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Guerre de Crimée

La guerre de Crimée opposa de 1853 à 1856 l'Empire russe à une coalition formée de l'Empire ottoman, de l'Empire français, du Royaume-Uni et du royaume de Sardaigne. Provoqué par l'expansionnisme russe et la crainte d'un effondrement de l'Empire ottoman, le conflit se déroula essentiellement en Crimée autour de la base navale de Sébastopol. Il s'acheva par la défaite de la Russie, entérinée par le traité de Paris de 1856.

Guerre de Crimée
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Informations générales
Date –
(2 ans, 5 mois et 26 jours)
Lieu Crimée, Caucase, Balkans, mer Noire, mer Baltique, mer Blanche et Extrême-Orient russe
Casus belli Occupation russe des principautés danubiennes
Issue

Victoire alliée

Forces en présence

Total : 673 000

Total : 1 200 000
Pertes

Total : ~ 239 200 morts
Drapeau de l'Empire russe 450 000[n 6]

Total : ~ 450 000 morts

Notes

La grande majorité des pertes fut causée par les maladies, notamment le choléra[n 7].

Guerres russo-turques
Guerres ottomanes en Europe

Batailles

Chronologie de la guerre de Crimée

À la fin du XVIIe siècle, l'Empire ottoman était entré dans une période de déclin et ses institutions militaires, politiques et économiques furent incapables de se réformer. Au cours de plusieurs conflits, il avait perdu tous ses territoires au nord de la mer Noire, dont la péninsule de Crimée, au profit de la Russie. Cette dernière cherchait par ailleurs à saper l'autorité de Constantinople en revendiquant le droit de protéger l'importante communauté orthodoxe vivant dans les provinces balkaniques de l'Empire ottoman. La France et le Royaume-Uni craignaient que l'Empire ne devînt un vassal de la Russie, ce qui aurait bouleversé l'équilibre des puissances en Europe.

Les tensions furent accrues par les disputes entre chrétiens occidentaux et chrétiens orientaux pour le contrôle des lieux saints en Palestine. Les Russes utilisèrent ce prétexte pour exiger d'importantes concessions de la part des Ottomans. Mais ces derniers, soutenus par les puissances occidentales, refusèrent et la guerre éclata à l'automne 1853. Russes et Ottomans s'affrontèrent dans le Caucase et en Dobroudja tandis que le refus de Saint-Pétersbourg d'évacuer les principautés roumaines de Valachie et Moldavie sous souveraineté ottomane provoquait l'entrée en guerre des Français et des Britanniques. Craignant une intervention autrichienne aux côtés des Alliés, le tsar Nicolas Ier quitta les Balkans à l'été 1854. Désireux de réduire la puissance militaire russe dans la région pour l'empêcher de menacer à nouveau l'Empire ottoman, l'empereur français Napoléon III et le Premier ministre du Royaume-Uni Lord Palmerston décidèrent d'attaquer la base navale de Sébastopol où se trouvait la flotte russe de la mer Noire.

Après leur débarquement à Eupatoria le , les forces alliées battirent les Russes lors de la bataille de l'Alma et commencèrent à assiéger la ville au début du mois d'octobre. Malgré leur optimisme initial, les Alliés se heurtèrent rapidement à la résistance acharnée des défenseurs et le front se couvrit de tranchées. Le climat et les défaillances de la logistique rendirent les conditions de vie des soldats dans les deux camps particulièrement difficiles ; le froid, la faim et les maladies firent des dizaines de milliers de victimes et tuèrent bien plus que les combats. Les Russes tentèrent à plusieurs reprises de briser l'encerclement de Sébastopol mais leurs tentatives à Balaklava, à Inkerman et à la Tchernaïa furent repoussées tandis que les Alliés ne s'emparèrent des redoutes russes qu'au prix de lourdes pertes. Finalement, l'arrivée de renforts et l'épuisement des défenseurs permirent aux Français de s'emparer du bastion de Malakoff dominant la ville le ; les Russes évacuèrent Sébastopol le lendemain.

Les combats se poursuivirent pendant quelques mois avant la signature du traité de Paris le . Ce dernier mit fin au Concert européen issu du congrès de Vienne de 1815 et consacra le retour de la France dans les affaires européennes mais ne résolut pas la question d'Orient à l'origine du conflit. La guerre de Crimée est parfois considérée comme la première « guerre moderne » du fait de l'utilisation de nouvelles technologies comme les bateaux à vapeur, le chemin de fer, les fusils à canon rayé, le télégraphe et la photographie.

Contexte

DĂ©clin de l'Empire ottoman

Portrait du sultan ottoman Abdülmecid Ier à la barbe courte portant un fez surmonté d'un plumeau, un manteau noir doublé de rouge et une veste aux broderies dorées sur laquelle se trouvent plusieurs médailles en forme d'étoiles.
Durant son règne, le sultan Abdülmecid Ier mena la politique des Tanzimat destinée à réformer l'Empire ottoman.

Après son apogée à la fin du XVIIe siècle, l'Empire ottoman était entré dans une phase de déclin et était surnommé l'« homme malade de l'Europe ». Du fait du conservatisme religieux et du rejet des influences étrangères, il s'était révélé incapable d'intégrer les idées et les technologies développées en Europe de l'Ouest tandis que le commerce était dominé par les non-musulmans[18]. La corruption était endémique et les responsables locaux jouissaient d'une large autonomie dont ils profitaient pour s'enrichir aux dépens du gouvernement central du sultan[19]. Finalement, l'armée ottomane manquait d'entraînement tandis que ses tactiques et son armement étaient inférieurs à ceux des puissances occidentales[20] - [21].

Après être devenu sultan en 1789, Sélim III mit en place une politique réformatrice pour adopter les idées occidentales à la manière de ce qu'avait fait Pierre Ier pour la Russie un siècle plus tôt. Ces actions irritèrent cependant les autorités religieuses, qui rejetaient ces évolutions, et le corps militaire des janissaires, qui craignait pour son indépendance[22]. En 1807, ce dernier renversa Sélim III qui fut assassiné l'année suivante mais son successeur Mahmoud II poursuivit ces réformes. Il s'appuya initialement sur l'armée pour asseoir son autorité vis-à-vis des responsables locaux, renforcer la centralisation de l'Empire et créer des écoles militaires. Quand les janissaires se soulevèrent à nouveau contre la modernisation de l'armée en 1826, ils furent écrasés et le corps fut dissous[23].

Première insurrection serbe contre les Ottomans (1804–1813).

Ces réformes, tardives et incomplètes, ne permirent pas d'enrayer le déclin de l'Empire. Du fait de cette faiblesse, les puissances européennes intervinrent de plus en plus dans ses affaires intérieures sous le prétexte officiel de protéger les minorités chrétiennes. La Russie était particulièrement active dans ce domaine d'autant plus que les orthodoxes représentaient environ un tiers de la population de l'Empire (mais 75 % dans les Balkans), soit dix millions de personnes au début du XIXe siècle[24]. Elle était cependant, avec le Royaume-Uni, l'empire d'Autriche et le royaume de Prusse, l'un des membres fondateurs de la Sainte-Alliance créée en 1815 à la suite des guerres napoléoniennes pour réprimer tous les mouvements nationalistes et libéraux pouvant menacer les puissances établies. Ainsi, malgré sa sympathie pour la révolte des Grecs et des Roumains en 1821, la Russie n'intervint pas et laissa l'Empire ottoman écraser ces soulèvements. La violence de la répression ottomane poussa néanmoins l'empereur Nicolas Ier à estimer que la défense des chrétiens contre les agressions musulmanes était plus importante que les considérations sur la souveraineté de l'Empire[25]. Poussées par leurs opinions publiques, les autres puissances européennes firent pression sur le sultan Mahmoud II pour qu'il signe en 1826 la convention d'Akkerman favorable aux intérêts russes mais il refusa en 1827 le traité de Londres prévoyant une large autonomie pour les provinces grecques[26]. Cela provoqua une nouvelle guerre russo-turque et l'armée ottomane fut écrasée lors de l'offensive de 1829. Alors que les forces russes approchaient de Constantinople, l'effondrement de l'Empire ottoman semblait imminent. Nicolas Ier ne poursuivit pas son avancée de peur que le vide laissé par cette désintégration ne soit comblé par les autres puissances européennes qui pourraient se liguer contre une Russie devenue trop puissante. Par conséquent, le traité d'Andrinople mettant fin au conflit fut relativement clément pour le vaincu car les Russes estimaient qu'un Empire affaibli était préférable au chaos[27]. À l'inverse, les autres puissances, et en particulier le Royaume-Uni, considéraient que le texte équivalait à la mise sous tutelle de l'Empire par la Russie ; cette issue était donc moins avantageuse qu'un démembrement qui se serait au moins fait via des négociations[28].

La bataille navale de Navarin, livrée le , entraîne la destruction totale de la flotte turco-égyptienne.

Cette volontĂ© de maintenir un Empire ottoman affaibli et dĂ©pendant caractĂ©risa la politique Ă©trangère russe dans la rĂ©gion, de 1829 jusqu'Ă  la guerre de CrimĂ©e[29]. Ce fut le cas en 1833 quand le vice-roi d'Égypte, MĂ©hĂ©met Ali, se rĂ©volta contre le sultan. Son armĂ©e, formĂ©e Ă  l'occidentale, conquit la Syrie sans que les Ottomans soient capables de s'y opposer, sous le regard plutĂ´t bienveillant de la France et du Royaume-Uni[30]. De leur cĂ´tĂ©, les Russes craignaient qu'Ali ne remplace l'Empire ottoman par une entitĂ© plus puissante et hostile Ă  leurs intĂ©rĂŞts ; Nicolas Ier dĂ©ploya donc 40 000 hommes pour protĂ©ger Constantinople[28]. AlarmĂ©s par la tournure des Ă©vĂ©nements, la France et le Royaume-Uni organisèrent une mĂ©diation qui permit le retour au calme via la convention de KĂĽtahya de . Peu après, le tsar et le sultan signèrent le traitĂ© d'Unkiar-Skelessi par lequel la Russie garantissait l'indĂ©pendance de l'Empire ottoman en Ă©change de quoi ce dernier promettait de fermer les DĂ©troits aux navires de guerre Ă©trangers Ă  la demande des Russes. Ces dispositions secrètes, rapidement rendues publiques, furent très mal accueillies Ă  l'ouest oĂą le ministre français François Guizot dĂ©clara que la mer Noire Ă©tait devenue un « lac russe » gardĂ© par un État vassal de la Russie[31]. Le contrĂ´le de la Palestine par Ali Ă©tait Ă©galement mal acceptĂ© par les puissances europĂ©ennes car il dĂ©fendait une variante plus rigoureuse de l'islam et continuait Ă  menacer l'Empire ottoman. Au terme d'une deuxième guerre Ă©gypto-ottomane en 1840, le traitĂ© de Londres accorda une large autonomie Ă  Ali en Ă©change de la reconnaissance de la souverainetĂ© du sultan sur le reste de son territoire. AssociĂ©e Ă  ce texte, une convention signĂ©e l'annĂ©e suivante interdisait tout passage dans les DĂ©troits de navires de guerre appartenant Ă  des pays non alliĂ©s Ă  l'Empire. Il s'agissait d'une importante concession de la Russie car ses territoires sur le pourtour de la mer Noire devenaient vulnĂ©rables Ă  une attaque navale, mais elle lui permit d'amĂ©liorer ses relations avec le Royaume-Uni[32]. Nicolas Ier se rendit d'ailleurs Ă  Londres en 1844 afin de nĂ©gocier une Ă©ventuelle alliance entre les deux pays et une dĂ©finition des sphères d'influence respectives dans le cas d'un dĂ©membrement de l'Empire ottoman, mais les Britanniques ne donnèrent pas suite Ă  ses propositions[33].

La neuvième guerre russo-turque se déroula de 1828 à 1829 lorsque la Russie décida de soutenir la révolte des Grecs contre l'Empire ottoman.

Le Royaume-Uni, qui avait longtemps défendu le statu quo dans la région, accrut ses interventions dans les affaires de l'Empire ottoman en considérant que des réformes étaient la seule solution à la question d'Orient. Les Britanniques encouragèrent donc la poursuite des politiques de modernisation par le nouveau sultan Abdülmecid Ier, dont l'édit de Gülhane — garantissant les droits et les propriétés de tous les sujets ottomans sans distinction de religion — initia l'ère réformatrice des Tanzimat, « réorganisation » en turc ottoman, destinées à créer un État plus centralisé et plus tolérant en rationalisant l'administration, l'économie et l'éducation[34]. L'application de ces déclarations fut néanmoins compliquée par l'opposition des élites locales et des religieux, d'autant plus que le pays ne disposait pas des moyens de transport ou de communication nécessaires pour asseoir l'autorité de Constantinople ; dans la pratique, les chrétiens continuèrent d'être largement considérés comme des citoyens de second ordre[35]. De la même manière, les réformes militaires connurent un succès limité en raison du manque de financement et du peu d'enthousiasme des administrateurs[36]. Pour l'historien M. Şükrü Hanioğlu, ces tentatives de centralisation ne firent que révéler et approfondir les divisions internes de l'Empire ; les mouvements nationalistes se développèrent ainsi par opposition au pouvoir central jugé coupable de vouloir supprimer les traditions locales et de pratiquer une politique de turquisation[37].

Expansionnisme de la Russie

L'Europe du Sud-Est après le traité de Bucarest.

Après s'être libéré du joug tatar à la fin du XVe siècle, la grande-principauté de Moscou unifia les entités slaves de la Rus' et devint le tsarat de Russie en 1547 puis l'Empire russe en 1721. Cette expansion se heurta rapidement à l'influence ottomane en Ukraine et dans le Caucase. Entre 1550 et 1850, les deux empires s'affrontèrent à neuf reprises et la Russie eut fréquemment le dessus. Ainsi, au terme de la guerre russo-turque de 1768-1774, le khanat de Crimée, jusqu'alors vassal de l'Empire ottoman, passa dans la sphère d'influence russe via le traité de Küçük Kaynarca même s'il conservait une indépendance de forme.

Le « projet grec » de Catherine II de Russie au détriment de l'Empire ottoman : en rouge l'« Empire néobyzantin » pour son fils Constantin de Russie, en bleu le « royaume de Dacie » pour Grigori Potemkine, en jaune les compensations pour l'empire des Habsbourg et en bleu-vert celles de Venise.

En plus d'obtenir le libre passage de leurs navires de commerce via les détroits du Bosphore et des Dardanelles, les Russes reçurent le droit de construire une église orthodoxe à Constantinople et revendiquèrent par la suite le droit de parler et d'intervenir au nom des populations orthodoxes de l'Empire[38] - [39]. Le khanat de Crimée fut formellement annexé en 1783 et la péninsule fut rattachée au gouvernement de Tauride[40] - [41]. Au milieu du XIXe siècle, la Russie contrôlait tout le pourtour nord de la mer Noire depuis les bouches du Danube jusqu'à la Géorgie.

Pour les Russes, cette expansion vers le sud revĂŞtait aussi un caractère religieux. ConsidĂ©rant la Russie comme la « Troisième Rome » (Constantinople ayant Ă©tĂ© la « Seconde Rome » jusqu'en 1453), le gĂ©nĂ©ral Grigori Potemkine, l'un des favoris de Catherine II, dĂ©fendait le « projet grec » de l'impĂ©ratrice visant Ă  repousser l'Empire ottoman en Anatolie pour restaurer dans les Balkans l'Empire byzantin avec sa capitale Ă  Constantinople[42], afin de rassembler toutes les populations orthodoxes sous la houlette russe[43] - [44]. Les minoritĂ©s musulmanes, nombreuses en Albanie, Bosnie, Dobroudja, RoumĂ©lie et Thrace, Ă©taient considĂ©rĂ©es comme une menace pour l'autoritĂ© russe. Ce fut aussi le cas dans le Sud de l'actuelle Ukraine, qui, une fois devenu russe et appelĂ© « Nouvelle Russie », subit un programme de colonisation accompagnĂ© par la crĂ©ation de villes nouvelles comme SĂ©bastopol en 1783 ou Odessa en 1794[45]. L'immigration chrĂ©tienne d'origine ukrainienne, russe, allemande, polonaise, moldave, gagaouze, bulgare et serbe fut encouragĂ©e pour permettre le dĂ©veloppement de cette rĂ©gion faiblement peuplĂ©e[46]. Ces nouveaux occupants de la rĂ©gion se mĂ©fiaient des 300 000 Tatars musulmans vivant en CrimĂ©e, qui avaient longtemps pratiquĂ© le commerce des esclaves qu'ils se procuraient lors de frĂ©quents raids contre les villages chrĂ©tiens, notamment dans la steppe ukrainienne[47]. Les Russes s'efforcèrent donc de pousser ces Tatars Ă  partir par la confiscation de leurs troupeaux et de leurs terres, par le travail forcĂ© et les violences des Cosaques. En 1800, près de 100 000 musulmans avaient quittĂ© la rĂ©gion et ils furent remplacĂ©s par des colons orthodoxes dont beaucoup venaient de l'Empire ottoman[48].

Gravure représentant un géant aux yeux bandés, habillé de haillons et tenant un martinet écrasant des personnages paniqués. La Faucheuse est visible derrière le géant.
Allégorie de l'expansion russe par Auguste Raffet au moment de l'insurrection polonaise de 1830.

La rapide expansion de la Russie au XVIIIe siècle et la démonstration de sa puissance militaire durant les guerres napoléoniennes inquiétèrent les puissances européennes et la russophobie était un sentiment largement partagé[49] - [50]. En 1851, l'écrivain français Jules Michelet écrivit ainsi qu'elle était « un géant froid famélique dont la gueule s'entrebâille toujours vers le riche Occident. […] La Russie, c'est le choléra […] c'est l'empire du mensonge »[51]. Cette russophobie était particulièrement présente au Royaume-Uni où les journaux s'alarmaient d'une éventuelle attaque russe en direction des Indes, qui étaient de loin la colonie la plus prospère et la plus riche de l'Empire britannique[52] - [53]. Si cette perspective était jugée fantaisiste par les stratèges britanniques, le contrôle des voies commerciales reliant le sous-continent à l'Angleterre revêtait une importance stratégique[54]. L'Afghanistan et la Perse firent ainsi l'objet d'intenses pressions de la part des deux pays dans ce qui fut par la suite appelé le « Grand Jeu »[55]. Plus à l'ouest, le développement des bateaux à vapeur accrut fortement le commerce dans la mer Rouge et en Mésopotamie, deux régions contrôlées par l'Empire ottoman. Les différents accords de la première moitié du XIXe siècle avaient également ouvert le marché ottoman au commerce britannique et le Royaume-Uni s'inquiétait ainsi d'un éventuel accès de la flotte russe à la Méditerranée qui menacerait son influence dans la région[56] - [57].

Portrait du Tsar Nicolas I-er de Russie, blond, moustachu, au front dégarni, en uniforme blanc et cuirasse
La politique expansionniste de l'empereur russe Nicolas Ier inquiétait les puissances européennes qui craignaient que la Russie ne devienne trop puissante.

En raison de l'autocratie de son régime et de son adhésion aux principes contre-révolutionnaires de la Sainte-Alliance, la Russie était haïe par les libéraux européens[58]. L'insurrection polonaise de 1830 contre la Russie s'attira ainsi leur sympathie et la brutale répression du soulèvement par le général Ivan Paskevitch poussa le Times à appeler à la guerre contre les « barbares moscovites »[59]. La même situation se répéta durant le Printemps des peuples de 1848. Après le renversement de la monarchie en 1848 et l'instauration de la république en France, certains craignaient une attaque russe pour ramener l'« ordre » à Paris ; l'écrivain Prosper Mérimée écrivit ainsi à un ami qu'il « apprenait le russe […] pour parler aux cosaques dans les Tuileries »[60] - [61]. Même s'ils n'intervinrent pas en France, les Russes entreprirent de réprimer la révolution roumaine en Valachie et en Moldavie, deux principautés sous administration conjointe de la Russie et de l'Empire ottoman. Sous l'influence du Royaume-Uni, les Ottomans envisagèrent de négocier avec les révolutionnaires en vue de la création d'un État roumain mais ils abandonnèrent l'idée devant la colère des Russes. Après avoir écrasé les soulèvements, ces derniers exigèrent de pouvoir occuper militairement ces territoires jusqu'en 1851 et le sultan fut contraint d'accepter par la convention de Balta-Liman[62]. Appliquant les principes contre-révolutionnaires de la Sainte-Alliance, le tsar apporta ensuite son soutien à l'empire d'Autriche contre la révolution hongroise en . L'insurrection fut rapidement écrasée mais le sultan refusa de livrer les réfugiés hongrois qui s'étaient réfugiés dans l'Empire ottoman[53] - [63]. L'Autriche et la Russie rompirent leurs relations diplomatiques et, en réponse aux demandes ottomanes, les Britanniques et les Français déployèrent une escadre à l'entrée des Dardanelles[64]. Cette réaction poussa le tsar à chercher un compromis pour éviter un conflit et il annula ses demandes d'extradition[65].

Affaire des lieux saints

Photographie d'une église en brique délabrées surmontée d'un dôme
Le Saint-Sépulcre en 1864. La dispute opposant catholiques et orthodoxes pour son contrôle et celui des autres lieux saints fut la cause immédiate de la guerre de Crimée.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 et la création du Second Empire par le président Louis-Napoléon Bonaparte, qui se fit proclamer Napoléon III l'année suivante, mit l'Europe en ébullition. La prise de pouvoir du neveu de Napoléon Ier raviva d'anciennes craintes et les puissances européennes se préparèrent à la guerre[66] - [67]. Afin de les rassurer, Napoléon déclara en octobre que « L'Empire, c'est la paix ! », même s'il n'était pas satisfait de la carte de l'Europe issue du congrès de Vienne[68]. Sa politique étrangère fut donc essentiellement destinée à restaurer l'influence française en Europe et il estima que la meilleure manière d'y parvenir serait de se rapprocher du Royaume-Uni. À l'inverse, le souvenir de la retraite de Russie et le rejet du principe des nationalités par le tsar le poussaient à vouloir s'opposer à la Russie[69]. En ce sens, la question des lieux saints en Palestine fournissait un prétexte idéal pour une confrontation car elle permettrait de satisfaire la droite catholique désireuse de contrer l'influence orthodoxe tandis que la gauche, opposée au Second Empire, serait ravie d'une guerre pour la liberté contre le « gendarme de l'Europe »[70].

Ces lieux saints, comme le Saint-SĂ©pulcre de JĂ©rusalem ou la basilique de la NativitĂ© de BethlĂ©em, Ă©taient occupĂ©s conjointement par l'Église catholique et diverses Églises orthodoxes. Cependant, les diffĂ©rences liturgiques et les luttes de pouvoirs entre catholiques et orthodoxes compliquaient cette cohabitation ; les Ottomans Ă©taient parfois contraints de poster des soldats devant et Ă  l'intĂ©rieur des Ă©glises pour Ă©viter les affrontements[71] - [72]. Cela n'Ă©tait cependant pas toujours suffisant et le jour de Pâques 1846, une dispute pour savoir qui des orthodoxes ou des catholiques aurait la prioritĂ© pour cĂ©lĂ©brer la messe au Saint-SĂ©pulcre dĂ©gĂ©nĂ©ra en un affrontement sanglant qui fit quarante morts[71]. La rivalitĂ© entre catholiques et orthodoxes fut attisĂ©e par le dĂ©veloppement de nouveaux moyens de transport comme le chemin de fer et les bateaux Ă  vapeur qui permettaient Ă  un nombre grandissant de pèlerins de se rendre en Terre sainte. Cela Ă©tait particulièrement vrai pour les Russes orthodoxes dont le nombre augmenta fortement dans la première moitiĂ© du XIXe siècle ; dans les annĂ©es 1840, plus de 15 000 pèlerins russes participaient aux cĂ©lĂ©brations de Pâques Ă  JĂ©rusalem[71]. Cet accroissement inquiĂ©tait les chrĂ©tiens occidentaux qui craignaient d'ĂŞtre Ă©vincĂ©s des lieux saints et irritait les catholiques français pour qui la France avait, depuis les croisades, pour mission de dĂ©fendre la foi en Palestine[73] - [74].

Gravure d'un homme avec un bouc et une moustache cintré dans une veste noire
L'empereur français Napoléon III désirait une guerre avec la Russie pour restaurer l'influence de la France en Europe et mettre fin à la Sainte-Alliance[75].

Cette question devint un sujet brĂ»lant Ă  la suite des actions de Charles de La Valette que NapolĂ©on III avait nommĂ© ambassadeur Ă  Constantinople en 1849[73] - [76]. Ce dernier Ă©tait opposĂ© Ă  toute nĂ©gociation avec les orthodoxes sur l'administration des lieux saints et, en , il dĂ©clara que leur contrĂ´le par les catholiques Ă©tait « clairement Ă©tabli » par la capitulation de 1740 et que la France irait jusqu'Ă  prendre des « mesures extrĂŞmes » pour les faire respecter. Cette dĂ©claration ulcĂ©ra les Russes qui avertirent les Ottomans qu'une reconnaissance des revendications catholiques entraĂ®nerait la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays[77]. La Valette fut rappelĂ© Ă  l'Ă©tĂ© 1852 mais NapolĂ©on III estimait que ces dĂ©clarations servaient ses intĂ©rĂŞts et il continua Ă  faire pression sur les Ottomans pour obtenir des concessions qui seraient inacceptables pour la Russie et ainsi contraindre le Royaume-Uni Ă  s'allier avec lui contre l'agression russe[78] - [79]. En , il envoya le navire de ligne Charlemagne venant Ă  peine d'entrer en service Ă  Constantinople, en violation de la convention de Londres, pour forcer le sultan Ă  accorder aux catholiques les clĂ©s de la basilique de la NativitĂ©[80]. En rĂ©ponse, Nicolas Ier mobilisa plus de 100 000 hommes en Bessarabie et entama des nĂ©gociations avec le Royaume-Uni dont la flotte jouerait un rĂ´le dĂ©cisif dans le cas d'une guerre entre la France et la Russie[81]. Les Britanniques hĂ©sitèrent sur la politique Ă  adopter car en plus de se mĂ©fier tout autant des Russes que des Français, ils Ă©taient divisĂ©s entre ceux qui voulaient laisser du temps Ă  la rĂ©forme de l'Empire et ceux qui estimaient qu'il n'Ă©tait pas juste de soutenir un État oĂą les chrĂ©tiens Ă©taient persĂ©cutĂ©s[82].

Gare la Prusse… si elle ne change pas de voie (Cham - entre 1853 et 1856).

Pour forcer le sultan à abroger les concessions faites aux catholiques, Nicolas Ier envoya en le général Alexandre Menchikov à Constantinople. Allant au-delà de la seule question des lieux saints, les Russes exigèrent un nouveau traité leur garantissant le droit d'intervenir dans tout l'Empire pour protéger les orthodoxes ; en pratique, les provinces européennes deviendraient un protectorat russe tandis que l'Empire ottoman ne serait guère plus qu'un vassal de la Russie[83]. La probabilité que les Ottomans acceptent ces conditions était faible mais le comportement irrespectueux de Menchikov rendit tout accord impossible, ce qui était peut-être le but recherché par le tsar[84] - [85] - [86] - [n 8]. Comme les Russes rassemblaient de plus en plus de troupes en Bessarabie (moitié orientale de la Moldavie, qu'ils avaient annexée en 1812), les Ottomans inquiets cherchèrent l'appui de la France et du Royaume-Uni. Si le secrétaire des Affaires étrangères Lord Russell et le secrétaire à l'Intérieur Lord Palmerston étaient convaincus des intentions belliqueuses des Russes, le reste du Cabinet restait réticent à l'idée de s'engager aux côtés des Français dont la diplomatie de la canonnière était la cause des troubles actuels[87]. En France, la plupart des ministres estimaient que le pays serait isolé s'il agissait seul mais Napoléon III décida le d'envoyer la flotte en mer Égée en espérant que cela contraindrait le gouvernement britannique à agir sous la pression de son opinion publique[88] - [89]. À Constantinople, les négociations étaient dans l'impasse et le , Menchikov présenta une version légèrement moins exigeante du texte initial mais assortie d'un ultimatum de cinq jours[90]. Encouragés par l'ambassadeur britannique Stratford Canning, qui promit l'appui britannique en cas de conflit, les Ottomans refusèrent de céder. Menchikov repoussa à plusieurs reprises la date d'expiration de l'ultimatum dans l'espoir d'obtenir un accord de dernière minute, mais il annonça la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays le [91] - [92]. À la fin du mois de juin, le tsar ordonna au général Ivan Paskevitch d'occuper les principautés roumaines, tributaires des Ottomans, mais où ces derniers n'avaient aucune troupe[93] - [94] - [86].

Début des hostilités

Portrait d'un homme aux cheveux blancs avec des favoris portant une veste noire et une chemise blanche
Lord Palmerston fut l'un des partisans les plus acharnés d'une ligne dure envers la Russie destinée à réduire son influence sur les affaires européennes.

Alors que l'occupation des principautĂ©s s'apparentait de plus en plus Ă  une annexion, l'empire d'Autriche dĂ©ploya 25 000 hommes dans ses provinces du Sud-Ouest essentiellement pour dissuader les Serbes et autres populations slaves de se soulever en soutien de la manĹ“uvre russe tandis que le Royaume-Uni haussait le ton et dĂ©ployait des navires Ă  l'entrĂ©e du dĂ©troit des Dardanelles oĂą se trouvait dĂ©jĂ  la flotte française[95]. Des discussions furent organisĂ©es durant l'Ă©tĂ© Ă  Vienne mais ni les Russes ni les Ottomans n'Ă©taient prĂŞts Ă  faire des concessions[96] - [97]. L'invasion des principautĂ©s danubiennes avait en effet provoquĂ© la colère des nationalistes ottomans et du clergĂ© musulman, ce qui renforça le camp des bellicistes. Craignant la possibilitĂ© d'une rĂ©volution islamique s'il ne dĂ©clarait pas la guerre Ă  la Russie et poussĂ© par les chefs religieux, le sultan AbdĂĽlmecid Ier accepta le de dĂ©clencher les hostilitĂ©s[98]. La dĂ©claration de guerre fut publiĂ©e dans le journal officiel Takvim-i Vekayi le 4 octobre 1853 ; elle citait le refus russe d'Ă©vacuer les principautĂ©s danubiennes comme casus belli mais le texte laissait deux semaines supplĂ©mentaires aux Russes pour se retirer[99] - [100] - [n 9].

Sans soutien officiel du Royaume-Uni ou de la France, les Ottomans commandés par Omer Pacha passèrent à l'offensive sur le front du Danube le en comptant sur le fait que l'opinion publique des deux pays pousserait leurs gouvernements à agir[99] - [103]. Craignant qu'une avancée russe dans les Balkans ne provoque l'entrée en guerre de l'Autriche, Paskevitch proposa de se mettre sur la défensive tout en fomentant des soulèvements dans les provinces ottomanes[104]. Même si cela était contraire à ses principes contre-révolutionnaires, le tsar approuva cette idée et il accepta le lancement d'une offensive vers le pachalik de Silistra, à l'écart de l'Autriche, afin de pouvoir mener une attaque contre Andrinople et Constantinople au printemps 1854 avant l'intervention des puissances occidentales[105]. Malgré des succès comme la bataille d'Oltenița, les Ottomans s'inquiétaient d'une éventuelle révolte des Serbes qui entraînerait celle des Grecs et des Bulgares et donc la perte de toutes les provinces européennes de l'Empire ; ils adoptèrent donc eux aussi une position défensive sur le Danube et décidèrent de se tourner vers le Caucase[106] - [107].

Peinture d'une bataille navale nocturne. Des navires intacts sont visibles d'un côté tandis que l'on ne voit que des épaves en feu de l'autre.
La bataille de Sinope du joua un rôle décisif dans l'entrée en guerre de la France et du Royaume-Uni contre la Russie.

Depuis le début du XIXe siècle, les Russes avaient entrepris la conquête du Caucase dont les populations étaient majoritairement musulmanes. Les campagnes brutales d'Alexis Iermolov dans les années 1810 et 1820 puis de Mikhaïl Vorontsov dans les années 1840 et 1850 avaient entraîné le regroupement des différentes tribus de la région autour de Mohammed Ghazi et de Chamil qui prêchaient la guerre sainte contre les envahisseurs avec l'appui discret des Britanniques[108]. Ralliant les troupes irrégulières du Caucase, le général ottoman Abdi Pacha s'empara de la forteresse russe de Saint-Nicolas au nord de Batoumi le [109] - [110]. Pour le ravitaillement de leurs forces, les Ottomans dépendaient néanmoins de leur flotte et la marine russe menait des patrouilles avec l'ordre de couler tout navire ennemi. Le sultan et ses conseillers étaient conscients de cette menace mais ils décidèrent néanmoins de déployer une petite escadre dans la mer Noire à Sinope ; cela était sans doute délibéré afin de provoquer une attaque russe et donc contraindre les puissances occidentales à intervenir[109]. Le , l'escadre ottomane fut pulvérisée par les obus explosifs de l'amiral Pavel Nakhimov qui pilonna également le port[111] - [112] - [113]. Sur terre, les troupes ottomanes subirent deux cuisants revers dans le Caucase à Akhaltsikhé le 26 novembre et à Başgedikler le face à des Russes pourtant inférieurs en nombre[114]. Démoralisée, l'armée ottomane se replia en désordre vers Kars où elle adopta une posture défensive[115].

Juin 1853
Octobre 1853
DĂ©cembre 1853
Juin 1854
Septembre 1854
Novembre 1854
Juin 1855
Novembre 1855
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La nouvelle de ces défaites inquiéta les puissances occidentales qui craignaient un effondrement de l'Empire. Au Royaume-Uni, la presse qualifia immédiatement de « massacre » la bataille de Sinope et des manifestations de soutien aux Ottomans se multiplièrent dans tout le pays[116] - [101] - [117]. De son côté, la population française était relativement indifférente à la question d'Orient et ces revers ne la firent pas vraiment changer d'avis[118] - [119]. L'opinion majoritaire était qu'une guerre servirait les intérêts de l'ennemi historique britannique et que les impôts nécessaires pour la financer affecteraient l'économie ; certains annonçaient même qu'en moins d'un an, la guerre serait devenue tellement impopulaire que le gouvernement serait contraint de demander la paix[120]. La situation politique au Royaume-Uni était exactement inverse et si le Premier ministre Lord Aberdeen continuait à hésiter, il céda quand Napoléon III, décidé à exploiter la bataille de Sinope comme prétexte pour une action forte contre la Russie, déclara que la France agirait seule si le Royaume-Uni refusait. Le , il fut ainsi décidé qu'une flotte anglo-française entrerait en mer Noire pour protéger les navires ottomans et cela fut chose faite le [121] - [122] - [101]. Sous la pression du camp pacifiste, l'empereur français fut néanmoins contraint de chercher une issue diplomatique et le , il proposa au tsar d'ouvrir des négociations sous l'égide de l'empire d'Autriche ; mais Nicolas Ier refusa et rompit ses relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France le [123] - [124]. En réponse, les deux pays exigèrent le l'évacuation sous six jours des principautés danubiennes. Le texte écartait toute issue diplomatique et était donc uniquement destiné à précipiter le début des hostilités ; la mobilisation des troupes commença ainsi avant même l'expiration de l'ultimatum auquel le tsar ne daigna même pas répondre[125] - [126]. Le , la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à la Russie[127].

Forces en présence

Photographie de quatre soldats moustachus portant des fez. Deux sont assis à côté d'un trépied de fusils équipés de baïonnettes.
Soldats ottomans durant la guerre de Crimée.

Avec près d'un million de fantassins, 250 000 cavaliers et 750 000 rĂ©servistes, l'armĂ©e russe Ă©tait de loin la plus grande au monde. Elle devait cependant dĂ©fendre un territoire immense et cette mission Ă©tait difficile Ă  cause du manque d'infrastructures, ce qui compliquait grandement la mobilisation des unitĂ©s et leur dĂ©ploiement sur les théâtres d'opĂ©rations.

MalgrĂ© plusieurs rĂ©formes, l'organisation militaire russe restait qualitativement très infĂ©rieure aux armĂ©es des autres États europĂ©ens. Le corps des officiers Ă©tait mal formĂ©[128] - [129] et quasiment toutes les recrues Ă©taient analphabètes ; un rapport de 1848 indiquait que lors des dernières levĂ©es, près des trois quarts des conscrits avaient Ă©tĂ© rejetĂ©s, car ils n'atteignaient pas la taille limite de 160 centimètres ou souffraient de maladies chroniques, ou d'un handicap[130] - [n 10]. Les officiers supĂ©rieurs issus de l'aristocratie avaient peu d'estime pour cette armĂ©e de paysans, et ils n'hĂ©sitaient pas Ă  sacrifier des rĂ©giments entiers pour remporter une victoire, et donc une promotion. Les châtiments corporels Ă©taient la norme, pour la moindre incartade, et mĂŞme des colonels pouvaient ĂŞtre humiliĂ©s devant tout leur rĂ©giment[129] - [n 11].

Les services de santĂ© Ă©taient inexistants au point que, mĂŞme en temps de paix, une moyenne de 65% des hommes Ă©taient malades. L'approvisionnement des troupes Ă©tait handicapĂ© par une logistique dĂ©faillante, notamment du fait de la corruption, et les unitĂ©s devaient gĂ©nĂ©ralement se procurer elles-mĂŞmes leur ravitaillement. L'armement Ă©tait Ă©galement en grande partie obsolète, et les fusils russes Ă  canon lisse Ă©taient rĂ©putĂ©s pour leur manque de fiabilitĂ© tandis que leur portĂ©e se limitait Ă  200 mètres[134] - [135]. L'accent Ă©tait ainsi mis sur l'utilisation de la baĂŻonnette au point qu'un officier indiqua que « très peu d'hommes savent se servir de leurs fusils ». Ce retard dans l'armement poussa les Russes Ă  concentrer l'entraĂ®nement des troupes sur la discipline, pour Ă©viter que les unitĂ©s ne se dĂ©sintègrent au moment du choc et les observateurs Ă©trangers Ă©taient impressionnĂ©s par les impeccables dĂ©filĂ©s russes durant lesquels certains officiers se vantaient de pouvoir parader avec un verre rempli d'eau posĂ© sur leur shako, sans en renverser une goutte[136] - [137]. Ces pratiques encourageaient une obĂ©issance aveugle aux ordres et elles Ă©taient peu adaptĂ©es Ă  la rĂ©alitĂ© du combat, mais les succès contre les Perses, les Ottomans et surtout les Français avaient convaincu l'Ă©tat-major russe que son armĂ©e Ă©tait invincible, et que sa modernisation n'Ă©tait pas une prioritĂ©[138].

Photographie d'un homme Ă  cheval portant un dolman et une toque en fourrure devant une tente conique.
Cavalier britannique du 11e régiment de hussards.

L'armĂ©e ottomane comptait environ 220 000 hommes recrutĂ©s par conscription chez les populations musulmanes de l'Empire, tandis que les non-musulmans ne pouvaient pas s'enrĂ´ler, et Ă©taient soumis Ă  un impĂ´t par tĂŞte[139]. MĂŞme si la religion Ă©tait commune, la nature multi-ethnique de l'Empire faisait que de nombreux soldats venaient de peuples hostiles Ă  la domination ottomane[140]. Cela pesait donc lourdement sur la discipline et l'efficacitĂ© des troupes, d'autant plus que de nombreux soldats ne voulaient pas combattre sous les ordres d'officiers d'origine diffĂ©rente[n 12], voire ne parlaient pas la mĂŞme langue qu'eux[142]. MalgrĂ© les rĂ©formes amorcĂ©es dans les annĂ©es 1830, l'armĂ©e ne possĂ©dait pas de commandement centralisĂ©. Les officiers Ă©taient incompĂ©tents et corrompus[143] - [n 13] et l'armĂ©e s'appuyait encore sur le recrutement de mercenaires et de forces irrĂ©gulières, notoirement indisciplinĂ©s et plus intĂ©ressĂ©s par le pillage que par le combat[145]. Plus encore que dans l'armĂ©e russe, il existait une profonde disparitĂ© entre le traitement des officiers supĂ©rieurs vivant royalement, grâce Ă  une corruption dĂ©bridĂ©e et les simples soldats qui n'Ă©taient pas payĂ©s pendant des mois[146] ; un officier britannique rapporta Ă  propos des hommes dĂ©ployĂ©s sur le front du Danube que « mal-nourris et habillĂ©s de haillons, ils Ă©taient les ĂŞtres les plus misĂ©rables de l'humanitĂ© »[147]. La logistique inexistante contraignait les troupes ottomanes Ă  l'immobilitĂ©, mais elles excellaient dans la guerre de siège. Pour toutes ces raisons, les Ottomans Ă©taient tenus en piètre estime par leurs alliĂ©s franco-britanniques qui considĂ©raient qu'ils n'Ă©taient efficaces que derrière des fortifications[148] - [149]. Certains dĂ©claraient mĂŞme qu'ils prĂ©fĂ©reraient combattre les Turcs que les Russes[150].

Photographie de deux officiers assis sur des tabourets en bois et d'un zouave reconnaissable Ă  son turban, son pantalon bouffant et ses guĂŞtres.
Deux officiers et un soldat d'une unité de zouaves.

Dans les annĂ©es qui prĂ©cĂ©dèrent la guerre de CrimĂ©e, les dĂ©penses militaires du Royaume-Uni avaient connu une baisse constante que le coup d'État de NapolĂ©on III en 1851 avait Ă  peine inversĂ©e. Si la Royal Navy restait la meilleure du monde, l'armĂ©e de terre Ă©tait mal prĂ©parĂ©e Ă  un conflit, d'autant plus que sur un effectif de 153 000 hommes au printemps 1854, les deux tiers Ă©taient dĂ©ployĂ©s dans les colonies de l'Empire britannique. Le commandement manquait de cohĂ©sion avec plusieurs entitĂ©s civiles et militaires agissant indĂ©pendamment les unes des autres[151]. Contrairement Ă  la France, le Royaume-Uni ne pratiquait pas la conscription et les troupes Ă©taient exclusivement composĂ©es de volontaires souvent attirĂ©s par la perspective d'une bonne solde[152]. Le recrutement se faisait ainsi parmi les couches les plus pauvres de la sociĂ©tĂ© comme les victimes de la famine irlandaise ; les Irlandais reprĂ©sentèrent un tiers des soldats britanniques dĂ©ployĂ©s en CrimĂ©e[153]. Ă€ l'inverse, les officiers supĂ©rieurs Ă©taient gĂ©nĂ©ralement issus de l'aristocratie et leurs promotions dĂ©pendaient plus de leurs relations que de leur expertise militaire[154]. L'indiscipline et l'alcoolisme Ă©taient deux problèmes rĂ©currents que la hiĂ©rarchie s'efforçait de corriger par le fouet, parfois jusqu'Ă  la mort[155]. Ces châtiments corporels choquèrent les Français habituĂ©s Ă  une plus grande mixitĂ© sociale au sein des troupes ; un officier rapporta que cela lui rappelait le système fĂ©odal aboli après la RĂ©volution et « qu'en Angleterre, un soldat n'est rien de plus qu'un serf ». Dans l'ensemble, l'armĂ©e britannique, qui n'avait quasiment pas combattu depuis les guerres napolĂ©oniennes, ressemblait Ă  son Ă©quivalente russe dans le sens oĂą ses tactiques et sa culture semblaient ancrĂ©es au XVIIIe siècle[156] - [157] - [158].

La légion de volontaires grecs devant Sébastopol.

De son cĂ´tĂ©, l'armĂ©e française sortait Ă  peine de près de deux dĂ©cennies de combats en AlgĂ©rie oĂą jusqu'Ă  un tiers de ses effectifs de 350 000 hommes avait Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©. Cela et l'existence d'Ă©coles militaires oĂą les Ă©tudiants recevaient un enseignement approfondi dans l'art de la guerre avaient permis la formation d'un corps d'officiers expĂ©rimentĂ© dont l'extraction moins aristocratique qu'au Royaume-Uni facilitait les relations avec les hommes du rang[159] - [160]. L'armement Ă©tait supĂ©rieur avec notamment l'excellent fusil MiniĂ© Ă  canon rayĂ©, qu'une rumeur disait mortel Ă  plus de 1 500 mètres, et que les Britanniques n'adoptèrent en remplacement de leurs fusils Ă  canon lisse qu'au moment de l'attaque en CrimĂ©e, ainsi que le nouveau canon obusier de 12, dit canon de l'Empereur[161]. L'infanterie, et notamment les zouaves, Ă©tait rĂ©putĂ©e pour son agressivitĂ© et la logistique française Ă©tait la meilleure de tous les belligĂ©rants[156] - [162]. Sur le terrain, la cohabitation entre les deux contingents occidentaux Ă©tait souvent difficile du fait de l'histoire des relations entre les deux pays. Avant le dĂ©barquement en CrimĂ©e, il avait Ă©tĂ© convenu qu'un commandant français dirigerait les opĂ©rations si des contingents des deux pays Ă©taient engagĂ©s, mais cet accord ne fut jamais appliquĂ©[163]. Les dĂ©cisions Ă©taient donc prises après des Ă©changes souvent laborieux entre les deux Ă©tats-majors, et il arrivait parfois que le commandant en chef des troupes britanniques, Lord Raglan, qui avait perdu un bras lors de la bataille de Waterloo, dĂ©signât les Français et non les Russes comme Ă©tant l'ennemi[164] - [165]. Les combats sont suivis de près dans les capitales, via un tĂ©lĂ©graphe amenĂ© sur place et reliĂ© au rĂ©seau europĂ©en au niveau de Bucarest[166]. CĂ´tĂ© russe, une ligne construite par Werner von Siemens et Johann Georg Halske part en direction de SĂ©bastopol, mais lorsque les hostilitĂ©s sont dĂ©clenchĂ©es, elle n'a encore reliĂ© que Simferopol[167].

Intervention franco-britannique

Gravure représentant des soldats portant un uniforme bleu, des chausses et un fez rouge abrité derrière un épais mur en partie effondré. Certains tirent au fusil et d'autres manœuvrent un canon via une embrasure contre des soldats approchant.
Troupes ottomanes défendant la forteresse de Silistra contre les Russes au printemps 1854.

Sur le front du Danube et après l'accalmie hivernale, le tsar Ă©tait dĂ©terminĂ© Ă  progresser le plus rapidement possible en direction de Constantinople avant l'arrivĂ©e des troupes anglo-françaises. Le point de dĂ©part de cette offensive Ă©tait la prise de la forteresse de Silistra, sur le Danube, et Nicolas Ier espĂ©rait que cette victoire entraĂ®nerait le soulèvement des Bulgares contre les Ottomans[168]. L'attaque russe dĂ©clenchĂ©e le fut cependant rapidement stoppĂ©e par la forte rĂ©sistance ottomane et par le terrain marĂ©cageux[169] - [170]. De leur cĂ´tĂ©, les Britanniques et les Français Ă©taient en dĂ©saccord sur la stratĂ©gie Ă  suivre et une sĂ©rie de rĂ©unions fut organisĂ©e Ă  Paris entre les deux Ă©tats-majors. Les premiers dĂ©fendaient un regroupement des forces dans la pĂ©ninsule de Gallipoli suivi d'une progression prudente vers le nord tandis que les seconds voulaient un dĂ©barquement Ă  Varna Ă  proximitĂ© du front pour pouvoir s'opposer Ă  une offensive russe vers Constantinople[171] - [172] Cette dernière option l'emporta : 30 000 Français et 20 000 Britanniques se dĂ©ployèrent Ă  la fin du mois de mai en Dobroudja par le port de Varna[173], vivant sur le pays[174]. Dans le Caucase, les Ottomans — dont 20 000 hommes Ă©taient morts de faim et de maladies durant l'hiver — avaient adoptĂ© une stratĂ©gie dĂ©fensive et ce furent les Russes qui prirent l'initiative d'une offensive Ă  la fin du mois de juin[175]. La progression fut rapide et le , Vasili Bebutov Ă©crasa une armĂ©e ottomane deux Ă  trois fois plus nombreuse Ă  Kurekdere non loin d'Alexandropole[176] - [177]. Si le gĂ©nĂ©ral russe s'Ă©tait lancĂ© Ă  la poursuite de ses adversaires en dĂ©route, il aurait probablement pu s'emparer de la grande forteresse ottomane de Kars Ă  une vingtaine de kilomètres ; son objectif Ă©tait cependant de tenir le Caucase et, le front Ă©tant revenu Ă  sa position d'avant-guerre, Bebutov consolida ses positions et la rĂ©gion ne vit pas d'autres combats d'envergure jusqu'Ă  l'annĂ©e suivante[178]. Ă€ l'inverse, les affrontements autour de Silistra redoublèrent d'intensitĂ© en mai et en juin mais la forteresse rĂ©sista malgrĂ© de nombreux assauts et un important bombardement. L'arrivĂ©e des forces anglo-françaises et l'attitude de plus en plus hostile de l'Autriche qui avait massĂ© 100 000 hommes Ă  sa frontière convainquirent le tsar de la nĂ©cessitĂ© de se replier et le siège fut abandonnĂ© le [179].

Peinture d'une bataille confuse dans un paysage rocailleux
Peinture de la bataille de Kurekdere du .

Les Ottomans se lancèrent alors Ă  la poursuite des troupes russes dĂ©moralisĂ©es et se livrèrent Ă  de nombreuses exactions contre la population chrĂ©tienne[180] - [181]. Profitant du retrait russe, les Autrichiens entrèrent dans les principautĂ©s roumaines et avancèrent jusqu'Ă  Bucarest pour s'interposer et stopper la progression ottomane[182]. MĂŞme si cette participation autrichienne Ă  l'Ă©viction de la domination russe satisfaisait les Français et les Britanniques, ils se demandèrent si tous les efforts fournis pour acheminer les troupes jusqu'en Bulgarie n'avaient pas Ă©tĂ© inutiles[183]. De fait, ces dernières n'avaient pas tirĂ© un seul coup de feu depuis leur arrivĂ©e tandis que l'ennui et le climat chaud avaient engendrĂ© une forte alcoolisation qui dĂ©plaisait vivement aux gens du pays et provoquait de nombreux incidents[184]. Par ailleurs, le cholĂ©ra fit son apparition et au moment du dĂ©part pour la CrimĂ©e, 7 000 soldats y avaient succombĂ© et près du double Ă©tait hospitalisĂ©[185]. Le Cabinet britannique Ă©tait cependant dĂ©terminĂ© Ă  infliger une sĂ©vère dĂ©faite Ă  la Russie[186] - [187]. Plusieurs opĂ©rations navales franco-britanniques furent organisĂ©es durant l'Ă©tĂ©. Pour empĂŞcher les attaques des corsaires russes en ExtrĂŞme-Orient, les AlliĂ©s organisèrent un dĂ©barquement Ă  Petropavlovsk mais l'opĂ©ration tourna au fiasco en raison de la dĂ©fense russe et de la mauvaise connaissance de la rĂ©gion[188]. Dans le mĂŞme temps, le port d'Odessa fut sĂ©vèrement endommagĂ© par un bombardement naval le [189] tandis qu'une petite escadre franco-britannique attaquait des positions russes en mer Blanche en 1854 et en 1855[190] - [191] - [192]. En mer Baltique, l'amiral Charles Napier et le gĂ©nĂ©ral Achille Baraguey d’Hilliers s’emparèrent la forteresse de Bomarsund et tentèrent de menacer la capitale russe de Saint-PĂ©tersbourg mais les puissantes fortifications de Kronstadt et de Sveaborg se rĂ©vĂ©lèrent inexpugnables. Les rĂ©sultats sur mer Ă©tant dĂ©cevants, il fut dĂ©cidĂ© d'attaquer la CrimĂ©e et la base navale de SĂ©bastopol oĂą se trouvait la flotte russe de la mer Noire ; l'objectif Ă©tait de prendre la ville, de dĂ©truire le port et les navires et de rembarquer le plus rapidement possible avant l'hiver[193] - [194]. Les Français Ă©taient peu convaincus par ce plan et estimaient que cette attaque servirait plus les intĂ©rĂŞts maritimes du Royaume-Uni que ceux de la France[186]. Ces rĂ©serves furent nĂ©anmoins balayĂ©es par les deux gouvernements dĂ©sireux de satisfaire leurs opinions belliqueuses et d'Ă©viter que le groupe expĂ©ditionnaire ne soit dĂ©cimĂ© par le cholĂ©ra[195] - [196] - [197].

Peinture d'une ligne de navire dans une baie. Des personnes saluent son passage sur le rivage au premier plan à côté d'une fortification. Une ville située sur une colline est visible à l'arrière-plan.
La flotte russe de la mer Noire dans la rade de SĂ©bastopol en 1846 par Ivan AĂŻvazovski.

L'embarquement, qui commença le , fut accueilli avec soulagement par les soldats qui, selon le capitaine français Jean François Jules HerbĂ©, « prĂ©fĂ©raient combattre comme des hommes plutĂ´t que dĂ©pĂ©rir de faim et de maladie »[198]. RetardĂ©e par le mauvais temps, la flotte, composĂ©e de 400 navires et transportant 28 000 Français, 26 000 Britanniques et 6 000 Ottomans, prit la mer le [199] - [200]. La possibilitĂ© d'une paix n'Ă©tait nĂ©anmoins pas Ă©cartĂ©e et le , le Royaume-Uni, la France et l'Autriche dĂ©finirent Quatre Points prĂ©alables Ă  toute nĂ©gociation[201] - [202] - [203] :

  • la Russie abandonnerait sa souverainetĂ© sur les principautĂ©s danubiennes dont la protection serait assurĂ©e par les puissances europĂ©ennes ;
  • la libertĂ© de navigation de toutes les nationalitĂ©s sur le Danube serait garantie ;
  • la convention de Londres de 1841 serait rĂ©visĂ©e dans « l'intĂ©rĂŞt de l'Ă©quilibre des puissances en Europe » ; autrement dit, aucune flotte russe ne serait autorisĂ©e en mer Noire ;
  • la Russie abandonnerait ses revendications Ă  un protectorat sur les chrĂ©tiens orthodoxes de l'Empire ottoman dont la sĂ©curitĂ© serait assurĂ©e par les puissances europĂ©ennes.

Campagne de Crimée

Le débarquement dans la baie de Kalamita.
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.
Cartes de Sébastopol avec l'emplacement des principales batailles et des points stratégiques.

La décision d'attaquer la Crimée fut prise, sans véritable préparation. Les commandants alliés ne disposaient d'aucune carte de la péninsule, et ignoraient l'importance des défenses russes[204]. Par ailleurs, la lecture de récits de voyages les avaient convaincus que le climat y était doux, ce qui, associé à la croyance en une victoire rapide, les fit négliger les préparatifs pour un combat hivernal[205] - [206] - [207].

De leur cĂ´tĂ©, les soldats n'avaient pas Ă©tĂ© informĂ©s de leur destination et certains pensaient qu'ils seraient dĂ©ployĂ©s dans le Caucase[208]. MĂŞme après avoir pris la mer, le lieu de l'attaque faisait dĂ©bat[209] - [210], mais il fut dĂ©cidĂ© de dĂ©barquer le dans la baie de Kalamita près d'Eupatoria Ă  45 kilomètres au nord de SĂ©bastopol[211]. Si le dĂ©barquement français fut achevĂ© en moins d'une journĂ©e, celui des Britanniques fut particulièrement chaotique, et il dura près de cinq jours[212]. Ce retard rĂ©duisit les chances de succès d'une attaque surprise contre SĂ©bastopol et l'avancĂ©e vers le sud ne dĂ©buta que le [213].

Alma

Comme son Ă©tat-major, le gĂ©nĂ©ral Menchikov, qui commandait les forces russes dans la pĂ©ninsule, ne s'attendait pas Ă  une attaque alliĂ©e, Ă  l'approche de l'hiver et il fut complètement pris par surprise[214]. Les civils russes paniquĂ©s s'enfuirent, tandis que les Tatars, qui reprĂ©sentaient 80% de la population de la pĂ©ninsule, se soulevaient en soutien de l'invasion[215]. Ne disposant que de 38 000 soldats et de 18 000 marins le long de la cĂ´te sud-ouest, Menchikov dĂ©ploya la quasi-totalitĂ© de ses forces terrestres et une centaine de canons sur les hauteurs surplombant la rive sud du fleuve Alma[216]. Les commandants russes Ă©taient certains de pouvoir rĂ©sister jusqu'Ă  l'arrivĂ©e du gĂ©nĂ©ral Hiver et ils invitèrent mĂŞme des civils Ă  assister Ă  la bataille[216] - [217] - [218].

Le plan de bataille des Alliés consistait à exploiter leur supériorité numérique pour flanquer les défenses russes ; les troupes françaises du général Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud furent ainsi déployées sur la droite, le long de la côte et les forces britanniques du général Lord Raglan sur le flanc gauche. L'attaque commença le matin du et les zouaves du général Pierre Joseph François Bosquet, habitués à la guerre en montagne en Algérie, s'emparèrent des positions russes à proximité de la mer avec l'appui d'artillerie de la flotte[219]. Au centre, le gros des forces françaises fut arrêté devant l'Alma par les canons russes et le général François Certain de Canrobert demanda aux Britanniques de progresser, pour détourner une partie des tirs. Ces derniers avancèrent initialement en ordre serré sous la forme d'une ligne comme au XVIIIe siècle, mais la traversée de l'Alma entraîna la dislocation de la formation. Pour éviter que ses hommes soient massacrés par les canons russes, le général William John Codrington ordonna un assaut, mais les premières troupes étaient trop peu nombreuses et furent repoussées[220]. Néanmoins, l'arrivée de renforts permit aux Britanniques de prendre l'avantage dans l'après-midi, tandis que les Français s'emparaient du point culminant du champ de bataille, où se trouvait l'état-major de Menchikov.

Les Russes furent particulièrement surpris par l'efficacité des fusils Minié et commencèrent à refluer en désordre[221] - [222] - [223].

Gravure de zouaves escaladant les blocs rocheux sur le flanc d'une colline.
Attaque des positions russes par les zouaves durant la bataille de l'Alma.

Une poursuite de l'offensive aurait sans doute permis de s'emparer de Sébastopol, qui était à ce moment sans défense[224]. Les Alliés ignoraient néanmoins le chaos dans lequel se trouvait l'armée russe, et les officiers français, dont les soldats avaient laissé leurs paquetages en arrière et manquaient de cavalerie, n'y étaient pas favorables, tandis que Lord Raglan voulait d'abord soigner ses blessés[225] - [226]. Sachant que leur flotte était inférieure aux forces alliées, les Russes avaient par ailleurs sabordé plusieurs navires pour bloquer l'entrée de la rade de Sébastopol[227]. Sans le soutien de leurs navires, les Alliés estimèrent qu'une attaque frontale depuis le nord contre des fortifications jugées solides, serait trop dangereuse, et ils décidèrent de se déployer au sud, où ils pourraient plus facilement être ravitaillés par la mer via les baies abritées de Balaklava pour les Britanniques et de Kamiesh pour les Français[228]. Les troupes reprirent leur avancée vers le sud le avant de contourner Sébastopol deux jours plus tard et de se déployer sur les hauteurs rocailleuses autour de la ville, au début du mois d'octobre[229]. Adossés à la mer, les Alliés occupaient une solide position retranchée mais ils n'encerclaient pas complètement Sébastopol, qui continua tout au long du siège à recevoir des renforts et du ravitaillement depuis le nord-est[230] - [231] - [232].

Balaklava

Gravure d'une position retranchée où plusieurs mortiers tirent sur une ville en contrebas.
Artillerie britannique en action durant le siège de Sébastopol par William Simpson.

SĂ©bastopol Ă©tait une ville militaire comptant environ 40 000 habitants et une garnison de 18 000 hommes composĂ©e majoritairement de marins[233]. Si l'entrĂ©e de la rade Ă  l'ouest et le port Ă©taient dĂ©fendus par de puissantes fortifications, les protections du cĂ´tĂ© de la terre Ă©taient bien moins importantes, car une attaque de cette direction Ă©tait jugĂ©e peu probable[214] - [234]. Les dĂ©fenses au nord de la ville n'avaient pas Ă©tĂ© amĂ©liorĂ©es depuis 1818, tandis que le Fort du Nord (ou Fort SevernaĂŻa[235]), la plus importante forteresse de ce cĂ´tĂ© du port, Ă©tait dĂ©labrĂ© et n'avait pas suffisamment de canons, pour repousser une attaque de grande ampleur.

Au sud, l'accès depuis l'intérieur des terres n'était protégé que par un mur en pierres de deux mètres de large et de quatre mètres de haut. Ce dernier ne couvrait cependant que certaines parties de la ville et était vulnérable à l'artillerie moderne. Malgré des aménagements réalisés durant l'hiver 1853-1854, le général Édouard Totleben, responsable des défenses, indiqua qu'« il n'y avait quasiment rien pour empêcher l'ennemi d'entrer dans la ville »[236]. Menchikov s'étant réfugié dans le Nord de la Crimée, l'amiral Vladimir Kornilov à la tête la flotte russe de la mer Noire assuma le commandement. La situation était alors très précaire et il mobilisa toute la main-d'œuvre disponible, y compris les femmes, les enfants et les prisonniers de guerre pour creuser des tranchées et construire des bastions où furent déployés les canons récupérés sur les navires de la flotte[237] - [238]. Malgré l'urgence et l'improvisation de ces préparatifs, les Alliés furent impressionnés par la qualité des défenses quand ils les inspectèrent un an plus tard[239].

En fait, ils avaient dĂ©cidĂ© d'affaiblir les dĂ©fenses avant de mener un assaut, mais l'acheminement de l'artillerie lourde depuis les navires jusque sur les hauteurs, Ă  plus de 150 mètres au-dessus du niveau de la mer, fut laborieux. L'optimisme Ă©tait nĂ©anmoins de mise et beaucoup s'attendaient Ă  ce que la ville ne tienne pas plus de quelques jours[240]. Ă€ l'aube du , 125 canons alliĂ©s ouvrirent le feu depuis les hauteurs, tandis que les navires pilonnaient les fortifications cĂ´tières. Kornilov fut mortellement blessĂ©, tandis que la ville Ă©tait rapidement engloutie par un Ă©pais nuage de fumĂ©e[241]. Le bombardement dura douze heures, mais ses rĂ©sultats furent dĂ©cevants. Sur mer, les navires n'Ă©taient pas parvenus Ă  se rapprocher suffisamment pour pouvoir infliger de sĂ©rieux dommages aux fortifications[242] ; sans cuirassĂ©s Ă  coque en fer, la flotte ne pouvait plus jouer qu'un rĂ´le secondaire dans la bataille. L'efficacitĂ© de l'artillerie fut tout aussi limitĂ©e sur terre, oĂą les canons n'avaient pas la puissance suffisante, et Ă©taient dĂ©ployĂ©s trop loin, pour rĂ©duire les dĂ©fenses. Par ailleurs, les tirs de contrebatterie russes furent efficaces et dĂ©truisirent l'un des principaux dĂ©pĂ´ts de munitions français[243] - [244]. Le , le commandant français, François Certain de Canrobert — qui avait succĂ©dĂ© un mois plus tĂ´t Ă  Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud, mort du cholĂ©ra — reconnut que la ville ne serait prise qu'au terme d'une longue et difficile campagne[245].

Gravure représentant plusieurs lignes de cavaliers chargeant en direction d'une rangée de canons derrière laquelle se trouve d'autres cavaliers. Des canons disposées sur les hauteurs des deux côtés de la plaine tirent sur les assaillants en contrebas.
Gravure de William Simpson sur la charge de la brigade légère durant la bataille de Balaklava.

Après ce succès dĂ©fensif, les Russes dĂ©cidèrent de briser le siège de la ville. Menchikov avait rassemblĂ© ses troupes et reçu le renfort d'unitĂ©s du front danubien commandĂ©es par le gĂ©nĂ©ral Pavel Liprandi. Fort de 25 000 hommes, il dĂ©cida d'attaquer les dĂ©fenses britanniques de Balaklava, l'une des principales bases de ravitaillement alliĂ©es. Ces derniers connaissaient la vulnĂ©rabilitĂ© de leur flanc oriental, mais ils n'avaient pas suffisamment de troupes pour protĂ©ger convenablement toute la ligne de front ; Balaklava n'Ă©tait ainsi dĂ©fendu que par 5 000 hommes[246] - [247]. Au matin du , les Russes attaquèrent les redoutes ottomanes protĂ©geant le Nord de la baie et après s'en ĂŞtre emparĂ©s au terme de violents combats, se tournèrent vers le 93e rĂ©giment d'infanterie qui Ă©tait la dernière unitĂ© empĂŞchant une percĂ©e vers le port. MenacĂ© par la cavalerie russe, le major-gĂ©nĂ©ral Colin Campbell dĂ©ploya ses 400 hommes en une « mince ligne rouge » de seulement deux rangs[247] ; cette tactique perturba les cavaliers qui craignaient une diversion car le carrĂ© d'infanterie semblait ĂŞtre une formation plus appropriĂ©e. Quatre escadrons chargèrent, mais ils furent dĂ©cimĂ©s par trois salves britanniques. Les Russes se prĂ©parèrent Ă  lancer une nouvelle attaque avec le gros de leurs forces, mais ils furent interrompus par la charge de la cavalerie britannique de James Scarlett[248]. Au terme d'un affrontement confus de dix minutes, les Russes se replièrent, tandis que l'arrivĂ©e de nouvelles unitĂ©s d'infanterie alliĂ©es rĂ©duisait les chances de succès russes[249].

Caricature représentant un officier britannique sur un petit cheval discutant avec un marin sur les épaules d'un soldat ottoman au regard vide. Le marin tient une corde attaché au bras d'un second soldat ottoman tout aussi impassible se trouvant derrière.
« Comment Jack a rendu le Turc utile à Balaklava » ; les soldats ottomans étaient souvent tenus en piètre estime par les Français et les Britanniques.

Alors que les Russes battaient en retraite, le commandant en chef des forces britanniques, Lord Raglan, nota qu'ils emportaient avec eux les canons de marine se trouvant dans les redoutes qu'ils avaient capturĂ©es. Ne voulant pas qu'ils soient utilisĂ©s par la propagande ou rĂ©-employĂ©s, et, soucieux de rĂ©-Ă©diter Ă  son profit l'exploit de son mentor, le duc de Wellington, dont il avait Ă©tĂ© aide de camp, et qui ne s'Ă©tait jamais fait prendre un canon lors d'une bataille, il ordonna Ă  la cavalerie de Lord Lucan, de laquelle dĂ©pendait la brigade lĂ©gère de Lord Cardigan de les rĂ©cupĂ©rer[250] - [251]. L'imprĂ©cision de l'ordre et des erreurs de transmission de la part du porteur, le Capitaine Nolan, firent croire Ă  Cardigan que Raglan voulait qu'il attaque les seuls canons qu'il pouvait apercevoir, Ă  l'autre extrĂ©mitĂ© de la vallĂ©e. Or, les canons en question, qu'il ne pouvait pas voir en raison de la topographie des lieux, Ă©taient sur les hauteurs dorĂ©navant occupĂ©es par les Russes[252]. La brigade comprenant environ 670 cavaliers mit plusieurs minutes Ă  couvrir les 1 500 mètres de la vallĂ©e, sous un feu nourri venant de trois cĂ´tĂ©s mais elle mit en dĂ©route la cavalerie cosaque avant de se replier[253].

Cette charge de la brigade lĂ©gère fit plus de 250 victimes dans les rangs de l'unitĂ©[n 14], mais en dĂ©pit du mot cĂ©lèbre du gĂ©nĂ©ral Pierre Bosquet : « C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre » et contrairement Ă  la lĂ©gende d'un « dĂ©sastre glorieux » illustrĂ© par le poème d'Alfred Tennyson, elle fut un succès dans le sens, oĂą elle permit de chasser les Russes du champ de bataille[257]. Ces derniers restèrent nĂ©anmoins maĂ®tres des redoutes surplombant Balaklava et continuèrent de menacer les voies de ravitaillement alliĂ©es tandis que les canons et les objets capturĂ©s dĂ©filaient en parade dans les rues de SĂ©bastopol. De leur cĂ´tĂ©, les Britanniques blâmèrent les Ottomans pour ce revers et ils furent très mal traitĂ©s jusqu'Ă  la fin de la campagne[258] - [259] - [260].

Inkerman

Photographie d'une vaste plaine recouverte de tentes coniques et de cabanes en bois. Le terrain semble aride et aucun arbre ou arbuste n'est visible.
Camp britannique près de Balaklava.

EncouragĂ©s par leur succès, les Russes dĂ©cidèrent d'attaquer le flanc droit britannique au mont Inkerman surplombant la rivière TchernaĂŻa se jetant Ă  l'extrĂ©mitĂ© de la rade. S'ils parvenaient Ă  s'emparer de cette hauteur, ils pourraient y dĂ©ployer leur artillerie et pilonner les lignes alliĂ©es. Pris Ă  revers, ces derniers n'auraient plus qu'Ă  lever le siège et Ă©vacuer. Le matin du , 5 000 soldats firent une sortie depuis SĂ©bastopol et montèrent Ă  l'assaut des positions britanniques commandĂ©es par le gĂ©nĂ©ral George de Lacy Evans et dĂ©fendues par 2 600 hommes. RepĂ©rĂ©s par les sentinelles, les assaillants furent pris pour cible par l'artillerie et mis en dĂ©route. Ce revers permit nĂ©anmoins de mettre en Ă©vidence la faiblesse des dĂ©fenses britanniques qui manquaient d'hommes pour couvrir convenablement tout leur front[261] - [262]. Les soldats Ă©taient par ailleurs Ă©puisĂ©s et n'avaient presque pas eu de repos depuis leur dĂ©barquement[263].

Selon le plan russe, le gĂ©nĂ©ral Fedor Soimonov devait sortir de SĂ©bastopol le matin du avec 19 000 hommes pour s'emparer de la butte des Cosaques en contrebas du mont Inkerman avec l'aide des 16 000 hommes du gĂ©nĂ©ral Prokofy Pavlov ayant traversĂ© la TchernaĂŻa. Ils devaient ensuite prendre le contrĂ´le des positions britanniques tandis que la cavalerie de Liprandi occuperait les forces françaises du gĂ©nĂ©ral Bosquet au sud. Le plan demandait une bonne coordination entre les diffĂ©rentes unitĂ©s, mais elle fit dĂ©faut d'autant plus que le terrain avait Ă©tĂ© rendu boueux par de fortes pluies et qu'un Ă©pais brouillard Ă©tait prĂ©sent le matin de l'offensive[264] - [265] - [266] - [267]. La faible visibilitĂ© joua nĂ©anmoins initialement en faveur des Russes car ils purent approcher sans ĂŞtre repĂ©rĂ©s et la portĂ©e supĂ©rieure des fusils MiniĂ© Ă©tait annulĂ©e. PlutĂ´t que d'Ă©vacuer la butte des Cosaques et d'utiliser l'artillerie pour repousser les assaillants comme le , le gĂ©nĂ©ral John Lysaght Pennefather, qui remplaçait de Lacy Evans blessĂ©, envoya des troupes pour tenir les Russes Ă  distance jusqu'Ă  l'arrivĂ©e des renforts. Les combats dans le brouillard furent particulièrement chaotiques avec de nombreux tirs fratricides et une perte de cohĂ©sion des unitĂ©s. Lors de l'assaut, Soimonov fut tuĂ© et ses deux colonels connurent rapidement le mĂŞme sort, ce qui aggrava la dĂ©sorganisation de l'armĂ©e russe[268] - [269] - [270]. MalgrĂ© la menace de Liprandi, Bosquet dĂ©cida de se porter au secours des Britanniques dont la situation Ă©tait de plus en plus prĂ©caire. L'attaque des zouaves sema la panique dans les rangs russes qui se replièrent en dĂ©sordre sous les tirs alliĂ©s[271] - [272]. La violence des combats entraĂ®na de nombreuses exactions contre les blessĂ©s et les prisonniers et celles-ci devinrent la norme durant tout le conflit ; un officier britannique rapporta que « l'ennemi semble apprĂ©cier abattre les malheureux blessĂ©s qui tentent de clopiner » tandis qu'un de ses compatriotes abattait un soldat capturĂ© simplement parce qu'il Ă©tait « pĂ©nible »[273]. Cependant, une fois les combats passĂ©s, les prisonniers de guerre furent globalement bien traitĂ©s quelle que soit leur nationalitĂ© et celle de leurs geĂ´liers[274].

Peinture d'un groupe de cavaliers devant une masse de soldats en tenue beige. Plusieurs bâtiments endommagés se trouvent à l'arrière-plan et des boulets de canons jonchent le sol au premier-plan
Troupes russes dans SĂ©bastopol, toile de Konstantin Filippov.

MĂŞme si la bataille n'avait durĂ© que quelques heures, les Russes dĂ©plorèrent 15 000 tuĂ©s ou blessĂ©s contre 2 610 pour les Britanniques et 1 726 pour les Français[275] - [276]. Pour les Russes, la bataille d'Inkerman fut un coup rude et Menchikov proposa l'Ă©vacuation de SĂ©bastopol dont la chute paraissait inĂ©luctable pour mieux dĂ©fendre le reste de la CrimĂ©e. Le tsar Nicolas Ier s'y opposa fermement mais il fut très affectĂ© par la dĂ©faite et commença Ă  regretter d'ĂŞtre entrĂ© en guerre[277]. Du cĂ´tĂ© alliĂ©, le succès avait Ă©tĂ© très coĂ»teux en vies humaines et l'opinion publique commençait Ă  les trouver inacceptables ; la presse française compara l'affrontement Ă  la bataille d'Eylau de 1807 et le secrĂ©taire d'État britanniques aux Affaires Ă©trangères Lord Clarendon Ă©crivit que l'armĂ©e ne pourrait pas rĂ©sister Ă  un autre « triomphe » de ce type[278]. Un assaut contre SĂ©bastopol Ă©tant impossible en l'absence de renforts, la dĂ©moralisation gagna les troupes alliĂ©es car il devenait Ă©vident qu'elles allaient devoir passer l'hiver sur place. Les troupes se souvinrent de la campagne de Russie de 1812 car elles n'Ă©taient pas Ă©quipĂ©es de vĂŞtements et d'abris adĂ©quats[279] - [280].

Siège hivernal

Photographie d'une femme portant un uniforme sombre composé d'un corset et d'une jupe par dessus un pantalon
Cantinière française d'un régiment de zouaves.

Les températures chutèrent durant la deuxième semaine de novembre et une violente tempête, le [281], ravagea les campements alliés et coula plusieurs navires dont le steamer anglais Prince transportant des uniformes d'hiver[282] - [283] - [284] - [285]. Cette tempête, étudiée par le météorologue Emmanuel Liais[286], est à l'origine de la création du premier service météorologique français. L'astronome Urbain Le Verrier démontre, en effet, à l'Empereur Napoléon III que les armées auraient pu être prévenues à l'avance de l'arrivée de la tempête si un réseau d'observations relayées par le télégraphe avait été en place[287]. La pluie, la neige et le froid remplirent les tranchées de boue et transformèrent en fondrières les chemins reliant les ports aux positions sur les hauteurs ; les chevaux de trait surmenés et manquant de fourrage moururent en grand nombre et cela compliqua fortement le ravitaillement des troupes[288]. Les circonstances furent un test des capacités des deux armées et, selon l'historien Brison D. Gooch, « les Français le réussirent à peine tandis que les Britanniques échouèrent complètement »[289]. Les soldats français avaient en effet reçu avant leur départ des vêtements plus chauds que les Britanniques ; leurs tentes et abris étaient généralement mieux isolés et conçus[290]. Par ailleurs, ils disposaient de cantines collectives qui leur permettait d'être correctement alimentés malgré des rations inférieures de moitié à celles de leurs compagnons d'armes qui devaient préparer eux-mêmes leur repas[291] - [292]. Même si la logistique britannique était largement défaillante, au point que les provisions et le matériel s'accumulaient voire pourrissaient dans le port de Balaklava[293], les soldats issus majoritairement des classes urbaines pauvres n'avaient pas le savoir-faire et la débrouillardise des troupes françaises d'origine paysanne qui savaient transformer n'importe quoi en nourriture[294] - [152] - [295]. Les errements britanniques n'étaient pas seulement logistiques. Alors que les soldats vivaient dans la boue et le froid, les officiers disposaient d'avantages notables : Lord Cardigan dormait ainsi sur son yacht privé et certains de ses collègues furent autorisés à passer l'hiver à Constantinople[296] - [297]. Cela tranchait fortement avec la situation dans le camp français où les officiers partageaient globalement les conditions de vie de leurs hommes ; le général Élie Frédéric Forey accusa ainsi son collègue François Achille Bazaine de désertion et d'abandon de poste après que ce dernier eut passé la nuit avec son épouse[298] - [n 15]. Tout cela renforça le dédain des Français pour leurs alliés qui se révélaient incapables de s'adapter aux conditions locales[300] - [301]. Bien que meilleure, la situation française n'était pas parfaite ; les soldats souffraient du scorbut et en raison de la pénurie de vêtements chauds, les uniformes devinrent de plus en plus bigarrés au point que les officiers n'étaient parfois reconnaissables qu'à leur sabre[302] - [303].

Gravure montrant l'intérieur d'une large tranchée durant une nuit pluvieuse. Les soldats, visiblement frigorifiés, essayent de s'abriter sur les flancs de la tranchée dont le centre est inondé. Plusieurs hommes montent la garde tandis que quatre autres portent une civière où est allongé un de leurs camarades.
Les conditions de vie des soldats durant le siège de Sébastopol furent particulièrement difficiles en raison du climat.

Dans ces conditions difficiles, les victimes se comptèrent rapidement par milliers ; Canrobert rapporta que 11 458 de ses hommes Ă©taient morts de faim, de froid et de maladie durant l'hiver 1854-1855[302] et en , il ne restait plus que 11 000 Britanniques en Ă©tat de combattre, soit moitiĂ© moins que deux mois plus tĂ´t[304]. Selon les ordres de Lord Raglan qui ne voulait pas « avoir les blessĂ©s entre les pattes », ces derniers Ă©taient envoyĂ©s par bateau jusqu'Ă  Scutari dans la banlieue de Constantinople. Les conditions de transport Ă  bord de navires surchargĂ©s Ă©taient Ă©pouvantables et jusqu'Ă  un tiers des passagers n'arrivait pas Ă  destination[305]. La situation Ă  l'arrivĂ©e Ă©tait tout aussi dĂ©plorable avec des bâtiments grouillant de vermine et un manque dramatique de matĂ©riel et de personnel mĂ©dical. L'arrivĂ©e de l'infirmière Florence Nightingale Ă  l'automne permit d'amĂ©liorer l'organisation de l'hĂ´pital mais durant l'hiver 1854-1855, entre 4 000[306] et 9 000 soldats[307], dont la plupart n'avaient pas Ă©tĂ© blessĂ©s au combat, moururent Ă  Scutari[308].

Gravure d'un paysage enneigé où se trouve un chemin boueux. Des hommes en tenues hivernales plus ou moins épaisses transportent des planches vers plusieurs cabanes en cours de construction sur le flanc d'une colline.
Soldats britanniques transportant des matériaux de construction durant l'hiver 1854-1855.
Photographie d'une baie étroite bordée de collines rocailleuses descendant à pic. La baie est presque entièrement remplie de navires à voiles.
Port de Balaklava utilisé par les Britanniques pour leur ravitaillement.

La situation dans le camp russe était initialement meilleure car le ravitaillement était correct et la ville était intacte mais elle se détériora en raison des bombardements alliés qui détruisirent les bâtiments et les infrastructures[309]. L'eau commença à manquer et les hôpitaux furent saturés par les victimes des combats et du choléra[310]. À son arrivée en Crimée puis à Sébastopol en , le chirurgien militaire Nikolaï Pirogov fut choqué par le chaos et l'incompétence des médecins qui opéraient sans se préoccuper de l'hygiène tandis que les blessés étaient souvent abandonnés à leur sort[311] - [312]. Il imposa immédiatement un système de triage, accrut l'utilisation de l'anesthésie, fit respecter les règles d'hygiène et développa de nouvelles méthodes d'amputation plus rapides et moins risquées. Ces réformes permirent d'accroître le taux de survie des blessés ; pour l'amputation au niveau de la cuisse, ce dernier s'élevait à 25 %, soit presque trois fois plus que chez les Alliés où l'anesthésie était bien moins répandue[313].

Contrairement aux conflits précédents, les opinions publiques en France et en Grande-Bretagne étaient bien mieux informées de la situation militaire grâce aux journaux qui publiaient chaque jour des comptes-rendus du front[314]. Ces derniers étaient accompagnés de lithographies et surtout des photographies de Roger Fenton et de James Robertson qui fascinaient les lecteurs par leur réalisme. Les techniques de l'époque comme le collodion humide étaient rudimentaires avec des temps de pose allant jusqu'à une vingtaine de secondes mais la guerre de Crimée fut le premier conflit à être photographié[315] - [n 16]. Cette meilleure information du public était liée au développement des bateaux à vapeur et du télégraphe qui accéléraient la transmission de l'information et permit l'apparition de correspondants de guerre non restreints par la censure[317]. Les articles de William Howard Russell pour le Times contredisaient ainsi les communiqués de presse officiels et exposaient l'incompétence du commandement et les véritables conditions de vie des soldats[318] - [319]. Les critiques concernant la gestion de la guerre provoquèrent la chute du gouvernement de Lord Aberdeen en et son remplacement par Lord Palmerston[320] - [321]. La presse française était bien plus contrôlée mais cela n'empêcha pas les critiques contre la prolongation d'une guerre peu populaire[322].

MalgrĂ© l'affaiblissement des troupes alliĂ©es, les Russes souffraient Ă©galement de problèmes logistiques qui limitaient la possibilitĂ© d'une offensive de grande ampleur. N'ayant plus le contrĂ´le de la mer et sans chemin de fer, tout le ravitaillement devait ĂŞtre acheminĂ© par chariots sur les routes boueuses ou enneigĂ©es du Sud de la Russie oĂą la vitesse ne dĂ©passait parfois pas six kilomètres par jour[323] - [324]. Pour Ă©viter que des renforts alliĂ©s ne s'emparent de l'isthme de Perekop reliant la pĂ©ninsule de CrimĂ©e au reste de la Russie, Nicolas Ier ordonna une offensive contre Eupatoria dĂ©fendue par environ 20 000 Ottomans commandĂ©s par Omer Pacha. LancĂ©e le avec 19 000 soldats, l'attaque se solda par une sĂ©vère dĂ©faite et la perte de 1 500 hommes[325] - [326]. ÉbranlĂ© par ce nouveau revers, le tsar, dĂ©jĂ  affaibli et dĂ©sillusionnĂ©, dĂ©veloppa une pneumonie et mourut le [327] - [328]. MĂŞme si ce dĂ©cès fit croire Ă  la fin de la guerre, le nouveau souverain Alexandre II dĂ©clara qu'il n'Ă©tait pas prĂŞt Ă  reconnaĂ®tre la dĂ©faite de la Russie[329] - [320].

Printemps 1855

Peinture montrant des navires de ligne à voile et des navires à vapeur plus petits. Plusieurs chaloupes débarquent des soldats sur un rivage rocheux au premier plan tandis que d'immenses explosions sont visibles sur une île à l'horizon
Bombardement de Sveaborg en mer Baltique par la flotte anglo-française en .

En , les AlliĂ©s reçurent le soutien du royaume de Sardaigne et 15 000 hommes commandĂ©s par le gĂ©nĂ©ral Alfonso La Marmora arrivèrent en CrimĂ©e en mai. Cet engagement, voulu par le premier ministre Camillo Cavour, Ă©tait destinĂ© Ă  dĂ©fendre la cause de l'unitĂ© italienne auprès des puissances occidentales et Ă  s'affirmer contre l'empire d'Autriche qui contrĂ´lait le Nord de la pĂ©ninsule[9] - [330]. Les Britanniques recrutèrent Ă©galement environ 7 000 mercenaires allemands et suisses, mais ils furent dĂ©ployĂ©s trop tard, pour participer aux combats en CrimĂ©e[12]. Du cĂ´tĂ© adverse, une lĂ©gion de volontaires grecs d'un millier d'hommes fut intĂ©grĂ©e Ă  l'armĂ©e russe durant l'annĂ©e 1854 et combattit Ă  SĂ©bastopol[331].

Avec l'arrivée du printemps, les Alliés débattirent d'une nouvelle offensive contre la Russie. Les Britanniques voulaient initialement frapper dans le Caucase où la situation militaire était bloquée et où ils approvisionnaient les tribus en armes depuis 1853. Ils s'inquiétaient néanmoins du fondamentalisme de Chamil et de la possibilité que les Ottomans n'exploitent la situation pour renforcer leur emprise sur la région[332]. À l'inverse, une nouvelle attaque dans la mer Baltique contre Saint-Pétersbourg paraissait plus intéressante, d'autant plus qu'elle pourrait pousser la Suède à entrer en guerre[333] - [334]. La flotte anglo-française commandée par l'amiral Charles-Eugène Pénaud bombarda ainsi Sveaborg en juin mais ne causa quasiment aucun dégât. Les Russes ayant par ailleurs renforcé leur flotte et les défenses de Kronstadt avec des mines, les chances de succès sur ce front paraissaient très faibles. Les Alliés se contentèrent donc de bloquer les côtes[335], mais ces attaques en mer Baltique inquiétèrent les Russes qui ne redéployèrent pas en Crimée les importantes troupes qui défendaient la région[336].

Photographie d'une position d'artillerie au sommet d'une colline rocailleuse et désolée où sont déployés deux canons derrière des talus renforcés de sacs de sable. Plusieurs dizaines d'hommes portant des tenues variées prennent la pose.
Position d'artillerie britannique par James Robertson.
Trois hommes en uniformes militaires autour d'une petite table recouverte d'une nappe
Les commandants alliés durant le siège de Sébastopol. De gauche à droite : Lord Raglan, Omer Pacha et Aimable Pélissier.

Dans le mĂŞme temps, les deux camps continuèrent Ă  Ă©tendre et Ă  renforcer leurs positions autour de SĂ©bastopol ; selon l'historien Orlando Figes, les AlliĂ©s et les Russes creusèrent près de 120 kilomètres de tranchĂ©es durant les onze mois du siège[337]. Hormis quelques escarmouches et coups de main plus ou moins importants[338], le front fut assez calme durant les premiers mois de l'annĂ©e 1855 et le siège se transforma en une routine monotone qui se traduisit parfois par des actes de fraternisation entre les belligĂ©rants[339] - [340] - [341]. Pour passer le temps, les soldats chantaient, jouaient aux cartes, organisaient des courses de chevaux ou des pièces de théâtre[342] et n'hĂ©sitaient pas Ă  abuser de la boisson ; 5 546 soldats britanniques, soit près de 15 % des troupes britanniques, furent ainsi jugĂ©s en cour martiale pour des actes commis alors qu'ils Ă©taient ivres[343]. L'arrivĂ©e du printemps et de tempĂ©ratures plus douces remonta le moral des AlliĂ©s tandis que les dĂ©faillances de la logistique britannique Ă©taient en partie comblĂ©es par l'arrivĂ©e de commerçants privĂ©s fournissant, Ă  des prix exorbitants, tout ce que voulaient les soldats[344] - [345]. La communication avec l'Ouest de l'Europe fut Ă©galement rĂ©duite de plusieurs jours Ă  quelques heures avec l'achèvement d'une ligne tĂ©lĂ©graphique entre Bucarest et Varna en janvier et entre Varna et la CrimĂ©e en avril[346]. Par ailleurs, les Britanniques mirent en service un chemin de fer d'une dizaine de kilomètres depuis le port de Balaklava jusque sur les hauteurs[347]. Celui-ci facilita considĂ©rablement l'approvisionnement des troupes car les wagons, tirĂ©s par des machines fixes ou des chevaux[n 17], transportaient chaque jour plusieurs dizaines de tonnes de munitions et de provisions[349]. La voie servit Ă©galement au transport des blessĂ©s et il est considĂ©rĂ© que le premier train hĂ´pital de l'histoire roula sur cette ligne le [350].

L'achèvement de ce chemin de fer Ă  la fin du mois de mars arriva juste Ă  temps, pour une nouvelle prĂ©paration d'artillerie qui dĂ©buta le , le lundi de Pâques. Durant dix jours, les AlliĂ©s tirèrent près de 160 000 obus sur la ville, qui tuèrent ou blessèrent 4 712 dĂ©fenseurs. De leur cĂ´tĂ©, les Russes rĂ©pliquèrent avec plus de 80 000 projectiles et rĂ©parèrent hâtivement leurs dĂ©fenses, en prĂ©paration d'un assaut jugĂ© imminent[351]. Ce dernier n'eut pas lieu, car les AlliĂ©s Ă©taient en dĂ©saccord sur la stratĂ©gie Ă  adopter[352]. Canrobert proposait en effet d'occuper toute la CrimĂ©e, afin d'isoler complètement les assiĂ©gĂ©s. Cette opĂ©ration aurait eu l'avantage d'exploiter la supĂ©rioritĂ© de l'infanterie et de son armement comme cela avait Ă©tĂ© le cas Ă  Alma et Ă  Inkerman. Lord Raglan y Ă©tait nĂ©anmoins opposĂ© car il considĂ©rait que la chute de la ville Ă©tait imminente et que cette offensive laisserait trop peu de troupes, pour s'opposer Ă  une Ă©ventuelle sortie des Russes.

Le plan fut par consĂ©quent abandonnĂ©, Ă  la colère des Français. Les Russes indiquèrent par la suite qu'ils furent surpris que les AlliĂ©s n'aient pas essayĂ© de couper leurs lignes de ravitaillement dans l'isthme de Perekop[353]. Déçu par le manque de coopĂ©ration des Britanniques et isolĂ© au sein de son Ă©tat-major, Canrobert abandonna le commandement des troupes françaises Ă  Aimable PĂ©lissier le [354]. Ce dernier, rĂ©putĂ© pour sa fermetĂ©, Ă©tait rĂ©solu Ă  concentrer tous ses efforts sur la prise de SĂ©bastopol et une offensive fut planifiĂ©e contre les positions russes au sud-est[355]. Les Français devaient prendre le Mamelon-Vert, une colline fortifiĂ©e, oĂą se trouvait une redoute. Cette dernière Ă©tait situĂ©e Ă  l'extĂ©rieur des murs de la ville et protĂ©geait la tour Malakoff et son puissant bastion, de 150 mètres de large sur 350 de profondeur dominant le port[356] - [357]. La cible des Britanniques Ă©tait les Carrières qui abritaient Ă©galement une redoute protĂ©geant le Grand Redan[358].

Photographie d'une redoute aux parois formées de gabions surmontés par des sacs de sable. Deux canons sont disposés devant des ouvertures verticales et le sol est jonché de décombres
Intérieur du Grand Redan après la prise de Sébastopol.

L'attaque dĂ©buta le après une prĂ©paration d'artillerie d'une journĂ©e[359]. MenĂ©e par les zouaves, l'infanterie française prit d'assaut le Mamelon-Vert sous un feu nourri et entreprit d'escalader les murs de la redoute. Les combats Ă  l'intĂ©rieur se firent au corps Ă  corps, et la fortification changea d'occupants Ă  plusieurs reprises durant la journĂ©e. Les Britanniques affrontèrent les mĂŞmes difficultĂ©s dans les Carrières, mais, lorsque la dernière contre-attaque russe fut repoussĂ©e, le matin du , les AlliĂ©s contrĂ´laient les deux positions[360] - [361]. L'assaut avait fait plusieurs milliers de victimes dans les deux camps, mais la prise de Malakoff et du Grand Redan annonçaient des pertes encore plus lourdes. En effet, les assaillants devraient progresser sur plusieurs centaines de mètres Ă  dĂ©couvert, dans un terrain difficile[362] avant de dĂ©ployer leurs Ă©chelles sur les murs des fortifications, de vaincre les dĂ©fenseurs et de repousser les contre-attaques russes ; les Français s'attendaient ainsi Ă  ce que la moitiĂ© des attaquants soient tuĂ©s avant mĂŞme d'atteindre la fortification[363]. Le matin du , les vagues de fantassins français et britanniques furent dĂ©cimĂ©es par les Russes, qui s'attendaient Ă  une telle attaque, et s'Ă©taient prĂ©parĂ©s en consĂ©quence. L'assaut tourna rapidement au dĂ©sastre et les pertes s'Ă©levèrent Ă  un millier d'hommes pour les Britanniques et Ă  près de 6 000 pour les Français[364]. DĂ©jĂ  affectĂ© par les critiques concernant sa gestion de la campagne et souffrant de dysenterie, Le gĂ©nĂ©ral britannique lord Raglan dĂ©veloppa une dĂ©pression après ce fiasco, et mourut du cholĂ©ra dix jours plus tard, le [365] ; William John Codrington lui succĂ©da Ă  la tĂŞte des troupes britanniques dans la pĂ©ninsule.

Après l'Ă©chec des assauts contre Malakoff et le Grand Redan, le siège reprit son cours avec ses duels d'artillerie et ses travaux de terrassement, mais le pessimisme gagna les troupes alliĂ©es, qui craignaient de devoir passer un second hiver sur place. L'Ă©puisement entraĂ®na des troubles, que les soldats qualifièrent de «folie des tranchĂ©es» aujourd'hui dĂ©signĂ©s sous l'expression de syndromes de stress post-traumatique[366]. La situation des 75 000 Russes assiĂ©gĂ©s par 100 000 Français, 45 000 Britanniques, 15 000 Sardes et 7 000 Ottomans n'Ă©tait pas meilleure[367] - [n 18]. Ă€ la fin du printemps, les AlliĂ©s attaquèrent et occupèrent temporairement le dĂ©troit de Kertch Ă  l'est de la CrimĂ©e, oĂą se trouvaient d'importants dĂ©pĂ´ts de ravitaillement et de munitions[369]. Cela provoqua de nombreuses pĂ©nuries chez les dĂ©fenseurs ; les artilleurs reçurent ainsi l'ordre de ne tirer qu'un seul obus pour quatre tirĂ©s par les AlliĂ©s, tandis que les rations russes Ă©taient divisĂ©es par deux[367]. Le moral des troupes fut Ă©galement affectĂ© par la perte de leurs deux principaux commandants : Totleben fut grièvement blessĂ©, lors d'un bombardement le , et Nakhimov fut mortellement blessĂ© par balle le [370] - [371]. Ces conditions provoquèrent un accroissement sensible du nombre de dĂ©sertions, jusqu'Ă  une vingtaine par jour, et plusieurs mutineries auraient Ă©tĂ© brutalement rĂ©primĂ©es[372].

Malakoff

Fresque représentant une bataille au corps à corps entre des soldats en vestes bleues et pantalons blancs face à des soldats portant un manteau brun
Bersagliers sardes durant la bataille de la TchernaĂŻa le .

Il devenait Ă©vident que SĂ©bastopol ne pourrait plus rĂ©sister très longtemps et Alexandre II ordonna une ultime offensive pour rompre le siège. Le gĂ©nĂ©ral MikhaĂŻl Gortchakov, qui avait succĂ©dĂ© Ă  Menchikov, après son Ă©chec contre Eupatoria en janvier[373], dĂ©cida sans grand espoir d'attaquer les positions franco-sardes au sud-est le long de la TchernaĂŻa afin de rĂ©duire l'approvisionnement en eau des AlliĂ©s, et de menacer leur flanc oriental[374] - [375] - [376]. Profitant du brouillard matinal du , 58 000 soldats russes s'approchèrent du pont de Traktir, enjambant la rivière, mais le manque de coordination entre les unitĂ©s et l'inexpĂ©rience des troupes fit que l'attaque tourna rapidement au fiasco. Sans le soutien de l'artillerie ou de la cavalerie, les fantassins furent dĂ©cimĂ©s par les tirs alliĂ©s et, s'ils parvinrent Ă  s'emparer des premières lignes françaises, il devint clair que l'attaque avait Ă©chouĂ©. Quand Gortchakov ordonna le repli, peu après 10 h, les pertes russes s'Ă©levaient Ă  2 273 tuĂ©s, 4 000 blessĂ©s et plus de 1 800 disparus, dont la plupart avaient profitĂ© du chaos pour s'enfuir ou dĂ©serter; de leur cĂ´tĂ©, les AlliĂ©s perdirent 1 800 hommes sur 18 000 Français et 9 000 Sardes[377]. La bataille de la TchernaĂŻa scella le destin de SĂ©bastopol et les Russes se prĂ©parèrent Ă  l'Ă©vacuer ; un pont flottant de 960 mètres de long en travers de la rade fut ainsi achevĂ© le [378] - [379].

Peinture d'une scène de bataille où des soldats portant d'amples pantalons rouges combattent au corps à corps des soldats en uniforme beige dans une redoute en ruine.
Assaut de la forteresse de Malakoff par les zouaves du général Patrice de Mac Mahon le 8 septembre 1855.
Photographie d'une ville ravagée au bord d'une rade
SĂ©bastopol depuis le fort de Malakoff.

Le succès du renforça la confiance des AlliĂ©s, qui estimèrent qu'il devenait possible de prendre la ville avant le retour de l'hiver. Durant l'Ă©tĂ©, les Français avaient creusĂ© au prix de pertes importantes des tranchĂ©es jusqu'Ă  quelques dizaines de mètres des dĂ©fenses de Malakoff, tandis que dans leur secteur plus rocheux du front, les Britanniques se trouvaient encore Ă  une centaine de mètres[380]. Contrairement Ă  l'assaut ratĂ© du , l'attaque du fut prĂ©cĂ©dĂ©e par une intense prĂ©paration d'artillerie et les AlliĂ©s tirèrent près de 150 000 obus en trois jours. Les effectifs engagĂ©s Ă©taient Ă©galement trois fois plus importants avec près de 35 000 hommes et l'attaque fut lancĂ©e Ă  midi et non pas Ă  l'aube, ce qui prit les Russes complètement par surprise, au moment de la relève[381] - [382] - [383].

Ă€ l'heure prĂ©vue, les 9 000 hommes de la division du gĂ©nĂ©ral Patrice de Mac Mahon sortirent de leurs tranchĂ©es et entreprirent d'escalader les murs de la forteresse ; un soldat russe observant depuis le Grand Redan nota que « les Français Ă©taient dans le Malakoff avant mĂŞme que nos gars aient eu le temps de prendre leurs armes ». La garnison s'enfuit, mais les Russes organisèrent rapidement une violente contre-attaque[384]. Les combats au corps Ă  corps se prolongèrent pendant près de trois heures, alors que les positions Ă©taient prises puis perdues par les belligĂ©rants. La supĂ©rioritĂ© numĂ©rique française fut nĂ©anmoins dĂ©cisive et les nouveaux occupants de la forteresse renforcèrent hâtivement les dĂ©fenses de leur nouvelle possession[385] - [386] - [n 19]. Pendant ce temps, les Britanniques avaient attendu de voir le drapeau tricolore sur le Malakoff, avant de se lancer Ă  l'assaut du Grand Redan. MĂŞme s'ils avaient perdu le soutien de la fortification voisine, les Russes avaient eu le temps de se ressaisir et de dĂ©ployer des renforts. Les troupes britanniques qui Ă©taient parvenues au pied des murs furent incapables de s'emparer des remparts et la panique gagna leurs rangs. Le gĂ©nĂ©ral Codrington jugea inutile d'envoyer les unitĂ©s de conscrits, qu'il avait en rĂ©serve, et planifia un nouvel assaut le lendemain, avec des troupes plus expĂ©rimentĂ©es[388] - [389]. Finalement, les combats du avaient fait 7 500 morts ou blessĂ©s chez les Français, 2 500 chez les Britanniques et 13 000 chez les Russes[390].

Il n'y eut cependant pas de nouvel assaut, car Gortchakov décida dans la soirée d'évacuer la rive sud de Sébastopol, étant donné que, depuis Malakoff, l'artillerie française pouvait tirer sans difficultés sur toute la ville, et elle aurait certainement détruit le pont flottant. L'évacuation dura toute la nuit et au matin, les derniers défenseurs provoquèrent un incendie, qui dura trois jours[391] - [392]. Les Alliés entrèrent finalement dans la ville le où les Russes avaient abandonné plusieurs milliers de blessés intransportables et les soldats se livrèrent rapidement au pillage des ruines[393] - [394] - [395].

Campagne navale de la mer d'Azov alias Azoff (25 mai - 22 novembre 1855)

Parallèlement aux opérations terrestres de la péninsule de Crimée, une campagne navale d'envergure a été engagée en mer d'Azov (en) juste après que la péninsule de Kertch, où se trouvaient d'importants dépôts de ravitaillement et de munitions russes, ait été occupée à la mi-mai 1855 par les Alliés : une escadre franco-britannique a du 25 mai au 22 novembre 1855, de façon parfaitement planifiée, attaqué méthodiquement toutes les installations stratégiques russes de la mer d'Azov en les détruisant ou les endommageant gravement. Seules les villes d'Azov et de Rostov, protégées par les défenses de l'embouchure du Don, ont été épargnées[396] - [397].

Traité de Paris

Photographie d'un groupe de soldats prenant la pose devant une cabane semi-enterrée sur le flanc d'une colline. L'un des hommes remplit le verre d'un autre.
Photographie de Roger Fenton intitulée l'Entente cordiale.

La chute de Sébastopol fut célébrée par d'importantes manifestations populaires à Londres et à Paris, car beaucoup considéraient que cela signifiait la fin de la guerre[390]. Le tsar n'était cependant pas prêt à demander la paix et rappela le précédent des guerres napoléoniennes : « deux ans après l'incendie de Moscou, nos troupes victorieuses étaient à Paris »[398] - [399]. Il planifia une offensive dans les Balkans pour 1856, même si les annonces de la poursuite du conflit étaient essentiellement destinées à saper la cohésion des Alliés entre des Français, désireux de mettre un terme aux combats après la victoire de Sébastopol, et des Britanniques voulant affaiblir la puissance russe au-delà de la Crimée, notamment en Baltique[400] - [401]. Pour les troupes, cela signifiait passer un deuxième hiver sur place et, malgré la fin des combats, cela fut particulièrement éprouvant pour les Français dont la situation sanitaire échappait à tout contrôle. Par rapport à l'hiver précédent, la situation des deux alliés s'était inversée : les Britanniques avaient tiré les leçons de leurs erreurs et amélioré leur organisation médicale et logistique, en s'inspirant fréquemment des Français, tandis que ces derniers avaient laissé leurs standards décliner. Les rapports de l'inspecteur-général Michel Lévy étaient tellement alarmants, que le ministre de la Guerre Jean-Baptiste Philibert Vaillant lui demanda de ne plus en faire[402].

Durant les trois premiers mois de l'annĂ©e 1856, entre 24 000 et 40 000 soldats français moururent de maladie, principalement du typhus et du cholĂ©ra[403]. Le succès de la prise de SĂ©bastopol et le contrĂ´le de la presse Ă©clipsèrent en grande partie les souffrances des troupes mais elles rendaient difficiles une poursuite de la guerre[404] - [405].

Photographie d'un sentier au milieu d'un paysage rocailleux et vallonné. Des dizaines de boulets sont visibles sur le chemin et dans les fossés alentours.
La vallée de l'ombre de la Mort de Roger Fenton est l'une des photographies les plus célèbres de la guerre de Crimée[406].

De son côté, Alexandre II chercha à remporter une victoire pour renforcer sa position lors des négociations de paix à venir et il accrut la pression dans le Caucase. Depuis le mois de juin, le général Nikolaï Mouraviev assiégeait la forteresse ottomane de Kars et sa prise ouvrirait la voie vers Erzurum et l'Anatolie. Les attaques russes se heurtèrent néanmoins à la résistance acharnée des défenseurs commandés par le général britannique William Fenwick Williams[407]. La fin du siège de Sébastopol permit à Omer Pacha de redéployer en octobre ses unités en Géorgie mais leur progression vers Kars fut difficile et la garnison épuisée se rendit le [408] - [409]. Pour le tsar, la prise de Kars contrebalançait la perte de Sébastopol et il ouvrit des négociations de paix avec la France et l'Autriche. Lord Palmerston n'était cependant pas de cet avis et continuait de défendre une prolongation de la guerre pour réduire la puissance russe[410]. Une expédition anglo-française s'empara ainsi des fortifications russes de la péninsule de Kinburn (Kınburun en tatar) aux bouches du Dniepr le [411] - [412]. Les Français, qui avaient fourni la plus grande part de l'effort militaire, étaient épuisés et Napoléon III craignait la colère populaire[413]. Soutenu par l'Autriche, l'empereur présenta en octobre des propositions de paix basées sur les Quatre Points de 1854 mais le tsar les rejeta en avançant que l'agitation sociale provoquée en France par la poursuite de la guerre pousserait les Alliés à être plus conciliants. L'entrée de la Suède dans le camp des Alliés le ne le fit pas changer d'avis, de même que les avertissements de son oncle, le roi Frédéric-Guillaume IV de Prusse[414]. Il céda finalement le après que l'Autriche ait menacé de rompre ses relations diplomatiques avec la Russie s'il refusait de s'asseoir à la table des négociations[415] - [416].

Peinture d'un salon richement décoré où se trouve une dizaine d'hommes en uniformes et costumes
Peinture d'Édouard Louis Dubufe sur le congrès de Paris organisé en février et qui mit fin à la guerre de Crimée.

La conférence de paix débuta au ministère des Affaires étrangères français à Paris le [417] - [418]. Le choix de ce lieu marquait le renouveau de l'influence française en Europe, d'autant plus que l'exposition universelle organisée sur les Champs-Élysées s'était achevée trois mois plus tôt[419]. Après un hiver de discussions, la plupart des points problématiques avaient été résolus mais Lord Palmerston continuait à défendre un traité punitif envers la Russie qui devrait notamment abandonner ses possessions dans le Caucase et en Asie centrale. Cela ne convenait pas à Napoléon III qui désirait ardemment la paix et avait besoin du soutien, ou du moins de la neutralité, de la Russie pour ses plans en Italie[420]. L'empereur français était ainsi favorable à ce que la Russie rétrocède Kars en échange du maintien de sa souveraineté sur la Bessarabie (Moldavie orientale) qui lui donnait accès aux bouches du Danube[421]. Les Autrichiens et les Britanniques étaient cependant opposés à toute concession sur ce point et dans le Boudjak, perdu par l'Empire ottoman au traité de Bucarest (1812), une bande de territoire fut rendue à la principauté de Moldavie comme « État-tampon » entre Russes et Turcs. La perte de cette bande de terre au profit de la Moldavie et des bouches du Danube au profit de l'Empire ottoman fut vécue comme une humiliation par les Russes car il s'agissait de la première fois depuis le XVIIe siècle qu'ils devaient rendre des territoires qu'ils avaient auparavant conquis[422]. Kars fut rétrocédé sans contrepartie et le principe de démilitarisation de la mer Noire fut approuvé.

Dans les principautés roumaines, les Habsbourg était opposés à toute création d'un État-nation roumain qui pourrait encourager les aspirations irrédentistes des Roumains de l'empire d'Autriche. Quant à la protection des habitants chrétiens de l'Empire ottoman, les puissances alliées firent pression sur Abdülmecid Ier pour qu'il adopte le rescrit impérial de 1856 garantissant l'égalité de tous ses sujets, quelle que soit leur religion. Le texte poussa les Russes à revendiquer une « victoire morale » d'autant plus que les négociations à Paris restaurèrent le statu quo sur la gestion des lieux saints, qui avait été le prétexte initial de la guerre de Crimée[423] - [424].

Peinture d'un officier décoré assis sur bloc de pierre devant lequel se présente un homme portant une tcherkeska et un bonnet de fourrure. Plusieurs soldats en uniforme russe ou en tenue traidtionelle caucasienne se trouvent à leurs côtés
Reddition de Chamil au général Alexandre Bariatinsky le par Alexeï Kivchenko (1880).

Les questions sensibles ayant Ă©tĂ© rĂ©glĂ©es avant l'ouverture du congrès de Paris, les travaux se dĂ©roulèrent rapidement et la signature du traitĂ© de paix eut lieu le [3]. L'annonce fut saluĂ©e par des manifestations de joie dans toute la ville, et un dĂ©filĂ© militaire fut organisĂ© le lendemain sur le Champ-de-Mars en prĂ©sence de NapolĂ©on III et de dignitaires Ă©trangers[425]. Ă€ l'inverse, il n'y eut pas de grandes festivitĂ©s en Grande-Bretagne oĂą il Ă©tait considĂ©rĂ© que la paix Ă©tait arrivĂ©e, avant que les Britanniques n'aient remportĂ© une victoire Ă©quivalente Ă  celle des Français Ă  SĂ©bastopol, et oĂą beaucoup Ă©taient en colère contre l'incompĂ©tence de l'Ă©tat-major[7]. Les AlliĂ©s reçurent six mois pour Ă©vacuer SĂ©bastopol, mais mĂŞme si ce dĂ©lai paraissait court, Ă©tant donnĂ© la quantitĂ© de matĂ©riel acheminĂ©e sur place, Codrington rendit le contrĂ´le de la ville le , non sans avoir au prĂ©alable dynamitĂ© les docks et les fortifications[425] - [426]. En revanche, il ne fit rien pour venir en aide aux Tatars qui avaient pourtant soutenu les AlliĂ©s, et qui se retrouvaient Ă  prĂ©sent Ă  la merci des Russes. Les pressions exercĂ©es par ces derniers provoquèrent l'immigration d'environ 200 000 personnes vers la Dobroudja, restĂ©e ottomane, entre 1856 et 1863[427]. Dans le mĂŞme temps, des chrĂ©tiens orthodoxes de Dobroudja s'installèrent dans le Boudjak moldave et en CrimĂ©e russe, tandis que des ArmĂ©niens et des Pontiques d'Anatolie Ă©migraient en Transcaucasie russe. Dans le Caucase, les Russes continuèrent Ă  lutter contre Chamil qui, abandonnĂ© par les puissances occidentales et les Ottomans, se rendit au gĂ©nĂ©ral Alexandre Bariatinsky le [428].

Les Russes entreprirent ensuite un véritable « nettoyage ethnique » à l'encontre des Circassiens et des autres populations musulmanes qui entraîna la fuite ou l'expulsion de plus d'un million de personnes vers l'Empire ottoman[429].

Conséquences

Photographie d'une statue en bronze d'un homme portant un long uniforme au sommet d'un pilier blanc. Au pied de cette dernière, des statues représentent des soldats manœuvrant un mortier, tenant un fusil ou utilisant une pioche.
Mémorial d'Édouard Totleben à Sébastopol.

Si le traité de Paris entraîna peu de changements territoriaux, il marqua la fin du Concert européen, créé par le congrès de Vienne en 1815. La France avait retrouvé sa puissance et Napoléon III apparaissait comme l'arbitre des disputes européennes[430] - [431]. La fin de la Sainte-Alliance entraîna une réorganisation des relations diplomatiques qui ouvrit la voie aux unifications italienne et allemande[432]. Même si elles s'étaient affrontées, la France et la Russie se trouvèrent rapidement des points communs ; la première promit son soutien à la révision des clauses sur la démilitarisation de la mer Noire et la seconde ne s'opposa pas aux actions françaises en Italie[433]. « Profitant de la distraction de la guerre franco-prussienne, la Russie avait commencé en novembre 1870 la reconstruction de ses bases navales en mer Noire, une violation flagrante du traité, qui avait mis fin à la guerre de Crimée 14 ans plus tôt »[434]. Les Russes furent cependant alarmés par l'unification italienne des années 1860 qui menaçait d'encourager les mouvements nationalistes en Autriche et en Russie.

De fait l'insurrection polonaise de 1861-1864 poussa la Russie à revenir à son ancienne alliance avec la Prusse jugée plus conservatrice et opposée à l'expansion française en Europe[435]. Le ministre-président de Prusse Otto von Bismarck put donc combattre le Danemark en 1864, l'Autriche en 1866 et la France en 1870, sans craindre une intervention russe. Avec la défaite de la France, les clauses sur la démilitarisation de la mer Noire furent abrogées et la Russie entreprit de reconstruire sa flotte[436] - [437].

Au Royaume-Uni, la guerre avait démontré la désorganisation de l'armée, et l'absence d'une répartition des tâches entre les différents organismes civils et militaires. Le commandement fut donc réparti entre un secrétaire d'État à la Guerre chargé de définir la politique militaire du pays et un commandant en chef, responsable de son application[151]. L'inertie de l'institution militaire empêcha cependant une réforme plus profonde, malgré la rébellion indienne de 1857, qui soulignait à nouveau les faiblesses de l'armée britannique. Quelques mesures furent prises dans les années suivantes, mais il fallut attendre l'arrivée d'Edward Cardwell au poste de secrétaire d'État à la Guerre en 1868, pour que des changements majeurs aient lieu, comme l'abolition des châtiments corporels, ou l'achat des commissions par les officiers[438] - [439].

Dépenses militaires pendant la guerre de Crimée
en millions de livres sterling
18521853185418551856Total
Russie 15,6 19,9 31,3 39,8 37,9 144,5
France 17,2 17,5 30,3 43,8 36,3 145,1
Royaume-Uni 10,1 9,1 76,3 36,5 32,3 164,3
Empire ottoman 2,8 ? ? 3,0 ? ?
Sardaigne 1,4 1,4 1,4 2,2 2,5 8,9
Source : P. Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, chap. 5

En Russie, même si les pertes territoriales avaient été limitées, la défaite discrédita l'armée et exposa les faiblesses et le retard du pays par rapport aux puissances occidentales ; le gouverneur de Courlande, Piotr Valouïev, déclara ainsi : « En haut l'éclat ; en bas, la pourriture »[440]. Parmi les plus critiques figurait l'écrivain Léon Tolstoï qui avait combattu en Crimée et avait donc observé la corruption et l'incompétence des officiers ; il condamna sévèrement les mauvais traitements envers les soldats, dont il admirait le courage et la résistance. L'abolition du servage lui paraissait être « le moins que puisse faire l'État pour reconnaître le sacrifice de la paysannerie »[441]. Alexandre II était convaincu que cette mesure était nécessaire pour arriver au niveau des puissances européennes et la réforme agraire de 1861 émancipa plusieurs millions de serfs[442]. Au niveau militaire, plusieurs évolutions furent proposées mais la plupart furent rejetées pour apaiser l'aristocratie qui devait accepter la fin du servage. Les travaux reprirent après l'adoption de la réforme agraire mais la modernisation fut longue et difficile. Un service militaire obligatoire fut instauré en 1874 et les conscrits devaient recevoir une instruction de base. Le système de justice militaire fut également réformé pour abolir les châtiments corporels mais ceux-ci restèrent largement appliqués jusqu'en 1917[443] - [444]. Au traité de Paris, l'influence russe en Europe de l'Est fut fortement diminuée comme en témoigne la révocation de la Convention de Balta-Liman et, malgré les victoires russes de 1878, dont la portée fut limitée par le congrès de Berlin, ne retrouvera sa suprématie que près d'un siècle plus tard sous sa forme soviétique.

Photographie d'un pont en pierre dont les piles sont décorées par d'imposantes statues de soldats
Le pont de l'Alma en 1883 avec les statues réalisées par Georges Diebolt : le Zouave à gauche et le Grenadier à droite[n 20].

En ouvrant l'Empire ottoman aux idĂ©es et aux technologies europĂ©ennes, la guerre de CrimĂ©e accĂ©lĂ©ra sa modernisation. Les investissements Ă©trangers s'accrurent, et le pays commença Ă  se doter de chemins de fer et de tĂ©lĂ©graphes. Le rescrit impĂ©rial de 1856 Ă©tait cependant considĂ©rĂ© comme ayant Ă©tĂ© imposĂ© par les Ă©trangers et ses dispositions irritaient les conservateurs et le clergĂ©. Beaucoup craignaient que les chrĂ©tiens, mieux Ă©duquĂ©s, ne finissent par dominer la politique et la sociĂ©tĂ© s'ils devenaient Ă©gaux aux musulmans. Des Ă©meutes anti-chrĂ©tiennes Ă©clatèrent dans de nombreuses provinces de l'Empire, dans les annĂ©es qui suivirent la guerre de CrimĂ©e, et ces affrontements firent 20 000 morts en Syrie en 1860[445] - [446]. Craignant ces violences, les autoritĂ©s ottomanes Ă©taient rĂ©ticentes Ă  faire appliquer les nouvelles lĂ©gislations, et l'agitation des chrĂ©tiens dans les provinces europĂ©ennes de l'Empire se poursuivit, souvent Ă  l'instigation de la Russie. Ainsi l'insurrection de la Bosnie-HerzĂ©govine en 1875 s'Ă©tendit rapidement Ă  la Bulgarie et la violente rĂ©pression ottomane provoqua une nouvelle guerre avec la Russie[447] - [448]. L'avancĂ©e russe vers Constantinople rappela les Ă©vĂ©nements de 1854 et elle ne cessa que sous la menace de la flotte britannique. Grâce au traitĂ© de Berlin mettant fin au conflit, la Russie rĂ©cupĂ©rait le Boudjak et annulait donc en partie les pertes du traitĂ© de Paris[449]. La question d'Orient et les aspirations d'Ă©mancipation des peuples chrĂ©tiens des Balkans, restĂ©es irrĂ©solues, continuèrent Ă  alimenter le jeu gĂ©opolitique des puissances occidentales jusqu'Ă  la Première Guerre mondiale, entretenant l'instabilitĂ© en Europe[450].

Le principal « perdant » de la guerre fut l'empire d'Autriche qui, n'ayant rejoint aucun camp, fut sanctionné par les deux, et se retrouva isolé sur la scène européenne[451] - [n 21]. La Russie — qui considérait avoir sauvé la monarchie autrichienne en 1849 et était l'un de ses plus anciens alliés — fut particulièrement irritée par cette « trahison » ; Alexandre II se vengea en utilisant la même stratégie de neutralité armée, pour empêcher l'Autriche de redéployer ses forces, lors des guerres en Italie, et il fit peu pour la soutenir dans sa lutte contre la Prusse[453].

HĂ©ritage

Photographie d'une statue en bronze d'une femme en toge tenant des couronnes de lauriers au sommet d'un pilier blanc. Au pied de cette dernière, trois statues représentent des soldats avec de longs uniformes et des bonnets noirs en poil d'ours.
Mémorial de la guerre de Crimée à Londres.
Le monument aux combattants français disparus pendant la guerre de Crimée (Sébastopol).
Monument aux navires coulés à Sébastopol.

De nombreux mémoriaux furent construits au Royaume-Uni pour commémorer les soldats morts durant le conflit[7]. Le plus important est le Crimean War Memorial de Londres, dont les statues de la Victoire et de trois soldats ont été réalisées avec le métal des canons russes capturés à Sébastopol. Même si la forme du monument a été critiquée pour son style, il s'agissait de la première fois que de simples soldats étaient représentés dans un mémorial. Les héros n'étaient plus les officiers supérieurs issus de la noblesse, mais les simples Tommies, combattant courageusement malgré l'incompétence du commandement[454]. En reconnaissance de leur service, la croix de Victoria fut créée pour récompenser les actes de bravoure des soldats quel que soit leur grade ; la reine Victoria décerna la médaille à 62 des 111 récipiendaires du conflit lors d'une cérémonie à Hyde Park le [455]. Cela et les souffrances endurées par les soldats en Crimée firent également évoluer la perception du public britannique de son armée auparavant considérée comme un repaire d'ivrognes et de brutes issues des couches les plus misérables de la société[456]. Après la guerre, les noms des batailles de la guerre de Crimée ont été repris pour nommer de nouvelles implantations dans le monde entier comme Alma au Québec, Balaklava en Australie ou Malakoff en France[1]. De nombreuses villes françaises possèdent par ailleurs une rue du nom de Malakoff[457]. Autre réalisation remarquable, la statue Notre-Dame de France du Puy-en-Velay (Auvergne-Rhône-Alpes) a été construite entre 1856 et 1860, à partir de 213 canons capturés lors du siège de Sébastopol et offerts par Napoléon III.

La guerre de Crimée a laissé une trace bien moins importante dans la mémoire collective française qu'au Royaume-Uni. Son souvenir a rapidement été éclipsé par la campagne d'Italie contre les Autrichiens, en 1859, l'expédition au Mexique de 1862-1866 et surtout par la guerre franco-allemande de 1870-1871[10].

Après le désastre de Sedan, la Troisième République s'est efforcée de discréditer le Second Empire. La guerre de Crimée, considérée comme un triomphe de Napoléon III, fut oubliée par l'historiographie républicaine et présentée comme une simple « aventure ». Par ailleurs, après la signature de l'alliance franco-russe en 1892, rappeler le siège de Sébastopol devenait mal venu[458]. En Italie, l'absence de grande victoire en Crimée et le manque d'enthousiasme populaire pour cette expédition outremer a rendu difficile toute commémoration, d'autant plus que les événements de l'unification italienne se déroulèrent quelques années plus tard[459].

En Russie, la guerre fut vécue comme une profonde humiliation, et elle généra une forte rancœur envers les puissances occidentales qui avaient pris le parti de l'Empire ottoman. Le siège de Sébastopol a néanmoins marqué l'imaginaire collectif, comme cela avait été le cas pour les batailles de Poltava et de Borodino. Les défenseurs de la ville incarnaient l'esprit de la résistance russe, quand la Mère Russie était en danger et cette vision fut largement influencée par les Récits de Sébastopol de Léon Tolstoï[460]. La propagande soviétique rappela ce souvenir pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que durant la guerre froide[461].

En Valachie et Moldavie, déception et ressentiment furent les sentiments dominants, car au traité de Paris ces principautés roumaines durent rester séparées, et tributaires de l'Empire ottoman[462] - [463], tandis que la Moldavie, qui espérait récupérer toute la Bessarabie (peuplée de Moldaves), ne se voyait attribuer qu'une moitié du Boudjak le long du bas-Danube, de surcroît peuplée en partie de minorités bulgares et lipovènes. De plus, les autorités impériales russes durcissent leur domination en Bessarabie après la guerre, intensifient la colonisation de ce pays, interdisent l'usage de la langue moldave dans les écoles en 1860, puis dans l'ensemble de la sphère publique en 1871[464] et déportent les Moldaves vers d'autres provinces de l'Empire (notamment au Kouban, au Kazakhstan et en Sibérie)[465].

Enfin, malgré son issue victorieuse, le souvenir de la guerre de Crimée a aussi été vilipendé par les historiens ottomans et turcs. Se situant entre l'âge d'or de l'Empire et la naissance de la Turquie moderne, le conflit est considéré comme un « événement honteux » qui accéléra le déclin de l'Empire ottoman. Ce dernier devint en effet de plus en plus dépendant des puissances occidentales, dont les interventions dans les affaires intérieures entraînèrent un affaiblissement des traditions ottomanes. Ce ressentiment à l'encontre de l'Occident est resté très vivace et en 1981, l'histoire officielle des forces armées turques, rédigée par l'état-major, concluait son analyse de la guerre de Crimée par : « Les soldats ottomans ont versé leur sang sur tous les fronts […] mais nos alliés occidentaux accaparèrent toute la gloire »[466] - [467].

Dans la littérature

Ă€ l'Ă©cran

La Guerre de Crimée a été portée sur grand écran dès le début du cinéma muet dans des productions cinématographiques principalement russes, anglaises et américaines[468].

Notes et références

Notes

  1. Figes indique que 310 000 Français combattirent en CrimĂ©e[1] et qu'environ 100 000 y moururent[2]. Gouttman donne le chiffre de 95 000 morts[3].
  2. Badem cite un rapport financier d' listant 235 568 hommes dans l'armĂ©e ottomane[4]. Figes indique que près de 120 000 Ottomans sont morts durant le conflit, soit près de la moitiĂ© des effectifs engagĂ©s[5]. Gouttman ne donne pas de chiffres pour les effectifs ottomans mais suppose qu'une centaine de milliers sont morts durant la guerre[3]. De son cĂ´tĂ©, Edgerton Ă©voque « probablement environ un demi-million de morts » cĂ´tĂ© russe et un « nombre comparable » chez les Ottomans[6].
  3. Figes indique que 98 000 Britanniques combattirent en CrimĂ©e et que 20 813 y moururent[7]. Lambert mentionne 21 097 morts[8] et Gouttman donne le chiffre de 22 000 morts[3].
  4. Figes indique que 15 000 Sardes combattirent en CrimĂ©e[9] et que 2 166 y moururent[10]. Gouttman donne le chiffre de 18 000 hommes engagĂ©s[11] et de 2 200 morts[3].
  5. Orlando Figes indique que sur les 1,2 million d'hommes de l'armĂ©e russe au printemps 1855, 260 000 se trouvaient sur la cĂ´te Baltique, 293 000 Ă©taient stationnĂ©s en Pologne et dans l'ouest de l'Ukraine, 121 000 dĂ©fendaient la Bessarabie et la cĂ´te de la mer Noire, 183 000 combattaient dans le Caucase et 350 000 soldats Ă©taient dĂ©ployĂ©s en CrimĂ©e[12]. Selon Totleben, 1 365 786 soldats Ă©taient disponibles pour la dĂ©fense de la Russie en [13].
  6. Gouttman note que les chiffres officiels des pertes russes n'ont aucune valeur et estime qu'entre 100 000 et 200 000 soldats russes sont morts durant la guerre[3]. De son cĂ´tĂ©, Figes estime « qu'au moins trois-quarts d'un million de soldats » sont morts durant le conflit dont deux tiers de Russes et ajoute que les pertes civiles n'ont pas Ă©tĂ© recensĂ©es. Avançant que les estimations des pertes russes se situent entre 400 000 et 600 000 morts pour tous les théâtres d'opĂ©ration[14], il cite un rapport du dĂ©partement mĂ©dical du ministère russe de la Guerre faisant Ă©tat de 450 015 morts entre 1853 et 1856 et prĂ©cise qu'il s'agit probablement de l'estimation la plus fiable[15]. Il ajoute par ailleurs que 127 583 Russes sont morts durant le seul siège de SĂ©bastopol[16]. Scollins rapporte le chiffre de 100 000 morts au combat et 350 000 dĂ©cès liĂ©s aux maladies[13] - [17]. Edgerton Ă©voque « probablement environ un demi-million de morts » cĂ´tĂ© russe et un « nombre comparable » chez les Ottomans[6].
  7. Pour les pertes britanniques, Lambert donne le dĂ©tail suivant : 2 755 tuĂ©s au combat, 2 019 ayant succombĂ© Ă  leurs blessures et 16 323 morts de maladie[8]. Figes indique que 80 % des pertes britanniques furent liĂ©es aux maladies[7]. Pour les pertes françaises, Gouttman avance le chiffre de 10 000 tuĂ©s au combat, 10 000 mortellement blessĂ©s et 75 000 victimes de maladies. Par ailleurs, il note que sur les 2 200 morts sardes, seulement 28 sont imputables au feu ennemi[3].
  8. Figes rappelle que Menchikov avait été castré par un boulet ottoman lors de la guerre de 1828-1829 et que, s'il était un homme intelligent, il était connu pour ses remarques acerbes et ses réflexions sarcastiques. À Constantinople, il irrita ses hôtes en se présentant en tenue civile plutôt qu'en uniforme protocolaire, en demandant le renvoi du ministre des Affaires étrangères jugé trop proche de la France et en refusant ostensiblement de discuter avec lui devant de nombreux témoins[84] - [86].
  9. Edgerton indique que l'Empire ottoman déclara la guerre le 5 octobre 1853[86] tandis que Sweetman avance que cela fut le 23 octobre[101]. Guillemin rapporte que la déclaration de guerre date du 23 octobre mais note qu'un état de guerre existait déjà depuis le [102].
  10. La dĂ©signation des conscrits pour l'armĂ©e russe Ă©tait gĂ©nĂ©ralement rĂ©alisĂ©e par les chefs de village qui en profitaient pour se dĂ©barrasser des serfs les moins aptes au travail ou de leurs opposants. Le service militaire de 25 ans Ă©tait vu comme une condamnation Ă  mort et la recrue Ă©tait souvent considĂ©rĂ©e comme telle par sa famille[131] - [132].
  11. L'historien Edvard Radzinsky rapporte que porter un uniforme nĂ©gligĂ© pouvait valoir 500 coups de bâton et qu'une tentative de dĂ©sertion Ă©tait punie de 1 500 coups, voire du double en cas de rĂ©cidive[133].
  12. Même si les non-musulmans de l'Empire ne pouvaient pas rejoindre l'armée, des officiers étrangers avaient proposés leurs services et il n'était pas inhabituel que de grandes unités ottomanes nominalement sous l'autorité d'un officier ottoman soient en réalité commandées par des chrétiens britanniques, hongrois ou italiens[141].
  13. EnvoyĂ© dans le Caucase en 1854, l'officier britannique William Fenwick Williams dĂ©nombra environ 14 000 soldats ottomans dans Kars tandis que le commandement de la place-forte rapportait Ă  Constantinople qu'ils Ă©taient 27 538 et que le responsable de la logistique indiquait nourrir 33 000 hommes ; le dĂ©tournement du salaire de ces troupes inexistantes et la revente des rations en excès permettait aux officiers de vivre dans le plus grand luxe[144].
  14. Les effectifs et les pertes britanniques durant la charge varient selon les sources. Russell Ă©voque 426 tuĂ©s, blessĂ©s ou prisonniers[254], Figes avance 661 participants, 113 tuĂ©s, 134 blessĂ©s et 45 prisonniers[255] tandis que Sweetman parle de 113 tuĂ©s et de 247 blessĂ©s sur un effectif initial de 673 hommes[256]. Figes indique par ailleurs que les premiers articles publiĂ©s après la bataille suggĂ©raient que seul un quart des hommes avait survĂ©cu Ă  l'assaut[255].
  15. L'historien René Guillemin note toutefois que Canrobert ne prit aucune sanction contre Bazaine et souligne la faiblesse de caractère du commandant français[299].
  16. Des daguerréotypes et des calotypes avaient été réalisés durant la guerre américano-mexicaine de 1846-1848 et la seconde guerre anglo-birmane de 1852 mais Figes et Edgerton notent que leur nombre et leur qualité étaient sans commune mesure avec les prises de vue de la guerre de Crimée[315] - [316].
  17. Les Britanniques achetèrent cinq locomotives d'occasion mais la première ne fut livrée que le soit après la fin du siège. Il s'avéra par ailleurs que la pente était trop forte pour les machines[348].
  18. Les forces en prĂ©sence varient selon les sources ; Gooch indique qu'au moment oĂą Pelissier prit le commandement des forces françaises le , il y avait 120 000 Français, 32 000 Britanniques, 17 000 Sardes et 55 000 Ottomans en CrimĂ©e[368].
  19. Les Russes ayant miné la redoute, un officier britannique aurait invité de Mac Mahon à se retirer. Il aurait alors déclaré « J'y suis, j'y reste » mais Guillemin considère que cette phrase est vraisemblablement apocryphe et indique que l'historien Camille Rousset, auteur d'une étude détaillée et riche en anecdotes sur le conflit, n'en fait pas mention[387].
  20. Le pont de l'Alma comportait à l'origine quatre statues d'environ cinq mètres de haut installées sur ses piles : le Zouave et le Grenadier réalisées par Georges Diebolt ainsi que l'Artilleur et le Chasseur à pied d'Auguste Arnaud. Le pont fut reconstruit dans les années 1970 et ne comporte aujourd'hui plus qu'une pile et seul le Zouave a été conservé. Le Grenadier a été déplacé à Dijon, l'Artilleur a été installé à La Fère tandis que le Chasseur à pied se trouve dans le bois de Vincennes.
  21. Les historiens ont souligné la situation intenable de l'Autriche durant la guerre de Crimée. Si elle rejoignait les puissances occidentales, elle devrait supporter le gros des combats avec une armée dont les officiers étaient majoritairement russophiles tandis que si elle ralliait la Russie, le Royaume-Uni et la France feraient tout pour déstabiliser ses possessions italiennes et elle deviendrait de plus en plus dépendante de son puissant voisin. Dans les deux cas, ses adversaires auraient également soutenu l'agitation de ses minorités[452] - [453].

Références

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