa croyance libĂ©rale classique d'avant la PremiĂšre Guerre mondiale mais est devenu un partisan de ce qu'il nomme un « libre-Ă©change conditionnel » (qualified free trade), c'est-Ă -dire encadrĂ© par des lois et des institutions de façon qu'il soit compatible avec le plein emploi et avec des balances de paiements pas trop dĂ©sĂ©quilibrĂ©es[95].

Bilan du social-libéralisme classique

Le social-libéralisme : une idéologie, pas un parti

Pour Michael Freeden, une idéologie sert à permettre aux individus à se repérer dans le monde sociopolitique[96] et à « contrÎler le sens et l'usage du langage politique »[97]. Toutefois, si une idéologie fonctionne comme une interface entre producteurs d'idées (les chercheurs) et les consommateurs d'idées (les partis politiques et les citoyens), le processus n'est pas univoque. En effet, il n'y a pas seulement un courant allant des producteurs vers les consommateurs, il y a aussi à la fois un mouvement inverse ainsi qu'une libre adaptation des idées par les consommateurs. Pour Catherine Audard, le libéralisme à partir de 1848 devient principalement une idéologie. Elle note qu'il « se transforme en une force intellectuelle et morale sans commune mesure avec sa représentation politique »[98]. Au début du XXe siÚcle, les libéraux sont peu présents sur le devant de la scÚne politique et leur pouvoir est surtout un pouvoir d'influence[98].

Sur le plan politique, aux États-Unis, le social-libĂ©ralisme de style europĂ©en a beaucoup de points communs avec ce que les mĂ©dias amĂ©ricains appellent le « liberalism ». Le libĂ©ralisme moderne aux États-Unis est plus communĂ©ment adoptĂ© par des personnes ayant suivi des Ă©tudes supĂ©rieures. D'une façon gĂ©nĂ©rale, les libĂ©raux reprĂ©sentent environ de 19 Ă  26 % de la population et prĂšs de 46 % de l'Ă©lectorat dĂ©mocrate[99]. En gĂ©nĂ©ral, les libĂ©raux sont plutĂŽt adeptes du soft power et sont fortement en faveur de la protection de l'environnement et des politiques sociales[99]. Sur le plan des questions sociĂ©tales, ils sont en faveur de la libertĂ© d'expression, des droits civiques et de la libertĂ© d'avorter[99].

En Europe, l'idĂ©ologie sociale libĂ©rale peut ĂȘtre prĂ©sente de façon plus ou moins influente dans tous les partis modĂ©rĂ©s. Historiquement, si dans les pays comme la Grande-Bretagne et la SuĂšde, ce sont les sociaux-dĂ©mocrates qui ont mis en Ɠuvre des politiques d'inspiration social-libĂ©rale, en Allemagne de l'Ouest ou en Italie, elles l'ont Ă©tĂ© par des partis de centre droit, notamment les partis chrĂ©tien-dĂ©mocrates[3].

Influence sur la période 1945-1970

Le social-libĂ©ralisme et « son idĂ©ologie welfariste » sont trĂšs influents de 1945 Ă  1970 et marquent fortement l'ensemble des partis modĂ©rĂ©s en Europe[100]. Aux États-Unis, le social-libĂ©ralisme prĂ©domine Ă  travers ce qui a Ă©tĂ© appelĂ© le « libĂ©ralisme intĂ©grĂ© » ainsi que dans la Grande sociĂ©tĂ© de Lyndon Johnson[101].

À travers lui, le libĂ©ralisme prend racine en Europe continentale aprĂšs la Seconde Guerre mondiale. Jusque-lĂ  en effet, ces pays Ă©taient dominĂ©s par des idĂ©ologies de droite ou de gauche hostiles Ă  toute forme de gouvernement libĂ©rale[3]. L'Allemagne, en particulier, Ă©tait profondĂ©ment anti-libĂ©rale depuis sa crĂ©ation par Bismarck. Elle n'adopte des institutions politiques et Ă©conomiques libĂ©rales qu'aprĂšs la Seconde Guerre mondiale sous la pression des AlliĂ©s. Si la plupart des gouvernements d’Europe de l'Ouest ont adoptĂ© alors des politiques sociales-libĂ©rales et si des thĂ©oriciens du libĂ©ralisme ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans leur Ă©laboration, les partis au pouvoir ne se rĂ©clamaient pas du social-libĂ©ralisme mais mettaient en avant d'autres courants de pensĂ©e, tels que le socialisme ou la dĂ©mocratie chrĂ©tienne[3].

Sur l'aspect redistributif de l'État-providence

Aussi bien John Rawls que Friedrich Hayek critiquent l'aspect redistributif de l'État-providence d'influence sociale-libĂ©rale. Ils estiment qu'en rĂ©alitĂ© la justice sociale s'est transformĂ©e en dĂ©fense des intĂ©rĂȘts acquis au dĂ©triment des laissĂ©s-pour-compte[102]. Hayek, dans son ouvrage Droit lĂ©gislation et LibertĂ©, insiste sur le fait que la justice sociale provoque le jeu des factions, chacune voulant faire valoir ses intĂ©rĂȘts pour se procurer des avantages. D'oĂč pour lui, le passage a une dĂ©mocratie de marchĂ© oĂč « les Ă©lecteurs votent de plus en plus non pas en citoyens responsables, mais selon leurs prĂ©fĂ©rences, se comportent sur le forum politique comme sur le marchĂ© »[103].

John Rawls quant Ă  lui, adresse trois reproches au capitalisme de l'État-providence. Tout d'abord, s'il se soucie de l'Ă©galitĂ© des chances, il ne se donne pas les moyens de ses ambitions. Par ailleurs, il tolĂšre des inĂ©galitĂ©s importantes et « permet Ă  une caste rĂ©duite de dĂ©tenir un quasi-monopole des moyens de production »[104]. Enfin, l'État-providence du social-libĂ©ralisme classique a certes cherchĂ© Ă  rĂ©duire la pauvretĂ© matĂ©rielle et Ă  favoriser la consommation mais, ce faisant a versĂ© dans l'Ă©conomisme sans avoir une vraie conception de la justice sociale[105].

Sur le lien démocratie, expertise, économie

Le social-libĂ©ralisme classique insistait sur l'importance morale qu'il y avait de faire participer les hommes Ă  la dĂ©couverte de la vĂ©ritĂ©. Cependant, les outils adoptĂ©s notamment en Ă©conomie ont fait la part belle aux experts et le citoyen ordinaire a Ă©tĂ© trĂšs peu consultĂ©. Au niveau macroĂ©conomique, la synthĂšse nĂ©oclassique et, au niveau microĂ©conomique, l'Ă©conomie du bien-ĂȘtre sont plus des outils destinĂ©s aux experts que des outils ayant vocation Ă  « Ă©clairer » les citoyens. Aussi, une double critique a Ă©tĂ© adressĂ©e au social-libĂ©ralisme : il rend les citoyens passifs et en fait de simple consommateurs[106]; il a « cĂ©dĂ© trop de terrain aux sciences sociales et Ă©conomiques au lieu de rappeler que son combat est avant tout politique et normatif »[107].

Sur le plan Ă©conomique, les Ă©conomistes sociaux-libĂ©raux et le mainstream en Ă©conomie se sont plus intĂ©ressĂ©s au Keynes du « livre 1 », celui qui permet de modĂ©liser l'Ă©conomie et de conseiller les gouvernements sur les politiques macroĂ©conomiques, qu'au Keynes du « chapitre 12 », celui qui insiste sur l'incertitude dans la prise de dĂ©cision. Or la « fin du monde » relativement stable de l'aprĂšs-guerre rend les modĂšles moins efficaces et conduit Ă  leurs remise en cause tant sur le plan pratique que thĂ©orique[108]. Notons que la critique de John Rawls ne porte pas sur le keynĂ©sianisme mais sur la thĂ©orie du bien-ĂȘtre Ă©laborĂ©e par un des adversaires de Keynes : Arthur Cecil Pigou. Cette thĂ©orie repose sur l'utilitarisme, c'est-Ă -dire sur la capacitĂ© de calculer, Ă  partir de la notion d'utilitĂ©, ce qui peut maximiser le bien-ĂȘtre des individus. Mais, ces calculs reposent sur le comportement d'individus relativement « standards » et conduisent Ă  placer le bonheur Ă©conomique au centre des prĂ©occupations, ce qui aboutit Ă  une « dĂ©mocratie de marchĂ© »[106].

Droits positifs et contre-pouvoirs

Pour le libĂ©ralisme classique, la reconnaissance des « libertĂ©s nĂ©gatives » du citoyen (protĂ©ger Ă  la fois les droits de vote, de propriĂ©tĂ© et d'expression) est suffisante pour assurer les libertĂ©s fondamentales de chacun. Au contraire, pour le social-libĂ©ralisme, le rĂŽle de l’État est d’assurer aux individus des « droits positifs »[109]. Les sociaux-libĂ©raux avancent que l’absence de droits positifs, tels les accĂšs Ă  la rĂ©ussite financiĂšre, Ă  l'Ă©ducation ou Ă  la santĂ©, peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une menace Ă  la libertĂ©[110]. Sur ce point, l'opposition entre les deux courants est assumĂ©e. Par contre, l'opposition est beaucoup moins assumĂ©e sur la question des « contre-pouvoirs ». Dans la tradition politique du libĂ©ralisme, la souverainetĂ© populaire doit ĂȘtre encadrĂ©e par un systĂšme institutionnel de check and balance qui vient limiter aussi bien les menaces de tyrannie de la majoritĂ© que l'action de groupes d'intĂ©rĂȘts. Or, les sociaux-libĂ©raux de la pĂ©riode des Trente Glorieuses, trop soucieux de bonheur et d'efficacitĂ©, trop respectueux du pouvoir des experts, ont eu tendance Ă  nĂ©gliger cet aspect[111].

Relations internationales

De grandes institutions internationales (FMI, Banque mondiale et GATT) doivent beaucoup au social-libĂ©ralisme et aux Ă©coles des relations internationales qui lui sont proches. La vision fonctionnaliste qui Ă©merge derriĂšre ces institutions a Ă©tĂ© trĂšs critiquĂ©e par Friedrich Hayek[112] (laurĂ©at du « Prix Nobel » d'Ă©conomie de 1974), qui se prononce pour une rĂ©gulation fondĂ©e sur des grands principes de droit. Le social-libĂ©ralisme classique a Ă©tĂ© Ă©galement critiquĂ© pour avoir trop mis sa confiance dans les experts et les technocrates[113]. Il y a effectivement chez David Mitrany une mĂ©fiance envers le politique soutenu par l'idĂ©e que « le gouvernement par des acteurs politiques entraĂźne une situation oĂč l'acquisition et l'exercice du pouvoir deviennent prĂ©pondĂ©rants par rapport Ă  la poursuite du bien commun »[114].

La fin des taux de change fixe au début des années 1970, suivi de la montée du monétarisme de Milton Friedman change profondément la régulation de l'économie au niveau international et provoque une évolution assez forte des institutions internationales dont les pratiques sont plus marquées par le libéralisme classique avec notamment l'adoption du consensus de Washington[115]. En 1987, Susan Strange publie un livre intitulé Casino Capitalism (Le Capitalisme à la façon d'un casino) dans lequel elle écrit que « cette structure financiÚre obtient de trÚs bons résultats en termes de valeurs américaines d'efficacité et de liberté, et de trÚs mauvais en ce qui concerne la sécurité et la justice distributive »[116].

En France, c'est plutÎt le réalisme qui a prédominé avec, notamment, un auteur comme Raymond Aron. Les seuls Français qui se rattachent au social-libéralisme en matiÚre internationale sont par exemple Jean Monnet, Robert Schuman[117] et Robert Marjolin, autant de personnalités qui ont participé à la construction de l'Union européenne. D'une maniÚre générale, durant la Guerre froide, le monde est dominé par des rapports de force plus favorables au réalisme. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que le social-libéralisme connaßt un renouveau dans les relations internationales avec l'essor avec l'institutionnalisme néolibéral (qui n'est pas néolibéral au sens qu'on donne au début du XXIe siÚcle à ce terme)[118].

Une perte d'influence trÚs sensible à la fin des années 1970

Le social-libéralisme voit son influence politique décliner à la fin des années 1970 non seulement à la suite des critiques évoquées plus haut mais aussi pour des raisons liées aux changements de l'environnement économique qui suivent le premier choc pétrolier[119]. Trois idéologies : le néolibéralisme de l'école autrichienne ou de l'école de Chicago (Milton Friedman) et le libertarianisme (Robert Nozick et Murray Rothbard[120]) vont prendre le relais.

La signification du nĂ©olibĂ©ralisme a fortement Ă©voluĂ© entre le dĂ©but des annĂ©es 1960 et la fin des annĂ©es 1970. Lors du colloque Walter Lippmann, il est employĂ© pour se dĂ©marquer du libĂ©ralisme manchestĂ©rien ou du laissez-faire Ă©conomique. MalgrĂ© les tentatives de certains, le mot « social-libĂ©ralisme » n'a pas Ă©tĂ© retenu et si le mot « nĂ©o-libĂ©ralisme » a finalement Ă©mergĂ©, c'est parce que l'approche retenue Ă  l'Ă©poque de la Seconde Guerre mondiale a poussĂ© les diffĂ©rents courants libĂ©raux Ă  ne pas trop insister sur les divergences. NĂ©anmoins l'agenda du libĂ©ralisme alors adoptĂ© Ă©tait trĂšs proche des prĂ©occupations des sociaux-libĂ©raux et du New Deal de Franklin Delano Roosevelt. Plus tard, deux participants Ă  ce colloque, Alexander RĂŒstow et Wilhelm Röpke, ont comptĂ© parmi les pĂšres fondateurs de l'Ă©conomie sociale de marchĂ© en Allemagne, tandis que d'autres, tel Robert Marjolin, ont pesĂ© sur le libĂ©ralisme Ă©conomique adoptĂ© en Europe durant les Trente Glorieuses. À partir des annĂ©es 1970, le terme nĂ©olibĂ©ralisme prend un autre sens, et sert pour nommer la politique Ă©conomique de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher[3].

En tant que corpus idĂ©ologique, le nĂ©olibĂ©ralisme s’oppose Ă  un grand nombre de positions adoptĂ©es par les sociaux-libĂ©raux, notamment sur la question du libre-Ă©change et des programmes sociaux[121]. Pour Catherine Audard, le « nĂ©olibĂ©ralisme » doit plus Ă  ce qu'elle nomme l’« ultralibĂ©ralisme » de Milton Friedman qu'au nĂ©olibĂ©ralisme de Friedrich Hayek. Si le social-libĂ©ralisme connaĂźt un profond renouveau avec des auteurs comme John Rawls ou Amartya Sen, son influence sur les dĂ©cisions politiques demeure faible[122].

Le renouveau contemporain de la pensée sociale-libérale

Martha Craven Nussbaum, philosophe qui a notamment travaillé avec Amartya Sen sur la notion de capabilité.

À partir de la fin du XXe siĂšcle le social-libĂ©ralisme, en mĂȘme temps qu'il perd de son influence politique, connaĂźt un grand bouillonnement intellectuel avec des auteurs importants comme : John Rawls (philosophie politique), Amartya Sen (philosophie et Ă©conomie), Ronald Dworkin (philosophie du droit), Martha Nussbaum (philosophie) et Bruce Ackerman (droit constitutionnel), et d'autres[123].

Une opposition à l'utilitarisme du social-libéralisme classique

Pour Rawls, une des raisons des Ă©checs du social-libĂ©ralisme vient de ses fondements utilitaristes. C'est Ă  cause d'eux que le bien-ĂȘtre a Ă©tĂ© perçu comme lien principal de la population dans les États modernes. Ce sont eux qui ont conduit Ă  la dĂ©mocratie de marchĂ© oĂč chacun cherche son intĂ©rĂȘt. Le but de John Rawls est de construire une dĂ©mocratie dont le fondement ne soit plus exclusivement Ă©conomique (Ă  travers la recherche du bien-ĂȘtre) mais soit plus politique, plus moral et repose sur la notion de « justice » qui, pour lui[124], « est la premiĂšre vertu des institutions sociales comme la vĂ©ritĂ© est celle des systĂšmes de pensĂ©e [...]. Si efficaces et bien organisĂ©es que soient des institutions et des lois, elles doivent ĂȘtre rĂ©formĂ©es ou abolies si elles sont injustes »[125]. Avant d'Ă©tudier sa notion de justice, il est utile de noter l'autre point de divergence avec l'utilitarisme Ă  savoir la morale. Les utilitaristes ont une morale tĂ©lĂ©ologique, c'est-Ă -dire qui vise une fin (chez eux, le plus grand bonheur du plus grand nombre) alors que Rawls dĂ©fend une « morale dĂ©ontologique de type kantien, qui affirme la prioritĂ© du juste sur le bien » et donc des moyens sur les fins[126].

La justice chez Rawls

John Rawls s'Ă©loigne de l'idĂ©e de justice formelle du positivisme juridique oĂč le juste est dĂ©fini par l'application Ă  tous de la mĂȘme rĂšgle. Il dĂ©fend une justice procĂ©durale oĂč « c'est une procĂ©dure correcte ou Ă©quitable (« fair ») qui dĂ©termine si un rĂ©sultat est Ă©galement correct ou Ă©quitable, quel que soit le contenu pourvu que la procĂ©dure ait Ă©tĂ© correctement appliquĂ©e »[127]. Une procĂ©dure Ă©quitable repose ainsi sur trois principes[128] :

  1. « un principe d'impartialité » (il ne faut pas avantager certains) ;
  2. « un principe de rĂ©ciprocitĂ©, qui pose que nul ne peut s'attribuer un droit ou une obligation sans attribuer les mĂȘmes aux autres » ;
  3. « un principe d'avantage mutuel » (nul ne doit voir sa situation se dégrader).

Pour lui les dĂ©cisions doivent ĂȘtre prises dans la « position originelle » ou sous voile d'ignorance, c'est-Ă -dire que, un peu comme dans le cas du redoublement de sympathie dans la ThĂ©orie des sentiments moraux d'Adam Smith, on doit ĂȘtre capable de se dĂ©centrer et de voir la situation du point de vue des autres[129].

Pour Catherine Audard[130], l'intĂ©rĂȘt de Rawls rĂ©side prĂ©cisĂ©ment dans sa façon de dĂ©placer ou de transformer le problĂšme : au lieu de vouloir dĂ©finir la justice sociale, il va chercher Ă  dĂ©finir comment les hommes peuvent se mettre d'accord pour justifier de façon consensuelle « un Ă©cart par rapport Ă  la stricte Ă©galitĂ© ». Par ailleurs, Rawls fait l'hypothĂšse que les individus sous voile d'ignorance sĂ©lectionneraient un certain nombre de « biens premiers » selon un ordre « lexicographique ». Par exemple, il suppose que les individus classeraient les libertĂ©s fondamentales avant l'Ă©galitĂ© des chances[131].

Un libéralisme procédural

La notion de « procĂ©dure » imprĂšgne profondĂ©ment le libĂ©ralisme de Rawls et c'est par ce biais que le consensus politique se rĂ©alise. C'est Ă©galement elle qui permet d'arriver Ă  la stabilitĂ© politique lĂ  oĂč le social-libĂ©ralisme classique misait sur la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique[132]. En ce qui concerne la procĂ©dure, John Rawls va aussi insister sur la notion de contre-pouvoir et d'État de droit que le social-libĂ©ralisme soucieux d'efficacitĂ© Ă©conomique et un peu trop marquĂ© par une conception hĂ©gelienne de l'État avait tendance Ă  nĂ©gliger. Cette vision procĂ©durale se retrouve dans sa conception des lois qui l'Ă©loigne tant du positivisme juridique (la loi comme expression de la volontĂ© du lĂ©gislateur sans aucune rĂ©fĂ©rence morale) et du droit naturel. Chez lui, « les bases morales normatives de la Constitution ne sont pas extĂ©rieures au processus politique, elles sont « la volontĂ© du peuple exprimĂ©e au moyen de procĂ©dures » »[133].

Amartya Sen

Amartya Sen, philosophe de l'Ă©conomie, a insistĂ© sur l'unitĂ© de l'Ɠuvre d'Adam Smith et sur la nĂ©cessitĂ© de tenir compte de son premier grand livre : ThĂ©orie des sentiments moraux.

Comme John Rawls, Amartya Sen est critique tant envers l'utilitarisme que le welfarisme[134] (une forme du consĂ©quentialisme qui fait l'hypothĂšse que les gestes, les politiques et les rĂšgles doivent ĂȘtre mesurĂ©s selon leurs consĂ©quences). Mais Sen a une approche plus proche de l'esprit des nouveaux libĂ©raux ou du social-libĂ©ralisme classique que Rawls. Tout d'abord, pour Sen, ce qui est important Ă  travers la notion de capabilitĂ© (capabilities), c'est l'Ă©panouissement des capacitĂ©s de l'homme, c'est d'une certaine façon l'Ă©panouissement de son individualitĂ©. Pour Sen, d'aprĂšs Marc Saint-Upery[135], « ce qu'il s'agit de distribuer de façon Ă©quitable, ce ne sont pas seulement des libertĂ©s formelles, des revenus et des ressources, mais des capabilitĂ©s de dĂ©velopper des modes de fonctionnement humains fondamentaux (human functionnings), permettant de vivre une vie digne et sensĂ©e plutĂŽt que de seulement accumuler ». Par rapport Ă  Rawls ou Dworkin, trĂšs marquĂ©s par le formalisme kantien, Sen, comme les nouveaux libĂ©raux, est trĂšs marquĂ© par l'Ă©thique aristotĂ©licienne du plein dĂ©veloppement des potentialitĂ©s humaines[136].

Amartya Sen est Ă©galement un de ceux qui va rappeler qu'Adam Smith Ă©tait Ă©galement un philosophe qui a Ă©crit une ThĂ©orie des sentiments moraux. se plaçant dans sa lignĂ©e, il entend Ă©galement lier Ă©thique et Ă©conomie pour reprendre le titre d'un de ses ouvrages les plus connus. Il distingue deux grandes origines Ă  l'Ă©conomie : une origine Ă©thique, chez Aristote, Adam Smith et John Stuart Mill notamment ; une origine mĂ©caniste chez William Petty et les ingĂ©nieurs Ă©conomistes français du XIXe siĂšcle, parmi lesquels il classe LĂ©on Walras[137]. Pour lui d'une certaine façon, ces courants sont appelĂ©s Ă  cohabiter[138]. Ce qu'il combat, c'est la « domination » dont fait preuve Ă  la fin du XXe siĂšcle l'aspect mĂ©caniste et son Ɠuvre est dĂ©diĂ©e Ă  une meilleure prise en compte et Ă  une rĂ©Ă©valuation de la place de l'Ă©thique. Cela passe par une remise en cause de l'utilitĂ© et de l'utilitarisme sur lesquels est fondĂ©e l'approche « mĂ©caniste »[139]. En s'Ă©loignant de l'utilitarisme, il se rapproche Ă©galement d'Adam Smith, en ce qu'il ne nie pas la possibilitĂ© de conflit sur les normes ni l'importance des rapports de force politique, mais oĂč, Ă  la façon du Smith de la ThĂ©orie des Sentiments moraux, il pense que grĂące Ă  la sympathie, Ă  la possibilitĂ© de se dĂ©centrer de soi-mĂȘme, il est possible d'agir assez pacifiquement[140].

Le fait que Sen est Ă  la fois un philosophe et un Ă©conomiste va le mener Ă  se diffĂ©rencier de Rawls Ă  la fois par la place qu'il donne Ă  l'Ă©conomie, et par son refus d'adhĂ©rer Ă  une optique purement contractualiste. Sen, s'il critique les utilitaristes, refuse nĂ©anmoins de ne pas donner une importance au consĂ©quentialisme[141], c'est-Ă -dire qu'il refuse de ne pas tenir compte des consĂ©quences prĂ©visibles des actes lĂ  oĂč l'approche dĂ©ontologique se prĂ©occupe uniquement du cadre dans laquelle la dĂ©cision a Ă©tĂ© prise. Cette position est justifiĂ©e, en partie, par le fait que pour lui les individus sont profondĂ©ment marquĂ©s par le milieu, par la sociĂ©tĂ© et que cela peut peser sur les dĂ©cisions et conduire Ă  perpĂ©tuer des systĂšmes structurellement inĂ©galitaires[142]. Ce sujet concerne particuliĂšrement Sen, qui est nĂ© en Inde et qui se rĂ©fĂšre souvent Ă  des exemples qu'il a pu observer durant ses jeunes annĂ©es. Pour lui, la distinction entre libertĂ© positive et libertĂ© nĂ©gative qu'Isaiah Berlin a contribuĂ© Ă  rĂ©pandre est trompeuse. En effet, libertĂ© nĂ©gative (ne pas faire ceci ou cela) et libertĂ© positive (droit Ă  faire ceci ou cela) sont en Ă©troite interdĂ©pendance. Par exemple, lors de famine, la libertĂ© nĂ©gative que constitue la libertĂ© de la presse (droit de ne pas ĂȘtre censurĂ©) peut Ă©viter que les gens meurent de faim et donc favoriser leur libertĂ© positive[143].

Multiculturalisme et États-Nations

MĂȘme s'il s'est toujours distinguĂ© du nationalisme dur et qu'il a toujours dĂ©fendu la possibilitĂ© d'appartenances multiples, le social-libĂ©ralisme a eu, depuis son apparition dans la seconde moitiĂ© du XIXe siĂšcle, parti liĂ© avec la construction d'États-nations[144]. Il y a par exemple chez John Stuart Mill l'idĂ©e que l'Ă©tablissement d'un rĂ©gime politique fondĂ© sur la libertĂ© et la dĂ©mocratie (chez les sociaux-libĂ©raux, les deux vont de pair) nĂ©cessitait une langue commune et une opinion publique relativement unifiĂ©e[145]. Or, les sociĂ©tĂ©s actuelles, du fait notamment des mouvements de population, sont devenues plus diverses en mĂȘme temps qu'il existe une volontĂ© plus forte de la part de minoritĂ©s nationales, ethniques ou culturelles de prĂ©server une identitĂ© propre. Pour Catherine Audard, il y a eu « une prise de conscience positive de la diffĂ©rence et de l'identitĂ©, de l'ethnicitĂ© qui « a accrĂ©ditĂ© l'idĂ©e de plus en plus dominante que l'Ă©galitĂ© des droits et l'intĂ©gration sociale passent par l'acceptation des diffĂ©rences, pas par un traitement impartial et anonyme ou colour-blind des personnes » »[146]. Cela pose problĂšme au social-libĂ©ralisme car une appartenance religieuse, ethnique ou culturelle trop forte peut entrer en conflit avec la libertĂ© et l'autonomie de chacun qu'il promeut. Pour faire face Ă  ce problĂšme, deux voies ont Ă©tĂ© avancĂ©es. Paul RicƓur et Alasdair MacIntyre ont introduit le concept d'« identitĂ© narrative » qui va tenter de permettre de concilier une identitĂ© propre Ă  un groupe et une identitĂ© commune[147]. Pour John Rawls, la culture politique d'une sociĂ©tĂ© libĂ©rale multiculturelle doit se limiter essentiellement Ă  « la langue, l'histoire, les institutions politiques et les valeurs « politiques » de la constitution »[148]. Elle doit surtout Ă©viter des Ă©lĂ©ments normatifs forts comme les valeurs morales, les idĂ©ologies et les religions dominantes[149].

Concernant les religions, Rawls et Jurgen Habermas vont considĂ©rer « que les religions dans leur ensemble doivent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des doctrines « raisonnables », comme pouvant faire partie de la « raison publique » »[150]. L'idĂ©e Ă©tant plus ou moins de mettre davantage en valeur la « raison argumentative » que l'on peut trouver au sein de chaque religion[151].

Renouveler la solidarité

Ronald Dworkin, philosophe du droit.

La solidaritĂ© Ă©tait au centre des prĂ©occupations des sociaux-libĂ©raux classiques mais pour John Rawls les politiques d'inspiration sociale-libĂ©rale se sont trop souciĂ©es d'Ă©conomisme, de soutien de la consommation et pas assez du citoyen et du politique[152]. Aussi, pour Rawls comme pour Bruce Ackerman, Philippe Van Parijs, Ronald Dworkin et Nancy Fraser[153], ce qui va ĂȘtre important c'est de lutter Ă  la fois contre la pauvretĂ©, les inĂ©galitĂ©s et les discriminations tout en considĂ©rant davantage les individus comme des acteurs Ă  respecter. Pour cela, il convient que les citoyens soient plus actifs, plus responsables, qu'ils soient moins axĂ©s sur leurs droits et davantage sur leurs devoirs de façon Ă  invalider le constat de Marcel Gauchet selon lequel « la dĂ©mocratie de l'individu et de ses droits a l'oligarchie pour corrĂ©lat inavouĂ© »[154].

La nouvelle citoyenneté dans laquelle doit s'enraciner la solidarité comporte un double substrat : à la fois politique et participatif. Ce dernier point est le plus important pour les penseurs du nouveau social-libéralisme ; Catherine Audard écrit, en faisant référence aux travaux de Jurgen Habermas, John Rawls et Thomas Nagel, que « C'est dans le cadre de la société civile [...] que les vertus et les compétences propres à la citoyenneté se développent, que le caractÚre individuel se forme, que les convictions privées se transforment sous l'effet du pluralisme, en un véritable sens de la justice ; c'est là que nous intériorisons les idées de responsabilité personnelle, d'obligations mutuelle, de solidarité, que nous apprenons les compétences diacritiques nécessaires à la vie démocratique »[155].

Rawls veut passer d'un minimum social Ă  un minimum citoyen et, selon Catherine Audard, chez lui, « la solidaritĂ© ne doit pas viser la maximisation de l'utilitĂ© gĂ©nĂ©rale, mais la seule satisfaction des besoins crĂ©Ă©s par la citoyennetĂ© »[156]. Pour Rawls, le citoyen poursuit son propre intĂ©rĂȘt, entendu dans un sens dĂ©passant le seul intĂ©rĂȘt Ă©conomique, et la justice, c'est-Ă -dire l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Sur ce point, Amartya Sen produit un double reproche Ă  Rawls. Tout d'abord, il lui reproche le lien fait entre minimum citoyen et citoyennetĂ© active, expliquant qu'il n'est pas rĂ©ellement Ă©tabli. D'autre part, Rawls retombe selon lui dans les travers anciens en listant les biens premiers dont doivent bĂ©nĂ©ficier les citoyens alors qu'il devrait d'abord mettre en avant les capabilitĂ©s, c'est-Ă -dire les capacitĂ©s d'agir[157].

De la démocratie de marché à la démocratie délibérative

Le modĂšle de dĂ©mocratie proche de « Ă©litisme compĂ©titif » de Joseph Schumpeter, oĂč le rĂŽle du peuple est surtout de sanctionner les politiques et les experts qui n'ont pas rĂ©ussi Ă  rĂ©soudre les problĂšmes pour les remplacer par d'autres[158], des Trente Glorieuses va, sous l'impact du nĂ©olibĂ©ralisme, se transformer en dĂ©mocratie de marchĂ© oĂč le citoyen est vu comme un consommateur de produits politiques. Ce mouvement va de pair avec un dĂ©clin de la conception de l'enseignement comme formation de citoyens rationnels tel que l'envisageait tant les sociaux-libĂ©raux classiques. En fait, mĂȘme si le social-libĂ©ralisme a participĂ© Ă  ce mouvement, il ne l'a jamais complĂštement acceptĂ©. Robert Alan Dahl, par exemple, a toujours soutenu que les Ă©lites n'avaient pas le monopole du pouvoir et que le peuple, Ă  travers des associations et autres mouvements, pouvait intervenir dans la vie politique[159]. Par ailleurs, le libĂ©ralisme a toujours Ă©tĂ© mĂ©fiant envers la monopolisation du pouvoir par un groupe, c'est pourquoi il a toujours prĂ©conisĂ© des systĂšmes de contrĂŽles et de contre-pouvoirs (checks and balances[N 6].

Au dĂ©but des annĂ©es 1950, le thĂ©orĂšme d'impossibilitĂ© d'Arrow, qui veut que si les hommes suivent leur intĂ©rĂȘt, il n'y a pas de solutions communes possibles, a provoquĂ© un regain d'intĂ©rĂȘt sur la question de savoir comment arriver Ă  des dĂ©cisions qui reprĂ©sentent l'intĂ©rĂȘt commun tout en Ă©tant acceptĂ©es par le plus grand nombre. Ce questionnement, qui reprend sur un plan diffĂ©rent les rĂ©flexions de Walter Lippmann, marque les travaux de John Rawls et d'Amartya Sen. Rawls reprend et amplifie l'idĂ©e de dĂ©mocratie dĂ©libĂ©rative qui Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©sente chez John Stuart Mill et chez les nouveaux libĂ©raux[160]. Dans ThĂ©orie de la justice, Rawls Ă©crit : « le dĂ©bat lĂ©gislatif doit ĂȘtre conçu non comme un combat d'intĂ©rĂȘts, mais comme un effort pour trouver la meilleure dĂ©cision conformĂ©ment aux principes de la justice »[161]. Dans son livre Éthique de la discussion (1991), puis dans son dĂ©bat avec Rawls, Jurgen Habermas dĂ©fend des idĂ©es proches de ce dernier. Comme Stuart Mill et Alexis de Tocqueville, il considĂšre la discussion publique comme un moyen de faire Ă©voluer les prĂ©fĂ©rences des ĂȘtres humains[162] et par lĂ  d'arriver Ă  un intĂ©rĂȘt commun. Toutefois, les pensĂ©es de Rawls et d'Habermas ont une focalisation divergente : l'un s'intĂ©resse surtout Ă  la justice et l'autre au droit. Pour le premier, la justice participe Ă  la crĂ©ation du lien social et pour le second, elle en est la consĂ©quence[163].

RĂ©gulation de l'Ă©conomie aprĂšs la crise de 2008

Pour Amartya Sen, la crise Ă©conomique de 2008 est liĂ©e Ă  de mauvaises politiques elles-mĂȘmes induites par les dĂ©rĂ©gulations Ă©conomiques entreprises depuis Ronald Reagan. Pour lui, « le succĂšs de l'Ă©conomie libĂ©rale a toujours dĂ©pendu [...] du dynamisme du marchĂ© lui-mĂȘme, mais aussi de mĂ©canisme de rĂ©gulation et de contrĂŽle, pour Ă©viter que la spĂ©culation et la recherche de profits conduisent Ă  prendre trop de risques »[164]. Pour cet Ă©conomiste, le PIB seul est trop limitĂ© et il faut lui associer d'autres indicateurs. Il est en effet l'un des crĂ©ateurs de l'Indice de dĂ©veloppement humain (IDH)[164] et il a fait partie de la commission Stiglitz chargĂ©e d'Ă©tudier ce problĂšme.

Un libéralisme plus normatif et politique que le libéralisme français classique

John Dewey en 1902

Pour Catherine Audard, le libĂ©ralisme chez les auteurs Ă©voquĂ©s auparavant est d'abord normatif. Il y est plus politique et moins Ă©conomique que dans la façon dont le libĂ©ralisme est perçu usuellement en France. Il est Ă©galement plus ancrĂ© dans la philosophie morale[165]. Sa principale question, de John Locke Ă  John Rawls en passant par Thomas Hill Green ou John Dewey, est d'Ă©tablir la paix civile sans recourir Ă  la conception de l'État de Hobbes mais au contraire en recourant Ă  des institutions procĂ©durales qui favorisent la coopĂ©ration entre individus[166]. Dans cette approche, un pouvoir lĂ©gitime doit respecter deux principes : la libertĂ© des individus et l'Ă©galitĂ© des personnes[167].

Contrairement Ă  ce que pense Hayek, dans cette approche l'ordre spontanĂ© est « un ordre inĂ©gal qui doit ĂȘtre corrigĂ© »[168], d'oĂč l'importance de la recherche de la « bonne sociĂ©tĂ© » (Good Society comme le titre du livre de Walter Lippmann de 1937) Ă  travers le droit naturel au XVIIe siĂšcle, le sentimentalisme Ă©cossais au XVIIIe siĂšcle et l'utilitarisme au XIXe siĂšcle[169]. Si la politique est importante pour amĂ©liorer les choses, elle ne doit pas entraĂźner la soumission des hommes, mais leur participation Ă  l'esprit public. Mais dans cette tradition du libĂ©ralisme, le systĂšme institutionnel est pensĂ© autour d'un systĂšme de contrĂŽle et de contre-pouvoir (check and balance) qu'avaient un peu trop oubliĂ© les sociaux-libĂ©raux classiques[111]. Pour que ce systĂšme demeure vivant, il nĂ©cessite une sociĂ©tĂ© civile dynamique et un citoyen fort et actif, libre et capable de s'opposer aux autres pouvoirs.

À l'intĂ©rieur de ce qu'on peut appeler le « libĂ©ralisme », il existe de fortes dissensions. Par exemple, pour Friedrich Hayek, le libĂ©ralisme de Dewey est « un pseudo-libĂ©ralisme ». De mĂȘme, si certains vont accuser le social-libĂ©ralisme d'ĂȘtre du socialisme, d'autres au contraire vont accuser le nĂ©olibĂ©ralisme d'ĂȘtre devenu un soutien du conservatisme[170]. Pour Catherine Audard, Ă  l'intĂ©rieur du vaste champ libĂ©ral, le courant le plus problĂ©matique est constituĂ© par ce qu'elle nomme l'« ultralibĂ©ralisme Â» de Milton Friedman et de l'Ă©cole de Chicago. Pour elle, il s'agit plus d'« un outil politique » que d'une philosophie politique. Par ailleurs, elle les accuse d'avoir reconstruit un libĂ©ralisme classique « qui est une falsification des doctrines aussi bien de Locke que d'Adam Smith ou de John Stuart Mill »[171].

Le social-libéralisme dans le jeu politique

Sociaux-libéraux et libéraux-conservateurs

Les sociaux-libĂ©raux et les libĂ©raux-conservateurs ont en commun leur souci des libertĂ©s individuelles ; cependant le terme de « social-libĂ©ral » s’applique Ă  des partis libĂ©raux qui ont des positions de centre gauche sur les questions Ă©conomiques et qui acceptent une dĂ©finition trĂšs large de ce qui constitue les droits des individus, alors que les libĂ©raux conservateurs mettent l’accent sur la libertĂ© Ă©conomique et se situent plutĂŽt Ă  la droite des centristes. Des partis conservateurs comme le Parti populaire libĂ©ral et dĂ©mocrate des Pays-Bas ou le Parti libĂ©ral-dĂ©mocrate allemand ont adoptĂ© un programme Ă©conomique conservateur, qui prĂ©voit un rĂŽle minimal de l’État dans l’économie[172].

Certains auteurs, comme JosĂ© Guilherme Merquior, pensent Ă©galement que l’idĂ©ologie des libĂ©raux-conservateurs met en avant les concepts de « libertĂ© nĂ©gative » (« LĂ  oĂč il n’ y a pas de loi il n’y a pas de transgression »), de pluralisme, de progrĂšs, d’individualisme et de responsabilitĂ© du gouvernement, alors que les sociaux-libĂ©raux sont plus prĂ©occupĂ©s par la question des dĂ©rives autoritaires des gouvernements et des conditions sociales qui facilitent l’émergence de ces formes de tyrannie[173].

Le social-libéralisme et les partis européens de centre-gauche

Un article du journal Le Monde diplomatique paru en 1998[174] qualifie de « social-libĂ©ral » le courant d'idĂ©es nĂ© en France autour de la Fondation Saint-Simon et de ses fondateurs, notamment François Furet et Pierre Rosanvallon. Mais dans sa somme sur le libĂ©ralisme, Catherine Audard ne parle ni de cette institution ni de ses promoteurs. De mĂȘme, le terme de « social-libĂ©ralisme » peut ĂȘtre employĂ© pour qualifier le blairisme[175]. Ce courant d'idĂ©es, conçu au Royaume-Uni par Tony Blair et Anthony Giddens et appelĂ© aussi « troisiĂšme voie », est principalement rattachĂ© au travaillisme, la version britannique du socialisme dĂ©mocratique[176]. Dans une confĂ©rence prononcĂ©e en 1995 devant la Fabian Society, Tony Blair, alors chef du Parti travailliste, revendique explicitement l'influence de Hobhouse, de mĂȘme que celles de Beveridge et Keynes[177] et prĂ©sente le socialisme dĂ©mocratique britannique comme l'hĂ©ritier politique du « libĂ©ralisme radical » du dĂ©but du XXe siĂšcle[178].

Le politologue français Zaki LaĂŻdi estime pour sa part que la « troisiĂšme voie » blairiste est un avatar de la social-dĂ©mocratie dans le sens oĂč le marxisme « est sa matrice historique »[179], ce qui n'est pas le cas du social-libĂ©ralisme. Autre distinction forte pour Zaki LaĂŻdi, « la troisiĂšme voie relĂšve plus de la formalisation d'une pratique politique souhaitable que de la naissance d'une idĂ©ologie »[179]. L'aspect idĂ©ologique et rĂ©flexif est trĂšs fort dans le social-libĂ©ralisme et le rapport avec le politique est contingent. Pour LaĂŻdi, l'absence d'une analyse critique du nĂ©ocapitalisme de la fin du XXe siĂšcle est l'autre point faible important de la troisiĂšme voie blairiste, celui qui l'a empĂȘchĂ© de se placer dans une dynamique de long terme[179].

La conversion du centre gauche européen au libéralisme se déroule par ailleurs à un rythme inégal ; dans les années 1990, des dirigeants comme Tony Blair au Royaume-Uni ou Gerhard Schröder en Allemagne s'en revendiquent beaucoup plus nettement que Lionel Jospin en France[180] - [181].

En France, au dĂ©but des annĂ©es 2000, un courant de pensĂ©e, nĂ© en partie de la dĂ©faite de Lionel Jospin Ă  l'Ă©lection prĂ©sidentielle de 2002 et animĂ© notamment par Monique Canto-Sperber, a remis en avant la notion de socialisme libĂ©ral, dans une optique explicitement politique qui s'inscrivait dans une volontĂ© d'engager une reconstruction du socialisme europĂ©en[182]. Dans un ouvrage qui reprend le titre d'un livre des annĂ©es 1930 de Carlo Rosselli, Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati ont Ă©ditĂ© une anthologie d'un certain nombre de penseurs qualifiĂ©s de socialistes libĂ©raux, parmi lesquels : Eduard Bernstein, Hermann Cohen, Franz Oppenheimer, Jurgen Habermas, Norberto Bobbio et Benedetto Croce. Toutefois, pour des auteurs comme Serge Audier ou Catherine Audard, ce projet passe un peu vite sur les diffĂ©rences entre le libĂ©ralisme et le socialisme. Pour Audard, si le social-libĂ©ralisme peut se rapprocher du socialisme dĂ©mocratique, il n'en reste pas moins distinct. En effet, « jamais la prioritĂ© du groupe sur l'individu, la lutte des classes ou l'intervention de l'État pour « changer » la sociĂ©tĂ© [...] n'ont pu ĂȘtre des concepts clĂ©s ou mĂȘme adjacents du libĂ©ralisme mĂȘme nouveau »[183]. Pour Audier, « loin d’ĂȘtre le fruit naturel de la doctrine libĂ©rale, celui-ci [le socialisme libĂ©ral] s’est imposĂ© contre le libĂ©ralisme Ă©conomique et son antisocialisme doctrinal ». De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, il considĂšre comme impropre cet amalgame entre les diffĂ©rentes familles trĂšs disparates du socialisme libĂ©ral, parmi lesquelles il range le social-libĂ©ralisme, et la tendance dominante actuelle de la gauche occidentale[4].

Usages dans le vocabulaire politique contemporain

Le vocabulaire politique contemporain tend aujourd'hui Ă  amalgamer les termes de social-libĂ©ralisme et de socialisme libĂ©ral en utilisant, de maniĂšre imprĂ©cise, l'un comme synonyme de l'autre. Les deux expressions sont employĂ©es, de maniĂšre pĂ©jorative ou non, pour dĂ©signer la mutation, Ă  la fin du XXe siĂšcle et au dĂ©but du XXIe siĂšcle, de la social-dĂ©mocratie — soit du socialisme dĂ©mocratique dans son ensemble — et sa conversion aux changements Ă©conomiques liĂ©s Ă  la mondialisation libĂ©rale[4].

L'usage du mot « social-libĂ©ral » ne fait en outre pas l'unanimitĂ© et peut prendre une dimension polĂ©mique : il est parfois utilisĂ© comme une Ă©pithĂšte nĂ©gative, notamment par la gauche radicale et l'extrĂȘme gauche, pour dĂ©noncer le rĂ©formisme du centre-gauche ou sa conversion au libĂ©ralisme[184], en particulier sous la forme du blairisme ; Lionel Jospin dĂ©clare ainsi lors d’un Conseil national du PS : « Nous ne sommes pas des sociaux-libĂ©raux, parce que les sociaux-libĂ©raux sont ceux qui disent qu’il faut accepter les lois de l’économie dans leur duretĂ©, mais faire de la compensation sociale. Nous sommes des socialistes et des dĂ©mocrates, des sociaux-dĂ©mocrates. Nous devons intervenir, organiser et rĂ©guler dans la sphĂšre de l’économie, mais en nous tenant Ă  notre place »[185]. En 2014, Jean-Christophe CambadĂ©lis, premier secrĂ©taire du Parti socialiste français, affirme Ă  son tour : « Le social-libĂ©ralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition »[186]. Pascal RichĂ© relĂšve en 2013 qu'« Ă  part quelques exceptions » parmi lesquelles Alain Minc, JĂ©rĂŽme Cahuzac ou Jean-Marie Bockel, « personne ne se rĂ©clame ouvertement du social-libĂ©ralisme »[185].

Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e en France en 2016 par le CEVIPOF dĂ©finit les « sociaux-libĂ©raux » comme des personnes « favorables au marchĂ© sur le plan Ă©conomique », mais dont « l’ensemble [des] valeurs culturelles les situe clairement Ă  gauche ». DĂ©crits comme faisant partie « des sous-groupes les plus diplĂŽmĂ©s » et des « groupes Ă©conomiques supĂ©rieurs », ils sont Ă©valuĂ©s par ce document comme reprĂ©sentant « Ă  peine 6 % » de l'Ă©lectorat français[187]. Toutefois, Emmanuel Macron, Ă©lu prĂ©sident de la RĂ©publique française en avec 24 % des voix au premier tour, est couramment qualifiĂ© de social-libĂ©ral[188] - [189], de mĂȘme que son parti La RĂ©publique en marche[190] - [191] - [192].

Notes et références

Notes et citations originales

  1. Le social-libéralisme a eu plusieurs dénominations dans les pays de langue anglaise :
    • haut libĂ©ralisme (high liberalism) in S. Freeman, 2001, Illiberal libertarians: Why libertarianism is not a liberal view, Philosophy and Public Affairs, vol 30, numĂ©ro=2, p:105-151.
    • libĂ©ralisme radical (radical liberalism) in Gary Wilson et Carole Wilson The Past in the Present: A Cleavage Theory of Party Response to European Integration, British Journal of Political Science, volume 30 p. 433–459, juillet 2000 |format=pdf |doi=10.1017/S0007123400000181 Lire en ligne
    • libĂ©ralisme moderne (modern liberalism) in L. Richardson James, 2001 Contending Liberalisms in World Politics: Ideology and Power Lynne Rienner Publishers.
  2. « Equally important, Hobson recognized that the growth of monopoly had undermined the fundamental premiss of liberal political economy -perfect competition. Monopolies created a maldistribution of income, which according to Hobson was primarly responsible for poverty, economic depression and imperialism » in Introduction de Towshend pp.14-15 à l'édition de 1988 du livre Imperialism de Hobson.
  3. « The term "New Liberalism" was adopted by Samuel and others as rightly descriptive of its aims. That "New " Liberalism differed from the old in that it envisaged more clearly the need for important economic reforms, aiming to give a positive significance to the "equality" which figured in the democratic triad of liberty, equality, fraternity ».in Hobson 1938, p.52.
  4. L'Allemagne a été de 1870 à 1945 farouchement anti-libérale. Ce n'est qu'aprÚs la Seconde Guerre mondiale que faisant un profond "aggiornamento", elle a opté pour le libéralisme tant sur le plan politique qu'économique. En 1945, Voir sur ce point notamment Hayek, La route de la servitude, Puf 1986, pp.22-23.
  5. Sur le rĂŽle de Cordell Hull aux États-Unis dans la crĂ©ation de l'impĂŽt sur le revenu voir Schlesinger, T2, 1971, p.214.
  6. Voir Audard 2009, chapitre III sur l'État de droit. p.244 elle Ă©crit :« le terme intraduisible de checks dĂ©signe la mise en observation des pouvoirs et des pratiques, leur contrĂŽle et leur blocage pour parvenir Ă  un Ă©quilibre : les balances ».

Références

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  50. Citation reprise in Clave, 2005, p. 84.
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  59. Voir citation d'Hobhouse in Freeden 1978, p. 252.
  60. Voir PremiĂšre Ă©pĂźtre aux Corinthiens, 12, 12.
  61. Audard 2009, p. 293.
  62. Voir la citation du livre Solidarité de Bourgeois in Audard 2009, p. 298.
  63. Voir notamment Freeden 1986, p. 185.
  64. Audard 2009, p. 298.
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  84. Voir document sur Europa oĂč l'article 66 est liĂ© au concept de Workable Competitition .
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  129. Pour plus de précision sur ce problÚme de position originelle, se reporter à Audard 2009, p. 436-437.
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Sources

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Voir aussi

Bibliographie

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Articles parus dans des revues universitaires

  • (en) John W Seaman, L.T Hobhouse and the Theory of Social Liberalism, Canadian Journal of Political Science, Vol.11, N°4, dĂ©c.1978Columbia University Press,

Ouvrages d'auteurs ayant marqué le social-libéralisme

Articles connexes

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