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Otto von Bismarck

Otto von Bismarck /ˈɔto fɔn ˈbÉȘsmaʁk/[note 1] , duc de Lauenburg et prince de Bismarck, nĂ© le Ă  Schönhausen et mort le Ă  Friedrichsruh, est un homme d'État prussien puis allemand.

Otto von Bismarck
Illustration.
Otto von Bismarck en 1890.
Fonctions
Chancelier impérial d'Allemagne
–
(18 ans, 11 mois et 27 jours)
Monarque Guillaume Ier
Frédéric III
Guillaume II
Prédécesseur Poste créé
Successeur Leo von Caprivi
Chancelier confédéral de la Confédération de l'Allemagne du Nord
–
(3 ans, 8 mois et 20 jours)
Prédécesseur Poste créé
Successeur Poste supprimé
Ministre-président de Prusse
–
(16 ans, 4 mois et 11 jours)
Monarque Guillaume Ier
Frédéric III
Guillaume II
Prédécesseur Albrecht von Roon
Successeur Leo von Caprivi
–
(10 ans, 3 mois et 9 jours)
Monarque Guillaume Ier
Prédécesseur Adolf zu Hohenlohe-Ingelfingen
Successeur Albrecht von Roon
Ministre prussien des Affaires Ă©trangĂšres
–
(27 ans, 5 mois et 25 jours)
Monarque Guillaume Ier
Frédéric III
Guillaume II
Prédécesseur Albrecht von Bernstorff
Successeur Leo von Caprivi (intérim)
Herbert von Bismarck
Biographie
Titre complet Duc de Lauenburg
Prince de Bismarck
Nom de naissance Otto Eduard Leopold von Bismarck
Date de naissance
Lieu de naissance Schönhausen (Prusse)
Date de décÚs
Lieu de décÚs Friedrichsruh (Empire allemand)
Nationalité Prussienne
Allemande
Conjoint Johanna von Puttkamer
Enfants Herbert von Bismarck
Wilhelm von Bismarck
Marie zu Rantzau
Famille Maison de Bismarck
Religion Luthéranisme

Signature de

Otto von Bismarck
Chanceliers d'Allemagne

Il est à la fois ministre-président du royaume de Prusse de 1862 à 1890 et chancelier de la confédération de l'Allemagne du Nord de 1867 à 1871 avant d'accéder au poste de premier chancelier du nouvel Empire allemand en 1871, poste qu'il occupe jusqu'en 1890, tout en conservant sa place de ministre-président de Prusse. Il joue un rÎle déterminant dans l'unification allemande.

Au dĂ©but de sa carriĂšre politique, Bismarck se fait un nom en dĂ©fendant les intĂ©rĂȘts des junkers, petite noblesse prussienne, dont il fait partie, depuis les bancs conservateurs. Il est nommĂ© ministre-prĂ©sident de Prusse en 1862. Dans le conflit constitutionnel prussien, il lutte contre les libĂ©raux pour maintenir la primautĂ© de la monarchie. Également ministre des Affaires Ă©trangĂšres, il dĂ©clenche la guerre des DuchĂ©s puis la guerre austro-prussienne entre 1864 et 1866, et impose par la mĂȘme occasion la suprĂ©matie de la Prusse en Allemagne. La guerre franco-prussienne de 1870 permet de rĂ©soudre la question allemande en retenant la solution petite-allemande, dĂ©fendue par la Prusse, et entraĂźne l'unification allemande en 1871. Ensuite, sur le plan de la politique extĂ©rieure, il essaie d'Ă©tablir un Ă©quilibre entre les grandes puissances europĂ©ennes grĂące Ă  un systĂšme d'alliances.

En politique intĂ©rieure, Ă  partir de 1866, Bismarck s'allie d'abord aux libĂ©raux modĂ©rĂ©s, ce qui conduit au vote de nombreuses rĂ©formes comme l'institution du mariage civil, qui rencontre la rĂ©sistance des catholiques, auxquels il s'oppose durement en instituant la politique du Kulturkampf. À la fin des annĂ©es 1870, il se sĂ©pare des libĂ©raux, pour renouer avec les conservateurs. Durant cette phase, sont votĂ©es les lois pour le protectionnisme et l'interventionnisme Ă©tatique. Un systĂšme de sĂ©curitĂ© sociale est Ă©galement crĂ©Ă©. Les annĂ©es 1880 sont surtout marquĂ©es par les lois antisocialistes. En 1890, les divergences de point de vue de Bismarck avec le nouvel empereur, Guillaume II, conduisent Ă  son dĂ©part.

AprÚs sa démission, Bismarck continue de jouer un rÎle politique, en critiquant l'action de son successeur. Il écrit également ses mémoires, qui influencent fortement l'image que se forge de lui l'opinion publique allemande.

Jusqu'au milieu du XXe siĂšcle, les historiens allemands jugent en grande majoritĂ© son action de maniĂšre positive, celle-ci Ă©tant, dans cette pĂ©riode nationaliste, associĂ©e Ă  l'unification de l'Allemagne. Cependant, aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, les critiques s'accentuent : il est alors accusĂ© d'ĂȘtre responsable, en tant que fondateur de l'Empire allemand, de l'Ă©chec de la dĂ©mocratie en Allemagne. Des approches plus modernes de l'histoire tentent cependant de remettre l'action de Bismarck, avec ses forces et ses manques, dans le contexte de son Ă©poque avec la structure politique qui Ă©tait alors en place.

Jeunesse

Origine et enfance

Portrait de Bismarck Ă  l'Ăąge de 11 ans
Bismarck Ă  l'Ăąge de 11 ans.

Otto Eduard Leopold von Bismarck est nĂ© le Ă  Schönhausen. Son pĂšre, Karl Wilhelm Ferdinand von Bismarck (de), est officier militaire et propriĂ©taire terrien prussien et sa mĂšre, Wilhelmine Mencken, est la fille d'un homme politique[l 1]. Son grand-pĂšre paternel est un disciple de Jean-Jacques Rousseau. Otto a un frĂšre, Bernhard (1810 – 1893), et une sƓur, Malwina (1827 – 1908)[w 1].

En 1816, la famille dĂ©mĂ©nage vers Kniephof en PomĂ©ranie de l'Est, sans pour autant abandonner sa possession de Schönhausen. Otto y passe son enfance. La diffĂ©rence d'origine sociale entre ses parents a un fort impact sur la socialisation de Bismarck. De son pĂšre, il hĂ©rite la fiertĂ©, de sa mĂšre, un esprit vif, logique, ainsi qu'une aisance orale. Elle lui donne Ă©galement l'envie de s'Ă©chapper de son milieu social. Bismarck peut aussi remercier sa mĂšre pour l'Ă©ducation atypique qu'elle lui a donnĂ©e. Son fils ne doit pas en effet ĂȘtre seulement un junker, il doit Ă©galement entrer dans l'administration. Toutefois, Ă  cause de cette Ă©ducation stricte qu'il reçoit, il ne se sent jamais vraiment chez lui au domicile parental et, alors qu'il montre de la retenue vis-Ă -vis de sa mĂšre, il Ă©prouve beaucoup d'affection pour son pĂšre[l 2] - [l 3] - [l 4].

Études primaires

Portrait, à l'ùge de 19 ans, alors qu'il est étudiant à Göttingen, on le voit lire un livre
Otto von Bismarck à l'ùge de 19 ans, alors qu'il est étudiant à Göttingen.
Portrait d'Otto von Bismarck en 1833.
Otto von Bismarck, 1833.

En 1822, au lieu, comme c'est l'habitude dans la noblesse, d'envoyer son fils dans une Ă©cole de cadets, la mĂšre de Bismarck l'inscrit dans un internat berlinois, le Plamannsche Erziehungsanstalt, afin de le prĂ©parer dans les meilleures conditions Ă  occuper un poste de haut fonctionnaire. Il n'a alors que six ans. Cet internat suit Ă  l'origine les mĂ©thodes pĂ©dagogiques de Johann Heinrich Pestalozzi ; cependant, au moment oĂč Bismarck le frĂ©quente, le temps des rĂ©formes est rĂ©volu depuis longtemps et a laissĂ© la place Ă  l'entraĂźnement physique et Ă  l'esprit patriotique. La transition entre la vie au domicile parental, rythmĂ©e par les jeux d'enfant, et la vie en internat, empreinte de discipline, est des plus difficiles pour le jeune Bismarck. À l'Ă©poque, il refuse catĂ©goriquement de se soumettre Ă  l'autoritĂ©[l 5] - [l 6].

En 1827, il entre au lycĂ©e FrĂ©dĂ©ric-Guillaume de Berlin. Puis, en 1830, il intĂšgre le lycĂ©e berlinois du monastĂšre franciscain dans lequel il demeure jusqu'Ă  l'obtention de son Abitur en 1832. Mis Ă  part le grec ancien (qu'il juge inutile), Bismarck se montre un Ă©lĂšve extrĂȘmement douĂ© pour les langues, mais pas toujours assidu[l 7].

Religion

Bismarck est de confession luthĂ©rienne. Il reçoit des cours de religion de Friedrich Schleiermacher, qui le confirme lors de ses 16 ans dans l'Ă©glise de la TrinitĂ© de Berlin (Dreifaltigkeitskirche)[l 8]. Bismarck se penche Ă  l'Ă©poque sur la religion d'un point de vue philosophique ; il est notamment influencĂ© par Spinoza et Hegel[l 9]. Il semble au dĂ©part ĂȘtre plutĂŽt dĂ©iste et panthĂ©iste que rĂ©ellement croyant[l 8]. Bien que son retour Ă  la religion ne change pas fondamentalement sa personnalitĂ© et que, comme il dĂ©clare, « Si je croyais Ă  tout ce qui se trouve dans la Bible, je serais devenu pasteur[l 10] - [l 11] », Bismarck revendique durant toute sa vie sa foi[l 12]. Son christianisme familial a notamment jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif pour surmonter les moments difficiles, comme la mort de son amie Marie von Thadden-Trieglaff[l 12].

Études secondaires

AprĂšs son Abitur, en mai 1832, et Ă  l'Ăąge de 16 ans, il s'inscrit en droit dans l'universitĂ© de Göttingen. Il s'oppose fermement aux sĂ©quelles de la rĂ©volution de Juillet et Ă  la vague de libĂ©ralisme qui l'accompagne. Ce n'est donc pas un hasard s'il rallie le corps Ă©tudiant de la Corps Hannovera Göttingen plutĂŽt que celui des anciens opposants de la Burschenschaft Hannovera Göttingen (de) ; il y reste attachĂ© sa vie durant. Il mĂ©prise, dans la Burschenschaft Hannovera Göttingen, « leur refus de donner satisfaction, leur manque d'Ă©ducation et d'Ă©tiquette, mais de maniĂšre plus connue, leurs conceptions politiques, reposant sur leur manque de culture et de connaissances, et leurs conditions de vie liĂ©es Ă  leur devenir historique ». Il rĂ©sume plus tard ses observations, en disant que cela a Ă  voir avec un mĂ©lange d'utopie et d'un manque d'Ă©ducation. D'autre part, il dit ne pas ĂȘtre influencĂ© par les idĂ©es monarchistes prussiennes[l 13]. L'histoire et la littĂ©rature l'intĂ©ressent beaucoup, le droit moins. Le seul professeur qui l'ait Ă  la fois impressionnĂ© et influencĂ© est l'historien Arnold Hermann Ludwig Heeren qui aborde dans ses cours le fonctionnement des systĂšmes Ă©tatiques dans le monde. C'est Ă  cette Ă©poque-lĂ  que le jeune Bismarck construit une relation Ă©troite avec John Lothrop Motley, un AmĂ©ricain qui devient par la suite diplomate, qui reste toute sa vie un de ses rares amis[l 14] - [l 15].

Premier poste et voyage

Mémorial au jeune Bismarck du Kösener Senioren-Convents-Verband à Rudelsburg (1896), qui est une statue Bismarck assis avec un chien à ses pieds
Mémorial au jeune Bismarck du Kösener Senioren-Convents-Verband à Rudelsburg (1896).

En novembre 1833, Bismarck change d'universitĂ© et poursuit ses Ă©tudes de droit Ă  l'universitĂ© Friedrich-Wilhelms de Berlin. En 1835, il passe son premier examen d'État. À sa sortie, il devient Gerichtsreferendar (stagiaire) au tribunal municipal de Berlin. Il passe ensuite de son propre vƓu de la justice vers l'administration. Alors que sa vie de bureaucrate Ă  Aix-la-Chapelle le lasse dĂ©jĂ , il tombe amoureux, en 1836, de Laura Russell[l 16], la niĂšce du duc de Cleveland[w 2] - [w 3]. AprĂšs avoir eu entretemps une liaison avec une Française, il voyage Ă  travers l'Allemagne en 1837 avec une jeune Anglaise, amie de Laura. Ce voyage, qui dure plusieurs semaines, dĂ©passe largement la durĂ©e de ses congĂ©s (qui sont de 14 jours), ce qui le conduit Ă  perdre son poste[l 17].

Bismarck s'endette alors, d'une part Ă  cause de ses attentions pour la gent fĂ©minine et d'autre part Ă  cause de son penchant pour le jeu qu'il assouvit dans les casinos. Il reste sans emploi plusieurs mois et essaie plus tard de terminer son referendar (pĂ©riode d'essai) Ă  Potsdam, avant de tourner le dos dĂ©finitivement Ă  l'administration quelques mois plus tard. RĂ©trospectivement, il explique ce changement de cap par le fait qu'il n'a pas envie d'ĂȘtre un simple rouage de l'administration : « Moi, je veux faire de la musique de la maniĂšre dont elle me semble bonne, ou ne pas en faire du tout »[l 18].

En 1838, Bismarck accomplit son service militaire, d'abord comme volontaire d'un an (de) puis passe dans le bataillon de chasseurs Ă  pied de la Garde (de). À l'automne, il est mutĂ© dans le 2e bataillon de chasseurs Ă  pied qui stationne Ă  Greifswald, en PomĂ©ranie occidentale oĂč il se prĂ©pare Ă©galement Ă  la gestion des exploitations familiales Ă  l'AcadĂ©mie royale d'État et d'agriculture d'Eldena (de)[l 19].

Seigneur et bon vivant

À la mort de sa mĂšre, en 1839, Bismarck prend en charge les possessions familiales Ă  Kniephof. Il devient donc agriculteur. Avec son frĂšre Bernhard, de cinq ans son aĂźnĂ©, il exploite les terres de Kniephof, KĂŒlz et Jarchlin, en PomĂ©ranie orientale, dans le canton de Naugard. En 1841, Bernhard est Ă©lu chef du conseil communal (Landrat) de Naugard, ce qui entraĂźne une division provisoire des terres : Jarchlin est gĂ©rĂ© par Bernhard, KĂŒlz et Kniephof par Otto. À la mort de leur pĂšre, en 1845, Otto reprend Ă©galement le siĂšge familial Ă  Schönhausen dans le canton de Stendal[l 20] - [l 21].

Bismarck maĂźtrise rapidement l'exploitation de la ferme. En une dĂ©cennie, en tant qu'administrateur du domaine paternel, il rĂ©ussit non seulement Ă  le rĂ©habiliter mais Ă©galement Ă  rembourser les dettes qu'il a accumulĂ©es. MĂȘme si d'un cĂŽtĂ© cela lui plaĂźt d'ĂȘtre son propre maĂźtre, la vie d'agriculteur ne le comble pas complĂštement[l 22]. Il lit Ă©normĂ©ment, sur des sujets trĂšs diffĂ©rents, tels la philosophie, l'art, la religion ou encore la littĂ©rature[l 23] - [l 21].

En 1842, il entreprend un voyage d'Ă©tudes en France, en Angleterre et en Suisse. En 1844, il arrĂȘte ses efforts pour retourner dans l'administration, lucide quant Ă  son sentiment anti-bureaucrate. Il essaie d'oublier son insatisfaction existentielle en buvant, en chassant et en ayant une vie sociale intense. Il acquiert alors le surnom de « formidable Bismarck »[l 22] - [l 21].

Mariage

Portrait de Johanna von Bismarck, née von Puttkamer, en 1857.
Johanna von Bismarck, née von Puttkamer, 1857.

GrĂące Ă  Moritz von Blanckenburg, un ami rencontrĂ© au Gymnasium zum Grauen Kloster, Bismarck rentre en contact avec le cercle piĂ©tiste d'Adolf von Thadden-Trieglaff. Bien que Moritz soit fiancĂ© Ă  Marie, la fille d'Adolf von Thadden, Marie et Otto tombent amoureux l'un de l'autre[w 4]. Marie ne voulant pas revenir sur son serment de fiançailles, elle finit par Ă©pouser Moritz von Blanckenburg en octobre 1844. À ses noces, elle place son amie, Johanna von Puttkamer, aux cĂŽtĂ©s de Bismarck. Durant l'Ă©tĂ© 1846, les Blanckenburg, Bismarck et Johanna von Puttkamer font un voyage dans le Harz. AprĂšs la mort inattendue de Marie le 10 novembre 1846, Bismarck demande, dans une lettre devenue cĂ©lĂšbre[w 5] Ă  Heinrich von Puttkamer la main de sa fille[w 4]. Ce dernier tardant Ă  rĂ©pondre, Bismarck se rend, Ă  Reinfeld, convaincre les parents de Johanna Ă  leur domicile. Les noces sont cĂ©lĂ©brĂ©es en 1847 Ă  Reinfeld. Depuis cette Ă©poque, la croyance de Bismarck en un dieu personnel joue un rĂŽle central dans sa vie[l 24].

Du mariage d'Otto et de Johanna naissent trois enfants : Marie (1848 – 1926), qui Ă©pouse le comte Kuno zu Rantzau (de) ; Herbert (1849 – 1904), qui s'unit Ă  la comtesse Marguerite von Hoyos et Wilhelm (1852 – 1901), qui Ă©pouse la comtesse Sibylle von Arnim-Kröchlendorff. Johanna met de l'ordre dans la vie d'Otto et lui donne un point d'attache Ă©motionnel, en plus de celui formĂ© par sa mĂšre. Les lettres que le couple s'Ă©change sont des rĂ©fĂ©rences du genre Ă©pistolaire du XIXe siĂšcle[l 25].

DĂ©buts politiques

Agitateur conservateur

Portrait d'Otto von Bismarck en 1847
Otto von Bismarck en 1847.

Bismarck fait son entrĂ©e en politique en devenant reprĂ©sentant au conseil du canton de Naugard (Deputierter des Kreises Naugard), et alors qu'il s'occupe encore de ses terres Ă  Kniephof. Il soutient Ă  de nombreuses reprises son frĂšre qui dirige le conseil du canton en tant que Landrat. Par l'intermĂ©diaire de son cercle religieux, il entre en contact, entre 1843 et 1844, avec d'Ă©minents hommes politiques des bancs conservateurs, comme les frĂšres Ernst Ludwig von Gerlach et Ludwig Friedrich Leopold von Gerlach. Il afferme Kniephof et dĂ©mĂ©nage Ă  Schönhausen, proche de Magdebourg, ville oĂč Ludwig von Gerlach occupe un siĂšge, pour dĂ©velopper ces liens. En 1846, il obtient son premier poste de fonctionnaire en tant qu'intendant des digues de Jerichow. Sa principale prĂ©occupation du moment est alors de prĂ©server la suprĂ©matie de la petite noblesse en Prusse. Les conservateurs s'opposent Ă  l'État absoluto-bureaucratique et rĂȘvent d'un retour Ă  l'Ancien RĂ©gime, avec un gouvernement conjoint des nobles et du roi[l 26]. Avec les frĂšres Gerlach, il dĂ©fend, par exemple, le droit pour les nobles de rendre justice sur leurs terres[l 27].

En 1847, il entre au Parlement uni prussien (Vereinigter Landtag) comme représentant de la chevalerie de la province de Saxe[l 28]. Dans ce comité dominé par l'opposition libérale, il commence dÚs ses premiers discours à se faire remarquer comme un des conservateurs les plus stricts, il conteste notamment le fait que les guerres de libération de la puissance française en 1813 et 1814 étaient accompagnées de la volonté de mettre en place des réformes libérales. Dans la « question juive », il se déclare clairement opposé à la mise à égalité politique de la population juive. Cette position, et d'autres semblables, entraßnent de vives réactions parmi les libéraux. Bismarck trouve cependant sa vocation dans la politique : « les choses m'empoignent beaucoup plus que je ne l'aurais pensé[l 29] » avoue-t-il.

Bismarck (Ă  droite) et FrĂ©dĂ©ric-Guillaume IV conversant ensemble en 1848 (Dessin de Hermann LĂŒders)
Bismarck (Ă  droite) et FrĂ©dĂ©ric-Guillaume IV de Prusse en 1848 (dessin de Hermann LĂŒders).

Sa passion pour le combat politique lui laisse Ă  peine le temps de manger et de dormir. GrĂące Ă  sa prĂ©sence dans cette assemblĂ©e, Bismarck s'est fait un nom dans les milieux conservateurs, sa rĂ©putation arrivant mĂȘme jusqu'au roi[l 30]. Bien que clairement conservateur, Bismarck est dĂ©jĂ  Ă  ce moment-lĂ  plus pragmatique que la moyenne et est prĂȘt Ă  apprendre de ses rivaux, ce qui apparaĂźt notamment lors de la crĂ©ation d'un journal conservateur pour contrer les journaux libĂ©raux allemands[l 31].

Bismarck est fermement opposĂ© Ă  la rĂ©volution de Mars. Quand il apprend les succĂšs du mouvement dans Berlin, il dĂ©cide d'armer les paysans de Schönhausen, et propose de les faire marcher sur Berlin. Le gĂ©nĂ©ral Karl von Prittwitz, basĂ© Ă  Potsdam, s'oppose toutefois Ă  cette idĂ©e. Par la suite, Bismarck essaye de convaincre la princesse Augusta, l'Ă©pouse du futur empereur Guillaume Ier d'Allemagne, de la nĂ©cessitĂ© d'une contre-rĂ©volution. La princesse juge toutefois la requĂȘte manipulatrice et dĂ©loyale. En raison de son comportement, Bismarck s'attire alors durablement l'animositĂ© de la future reine. La reconnaissance par le roi FrĂ©dĂ©ric-Guillaume IV de Prusse de la rĂ©volution fait Ă©chouer temporairement les plans contre-rĂ©volutionnaires de Bismarck. Par la suite, il n'est pas Ă©lu dans la nouvelle assemblĂ©e nationale prussienne, mais il prend, en revanche, part au rassemblement extra-parlementaire des conservateurs. En Ă©tĂ© 1848, il est l'un des membres fondateurs et des rĂ©dacteurs du Neue Preußische Zeitung (Nouveau journal prussien), plus couramment nommĂ© Kreuzzeitung (« Journal Ă  la croix ») Ă  cause de la croix de fer figurant au milieu de son titre. Bismarck y Ă©crit de nombreux articles, si bien qu'en aoĂ»t 1848, il est l'un des principaux instigateurs du parlement des Junker. Celui-ci rassemble ainsi plusieurs centaines de nobles soucieux de protĂ©ger leurs intĂ©rĂȘts de propriĂ©taires terriens[l 32].

Toutes ces activitĂ©s font que la camarilla qui entoure le roi commence Ă  estimer Bismarck. Celui-ci espĂšre ĂȘtre rĂ©compensĂ© par un poste de ministre aprĂšs la contre-rĂ©volution de novembre 1848. Mais il ne rĂ©alise pas encore que, mĂȘme au sein des cercles conservateurs, il passe pour trop extrĂ©miste. Le roi Ă©crit d'ailleurs en note sur sa liste de propositions : « Ă  utiliser seulement, lĂ  oĂč la baĂŻonnette agit sans limite »[l 33].

Vers la Realpolitik

SiÚge de l'assemblée d'Erfurt dans l'église Saint-Augustin, en 1850.

En janvier et juillet 1849, Bismarck est élu à la Chambre des représentants de Prusse. Il décide alors de se vouer complÚtement à la politique et déménage donc sa famille à Berlin. Il devient ainsi l'un des premiers politiciens de métier en Prusse[l 34]. Au parlement, sa voix porte les idées et les positions des ultra-conservateurs. Il défend par exemple les demandes pour que Frédéric-Guillaume IV n'accepte pas le titre de Kaiser qui lui est proposé par la délégation du Parlement de Francfort[l 35]. En effet, cela éveille en lui la crainte d'une absorption de la Prusse par l'Allemagne, et à l'époque, il trouve la question nationale secondaire en comparaison avec la sauvegarde de la puissance prussienne[l 36].

L'union politique qui se forme entre Joseph von Radowitz et le roi afin de faire l'unification de l'Allemagne par le haut, est considĂ©rĂ©e comme Ă  la fois irrĂ©aliste et dĂ©pourvue de bon sens par Bismarck. Au sein du parlement prussien, il ne fait d'ailleurs pas mystĂšre de son opposition Ă  ce plan. Son discours du change son image auprĂšs des cercles politiques, et particuliĂšrement celui de sa propre famille politique ; il montre en effet, en Ă©tant Ă  la fois modĂ©rĂ© et subtil, qu'il est dorĂ©navant bien plus qu'un simple agitateur. Il devient alors pour la premiĂšre fois un candidat crĂ©dible Ă  un poste dans la diplomatie ou dans la haute administration[l 37]. MalgrĂ© ses critiques du projet, il est Ă©lu au poste de secrĂ©taire de l'Union d'Erfurt qui vise Ă  la rĂ©daction d'une constitution pour une union allemande sous l'Ă©gide de la Prusse. MĂȘme s'il se retrouve dans un milieu parlementaire hostile, Bismarck se rĂ©vĂšle, Ă  Erfurt, ĂȘtre l'un des plus grands orateurs de son Ă©poque et sa langue imagĂ©e et directe attire l'attention mĂȘme parmi ses opposants[l 38].

AprĂšs l'Ă©chec des projets d'union, Bismarck a la tĂąche dĂ©licate de dĂ©fendre devant le parlement prussien le traitĂ© d'OlmĂŒtz, qui est une humiliation pour la Prusse. Il rĂ©ussit en mĂȘme temps Ă  prĂ©senter ses points de vue conservateurs et Ă  se tenir loin de toute idĂ©ologie, en dĂ©fendant l'idĂ©e d'un État dotĂ© d'une forte puissance politique : « Le seul principe fondateur sain pour un grand État, Ă  la grande diffĂ©rence d'un petit État, est l'Ă©goĂŻsme d'État, et non le romantisme. Il n'est pas digne pour un grand État de se quereller pour quelque chose qui n'entre pas dans ses propres intĂ©rĂȘts[l 39]. » Par l'importance qu'il donne Ă  l'État, Ă  la puissance et Ă  l'intĂ©rĂȘt politique, Bismarck se dĂ©marque des conservateurs traditionnels, qui, pour des motifs purement dĂ©fensifs, s'opposent Ă  l'État moderne, centralisĂ©, bureaucratique et absolutiste[l 40].

Diplomate

Diplomate au Bundestag

Palais Thurn et Taxis Ă  Francfort, siĂšge du Bundestag de 1815 Ă  1866, en 1900.

Bien qu'il n'ait aucune formation de diplomate, Bismarck est nommĂ© le 18 aoĂ»t 1851 par FrĂ©dĂ©ric-Guillaume IV et avec l'appui de Leopold von Gerlach, diplomate (Gesandten) au parlement de Francfort. Ce poste est alors, de son propre avis, le plus important dans la diplomatie prussienne. Sa nomination est vue comme un symbole Ă  la fois de la victoire de la rĂ©action politique et sociale en Prusse et de la capitulation de cette derniĂšre face Ă  l'Autriche[l 41]. À Francfort, il agit de maniĂšre trĂšs autonome, Ă  tel point qu'il se retrouve parfois en opposition avec la politique du gouvernement berlinois[l 42].

En tant que dĂ©putĂ©, il continue Ă  se prĂ©senter comme un conservateur. Son comportement lors de la sĂ©ance de dĂ©bat du 25 mars 1852 le mĂšne au duel avec le dĂ©putĂ© libĂ©ral Georg von Vincke ; cependant, au cours du combat, aucune balle n'atteint sa cible[l 43]. Alors que le royaume de Prusse et l'empire d'Autriche travaillent ensemble aprĂšs la fin de la politique des unions, Bismarck ne veut pas se rĂ©signer au fait que le ministre autrichien Felix zu Schwarzenberg veuille donner Ă  la Prusse un rĂŽle secondaire. Lui et le gouvernement berlinois veulent faire reconnaĂźtre la Prusse comme le partenaire Ă©gal de l'Autriche. En pratique, il cherche perpĂ©tuellement la polĂ©mique avec le diplomate autrichien Friedrich von Thun-Hohenstein, attaque sĂšchement Vienne et paralyse mĂȘme le travail du parlement afin de pointer les limites du pouvoir autrichien Ă  Francfort. Il contribue Ă©galement Ă  empĂȘcher l'Autriche d'intĂ©grer l'alliance douaniĂšre allemande (Deutschen Zollverein)[l 44].

La dĂ©cision du gouvernement prussien en 1854 (dans le contexte de la guerre de CrimĂ©e) de renouveler l'alliance dĂ©fensive avec l'Autriche, attire les critiques de Bismarck. Quand, en 1855, l'Autriche songe Ă  entrer en guerre contre la Russie, Bismarck rĂ©ussit, grĂące Ă  quelques subtils louvoiements, Ă  ne pas mettre Ă  exĂ©cution les demandes autrichiennes de mobilisation des armĂ©es prussiennes. Ce succĂšs augmente son prestige diplomatique. AprĂšs la dĂ©faite de la Russie en CrimĂ©e, il plaide dans plusieurs lettres ouvertes pour un appui Ă  la France et Ă  la Russie afin d'affaiblir encore l'Autriche. En particulier, il explique ses vues pour la politique extĂ©rieure dans sa « lettre magnifique » (Prachtschrift) de 1856. Ces dĂ©clarations dĂ©chaĂźnent un conflit virulent avec les « hauts-conservateurs » (Hochkonservativen), rĂ©unis autour des frĂšres Gerlach, qui ne voient en NapolĂ©on III qu'un reprĂ©sentant des principes rĂ©volutionnaires et un « ennemi naturel » de la Prusse. Bismarck rĂ©pond que la lĂ©gitimitĂ© du chef d'État n'a aucune importance Ă  ses yeux et que les intĂ©rĂȘts diplomatiques du pays passent avant les principes fondamentaux du conservatisme. Cela lui vaut de passer de plus en plus pour un Ă©goĂŻste opportuniste au sein du clan conservateur[l 45] - [l 46]. Proche des banquiers Julius Schwabach et Gerson von Bleichröder, Bismarck se base aussi sur leurs rĂ©seaux pour s'informer. Gerson von Bleichröder, avec qui il Ă©change des centaines de lettres, est aussi son conseiller fiscal et le gĂ©rant de son portefeuille[l 47].

Diplomate Ă  Saint-PĂ©tersbourg et Paris

Portrait de Katharina Orlowa.
Katharina Orlowa.

Le conflit avec les Gerlachs trouve aussi ses causes dans la politique intĂ©rieure. AprĂšs l'accession au pouvoir de Guillaume Ier, les hauts-conservateurs perdent de leur influence pendant que les libĂ©raux-conservateurs plus modĂ©rĂ©s du Wochenblattpartei en gagnent. Avec le dĂ©but de cette nouvelle Ăšre, Bismarck prend aussi ses distances avec les extrĂ©mistes conservateurs pour asseoir sa position. Il Ă©voque ainsi, dans une longue lettre ouverte, une « mission nationale » prussienne et une alliance avec le mouvement national-libĂ©ral. Cela marque vraiment un virage politique pour lui. MĂȘme s'il ne veut pas combattre pour l'unification pour elle-mĂȘme, il a compris qu'en canalisant les forces des nationalistes allemands il pourrait considĂ©rablement renforcer le pouvoir de la Prusse[l 48].

Bismarck a donc de grandes attentes quant Ă  ce nouveau climat politique qui envahit alors la Prusse. Il est toutefois dans un premier temps déçu. En janvier 1859, il est mutĂ© Ă  Saint-PĂ©tersbourg. Il voit sa nouvelle affectation sur les bords de la Neva comme une mise Ă  l'Ă©cart. La transition est difficile pour sa famille, et les annĂ©es Ă  Francfort restent pour les Ă©poux Bismarck comme les annĂ©es les plus heureuses de leur mariage. Cependant, Bismarck espĂšre profiter de cette mutation pour Ă©largir ses connaissances diplomatiques et se rĂ©jouit de la bienveillance Ă  son Ă©gard du couple impĂ©rial et de la cour russe. Ses ambitions se portent alors vers les plus hautes places administratives dans l'État prussien. Il porte une attention toute particuliĂšre au conflit constitutionnel prussien, qui entoure l'Ă©criture de la constitution prussienne. Ses espoirs de devenir ministre-prĂ©sident (MinisterprĂ€sident), qu'il forme dĂšs avril 1862, ne se rĂ©alisent pas. Au lieu de cela, il est mutĂ© Ă  Paris, poste qu'il considĂšre dĂšs le dĂ©part comme temporaire, en attente de mieux. Au mĂȘme moment, est dĂ©voilĂ©e Ă  son Ă©pouse la relation qu'il a entretenue avec l'Ă©lectrice Katharina Orlowa, elle-mĂȘme Ă©pouse du diplomate russe assignĂ© Ă  la Belgique, NikolaĂŻ AlexeĂŻevitch Orloff. C'est toutefois la derniĂšre infidĂ©litĂ© connue de Bismarck, il se voue dĂ©sormais exclusivement Ă  la politique[l 49].

Ministre-président

Nomination

Portrait d'Otto von Bismarck, 1860
Otto von Bismarck en 1860.

À Berlin, l'opposition des libĂ©raux au projet de rĂ©forme de l'armĂ©e se renforce, mĂȘme si personne ne remet vraiment en cause la nĂ©cessitĂ© d'une telle rĂ©forme. En effet, Ă  l'inverse de celles des autres grandes puissances, l'armĂ©e de la Prusse n'a pas grandi depuis 1815. En comparaison avec les forces autrichiennes, l'armĂ©e prussienne semble faible. Le service militaire n'existe de facto plus que sur le papier et les tentatives rĂ©pĂ©tĂ©es d'intĂ©grer la Landwehr, force armĂ©e constituĂ©e de tous les hommes en Ăąge de combattre, dans l'armĂ©e rĂ©guliĂšre ont pour l'instant Ă©chouĂ©. Et mĂȘme si une union avec les libĂ©raux sur le sujet est devenue possible, Guillaume Ier considĂšre qu'un tel geste serait un signe de faiblesse venant de la couronne[l 50].

Cela attise les critiques des libĂ©raux, ce qui conduit le parlement Ă  rejeter le financement de la rĂ©forme. En mars 1862, l'assemblĂ©e est dissoute et un nouveau gouvernement est nommĂ©. À la place des libĂ©raux modĂ©rĂ©s, on trouve dans ce gouvernement des conservateurs comme le ministre de la Guerre Albrecht von Roon. Le Parti progressiste (Deutsche Fortschrittspartei) nouvellement fondĂ© sort grand vainqueur de ce remaniement, pendant que le nombre de dĂ©putĂ©s conservateurs diminue. Dans cette situation dĂ©sespĂ©rĂ©e, Guillaume Ier envisage sĂ©rieusement de se retirer au profit de son fils, le futur FrĂ©dĂ©ric III, Ă  tel point qu'aprĂšs une altercation avec les ministres du gouvernement, le roi Ă©crit un brouillon de lettre de dĂ©mission[l 51] - [l 52].

Portrait par Pavia

Le gĂ©nĂ©ral Roon voit dans la nomination de Bismarck au poste de ministre-prĂ©sident la seule possibilitĂ© pour empĂȘcher la prise de pouvoir du Kronprinz FrĂ©dĂ©ric, jugĂ© libĂ©ral. Par un tĂ©lĂ©gramme intitulĂ© « Periculum in mora »[note 2], suivi du mot : « DĂ©pĂȘchez-vous ! », il rappelle Bismarck Ă  Berlin. AprĂšs 25 heures de train, le , ce dernier rentre dans la capitale. Deux jours plus tard, il est reçu par le roi au chĂąteau de Babelsberg. À propos du contenu de l'entretien, nous ne disposons que du compte rendu de Bismarck, qui doit ĂȘtre pour l'essentiel vĂ©ridique contrairement Ă  d'autres parties de ses mĂ©moires[l 53]. Bismarck conquiert le monarque encore rĂ©ticent et devient son disciple le plus fidĂšle[l 53]. Il promet de faire aboutir la rĂ©forme de l'armĂ©e mais tient Ă  expliquer les causes des polĂ©miques qui l'entourent. Selon lui, il faut se dĂ©cider clairement entre un contrĂŽle de l'armĂ©e par le parlement ou par le roi. Afin d'Ă©viter que l'assemblĂ©e ne prĂ©vale, il est prĂȘt Ă  passer par « une pĂ©riode de dictature »[l 54]. Le roi lui demande, en effet, s'il est prĂȘt Ă  soutenir la rĂ©forme quoi qu'il arrive, au besoin, en outrepassant un vote Ă  la majoritĂ© du parlement. Bismarck ayant acceptĂ©, le roi se montre impressionnĂ© par sa dĂ©cision et dĂ©clare : « Alors il est de mon devoir, de continuer la lutte avec vous et de ne pas abdiquer »[l 55]. Le roi nomme Bismarck ministre-prĂ©sident et ministre des Affaires Ă©trangĂšres[l 56] - [l 57].

Relation avec le roi et conservatisme

Cette rencontre à Babelsberg pose les bases de la relation entre le roi et Bismarck pour les prochaines décennies. Bismarck acquiert un pouvoir quasi absolu, par l'intermédiaire de son ministÚre, et une confiance totale de Guillaume Ier. Il se comporte vis-à-vis de ce dernier comme un vassal qui jure à son suzerain loyauté et courage au combat. Bismarck obtient un pouvoir absolu, qu'il utilise par la suite. Ainsi, ses ministres ne peuvent rendre des comptes qu'au roi, mais ils ont besoin au préalable de l'accord personnel de Bismarck[l 58].

Certes, Bismarck reste conservateur, mais il devient de plus en plus pragmatique. Les idĂ©aux, thĂ©ories et autres principes politiques ne sont pas, selon lui, prĂ©pondĂ©rants face Ă  l'intĂ©rĂȘt de l'État. Il se donne pour but d'accroĂźtre la puissance prussienne et il se sert de cet objectif comme critĂšre de dĂ©cision. De son point de vue, il n'est possible pour la Prusse de conserver ses aspirations Ă  devenir une grande puissance que si elle parvient Ă  gagner une position hĂ©gĂ©monique en Europe, au dĂ©triment de l'Autriche, et sans s'attirer les foudres des autres puissances europĂ©ennes. À proprement parler, il ne donne jamais dans le nationalisme, mais plutĂŽt dans le rĂ©alisme diplomatique. Il part d'ailleurs du principe que ses succĂšs sur la scĂšne internationale lui seront favorables sur le plan national. Il veut certes prĂ©server la monarchie et l'État autoritaire, tout comme la place prĂ©dominante de la noblesse et des militaires mais, en cas de doutes, il fait toujours passer la puissance de l'État au premier plan. C'est ainsi que Bismarck passe des alliances temporaires avec les mouvements libĂ©raux et nationalistes[l 59].

Conflit constitutionnel prussien

Au début, la plupart des politiques, jusque parmi les conservateurs, sont hostiles à Bismarck qui passe pour réactionnaire. Il a, de ce fait, des difficultés pour trouver des ministres compétents ; il écrit ainsi : « Nous serions déjà satisfaits, si nous arrivions à trouver et conserver huit hommes. »[l 60] (« Wir sind froh, wenn wir acht MÀnner finden und halten. »). Le premier cabinet de Bismarck se compose, en effet, d'une majorité d'hommes politiques de seconde importance, parmi lesquels : Carl von Bodelschwingh, Heinrich Friedrich von Itzenplitz et Gustav von Jagow. Dans ses mémoires, Bismarck juge que certains de ses ministres « n'avaient pas les moyens de diriger un ministÚre. » Ils ne montrent que peu de compréhension pour la ligne directrice politique à l'exception notable de Roons, et certains se révÚlent plus intéressés par leurs plaisirs personnels et leurs divertissements que par leur travail[w 6].

Dans ce contexte, Bismarck est le seul réel décideur. En tant que chef d'un cabinet en conflit, il domine clairement les polémiques contre les libéraux. Au début, Bismarck essaie de neutraliser l'opposition à la fois par des menaces mais aussi par des compensations. Cela échoue, à cause de certaines de ses déclarations qui renforcent son image de politicien conservateur et ainsi le desservent. Par exemple, il déclare : « L'Allemagne ne regarde pas le libéralisme prussien, mais son pouvoir. », « Les grandes questions de notre temps ne se décideront pas par des discours et des votes à la majorité, mais par le fer et le sang. »[l 61] - [w 7].

Alors que l'alliance avec les mouvements libĂ©raux et les nationaux commence Ă  prendre forme, il prononce un discours qui contribue Ă  lui donner une rĂ©putation, dans l'opinion publique, de politicien aux mĂ©thodes brutales[l 62]. À la suite de cette rĂ©action, il arrĂȘte ses tergiversations et se met Ă  combattre les libĂ©raux avec ardeur. Le parlement est ajournĂ© et Bismarck gouverne, en automne 1862, sans avoir un budget rĂ©gulier. Le parlement est rappelĂ© au dĂ©but de 1863. Bismarck se lĂ©gitime en utilisant la trĂšs controversĂ©e, et maintenant cĂ©lĂšbre LĂŒckentheorie. En fait, il note qu'il y a un vide juridique dans la Constitution Ă  propos du ministre-prĂ©sident, et considĂšre que le roi en tant que souverain est en droit de combler ce vide comme bon lui semble, et, donc, de court-circuiter le parlement[w 8]. Par la suite, le fonctionnement normal de l'État se fait Ă  l'aide de compromis entre le roi et les deux chambres du parlement. Si l'un des trois organes refuse le consensus, advient un conflit : « Les conflits deviennent des questions capitales, parce que la vie publique ne peut pas s'arrĂȘter. Se pose alors la question capitale de savoir qui a le pouvoir entre les mains. »[l 63].

Bismarck fonde son raisonnement sur le fait que le cas d'une divergence d'opinion entre le roi et le parlement n'est pas tranchĂ©e par la Constitution. Par consĂ©quent, il y a un vide juridique, qui doit ĂȘtre comblĂ© selon les prĂ©rogatives du roi. Cette interprĂ©tation du droit est considĂ©rĂ©e par la plupart de ses contemporains comme un dĂ©tournement de la Constitution. Maximilian von Schwerin-Putzar juge que cela signifie que « le Pouvoir passe avant le droit » (« Macht geht vor Recht. »). Or, jusqu'Ă  prĂ©sent, prĂ©vaut dans la haute sociĂ©tĂ© et dans l'entourage du roi la rĂšgle fondamentale : « Le droit passe avant le Pouvoir. « Justitia fundamentum regnorum ! » C'est la devise du roi de Prusse, et cela reste ainsi par la suite[l 64]. »

Afin de lutter contre les libĂ©raux, Bismarck adopte au fil du temps diffĂ©rentes stratĂ©gies. Parmi celles-ci, il tente une alliance avec le mouvement social-dĂ©mocrate en 1863. Il rencontre ainsi Ă  plusieurs reprises Ferdinand Lassalle sans que cela soit suivi d'effet. MalgrĂ© une opposition forte, notamment venant de courtisans, et contre toute attente, Bismarck survit Ă  la crise politique. Il emploie des mĂ©thodes radicales, allant jusqu'au licenciement de hauts fonctionnaires libĂ©raux dont certains sont dĂ©putĂ©s. En mĂȘme temps, la libertĂ© de la presse disparaĂźt, et ce au mĂ©pris de la Constitution. En 1865, Bismarck dĂ©fie en duel le professeur et dĂ©putĂ© Rudolf Virchow. Ce dernier refuse, car il considĂšre ce mode de rĂšglement des diffĂ©rends comme archaĂŻque. La situation politique Ă©volue alors peu ; le conflit autour de la Constitution dure jusqu'en 1866 et ressemble Ă  une guerre des postes. Bismarck essaie de miner l'opposition. Il dirige grĂące Ă  l'appareil Ă©tatique et, pendant un long moment, le parlement n'est mĂȘme pas convoquĂ©. En mai 1866, il est de nouveau dissout. Bismarck pense mĂȘme un temps abolir le parlement et la Constitution. Mais, avec le temps, il devient de plus en plus hostile Ă  de telles revendications, formulĂ©es par les conservateurs, car ces derniers ne peuvent lui promettre un ordre politique stable Ă  long terme[l 65] - [l 66].

Pendant ce temps, Bismarck cherche Ă  mettre sous pression l'opposition prussienne, en allant chercher des succĂšs sur la scĂšne internationale. Cependant, cela se solde par un demi-Ă©chec. La convention d'Alvensleben du 8 fĂ©vrier 1863, qui prĂ©voit le soutien de la Russie dans sa lutte contre un soulĂšvement en Pologne, reçoit une large dĂ©sapprobation en Prusse, mĂȘme au sein des cercles conservateurs. De plus, les pressions exercĂ©es par la Grande-Bretagne et la France de NapolĂ©on III rendent caduque la convention. L'Autriche voyant Bismarck affaibli, en profite pour essayer de faire passer une rĂ©forme de la ConfĂ©dĂ©ration germanique Ă  son profit. Bismarck ne rĂ©ussit qu'avec beaucoup de peine Ă  dissuader le roi de prendre part au CongrĂšs des princes, rĂ©uni Ă  Francfort. En riposte Ă  l'Autriche, le ministre-prĂ©sident prussien prĂ©sente une rĂ©forme de la confĂ©dĂ©ration selon la vision prussienne qui vise, comme auparavant, Ă  Ă©quilibrer le pouvoir entre la Prusse et l'Autriche dans l'Union. Cependant ses revendications diffĂšrent sur un point, il rĂ©clame « La crĂ©ation d'une nouvelle reprĂ©sentation nationale qui recevrait la participation directe de toute la nation[l 67]. » Cela n'en est pas moins une proposition de ralliement de la Prusse au mouvement national, qui est lui-mĂȘme trĂšs proche du mouvement libĂ©ral. Bismarck ne se sert pas de cette nouvelle possibilitĂ© immĂ©diatement, car, Ă  cause du conflit autour de la Constitution, il est pour lui hors de question de s'allier aux libĂ©raux. Les Ă©lections d'octobre 1863 permettent Ă  l'opposition prussienne de rĂ©affirmer sa position[l 68] - [l 69].

Guerre des Duchés

La question de la rĂ©forme de la ConfĂ©dĂ©ration germanique est vite mise au second plan par une crise internationale de plus grande ampleur. En effet, la mort de FrĂ©dĂ©ric VII de Danemark dĂ©clenche une querelle quant au devenir des duchĂ©s de Schleswig et d'Holstein. Le prince FrĂ©dĂ©ric Auguste de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg les revendique, soutenu par les mouvements nationalistes allemands, qui veulent les voir fusionner en une seule entitĂ© qui serait annexĂ©e par la ConfĂ©dĂ©ration germanique en tant qu'État indĂ©pendant. Le nouveau roi de Danemark, Christian IX, lui-mĂȘme mis sous pression par les mouvements nationaux dans son propre pays, dĂ©clare au contraire vouloir intĂ©grer le Schleswig Ă  l'État danois[w 9]. À la grande dĂ©ception des mouvements libĂ©raux et nationalistes, Bismarck refuse de soutenir les revendications de FrĂ©dĂ©ric d'Augustenbourg. Mais, en mĂȘme temps, il se montre en dĂ©saccord avec la position danoise et aspire Ă  moyen terme Ă  intĂ©grer les deux duchĂ©s dans l'aire d'influence de la Prusse. Il sait que ce n'est pas rĂ©alisable dans l'immĂ©diat. C'est pour cela que Bismarck, Ă  l'image de l'Autriche, nourrit un intĂ©rĂȘt Ă  la crĂ©ation d'un État augustenbourgeois. De leur cĂŽtĂ©, les Autrichiens voient dans une solution nationale Ă  la question des deux duchĂ©s un danger pour la stabilitĂ© de leur propre État plurinational. Cela crĂ©erait en effet un prĂ©cĂ©dent qui pourrait se retourner contre eux. Dans ce contexte, les deux grandes puissances allemandes ont donc intĂ©rĂȘt Ă  coopĂ©rer[l 70].

ScĂšne de la bataille de DĂŒppel
Bataille de DĂŒppel.

La politique de Bismarck dans cette crise, comme dans d'autres, ne suit pas un schĂ©ma fixe. Il part du principe qu'il faut s'adapter aux circonstances et essayer de les mettre Ă  profit[l 71]. Bismarck se prĂ©sente comme le dĂ©fenseur du droit des peuples existants, et exige du Danemark qu'il s'en tienne au traitĂ© de Londres signĂ© en 1852. Cette politique apaise les autres grandes puissances europĂ©ennes, et l'Autriche se range du cĂŽtĂ© de la Prusse. À partir de ce moment, les autres États germaniques n'ont plus vraiment le choix et suivent les deux grandes puissances. Bismarck explique d'ailleurs au diplomate autrichien Alajos KĂĄrolyi que les deux puissances peuvent imposer leur volontĂ©, en passant outre les dĂ©cisions du Bundestag. Ce faisant, la pĂ©rennitĂ© de la ConfĂ©dĂ©ration germanique est pour la premiĂšre fois remise en question[l 72] - [l 73]. Le conflit dĂ©gĂ©nĂšre en guerre entre la ConfĂ©dĂ©ration germanique et le Danemark en fĂ©vrier 1864. Au contraire des prĂ©cĂ©dentes guerres menĂ©es par la Prusse, le commandement suprĂȘme n'est pas pris par le roi ou par un militaire haut gradĂ©, mais par le ministre-prĂ©sident, qui subordonne les opĂ©rations militaires Ă  ses calculs politiques. Comme le Generalfeldmarschall FrĂ©dĂ©ric von Wrangel a thĂ©oriquement la prioritĂ©, de par son prestige acquis lors de la premiĂšre guerre des duchĂ©s et de son anciennetĂ©, il est relevĂ© de ses fonctions par Bismarck[l 70].

AprĂšs la bataille de DybbĂžl du , les nĂ©gociations commencent entre belligĂ©rants Ă  Londres, mais elles Ă©chouent en grande partie Ă  cause des hĂ©sitations de Bismarck. La guerre continue et les troupes austro-prussiennes conquiĂšrent le Jutland, provoquant la dĂ©faite du Danemark. Le traitĂ© de Vienne du 30 octobre 1864 marque la fin de la guerre. Le Danemark renonce aux duchĂ©s de Schleswig et de Holstein. Les tentatives de crĂ©ation d'un État augustenbourgeois se soldent par un Ă©chec Ă  cause de la volontĂ© de Bismarck de faire des duchĂ©s une sorte de protectorat prussien. Finalement, la rĂ©gion est dirigĂ©e conjointement par l'Autriche et la Prusse, situation qui, pour Bismarck, ne peut ĂȘtre que provisoire. Cette volontĂ© de diriger seul les duchĂ©s mĂšne Ă  la guerre austro-prussienne[l 74] - [l 75].

Au niveau de la politique intérieure, le succÚs au Danemark ne provoque pas d'affaiblissement du Parti progressiste. Les libéraux adoptent, eux, une posture défensive face à Bismarck, quand, par exemple, ils refusent de voter la nécessaire construction d'une flotte, principalement en réaction au conflit sur la constitution. Dans le camp libéral, certains anciens adversaires de Bismarck, comme Heinrich von Treitschke, font évoluer leurs positions. Les libéraux commencent alors à se scinder en deux camps distincts : ceux qui ne croient l'unification allemande possible que par un gouvernement progressiste, et ceux qui pensent au contraire qu'un gouvernement conservateur peut tout autant y parvenir[l 76].

Guerre austro-prussienne

Cohen-Blind commet un attentat contre Bismarck, on le voit tirer sur le chancelier qui est coiffé d'un chapeau, les deux hommes se regardent dans les yeux
Cohen-Blind commet un attentat contre Bismarck.

AprĂšs la guerre des DuchĂ©s, Bismarck essaie encore quelque temps de trouver un accord, sur des bases conservatrices, avec l'Autriche. Alors qu'il devient clair que le diplomate Ludwig von Biegeleben considĂšre qu'il ne faut plus tolĂ©rer que la Prusse augmente encore sa puissance, Bismarck met sur pieds une alliance avec les mouvements libĂ©raux et nationaux afin de fonder un État allemand dominĂ© par la Prusse seule ; cette solution est nommĂ©e « petite-allemande » en opposition Ă  la « grande-allemande », centrĂ©e sur l'Autriche[l 77]. Il ne compte d'ailleurs pas, au dĂ©part, rĂ©gler le diffĂ©rend austro-prussien de maniĂšre militaire. Au contraire, il laisse la porte ouverte Ă  toutes les possibilitĂ©s afin d'obtenir le contrĂŽle des duchĂ©s de Schleswig et Holstein. La convention de Gastein d'aoĂ»t 1865, apporte une solution en divisant les deux duchĂ©s : le Holstein allant Ă  l'Autriche et le Schleswig et le Lauenbourg Ă  la Prusse. Par la mĂȘme occasion, Bismarck est fait comte von Bismarck et ministre responsable du Lauenbourg[l 78]. Mais cela ne fait selon lui que diffĂ©rer la rĂ©solution des diffĂ©rends sĂ©rieux entretenus avec l'Autriche.

Finalement, Bismarck se dĂ©cide pour la guerre, car il espĂšre ainsi en finir avec le conflit constitutionnel prussien, l'opposition faisant de plus en plus scission avec le gouvernement au pouvoir. La dĂ©cision est prise lors du conseil des ministres du . Bismarck rĂ©ussit Ă  convaincre le roi, pourtant trĂšs rĂ©ticent Ă  l'idĂ©e d'une « guerre fratricide », et Ă  le dissuader de changer d'avis lors des mois suivants. Bismarck met alors tout en Ɠuvre afin d'isoler et de provoquer l'Autriche. Mais il se tient prĂȘt Ă  reculer si les autres grandes puissances viennent Ă  se montrer rĂ©ticentes[l 79]. Il s'assure en particulier la neutralitĂ© de NapolĂ©on III. Le soutien de l'Italie, formalisĂ© par un traitĂ© d'alliance temporaire, rassure Bismarck. AprĂšs avoir renouvelĂ© le Parlement allemand par un vote direct, il se lance, depuis les bancs des conservateurs prussiens, dans une critique virulente Ă  l’égard de l'Autriche afin de la provoquer. MĂȘme Ludwig von Gerlach prend ses distances avec lui. Les libĂ©raux se mettent Ă  considĂ©rer Bismarck comme quelqu'un de peu digne de confiance et rejettent sa proposition d'alliance. Dans l'opinion publique, l'idĂ©e d'une guerre fratricide est fortement impopulaire, Ă  tel point que le , Ferdinand Cohen-Blind commet un attentat au pistolet contre le ministre-prĂ©sident, pour tenter de dĂ©samorcer la guerre[w 10].

Portrait d'Otto von Bismarck, le ministre de la guerre Albrecht von Roon et le général Helmuth von Moltke
Otto von Bismarck, le ministre de la Guerre Albrecht von Roon et le général Helmuth von Moltke.

L'Autriche dĂ©cide, le , de faire trancher la question de l'avenir du Schleswig-Holstein par le Bundestag. Bismarck considĂšre cela comme une entorse Ă  la convention de Gastein et ordonne aux armĂ©es prussiennes de marcher sur le Holstein. En consĂ©quence, le Bundestag, sur demande de l'Autriche, dĂ©cide la mobilisation de l'armĂ©e de la ConfĂ©dĂ©ration germanique, ce qui annule automatiquement le traitĂ© d'alliance entre la Prusse et le reste de la ConfĂ©dĂ©ration germanique. Le , l'armĂ©e prussienne entame les manƓuvres contre le royaume de Hanovre, de Saxe et l'Ă©lectorat de Hesse. La victoire prussienne n'est en aucun cas acquise d'avance, la plupart des observateurs contemporains, dont NapolĂ©on III, anticipent en effet une victoire autrichienne[l 80]. Bismarck joue le tout pour le tout : « Si nous sommes dĂ©faits, je ne ferai pas marche arriĂšre, je combattrai jusqu'au bout[l 81]. »

Bismarck s'efforce de garder la guerre sous son contrĂŽle. Cela va Ă  l'encontre des plans du gĂ©nĂ©ral Moltke, qui veut une guerre totale. À cause de la briĂšvetĂ© de la campagne, la question du retrait du commandement militaire de Bismarck n'a pas eu le temps d'apparaĂźtre Ă  l'ordre du jour[l 82]. Les discordes dans l'armĂ©e confĂ©dĂ©rĂ©e, l'emploi stratĂ©gique du chemin de fer et de nouvelles tactiques sur le champ de bataille expliquent la supĂ©rioritĂ© de l'armĂ©e prussienne, qui se manifeste, le , lors de sa victoire dĂ©cisive dans la bataille de Sadowa. Alors que Guillaume Ier et les militaires poussent Ă  envahir Vienne et Ă  imposer de dures conditions de paix, Bismarck, Ă  l'inverse, propose des conditions mesurĂ©es, afin de mĂ©nager son adversaire du jour en espĂ©rant en faire un alliĂ© futur. C'est pourquoi la paix de Prague du n'inflige aucune perte de territoire Ă  la monarchie habsbourgeoise mais lui impose d'approuver la crĂ©ation de la confĂ©dĂ©ration de l'Allemagne du Nord, rĂ©alisation de la « solution petite-allemande » ; c'est-Ă -dire que la partie nord de la ConfĂ©dĂ©ration germanique s'unifie sous domination prussienne. L'Autriche approuve Ă©galement l'annexion du duchĂ© de Holstein, de celui de Schleswig, du royaume de Hanovre, de l'Ă©lectorat de Hesse, du Nassau et de Francfort par la Prusse. Les États du Sud de l'Allemagne restent indĂ©pendants[l 83] - [l 84] - [l 85]. En rĂ©compense pour son succĂšs dans la guerre, Bismarck reçoit 400 000 thalers et le domaine de Varzin[l 86]. Sur cette commune, il favorise la construction de la fabrique de papier de HammermĂŒhle, qui est de tout premier plan[w 11].

DĂ©nouement du conflit constitutionnel

La guerre consolide considĂ©rablement la position des conservateurs Ă  l'intĂ©rieur du parlement prussien. Bismarck veut que les libĂ©raux reconnaissent lĂ©galement les budgets depuis 1862. Cette loi est appelĂ©e IndemnitĂ€tsvorlage. Elle est nĂ©cessaire pour Bismarck, car mĂȘme s'il a rĂ©ussi Ă  conserver son pouvoir, sur le plan du droit constitutionnel sa situation est tout simplement intenable selon l'historien Heinrich August Winkler[l 87].

Néanmoins, cette situation représente également une possibilité d'alternance politique pour les libéraux, et la question de savoir quelle réponse il faut donner à la proposition de Bismarck mÚne à une profonde scission dans leurs rangs. Pendant que certains voient les avancées notables à attendre sur la question nationale de la part de Bismarck, d'autres argumentent que le droit à la liberté doit avoir la priorité sur la question de l'unité nationale. Cela conduit à la formation du Parti libéral national, fruit d'une division du Parti progressiste. Des changements semblables ont lieu au sein des conservateurs : le Parti conservateur libre est ainsi fondé pour rassembler les partisans de la realpolitik de Bismarck, en opposition aux anciens conservateurs réunis autour de Leopold von Gerlach, qui s'est auparavant détourné du ministre-président. Ce dernier peut donc compter sur les deux nouveaux partis pour appuyer sa politique, dans les années suivantes[l 88] - [l 89].

La Revolution von oben

Assemblée de la confédération d'Allemagne du Nord, le 24 février 1867 ; Bismarck se tient directement en dessous du bureau du président du parlement.
Assemblée de la confédération d'Allemagne du Nord, le ; Bismarck se tient directement en dessous du bureau du président du parlement.

La victoire dans la guerre austro-prussienne marque un tournant au sein de l'opinion publique pour Bismarck. Le bouleversement provoquĂ© par la guerre et le pas vers l'unitĂ© qu'il reprĂ©sente sont perçus comme une rĂ©volution faite sans Ă©meute, une rĂ©volution dĂ©cidĂ©e par le pouvoir en place, ce qui en allemand est traduit par l'expression Revolution von oben. Bismarck Ă©crit lui-mĂȘme : « tant qu'Ă  avoir une rĂ©volution, mieux vaut la provoquer que la subir[l 90]. » Il aurait Ă©galement dĂ©clarĂ© Ă  NapolĂ©on III : « en Prusse, seuls les rois font les rĂ©volutions »[l 91] - [w 12].

Bismarck s'est peu souciĂ© du respect du principe conservateur fondamental qu'est la lĂ©gitimitĂ© monarchique, quand il s'agissait des annexions et de la formation de la confĂ©dĂ©ration de l'Allemagne du Nord en particulier. Son nouveau parlement est Ă©lu de maniĂšre dĂ©mocratique. Bismarck dicte en grande partie la constitution — c'est le dictat dit « de Putbus » — mĂȘme s'il fait certains compromis avec les parlementaires. C'est pourquoi cette constitution est appelĂ©e « Constitution bismarckienne ». Un point central du texte est de sceller la domination prussienne sur la confĂ©dĂ©ration. Par ailleurs, Bismarck se taille un poste sur mesure en crĂ©ant la fonction de chancelier, qui lui permet, en plus des postes de ministre-prĂ©sident et de ministre des Affaires Ă©trangĂšres, de bĂ©nĂ©ficier de pouvoirs trĂšs larges. AprĂšs l'Ă©lection du premier parlement, les libĂ©raux rĂ©ussissent Ă  arracher quelques concessions au nouveau chancelier. Aussi, mĂȘme si le conseil militaire se voit retirer une grande partie de son influence parlementaire, il n'est pas crĂ©Ă© de poste de ministre associĂ©. Ni le chancelier, ni aucun membre du gouvernement ne peuvent ĂȘtre nommĂ©s ministre de la Guerre par le Reichstag, le cas Ă©chĂ©ant. Dans l'ensemble, Bismarck se montre rĂ©ceptif aux exigences des libĂ©raux, mĂȘme s'il a veillĂ© Ă  empĂȘcher de maniĂšre constitutionnelle que le systĂšme ne puisse devenir parlementaire[l 92].

Les rĂ©formes ne concernent pas que la constitution : la justice, les institutions sociale et Ă©conomique ainsi que l'organisation de l'administration sont profondĂ©ment remaniĂ©es. Il est tout Ă  fait remarquable d'ailleurs que Bismarck, d'abord authentique conservateur, a mis en place un systĂšme Ă©tatique trĂšs moderne pour l'Ă©poque. Sur de nombreux points, il suit les idĂ©es libĂ©rales. Il n'est certes pas le seul Ă  conduire ces rĂ©formes et on pourrait citer Rudolph von DelbrĂŒck, qui a alors un rĂŽle capital. L'influence de Bismarck n'est en aucun cas Ă  sous-estimer et l'historien Lothar Gall voit dans les succĂšs de l'État bureaucratique centralisĂ© d'Europe centrale, avec notamment l'Ă©closion de la sociĂ©tĂ© industrielle, une consĂ©quence des rĂ©formes institutionnelles et judiciaires qui sont Ă  mettre en grande partie au crĂ©dit de Bismarck[l 93].

Vers la guerre

En opposition avec la fonction purement pratique qu'a jusqu'alors la question nationale, aprĂšs 1866, la nation devient un important facteur d'intĂ©gration aux yeux de Bismarck. Il reconnaĂźt ainsi que la capacitĂ© de survie de la monarchie, et de l'État fĂ©dĂ©ral associĂ©, ne peut ĂȘtre assurĂ©e sur la durĂ©e que si la Prusse reste Ă  la pointe du mouvement nationaliste[l 94]. En mĂȘme temps, apparaĂźt le besoin, pour des raisons de puissance politique, d'unifier les États du Sud de l'Allemagne Ă  la confĂ©dĂ©ration de l'Allemagne du Nord et, par lĂ -mĂȘme, de rĂ©aliser l'unification totale de l'Allemagne sous domination prussienne[l 95].

Bismarck Ă  Versailles en 1871 (Ă  la droite de Bismarck et assis se trouvent les comtes Hatzfeld et von Keudell, debout de gauche Ă  droite : les comtes de Wartensleben, Wellmann, Bismarck-Bohlen, Blanquart, DelbrĂŒck (avec un chapeau haut-de-forme), Zezulke, Bucher, Wiehr, Abeken, Willisch, Dr Busch, Taglioni, Wagner et v. Holstein).

MalgrĂ© la signature de traitĂ©s d'alliances dĂ©fensives avec les États du Sud, le pouvoir d'attraction de la confĂ©dĂ©ration de l'Allemagne du Nord ne se montre pas assez fort pour les pousser Ă  l'assimilation. Lors de l'Ă©lection pour le Zollparlament, les opposants Ă  l'assimilation gagnent notamment Ă  la fois en BaviĂšre et dans le Wurtemberg. Bismarck est de l'avis que l'apparition d'une menace extĂ©rieure peut faire changer les opinions en sa faveur. Il n'essaie pourtant pas de crĂ©er une vĂ©ritable situation menaçante, mĂȘme s'il pense que l'unification se fera par les armes : « Une intervention volontaire, pour des raisons subjectives, a toujours eu dans l'Histoire pour effet de couper les fruits verts sur l'arbre. Et il me saute aux yeux dans ce sens, que l'unification allemande n'est pas un fruit mĂ»r[l 96]. »

Sur le plan de la politique extĂ©rieure, Bismarck sait qu'il lui faut compter avec une forte rĂ©sistance de la France contre l'unification allemande. L'opinion publique française nomme « revanche pour Sadowa ! » les revendications territoriales qui conduisent Ă  la crise luxembourgeoise, dĂ©samorcĂ©e en mai 1867 avec la neutralisation du Luxembourg. Bismarck se sert de l'aubaine pour renforcer le sentiment anti-français Ă  l'aide d'articles de journaux et de discours au parlement. NapolĂ©on III estime que l'issue du conflit sera une dĂ©faite ; il fait par la suite tout afin de contrecarrer les ambitions prussiennes[l 97]. On ne sait pas clairement si Bismarck est prĂȘt Ă  accepter la conquĂȘte du Luxembourg par la France et s'il cherche Ă  en entraver le processus, ou s'il a calculĂ© tout cela par avance. Dans tous les cas, les relations entre les deux puissances sortent grandement dĂ©gradĂ©es de cette crise[l 98]. En 1869 et 1870, la crise successorale en Espagne donne Ă  Bismarck l'occasion de dĂ©clencher une crise. L'homme politique incite ainsi le prince LĂ©opold de Hohenzollern-Sigmaringen, qui fait partie de la branche catholique des Hohenzollern, la famille rĂ©gnante en Prusse, Ă  prĂ©senter sa candidature Ă  la couronne d'Espagne. Ce dernier se montre d'abord rĂ©ticent, et le roi Ă©galement, mais le chancelier impose finalement ses vues. Ce faisant, il se livre Ă  une vĂ©ritable provocation vis-Ă -vis de NapolĂ©on III. Bismarck sait en effet que s'il veut espĂ©rer une union sacrĂ©e des Allemands autour de la Prusse dans la guerre qui se profile contre la France, il faut que cette derniĂšre ait le rĂŽle de l'agresseur. MĂȘme s'il imagine des stratĂ©gies alternatives, il ne fait aucun doute sur le fait qu'Ă  l'Ă©poque Bismarck cherche volontairement le dĂ©clenchement d'une guerre, comme il l’a lui-mĂȘme reconnu dans son livre de souvenirs : « Je ne doutais pas de la nĂ©cessitĂ© d’une guerre franco-allemande avant de pouvoir mener Ă  bien la construction d’une Allemagne unie »[l 99] - [l 100].

En France, la candidature prussienne a les effets escomptĂ©s, et on y craint d'ĂȘtre encerclĂ© par des États sous contrĂŽle Hohenzollern. La situation s'apaise avec le retrait de la candidature du prince LĂ©opold. Guillaume Ier refuse toutefois d'obtempĂ©rer Ă  la demande française en renonçant Ă  toute candidature semblable dans le futur. Il en informe Bismarck dans la « dĂ©pĂȘche d'Ems »[w 13]. Ce dernier transforme alors la lettre et la transmet Ă  la presse, en donnant au roi un ton trĂšs irritĂ©. NapolĂ©on III reçoit ainsi publiquement un Ă©norme camouflet diplomatique. En consĂ©quence, l'opinion publique française ne voit d'autre solution que de dĂ©clarer la guerre Ă  la Prusse. En Allemagne, l'opinion publique est acquise Ă  la cause de la Prusse et le ralliement des États du Sud est chose certaine, alors qu'Ă  l'inverse la France est complĂštement isolĂ©e sur le plan international[l 101].

Déroulement de la guerre et conséquences

La guerre en elle-mĂȘme est brĂšve. La capture de NapolĂ©on III lors de la bataille de Sedan scelle la dĂ©faite de la France et aboutit Ă  la formation du Second Reich. Cependant, les nĂ©gociations de paix avec les Français se rĂ©vĂšlent longues. Les Allemands, avec Bismarck en tĂȘte, posent comme condition l'annexion de l'Alsace-Lorraine, l'opinion publique germanique poussant en faveur de l'expansion territoriale. OpposĂ© Ă  cette solution, le nouveau gouvernement français dĂ©cide de poursuivre le conflit, mais plus sous la forme d'une guerre de cabinet : la guerre est dĂ©sormais populaire et a dĂ©sormais pour but de dĂ©fendre la nation française contre l'envahisseur allemand. L'annexion de l'Alsace-Lorraine, confirmĂ©e par le traitĂ© de Francfort, rend les relations franco-allemandes exĂ©crables et ce jusqu'Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale. Cela oblige Bismarck Ă  mettre l'affaiblissement de la France en tĂȘte des objectifs de la politique extĂ©rieure allemande pour les prochaines annĂ©es[l 102].

Tableau d'Anton von Werner: proclamation de l'empire allemand par l'empereur Guillaume Ier le 18 janvier 1871 avec Bismarck (en uniforme blanc) dans la galerie des glaces du chùteau de Versailles. Bismarck est au pieds des marches menant à l'empereur, les deux hommes sont entourés d'une foule nombreuse.
Proclamation de l'Empire allemand par Guillaume Ier le dans la galerie des glaces du chùteau de Versailles. Au centre de la toile, Bismarck se détache grùce à son uniforme blanc. Tableau d'Anton von Werner, Friedrichsruh, Bismarck-Museum Friedrichsruh, 1885.

Pendant la guerre, le ministre-prĂ©sident s'immisce une nouvelle fois dans les dĂ©cisions militaires. Cela conduit Ă  de vifs conflits avec le commandement militaire, qui atteignent leur paroxysme quand la question est posĂ©e de savoir s'il faut assaillir ou assiĂ©ger Paris[w 14]. Bismarck impose alors l'assaut de la capitale. Dans le Sud de l'Allemagne aussi la guerre a des effets : elle pousse dans leurs derniers retranchements les opposants Ă  l'unification allemande. En effet, depuis la mi-octobre 1870, Bismarck nĂ©gocie avec une dĂ©lĂ©gation des États du Sud de l'Allemagne sur le sujet Ă  Versailles. Les idĂ©es des nationalistes et des libĂ©raux ont le soutien depuis le dĂ©part de l'alliance des princes allemands et des villes libres. Bismarck, quant Ă  lui, esquive les pressions et argumente sur les avantages d'une telle fusion des États allemands. Dans l'ensemble, ce sont ses idĂ©es qui finissent par prĂ©valoir[l 103].

En premier lieu, les grands-duchĂ©s de Bade et de Hesse-Darmstadt se retirent de la confĂ©dĂ©ration d'Allemagne du Nord. Ensuite, le Wurtemberg et la BaviĂšre lĂšvent leurs rĂ©serves, aprĂšs que leurs droits sont garantis, et permettent ainsi la formation de l'État allemand. Bismarck rĂ©dige lui-mĂȘme la Kaiserbrief, par laquelle Louis II de BaviĂšre demande Ă  Guillaume Ier d'accepter la couronne d'empereur d'Allemagne[w 15]. Afin d'obtenir son accord, Bismarck offre Ă  Louis II une indemnitĂ© puisĂ©e dans les fonds Welfs[l 104]. Il lui faut cependant beaucoup d'effort pour faire accepter Ă  Guillaume Ier le titre d'empereur, ce dernier craignant une perte de signification de son titre de roi de Prusse. Le , dans la galerie des Glaces du chĂąteau de Versailles, l'Empire allemand est proclamĂ©. Quelques jours plus tard, Paris capitule. La guerre se termine le par le traitĂ© de Francfort. Ce fait marque l'apogĂ©e de la carriĂšre politique de Bismarck. Il est fait prince (FĂŒrst) par Guillaume Ier qui lui offre de plus Sachsenwald, dans les environs de Hambourg. Il devient ainsi un des plus gros propriĂ©taires terriens de l'Empire et un homme riche grĂące Ă  la bonne gestion de sa fortune par Gerson von Bleichröder. Il acquiert, Ă  l'Ă©poque, un ancien hĂŽtel dans le hameau de Friedrichsruh, qui se trouve dans Sachsenwald, et le fait reconstruire. À partir de 1871, Friedrichsruh devient sa rĂ©sidence privĂ©e de prĂ©dilection[l 105] - [l 106]. Il fait voter la loi monĂ©taire prussienne du 4 dĂ©cembre 1871[w 16], premiĂšre Ă©tape dĂ©cisive vers l'adoption de l'Ă©talon-or en Allemagne puis en Europe. Son cousin le comte Guido Henckel de Donnersmarck lui facilite le calcul et la nĂ©gociation d'une indemnitĂ© guerre de six milliards de francs[l 107] consĂ©cutive Ă  la dĂ©faite française de 1870, car il a pour maĂźtresse La PaĂŻva, qui a une excellente connaissance des milieux fortunĂ©s parisiens[l 107].

Chancelier impérial

Le nouvel Empire reprend la constitution de la confĂ©dĂ©ration d'Allemagne du Nord. Bismarck, cumulant les postes de Chancelier impĂ©rial, de prĂ©sident du Bundesrat, de ministre-prĂ©sident et de ministre des Affaires Ă©trangĂšres de Prusse, reste l'homme politique le plus puissant du nouvel État. Il peut de plus se targuer d'ĂȘtre le fondateur de l'Empire. Guillaume Ier le sait trĂšs bien, et c'est pour cela que la volontĂ© du chancelier prime en gĂ©nĂ©ral sur celle de l'empereur. Ce dernier dĂ©clare d'ailleurs : « Ce n'est pas simple d'ĂȘtre empereur sous un tel chancelier[l 108]. »

Famille et style de vie

MĂȘme si la vie de Bismarck est complĂštement rĂ©gie par sa passion pour la politique et par son amour du pouvoir, il aspire en mĂȘme temps, et avec une Ă©gale intensitĂ©, Ă  ĂȘtre libĂ©rĂ© de cette charge. DĂ©jĂ  en 1872, il dĂ©clare : « Je n'ai plus de carburant, je suis Ă  bout[l 109]. » Il affiche, lors de ses annĂ©es Ă  la chancellerie, non seulement des signes d'usure psychique, mais Ă©galement physique. C'est pourquoi, il doit se retirer de maniĂšre de plus en plus frĂ©quente dans ses domaines Ă  la campagne pour des pĂ©riodes allant jusqu'Ă  plusieurs mois. Il boit et mange avec excĂšs, et grossit de maniĂšre continue ; ainsi, en 1879, il affiche 247 livres Ă  la balance, soit un peu moins de 112 kg[note 3]. Il souffre d'innombrables maladies, pour certaines chroniques, comme les rhumatismes, l'inflammation des veines, les problĂšmes de digestion, les hĂ©morroĂŻdes et, avant tout, des insomnies dues Ă  l'excĂšs de nourriture. En plus de son amour immodĂ©rĂ© du tabac et de l'alcool, ses contemporains, telle la baronne Hildegard von Spitzemberg, relatent aussi sa consommation de morphine[l 110]. C'est seulement dans les annĂ©es 1880, que son nouveau mĂ©decin, Ernst Schweninger, rĂ©ussit Ă  le persuader de mener une vie plus saine[w 17] - [l 111].

La famille joue un rĂŽle majeur dans sa vie privĂ©e, mais dans ce domaine aussi il impose ses volontĂ©s. Quand, en 1881, son fils Herbert envisage d'Ă©pouser la princesse Elisabeth zu Carolath-Beuthen — divorcĂ©e, catholique et apparentĂ©e Ă  de nombreux opposants de Bismarck, comme Marie von Schleinitz — il s'y oppose Ă  la derniĂšre minute, menaçant de le dĂ©shĂ©riter, puis de se suicider. Herbert cĂšde, mais devient un homme aigri[l 112] - [l 113].

Otto von Bismarck en uniforme de cuirassier, avec un casque Ă  pointe, aprĂšs son serment en 1880. À l'occasion il apparaĂźt ainsi vĂȘtu en public et mĂȘme au parlement.
Otto von Bismarck en uniforme de cuirassier aprĂšs son serment en 1880. À l'occasion, il apparaĂźt ainsi vĂȘtu en public et mĂȘme au parlement.

Politique extérieure

La formation du nouvel État allemand modifie fondamentalement les rapports de force en Europe, qui n'avaient pas Ă©voluĂ© depuis le congrĂšs de Vienne[l 114]. En effet, Bismarck comprend avec le temps qu'afin de sortir du climat de mĂ©fiance gĂ©nĂ©rale de la part des autres États europĂ©ens, l'Allemagne doit renoncer Ă  toute nouvelle volontĂ© d'expansion. Il assure, en 1874, dans ce sens, que l'État allemand est « saturĂ© » : « Nous ne suivons plus une politique axĂ©e sur le pouvoir, mais sur la sĂ©curitĂ©[l 115] - [l 116]. »

Le but principal de la politique extĂ©rieure de Bismarck reste cependant d'affaiblir la France. Pour cela, il essaie de maintenir de bonnes relations avec l'Autriche et la Russie, sans privilĂ©gier l'une des parties. La concrĂ©tisation de cette politique est l'Entente des trois empereurs de 1873. La crise Krieg-in-Sicht, que Bismarck a lui-mĂȘme provoquĂ©e en 1875, montre par contre toutes les difficultĂ©s que rencontrerait l'Allemagne en cas de nouvelle guerre avec la France. Ainsi Bismarck comprend que ses tentatives d'imposer l'hĂ©gĂ©monie de l'Allemagne au dĂ©triment de la France sont vouĂ©es Ă  l'Ă©chec[l 117].

MĂȘme si Bismarck ne peut que constater le retour en puissance de la France, qui aurait vraisemblablement des soutiens en cas de guerre, guerre qu'il ne planifie d'ailleurs pas, la crise est riche en enseignement pour lui. Elle montre en effet que le rapprochement entre la France et la Russie est encore fragile. Bismarck veut absolument Ă©viter cette alliance qui menacerait l'Allemagne de devoir combattre sur deux fronts en cas de guerre ; il passe le reste de son mandat Ă  tout faire pour l'entraver. De plus, l'Angleterre a exprimĂ© clairement qu'elle ne tolĂ©rerait pas un futur accroissement de la puissance allemande. Pour maintenir l'Ă©quilibre continental, la France et la Russie sont Ă©galement prĂȘtes Ă  se liguer[l 118] - [l 119].

SystĂšmes d'alliances bismarckiens

CongrĂšs de Berlin oĂč on voit les diplomates discuter autour d'une table, Tableau de Anton von Werner; debout au centre: Otto von Bismarck qui salue un hĂŽte
CongrĂšs de Berlin, tableau d'Anton von Werner (debout au centre : Otto von Bismarck).

Bismarck conclut de la crise Krieg-in-Sicht, que seule une stratĂ©gie dĂ©fensive est possible. À cause de sa position centrale en Europe, l'Allemagne a peur de se retrouver au milieu d'une guerre europĂ©enne d'envergure. Bismarck dĂ©veloppe avec cette idĂ©e un nouveau concept, qui consiste Ă  dĂ©localiser les tensions entre les grandes puissances Ă  la pĂ©riphĂ©rie de l'Europe. Son premier cas d'application est la crise des Balkans qui dure de 1875 Ă  1878. Bismarck Ă©vite ainsi que le conflit ne devienne hors de contrĂŽle. Il rĂ©sume sa politique Ă©trangĂšre dans le Kissinger Diktat de 1877 : il veut crĂ©er « une situation politique gĂ©nĂ©rale, oĂč toutes les puissances, Ă  part la France, ont besoin de nous, et Ă©viter autant que possible la formation d'une coalition contre nous[l 120]. »

Lors du congrĂšs de Berlin de 1878, qui a pour but de trouver une solution Ă  la crise des Balkans, Bismarck se prĂ©sente comme un « honnĂȘte mĂ©diateur » (ehrlicher Makler). Cela renforce son prestige Ă  l'Ă©tranger, tout en montrant immĂ©diatement ses limites. En effet, le tsar Alexandre II reproche Ă  Bismarck son succĂšs Ă©triquĂ©. Il crĂ©e, en plus, un rapprochement forcĂ© entre l'Autriche et l'Allemagne, qui mĂšne Ă  une alliance dĂ©fensive contre la Russie. Cette alliance entre les deux pays se renforce avec le temps et marque fortement la politique extĂ©rieure de l'Empire allemand pendant toute son existence. Bismarck prĂ©sente cette alliance comme une union allemande opportune et comme « un rempart assurant durablement la paix, populaire auprĂšs de tous les partis, Ă  l'exception des nihilistes et des socialistes[l 121]. »

Bismarck rĂ©ussit par la suite le tour de force d'apaiser les tensions avec la Russie afin de former l'alliance des trois empereurs (DreikaiserbĂŒndnis) en 1881, et qui empĂȘche ainsi une entente franco-russe. Le systĂšme d'alliance est complĂ©tĂ© en 1882 par le (Dreibund) entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie, et, en 1883, par le (Zweibund) avec la Roumanie[l 122] - [l 123].

L'épisode impérialiste

« La nouvelle crinoline. Bismarck taille Ă  la Germania rĂ©ticente des sous-vĂȘtements coloniaux Ă  la mode », gravure de Gustav Heil pour le journal satirique Berliner Wespen du 13 mars 1885.

Au milieu des annĂ©es 1880, la sĂ©curitĂ© de l'Allemagne sur le plan diplomatique semble, selon Bismarck, garantie. Le concept de « saturation » de l'État allemand, en ces temps d'impĂ©rialisme, est de plus en plus remis en question. Personnellement, Bismarck est opposĂ© Ă  l'expansion coloniale. En 1884, il organise la confĂ©rence de Berlin afin de rĂ©gler le partage de l'Afrique entre les diffĂ©rentes puissances europĂ©ennes et notamment le sort du Congo[w 18].

Un mouvement impĂ©rialiste se forme aussi en Allemagne, et fait pression pour la conquĂȘte de colonies. Plusieurs causes, intĂ©rieures et extĂ©rieures, la crise Ă©conomique en plus de cette forte pression, vont faire changer Bismarck d'avis[l 124]. Parmi elles, il y a le risque de succession de Guillaume Ier par le futur FrĂ©dĂ©ric III, prince libĂ©ral et anglophile. En effet, une politique colonialiste aurait inĂ©vitablement pour effet de dĂ©grader les relations avec la Grande-Bretagne, mettant ainsi de la distance entre FrĂ©dĂ©ric et l'Angleterre[l 125]. Devant le dĂ©fenseur de la colonisation Eugen Wolf, le chancelier dĂ©clare en 1888 : « Votre carte de l'Afrique est effectivement trĂšs belle, mais ma carte de l'Afrique est, elle, situĂ©e en Europe. La France est Ă  gauche, la Russie Ă  droite et nous nous trouvons au milieu. Ça c'est ma carte de l'Afrique. »[l 126] Cependant, Bismarck a, sans le vouloir, dĂ©marrĂ© un processus impĂ©rialiste qui ne peut plus ĂȘtre arrĂȘtĂ© avant la PremiĂšre Guerre mondiale[l 127] - [l 128].

Crise du systĂšme d'alliance

Dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1880, le systĂšme crĂ©Ă© par Bismarck est menacĂ©. À partir de 1886, on assiste Ă  une recrudescence du revanchisme en France. Le spectre d'une alliance franco-russe, synonyme de guerre sur deux fronts, rĂ©apparaĂźt pĂ©riodiquement. D'ailleurs, Bismarck fait enfler la crise, afin de soutenir sur le plan intĂ©rieur ses volontĂ©s de renforcement de l'armĂ©e. Pratiquement simultanĂ©ment se dĂ©clenche une nouvelle crise dans les Balkans. Bismarck essaie d'apaiser les tensions entre les deux belligĂ©rants que sont l'Autriche et la Russie. Le DreikaiserbĂŒndnis vole en Ă©clats. L'alliance franco-russe a le vent en poupe en Russie alors que le protectionnisme allemand, mis en place avec les nouveaux tarifs douaniers de 1879, ne font qu'empirer la situation. En Allemagne, des personnalitĂ©s diplomatiques et militaires influentes, telles Friedrich von Holstein, Bernhard von Moltke ou Alfred von Waldersee, plaident pour une guerre prĂ©ventive contre la Russie. Bismarck est fermement opposĂ© Ă  de telles idĂ©es ; il pense en effet que la guerre est Ă©vitable. Il pense qu'un homme au pouvoir doit prendre ses dĂ©cisions de maniĂšre pragmatique, c'est la realpolitik. Il refuse en effet de prendre des dĂ©cisions pour des motifs idĂ©ologiques, et ne cĂšde ni Ă  la tentation nationaliste ni au darwinisme social[l 129].

Certes le systĂšme d'alliance de Bismarck n'est plus, mais cela ne l'empĂȘche pas de dĂ©samorcer la crise. Dans les Balkans, il refuse de « tirer les marrons du feu[l 130] » pour l'Autriche et l'Angleterre. Sans rompre avec la premiĂšre, il rĂ©ussit Ă  Ă©viter une guerre ouverte. En fĂ©vrier 1887, Bismarck est ainsi l'instigateur de l'« entente de la MĂ©diterranĂ©e » qui lie l'Italie, la Grande-Bretagne et la monarchie austro-hongroise, et qui a pour but d'endiguer l'expansion russe. Peu de temps aprĂšs, Bismarck renouvelle le traitĂ© de rĂ©assurance qui allie la Russie Ă  l'Allemagne[l 129].

Politique intérieure

Ère libérale et Kulturkampf

Portrait de Bismarck en uniforme de marin aux environs de 1875
Bismarck aux environs de 1875.

À l'image de ce qui se pratique Ă  l'Ă©poque de la ConfĂ©dĂ©ration germanique, la politique intĂ©rieure de l'Empire allemand est menĂ©e par Bismarck avec l'aide des conservateurs libres et des nationaux-libĂ©raux. Leur influence est particuliĂšrement visible dans les processus d'uniformisation, de rĂ©organisation et de modernisation Ă©conomique, sociale et de la justice que met en place le pays, mais Ă©galement la Prusse. Bismarck ne se prĂ©munit pas de la sorte d'un conflit avec les conservateurs. Quand la Herrenhaus prussienne refuse, en 1872, d'adopter une rĂ©forme concernant les ordres, Bismarck demande Ă  Guillaume Ier de nommer des membres supplĂ©mentaires dans cette chambre afin de faire passer la loi. Cette manƓuvre s'appelle un Pairsschub. La colĂšre gronde dans les rangs conservateurs et Albrecht von Roon va mĂȘme jusqu'Ă  qualifier ces nominations de coup d'État[l 131]. Cela conduit Ă  la dĂ©mission de Bismarck du poste de ministre-prĂ©sident de la Prusse, au profit de Roon. Mais ce dernier ne se rĂ©vĂšle pas ĂȘtre Ă  la hauteur de la fonction, et Bismarck reprend le poste rapidement[l 131].

Dans diffĂ©rents domaines, la coopĂ©ration avec les libĂ©raux atteint ses limites. Notamment, en 1873, une vive discorde apparaĂźt Ă  propos de l'organisation de l'armĂ©e. Bismarck veut que le parlement renonce Ă  son pouvoir de contrĂŽle sur le budget militaire, ce que les libĂ©raux nationalistes ne peuvent accepter. En 1874, la proposition de compromis de Johannes von Miquel permet de trouver un terrain d'entente. Les orientations budgĂ©taires en matiĂšre militaire sont dĂ©sormais donnĂ©es pour sept ans (un septennat). MalgrĂ© ce succĂšs relatif, Bismarck a dĂ» montrer les limites de sa bonne volontĂ©, mĂȘme si cela lui donne les mains libres pour huit ans. À la mĂȘme pĂ©riode, se renforce l'union du chancelier avec le parlement Ă  l'encontre des militaires[l 132].

Caricature de Wilhelm Scholz Ă  propos du Kulturkampf. Le pape LĂ©on XIII et le chancelier se demandent rĂ©ciproquement de se baiser les pieds « le Pontife : « Ne faites donc pas de maniĂšre ! » Bismarck : « S'il vous plaĂźt, de mĂȘme ! » » issue du Kladderadatsch, no 14/15 du 18 mars 1878.

Les nationalistes libĂ©raux et Bismarck se liguent, malgrĂ© leur antagonisme, contre le nouveau parti catholique, le Parti centriste ou Zentrum. En effet, ce nouveau parti formĂ© en 1870 a fait perdre de son influence au chancelier, et il est important pour lui de former un parti principalement conservateur pour le contrebalancer. Le Zentrum concilie Ă  la fois ouvriers catholiques, dignitaires et Église. Bismarck craint particuliĂšrement l'ultramontanisme[l 133]. Le Zentrum devient aprĂšs les Ă©lections de 1871 la seconde force politique au Reichstag, au dĂ©triment des libĂ©raux nationalistes qui voient leur soutien diminuer auprĂšs des bourgeois catholiques. Le Kulturkampf a certes d'abord des raisons politiques, mais Ă©galement des raisons plus personnelles. Le chancelier voit, en effet, en Ludwig Windthorst, un des reprĂ©sentants du Zentrum, un ennemi personnel : « Il y a deux choses qui embellissent et prĂ©servent ma vie : ma femme et Windthorst. La premiĂšre pour l'amour, le second pour la haine[l 134] - [l 135]. »

Bismarck prĂ©sente les catholiques comme des ennemis de l'Empire, aussi afin de contrer les critiques dont il est l'objet. À partir de 1872, plusieurs lois d'exception sont votĂ©es contre les catholiques et celles-ci se durcissent de maniĂšre rĂ©pĂ©tĂ©e. Les droits de l'Église sont rĂ©duits, ses revenus limitĂ©s et son influence en Allemagne menacĂ©e par le moyen de lois impĂ©riales et prussiennes, comme le Kanzelparagraph ou la Brotkorbgesetz. On crĂ©e en mĂȘme temps le mariage civil. Bismarck dĂ©clare : « Soyez sans craintes, nous n'allons pas Ă  Canossa, ni physiquement, ni spirituellement[w 19]. »

La premiĂšre phase du Kulturkampf se termine en 1878[l 136], annĂ©e de la mort de Pie IX. Son successeur, LĂ©on XIII, manifeste son envie de trouver un arrangement dans cette crise et est prĂȘt, comme le demande Bismarck, Ă  Ă©vincer le Zentrum[l 137]. Le Parti centriste considĂšre une nĂ©gociation directe du chancelier avec le Saint-SiĂšge comme une humiliation qui amoindrit son prestige parmi les catholiques. Lors de ces nĂ©gociations, Bismarck n'obtient pas tout ce qu'il a projetĂ© : les catholiques et leur parti sont restĂ©s soudĂ©s, rassemblĂ©s par les attaques de l'État allemand. De plus, la presse catholique soutient son parti, qui gagne de nouveaux siĂšges au Reichstag[l 138]. Une derniĂšre raison est la rupture de Bismarck avec les libĂ©raux nationalistes. Il rĂ©flĂ©chit Ă  la possibilitĂ© de former une coalition « bleue et noir » avec les centristes et les conservateurs[l 139].

Le Kulturkampf se termine en avril 1887 avec la seconde loi de la paix (Friedensgesetz)[l 140], aprÚs une longue période d'apaisement entre les deux camps. Les conséquences de cette politique encore visible de nos jours sont le mariage civil et les écoles publiques. Pour la suite des événements politiques, il est important de noter que Windthorst n'est en aucun cas un ultramontain, ce qui ouvre à Bismarck de nouvelles options politiques[l 141] - [l 142].

Crise Ă  la chancellerie et tournant politique

La collaboration avec les libĂ©raux devient de plus en plus difficile. Avec le dĂ©but de la Grande dĂ©pression, les propriĂ©taires terriens puissants et les industriels se mettent Ă  demander la hausse des barriĂšres douaniĂšres. Bismarck espĂšre que la crise Ă©conomique va conduire Ă  l'Ă©clatement du Parti libĂ©ral. MĂȘme s'il ne s'exprime pas publiquement sur le sujet, il encourage la scission, qui finit par se produire. Ayant coĂ©crit le programme du nouveau parti conservateur, Bismarck pense logiquement pouvoir s'en faire un alliĂ©[l 143]. La dĂ©mission le de Rudolph von DelbrĂŒck de la chancellerie est un des prĂ©mices au conflit avec les libĂ©raux qui se profile. Il personnifie, en effet, la collaboration avec les libĂ©raux et le libĂ©ralisme Ă©conomique au sein de son administration[l 144].

Les libĂ©raux pensent que la vraisemblable succession au trĂŽne, anticipĂ©e, mettrait en difficultĂ© Bismarck. On suppose que le futur FrĂ©dĂ©ric III mettrait en place un gouvernement libĂ©ral ayant pour modĂšle celui de la Grande-Bretagne dirigĂ© par Gladstone. En 1877, Bismarck essaie de mettre hors course Albrecht von Stosch, le chef de la Marine, pressenti au poste de chancelier. À la suite de l'Ă©chec de cette tentative, Bismarck menace de dĂ©missionner et, dans le mĂȘme temps, se retire dans son domaine de Varzin. Les tentatives de rapprochement avec les nationaux-libĂ©raux, en leur offrant des concessions au niveau politique ou un poste de ministre pour Rudolf von Bennigsen, Ă©chouent Ă©galement. Ils lui reprochent de vouloir circonscrire le pouvoir du parlement, et c'est pourquoi le chancelier se dĂ©cide Ă  rompre avec les nationaux-libĂ©raux[l 145].

Les revendications des nationaux-libĂ©raux, en faveur de la refonte de la constitution pour donner Ă  l'Empire un rĂ©gime plus parlementaire, reprĂ©sentent pour Bismarck une limite qu'il n'est pas prĂȘt Ă  franchir. En 1879, il dĂ©clare devant le Reichstag : « Une faction peut trĂšs bien soutenir le gouvernement et en retour y gagner en influence, mais lorsqu'une faction exige de gouverner le gouvernement, alors elle force ce dernier Ă  rĂ©agir contre elle[l 146]. » Face Ă  un blocage politique, Bismarck se voit forcĂ© de fuir en avant. Par son discours au Reichstag du , il entame donc un virage politique important. En y esquissant l'objectif de crĂ©er un monopole d'État sur le tabac, il contredit les principes fondamentaux du libĂ©ralisme. Les libĂ©raux les plus proches du gouvernement le comprennent comme un premier pas vers un changement radical de politique Ă©conomique. Heinrich von Achenbach et Otto von Camphausen dĂ©cident par consĂ©quent de dĂ©missionner. Pour les remplacer, Bismarck nomme des hommes politiques qui ne sont rĂ©ellement affiliĂ©s Ă  aucun parti et ne possĂ©dant que peu de poids politique[l 147].

Lois antisocialistes et protectionnisme

Texte de loi du intitulé « Loi contre les efforts collectifs dangereux de la social-démocratie ».

Depuis le discours au Reichstag d'August Bebel en 1871 en faveur de la Commune de Paris, Bismarck voit dans le socialisme une menace rĂ©volutionnaire. Il dessine sa politique future Ă  travers deux points : « 1. Satisfaire les vƓux de la classe ouvriĂšre, 2. Enrayer l'agitation dangereuse pour l'État au moyen d'interdictions et de loi[l 148]. » De son point de vue, les consĂ©quences sociales de la Grande dĂ©pression augmentent le danger rĂ©volutionnaire. En 1878, il considĂšre qu'il est opportun de lutter contre les partis travailleurs socialistes en faisant voter des lois antisocialistes. Il veut ainsi « mener une guerre d'anĂ©antissement au moyen de la loi, qui toucherait les associations, les rassemblements, la presse socialistes ainsi que la libertĂ© de circulation de leurs membres (par le moyen d'expulsion et d'internement)[l 149]. »

Le combat contre le socialisme a pour principaux effets une recrudescence des attentats contre Bismarck. Il met aussi en évidence un manque de soutien du parlement pour sa politique offensive. Le premier projet de loi antisocialiste est ainsi rejeté par une majorité écrasante du Reichstag. Toutefois, aprÚs un second attentat contre sa personne, Bismarck dissout le parlement. Il essaie de regagner le soutien des nationaux-libéraux et de ramener le gouvernement à droite. Les élections voient la victoire des conservateurs qui, avec leurs deux partis, sont plus nombreux que les nationaux-libéraux[l 150]. Dans ce nouveau parlement, les nationaux-libéraux finissent par voter en faveur du projet de loi antisocialiste au prix de quelques concessions. Elles restent en application jusqu'en 1890, aprÚs avoir été prolongées plusieurs fois par le parlement. Cette loi d'exception interdit l'agitation socialiste sans pour autant toucher au droit des parlementaires socialistes. Ces lois manquent leur objectif et ont pour effet, au contraire, de consolider le milieu socialiste, en permettant aux théories marxistes de vraiment s'imposer[l 151] - [l 152].

En 1878, dans le contexte de la Grande dĂ©pression, les grands propriĂ©taires terriens et des industriels demandent avec de plus en plus d'insistance des barriĂšres douaniĂšres plus Ă©levĂ©es. Alors qu'une majoritĂ© se dĂ©gage au parlement en faveur de cette proposition, Bismarck se dĂ©clare favorable Ă  une rĂ©forme de la fiscalitĂ© et de la politique douaniĂšre dans sa « lettre de NoĂ«l » (Weihnachtsbrief) du 15 dĂ©cembre 1878. Il en espĂšre une augmentation des recettes de l'État. Cette loi ne reçoit que peu de soutien des nationaux-libĂ©raux, mais Bismarck peut s'appuyer sur les deux partis conservateurs et le centre pour la faire passer. Elle marque la fin de l'Ăšre libĂ©rale, en Allemagne tout d'abord, puis en Europe : les autres pays, Ă  l'exception de la Grande-Bretagne, suivant l'exemple allemand[l 153]. Bismarck clame dĂ©sormais que les pouvoirs publics sont garants de l'unitĂ© nationale et il crĂ©e donc un mouvement d'union constituĂ© non seulement des deux partis conservateurs mais aussi du centre. Toutefois, cette union n'a pas la soliditĂ© de celle qu'elle a eu avec les nationaux-libĂ©raux. Ceci explique que, dans les annĂ©es qui suivent, beaucoup d'initiatives politiques de Bismarck se soldent par des Ă©checs[l 154] - [l 155]. La transition du libre-Ă©change au protectionnisme se fait graduellement lors des annĂ©es suivantes. Dans sa biographie, Ernst Engelberg fait toutefois remarquer que l'Empire allemand n'a jamais Ă©tĂ© vraiment libĂ©ral[l 156]. Bismarck espĂšre ainsi saper le soutien politique Ă  l'union « Seigle et Acier » (Roggen und Eisen) et, ce faisant, consolider les bases conservatrices de l'Empire et sa propre position au passage[l 157].

Lois sociales et tentative de coup d'État

Otto von Bismarck dans son bureau en 1886.

Pour surmonter la situation difficile qu'il rencontre face au parlement, Bismarck essaie de rĂ©duire l'importance des partis politiques. Il choisit de centrer les dĂ©bats autour de la politique sociale et Ă©conomique, et, symbole de cette orientation, il occupe personnellement le poste de ministre du Commerce de 1880 Ă  1890. Afin d'avoir la mainmise sur la politique Ă©conomique, il essaie, en vain et Ă  cause de la rĂ©sistance des partis, d'Ă©tablir un conseil Ă©conomique : le Volkswirtschaftsrat, constituĂ© de membres des diffĂ©rentes corporations et afin de contourner le parlement[l 158]. Le but principal de la politique sociale de Bismarck est de renforcer le lien des Allemands avec l'État, et ainsi d'isoler les partis de leurs bases Ă©lectorales. Bismarck ne cache pas que cela prĂ©serve en mĂȘme temps sa position[l 159]. Au dĂ©part, seule une assurance couvrant les accidents est prĂ©vue, puis vient ensuite l'idĂ©e d'y ajouter une assurance maladie, une d'invaliditĂ© et un systĂšme de retraite. Ces dispositifs doivent ĂȘtre principalement contrĂŽlĂ©s par l'État ; Bismarck parle mĂȘme de « socialisme d'État ». Il veut « forger une mentalitĂ© conservatrice dans la masse des plus dĂ©munis, laquelle lĂ©gitimera les retraites[l 160]. »

Cette rĂ©forme rencontre une forte rĂ©sistance, non pas Ă  cause de son contenu, mais parce qu'elle sert avant tout les motifs personnels de Bismarck. Finalement, le parlement enlĂšve toutes les mentions relatives au socialisme d'État de la proposition de loi sur l'assurance accident. AprĂšs une nouvelle dissolution du Reichstag, Bismarck espĂšre convaincre en menant campagne sur le thĂšme du « royaume social », et sur un ton antiparlementaire, espoir finalement déçu. Au contraire, ce sont les libĂ©raux de gauche qui gagnent nettement cette Ă©lection. Bismarck pense alors un bref instant Ă  dĂ©missionner, avant de se raviser et, mĂȘme, de fomenter des plans de coup d'État. L'assurance accident, contrairement Ă  ce qui Ă©tait prĂ©vu originellement, n'est pas contrĂŽlĂ©e par l'État, mais par les entreprises. En effet, dans un contexte d'idĂ©ologie corporatiste, elle est conçue comme un rassemblement dĂ©passant les partis politiques. À rebours des objectifs initiaux de ce mĂ©canisme, ce sont les reprĂ©sentants des partis de droite qui y gagnent[l 161]. La caisse d'assurance maladie est, quant Ă  elle, contrĂŽlĂ©e de maniĂšre indĂ©pendante par les ouvriers. Au cours du temps, la plupart des caisses d'assurances maladie rĂ©gionales finissent par ĂȘtre dominĂ©es par les sociaux-dĂ©mocrates[l 162].

Bismarck au Reichstag en 1889, assis sur un banc
Bismarck au Reichstag en 1889.

Avec cette législation sociale, Bismarck pose les bases d'un systÚme de sécurité sociale moderne, mais il n'atteint toutefois pas ses objectifs politiques. Ses tentatives de couper par la racine le socialisme allemand tournent court, tout comme l'ont fait auparavant ses tentatives d'affaiblir les partis au profit des pouvoirs publics. Cela démotive Bismarck de continuer dans cette voie. Il ne met en place l'assurance invalidité et retraite en 1889 que par sens du devoir, sans conviction[l 163] - [l 164] - [l 165].

Protectionnisme, nationalisme et politique intérieure

Bismarck et son ministre de l'IntĂ©rieur, Robert von Puttkamer, rĂ©ussissent Ă  obtenir de l'administration prussienne un soutien absolu Ă  la politique de leur gouvernement. Dans le Parti national-libĂ©ral, dirigĂ© par Johannes Miquel, les partisans du protectionnisme et d'une ligne de conduite proche de celle de l'État s'imposent, ce qui profite Ă  Bismarck. Ils se mettent en gĂ©nĂ©ral au diapason avec la politique du chancelier. En 1885, Bismarck prĂ©sente un projet de rĂ©forme de la politique douaniĂšre, rĂ©solument protectionniste, qui propose, entre autres, de rĂ©duire massivement les importations, afin, principalement, de servir les intĂ©rĂȘts des Ă©lecteurs conservateurs. Dans le but de profiter du sentiment nationaliste, Bismarck renforce la politique antipolonaise dans les provinces de l'Est de la Prusse[w 20]. Il intensifie donc la germanisation avec la mise en place, Ă  partir de 1885, d'une politique d'expulsion des Polonais et une loi sur la colonisation en 1886. Il profite du sentiment revanchard français pour justifier une campagne de presse de grande envergure afin de discrĂ©diter, en les faisant passer pour des traĂźtres, tous les opposants Ă  sa politique militaire. AprĂšs la dissolution du Reichstag, l'agitation nationaliste s'amplifie encore[l 166].

Les Ă©lections de fĂ©vrier 1887 marquent la victoire des partis soutenant le gouvernement et appelĂ©s « partis du cartel », Ă  savoir : les conservateurs et les nationaux-libĂ©raux, qui obtiennent ensemble la majoritĂ© absolue. AprĂšs dix ans d'attente, Bismarck obtient enfin une majoritĂ© absolue dans les deux chambres parlementaires. Il est donc libre d'imposer sa politique militaire et de favoriser sa clientĂšle Ă©lectorale conservatrice. À cause de cette nouvelle annonçant une toute-puissance de Bismarck, l'ascension au trĂŽne de FrĂ©dĂ©ric III en mars 1888 n'a pour lui presque plus aucune importance. Quand le nouvel empereur, dĂ©jĂ  malade, refuse de donner son accord Ă  l'allongement de la pĂ©riode de la lĂ©gislature et aux lois antisocialistes, Bismarck rĂ©primande l'impĂ©ratrice en dĂ©clarant que « le monarque n'a pas vocation Ă  lĂ©gifĂ©rer[l 166]. »

« Le capitaine descend du navire »

Caricature parue dans le journal anglais le Punch Dropping the Pilot, soit le capitaine descend, oĂč l'on voit Bismarck littĂ©ralement descendre d'un bateau de Sir John Tenniel Ă  propos du dĂ©part de Bismarck, en 1890.
Dropping the Pilot.
Caricaturé en pilote, Bismarck quitte le navire sous la surveillance de Guillaume II.
Illustration de Sir John Tenniel parue dans Punch, .

MĂȘme si Bismarck fait tout pour Ă©carter tout potentiel rival susceptible de prendre sa place, Ă  la fin des annĂ©es 1880 apparaissent les premiers signes que sa domination politique arrive Ă  son terme. L'opinion publique demande de plus en plus une politique extĂ©rieure plus ambitieuse, ce qui rend impopulaire le chancelier, qui demeure trop uniquement soucieux de prĂ©server ses acquis. AprĂšs le court rĂšgne de FrĂ©dĂ©ric III, Guillaume II accĂšde au trĂŽne. Ce dernier a une personnalitĂ© trĂšs diffĂ©rente de celle de Bismarck, ce qui est source de conflits entre les deux hommes. Bismarck considĂšre que le nouveau souverain est immature et peu prĂ©parĂ© Ă  assumer ses responsabilitĂ©s. Il est selon lui « soupe au lait, ne peut se taire, est Ă  l'Ă©coute des flatteurs et pourrait mener l'Allemagne Ă  la guerre sans le vouloir ni mĂȘme s'en rendre compte[l 167]. » Pour Guillaume II, Bismarck est un homme du passĂ© qui exprime clairement sa volontĂ© de prendre personnellement la politique Ă  son propre compte : « Je laisse au vieux six mois pour reprendre haleine, ensuite je gouvernerai moi-mĂȘme[l 168]. » Les jours de Bismarck Ă  la chancellerie sont donc comptĂ©s bien qu’il ne s’en rende pas compte. Il aurait voulu, a-t-on dit, que son fils lui succĂšde : vrai ou faux, le bruit arrive aux oreilles de l’empereur qui confie au prince Chlodwig de Hohenlohe au cours d’une chasse : « Il s’agit de la question suivante : dynastie Hohenzollern ou dynastie Bismarck[l 169] ».

Bismarck voit dans ce contexte de dégradation de la situation politique intérieure une occasion de convaincre l'empereur de son caractÚre indispensable. Il dépose alors une nouvelle loi antisocialiste, à la fois plus sévÚre et à durée illimitée, tout en sachant sûrement que cela ferait voler en éclats la coalition au pouvoir. En effet, les national-libéraux ne peuvent soutenir cette proposition. Guillaume II, qui ne veut pas commencer son rÚgne par un conflit de cette sorte, s'oppose aux plans du chancelier. Lors de la séance du conseil de la couronne (Kronrat) du 24 janvier 1890, le débat entre les deux hommes s'envenime. Lors des mois qui suivent, Bismarck, désespéré, tente de conserver son poste en faisant valoir son rÎle dans l'unification de l'Empire mais aussi en tentant de créer une collaboration étroite entre le Zentrum et les conservateurs. Le 15 mars 1890, l'empereur Guillaume II retire officiellement son soutien au chancelier, à cause de leurs conflits répétés. Le limogeage de Bismarck date officiellement du [l 170]. L'opinion publique est en majorité soulagée par son départ. Theodor Fontane écrit : « C'est un bonheur, que nous en soyons débarrassé. Il n'était plus à proprement parler qu'un gouverneur de la routine, faisait ce qu'il voulait et demandait toujours plus de dévotion à son égard. Sa grandeur est derriÚre lui[l 171]. » L'empereur lui choisit pour successeur un novice en politique en la personne du général Leo von Caprivi[l 172].

AprÚs son départ

Table de lecture du prince v. Bismarck par Christian Wilhelm Aller (1892).
Portrait d'Otto von Bismarck avec un chapeau dans une main et une canne dans l'autre en 1890
Otto von Bismarck en 1890.

Bismarck retourne Ă  Friedrichsruh plein d'amertume ; il ne renonce pourtant pas dĂ©finitivement Ă  la politique : « on ne peut pas me demander, aprĂšs avoir fait quarante ans de politique, que, soudainement, je ne m'y intĂ©resse plus du tout[l 173]. » Seulement quelques jours aprĂšs son dĂ©part, Bismarck annonce vouloir rĂ©diger ses mĂ©moires. Il y est aidĂ© par Lothar Bucher, sans qui le travail n'aurait sĂ»rement jamais Ă©tĂ© terminĂ©. Pourtant, Bucher ne se plaint pas seulement du rapide dĂ©sintĂ©rĂȘt de Bismarck pour la rĂ©daction de ses mĂ©moires, mais Ă©galement de la maniĂšre dont l'ancien chancelier tente volontairement de dĂ©former la rĂ©alitĂ© : « En rien il ne veut ĂȘtre mĂȘlĂ© Ă  tout ce qui a Ă©chouĂ©, par contre il veut recevoir seul tout le mĂ©rite de ses succĂšs[l 174]. » AprĂšs la mort de Bucher, Bismarck retouche encore le manuscrit, mais le travail demeure inachevĂ©. Les deux premiers tomes paraissent en 1898 et ils ont un grand succĂšs. Le troisiĂšme tome sort en 1921[l 175].

Bismarck essaie de façonner sa future image historique. En mĂȘme temps, il ne renonce pas Ă  intervenir dans la vie politique. Peu aprĂšs son retrait, il s'exprime de maniĂšre active dans la presse politique. Les Hamburger Nachrichten (de) relatent en particulier ses dĂ©clarations. Bismarck critique ardemment son successeur, ce qui lui permet de s'attaquer indirectement Ă  la personnalitĂ© de l'empereur. Lors de l'Ă©tĂ© 1891, Bismarck est Ă©lu au Reichstag pour la circonscription du Nord de Hanovre, sur l'initiative du jeune Diederich Hahn. Guillaume II croit au retour du nouveau chancelier en politique mais ce dernier ne met jamais les pieds dans sa circonscription, et il n'utilise pas ses pouvoirs. En 1893, il dĂ©missionne au profit de Diederich Hahn[l 176]. Comme la presse politique l'a pressenti, Bismarck retrouve les grĂąces de l'opinion publique, surtout aprĂšs que l'empereur a commencĂ© Ă  l'attaquer publiquement. De mĂȘme, le nouveau chancelier Caprivi perd Ă©normĂ©ment en prestige lorsqu’il tente d'empĂȘcher une rencontre entre l'empereur d'Autriche François-Joseph et Bismarck. Le voyage Ă  Vienne tourne au triomphe pour l'ancien chancelier, qui dĂ©clare ne plus avoir de compte Ă  rendre au gouvernement allemand actuel : « Tous les ponts sont rompus »[l 177] annonce-t-il.

Par la suite, Guillaume II s'efforce de faire des gestes de rĂ©conciliation pour amĂ©liorer sa popularitĂ©. Plusieurs rencontres avec Bismarck, en 1894, ont des effets positifs, sans que cela apporte une rĂ©elle dĂ©tente dans leurs relations. Par ailleurs, le crĂ©dit de Bismarck au Reichstag est si faible, que les membres de ce dernier ne parviennent pas Ă  trouver un accord afin d'envoyer un tĂ©lĂ©gramme souhaitant un bon anniversaire Ă  l'ancien chancelier, Ă  l'occasion de ses 80 ans. En 1896, Bismarck focalise toute l'attention de la presse allemande et internationale en rendant public le traitĂ© de rĂ©assurance, accord diplomatique secret jusqu'alors[l 178]. La mort de sa femme en 1894 marque profondĂ©ment Bismarck. À partir de 1896, son Ă©tat de santĂ© se dĂ©grade nettement et il doit se dĂ©placer en chaise roulante. Il cache Ă  l'opinion publique et mĂȘme Ă  sa famille qu'il est touchĂ© par la gangrĂšne et d'autres infirmitĂ©s[w 21].

Otto von Bismarck meurt des suites de ces infirmités le . Il repose aux cÎtés de sa femme, dans un mausolée érigé à Friedrichsruh[l 178].

Critiques

Portrait d'Otto von Bismarck par N. Repik.

A posteriori, de nombreuses critiques se sont Ă©levĂ©es contre la politique et les mĂ©thodes de Bismarck. L'organisation de l'Empire allemand fondĂ©e sur le triumvirat armĂ©e, gouvernement et roi crĂ©e un État dans l'État et ne reconnaĂźt ni le peuple, ni le parlement[l 179] - [l 180]. Il mĂ©prise ce dernier et ne s'adapte jamais Ă  son contrĂŽle sur l'exĂ©cutif[l 181] - [l 182]. De plus, le volontarisme de l'État central allemand, avec notamment la politique d'intĂ©gration agressive du chancelier, a conduit progressivement Ă  ce que s'opĂšre un certain glissement du nationalisme allemand. Si celui-ci se dĂ©finit au dĂ©part par l'appartenance Ă  une communautĂ© culturelle et sociale, il tend au moment du dĂ©part du chancelier Ă  se confondre avec un nationalisme de l'Empire, tendance qui se rĂ©vĂšle encore plus nettement dans l'Allemagne de Guillaume II qui mĂšne la politique du nouveau cours[w 22]. Le futur FrĂ©dĂ©ric III, alors Kronprinz, prophĂ©tise dĂ©jĂ  Ă  ce sujet en 1870 :

« Comme il sera difficile à l'avenir de combattre l'aveugle adoration de la force et des succÚs à l'extérieur ! Comme il sera difficile d'éclairer et de guider de nouveau l'ambition et l'émulation vers des buts nobles et sains[l 183]! »

On peut Ă©galement lui reprocher l'annexion de l'Alsace-Lorraine qui est une vĂ©ritable bombe Ă  retardement au milieu de l'Europe et qui empĂȘche une rĂ©conciliation entre la France et l'Allemagne[l 179] - [l 184]. Avec sa politique protectionniste et colonialiste, il aurait par ailleurs entraĂźnĂ© l'Allemagne dans une logique d'impĂ©rialisme qui aurait menĂ© Ă  la PremiĂšre Guerre mondiale[l 185].

Il aurait également utilisé la politique extérieure avant tout à des fins intérieures : les guerres contre le Danemark, l'Autriche et la France avaient principalement pour but l'unité allemande. Cette stratégie reprise par la politique de prestige de Guillaume II détourne l'attention des besoins de réformes intérieures et de modernisations importantes dont a besoin l'Empire[l 186].

Par ailleurs, son machiavĂ©lisme et son cynisme peuvent atteindre des sommets. Si cela est parfois en lien avec la raison d'État comme lors de la dĂ©pĂȘche d'Ems, qui est clairement un faux[l 187], dans d'autres cas, cela s'avĂšre plutĂŽt de la pure cruautĂ©. Ainsi, pendant la guerre franco-allemande, il refuse une trĂȘve pour permettre aux Français d'enterrer leurs morts, il impose le bombardement de Paris et propose des mesures contre la population civile telle que l'affamement et contre les Français en gĂ©nĂ©ral avec la torture[l 188].

Son machiavĂ©lisme lui sera reprochĂ© par les royalistes français qui l'accusĂšrent d'avoir ƓuvrĂ© Ă  l'Ă©tablissement de la rĂ©publique en France pour lui nuire. Bismarck Ă©crit en effet dans ses PensĂ©es et Souvenirs : « Par le rĂ©tablissement d'une monarchie catholique en France, la tentation pour celle-ci de prendre sa revanche, de concert avec l'Autriche, se voyait sur le point d'ĂȘtre satisfaite. C'est pour cette raison que je considĂ©rais comme contraire aux intĂ©rĂȘts de l'Allemagne et de la paix d'aider Ă  la restauration de la royautĂ© en France : j'entrai dans une lutte avec les partisans de cette idĂ©e[l 189]. » Aux yeux de Bismarck, le rĂ©gime rĂ©publicain empĂȘche de mener une politique Ă  long terme, affaiblit la puissance militaire du pays qui l'adopte et l'isole diplomatiquement[l 190]. Bismarck fut accusĂ© d'avoir soudoyĂ© des Français pour installer la rĂ©publique comme il l'avait fait au Parlement bavarois en 1869 pour imposer l'alliance avec la Prusse ; il chargea son agent en France Guido Henckel von Donnersmarck d'amadouer les Ă©lites françaises et de les orienter vers la rĂ©publique[l 191] - [note 4].

Postérité

Le mausolée de Bismarck à Friedrichsruh qui ressemble fortement à une église
Le mausolée de Bismarck à Friedrichsruh.

En Allemagne, et surtout aprÚs son départ du poste de chancelier, se développe un véritable culte pour Bismarck, qui se renforce encore avec sa mort. Il est fait citoyen d'honneur par de nombreuses villes, par exemple, en 1895, par toutes les villes de Bade. Son buste se trouve au Walhalla, le panthéon allemand[w 23]. De nombreuses rues portent son nom. Des entreprises industrielles portent également son nom comme la mine Graf Bismarck[w 24], qui se trouve dans le quartier éponyme à Gelsenkirchen[w 25]. Il donne son patronyme au colorant Bismarckbraun[w 26] et à une espÚce de palmier, le Bismarckia. Une préparation à base de hareng porte aussi son nom[w 27].

Plusieurs navires de guerre ont portĂ© son nom : le SMS Bismarck de 1877, le SMS FĂŒrst Bismarck en 1897, ainsi que tous les navires de classe Bismarck durant la Seconde Guerre mondiale. Le groupe de metal suĂ©dois Sabaton, dans son titre Bismarck, rend hommage au cĂ©lĂšbre cuirassĂ© de l’Allemagne nazie et Ă  son naufrage.

Les anciennes colonies allemandes, en Afrique ou dans l'ocĂ©an Pacifique comportent de nombreux lieux se rĂ©fĂ©rant au chancelier allemand tels : l'archipel Bismarck, les monts Bismarck, le glacier Perito Moreno auparavant nommĂ© « Bismarcksee » en allemand[w 28], la mer de Bismarck. Aux États-Unis, plusieurs villes portent son nom, comme la capitale du Dakota du Nord fondĂ©e en 1872.

Statue de Bismarck debout et trĂšs droit de 1931 de Fritz Behn Ă  Munich
Statue de 1931 réalisée par Fritz Behn, à Munich.

Dans de nombreuses grandes villes d'Allemagne des mĂ©moriaux ont Ă©tĂ© Ă©rigĂ©s en son honneur. Le premier monument est Ă©rigĂ© de son vivant Ă  Bad Kissingen dans le quartier de Hausen, en 1877, Bismarck ayant fait plusieurs cures dans cette ville[w 29]. Le plus important, le monument national de Bismarck, est Ă©rigĂ© en 1901 Ă  Berlin par Begas. Des tours sont Ă©galement Ă©rigĂ©es dans les campagnes pour l'honorer. La PremiĂšre Guerre mondiale interrompt la construction d'un gigantesque mĂ©morial national Ă  BingerbrĂŒck[w 30]. La plupart des statues y reprĂ©sentent Bismarck en uniforme. Ce type de reprĂ©sentation met plus l'accent sur l'Ă©tat d'esprit qui rĂ©gnait lors du rĂšgne de Guillaume II que sur la personnalitĂ© de Bismarck Ă  proprement parler. En effet sa politique extĂ©rieure visait Ă  partir de 1871 Ă  Ă©tablir un Ă©quilibre europĂ©en et n'avait plus de fins guerriĂšres[l 192].

Dans l'art, et Ă  cĂŽtĂ© des peintures historiques (comme celles de Franz von Lenbach ou de Christian Wilhelm Allers) mettant en scĂšne l'unification de l'Empire allemand, on trouve Ă©galement de nombreux poĂšmes patriotiques Ă  la gloire du chancelier[w 31]. Depuis 1927 un musĂ©e Bismarck, construit par sa famille, existe Ă  Friedrichsruh. À cause de la Seconde Guerre mondiale, il a dĂ» ĂȘtre dĂ©mĂ©nagĂ© depuis le chĂąteau, aujourd'hui dĂ©truit[w 32], vers l'ancienne maison de campagne. Il contient, en plus du mobilier d'Ă©poque, de nombreux documents, ainsi que la peinture d'Anton von Werner reprĂ©sentant la proclamation de l'unitĂ© allemande. Au mĂȘme endroit, se trouve Ă©galement le mausolĂ©e oĂč gisent Otto von Bismarck et sa femme[w 33]. Plusieurs films ont dĂ©crit la vie d'Otto von Bismarck (cf. #Films).

Dans l'ancienne gare de Friedrichsruh se trouve la fondation Otto-von-Bismarck (de), qui tient une exposition permanente en l'honneur de l'ancien chancelier. Son but principal est la promotion d'une vision critique sur les Ă©crits de Bismarck. À Göttingen, il est possible de visiter le logement Ă©tudiant de Bismarck, transformĂ© en petit musĂ©e et dĂ©nommĂ© BismarckhĂ€uschen[w 34]. Le musĂ©e Bismarck de Schönhausen se trouve, quant Ă  lui, dans la maison natale du chancelier ; le musĂ©e a existĂ© avant 1948 puis a rouvert ses portes en 1998 avec le soutien financier du Land de Saxe-Anhalt[w 35]. La mĂȘme annĂ©e, ouvre le musĂ©e Bismarck de Bad Kissingen, oĂč le chancelier a rĂ©alisĂ©, entre 1874 et 1893, pas moins de 15 cures[w 36]. Le , un autre musĂ©e en l'honneur de Bismarck a ouvert Ă  Jever[w 37].

Historiographie

Buste de Bismarck à Heidelberg, Ɠuvre d'Adolf von Donndorf (1875).

Depuis plus de 150 ans, la personnalitĂ© et les actions de Bismarck font l'objet de nombreuses polĂ©miques et interprĂ©tations souvent contradictoires. Le chancelier inspire et influence fortement le monde littĂ©raire germanique, les opinions politiques et religieuses, au moins jusqu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L'historienne Karina Urbach explique en 1998 que : « Sa vie a Ă©tĂ© enseignĂ©e Ă  au moins six gĂ©nĂ©rations d'Allemands, et on peut affirmer en toute honnĂȘtetĂ© que toutes les deux gĂ©nĂ©rations une nouvelle version de Bismarck est apparue. Aucune autre figure politique allemande n'a Ă©tĂ© autant utilisĂ©e et dĂ©tournĂ©e Ă  des fins politiques[l 193] ».

Durant l'Empire allemand

Bismarck est dĂ©jĂ  de son vivant sujet Ă  controverses. DĂšs les premiĂšres Ă©tudes biographiques Ă  son sujet, dont certaines comportent plusieurs tomes, la complexitĂ© et l'opacitĂ© de sa personnalitĂ© sont mises en avant[note 5]. Le sociologue Max Weber voit de maniĂšre critique le rĂŽle qu'a jouĂ© le chancelier dans le processus d'unification de l'Allemagne : « parce que l'unification allemande ne doit pas seulement ĂȘtre une Ɠuvre visible depuis l'Ă©tranger, mais doit aussi ĂȘtre une unification interne Ă  la nation, or chacun sait que ce dernier objectif n'est pas atteint. Avec les moyens mis en place par Bismarck, il ne pouvait ĂȘtre atteint[l 194]. » Theodor Fontane rĂ©alise durant les derniĂšres annĂ©es de sa vie un portrait dans lequel il compare le chancelier Ă  Albrecht von Wallenstein[l 195]. Il juge que Bismarck se dĂ©marque fortement de ses contemporains : « C'est la personne la plus intĂ©ressante imaginable, je n'en connais de plus intĂ©ressante, mais ce penchant constant Ă  tromper les autres, cette ruse dans son Ă©tat le plus abouti, m'est particuliĂšrement repoussante, et si je veux m'Ă©lever, me grandir, il faut que je me tourne vers d'autres hĂ©ros[l 196]. »

Mémorial Bismarck de Bad Kissingen de Heinrich Manger, sculpté en 1877.

Par ailleurs, les mĂ©moires personnelles de Bismarck sont une source quasi inĂ©puisable de citations Ă  la gloire du chancelier. Au cours des dĂ©cennies, elles constituent les fondements de l'image de Bismarck pour tous les Allemands, en particulier les nationalistes. À la mĂȘme Ă©poque, se durcissent les critiques Ă  son encontre[l 197]. De son vivant, le chancelier utilise son influence personnelle pour façonner l'image qu'il veut laisser dans l'histoire. Ainsi, il n'hĂ©site pas Ă  rĂ©guler l'accĂšs Ă  certains documents pour les historiens et Ă  y effectuer des corrections manuscrites. AprĂšs sa mort, son fils Herbert continue les efforts de son pĂšre dans ce sens et veille Ă  l'image paternelle pour la postĂ©ritĂ©[l 198].

À cause du contexte historique, notamment l'unification de l'Allemagne, les historiens sont pour la plupart en admiration devant le chancelier et cela les conduit vraisemblablement Ă  idĂ©aliser sa personne. Heinrich von Treitschke, par exemple, passe d'ennemi politique Ă  grand admirateur du chancelier ; il considĂšre l'unification comme un coup d'Ă©clat dans l'histoire allemande. Treitschke et d'autres historiens sont fascinĂ©s par la capacitĂ© du chancelier Ă  rĂ©former, Ă  effectuer la rĂ©volution par le haut, Ă  changer l'ordre Ă©tabli[l 199]. Le biographe Erich Marcks[l 200] Ă©crit en 1906 : « Je confesse facilement mon admiration : cet ĂȘtre Ă©tait si grand, en soit si imposant, pour son peuple, si significatif dans tous les domaines, que tout ce qui l'entoure a valeur historique »[l 201]. Cependant, Marcks, tout comme d'autres historiens de l'Ă©poque comme Heinrich von Sybel, considĂšre le rĂŽle de Bismarck comme secondaire en comparaison avec celui des Hohenzollern. D'ailleurs, dans les manuels scolaires ce n'est pas le chancelier mais bien Guillaume Ier qui est dĂ©crit comme Ă©tant le fondateur de l'Empire allemand[l 198].

Un pas dĂ©cisif pour l'extrĂȘme mise en avant de Bismarck est accompli lors de la PremiĂšre Guerre mondiale. En 1915, annĂ©e du centenaire de la naissance de l'ancien chancelier, ont lieu des commĂ©morations Ă  des fins de propagandes, et ce de maniĂšre parfaitement assumĂ©e par le pouvoir en place[l 202]. Dans un grand mouvement de patriotisme, les historiens rappellent le devoir des soldats allemands de dĂ©fendre la Grande Allemagne, rĂ©unie par Bismarck, contre les autres puissances europĂ©ennes, se gardant bien au passage d'Ă©voquer le fait que le chancelier n'a cessĂ© sa vie durant de mettre en garde contre les dangers que reprĂ©sente une telle guerre. Les spĂ©cialistes de Bismarck tels Erich Marcks[l 203], Max Lenz[l 204] ou Horst Kohl[l 205] dĂ©crivent plutĂŽt Bismarck comme un guide spirituel dans le domaine de l'effort de guerre.

Durant la république de Weimar et le IIIe Reich

Mémorial Bismarck de Hambourg. TrÚs haute statue de Bismarck en pierre, tenant une épée dans les mains.

La dĂ©faite allemande lors de la PremiĂšre Guerre mondiale et le passage Ă  la rĂ©publique de Weimar n'ont que peu d'influence sur l'image nationaliste de Bismarck ; en effet, les historiens de rĂ©fĂ©rence de l'Ă©poque restent profondĂ©ment fidĂšles Ă  la monarchie. Dans ce contexte d'humiliation et de chaos pour l'Allemagne, Bismarck reprĂ©sente la figure de proue de ce vers quoi il faut s'orienter. Il reprĂ©sente le gĂ©nie qui doit permettre de surmonter la « honte de Versailles ». S'il y a quelques critiques sur son rĂŽle historique, elles portent sur la solution petite-allemande, et pas sur l'unification nationale, qui s'est faite par la guerre et par le haut. Le traditionalisme empĂȘche Ă  l'Ă©poque la parution de biographies plus nuancĂ©es Ă  son sujet. La mise en libre accĂšs de nouveaux documents dans les annĂ©es 1920 permet de nouvelles Ă©tudes, notamment sur son habiletĂ© diplomatique[l 206]. Dans une Ă©tude prĂ©monitoire, Otto Jöhlinger analyse le premier, en 1921, l'antisĂ©mitisme de l'ancien chancelier[l 207]. L'historien y affirme que ses dĂ©clarations auraient Ă©tĂ© prononcĂ©es principalement au sein de cercles rĂ©actionnaires, son propre comportement envers les juifs Ă©tant avant tout guidĂ© par le pragmatisme[l 206]. La biographie sur Bismarck la plus populaire de l'Ă©poque est celle de l'Ă©crivain Emil Ludwig datant de 1926 ; elle propose en particulier une Ă©tude psychologique critique du chancelier, dans laquelle ce dernier est dĂ©crit comme un hĂ©ros faustien dans le drame de l'histoire du XIXe siĂšcle.

Avec l'accession au pouvoir du Parti nazi, l'accent est mis sur la continuitĂ© historique existante entre Bismarck et Adolf Hitler, l'État national-socialiste Ă©tant l'aboutissement du mouvement d'unification allemande et mĂȘme s'il n'est pas en accord avec la solution petite-allemande. Erich Marcks, qui est un auteur reconnu, soutient cette vision idĂ©alisĂ©e de l'histoire. En Grande-Bretagne Ă©galement, durant la Seconde Guerre mondiale, Bismarck est de plus en plus dĂ©crit comme le prĂ©curseur d'Hitler, comme le point de dĂ©part historique d'une histoire allemande Ă  part. Pendant la guerre, les rĂ©fĂ©rences Ă  l'ancien chancelier se rarĂ©fient dans les discours du Parti nazi, car ses mises en garde rĂ©pĂ©tĂ©es contre une guerre avec la Russie ne sont plus, Ă  partir de 1941, jugĂ©es opportunes. Il est alors perçu comme une source d'inspiration par certains membres de la rĂ©sistance conservatrice[l 208].

En 1944 paraĂźt Bismarck der Mann und des Staatsmann d'Arnold Oskar Meyer, dans lequel sont interprĂ©tĂ©es les visions de Bismarck sur le peuple et la nation allemande. Cette Ɠuvre est l'une des derniĂšres Ă  encenser le chancelier dans la tradition de l'Empire allemand. MĂȘme si les interprĂ©tations politiques de Meyer sont convaincantes, la dĂ©faite du IIIe Reich et le partage de l'Allemagne rendent trĂšs difficile la dĂ©fense de la place de Bismarck en tant que hĂ©ros de l'unification. Bismarck a en effet une influence majeure sur le cours de l'histoire, influence qui a conduit Ă©galement Ă  la dĂ©route de l'Allemagne[l 209] - [l 208].

Depuis la Grande-Bretagne oĂč il s'est exilĂ©, le juriste Erich Eyck publie une biographie trĂšs critique sur le chancelier, en trois volumes[l 210]. Il reproche Ă  Bismarck ses mĂ©thodes machiavĂ©liques et son manque de respect envers le droit, condamne son cynisme envers la dĂ©mocratie, les valeurs libĂ©rales et humanistes, et l'accuse d'ĂȘtre responsable de l'Ă©chec de la dĂ©mocratie en Allemagne. Selon lui, le systĂšme d'alliance bismarckien est certes construit de maniĂšre habile, mais il est totalement artificiel et est condamnĂ© par avance Ă  l'Ă©chec[l 211] - [l 212]. Pourtant, Eyck ne nie pas avoir une certaine admiration pour Bismarck : « Personne, d'oĂč qu'il vienne, ne peut ne pas reconnaĂźtre qu'il Ă©tait la figure centrale et dominante de son Ă©poque, qui, grĂące Ă  son incroyable puissance et une Ă©nergie tyrannique, a montrĂ© la voie. Personne ne peut lui retirer sa fascinante force d'attraction, pour le meilleur et pour le pire, elle lui Ă©tait tout Ă  fait remarquable[l 213]. »

De l'aprÚs-guerre aux années 1990

Timbre allemand de 1965 pour le 150e anniversaire de la naissance de Bismarck.

AprĂšs la guerre, certains historiens influents, comme Hans Rothfels ou Theodor Schieder, persistent dans leurs jugements globalement positifs, mĂȘme diffĂ©rents, de Bismarck[l 214]. La biographie de Eyck, qui paraĂźt dans les annĂ©es 1950, suscite beaucoup de rĂ©actions en Allemagne. Gerhard Ritter accuse dans une lettre Eyck de n'avoir fait que rassembler un tas de clichĂ©s antigermaniques. À l'inverse, en 1946, en pleine crise allemande, Friedrich Meinecke, auparavant fervent admirateur de Bismarck, dĂ©clare que le traumatisme de l'Ă©chec de l'État national allemand empĂȘche pour une longue pĂ©riode de fĂȘter Bismarck[l 215].

En 1955, l'auteur britannique Alan J.P. Taylor publie une biographie de Bismarck fortement controversĂ©e, qui est orientĂ©e sur la psychologie du chancelier. Il essaie d'y expliquer la trĂšs complexe personnalitĂ© de Bismarck par un combat intĂ©rieur entre son hĂ©ritage, paternel et maternel[l 216]. Il met en contraste l'instinct politique de Bismarck qui lutte pour Ă©tablir une paix durable en Europe avec la politique extĂ©rieure agressive du temps de Guillaume II[l 217]. La premiĂšre biographie allemande de Bismarck, qui paraĂźt aprĂšs la guerre, est celle de Wilhelm Mommsen, qui se diffĂ©rencie principalement de celles antĂ©rieures, par sa tentative d'adopter un point de vue objectif[l 218]. Mommsen loue l'adaptabilitĂ© politique du chancelier, tout en pensant que ses erreurs en matiĂšre de politique intĂ©rieure ne doivent pas masquer les conquĂȘtes et progrĂšs qu'a permis cet homme d'État[l 219].

Dans les annĂ©es 1960 et 1970, les biographies des « grands hommes » perdent du terrain dans les rangs des historiens ouest-allemands. Les sujets d'Ă©tudes se dĂ©placent de la personnalitĂ© et des actions de Bismarck vers les structures politiques, culturelles et sociales dans lesquelles elles ont pris place, ces structures Ă©tant elles-mĂȘmes influencĂ©es en retour par le chancelier et ses actions. Faisant partie de l'Ă©cole de Bielefeld, Hans-Ulrich Wehler, entre autres, Ă©tudie les campagnes de Bismarck contre les prĂ©tendus ennemis d'État (Ă  savoir les socialistes, les jĂ©suites, etc.). Ces mĂ©thodes dites d'« intĂ©gration nĂ©gative » qui consistent Ă  attiser la peur dans la population, ont permis de lier les diffĂ©rents milieux sociaux Ă  l'Empire allemand. Dans ce cadre, Bismarck a ainsi rĂ©ussi, dĂšs 1878, Ă  rapprocher deux groupes trĂšs influents, en l'occurrence les grands propriĂ©taires (junkers) et les industriels, dans une sorte d'alliance « contre le progrĂšs »[l 220]. En 1973, Wehler qualifie le systĂšme de commandement de Bismarck de « dictature bonapartiste », par son usage du charisme, du plĂ©biscite et de la tradition[l 221]. Par la suite, Wehler tente d'interprĂ©ter le « commandement par le charisme » de Bismarck Ă  travers les concepts de Max Weber[l 222].

À la fin des annĂ©es 1970, on assiste au retour des Ă©tudes biographiques et Ă  un recul de l'histoire sociale. Depuis lors, paraissent rĂ©guliĂšrement des biographies de Bismarck, qui, pour la plupart, tentent soit de diaboliser soit de glorifier l'Ɠuvre du premier chancelier. Elles essayent majoritairement de faire une synthĂšse entre son immense puissance d'un cĂŽtĂ© et le fait qu'il Ă©tait fortement contraint par les structures politiques de son temps d'un autre[l 223]. Fritz Stern prend en 1978 un cheminement original en Ă©crivant la double-biographie de Bismarck et de son banquier Gerson von Bleichröder[l 224]. Lothar Gall reprend le concept crĂ©Ă© par Ludwig Bamberger et Henry Kissinger de « rĂ©volutionnaire blanc »[l 225]. Bismarck serait un monarchiste convaincu, qui voulait conserver les structures traditionnelles, mais qui a complĂštement bouleversĂ© l'ordre Ă©tabli et a Ă©tĂ© un grand modernisateur. Sur la fin, il ne pouvait plus contrĂŽler les forces qu'il avait lui-mĂȘme dĂ©chaĂźnĂ©es et ne pouvait plus que de s'efforcer de freiner les tendances modernisatrices[l 226] - [l 227].

L'historien amĂ©ricain Otto Pflanze fait publier entre 1963 et 1990 une biographie en plusieurs volumes du chancelier allemand[l 228], et qui se diffĂ©rencie en se concentrant surtout sur la personnalitĂ© de Bismarck, analysĂ©e par les mĂ©thodes psychanalytiques, plutĂŽt que sur ses actions. Pflanze critique Bismarck pour avoir Ă©crit la constitution allemande en ayant Ă  l'esprit avant tout des calculs politiques, avec des objectifs immĂ©diats, plutĂŽt qu'au long terme. Il lui retire le mĂ©rite d'avoir voulu rĂ©unir la nation allemande sous un mĂȘme drapeau, idĂ©e Ă  laquelle il n'a adhĂ©rĂ© que tardivement, car, au dĂ©part, il ne voulait rĂ©aliser l'unification qu'afin d'accroĂźtre l'influence prussienne dans le concert des puissances europĂ©ennes[l 226] - [l 229].

L'historien est-allemand Ernst Engelberg publie en 1985 une biographie sur Bismarck[l 230], qui Ă©tonne fortement l'opinion publique d'Allemagne de l'Ouest. En effet, elle est particuliĂšrement positive, et, mise Ă  part la persĂ©cution faite aux socialistes, elle est trĂšs peu critique envers l'ancien chancelier. Engelberg perçoit, comme d'autres historiens est-allemand, la pĂ©riode accompagnant l'unification allemande, comme une phase de progrĂšs, qui a permis une ralliement des classes ouvriĂšres Ă  la nation. Il ne voit d'ailleurs pas le chancelier comme un aventurier, mais comme un homme politique aux actions rĂ©flĂ©chies et dont le caractĂšre ne doit pas tant lui ĂȘtre imputĂ© qu'Ă  ses racines sociales de la petite noblesse allemande. Ce ne serait pas lui le responsable de la PremiĂšre Guerre mondiale, mais ses successeurs[l 231].

Dans les arts et la culture

Iconographie

Une multitude de toiles, de peintures et de tableaux vont dĂ©peindre Bismarck sous l'angle d'un homme d'Ă©tat fort, toujours vĂȘtu de son uniforme de cuirassier ou celui d'officier prussien avec dĂ©corations Ă  l'image du pĂšre fondateur de l'Allemagne[1].

Caricatures

Otto Von Bismarck a fait l'objet durant son vivant de plusieurs caricatures dans la presse souvent de ses ennemis politiques. En 1890, John Grand-Carter rédige ainsi Bismarck en caricatures, avec 140 reproductions de caricatures allemandes, autrichiennes, françaises, italiennes, anglaises, suisses, américaines[w 38].

Cinéma

Otto von Bismarck a été représenté à l'écran plusieurs fois.

  • 1922 : Ludwig II (en) de Otto Kreisler (de) avec Josef Schreiber.
  • 1927 : Bismarck 1862-1898 (de) de Kurt Blachy (de) avec Franz Ludwig.
  • 1987 : Bebel und Bismarck de Wolf-Dieter Panse (de) avec Wolfgang Dehler (de).

Télévision

Jeux vidéo

Bibliographie

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Références écrites

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  38. Volker Ullrich 1998, p. 44.
  39. « Die einzige gesunde Grundlage eines großen Staates, und dadurch unterscheidet er sich wesentlich von einem kleinen Staate, ist der staatliche Egoismus und nicht die Romantik, und es ist eines großen Staates nicht wĂŒrdig, fĂŒr eine Sache zu streiten, die nicht seinen eigenen Interessen angehört. », dans Volker Ullrich 1998, p. 39-45.
  40. Nipperdey 1983, p. 316, 673.
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  53. Gall 2002, p. 244.
  54. « eine Periode der Diktatur. », dans Volker Ullrich 1998, p. 60.
  55. « Dann ist es meine Pflicht, mit Ihnen die WeiterfĂŒhrung des Kampfes zu versuchen und ich abdiziere nicht », dans Gall 2002, p. 245.
  56. Nipperdey 1983, p. 757.
  57. Volker Ullrich 1998, p. 58-60.
  58. Otto von Bismarck 2004.
  59. Nipperdey 1983, p. 759.
  60. « Wir sind froh, wenn wir acht MÀnner finden und halten. », dans Gall 2002, p. 254.
  61. « Nicht auf Preußens Liberalismus sieht Deutschland, sondern auf seine Macht. [
] Nicht durch Reden und MajoritĂ€tsbeschlĂŒsse werden die großen Fragen der Zeit entschieden [
] – sondern durch Eisen und Blut. », dans Volker Ullrich 1998, p. 61.
  62. Gall 2002, p. 256.
  63. « und Konflikte, da das Staatsleben nicht stillzustehen vermag, werden zu Machtfragen; wer die Macht in den HÀnden hat, geht dann in seinem Sinne vor, weil das Staatsleben auch nicht einen Augenblick stillstehen kann. », dans Volker Ullrich 1998, p. 62.
  64. « Recht geht vor Macht. « Justitia fundamentum regnorum ! » Das ist der Wahlspruch der preußischen Könige, und er wird es fort und fort bleiben. », dans Gall 2002, p. 279.
  65. Volker Ullrich 1998, p. 60-65.
  66. Nipperdey 1983, p. 761-768.
  67. « aus direkter Beteiligung der ganzen Nation hervorgehenden Nationalvertretung. », dans Volker Ullrich 1998, p. 67.
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  81. « Wenn wir geschlagen werden [
] werde ich nicht hierher zurĂŒckkehren. Ich werde bei der letzten Attacke fallen. », dans Volker Ullrich 1998, p. 75.
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  90. « Soll Revolution sein, so wollen wir sie lieber machen als erleiden. », dans Volker Ullrich 1998, p. 79.
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  95. Herre 1991, p. 273.
  96. « ein willkĂŒrliches, nur nach subjektiven GrĂŒnden bestimmtes Eingreifen in die Entwicklung der Geschichte hat immer nur das Abschlagen unreifer FrĂŒchte zur Folge gehabt; und daß die deutsche Einheit in diesem Augenblick keine reife Frucht ist, fĂ€llt meines Erachtens in die Augen. », dans Gall 2002, p. 415.
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  108. « Es ist nicht leicht unter einem solchen Kanzler Kaiser zu sein. », dans Volker Ullrich 1998, p. 102.
  109. « Mein Öl ist verbraucht, ich kann nicht mehr. », dans Volker Ullrich 1998, p. 111.
  110. Rudolf Vierhaus 1989, p. 146.
  111. Engelberg 1990, p. 360.
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  114. Nipperdey 1995, p. 426.
  115. Volker Ullrich 1998, p. 95.
  116. « Wir verfolgen keine Macht-, sondern eine Sicherheitspolitik », dans Nipperdey 1995, p. 427.
  117. Nipperdey 1995, p. 432.
  118. Volker Ullrich 1998, p. 95-97.
  119. Nipperdey 1995, p. 433.
  120. « einer politischen Gesamtsituation [aus], in welcher alle MĂ€chte außer Frankreich unser bedĂŒrfen, und von Koalitionen gegen uns durch ihre Beziehungen zueinander nach Möglichkeit abgehalten werden. », dans Volker Ullrich 1998, p. 98.
  121. « Bollwerk des Friedens ĂŒber lange Jahre hinaus. PopulĂ€r bei allen Parteien, exklusive Nihilisten und Sozialisten. », dans Gall 2002, p. 595.
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  124. Wehler 1985, p. 436.
  125. Volker Ullrich 1998, p. 101.
  126. « Ihre Karte von Afrika ist ja sehr schön, aber meine Karte von Afrika liegt in Europa. Frankreich liegt links, Russland liegt rechts, in der Mitte liegen wir. Das ist meine Karte von Afrika. », dans Volker Ullrich 1998, p. 101.
  127. Volker Ullrich 1998, p. 100.
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  130. Nipperdey 1995, p. 459.
  131. Gall 2002, p. 529.
  132. Loth 1996, p. 44-50.
  133. Morsey 2001, p. 43-72.
  134. Volker Ullrich 1998, p. 105.
  135. « Mein Leben erhalten und verschönern zwei Dinge, meine Frau und Windthorst. Die eine ist fĂŒr die Liebe da, der andere fĂŒr den Hass. », dans Gall 2002, p. 473.
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  145. Loth 1996, p. 59-63.
  146. « Eine Fraktion kann sehr wohl die Regierung unterstĂŒtzen und dafĂŒr einen Einfluss auf sie gewinnen, aber wenn sie die Regierung regieren will, dann zwingt sie die Regierung, ihrerseits dagegen zu reagieren. », dans Volker Ullrich 1998, p. 108.
  147. Gall 2002, p. 558, 563.
  148. « 1. Entgegenkommen gegen die WĂŒnsche der arbeitenden Klassen, 2. Hemmung der staatsgefĂ€hrlichen Agitation durch Verbots- und Strafgesetze. », dans Gall 2002, p. 497.
  149. « Vernichtungskrieg fĂŒhren durch Gesetzesvorlagen, welche die sozialdemokratischen Vereine, Versammlungen, die Presse, die FreizĂŒgigkeit (durch die Möglichkeit der Ausweisung und Internierung) [
] trĂ€fen. », dans Volker Ullrich 1998, p. 106.
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  157. Volker Ullrich 1998, p. 108.
  158. Gall 2002, p. 604.
  159. Gall 2002, p. 606.
  160. « in der großen Masse der Besitzlosen die konservative Gesinnung erzeugen, welche das GefĂŒhl der Pensionsberechtigung mit sich bringt. », dans Loth 1996, p. 68.
  161. Engelberg 1990, p. 390.
  162. Engelberg 1990, p. 392.
  163. Loth 1996, p. 68-72.
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  166. Loth 1996, p. 72-81.
  167. « Brausekopf, könne nicht schweigen, sei Schmeichlern zugĂ€nglich und könne Deutschland in einen Krieg stĂŒrzen, ohne es zu ahnen und zu wollen. », dans Volker Ullrich 1998, p. 117.
  168. « Sechs Monate will ich den Alten verschnaufen lassen, dann regiere ich selbst. », dans Siegfried Fischer-Fabian 2006, p. 212.
  169. Alexandre de Hohenlohe 1928, p. 119.
  170. Alfred Milatz 1981, p. 758.
  171. « Es ist ein GlĂŒck, dass wir ihn los sind. Er war eigentlich nur noch Gewohnheitsregente (sic!), tat was er wollte, und forderte immer mehr Devotion. Seine GrĂ¶ĂŸe lag hinter ihm. », dans Volker Ullrich 1998, p. 120.
  172. Volker Ullrich 1998, p. 115-121.
  173. « Aber das kann man nicht von mir verlangen, dass ich, nachdem ich vierzig Jahre lang Politik getrieben, plötzlich mich gar nicht mehr damit abgeben soll. », dans Volker Ullrich 1998, p. 122.
  174. « Bei nichts, was misslungen ist, will er beteiligt gewesen sein, und niemand lÀsst er neben sich gelten. », dans Volker Ullrich 1998, p. 7.
  175. Volker Ullrich 1998, p. 7.
  176. Alfred Vagtsh 1965, p. 161
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  191. Daniel de Montplaisir, Le comte de Chambord, dernier roi de France, Paris, Perrin, , p. 538.
  192. Volker Ullrich 1998, p. 129.
  193. « His life has been taught to at least six generations, and one can fairly say that almost every second German generation has encountered another version of Bismarck. No other German political figure has been as used and abused for political purposes. », dans Karina Urbach 1998, p. 1142
  194. « Denn dieses Lebenswerk hĂ€tte doch nicht nur zur Ă€ußeren, sondern auch zur inneren Einigung der Nation fĂŒhren sollen und jeder von uns weiß: das ist nicht erreicht. Es konnte mit seinen Mitteln nicht erreicht werden. », dans Volker Ullrich 2006, p. 29.
  195. Theodor Fontane 2007
  196. « Er ist die denkbar interessanteste Figur, ich kenne keine interessantere, aber dieser bestĂ€ndige Hang, die Menschen zu betrĂŒgen, dies vollendete Schlaubergertum ist mir eigentlich widerwĂ€rtig, und wenn ich aufrichten, erheben will, so muss ich doch auf andere Helden blicken. », dans Volker Ullrich 1998, p. 148.
  197. Volker Ullrich 1998, p. 8.
  198. Karina Urbach 1998, p. 1145-1146.
  199. Ewald Frie et 2004, p. 3.
  200. Erich Marcks et 1940.
  201. « Und zu dem Glauben bekenne ich mich gerne: dieses Dasein war so groß, in sich so gewaltig, fĂŒr sein Volk so umfassend bedeutungsreich, dass an ihm alles, soweit es nur Leben hat, historisch wertvoll ist. », dans Volker Ullrich 1998, p. 148.
  202. Adolf Matthias 1915.
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  204. Max Lenz 1915.
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  211. Loth 1996, p. 205.
  212. Karina Urbach 1998, p. 1152-1153.
  213. « Aber niemand, wo immer er steht, kann verkennen, dass er die zentrale und beherrschende Figur seiner Zeit ist und mit ungeheurer Kraft und tyrannischer Energie ihr die Wege gewiesen hat. Und niemand kann sich der faszinierenden Anziehungskraft dieses Menschen entziehen, der im guten wie im bösen immer eigenartig und bedeutend ist. », dans Volker Ullrich 1998, p. 148.
  214. Loth 1996, p. 204.
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Notes

  1. Prononciation en haut allemand (allemand standard) retranscrite selon la norme API
  2. « Péril en la demeure » en latin.
  3. Une livre anglaise vaut 453 grammes.
  4. Cette idée du rÎle joué par Bismarck fut si répandue qu'au congrÚs de l'Internationale socialiste tenu en août 1904, August Bebel, le fondateur de la social-démocratie allemande, fatigué d'entendre Jean JaurÚs encenser la république, lui lancera : « Votre république, tout le monde sait que c'est à Bismarck que vous la devez ! »
  5. Exemples de différentes biographies sur Bismarck de son vivant :

Annexes

Articles connexes

Liens externes

  1. Sandrine Kott, « Chapitre 2. Les hommages à Bismarck à la fin du XIXe siÚcle Naissance d'un culte ? » AccÚs payant [doc], sur Cairn, (consulté le )
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