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Ours dans la culture

L'ours dans la culture des populations humaines en contact avec cet animal, qui partagea longtemps son biotope avec elles, a toujours occupĂ© une place particuliĂšre. DĂšs l'Ă©poque prĂ©historique, il a incarnĂ© une divinitĂ©. Si la thĂšse du culte de l'ours au palĂ©olithique moyen est controversĂ©e, de nombreuses formes de vĂ©nĂ©ration liĂ©es Ă  sa chasse et associĂ©es Ă  des rites parfois violents sont plus tard attestĂ©es dans de multiples sociĂ©tĂ©s autour du monde. L'ours a Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un double animal de l'homme, un ancĂȘtre tutĂ©laire, un symbole de puissance, de renouveau, du passage des saisons, et mĂȘme de royautĂ©, puisqu'il fut longtemps symboliquement le roi des animaux en Europe. Étroitement associĂ©s Ă  des pratiques et traditions animistes « paĂŻennes » parfois transgressives, l'ours et ses cultes furent combattus par l'Église catholique lors des Ă©vangĂ©lisations successives, ce qui conduisit Ă  la dĂ©prĂ©ciation et Ă  la diabolisation progressive de l'animal, jusqu'Ă  lui donner une rĂ©putation de goinfrerie et de stupiditĂ© au Moyen Âge. Les traditions liĂ©es Ă  l'ours survivent toutefois dans quelques communautĂ©s des rĂ©gions septentrionales telles que la SibĂ©rie, la Laponie, chez les AmĂ©rindiens, mais aussi dans les PyrĂ©nĂ©es ; elles furent largement Ă©tudiĂ©es par les ethnologues. L'ours et le souvenir de ses cultes ont fortement marquĂ© l'imaginaire et la culture populaire en gĂ©nĂ©ral.

Ours dans la culture
Description de cette image, également commentée ci-aprÚs
Boucles d'or et les Trois Ours
Dessin d'Arthur Rackham dans les English Fairy Tales.
Article principal
Nom : Ours
Nom scientifique : Ursinae
Sous-articles
Ursidae
Listes et catégories dépendantes
Articles détaillés sur les ours
Articles détaillés sur les ours célÚbres
Articles détaillés sur les ours imaginaires
Articles détaillés sur les animaux dans la culture

L'ours est en effet prĂ©sent dans un grand nombre d'histoires mythologiques ou folkloriques remarquables par leurs nombreux points communs, puisqu'elles le mettent souvent en scĂšne aux cĂŽtĂ©s de jeunes femmes dont il tombe amoureux et qu'il enlĂšve, parfois pour leur faire des enfants dotĂ©s d'une force surhumaine. Sa puissance brute et son insatiable appĂ©tit sexuel y sont mis en avant, ainsi que son anthropomorphisme, pour en faire une sorte d'homme sauvage et d'initiateur d'unions fĂ©condantes. De nombreuses croyances populaires lui sont associĂ©es : ainsi, au Moyen Âge, la femelle Ă©tait censĂ©e lĂ©cher longuement ses petits qui naissaient Ă©bauchĂ©s et avant terme afin de les ranimer et de leur donner forme (d'oĂč le terme d'« ours mal lĂ©chĂ© »), et on a longtemps cru que ces animaux survivaient Ă  l'hivernation en se lĂ©chant les pattes. Symbole de la Suisse, de la Finlande, de la Russie ou encore de la Californie, l'ours a donnĂ© son nom Ă  de nombreux lieux tels que la ville de Berne ainsi qu'Ă  deux constellations, et a inspirĂ© proverbes et expressions populaires.

À l'Ă©poque moderne, l'ours est surtout associĂ© Ă  l'enfance Ă  travers l'ours en peluche, devenu l'un des jouets les plus populaires de tous les temps. Ainsi sont apparus les « ours mignons » qui consolent les enfants, en particulier dans des films et sĂ©ries d'animation, ainsi que les confiseries en forme d'ours. Le lien entre l'ours et l'enfant est purement affectif et Ă©motionnel, et l'animal familiĂšrement surnommĂ© « nounours » ou « Teddy bear ».

Époque prĂ©historique

L'Ă©poque prĂ©historique est celle d'une cohabitation Ă©troite entre l'Homme et plusieurs espĂšces d'ours. Michel Pastoureau pense que « les hommes et les sociĂ©tĂ©s [
] semblent hantĂ©s par ce souvenir, plus ou moins conscient, de ces temps trĂšs anciens oĂč avec les ours ils avaient les mĂȘmes espaces et les mĂȘmes proies, les mĂȘmes peurs et les mĂȘmes cavernes, parfois les mĂȘmes rĂȘves et les mĂȘmes couches[1] ».

Culte de l'ours

CrĂąne d'ours des cavernes.

L'existence d'un culte de l'ours religieux et symbolique dans les grottes prĂ©historiques est Ă©voquĂ©e dĂšs 1920[2]. On retrouve plus tard ce culte dans de nombreuses sociĂ©tĂ©s d'Europe, d'AmĂ©rique du Nord et d'Asie avec d'innombrables tĂ©moignages Ă  l'appui. La question de son anciennetĂ© au palĂ©olithique moyen fait depuis plusieurs dĂ©cennies l'objet d'un dĂ©bat entre chercheurs et historiens : les sceptiques, comme AndrĂ© Leroi-Gourhan[3] et FrĂ©dĂ©ric Édouard Koby[4], ne voient dans la prĂ©sence d'ossements et de crĂąnes d'ours aux cĂŽtĂ©s de ceux des hommes et dans certaines positions que des coĂŻncidences ou le rĂ©sultat de phĂ©nomĂšnes taphonomiques, qui ont donnĂ© naissance Ă  une lĂ©gende[5]. Le nombre d'ossements d'ours retrouvĂ©s dans ces grottes est toujours extrĂȘmement important, mais la question demeure de savoir s'ils ont Ă©tĂ© amenĂ©s par les hommes, ou s'ils proviennent d'ours morts naturellement. Selon Michel Pastoureau, des os et crĂąnes d'ours semblent avoir Ă©tĂ© volontairement disposĂ©s de maniĂšres particuliĂšres[6], et « nier le fait que l'ours possĂ©dait un statut Ă  part serait faire preuve de mauvaise foi[7] », mais les prĂ©historiens opposĂ©s au culte de l'ours sont majoritaires au dĂ©but du XXIe siĂšcle[8].

La plus ancienne trace connue d'association possible entre l'ours et la culture humaine figure dans la grotte du Regourdou, en PĂ©rigord[9] et prĂšs de Lascaux, oĂč l'on a retrouvĂ© en 1965 une sĂ©pulture humaine datĂ©e de 80 000 ans avant notre Ăšre et celle d'un ours brun sous une mĂȘme dalle[10]. Cette grotte fut alors vue par les prĂ©historiens comme « un vĂ©ritable sanctuaire permettant de rĂ©soudre le problĂšme du culte de l'ours ». Selon la thĂšse soutenue par Christian Bernadac, cet animal aurait pu ĂȘtre le « premier dieu cĂ©lĂ©brĂ© par les hommes[11] ». Au palĂ©olithique supĂ©rieur, soit environ 30 000 ans avant notre Ăšre, les preuves d'une association symbolique de l'ours avec l'homme sont plus solides, entre autres Ă  la grotte Chauvet, en ArdĂšche, oĂč des crĂąnes d'ours probablement disposĂ©s volontairement de maniĂšre rituelle ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s[5] - [12]. La consommation de viande d'ours semble Ă©galement avoir Ă©tĂ© courante[13].

Art préhistorique

Divers objets d'art préhistorique représentant des animaux, dont (figure 3) un grand ours des cavernes.
Peinture pariétale connue comme « la scÚne à l'ours », dans la grotte de Magoura.

L'ours figure dans l'art pariĂ©tal dĂšs 35 000 ans avant notre Ăšre[5], et reprĂ©sente environ 2 % des dessins animaliers dans les grottes d'Europe occidentale[8]. La grotte Chauvet contient plus de quinze reprĂ©sentations d'ours mais ces animaux ne sont prĂ©sents que dans un dixiĂšme des 300 grottes palĂ©olithiques connues en 2007, comme celle des Combarelles, de Montespan et des Trois-FrĂšres[14], oĂč est reprĂ©sentĂ© un personnage thĂ©rianthrope avec des pattes antĂ©rieures d'ours[15]. Bien que les ours aient fait des cavernes leur habitat favori, elles n'ont vraisemblablement pas Ă©tĂ© habitĂ©es par les hommes qui en dĂ©corĂšrent les parois[16]. Une cĂ©lĂšbre statue en argile, un temps la plus ancienne statue attestĂ©e, datant d’environ 15 000 ans avant aujourd’hui, reprĂ©sente un ours[17].

Différentes hypothÚses existent concernant la signification des dessins. L'abbé Breuil évoquait un rituel de protection pour la chasse mais l'idée fut abandonnée. Ces dessins furent également vus comme les représentations de mythes sur l'origine des clans ou des emblÚmes totémiques[18]. Plus récemment, une hypothÚse évoque une fonction chamanique, et la représentation des visions du chaman durant sa transe[19].

Dans l'art mobilier, des ours ont Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©s sur tous les supports d'expression habituels : matĂ©riaux lithiques (plaques de schiste, calcaire), matĂ©riaux osseux (os, bois de renne
). On connaĂźt quelques modelages d'argile provenant de RĂ©publique tchĂšque (site de DolnĂ­ Věstonice).

Une thÚse défendue en 2009 a fait état de prÚs de 200 représentations d'ours dans l'art préhistorique, surtout attribuées à la période magdalénienne. Il semble qu'il soit impossible de discriminer les représentations d'ours des cavernes de celles d'ours bruns à travers leur simple représentation, qui obéit plutÎt à des volontés d'exagération ou de simplification des formes qu'à une stricte reproduction naturaliste[20].

Cultes et traditions de l'AntiquitĂ© au Moyen Âge en Europe

Les nombreuses traces des traditions et des cultes liés à l'ours dans l'Antiquité semblent toutes issues de traditions « païennes » et concernent des rites de passage ainsi que des initiations dont on retrouve trace dans les récits héroïques qui ont marqué l'Europe entiÚre[21].

L'ours brun voyait sa force et sa combativitĂ© mises en valeur parmi les animaux du cirque de la Rome antique[22]. Les mƓurs de cet animal furent Ă©tudiĂ©es puisque l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien Ă©voque l'hivernation, la vie de l'ours au rythme des saisons, son amour du miel, son anthropomorphisme, et conclut en disant qu'« aucun autre animal n'est plus habile Ă  faire le mal[23] ». Il servira d'inspiration aux nombreux auteurs de bestiaires et d'encyclopĂ©dies du Moyen Âge et de la Renaissance.

Antiquité grecque

La déesse Artémis est étroitement associée à l'ours.

Selon Michel Pastoureau, bien que les auteurs de la mythologie grecque n'Ă©voquent pas directement leurs croyances concernant l'ours, il est Ă©vident que cet animal possĂšde une symbolique particuliĂšre en GrĂšce antique au regard des preuves apportĂ©es par les textes de la mythologie : il n'Ă©tait pas une divinitĂ©, mais l'attribut de certains dieux. La plus vieille lĂ©gende archĂ©typale d'ours amateur de femmes serait celle de PĂąris, nourri du lait d'une ourse, qui enlĂšve ensuite HĂ©lĂšne et provoque la ruine de Troie[24]. Un rituel est mentionnĂ© par Pausanias : les guerriers d'Arcadie revĂȘtaient des peaux d'ours avant de partir en guerre contre Sparte[25].

ArtĂ©mis est parfois dĂ©signĂ©e comme « dĂ©esse aux ours » : elle prend en effet l'apparence de cet animal et son nom dĂ©rive de la racine indo-europĂ©enne de l'ours[26] ; de plus, les prĂȘtresses de ses temples (dont certains sont en lien avec une lĂ©gende d'ours[27]) Ă©taient parfois nommĂ©es arktoi, qui signifie « petites ourses[28] ».

Il existe plusieurs variantes de l'histoire de la nymphe Callisto, qui avait fait vƓu de chastetĂ© sous la protection d'ArtĂ©mis mais fut sĂ©duite et trompĂ©e par Zeus. TombĂ©e enceinte et incapable de cacher son Ă©tat, elle reçut une flĂšche d'ArtĂ©mis qui la changea en ourse et la dĂ©livra de son enfant, Arcas[29] (dont le nom fait de nouveau rĂ©fĂ©rence Ă  l'ours[26]).

L'ours a donné son nom à deux constellations, la Grande Ourse et la Petite Ourse, liées à la légende de Callisto et d'Arcas.

Arcas grandit et devint roi d'Arcadie. Durant une partie de chasse, il aperçut sa mĂšre sous forme d'ourse et s'apprĂȘtait Ă  la tuer quand HĂ©ra (ou Zeus) changea Callisto en constellation de la Grande Ourse, tandis qu'Arcas devenait la Petite Ourse ou l'Ă©toile Arcturus. Selon les versions, ils sont tous deux punis par l'OcĂ©an qui les condamne Ă  tourner autour du pĂŽle Nord sans jamais pouvoir se reposer, ou par HĂ©ra qui exige cette punition[30] - [31] - [32].

Il existe aussi une version ancienne de la lĂ©gende d'IphigĂ©nie oĂč elle est sauvĂ©e de la mort par une mĂ©tamorphose, non pas en biche, mais en ourse[27]. L'hĂ©roĂŻne Atalante aurait Ă©tĂ© recueillie et nourrie par une ourse aprĂšs sa naissance ; aprĂšs son mariage avec HippomĂšne, le couple oublia de remercier Aphrodite qui, selon la version la plus courante, les changea en lions. Cependant, il existe une version dans laquelle ArtĂ©mis les change en ours[33] - [34]. PĂąris, hĂ©ros de la guerre de Troie, a lui aussi Ă©tĂ© allaitĂ© par une ourse[35]. Des cas de passions entre humains et ours sont Ă©voquĂ©s, ainsi Polyphonte eut-elle Agrios et Orios de son union avec un ours[36], et une ourse enfanta Acrisios avec CĂ©phale[37].

Peuples celtes et pyrénéens

Statuette votive dédiée à Artio, parmi une collection de figurines en bronze gallo-romaines du IIe siÚcle trouvées en Suisse, prÚs de Berne 1832.

Tout porte Ă  croire que les anciens Celtes ont associĂ© l'ours Ă  l'idĂ©e de force et de virilitĂ©, mais surtout de royautĂ©[38]. Il fut peut-ĂȘtre mĂȘme divinisĂ© puisque le vieil irlandais art, dĂ©signant l'ours, est devenu un synonyme de dia, signifiant « Dieu », et se retrouve lorsqu'on disait du prince Eochaid qu'il Ă©tait « beau comme un ours » (art), c'est-Ă -dire comme un Dieu[39]. La mĂȘme racine linguistique se retrouve chez le roi Arthur, figure probablement issue de la tradition orale et de la mĂ©moire populaire prĂ©chrĂ©tienne (arth, vieux gallois, ou ard, vieux breton, arzh en breton moderne, signifiant « ours »). Une thĂ©orie en fait un roi-ours, souvenir d'un ours sacrĂ© de la mythologie celtique qui aurait peu Ă  peu perdu sa nature animale au cours des adaptations successives de sa lĂ©gende[40] ; de plus, les Gallois nomment traditionnellement la Grande Ourse « char d'Arthur[41] ». Dans la lĂ©gende arthurienne, certains chevaliers de la Table ronde, dont Yvain et Lancelot, combattent des ours[40]. Le roman arthurien d'Yder raconte comment ce jeune chevalier a combattu puis vaincu un ours Ă©chappĂ© de la mĂ©nagerie royale d'Arthur Ă  mains nues[42]. Tous tĂ©moignent d'un statut d'animal royal[38].

D'anciennes divinités liées à l'ours suivirent les migrations des peuples celtes vers l'occident, telles qu'Andarta et Arduinna[43]. La déesse helvÚte Artio a pour attribut un ours, comme le prouve une statuette en bronze retrouvée au IIe siÚcle[44]. Il existait un dieu gaulois nommé Matugenos, ce qui signifie « fils de l'ours[45] - [46] ». Des inscriptions sur des autels votifs évoquent les dieux pyrénéens honorés localement dans le Comminges du Ier au IVe siÚcle. Le dieu Artahe, Artehe ou Arte, lié étymologiquement à l'ours, y figure en bonne place[47].

Dans le systÚme tripartite indo-européen, l'ours fut emblÚme de la classe guerriÚre, par opposition à la classe sacerdotale symbolisée par le sanglier[46].

Peuples germains et scandinaves

Dessin de Thor par Lorenz FrĂžlich en 1907.
Dans ce jeu d'Ă©checs, les pions sont des berserkir (en haut Ă  gauche) portant une chemise d'ours et mordant leur bouclier.

Chez les peuples germaniques et scandinaves Ă  l'Ă©poque de la religion nordique ancienne, l'ours est cĂ©lĂ©brĂ© pour sa force, son courage et son invincibilitĂ©, considĂ©rĂ© comme le roi des animaux, mais aussi attribut des puissants et objet de rituels[48], et mĂȘme intermĂ©diaire entre le monde humain et animal en raison de ses ressemblances avec l'homme[49].

Au VIIIe siÚcle, les cultes et vénérations de l'ours étaient qualifiés de « frénétiques » et « démoniaques » en Saxe et dans les régions avoisinantes[50] - [51]. Saint Boniface, évangélisateur de la Germanie, a ainsi mentionné avec horreur à son retour de Saxe ces rituels païens consistant à se déguiser en ours, à boire le sang de cet animal et à manger sa chair avant les batailles, afin de voir sa puissance transmise symboliquement[52]. Jacob Grimm évoque la place de l'ours chez les Germains comme celle de « l'animal totémique par excellence »[53]. Des emblÚmes à vocation prophylactique et militaire, comme des talismans composés de griffes d'ours, étaient utilisés. Le dieu des guerriers et du tonnerre de la mythologie nordique, Thor, semble avoir été trÚs tÎt surnommé « Thorbiörn », c'est-à-dire Thor-ours[54], et l'ours était particuliÚrement associé aux guerriers et uniquement aux hommes. Lors des rites de passage des jeunes Germains à l'ùge adulte, chez les Goths par exemple[55], une épreuve consistait à affronter un ours au corps à corps[56].

Les peuples germano-scandinaves ont aussi utilisé une foule de noms construits autour de celui qu'ils attribuaient à l'ours en vieux norrois : « Björn ». Tous évoquent l'idée de force et de violence[57].

Attestations dans les sagas

L'ours est Ă©galement Ă©voquĂ© dans les sagas, oĂč il se fait un ancĂȘtre de l'homme Ă  l'instar de ce que l'on retrouve dans de multiples mythes et lĂ©gendes autour du monde. La Geste des Danois mentionne la lutte Ă  mains nues du jeune Skioldius contre un ours[58] et la naissance de Torgils Sprakeleg, issu d'une femme et d'un ours[59]. Bjarki (« le petit ours ») est transformĂ© par sa belle-mĂšre et Bodvar se voit affublĂ© de pieds d'ours pour avoir mangĂ© la viande de l'arriĂšre-train d'un ours injustement abattu. Le hĂ©ros Beowulf, issu du lĂ©gendaire scandinave, porte un nom signifiant « ennemi des abeilles », qui est aussi l'un des surnoms de l'ours. Il est possible qu'il ait Ă©tĂ© Ă  l'origine un ours ou l'enfant d'un ours et d'une femme[60]. Il arrive que des morts se rĂ©incarnent dans le corps d'un ours et tourmentent ainsi leurs ennemis[61].

Les légendes liées aux rois danois les font descendre d'un ours, mais, historiquement, il s'agit d'une invention pour justifier un nom ressemblant à celui de l'ours[62], tout comme les légendes qui entourent la famille italienne Orsini[63].

Berserk

Guerrier berserk thérianthrope transformé en loup sur l'une des matrices de Torslunda, fin du VIe siÚcle[64].

Le plus cĂ©lĂšbre rituel liĂ© Ă  l'ours chez les anciens Scandinaves est celui des berserkir, guerriers-ours et guerriers-loups[65] rĂ©putĂ©s pour l'Ă©tat de fureur guerriĂšre dans lequel ils entraient. Les auteurs qui les Ă©voquent parlent de leur dĂ©marche imitant celle de l'ours, de la peau d'ours dont ils se revĂȘtaient, des cris qu'ils poussaient, de leur quasi-invincibilitĂ© et d'un rituel chamanique oĂč ils absorbaient des drogues leur ĂŽtant tout sentiment de peur et de pitiĂ© avant les combats[66]. Cette capacitĂ© Ă  se « transformer » en ours porte le nom de BĂ€renhaftigkeit.

Cultes et traditions au Moyen Âge en Europe

« De l'ours et de toute sa nature » par Gaston FĂ©bus dans le Livre de chasse, au dĂ©but du XVe siĂšcle. À gauche, deux ours s'accouplent « Ă  la maniĂšre des hommes ».

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le Moyen Âge europĂ©en voit une dĂ©prĂ©ciation progressive de la place symbolique de l'ours brun, notamment sous l'influence des autoritĂ©s chrĂ©tiennes, qui contribuĂšrent Ă  faire du lion le roi des animaux, particuliĂšrement au cours du XIIe siĂšcle. Le prestige de l'ours semble cependant s'ĂȘtre plus ou moins maintenu dans les PyrĂ©nĂ©es[67].

FĂȘtes

Durant le haut Moyen Âge, l'ours fut cĂ©lĂ©brĂ© dans une grande partie de l'Europe, en particulier le 11 novembre, qui correspond Ă  la fois Ă  la date thĂ©orique de son dĂ©but d'hivernation et Ă  l'hivernage pour les paysans. Cette fĂȘte symbolisait « le passage du dehors au dedans, de la vie Ă  la mort » en relation avec le calendrier ; elle donnait lieu Ă  des rites paĂŻens impliquant des dĂ©guisements, des danses et des jeux sexuels[68]. De mĂȘme, le 2 ou le 3 fĂ©vrier Ă©taient associĂ©s Ă  la sortie de l'hivernation, et les fĂȘtes impliquaient des viols et des rapts simulĂ©s[69]. Ces festivitĂ©s Ă©taient particuliĂšrement frĂ©quentes dans les Ardennes et le croissant alpin, deux rĂ©gions oĂč Ă©taient vĂ©nĂ©rĂ©es des dĂ©esses celtes liĂ©es Ă  l'ours, Arduinna et Artio[70]. Une trĂšs ancienne lĂ©gende, probablement issue d'un motif indo-europĂ©en, veut que l'ours expulse les Ăąmes des morts qu'il porte dans son ventre en Ă©mettant un pet Ă  son rĂ©veil de l'hivernation[71], et chevaucher un ours Ă©tait censĂ© guĂ©rir divers maux[72].

Point de vue des autorités chrétiennes

Un civil assaillant un ours au bĂąton dans la Bible de Winchester, fin XIIe.
David et bĂȘte(s) sauvage(s) dans Speculum humanae salvationis, milieu du XVe siĂšcle.

Dans la Bible, David le berger doit dĂ©fendre ses brebis contre ours et lions[73] et ÉlisĂ©e prononce une malĂ©diction au nom de YahvĂ© contre des enfants qui se moquent de lui : aussitĂŽt, une ourse jaillit des bois et en dĂ©vore quarante-deux[74]. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les apparitions de l'ours y sont celles d'un animal dangereux et fĂ©roce[75].

La place de l'ours dans la Bible et la volontĂ© de lutter contre les rituels et traditions paĂŻens qui cĂ©lĂ©braient les saisons, la nature, la position des astres et les animaux, expliquent pourquoi ils furent peu Ă  peu remplacĂ©s au cours du Moyen Âge par des fĂȘtes chrĂ©tiennes cĂ©lĂ©brant les saints, le Christ ou la Vierge. Le 11 novembre devint la fĂȘte de saint Martin dans une grande partie de l'Europe de l'Ouest[68]. De mĂȘme, les mois d'hiver oĂč l'ours Ă©tait traditionnellement cĂ©lĂ©brĂ© furent associĂ©s Ă  des « saints Ă  l'ours »[76], et le 2 fĂ©vrier devint la Chandeleur, parfois nommĂ©e jusqu'au XVIIIe siĂšcle « Chandelours » en souvenir de son origine[77].

Interdictions

La vĂ©nĂ©ration des animaux allait Ă  l'encontre des prĂ©ceptes de la foi chrĂ©tienne mĂ©diĂ©vale, fortement imprĂ©gnĂ©e des rĂ©cits de saint Augustin. Il prĂŽnait la supĂ©rioritĂ© de l'homme sur les animaux, considĂ©rĂ©s comme des ĂȘtres infĂ©rieurs et imparfaits. Ainsi, il dit dans son Sermon sur IsaĂŻe que « l'ours, c'est le Diable »[78]. Tous les rituels liĂ©s Ă  une forme de vĂ©nĂ©ration de l'ours, ainsi que les dĂ©guisements souvent associĂ©s Ă  des pratiques transgressives liĂ©es Ă  la fertilitĂ©, furent interdits et sĂ©vĂšrement combattus par les autoritĂ©s chrĂ©tiennes[61]. Ainsi, Hincmar de Reims ordonna vers 852 aux Ă©vĂȘques de sa province de ne pas les tolĂ©rer, tout comme AdalbĂ©ron de Laon quelques dĂ©cennies plus tard[79]. Les dĂ©guisements d'ours furent eux aussi interdits[79], de mĂȘme qu'au IXe siĂšcle les « jeux avec des ours », peut-ĂȘtre inspirĂ©s de ceux du cirque de la Rome antique[80].

Hagiographie

  • Peinture murale reprĂ©sentant saint Gall et son ours, nef de l’église Saint-Venance de PfĂ€rrenbach.
    Peinture murale reprĂ©sentant saint Gall et son ours, nef de l’église Saint-Venance de PfĂ€rrenbach.
  • L’ours porte les bagages de saint Amand dans une miniature de la Vie de saint Amand, vers 1160.
    L’ours porte les bagages de saint Amand dans une miniature de la Vie de saint Amand, vers 1160.
  • Saint Arige portĂ© en terre, peinture murale de l’église d’Auron datant de la premiĂšre moitiĂ© du XVe siĂšcle.
    Saint Arige portĂ© en terre, peinture murale de l’église d’Auron datant de la premiĂšre moitiĂ© du XVe siĂšcle.
  • Saint Corbinien ordonne Ă  l’ours de porter ses bagages.
    Saint Corbinien ordonne à l’ours de porter ses bagages.
L'ours dompté de saint Corbinien, emblÚme de Freising, sur les armes du pape Benoßt XVI.

L'hagiographie abonde d'exemples oĂč des saints apprivoisent des ours, tels saint Blaise, saint Colomban, saint Gall, saint Martin (d’oĂč le nom de Martin frĂ©quemment donnĂ© Ă  l’ours). Tous avaient pour fonction de lutter contre les cultes paĂŻens liĂ©s Ă  l'ours[81]. L'ours sauvage y dĂ©vore souvent la monture ou la bĂȘte de trait d'un saint, ce dernier forçant l'ours Ă  remplacer son animal (gĂ©nĂ©ralement un Ăąne, une mule ou un bƓuf) et Ă  porter ses bagages ou tirer une charrue ; saint Éloi, saint Claude, saint Arige, saint Corbinien et saint Viance apprivoisĂšrent chacun un ours de cette façon[82] - [83]. Saint Florent de Saumur parvient Ă  faire garder ses moutons par un ours[84], Aventin de Larboust ĂŽte une Ă©pine de la patte d'un ours[85], et il existe de nombreuses histoires de saintes Ă©pargnĂ©es par un ours. Selon la lĂ©gende, sainte Richarde bĂątit l'Ă©glise Saint-Pierre-et-Saint-Paul d'Andlau grĂące Ă  une ourse qui lui montra l'emplacement[86] ; des fouilles archĂ©ologiques ont rĂ©vĂ©lĂ© les restes d'un ancien sanctuaire celtique probablement dĂ©diĂ© Ă  Artio dans les fondations de l'Ă©glise[87].

L'ours dompté de saint Corbinien figure sur les armes du pape Benoßt XVI.

Diabolisation de l'ours

Représentation du diable sous forme d'ours dans un lectionnaire bavarois, vers 1260-1270.
Allégorie des sept péchés capitaux par Vincent de Beauvais, Miroir historial, Paris, 1463. L'ours (en bas et à droite), symbole de gloutonnerie, est monté par un clerc. Miniature attribuée au Maßtre François, BNF, Fr.50, f.25

Selon Michel Pastoureau, de nombreux thĂ©ologiens s'inspirĂšrent de saint Augustin et de Pline l'Ancien pour dresser un portrait diabolique de l'ours et le dĂ©valoriser[88]. Ainsi associĂ© au diable, l'ours devint son animal favori ou l'une de ses formes. Dans l'iconographie chrĂ©tienne, le diable possĂšde souvent les pieds, le mufle et le pelage d'un ours[89], et prend la forme de l'animal dans les rĂȘves des saints, des rois et des moines[90]. L'apparence velue de l'ours et sa couleur brune devinrent un signe de bestialitĂ© diabolique[91], l'animal se vit chargĂ© de pĂ©chĂ©s capitaux tels que la tromperie, la luxure, la goinfrerie, la colĂšre, l'envie et la paresse[92]. D'autres Ă©tudes arrivent Ă  la mĂȘme conclusion, il s'agissait d'une façon de mettre un terme aux survivances du culte de l'ours en Europe, tout comme la gĂ©nĂ©ralisation des montreurs d'ours, l'interdiction des « jeux » et l'hagiographie contribuĂšrent Ă  y mettre fin[93].

Les lĂ©gendes se firent l'Ă©cho de cette reprĂ©sentation[94]. La malebeste de VendĂ©e Ă©tait rĂ©putĂ©e dĂ©vorer les troupeaux, toutes les jeunes filles du bourg d'Angles finirent sous ses crocs et seul un homme d'Église parvint Ă  la vaincre grĂące Ă  sa foi[95].

Christianisation des peuples germains et scandinaves

Ce sont principalement des clercs et des prélats qui, dÚs l'époque de Charlemagne, luttÚrent impitoyablement contre les traditions du paganisme germanique et scandinave afin de convertir ces peuples au christianisme[50]. Michel Pastoureau évoque l'effroi qu'ont dû inspirer les légendes sur la proximité entre l'ours et l'homme comme justification à cette lutte[49] et Régis Boyer la peur des pratiques visant à s'approprier la force de l'animal[96] - [97]. Les traditions liées à l'ours ont perduré jusqu'aux environs de l'an mille, période à laquelle l'ensemble des peuples qui pratiquaient le paganisme nordique furent christianisés[98].

Preuve de cette proximitĂ©, une lĂ©gende saxonne rapportĂ©e par Guillaume d'Auvergne parle d'un ours d'une force prodigieuse qui enleva la femme d'un chevalier et l'amena jusqu'Ă  la caverne oĂč il hivernait chaque annĂ©e. Il la viola pendant plusieurs annĂ©es et trois enfants naquirent, jusqu'au jour oĂč la femme fut dĂ©livrĂ©e par des charbonniers, retrouva son mari et Ă©leva ses enfants qui devinrent tous trois chevaliers, mais se distinguaient par une pilositĂ© abondante et l'habitude d'incliner la tĂȘte sur la gauche, comme les ours. Ils furent nommĂ©s Ursini, les fils de l'ours[99]. Il s'agit d'un thĂšme symbolique que l'on retrouve trĂšs frĂ©quemment dans d'autres cultures et Ă  toutes les Ă©poques.

Traditions

Un bateleur montreur d'ours dans l'Ɠuvre de saint Augustin, Commentaire sur l'Ă©vangile de Jean, vers 1125.

L'ours resta un animal royal jusqu'au XIIe siĂšcle environ, mais quelques traces de cet ancien statut subsistĂšrent plus longtemps, ainsi, une tradition fĂ©odale se maintint jusqu'Ă  la fin du Moyen Âge et le dĂ©but de l'Ă©poque contemporaine dans quelques vallĂ©es alpines : il s'agissait pour les villageois d'offrir plusieurs pattes d'ours en redevance Ă  leur seigneur[100]. Les rois faisaient parfois capturer des ours et les gardaient ou les envoyaient dans des mĂ©nageries princiĂšres, ainsi, HĂ„kon IV de NorvĂšge offrit deux ours blancs, l'un Ă  la reine Isabelle d'Angleterre, l'autre au roi Henri III[101]. Jean de Berry est Ă©galement rĂ©putĂ© pour avoir gardĂ© plusieurs ours dans sa mĂ©nagerie ; il vouait un grand respect Ă  cet animal, au point qu'il fut sculptĂ© sur son monument funĂ©raire[102].

Vaincre un ours fut longtemps considĂ©rĂ© comme un exploit hĂ©roĂŻque, et Baudouin Ier de Flandre, dit « bras-de-fer », est rĂ©putĂ© avoir tuĂ© une bĂȘte qui ravageait Bruges[103], tandis que Godefroy de Bouillon, hĂ©ros des croisades, passe pour avoir sauvĂ© un pĂšlerin attaquĂ© par un ours en affrontant l'animal au corps Ă  corps[104], bien que selon Michel Pastoureau ce combat n'ait jamais eu lieu, la lĂ©gende associĂ©e ne servait donc qu'Ă  renforcer son prestige[105].

Depuis le XIIe siĂšcle et durant des siĂšcles, en Europe, les montreurs d'ours furent trĂšs prĂ©sents, parcourant les villes et les villages avec des ours dressĂ©s Ă  rĂ©aliser des tours comme jongler ou faire du vĂ©lo[106]. Il semble que ces spectacles aient bĂ©nĂ©ficiĂ© d'une certaine tolĂ©rance de la part des autoritĂ©s chrĂ©tiennes, qui par ailleurs s'opposaient Ă  toute mise en scĂšne d'animaux, afin de lutter contre les derniers cultes liĂ©s Ă  l'ours et de prĂ©senter cet animal sous l'aspect d'une bĂȘte domptĂ©e et ridicule[107] - [108]. De mĂȘme, aprĂšs les grands massacres d'ours Ă  l'Ă©poque de Charlemagne, la chasse Ă  l'ours fut peu Ă  peu dĂ©valorisĂ©e de son statut de chasse royale au profit de la chasse au cerf, plus facile Ă  contrĂŽler et plus « civilisĂ©e »[94].

À la fin du Moyen Âge, il n'Ă©tait plus rare de voir des montreurs d'ours et des ours « bĂȘtĂ©s », c'est-Ă -dire enchaĂźnĂ©s et muselĂ©s, puis forcĂ©s Ă  combattre plusieurs chiens[109].

Bestiaires et encyclopédies médiévales

Une ourse léchant son ourson pour le mettre en forme dans un bestiaire anglais, vers 1200.

La plupart des ouvrages savants du Moyen Âge traitant des animaux sont inspirĂ©s de sources antiques. Les bestiaires reflĂ©taient la conviction que Dieu a crĂ©Ă© les animaux et les plantes. L'ours y est trĂšs prĂ©sent, associĂ© Ă  plusieurs lĂ©gendes sur sa reproduction et ses mƓurs sexuelles, en relation avec la symbolique christique. Ainsi, en plus de la lĂ©gende de l'accouplement ventre Ă  ventre et des plaisirs que l'ours est censĂ© ressentir comme les humains, relatĂ©e par Pline l'Ancien[23], figure trĂšs souvent la croyance (colportĂ©e par les encyclopĂ©distes) selon laquelle l'ourse donne naissance Ă  des oursons Ă  peine Ă©bauchĂ©s, afin de pouvoir copuler le plus souvent possible, car le mĂąle refuse de la saillir tant qu'elle est pleine[110] - [111]. Les auteurs des bestiaires ajoutent que l'ourse lĂšche ensuite longuement ses petits pour les ranimer et leur donner forme, et mettent cet acte en relation avec le repentir, la rĂ©surrection divine et le baptĂȘme[111] - [112]. Hildegarde de Bingen Ă©voque l'ours de maniĂšre ambivalente, insistant sur la symbolique christique de la femelle qui ressuscite ses petits en les lĂ©chant, mais aussi sur l'attrait du mĂąle pour les jeunes femmes, et sa violence lorsqu'il a Ă©tĂ© « mal lĂ©chĂ© » par sa mĂšre[113] - [Note 1].

L'ours avait aussi la rĂ©putation de survivre Ă  l'hivernation en se lĂ©chant les pattes[114]. Cette croyance rĂ©pandue semble ĂȘtre influencĂ©e par la consommation de pattes d'ours, attestĂ©e un peu partout autour du monde[115].

Littérature médiévale

En haut, le lion Noble et sa cour. En bas, l'ours Brun enchaßné avec le loup Ysengrin. Adaptation allemande du Roman de Renart, vers 1900. Illustration par Fedor Flinzer (1832-1911).

Le Roman de Renart, rĂ©digĂ© aux alentours de 1200, met en scĂšne des animaux anthropomorphes reprĂ©sentatifs de la perception que l'on avait d'eux Ă  l'Ă©poque[116], ainsi, le lion, nommĂ© « Noble », y est un roi dĂ©bonnaire, tandis que l'ours, nommĂ© « Brun », y est un goinfre naĂŻf, sot, maladroit et peureux, constamment humiliĂ© par Renart. Il est mĂȘme le seul animal dont la mort est mise en scĂšne par une branche du roman[117]. TrompĂ© par Renart, Brun est abattu lĂąchement par un paysan qui en fait des rĂ©serves de viande pour l'hiver[118]. Il semble que ce passage fasse Ă©cho Ă  la dĂ©chĂ©ance de l'ours du trĂŽne de roi des animaux en Europe, l'Église, inquiĂšte du culte paĂŻen qu'on lui porte (l'ours est associĂ© Ă  de nombreuses divinitĂ©s, ArtĂ©mis, Artio, il est l'ancĂȘtre et le totem des peuples chasseurs et germaniques), en faisant un animal diabolique, fĂ©roce et sanguinaire[117].

Chasse Ă  l'ours dans les chroniques de Jean Froissart, fin du XVe siĂšcle.

L'histoire de Pierre de BĂ©arn rapportĂ©e par les chroniques de Jean Froissart conte sa lutte sans pitiĂ© contre un ours gigantesque. AprĂšs avoir vaincu cette bĂȘte, l'homme fut frappĂ© de somnambulisme. Dans les mĂȘmes chroniques, le comte de Biscaye chassait un ours lorsque ce dernier se retourna afin de lui prĂ©dire une mort indigne pour avoir traquĂ© un animal innocent[119]. Jean Froissart suppose que les ours pyrĂ©nĂ©ens sont d'anciens chevaliers qui furent changĂ©s en ours par les dieux paĂŻens en punition d'une faute[120], et Michel Pastoureau voit dans ces histoires une survivance d'un rite de passage dans les PyrĂ©nĂ©es, consistant Ă  tuer un ours[121].

La chanson de geste Valentin et Orson, probablement composée au milieu du XIVe siÚcle, raconte qu'une ourse énorme enleva l'un des fils de l'impératrice Belissant et l'éleva comme son fils. Le bébé acquit bientÎt une force prodigieuse et un corps couvert de poils[122]. Il s'agit, là encore, d'un thÚme trÚs fréquent.

HĂ©raldique et devises

Ours héraldique passant.

L'usage des armoiries se gĂ©nĂ©ralise au milieu du XIIe siĂšcle, et l'ours figure dans cinq blasons sur mille au Moyen Âge, ce qui est trĂšs peu et s'explique probablement par le fait que cet animal avait dĂ©jĂ  acquis une symbolique nĂ©gative Ă  l'Ă©poque[123]. Ainsi vers 1240, dans un poĂšme de Huon de MĂ©ry, le blason Ă  l'ours se voit associĂ© Ă  la fĂ©lonie[124]. La plupart des blasons Ă  l'ours appartiennent Ă  des familles portant un nom qui Ă©voque lui-mĂȘme l'ours[125], Ă  l'instar de certaines familles allemandes et danoises qui portaient un nom de roi ou de chef[126]. Les devises se dĂ©veloppĂšrent Ă  partir du XIVe siĂšcle, et Jean de Berry adopta celle d'un ours, qu'il faisait figurer partout[127].

Cultes et traditions jusqu'Ă  l'Ă©poque moderne en Europe

Déguisement de l'ours des Joaldunak (Hartza), dans les Pyrénées.
L'Ours et le miel, gravure de Wenceslas Hollar d'une fable d'Ésope (reprise aussi par Jean de La Fontaine).

À l'arrivĂ©e de la Renaissance, l'ours est de moins en moins mentionnĂ© dans les rituels et les traditions d'Europe de l'Ouest et se voit exceptionnellement associĂ© Ă  la sorcellerie et au sabbat[128], un procĂšs de sorcellerie en Lausanne en 1464, oĂč l'accusĂ©e avoua avoir « embrassĂ© le cul » d'un ours dans lequel le Diable s'Ă©tait incarnĂ©[129], faisant figure d'exception[128]. Aux XVe et XVIe siĂšcles, un jeu de mots entre dame et ours, donnant « d'amours », devint populaire[130] mais cet animal conserva une mauvaise rĂ©putation, symbole de vices et de pĂ©chĂ©s, de goinfrerie, et mĂȘme de ruse[131]. Dans les six fables de La Fontaine oĂč l'ours apparaĂźt, c'est toujours sous les traits d'une bĂȘte stupide, maladroite et bornĂ©e[132].

En avril 1602, une paysanne savoyarde, Antoinette Culet, passe pour avoir Ă©tĂ© enlevĂ©e par un ours gigantesque qui lui vouait une « passion monstrueuse », l'enferma dans une caverne et la viola durant trois ans. La jeune femme mit au monde un enfant mi-ours mi-homme que l'ours Ă©trangla peu aprĂšs sa naissance. Elle fut libĂ©rĂ©e au dĂ©but de 1605 et reconduite chez son pĂšre, mais l'ours descendit de sa montagne et exigea qu'elle lui soit rendue durant trois nuits de suite, avant d'ĂȘtre abattu. L'histoire fut consignĂ©e comme un rĂ©cit vĂ©ridique[133], et se rĂ©vĂšle trĂšs semblable Ă  celles du vaste thĂšme de l'ours amateur de jeunes filles.

On retrouve Ă©galement le thĂšme de l'ancĂȘtre totĂ©mique puisque selon la lĂ©gende, toutes les communautĂ©s tziganes ont pour ancĂȘtre fondateur un ours[134].

ParallĂšlement, sous la pression dĂ©mographique et cynĂ©gĂ©tique, l'ours se fit physiquement de plus en plus rare[Note 2]. Les fondateurs europĂ©ens de la zoologie mirent fin aux lĂ©gendes concernant sa reproduction et ses mƓurs au fil de leurs travaux, mais ne s'intĂ©ressĂšrent pas vraiment Ă  cet animal avant la fin du XXe siĂšcle, alors qu'il avait disparu de la plupart des rĂ©gions oĂč il Ă©tait historiquement prĂ©sent. Les ethnologues ont de leur cĂŽtĂ© abondamment Ă©tudiĂ© les rituels et traditions liĂ©s Ă  l'ours, dans les rĂ©gions oĂč ceux-ci ont survĂ©cu[135].

On notera une trÚs bonne étude du folkloriste Roger Maudhuy, Mythes et légendes de l'ours, aux éditions Pimientos, dans laquelle l'auteur rapporte croyances, traces de culte et légendes autour de l'ours, principalement en France.

Laponie et Finlande

Bien que l'emblĂšme national finlandais soit le lion, l'ours est indissociable de la Finlande et de la Laponie[136], et ce dĂšs la prĂ©histoire comme chez la plupart des peuples finno-ougriens qui en ont fait un ancĂȘtre totĂ©mique. Vers 1670, les chasseurs d'ours lapons se revĂȘtaient d'une peau de cet animal avant de partir chasser[137]. Ces rituels sont mentionnĂ©s par des explorateurs et des ethnologues, principalement au XXe siĂšcle. Ils s'accompagnaient de chants, de danses, de dĂ©guisements et de priĂšres pour Leib-Olmai car les Lapons ont pour coutume de demander Ă  l'ours de se faire tuer avant toute chasse. L'animal Ă©tait considĂ©rĂ© comme extrĂȘmement intelligent, capable de comprendre jusqu'au langage humain et aux intentions des chasseurs, ce qui obligeait ces derniers Ă  avoir recours Ă  toutes sortes de ruses pour le tromper. Ainsi, les chasseurs ne devaient jamais prononcer le nom de l'ours et effectuer leurs prĂ©paratifs en toute discrĂ©tion, omettant soigneusement d'en parler aux femmes rĂ©putĂ©es trop bavardes, et qui par lĂ  s'attireraient le courroux de l'ours. Le retour de la chasse, en procession, s'accompagnait de chants et d'imitations. L'ours Ă©tait ensuite dĂ©pecĂ© et son cƓur, rĂ©putĂ© le meilleur morceau, rĂ©servĂ© Ă  celui qui avait vu la bĂȘte le premier lors de la chasse. Les ossements de l'ours Ă©taient soigneusement enterrĂ©s aprĂšs le dĂ©peçage, trois jours de deuil suivant les funĂ©railles de l'animal[138].

L'ours (karhu) fut vénéré avant l'Úre chrétienne en Finlande puisqu'on retrouve trace d'un culte de l'ours dans l'épopée Kalevala, mais ensuite largement diabolisé. Les danses et rituels ont disparu en ce début de XXIe siÚcle, mais l'ours reste un emblÚme culturel du pays, à travers, par exemple, la biÚre de l'ours (karhu olut) et de nombreux toponymes[136].

Europe de l'Est et Europe germanique

Les rituels attestĂ©s dans ces deux rĂ©gions sont trĂšs proches les uns des autres, et mettent en scĂšne un ours, un homme dĂ©guisĂ© en ours ou un ours en paille symboliquement embrasĂ© durant l'hiver, la pĂ©riode du carnaval, le dimanche des Rameaux ou la fin des moissons, afin de favoriser le retour du printemps et la croissance des cĂ©rĂ©ales[139]. Ainsi Ă  Comănești, en Roumanie, des hommes s'habillent de peaux d'ours pour cĂ©lĂ©brer la fin de l'annĂ©e[140]

Contes populaires

La réputation de l'ours amateur de jeunes femmes se retrouve de tout temps dans de multiples contes populaires, étonnants par leurs points communs, notamment la métamorphose et l'anthropomorphisme de l'ours : celui-ci devient capable de parler, et parfois, d'adopter un mode de vie humain[141].

Jean de l'Ours
Jean de l'Ours, armé d'une canne en fer que lui seul peut manier.

Le plus cĂ©lĂšbre conte liĂ© Ă  l'ours est celui de Jean de l'Ours[142], dont il existe de nombreuses versions sur trois continents. Être hybride nĂ© d'une femme et d'un ours, mi-humain et mi-animal, Jean de l'Ours est dotĂ© d'une force surhumaine qui lui permet de surmonter diverses Ă©preuves, et, mal acceptĂ©, finit par retourner mourir dans la caverne qui l'a vu naĂźtre. La « folklorisation » progressive de ses diffĂ©rentes versions a tendu Ă  attĂ©nuer la nature fondamentalement duale et ambiguĂ« du personnage, Ă©cartelĂ© entre sa nature animale, sauvage, paĂŻenne voire satanique, et son humanitĂ© aspirant au spirituel et Ă  la religion, pour en faire un gentil « nounours » et un hĂ©ros positif. Dans des versions anciennes, Jean de l'Ours terrifie les gens par sa laideur et fait le mal sans le vouloir avec sa force dĂ©mesurĂ©e[143] - [144].

Contes de Grimm

Boucle d'or et les Trois Ours est un conte de Grimm Ă©voquant la rencontre entre trois ours anthropomorphes et une petite fille, Boucle d'or. Un jour, en attendant que leur pudding refroidisse, les ours partent se promener. Boucle d'or dĂ©couvre la maison vide, y entre par curiositĂ© et la visite, non sans y faire quelque bĂȘtise, selon les versions. Elle goĂ»te le pudding des ours avant de s'assoupir dans le lit de l'ourson. De retour chez eux, les trois ours la rĂ©veillent et, lĂ  encore selon les versions, la tuent ou l'effraient avant de la mettre en fuite, ou encore l'aident Ă  rentrer chez elle. Un autre conte de Grimm, Blanche-Neige et Rose-Rouge, met en scĂšne deux filles qui rencontrent un ours effrayant capable de parler et l'invitent ponctuellement dans leur logis. Il s'agit d'un prince maudit par un nain qui l'a condamnĂ© Ă  errer dans les bois sous forme d'ours jusqu'Ă  ĂȘtre libĂ©rĂ© de son sort.

Autres

Plusieurs contes norvĂ©giens mentionnent un ours dans un rĂŽle important. Dans l’Ours-roi Valemon (variante de À l'est du soleil et Ă  l'ouest de la lune), Valemon, jeune roi du pays de l'Ă©tĂ©, est changĂ© en ours blanc par la princesse du pays de nulle part, qu'il a refusĂ© d'Ă©pouser. Dans L'Ours brun de NorvĂšge, un prince est changĂ© en ours par une sorciĂšre.

Quelques versions de La Belle et la BĂȘte donnent Ă  cette derniĂšre l'apparence d'un ours[145]. Cette particularitĂ© a pu inspirer la comtesse de SĂ©gur, qui met en scĂšne un jeune homme couvert de poils et nommĂ© « Ourson » dans l'un de ses contes de fĂ©es[146].

Carnavals des Pyrénées

Carnaval de La Vijanera, en Cantabrie, oĂč l'Ours (el Oso), incarnation du mal, est tuĂ© chaque annĂ©e.

Le culte de l'ours se retrouve encore sous des formes « folklorisĂ©es » mais trĂšs ancrĂ©es dans la tradition locale des PyrĂ©nĂ©es. Ce sont gĂ©nĂ©ralement des manifestations liĂ©es au Carnaval et au renouveau du printemps, symbolisĂ©es par la sortie de l'hivernation de l'animal qui a lieu Ă  la Chandeleur. Des chasses Ă  l'ours trĂšs ritualisĂ©es ont lieu : un homme est revĂȘtu de fourrures, le visage noirci ou masquĂ©, il court les rues en donnant la chasse aux femmes, avec des simulacres sexuels trĂšs explicites, puis il est pris en chasse par des chasseurs et divers personnages aux masques et tenues Ă©galement ritualisĂ©s, avant d'ĂȘtre mis Ă  mort ou castrĂ©[147]. La mort de l'ours n'est que provisoire, car chacun sait qu'il reviendra l'annĂ©e suivante. Ces festivitĂ©s ont lieu plus souvent en Soule, en BĂ©arn, en Bigorre, en Andorre et dans les PyrĂ©nĂ©es-Orientales[106] - [148] - [145]. Dans trois villes du Vallespir, une fĂȘte inscrite Ă  l'Inventaire du patrimoine culturel immatĂ©riel en France[149] lui est spĂ©cialement dĂ©diĂ©e.

Cultes et traditions en Asie

Onikuma dans Ehon hyaku monogatari, un recueil de dessins japonais.

Les ours prĂ©sents en Asie ont eux aussi donnĂ© naissance Ă  diverses lĂ©gendes ainsi qu'Ă  des rites folkloriques. Il ne s'agit pas forcĂ©ment des mĂȘmes espĂšces qu'en Europe, puisqu'on trouve aux cĂŽtĂ©s de l'ours brun et de ses sous-espĂšces (ours bleu du Tibet, ours brun de Syrie et ours Isabelle) d'autres espĂšces telles que l'ours Ă  collier, l'ours lippu et l'ours malais.

AĂŻnous

Dessin japonais vers 1870 montrant le sacrifice d'un ours par les AĂŻnous.

Les AĂŻnous Ă©tablis au Nord du Japon et sur Sakhaline ont toujours gardĂ© Ă  l'ours une place prĂ©pondĂ©rante dans leur culture, l'animal Ă©tant non seulement ancĂȘtre totĂ©mique mais aussi dieu suprĂȘme[150]. Au centre des initiations, objet de tabous, l'ours est une divinitĂ© des plus rĂ©vĂ©rĂ©es, tout particuliĂšrement en dĂ©cembre lors de la Kamui omante, ou « fĂȘte de l'ours ». L'animal y est rĂ©putĂ© descendre sur terre et donner ses cadeaux aux humains qui l'accueillent, avant de retourner dans son univers divin[41].

L'ours est aussi au centre de chasses rituelles. Lorsqu'une femme aĂŻnoue perd un enfant, il arrive qu'un ourson soit capturĂ© bĂ©bĂ© et nourri au sein. Il est ainsi Ă©levĂ© durant trois ou quatre ans oĂč il devient un membre Ă  part entiĂšre du clan, puis sacrifiĂ©, avant que sa chair ne soit consommĂ©e lors d'un banquet[151]. Traditionnellement, les tribus aĂŻnous s'approprient ainsi la force et toutes les qualitĂ©s de l'animal, particuliĂšrement en mangeant sa patte antĂ©rieure gauche, mais aussi sa langue, son museau, ses oreilles, son cƓur ou son foie[115]. Le crĂąne de l'ours est gĂ©nĂ©ralement conservĂ© comme talisman[152]. Les vertus mĂ©dicinales attribuĂ©es Ă  l'animal sont trĂšs nombreuses, et incluent le frottement du ventre des parturientes avec un morceau de matrice d'ours[153].

Chine

Jieyu combattant un ours, illustration réalisée au XVIIIe sous la dynastie Qing, et conservée à Pékin.

Bien que les Chinois ne semblent jamais avoir considĂ©rĂ© l'ours comme une divinitĂ© ni pratiquĂ© la chasse rituelle, leurs pratiques culinaires et mĂ©dicales tout comme les lĂ©gendes de l'ours attestent d'un respect tout particulier ; dĂšs lors, il n'est pas interdit de penser que l'ours a pu ĂȘtre cĂ©lĂ©brĂ© Ă  l'instar de ce qui s'observe en SibĂ©rie, en Laponie et chez les AmĂ©rindiens[115]. DĂšs l'AntiquitĂ©, l'ours a pu ĂȘtre associĂ© au chamanisme puisqu'une inscription de l'Ă©poque Shang et une autre du dĂ©but de la dynastie Zhou ont Ă©tĂ© vues comme reprĂ©sentant un chaman qui danse, revĂȘtu d'un masque et d'une peau d'ours[154]. Les chamans de la dynastie Shang se revĂȘtaient probablement de la peau de cet animal[155], et des danses de l'ours sont attestĂ©es, mettant en scĂšne un exorciste masquĂ© (d'une figure d'ours Ă  quatre yeux d'or, censĂ©e ainsi voir tout et partout[156]) vĂȘtu de rouge et de noir, qui « expulsait les pestilences de l'annĂ©e morte »[157]. L'ours fut Ă©galement un symbole de protection des clans parmi les plus utilisĂ©s, avec le tigre[158].

Les Chinois ont plusieurs fois remarquĂ© les qualitĂ©s de l'ours, sa force, mais aussi et surtout son agilitĂ© et sa rapiditĂ© Ă©tonnantes pour une bĂȘte d'une telle masse. Imiter la respiration de l'ours pour obtenir la maĂźtrise du souffle est devenu un exercice taoĂŻste, probablement liĂ© Ă  l'hivernation qui Ă©tait vue comme une rĂ©surrection[159]. Les mouvements de l'ours servent d'inspiration Ă  un art martial. Les peaux d'ours avaient une fonction de tribut au Shaanxi[160]. Les Chinois organisaient aussi des combats avec ces animaux[161].

Gastronomie

La viande de l'ours – en particulier de ses pattes – a trĂšs longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme un mets raffinĂ©, ainsi, les rĂ©cits mythiques chinois attestent de ce statut dĂšs le VIIe siĂšcle av. J.-C., oĂč le duc Ling de Jin tua son cuisinier Ă  coups de cuiller pour n'avoir pas su faire cuire des paumes d'ours correctement[162]. Ce mets semble mentionnĂ© et apprĂ©ciĂ© durant toute l'AntiquitĂ© chinoise, oĂč il faisait partie des « huit plats succulents », jusqu'au XIXe siĂšcle Ă  l'Ă©poque Qing, oĂč les seigneurs rĂ©clamaient encore vingt paires de pattes d'ours aux paysans. Le commerce de ces pattes demeura florissant au moins jusqu'au dĂ©but du XXe siĂšcle[13].

Mythes et légendes

À l'instar des SibĂ©riens et des AmĂ©rindiens, les Chinois Ă©voquent des ours anthropomorphes : le Lunheng de Wang Chong mentionne deux ours transformĂ©s en hommes[163] et au IVe siĂšcle, le Baopuzi dit que l'ours vit cinq cents ans, aprĂšs quoi il se mĂ©tamorphose en homme[164]. L'ours chinois semble avoir eu pour fonction d'annoncer la naissance des garçons[41], et rĂȘver d'un ours Ă©tait considĂ©rĂ© comme de bon augure, l'animal acquĂ©rant un statut de gĂ©nie ou d'ĂȘtre spirituel envoyĂ© du ciel par les puissances cĂ©lestes[165] - [166]. Il annonçait alors une naissance prochaine[165]. Yu le Grand prenait parfois la forme d'un ours pour organiser le monde[41], mais l'animal est tout particuliĂšrement associĂ© Ă  son pĂšre Gun, qui se transforma en ours jaune (couleur de la terre dans la symbolique chinoise) afin de pĂ©nĂ©trer le « gouffre des plumes » et d'en devenir le gĂ©nie[166].

MĂ©decine chinoise

L'ours est réputé pour ses vertus médicinales durant toute l'histoire chinoise, et le Bencao gangmu livre une liste impressionnante de remÚdes à base de ses sécrétions et de diverses parties de son corps, ainsi, la graisse fait pousser les cheveux et guérit de la teigne, la chair protÚge des rhumatismes et les pattes antérieures revigorent[153]. La bile de l'ours est réputée depuis des millénaires et servait à soigner la dysenterie[153] ; toujours utilisée traditionnellement de nos jours, elle est prélevée dans des fermes qui élÚvent des ours à collier dans des conditions misérables[167].

Sibérie

Les rites liĂ©s Ă  l'ours sont frĂ©quents au nord-est du fleuve Amour, et particuliĂšrement vivaces[168] chez de nombreux peuples tels que les Nivkhes, Evenks, Tchouktches, Koriaks et Khantis, Ă©tudiĂ©s par les ethnologues au dĂ©but du XXe siĂšcle. Les Iakoutes et les SamoyĂšdes se livrent Ă  des pratiques impliquant des danses oĂč ils imitent les mouvements de l'ours, et Ă  des chasses ritualisĂ©es[169]. Chez les Iakoutes, l'ours est de plus rĂ©putĂ© tout entendre, tout savoir et ne jamais rien oublier. Les TĂ©lĂ©outes croient que l'esprit de la porte est revĂȘtu d'une peau d'ours[170] et les Evenks, qui pensent que l'ours a une Ăąme[171], jurent en mordant la fourrure de cette bĂȘte et en disant « Que l'ours me dĂ©vore si je suis coupable. » Ils voient ces animaux comme dĂ©tenteurs de la sagesse terrestre et des connaissances de la mĂ©decine[170]. Les chamans Youkaguirs imitent les grognements de l'ours pour soigner[172] et les Kets lancent une patte d'ours en l'air pour la divination. Bon nombre de ces ethnies pensent qu'un homme tuĂ© par un ours se transforme lui-mĂȘme en ours[155], et Ă©cartent les femmes de leurs rites, par exemple en leur interdisant la consommation de chair d'ours[165].

La chasse Ă  l'ours s'entoure d'un profond respect pour l'animal dont la mise Ă  mort est censĂ©e ĂȘtre consentie ; de mĂȘme, ces communautĂ©s accordent une importance extrĂȘme au dĂ©peçage, dont ils tirent des produits rĂ©putĂ©s pour leurs vertus, mais surtout pour permettre Ă  l'esprit de l'ours de quitter sa demeure de chair et de ressusciter[173]. Ainsi, l'initiĂ© vogoule qui dĂ©pouille l'ours abattu reconnait en lui un frĂšre cadet, et le couteau utilisĂ© pour dĂ©capiter la bĂȘte ne peut ensuite plus ĂȘtre utilisĂ©[174]. Les chasses rituelles s'accompagnent de pratiques chamaniques animistes oĂč, comme chez les Autochtones d'AmĂ©rique, l'ours est considĂ©rĂ© comme un ancĂȘtre du clan et invitĂ© dans les villages au terme de son hivernation, parĂ© et honorĂ©, glorifiĂ© et vĂ©nĂ©rĂ©, il est fĂȘtĂ© et ressuscite chaque annĂ©e. Ces traditions semblent avoir perdurĂ© jusqu'Ă  nos jours dans quelques rĂ©gions de Russie[11], et comprennent des ports de peau d'ours, des danses et des possessions visant Ă  atteindre le domaine des esprits[175]. Des cimetiĂšres d'ours ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s[168].

Jusqu'Ă  l'Ă©poque moderne, les pattes de l'ours sont associĂ©es Ă  diverses vertus, aussi bien chez les Toungouses que chez les Tatars oĂč, clouĂ©es prĂšs de l'entrĂ©e de la maison ou de la tente, elles Ă©loignent les mauvais esprits[170]. Les Nivkhes en consomment et font rĂŽtir les morceaux d'ours destinĂ©s aux hommes au feu de bois, tandis que ceux rĂ©servĂ©s aux femmes sont bouillis dans un chaudron[13]. Les griffes sont rĂ©putĂ©es soigner la diarrhĂ©e du bĂ©tail et protĂ©ger des maux de tĂȘte[170]. Chez les Kazakhs, on suspendait une griffe d'ours au berceau des garçons nouveau-nĂ©s[165].

Il existe un trĂšs grand nombre de mythes sibĂ©riens qui mentionnent le mariage d'un chasseur et d'une ourse, ou d'un ours et d'une femme, avec pour constante l'union d'un humain et d'un ĂȘtre surnaturel[176]. Ainsi, un mythe yakoute raconte qu'un ours recueillit une femme dans la forĂȘt et lui donna Ă  manger[177], et selon ce mĂȘme peuple, la lune est pĂ©riodiquement dĂ©vorĂ©e par l'ours pour la punir du rapt d'une jeune fille, ce qui explique ses phases[152].

Culture russe et soviétique

L'image de l'ours est trĂšs utilisĂ©e pour reprĂ©senter symboliquement la Russie et par extension l'Union soviĂ©tique, au moins depuis le XIXe siĂšcle[178] et pourtant, ni l'Union soviĂ©tique, ni les diffĂ©rents États russes anciens n'ont jamais adoptĂ© cet animal comme symbole avant les annĂ©es 1950[179]. Pendant la guerre froide, les SoviĂ©tiques Ă©taient souvent dessinĂ©s sous la forme d'un ours portant une casquette avec une Ă©toile. Souvent, l'ours est dĂ©nommĂ© plaisamment MikhaĂŻlo Potapytch (МохаĐčĐ»ĐŸ ĐŸĐŸŃ‚Đ°ĐżŃ‹Ń‡), et la mascotte des Jeux olympiques d'Ă©tĂ© de 1980 Ă  Moscou Ă©tait l'ours Micha, un diminutif.

  • Loubok (vers 1800) Ă©voquant la chasse Ă  l'ours.
    Loubok (vers 1800) Ă©voquant la chasse Ă  l'ours.
  • Un chat persan, reprĂ©sentant l'Iran, se fait Ă©craser par l'ours russe sous le regard du lion britannique. Dessin de 1911 illustrant un Ă©pisode du Grand Jeu.
    Un chat persan, représentant l'Iran, se fait écraser par l'ours russe sous le regard du lion britannique. Dessin de 1911 illustrant un épisode du Grand Jeu.
  • Le symbole des Jeux olympiques d'Ă©tĂ© de 1980 Ă  Moscou, l'ours Misha.
    Le symbole des Jeux olympiques d'été de 1980 à Moscou, l'ours Misha.
  • Cette immense banniĂšre de 130 mĂštres sur 80 reprĂ©sente l'ours russe et fut rĂ©alisĂ©e par les supporters du pays durant l'Euro 2008 de football.
    Cette immense banniĂšre de 130 mĂštres sur 80 reprĂ©sente l'ours russe et fut rĂ©alisĂ©e par les supporters du pays durant l'Euro 2008 de football.
  • Blason de la ville de Iaroslavl.
    Blason de la ville de Iaroslavl.

La Russie serait devenue le pays que l'on associe le plus souvent Ă  l'ours[180]. Le nom mĂȘme de l'ours en russe (ĐŒĐ”ĐŽĐČĐ”ĐŽŃŒ, signifiant littĂ©ralement « mangeur de miel »), tĂ©moigne d'interdits culturels anciens[181].

L'ours intervient dans plusieurs des Contes populaires russes d'Alexandre Afanassiev. Dans la catĂ©gorie des « contes d'animaux », on relĂšve notamment[182] : Le Paysan, l'Ours et la Renarde (24/7b), L'Ours et les Loups effrayĂ©s (44/19a), Les BĂȘtes se construisent une isba pour passer l'hiver (64/30), L'Ours et le Coq (65/31), Teremok (83/43b et 84/43c)[183] ; parmi les « contes merveilleux », La Jeune Fille et l'Ours (557/54), Ivanko-Ourseau (152/89), L'Ours-Roi (201/117), Le Lait de bĂȘte sauvage (202/118a). Le conte effrayant intitulĂ© L'Ours (57/25) occupe une place Ă  part.

Dans un conte populaire, un chasseur arrogant veut tuer une ourse et ses petits puis est puni en se faisant affubler d'une tĂȘte d'ours, entraĂźnant par lĂ  son rejet de la sociĂ©tĂ©.

Le conte du Paysan, de l'Ours et de la Renarde a été adapté en anglais par Martha Hamilton, Mitch Weiss et Carol Lyon[184]. Il s'agit d'un conte facétieux dans lequel le paysan trompe l'ours au moment du partage de la récolte, lui promettant d'abord « tout ce qui pousse au-dessus » alors qu'il a semé des navets (des carottes dans l'adaptation), puis « tout ce qui pousse au-dessous » alors qu'il a semé du froment.

Corée et Indochine

En CorĂ©e, un mythe fondateur Ă©voque un ours et un tigre dans une grotte, qui souhaitĂšrent tous deux devenir des hommes. Le dieu Hwanung (환웅) leur promit de les rĂ©incarner s’ils tenaient cent jours enfermĂ©s dans leur caverne avec comme seule nourriture vingt gousses d’ail. Au 37e jour, le tigre s’enfuit ; l’ours resta, et il fut transformĂ© en femme, nommĂ©e Ungnyeo (웅녀). En raison de son passĂ©, elle n’arriva pas Ă  trouver un mari ; mais Hwanung, Ă©mu, prit l’apparence d’un humain et lui donna un fils, Tangun (ë‹šê”°), le patriarche du peuple corĂ©en.

En Indochine, les Mnong croyaient que l'ours envoie la maladie Ă  quiconque marche sur ses traces[153].

Cultes et traditions sur le continent américain

The rites of spring (« Les Rites du printemps »), peinture de l'AmĂ©ricain Frederick Stuart Church (1842–1924).

L'ours est largement prĂ©sent en AmĂ©rique du Nord puisqu'on y trouve l'ours noir et sa sous-espĂšce, l'ours Kermode, mais aussi l'ours brun et ses deux sous-espĂšces que sont le grizzli et l'ours kodiak. En AmĂ©rique du Sud, oĂč se trouve l'ours Ă  lunettes, certaines cultures lui associent aussi certaines traditions. En Bolivie, l'ours apparait au sein de la Diablada. Sa fonction est d'apporter la pluie et le vent Ă  la fin de l'Ă©tĂ©.

Nations amérindiennes

Avant l'arrivĂ©e des colons europĂ©ens en AmĂ©rique, les premiĂšres nations amĂ©rindiennes Ă©taient depuis longtemps en contact avec l'ours. Ces animaux considĂ©rĂ©s comme faisant partie des esprits les plus puissants[168] Ă©taient censĂ©s possĂ©der de nombreux pouvoirs, leur symbolique Ă©tant du reste trĂšs similaire Ă  celle que l'on retrouve chez les Lapons ou les SibĂ©riens. ReprĂ©sentation du pouvoir personnifiĂ© par les chamanes, les ours ont suscitĂ© une crainte et une vĂ©nĂ©ration quasi universelle qui semble Ă  l'origine des divers rituels, lĂ©gendes et contes Ă  leur sujet[185]. Un thĂšme prĂ©Ă©minent dans la mythologie amĂ©rindienne est celui de l'ours mĂ©tamorphe et ancĂȘtre, souvent en mesure de retirer sa peau afin de prendre une forme humaine, et d'Ă©pouser des femmes sous cette apparence. Sa progĂ©niture peut avoir une partie de l'anatomie de l'ours, et les enfants, mĂȘme trĂšs beaux, conservent une force Ă©trange, ou se rĂ©vĂšlent mĂ©tamorphes eux-mĂȘmes[186].

Claude LĂ©vi-Strauss a largement Ă©tudiĂ© les mythes et les rites amĂ©rindiens, constatant que l'ours est universellement perçu comme « en partie humain »[187]. La chasse Ă  l'ours Ă©tait couramment pratiquĂ©e par la plupart des AmĂ©rindiens, qui devaient s'abstenir de prononcer le nom de l'ours par superstition[188]. Elle s'accompagnait de multiples marques de respect afin d'apaiser l'esprit de la bĂȘte avant de la dĂ©pecer et de s'approprier sa prĂ©cieuse fourrure, sa viande et sa graisse, par exemple en lui faisant fumer le calumet de la paix[189].

Peuples du Nord-Ouest

Ours en bois des haïdas sculpté par Bill Reid.

C'est au nord-ouest du continent américain que le culte de l'ours fut le plus remarqué au début du XXe siÚcle. Tout comme en Europe, des danses se déroulaient lors de la sortie supposée de l'hivernation[150]. Chez les Haïdas et les Tlingits, l'ours est l'animal des initiations[41].

À cause de leur apparence de fantĂŽme, les ours Kermode, ou « spirit bears », tiennent une place importante dans la mythologie des AmĂ©rindiens de la rĂ©gion de Colombie-Britannique[190]. Chez les Dakelh, en se revĂȘtant d'une peau d'ours, il est possible de se transformer en cet animal[164] et chez les Kwakwaka'wakw, les danseurs se masquent, revĂȘtent une peau d'ours, et deviennent des chefs de guerre imitant l'ours en colĂšre, ses gestes et ses grognements[150]. On observe aussi une sĂ©grĂ©gation envers les femmes, qui se voient interdire la consommation de pattes d'ours, voire tout contact indirect avec cet animal en raison de sa symbolique libidineuse[13]. Ainsi, les AmĂ©rindiens Ă©tablis prĂšs de la riviĂšre Thomson n'introduisaient jamais la dĂ©pouille de l'ours dans une case ou une tente en passant par la porte, car les femmes empruntent ce passage[170]. Les enlĂšvements de femmes solitaires par des ours sont frĂ©quents dans toutes les lĂ©gendes, et les femmes Tlingits qui trouvent les traces d'un ours supplient la bĂȘte de ne pas les enlever[177].

Peuples du Nord-Est

Les Algonquins du Canada font de l'ours leur ancĂȘtre et l'appellent mĂȘme « grand-pĂšre »[41]. L'ours noir amĂ©ricain, ou baribal, prĂ©sent dans toute la rĂ©gion nord-est du pays, fait partie intĂ©grante des cultes religieux et traditionnels des Algonquins mais aussi des Iroquois du Nord, et de plusieurs tribus de langue sioux telles que les Winnebagos. Il semble que la tĂȘte de l'animal soit tout particuliĂšrement associĂ©e Ă  des rituels incluant la consommation de son cerveau[191], ainsi, chez les Attikameks, le crĂąne de l'ours est suspendu Ă  un arbre symbolisant l'arbre du monde, qui permet la montĂ©e au ciel[174]. La consommation de viande d'ours prenait un caractĂšre sacrĂ© et marquait des cĂ©rĂ©monies telles que la « Big House Ceremony » du Delaware et la danse de l'ours de la Mesquakie ; la viande Ă©tait aussi placĂ©e en offrande aux morts[191]. Chez les Innus, l'ours Ă©tait rĂ©putĂ© pleurer ou se masturber tel un homme[192].

Peuples au sud de l'Amérique du Nord

Les Indiens pomos en Californie du Sud ont un rite de passage oĂč l'ours grizzly tue les jeunes candidats et creuse un trou dans leur dos avec ses griffes[41], et pensent que tout mort non incinĂ©rĂ© revient mĂ©tamorphosĂ© en ours[164]. Chez les Indiens pueblos, l'ours est l'animal des pouvoirs souterrains, son nom est donnĂ© Ă  un foyer rituel situĂ© au fond des temples[170] et chez les Cherokees, l'ours est rĂ©putĂ© pouvoir lire les pensĂ©es humaines[172].

Vertus médicinales

Collier composé de griffes d'ours grizzli, vers 1900, conservé au Nez Perce National Historical Park.

Les griffes d'ours se voyaient associer de nombreuses vertus, et les chamanes tsimshian officiaient en portant une couronne de griffes de grizzli[193], mais l'ours pouvait aussi ĂȘtre lui-mĂȘme mĂ©decin ou dĂ©tenteur de secrets, ainsi, les Pawnees font des pattes de l'ours le siĂšge de ses pouvoirs mĂ©dicaux[153] et les Chippewa pensent que c'est l'ours qui a transmis le secret des plantes mĂ©dicinales Ă  l'homme ; un homme qui rĂȘve d'ours sera donc particuliĂšrement apte Ă  exercer la mĂ©decine. Les Pomos et les Cherokees parlent de « docteur-ours » et pour les Pawnees, l'ours, fils du soleil[152], est Ă  l'origine de la mĂ©decine, voire de la dĂ©couverte du feu. Les sorciers maidu officient en se dandinant comme des ours pour soigner leurs patients[172].

Contes et légendes

Les tribus des Algonquins, Micmacs, Narragansetts et Cherokees considÚrent la constellation de la Grande Ourse comme un ours poursuivi par trois chasseurs. Chaque position que prend la constellation au cours de l'année illustre un épisode de la chasse : poursuite, mise à mort de l'ours, puis résurrection chaque année[194].

Dans le Delaware, les Amérindiens parlent d'un ours géant, « The Naked Great Bear », qui les attaquait et les dévorait. Un monstre similaire, Ganiagwaihegowa, illustre aussi cette peur de l'animal[185], décrit comme un ours géant uniquement vulnérable sous la plante de ses pattes de devant, il était représenté comme glabre, et réputé dévorer tout ce qui croisait son chemin[195].

Il existe Ă©galement de nombreuses lĂ©gendes oĂč des AmĂ©rindiens se mĂ©tamorphosent en ours, et vice versa, tout comme des unions entre ours et humains. Ainsi, le grand ours blanc Waiabskinit Awase peut prendre forme humaine Ă  volontĂ©[195] et un conte tsimshian raconte qu'une femme toucha la patte d'un ours et, croyant qu'il s'agissait d'un homme, elle le prit pour Ă©poux[193]. Ces transformations concernent aussi les jeunes et vieilles femmes chez les Modocs et les Klamaths[164]. Il arrive que des enfants soient nourris par des ours dans les mythes iroquois[164].

Un conte iroquois veut que l'ours n'ait pas de queue soit parce qu'il a volĂ©, soit parce qu'il a pĂȘchĂ© du poisson en plongeant cet appendice dans de l'eau qui a ensuite gelĂ©[196]. Un autre racontent l'histoire de trois frĂšres partis chasser une ourse. Durant sa fuite, celle-ci grimpa sur une montagne et continua son chemin dans la voute cĂ©leste, suivi des trois chasseurs. Ensemble ils forment la constellation de la Grande Ourse, Okouari en iroquois.

Culture américaine

Clifford K. Berryman, Drawing the Line in Mississippi : Theodore Roosevelt Ă©pargne un jeune ours noir.

En 1902, le prĂ©sident amĂ©ricain Theodore Roosevelt se rendit dans le Mississippi et participa Ă  une partie de chasse au cours de laquelle il dĂ©cida d’épargner un petit ours noir blessĂ©. L’épisode fut relatĂ© dans un article du Washington Post. Clifford K. Berryman l’illustra par un dessin appelĂ© Drawing the Line in Mississippi, qui reprĂ©sente le prĂ©sident et l’ours en question[197]. Rapidement, l’anecdote devint populaire et deux Ă©migrants russes, Rose et Morris Mictchom, crĂ©Ăšrent un ours en peluche qu’ils baptisĂšrent « Teddy », diminutif du prĂ©nom Theodore, en hommage au 26e prĂ©sident des États-Unis.

Aux États-Unis, l'ours noir est l'animal d'État de Louisiane, du Nouveau-Mexique, et de Virginie-Occidentale. Le grizzli est celui du Montana et de Californie.

Le Smokey Bear fait partie de la culture amĂ©ricaine depuis son invention en 1944. DĂ©sormais connu de presque tous les AmĂ©ricains avec son message « Vous seuls pouvez prĂ©venir les incendies de forĂȘt », il est devenu un symbole de la prĂ©servation de terres boisĂ©es[198].

À Wall Street, l'image de l'ours (Bearish) symbolise une tendance financiĂšre baissiĂšre, Ă  l'inverse du taureau qui symbolise une tendance haussiĂšre[199]. L’Ours noir est, en outre, l’emblĂšme de l’universitĂ© du Maine. L’une des trois mascottes des Jeux olympiques d’hiver de 2002 Ă  Salt Lake City Ă©tait un ours noir du nom de Coal (« charbon »).

Cultes et traditions en Arctique

Plaque d'immatriculation canadienne du Nunavut, en forme d'ours.

L'ours exerce une influence prĂ©pondĂ©rante sur la culture, l'art et l'imaginaire dans les territoires arctiques oĂč vivent les Inuits, en effet, ils voient dans l'ours blanc l'un de leurs ancĂȘtres et un totem, Ă  l'instar des peuples sibĂ©riens[200]. Les initiations chamaniques comprennent la mort rituelle et symbolique de l'apprenti chamane dans la gueule d'un ours[201].

Nanuq est le terme inuit qui dĂ©signe l'ours blanc, mais aussi l'esprit de cet animal dans la mythologie inuit. Dans la cosmogonie inuit, l'ours s'oppose Ă  la crĂ©ation de la lumiĂšre, et apparaĂźt comme un ĂȘtre conservateur[202]. Il Ă©tait rĂ©putĂ© enlever sa peau pour devenir un homme, et l'homme se changeait en ours en revĂȘtant la peau d'un ours, les contes et lĂ©gendes abondent ainsi d'exemples oĂč des ours se font adopter par des humains ou en Ă©pousent et inversement, abolissant la frontiĂšre entre l'homme et l'animal[203]. Les lĂ©gendes Ă©voquant des mariages entre hommes et ourses se terminent souvent par le retour de l'ourse Ă  la vie sauvage en raison de diffĂ©rences trop profondes[204], et les histoires de femmes qui Ă©pousent un ours et ont un enfant ourson reprennent souvent les mĂȘmes Ă©lĂ©ments, l'ourson retournant Ă  la vie sauvage et finissant gĂ©nĂ©ralement abattu par un chasseur[205]. L'ours peut aider les hommes en rĂ©intĂ©grant les exclus dans leurs communautĂ©s, mais aussi devenir un messager de vengeance et de mort[206].

Les Inuits dépendent toujours largement de la chasse à l'ours pour vivre[207].

Symbolique de l'ours

L'ours se voit attribuer une profonde symbolique depuis l'Ă©poque prĂ©historique et occupe une place de premier plan dans l'imaginaire occidental[72]. Sa rĂ©putation de grande force est issue en partie de sa morphologie, et du fait qu'il n'ait quasiment aucun prĂ©dateur dans les rĂ©gions oĂč il fut longtemps prĂ©sent[94].

Michel Pastoureau défend une thÚse selon laquelle l'ours fut considéré comme le roi des animaux partout en Europe jusqu'au XIIe siÚcle, notamment chez les Celtes, Germains, Slaves, Scandinaves et Baltes, avant sa diabolisation par les autorités chrétiennes qui installÚrent le lion sur le trÎne animal à sa place, dans le but de lutter contre les pratiques païennes associées à l'ours, mais aussi pour effacer un animal qui « se posait en rival du Christ »[208].

Il semble que l'ésotérisme islamique ait attribué à l'ours une image d'animal « vil et répugnant »[41]. Dans la symbolique chinoise, il vient des montagnes, s'oppose au serpent, et est considéré comme yang[41], c'est surtout un animal viril, courageux, puissant et fort, capable de rivaliser avec le tigre[165].

Il existe bon nombre de croyances, partagĂ©es en Europe, en AmĂ©rique du Nord et en Asie, pour Ă©voquer le fait que l'ours se dĂ©vorerait lui-mĂȘme ou sucerait l'une de ses pattes antĂ©rieures afin de passer l'hiver. Elles pourraient avoir un rapport immĂ©diat avec toutes les propriĂ©tĂ©s attribuĂ©es aux diffĂ©rentes parties du corps et Ă  la bile[209]. Ainsi, la consommation de pattes d'ours revĂȘt une dimension chamanique en transmettant les qualitĂ©s de la bĂȘte[210]. La tĂȘte de l'ours fut rĂ©putĂ©e ĂȘtre son point faible durant l'AntiquitĂ© et le Moyen Âge occidental, par opposition au reste de son corps, ce qui en fait de facto un animal vu symboliquement comme stupide[209]. Son mode de vie le fait plutĂŽt voir comme un animal misanthrope[211] et de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il semble culturellement s'opposer au loup[72]. L'Ɠil de l'ours se voit prĂȘter des facultĂ©s magiques, et devient capable de tout pĂ©nĂ©trer et tout transpercer[157].

D'une maniÚre générale, « par delà les écarts culturels énormes entre Celtes, Sibériens, Algonquins ou Chinois, les images voisines que ces peuples se forgÚrent de l'ours montrent l'extraordinaire unité de l'imaginaire humain »[212].

RĂ©gularisation du temps

Le cycle de vie de l'ours, qui comprend l'hivernation, le met en lien Ă©troit avec une symbolique de la rĂ©gulation du temps selon les ethnologues. Les multiples fĂȘtes qui lui sont consacrĂ©es mettent cet aspect en avant comme Arnold van Gennep l'a constatĂ©, l'ours « maĂźtre du temps puissant Ă  venir » y rĂ©gule le jour et la nuit, mais aussi et surtout le passage des saisons dans leur succession et leur opposition, introduisant un rythme vital et une pĂ©riodisation[145]. De mĂȘme, en SibĂ©rie et en Alaska, l'ours semble assimilĂ© Ă  la lune parce qu'il disparaĂźt en hiver et rĂ©apparaĂźt au printemps, ce qui le rapproche du cycle vĂ©gĂ©tal, Ă©galement soumis aux influences lunaires[41].

Anthropomorphisme

Un fursuiter dans son costume d’Ursus, à Marly-le-Roi.

DĂšs l'AntiquitĂ©, l'ours est vu comme « un ancĂȘtre, un parent ou un cousin de l'ĂȘtre humain »[213] - [145]. Durant une large partie de l'histoire, il est considĂ©rĂ© comme l'un des trois animaux les plus proches de l'Homme, avec le singe et le porc[214]. Le porc et le singe souffrent d'une trĂšs mauvaise rĂ©putation dans l'Europe chrĂ©tienne. Il faut attendre les progrĂšs de la biologie et de la mĂ©decine, notamment les travaux de Charles Darwin, pour que le singe et le porc soient revalorisĂ©s sur l'ours dans ce rĂŽle[214].

La chasse Ă  l'ours tourne mal, dessin de Theodor Kittelsen mettant en scĂšne des ours anthropomorphes.

L'ours est un animal anthropomorphe, qui peut facilement se tenir debout, dressĂ© sur ses pattes postĂ©rieures[215]. Son statut de « plantigrade » le rapproche donc de l'Homme par rapport aux autres mammifĂšres[215]. De plus, dĂ©barrassĂ© de ses poils, son corps est trĂšs semblable Ă  celui de l'ĂȘtre humain[215]. L'ours peut saisir des objets avec ses pattes antĂ©rieures (lesquelles sont proches d'une main humaine)[115], prendre des postures humaines, danser et nager, son rĂ©gime alimentaire Ă©tant gĂ©nĂ©ralement omnivore. Du fait de ces caractĂ©ristiques, le dĂ©guisement en ours et l'identification Ă  cet animal sont simples . Des dĂ©guisements et imitations d'ours sont testĂ©s Ă  toutes les Ă©poques et dans de nombreuses cultures, depuis l'AntiquitĂ©[215], jusqu'aux fursuit (costumes) des amateurs de furry Ă  notre Ă©poque. L'ours est souvent symboliquement perçu comme un homme, mĂȘme dans les histoires oĂč il est mĂ©tamorphosĂ©[216], et ce aussi bien sur le continent europĂ©en, amĂ©ricain, ou asiatique[155]. Dans les contes, l'ours met au point des ruses pour ravir de jeunes femmes[176]. L'image anthropomorphe de l'ours qui sort de sa caverne au printemps, se dresse sur ses pattes et regarde face Ă  lui, peut apparaĂźtre comme maternelle, nourriciĂšre, protectrice et initiatrice[217].

Sexualité

Illustration de 1494 montrant un hybride né d'un ours et d'une femme.

L'anthropomorphisme de l'ours explique peut-ĂȘtre les nombreuses lĂ©gendes sur ses mƓurs sexuelles[218]. Pline l'Ancien disait que les ours s'accouplent Ă  la façon des hommes, en s'enlaçant et en s'embrassant[23]. Cette lĂ©gende fut longtemps reprise, et remise en cause au XVIIe siĂšcle seulement[219]. L'Ă©vĂȘque Guillaume d'Auvergne Ă©crivit ainsi vers 1240 que la chair de l'ours a le mĂȘme goĂ»t que celle de l'homme, le sperme de cet animal la mĂȘme consistance que celui de l'homme, et que l'accouplement d'un ours et d'une femme donne naissance Ă  des enfants humains[220]. La croyance en un couple femme-ours stable et fĂ©cond est quasi universelle, partagĂ©e aussi bien par les EuropĂ©ens, les Asiatiques et les AmĂ©rindiens[221]. Il existe aussi un trĂšs grand nombre de contes, lĂ©gendes et d'histoires pour mettre en exergue cette attirance des ours mĂąles pour des femmes dont ils tombent amoureux, et qu'ils enlĂšvent ensuite[72], au point de constituer un conte-type[222] et un thĂšme d'histoires « vĂ©cues » dans toute l'Europe et en SibĂ©rie jusqu'au XIXe siĂšcle[145]. Toutes ces histoires sont marquĂ©es par l'agressivitĂ© ou, au contraire, la tendresse[177]. L'accouplement des ours avec les femmes donne parfois naissance Ă  des ĂȘtres mi-hommes et mi-ours dotĂ©s d'une force prodigieuse, mais aussi d'une attirance irrĂ©pressible pour les femmes[223]. L'ours semble tenir symboliquement un rĂŽle de tisseur d'unions fĂ©condantes[224], et d'initiateur marquant l'accession Ă  la sexualitĂ© et Ă  la capacitĂ© d'avoir des enfants chez les jeunes filles menstruĂ©es, Ă  travers la sĂ©questration dans la taniĂšre dont la jeune fille sort femme, et parfois mĂšre[225] - [145]. À l'inverse, les unions lĂ©gendaires entre hommes et ourses sont plus rares[177].

De l'alchimie Ă  la psychanalyse

L'ours comme initiateur sexuel est Ă  mettre en relation avec « la noirceur du premier Ă©tat de la matiĂšre » et les premiĂšres phases de l'alchimie selon le Dictionnaire des symboles. En effet, l'ours affectionne les cavernes d'oĂč Ă©mane son « souffle mystĂ©rieux », chtonien (la couleur jaune Ă©tant celle de la terre chez les chinois[152]), il incarne donc l'obscuritĂ©, et par consĂ©quent les tĂ©nĂšbres ainsi que la couleur noire. Sa symbolique lunaire, issue de la mythologie grecque (et de sa nature cyclique[152]), serait celle d'un monstre cruel ou d'une victime sacrifiĂ©e. Le psychiatre Carl Gustav Jung le met en relation directe avec l'instinct, et voit en lui un symbole des aspects dangereux et non maĂźtrisĂ©s de l'inconscient[41]. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l'ours est vu comme violent, cruel, sauvage et brutal, et symboliserait des forces Ă©lĂ©mentaires susceptibles d'Ă©voluer comme de rĂ©gresser[170].

Selon le Dictionnaire des rĂȘves, les ours apparaissent frĂ©quemment dans les rĂȘves et peuvent Ă©voquer le froid, tel l'ours polaire, impliquant une souffrance comme la solitude. L'ours est Ă©galement associĂ© aux pulsions sauvages et Ă  l'anima. Au contraire, l'ourse Ă©voquerait la mĂšre, la possessivitĂ©, la tendresse exacerbĂ©e et l'ourson le dĂ©sir d'ĂȘtre choyĂ© et cĂąlinĂ©[226]. Les rĂȘves d'ours symboliseraient la part naturelle et pure de l'individu et constituent un archĂ©type, celui de la sagesse et de la force des instincts primordiaux[227].

DĂ©nominations

Knut est la mascotte du Zoo de Berlin ainsi que l'un des symboles de la préservation de l'Arctique.

Des noms et expressions tirĂ©s de l'ours ont de tout temps Ă©tĂ© usitĂ©s, et semblent dĂ©river de la racine proto-indo-europĂ©enne dont la reconstruction possible est *hâ‚‚Ć•Ì„táž±os, qui a donnĂ© entre autres le sanskrit rÌ„káčŁa, l'avestique arĆĄa, le grec ጄρÎșÏ„ÎżÏ‚, le latin ursus (Ă  l'origine du français ), et le gallois arth Ă  l'origine du prĂ©nom Arthur. Le hittite áž«artagga-, nom donnĂ© Ă  un monstre ou un prĂ©dateur, est Ă©galement comparable[228] - [229].

En français, le mùle est appelé un ours, la femelle une ourse et leur petit un ourson.

Le nom de l'ours semble avoir été frappé trÚs tÎt d'un tabou[230], par respect avec sa symbolique et sa fonction, ce qui a conduit à utiliser toutes sortes de métaphores pour le désigner[231], c'est ainsi que les termes dérivés du germanique, comme björn en suédois et en anglais, sont issus d'un mot signifiant « brun », que les termes slaves comme signifient « le mangeur de miel », que le letton et le lituanien le désignent comme « le lécheur »[229] et que l'on retrouve de nombreux noms imagés chez les Sibériens, les Lapons, et en Amérique du Nord[232].

Noms et prénoms

Le nom de l'ours a donnĂ© naissance Ă  une grande variĂ©tĂ© de prĂ©noms, comme Bernard (« fort » ou « dur » comme un ours), Arthur (roi des ours), Artus, Mathurin ou encore Ursule[Note 3] - [57]. Le prĂ©nom fĂ©minin Ursula est tirĂ© de celui de la sainte chrĂ©tienne Ursule, il est commun dans les pays oĂč l'on parle anglais ou allemand et signifie « petite ourse ». Chez les germanophones, le prĂ©nom masculin « Urs » est trĂšs populaire. Le nom de famille irlandais MacMahon signifie « fils d'ours »[39]. L'association de l'ours avec le prĂ©nom Martin est peut-ĂȘtre issue d'une lĂ©gende oĂč saint Martin dompte un ours, ou du 11 novembre, jour de la Saint-Martin substituĂ© Ă  la fĂȘte de l'ours partant hiverner[233].

Dans les communautĂ©s juives d'Europe orientale, Ber (Ś‘ŚąŚš) — yiddish apparentĂ© Ă  « ours » — est attestĂ© comme prĂ©nom masculin au moins depuis le XVIIIe siĂšcle, et fut entre autres le nom de plusieurs rabbins. « Ber » est encore en usage chez les communautĂ©s juives orthodoxes en IsraĂ«l, aux États-Unis et dans d'autres pays. Avec le passage du yiddish Ă  l'hĂ©breu et sous l'influence du sionisme, le mot hĂ©breu pour « ours », Dov (Ś“Ś‘), a Ă©tĂ© repris en IsraĂ«l et est Ă  prĂ©sent utilisĂ© comme prĂ©nom masculin dans ce pays[234].

Le prénom Xiong (« ours ») est trÚs fréquent dans les annales de la Chine ancienne[235].

Dix Ours (Paruasemana) est le nom d'un chef comanche bien connu du XIXe siÚcle. D'autres membres des tribus amérindiennes portent des noms liés à l'ours. En outre, le nom américain de l'ours, « Bear », est devenu comme celui de l'ours brun, « Bruin », un surnom trÚs populaire pour les mascottes ou les équipes sportives telles que les Bears de Chicago, les Golden Bears de la Californie et les Bruins de Boston.

Toponymie

L'Ours de Berlin, symbole de la capitale allemande.
Armoiries de la commune de Berne et du canton de Berne, symbole de la capitale suisse de facto.

De nombreux noms de lieux sont issus d'un mot signifiant « ours » et ce depuis l'AntiquitĂ© ; ainsi, la province d'Arcadie mentionnĂ©e dans la mythologie grecque signifie Ă©tymologiquement « terre des ours »[26]. L'animal a Ă©galement donnĂ© son nom aux continents de l'Arctique et de l'Antarctique, du grec ancien ጄρÎșÏ„ÎżÏ‚ (ĂĄrktos)[236], bien qu'on ne trouve les ours polaires qu'en Arctique. Les constellations de la Grande Ourse et de la Petite Ourse, situĂ©es prĂšs du pĂŽle Nord cĂ©leste, y font Ă©galement rĂ©fĂ©rence.

En Chine, l'ours a tout particuliÚrement nommé des montagnes telles que le mont Picha et le mont Xiong, ainsi que différents monts Xiong'er (« oreille d'ours »)[221].

En Finlande, il existe plus de 700 000 toponymes relatifs Ă  ce plantigrade[136].

Dans les PyrĂ©nĂ©es, nombreux sont les toponymes issus de l'ours, tels que la vallĂ©e d'Ossau, la vallĂ©e d'Onser et celle de la Barousse arrosĂ©e par la riviĂšre l'Ourse. Dans les Alpes, plusieurs montagnes lui rendent hommage comme le pic de l'Ours dans le massif de l'Esterel, le mont Ours entre Sospel et Menton ou encore le mont Orsiera (2 878 m, dans les Alpes cottiennes)[237].

Il existe à Paris une « rue aux Ours », qui se nommait au XIIIe siÚcle la « rue aux Oues », c'est-à-dire « aux Oies ». Tous les rÎtisseurs d'oies de Paris s'y trouvaient réunis, mais le mot « oues » a quitté le langage français, ce qui a donné la « rue aux Ours »[238] - [239].

Berne

L'ours est symboliquement (et mĂȘme physiquement) trĂšs prĂ©sent Ă  Berne, attestĂ© dans un sceau dĂšs 1224, sa prĂ©sence est probablement nĂ©e de la proximitĂ© entre « BĂ€r », qui signifie ours en allemand, et « Bern ». Diverses lĂ©gendes circulent pour l'expliquer, l'une voulant que Bertold V de ZĂ€hringen ait vaincu un ours Ă  mains nues et fondĂ© la ville en hommage, mais la prĂ©sence de cultes liĂ©s Ă  l'ours dans cette rĂ©gion est trĂšs ancienne[240]. On retrouve l'ours aussi bien sur les armoiries que dans les boutiques de souvenir ou dans le carnaval de Berne[241] - [242] ou avec la cĂ©lĂšbre fosse aux ours qui existe depuis le XVe siĂšcle, et oĂč des ours sont prĂ©sents depuis toujours[243]. Par extension, l'ours est devenu un symbole du canton de Berne, voire de la Suisse tout entiĂšre[240].

  • Les ours de Berne prennent les armes pour dĂ©fendre la ville dans la Chronique de Spiez de Diebold Schilling, au XVe siĂšcle.
    Les ours de Berne prennent les armes pour défendre la ville dans la Chronique de Spiez de Diebold Schilling, au XVe siÚcle.
  • AllĂ©gorie de l'État de Berne par Joseph Werner en 1682, avec deux ours Ă  l'arriĂšre-plan.
    AllĂ©gorie de l'État de Berne par Joseph Werner en 1682, avec deux ours Ă  l'arriĂšre-plan.
  • Berne, vue de la fosse aux ours vers 1880.
    Berne, vue de la fosse aux ours vers 1880.
  • Un ours brun dans la fosse aux ours de Berne en 2005.

Berlin

L'ours (Berliner BÀr) est aussi le symbole de Berlin, et se retrouve sur toutes sortes d'objets d'art. Il fut trÚs utilisé par la propagande nazie et n'a jamais eu de rÎle comparable à celui de l'ours de Berne[244]. La capitale allemande décerne chaque année l'ours d'or du meilleur film, qui est la plus prestigieuse récompense décernée lors du Festival de Berlin, organisé depuis 1951.

Expressions, proverbes et idiotismes

Un certain nombre d'expressions et d'idiotismes animaliers font directement rĂ©fĂ©rence Ă  l'ours, ainsi qu'Ă  son caractĂšre et Ă  ses qualitĂ©s et dĂ©fauts rĂ©els ou supposĂ©s. La plus connue dans les langues francophones est « ours mal lĂ©chĂ© »[245], qui dĂ©signe depuis le XVIIe siĂšcle une personne bourrue, grossiĂšre, dĂ©sagrĂ©able, rustre, et qui n'est ni polie, ni convenable. Cette expression est directement issue de la croyance selon laquelle l'ourse lĂ©chait ses petits pour leur donner forme, elle dĂ©signe symboliquement des personnes « Ă©bauchĂ©es », c'est-Ă -dire mal Ă©duquĂ©es[246] - [238]. On dit aussi plus simplement d'une personne qu'elle « est un ours » lorsqu'elle est peu sociable[238]. L'expression « fort comme un ours » existe dans toutes les langues europĂ©ennes[247], et dĂ©signe les personnes possĂ©dant une grande force physique. L'expression « Vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tuĂ© », qui signifie anticiper un succĂšs incertain, est issue d'une fable d'Ésope[248].

Dans l'argot des typographes, on appelait ours l'ouvrier pressier, peut-ĂȘtre par l'analogie de son mouvement avec le « lourd balancement de l'ours[249] », par opposition Ă  l'ouvrier compositeur appelĂ© le singe, qui disposait ses caractĂšres avec des mouvements vifs. De nos jours, on appelle ours l'encadrĂ© oĂč se trouvent les noms des collaborateurs d'un journal ou d'un magazine.

Pendant la Guerre du Vietnam, les pilotes américains de F105 Wild Weasel biplaces surnommaient « ours » leur opérateur de guerre électronique assis en place arriÚre. Ils employaient l'expression « ours bien dressé » pour les désigner.

Dans l'art et la fiction

Ours blanc, reproduction d'une sculpture de François Pompon, au Square Darcy à Dijon.

L'ours est présent dans l'art, aussi bien dans les blasons et les drapeaux qu'en sculpture, peinture, photographie, dans les timbres postaux, la littérature, les films ou la musique. En 1988, Jean-Jacques Annaud lui a ainsi consacré tout un film : l'Ours, et François Pompon a réalisé une célÚbre sculpture représentant un ours polaire.

Un certain nombre d'ours fictifs ont vu leurs aventures acquérir une diffusion internationale, tel Winnie l'ourson, devenu une star des produits dérivés pour les jeunes enfants. L'ours Paddington, Baloo, Yogi l'ours, Colargol ou encore Bouba ont également marqué des générations de lecteurs et de téléspectateurs.

L'ours et les enfants

Représentation traditionnelle de l'ours souriant dans une méthode de dessin pour enfants (par Philippe Legendre-Kvater).

L'ours est tout particuliÚrement associé aux enfants à l'époque moderne, depuis les contes mais surtout grùce à l'ours en peluche, qui a donné naissance à la représentation « mignonne » de cet animal et au nom familier de « Nounours ».

Ours en peluche

C'est dans les premiĂšres annĂ©es du XXe siĂšcle que les ours en peluche commencent Ă  se diffuser, Ă  partir de l'Allemagne et des États-Unis, oĂč ils furent inventĂ©s quasi simultanĂ©ment comme jouets pour les enfants. Devenu « confident, complice et ange gardien » des enfants, voire membre de la famille, la diffusion de l'ours en peluche s'Ă©tend dĂ©sormais au monde entier, dĂ©chaĂźnant les passions. L'ours en peluche possĂšde en effet ses propres magasins spĂ©cialisĂ©s, ses lignĂ©es, ses associations de collectionneurs (les arctophiles), ses ateliers de rĂ©paration, ses musĂ©es[250] et ses magazines[251]. Des thĂ©rapies par l'ours en peluche ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©es afin d'aider les enfants traumatisĂ©s, handicapĂ©s, en rupture de communication, autistes, hospitalisĂ©s ou victimes de maladies graves[252].

Les bisounours (CĂąlinours au Canada, « The Care Bears » en anglais) sont une ligne d'ours en peluche amĂ©ricaine populaires pendant les annĂ©es 1980, commercialisĂ©e par la sociĂ©tĂ© Kenner. Plus de 40 millions de ces ours, produits dans toute une gamme de couleurs, ont Ă©tĂ© vendus entre 1983 et 1987. Un nom, un symbole et un emploi ont Ă©tĂ© attachĂ©s Ă  chacun d'eux. Ils ont donnĂ© naissance Ă  des sĂ©ries et films d'animation.

Jeu sportif

Les rÚgles du jeu de l'ours sont rapportées dans la page L'Ours (jeu sportif).

Littérature de jeunesse, dessins animés et films d'animation

Représentation enfantine classique du « nounours ».

Il existe un grand nombre d'ours fictifs inventés dans des histoires pour les enfants, aussi bien en littérature qu'en film ou en série d'animation. Les plus récents s'appuient particuliÚrement sur l'image de l'ours en peluche et sa symbolique affective, et mettent surtout en scÚne des ours mignons dans des univers gentils et enfantins. Le studio Walt Disney a consacré dans les années 2000 deux films entiers à cet animal, FrÚre des ours et FrÚre des ours 2. Le film d'animation des studios Disney-Pixar Rebelle fait également référence à cet animal.

Confiserie

Les Ours d'Or, confiseries en gélatine commercialisées par Haribo.

Les ours en gĂ©latine viennent d'Allemagne oĂč on les appelle GummibĂ€r (littĂ©ralement « ours en gomme ») ou GummibĂ€rchen (« ourson en gomme »). Hans Riegel, le crĂ©ateur de la sociĂ©tĂ© Haribo, a inventĂ© le TANZBÄR, prĂ©curseur des Ours d'Or, en 1922[253]. Les Ours d'Or ont eu un trĂšs grand succĂšs et d'autres bonbons de la mĂȘme matiĂšre en furent dĂ©rivĂ©s, tels que des vers ou des mini-burgers.

Le Petit Ourson (une guimauve enrobĂ©e de chocolat au lait) est crĂ©Ă© en 1962 par Michel Cathy, responsable de fabrication de la chocolaterie Bouquet d'or Ă  Ascq[254] - [255]. Il lui donne la forme d’un ourson, parce que c’est le « jouet le plus offert aux enfants [
] dont on se souvient toute la vie. »

En NorvÚge, les Bamsemums de la confiserie Nidar de Trondheim ont été créés en 1975. Identiques au Petit Ourson français, ils sont également en guimauve recouverte de chocolat.

Divers

Une exposition intitulée Ours, mythes et réalités a eu lieu au muséum de Toulouse du au .

Notes et références

Notes

  1. En réalité, les ours s'accouplent bien évidemment à la maniÚre de tous les quadrupÚdes, et l'ourse met bas des oursons qui, bien que petits, sont parfaitement formés.
  2. Pour se retrouver peu Ă  peu cantonnĂ© aux seules rĂ©gions montagneuses et Ă  des reliquats des grandes forĂȘts de la prĂ©histoire. Voir ours brun et ours.
  3. Mais aussi de nombreux prénoms plus anciens ou plus rares dérivés des premiers : Armel et Armelle, Bernardus, Adalbéron, Bernwhard, etc.

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Annexes

Articles connexes

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  • Guillaume Issartel, La geste de l'ours : L'Ă©popĂ©e romane dans son contexte mythologique, XIIe-XIVe siĂšcle, HonorĂ© Champion, (ISBN 9782745318992)
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