AccueilđŸ‡«đŸ‡·Chercher

Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale

Le Front yougoslave englobe l'ensemble des opĂ©rations militaires conduites en Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce pays des Balkans devient un thĂ©Ăątre d'opĂ©rations du conflit mondial au printemps 1941. Le gouvernement yougoslave s'allie en effet Ă  l'Allemagne nazie fin mars, mais il est renversĂ© par un coup d'État deux jours plus tard. En rĂ©action, les forces de l'Axe envahissent le royaume le . La Yougoslavie est ensuite dĂ©membrĂ©e, et son territoire annexĂ© ou occupĂ© par l'Allemagne, l'Italie, la Hongrie et la Bulgarie. Deux parties du pays deviennent des États « indĂ©pendants » : la Croatie, oĂč le mouvement fasciste des Oustachis est mis au pouvoir et installe une dictature particuliĂšrement meurtriĂšre, et la Serbie, oĂč est proclamĂ© un gouvernement collaborateur.

Front yougoslave
Description de cette image, également commentée ci-aprÚs
Dans le sens des aiguilles d'une montre Ă  partir du haut Ă  gauche : Ante Pavelić rencontre Adolf Hitler au Berghof ; exĂ©cution de Stjepan Filipović ; DraĆŸa Mihailović et ses troupes ; un groupe de Tchetniks avec des soldats allemands dans un village serbe ; Tito en compagnie d'officiers partisans en 1944.
Informations générales
Date -
(4 ans, 1 mois et 9 jours)
Lieu Yougoslavie,
frontiĂšres albanaise et italienne, mer Adriatique.
Casus belli Invasion de la Yougoslavie.
Issue

Victoire des résistants communistes.
Prise du pouvoir par Tito.

La Yougoslavie devient en la république fédérative populaire de Yougoslavie.
Changements territoriaux La Yougoslavie, démembrée en 1941, est reconstituée en 1945.

Traité de Paris de 1947 : annexion par la Yougoslavie de l'essentiel de l'Istrie, d'une partie de la Vénétie julienne et de la région de Zara ; contentieux territorial avec l'Italie jusqu'en 1954.
Forces en présence
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie :
env. 100 000 (1943)
env. 800 000 (1945, aprĂšs transformation en armĂ©e rĂ©guliĂšre)
Drapeau de l'URSS :
env. 300 000
Drapeau du Royaume-Uni Drapeau des États-Unis :
bombardements aériens, équipes du SOE, livraisons d'armes et de matériel
Drapeau de l'Allemagne :
300 000 (1943)
Drapeau de l'Italie :
321 000 (1943)
Drapeau de la Croatie :
env. 150 000 (1945)
Drapeau de la Bulgarie :
env. 70 000
Drapeau de la Hongrie :
env. 80 000
Drapeau de la Serbie :
env. 36 000
:
env. 12 000
Drapeau du royaume de Yougoslavie :
env. 700 000 (1941)
:
env. 90 000 (1943)
Drapeau du Royaume-Uni :
équipes du SOE, livraisons d'armes et de matériel
Pertes
Drapeau de la République fédérative socialiste de Yougoslavie :
env. 237 000
Drapeau de l'URSS :
env. 19 000
Drapeau de l'Allemagne :
24 267 morts
12 060 disparus
Drapeau de l'Italie :
9 065 morts
6 306 disparus
Drapeau de la Croatie :
env. 100 000
Drapeau du royaume de Yougoslavie :
plusieurs milliers de morts
env. 300 000 prisonniers
:
plusieurs dizaines de milliers de morts
Plus de 500 000 victimes civiles.

Théùtre européen de la Seconde Guerre mondiale

Batailles

Batailles et opérations des campagnes d'Afrique, du Moyen-Orient et de Méditerranée


Front d'Europe de l'Ouest


Front d'Europe de l'Est


Bataille de l'Atlantique


Guerre du Pacifique


Guerre sino-japonaise


Théùtre américain

Les conditions d'occupation, et notamment les atrocitĂ©s commises par les Oustachis, suscitent deux mouvements de rĂ©sistance qui se trouvent cependant trĂšs vite en conflit l'un avec l'autre : les Tchetniks nationalistes et monarchistes commandĂ©s par DraĆŸa Mihailović, et les Partisans communistes commandĂ©s par Tito. Les AlliĂ©s apportent d'abord leur soutien aux Tchetniks, mais ceux-ci en arrivent Ă  privilĂ©gier le combat contre les Partisans, et Ă  nouer pour des raisons tactiques des alliances avec les occupants dans l'attente d'un dĂ©barquement des Britanniques. Jusqu'en , la guerre mondiale se double donc en Yougoslavie d'une guerre civile extrĂȘmement violente, thĂ©Ăątre de nombreux massacres, de nettoyages ethniques et de crimes de guerre de toutes sortes.

Les Tchetniks sont un mouvement essentiellement serbe, associĂ© Ă  l'ancien rĂ©gime. À l'opposĂ©, les communistes parviennent Ă  gagner Ă  leur cause une partie de la population en proposant de reconstruire la Yougoslavie sur une base fĂ©dĂ©rale qui, au contraire de la monarchie serbe d'avant-guerre, mettrait ses diffĂ©rentes nationalitĂ©s sur un pied d'Ă©galitĂ©. Fin 1943, jugeant les Tchetniks trop compromis dans la collaboration et les Partisans plus efficaces contre les Allemands, les Britanniques reportent leur soutien sur les forces de Tito. En outre, l'idĂ©e d'une intervention anglo-amĂ©ricaine dans les Balkans est abandonnĂ©e pour ne pas disperser les troupes au moment du dĂ©barquement en France, laissant le territoire yougoslave en proie Ă  l'affrontement des diverses factions locales.

AprĂšs s'ĂȘtre emparĂ© fin 1944 du territoire serbe avec l'aide des SoviĂ©tiques, Tito prend le contrĂŽle du reste du pays en triomphant de l'ensemble de ses adversaires, puis s'assure trĂšs rapidement le monopole du pouvoir. La monarchie est officiellement abolie en , pour laisser place Ă  un rĂ©gime communiste qui dure ensuite jusqu'en 1992. Sous la Yougoslavie de Tito, la lutte des Partisans pendant le conflit mondial, appelĂ©e « Guerre de libĂ©ration nationale », fait office de « mythe fondateur » du rĂ©gime. Les souvenirs des haines ethniques et des atrocitĂ©s de la guerre ne s'Ă©teignent cependant pas, alimentant les ressentiments et les nationalismes qui conduisent, dans les annĂ©es 1990, Ă  l'Ă©clatement dĂ©finitif du pays.

Contexte

Formation de la Yougoslavie

Le mot « Yougoslave » apparaĂźt au milieu du XIXe siĂšcle dans les milieux des patriotes croates et slovĂšnes en lutte contre la domination autrichienne ; il remplace Ă  l'origine celui d'« Illyrien » dont les Autrichiens avaient interdit l'usage[1]. Il donne ensuite son nom Ă  l'« idĂ©e yougoslave », c'est-Ă -dire au projet, mĂ»ri dans les milieux de l'opposition Ă  l'Autriche, d'une union des Slaves du Sud (Serbes, Croates, SlovĂšnes
) au-delĂ  des barriĂšres linguistiques et religieuses[2].

C'est au lendemain de la PremiĂšre Guerre mondiale que la Yougoslavie (littĂ©ralement, « pays des Slaves du Sud ») est crĂ©Ă©e, sur un territoire qui forme aujourd'hui celui de sept États europĂ©ens diffĂ©rents : la Serbie, la Croatie, la SlovĂ©nie, la Bosnie-HerzĂ©govine, le MontĂ©nĂ©gro, la MacĂ©doine du Nord et le Kosovo. Le royaume de Serbie, qui se trouve dans le camp des AlliĂ©s victorieux, a l'occasion de rĂ©unir sous son autoritĂ© non seulement l'ensemble du peuple serbe — dont une partie se trouvait encore hors de sa souverainetĂ© — mais Ă©galement d'autres populations slaves vivant en Autriche-Hongrie. Fin 1918, il fusionne avec le royaume du MontĂ©nĂ©gro puis avec l'État des SlovĂšnes, Croates et Serbes, une Ă©phĂ©mĂšre entitĂ© au sein de laquelle s'Ă©taient rĂ©unis divers anciens territoires austro-hongrois peuplĂ©s de Slaves. Cette union donne naissance au royaume des Serbes, Croates et SlovĂšnes — premier nom officiel de la monarchie yougoslave — qui regroupe dĂ©sormais l'ensemble des Slaves du Sud-Est de l'Europe — Ă  l'exception des habitants de la Bulgarie — ainsi que diverses minoritĂ©s non slaves (Albanais, Allemands, Hongrois, Italiens, Turcs
). Ce nouvel État rĂ©sulte donc de l'union de terres historiquement disputĂ©es, oĂč s'enchevĂȘtrent de nombreuses nationalitĂ©s et communautĂ©s religieuses (orthodoxes, catholiques, musulmans, juifs
) ; les territoires austro-hongrois annexĂ©s aprĂšs la fin de la guerre viennent en effet s'ajouter Ă  ceux conquis avant le conflit mondial par la Serbie et le MontĂ©nĂ©gro aux dĂ©pens des Ottomans et des Bulgares, pendant les guerres balkaniques de 1912-1913. Sur le plan religieux, les Serbes et les MontĂ©nĂ©grins sont pour l'essentiel orthodoxes, tandis que les SlovĂšnes et les Croates sont majoritairement catholiques ; Ă  cette division s'ajoute la prĂ©sence d'une importante minoritĂ© de Slaves musulmans, hĂ©ritĂ©e de la domination ottomane. Sur le plan politique, le nouveau pays est pour l'essentiel une continuation de la monarchie serbe, sur laquelle rĂšgne toujours la dynastie Karađorđević : s'il est officiellement la concrĂ©tisation de l'« idĂ©e yougoslave », il est, dans les faits, dominĂ© politiquement par les Serbes. En 1921, une constitution centraliste est adoptĂ©e, au dĂ©triment de la solution fĂ©dĂ©rale rĂ©clamĂ©e par le Parti paysan croate (HSS)[2].

Le premier souverain yougoslave est le roi Pierre Ier de Serbie, alors gravement malade ; son fils Alexandre Ier, dĂ©jĂ  rĂ©gent depuis plusieurs annĂ©es, lui succĂšde en 1921, quelques mois aprĂšs l'adoption de la premiĂšre constitution. Le nouveau pays a comme prioritĂ© de construire une identitĂ© nationale et une vĂ©ritable administration Ă©tatique, alors que le pouvoir central connaĂźt de grandes difficultĂ©s Ă  imposer son autoritĂ© sur des territoires dont les diffĂ©rentes Ă©conomies doivent ĂȘtre intĂ©grĂ©es dans un ensemble plus vaste. Les seuls partis politiques cherchant Ă  s'adresser non pas Ă  une nationalitĂ© donnĂ©e, mais Ă  tous les sujets du royaume, sont les DĂ©mocrates, qui forment alors le premier parti en nombre de voix ; l'Union agrarienne, qui dĂ©cline rapidement ; et le Parti communiste de Yougoslavie (KPJ, ou PCY). FondĂ© en 1919, le KPJ obtient plusieurs dizaines de dĂ©putĂ©s lors de l'Ă©lection de l'AssemblĂ©e constituante de novembre 1920. Mais, un mois plus tard, un dĂ©cret limite sĂ©vĂšrement les activitĂ©s publiques du parti, et interdit sa presse et ses syndicats affiliĂ©s. En aoĂ»t 1921, aprĂšs que des communistes ont tentĂ© de tuer le rĂ©gent Alexandre puis assassinĂ© un ancien ministre, le KPJ est interdit[3] - [4] - [5].

Tensions intérieures et menaces extérieures

La Yougoslavie est, dans ses premiĂšres annĂ©es d'existence, un pays Ă  l'Ă©conomie arriĂ©rĂ©e, qui connaĂźt de fortes inĂ©galitĂ©s sociales : certaines rĂ©gions, comme la MacĂ©doine, le MontĂ©nĂ©gro et la Bosnie-HerzĂ©govine, accusent un important retard de dĂ©veloppement[6]. D'emblĂ©e, l'un des principaux facteurs de tensions politiques est la prĂ©dominance, au sein du nouvel État, des Ă©lites de l'ancien royaume de Serbie. Cela se traduit par une hĂ©gĂ©monie des Serbes (qui reprĂ©sentent, en comptant les MontĂ©nĂ©grins dont beaucoup se considĂšrent comme Serbes, 39 % de la population du pays) sur l'appareil administratif et notamment sur l'armĂ©e[4], au point que la Yougoslavie fait figure de « Grande Serbie » Ă©largie[7]. En outre, alors que la Serbie a chĂšrement payĂ© sa prĂ©sence dans le camp des vainqueurs de la guerre, certains membres des cercles dirigeants de Belgrade tendent Ă  considĂ©rer que les Serbes se trouvent en pays conquis dans le reste de la Yougoslavie et qu'une grande partie des autres peuples du royaume, anciennement austro-hongrois, appartiennent au camp des ennemis vaincus. La consĂ©quence en est une hostilitĂ© grandissante envers le rĂ©gime monarchique chez de nombreux Croates — ceux-ci constituent, aprĂšs les Serbes, la nationalitĂ© la plus importante du royaume —, mais aussi dans les autres communautĂ©s comme les Bosniaques (mot pouvant Ă  l'Ă©poque dĂ©signer l'ensemble des habitants de la Bosnie-HerzĂ©govine, mais se confondant en grande partie avec les Musulmans de la rĂ©gion, en tant que communautĂ© ethnique et religieuse) ou les SlovĂšnes[4]. Les tensions entre nationalitĂ©s sont trĂšs vives, notamment entre Croates et Serbes, les premiers Ă©tant les principaux opposants Ă  la domination des seconds : en 1928, Stjepan Radić, fondateur du Parti paysan croate, est mortellement blessĂ© par un dĂ©putĂ© montĂ©nĂ©grin dans l'enceinte du Parlement[7]. Dans les anciennes possessions de l'Empire ottoman, de nombreux propriĂ©taires terriens musulmans sont lĂ©sĂ©s par une rĂ©forme agraire qui favorise les paysans serbes. C'est dans les terres arrachĂ©es aux Ottomans lors de la PremiĂšre Guerre balkanique que la situation est la plus tendue : au Kosovo, les Albanais n'ont aucun droit et leurs rĂ©voltes sont brutalement rĂ©primĂ©es ; les MacĂ©doniens ne sont pas reconnus en tant que peuple et sont officiellement considĂ©rĂ©s comme des Serbes[2] - [3].

Si la Yougoslavie bĂ©nĂ©ficie de la protection du Royaume-Uni et de la France, pays puissants mais lointains, ses relations avec ses voisins immĂ©diats sont difficiles, voire franchement mauvaises : elle connaĂźt avec eux une sĂ©rie de contentieux plus ou moins graves pour des questions de territoires, de frontiĂšres ou de populations. ImmĂ©diatement aprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, un litige Ă©clate avec l'Italie qui prend possession — en Istrie, en VĂ©nĂ©tie julienne et en Dalmatie — d'anciens territoires austro-hongrois peuplĂ©s non seulement d'Italiens, mais aussi de SlovĂšnes et de Croates. Les Italiens revendiquent en outre Fiume et sa rĂ©gion. Le traitĂ© de Rapallo de 1920 fixant la frontiĂšre entre les deux pays, puis le partage en 1924 du territoire de Fiume, ne mettent pas fin aux tensions italo-yougoslaves. Le rĂ©gime de Benito Mussolini a en effet des vues sur la Dalmatie, oĂč vit une minoritĂ© italienne et oĂč l'Italie possĂšde dĂ©jĂ  une exclave, la province de Zara[8]. L'Italie fasciste se livre en parallĂšle Ă  une « italianisation » brutale des populations slovĂšnes de VĂ©nĂ©tie julienne ; elle s'emploie par ailleurs, pour mieux encercler les Yougoslaves, Ă  satelliser l'Albanie[7]. La Yougoslavie a Ă©galement des contentieux territoriaux avec la Bulgarie et la GrĂšce Ă  propos de la MacĂ©doine, avec la Hongrie au sujet de la minoritĂ© hongroise prĂ©sente notamment en VoĂŻvodine, ainsi qu'avec l'Albanie sur les rĂ©gions peuplĂ©es d'Albanais — principalement le Kosovo — et avec l'Autriche au sujet de la zone frontaliĂšre[8].

Carte des provinces de la Yougoslavie de 1929 Ă  1939
Les banovines du royaume de Yougoslavie avant 1939.

En 1929, devant l'incapacitĂ© du systĂšme parlementaire Ă  rĂ©soudre les problĂšmes entre nationalitĂ©s, le roi Alexandre Ier abroge la constitution et s'octroie des pouvoirs dictatoriaux. Le pays prend pour l'occasion le nom officiel de royaume de Yougoslavie. Le souverain prĂ©sente en effet sa politique comme la voie vers le « yougoslavisme », c'est-Ă -dire l'unitĂ© nationale. Il s'efforce, par un ensemble de rĂ©formes autoritaires, de centraliser le royaume, mais ne parvient pas Ă  rĂ©soudre la question du statut des diffĂ©rentes communautĂ©s, notamment les Croates et les Musulmans[9] - [10]. Le pays est divisĂ© en neuf provinces ou « banovines » (banovinas), abolissant les anciennes rĂ©gions historiques et les dĂ©partements sans tenir aucun compte des hĂ©ritages historiques et des traditions culturelles. Les territoires actuels de la MacĂ©doine et du MontĂ©nĂ©gro sont incorporĂ©s respectivement Ă  la banovine du Vardar et Ă  celle de la Zeta, tandis que la banovine de la Drave est composĂ©e de la majeure partie de l'actuelle SlovĂ©nie. Finalement, cette rĂ©forme ne satisfait personne : les Croates voient le nom mĂȘme de « Croatie » disparaĂźtre officiellement, tandis que les Serbes voient leurs territoires historiques — dont la Serbie centrale, ainsi que la VoĂŻvodine et le Kosovo — divisĂ©s entre quatre banovines[7].

Une partie des nationalistes serbes participe par ailleurs au mouvement paramilitaire tchetnik (Četnik, pluriel Četnici[N 2]) — du nom qui dĂ©signait les bandes de rĂ©sistants Ă  la domination ottomane — composĂ© Ă  l'origine d'anciens combattants des guerres balkaniques et de la PremiĂšre Guerre mondiale, puis plus largement de militants nationalistes. Si Alexandre Ier interdit en 1929 les formations tchetniks de Serbie et de Croatie, il leur permet ensuite d'exister officieusement. Les Tchetniks, dont les principaux dirigeants sont Ilija Trifunović-Birčanin puis Kosta Pećanac, comptent avant-guerre environ un demi-million de membres et de sympathisants[11] - [12].

Si le Parti paysan croate est le principal mouvement d'opposition au pouvoir central, la faction croate la plus radicale est celle des Oustachis (UstaĆĄe, c'est-Ă -dire « InsurgĂ©s »), indĂ©pendantistes fascisants dirigĂ©s par Ante Pavelić et soutenus par l'Italie mussolinienne et la Hongrie de MiklĂłs Horthy. D'autres mouvements sĂ©paratistes ou autonomistes plus ou moins virulents existent, comme les « Verts » montĂ©nĂ©grins ou l'Organisation rĂ©volutionnaire intĂ©rieure macĂ©donienne (VMRO), soutenue un temps par la Bulgarie et l'Italie. En octobre 1934, Alexandre Ier est assassinĂ© lors d'une visite en France par un membre de la VMRO qui agissait en lien avec les Oustachis[9] - [10].

Le nouveau roi, Pierre II, Ă©tant encore un enfant, un conseil de rĂ©gence est mis en place. Le pouvoir est dĂ©tenu au sein du conseil par un cousin d'Alexandre Ier, le prince Paul Karađorđević[13]. Dans les annĂ©es qui suivent, la Yougoslavie s'efforce de parvenir Ă  une stabilitĂ© interne et de prĂ©server sa neutralitĂ© dans un contexte de tensions internationales grandissantes. Le gouvernement yougoslave dĂ©veloppe ses Ă©changes Ă©conomiques avec l'Allemagne nazie, dont il espĂšre se garantir les bonnes grĂąces, tout en s'efforçant de conserver de bonnes relations avec la France et le Royaume-Uni. L'hostilitĂ© traditionnelle envers l'Allemagne dans cette rĂ©gion d'Europe limite cependant l'attrait du nazisme en Yougoslavie. L'ancien ministre Dimitrije Ljotić crĂ©e en 1935 le ZBOR, un parti — principalement serbe — nationaliste et antisĂ©mite de type fasciste, mais ce mouvement n'obtient guĂšre de succĂšs aux Ă©lections[10] - [14].

Tout en s'employant Ă  prĂ©server la neutralitĂ© internationale du pays, le rĂ©gent Paul tente de rĂ©soudre ses problĂšmes internes, en trouvant une solution Ă  la « question croate »[13]. Un accord est conclu en 1939 avec Vladko Maček, chef du Parti paysan croate, permettant la crĂ©ation d'une banovine de Croatie[10], dont Ivan Ć ubaĆĄić devient le gouverneur (ban). Un quart du territoire et un tiers de la population yougoslaves se trouvent dĂšs lors sous juridiction croate[13]. Maček devient vice-Premier ministre. Cet accord (sporazum) ne permet cependant pas de rĂ©soudre les tensions entre communautĂ©s. Les concessions faites aux Croates, si elles satisfont la majoritĂ© de ces derniers, provoquent le mĂ©contentement d'autres nationalitĂ©s, notamment des Serbes dont le sentiment national est exacerbĂ© par cet abandon du « yougoslavisme » intĂ©gral. Diverses organisations serbes s'interrogent sur la place du peuple serbe en Yougoslavie : certaines rĂ©clament la crĂ©ation d'une banovine des territoires serbes, qui engloberait tout le reste du pays[10]. Le Club culturel serbe, crĂ©Ă© en 1937 par l'universitaire Slobodan Jovanović, prĂŽne ainsi la rĂ©organisation du royaume sous forme d'une fĂ©dĂ©ration tripartite qui respecterait les principales nationalitĂ©s[13]. L'Organisation musulmane yougoslave rĂ©clame de son cĂŽtĂ© la crĂ©ation d'une province de Bosnie-HerzĂ©govine[10]. Les organisations d'extrĂȘme droite s'opposent quant Ă  elles Ă  l'accord, aussi bien les Oustachis — qui le trouvent insuffisant et rĂ©clament le rattachement de la Bosnie-HerzĂ©govine Ă  la Croatie — que les fascistes du ZBOR[15]. Mais l'accord avec les Croates est avant tout une mesure d'urgence, destinĂ©e Ă  renforcer l'unitĂ© nationale yougoslave alors que la guerre semble imminente en Europe. Il est de toute maniĂšres Ă  la fois insuffisant et trop tardif pour avoir l'effet escomptĂ©. Quelques jours seulement aprĂšs son entrĂ©e en vigueur, la Seconde Guerre mondiale Ă©clate, alors que la Yougoslavie demeure, du fait de ses faiblesses internes, trĂšs mal prĂ©parĂ©e Ă  affronter une telle situation[16].

La situation des communistes avant 1941

Le Parti communiste est trĂšs affaibli au dĂ©but des annĂ©es 1930. Son interdiction le rend dĂ©pendant de l'Internationale communiste (Komintern), alors que celle-ci s'est initialement prononcĂ©e contre l'existence mĂȘme de la Yougoslavie et s'intĂ©resse plutĂŽt aux alliances avec des sĂ©paratistes. Entre 1932 et 1935, le parti clandestin prĂŽne non seulement le renversement de la monarchie, mais Ă©galement la sĂ©paration de la Yougoslavie en plusieurs rĂ©publiques communistes. Ses effectifs se limitent alors Ă  quelques centaines de membres. Mais Ă  la fin de la dĂ©cennie, le KPJ entreprend de reconstituer ses forces ; Josip Broz, alias « Tito », qui a menĂ© pendant l'entre-deux-guerres de nombreuses missions Ă  travers toute l'Europe pour le compte de l'Internationale communiste, affirme son autoritĂ© sur le parti, dont il devient officiellement SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral en 1939. Il s'efforce d'aplanir les relations complexes entre les diffĂ©rentes factions communistes yougoslaves, qui se sont constituĂ©es sur des bases nationales, et parvient Ă  convaincre le Komintern de conserver le KPJ qu'il avait Ă©tĂ© un temps question de dissoudre[15] - [10] - [17] - [18].

Le KPJ milite dĂ©sormais pour le maintien des frontiĂšres du pays, ce qui lui permet de gagner de nouvelles recrues, notamment dans la population Ă©tudiante ; toujours clandestin, il compte environ 6 000 membres fin 1939, puis 8 000 dĂ©but 1941. L'accord avec les Croates contribue nĂ©anmoins Ă  son isolement en le privant de toute possibilitĂ© d'alliance avec le Parti paysan croate ou l'opposition serbe. En 1940, l'ouverture de relations diplomatiques avec l'URSS profite aux communistes ; alors que le pacte germano-soviĂ©tique est toujours en vigueur, l'URSS ordonne aux communistes yougoslaves d'organiser un « front uni » clandestin en prĂ©vision d'un Ă©ventuel conflit. En octobre de la mĂȘme annĂ©e, Tito rĂ©unit prĂšs de Zagreb une confĂ©rence du parti. Le KPJ compte dĂ©sormais des cadres issus des diverses nationalitĂ©s du pays, pour lesquelles il s'emploie Ă  proposer des solutions. Il prĂŽne notamment l'unification de la Bosnie-HerzĂ©govine, ainsi que le droit Ă  l'autodĂ©termination de la MacĂ©doine et du MontĂ©nĂ©gro[15] - [10].

Une neutralité impossible

Entre 1935 et 1939, la Yougoslavie tente de prĂ©server sa neutralitĂ© en cultivant Ă  la fois ses liens avec le Royaume-Uni — qui s'intĂ©resse de plus en plus Ă  l'Europe mĂ©diterranĂ©enne — et avec l'Allemagne, au dĂ©triment de la France dont l'influence dĂ©cline. Milan Stojadinović, nommĂ© Premier ministre en 1935, s'emploie Ă  amĂ©liorer les relations avec l'Italie, ce qui, combinĂ© aux bons rapports avec l'Allemagne, contribue Ă  faire pencher la Yougoslavie en direction de l'Axe Rome-Berlin. En 1937, un traitĂ© d'amitiĂ© est signĂ© avec l'Italie : celle-ci s'engage Ă  respecter l'intĂ©gritĂ© territoriale yougoslave, et voit en retour sa position dominante en Albanie reconnue. Les Italiens mettent en dĂ©tention Ante Pavelić et les autres chefs oustachis, qu'ils accueillaient jusque-lĂ  sur leur sol[13].

En 1939, le rĂ©gent Paul Ă©carte Stojadinović, dont la politique trop pro-allemande inquiĂšte Ă  la fois l'armĂ©e et les milieux serbes francophiles[13]. Alors que les tensions s'aggravent en Europe, la Yougoslavie fait tout pour rester Ă  l'Ă©cart des conflits. Les accords de Munich, l'invasion italienne de l'Albanie voisine, l'anschluss et l'invasion germano-soviĂ©tique de la Pologne contribuent nĂ©anmoins Ă  l'inquiĂ©tude et au sentiment d'isolement du pays, qui constate en outre la dĂ©faillance de ses alliĂ©s français et britannique. Avec la transformation de l'Albanie en protectorat italien et l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne (qui a donc dĂ©sormais une frontiĂšre commune avec la rĂ©gion slovĂšne), la Yougoslavie se trouve prise en tenaille par les deux pays de l'Axe[19] - [16].

L'Italie et l'Allemagne n'ont pas, avant 1941, de ligne commune vis-Ă -vis de la Yougoslavie. Mussolini, dĂ©sireux de poursuivre l'irrĂ©dentisme, souhaite un dĂ©mantĂšlement pur et simple du pays afin de concrĂ©tiser les ambitions territoriales de l'Italie dans la zone Adriatique. Les milieux dirigeants nazis sont, quant Ă  eux, partagĂ©s : Alfred Rosenberg et son entourage sont de chauds partisans de l'indĂ©pendance de la Croatie, tandis que Hermann Göring penche pour la prĂ©servation de la Yougoslavie qui prĂ©sente Ă  ses yeux un intĂ©rĂȘt stratĂ©gique[20]. En juin 1939, Adolf Hitler renforce les liens germano-yougoslaves en recevant le prince Paul Ă  Berlin[19].

Le prince Paul serre la main de Madame Göring, sous le regard de l'époux de celle-ci.
Le prince Paul, régent de Yougoslavie, rencontrant Hermann Göring et son épouse Emmy lors de sa visite en Allemagne en 1939.

Au dĂ©but du conflit mondial, les Yougoslaves cherchent avant tout Ă  se prĂ©munir contre la probable entrĂ©e en guerre de l'Italie, qui reprĂ©sente Ă  leurs yeux la principale menace. Ils cultivent dĂšs lors une neutralitĂ© double, entretenant d'un cĂŽtĂ© leurs bonnes relations avec l'Allemagne pour que celle-ci retienne son alliĂ© italien, et de l'autre leur alliance avec les dĂ©mocraties occidentales pour se protĂ©ger en cas de besoin. En 1939, les Français envisagent une stratĂ©gie de revers : dĂ©barquer Ă  Salonique pour ouvrir dans les Balkans un second front auquel ils associeraient la Yougoslavie, la GrĂšce et la Turquie. Le gouvernement yougoslave, pour lequel Salonique prĂ©sente un grand intĂ©rĂȘt stratĂ©gique, est sĂ©duit par cette idĂ©e, mais le projet de corps expĂ©ditionnaire alliĂ© dans les Balkans bute sur la mauvaise volontĂ© des Britanniques : ceux-ci ne veulent en effet pas provoquer l'Italie, qui n'a pas encore rejoint le conflit. L'abandon du projet de Salonique contraint le rĂ©gent Ă  un dĂ©licat exercice d'Ă©quilibre pour maintenir sa neutralitĂ©. Face Ă  l'apparente dĂ©robade de ses alliĂ©s français et britanniques, la Yougoslavie cherche un soutien du cĂŽtĂ© de l'URSS — toujours liĂ©e Ă  l'Allemagne par le pacte germano-soviĂ©tique — avec laquelle elle ouvre des relations diplomatiques en [21].

DĂšs 1940, Mussolini envisage d'attaquer la Yougoslavie[19]. En dĂ©but d'annĂ©e, il renoue son alliance avec les Oustachis qu'il avait fait arrĂȘter trois ans plus tĂŽt. Le ministre italien des Affaires Ă©trangĂšres Galeazzo Ciano reçoit Ante Pavelić ; il envisage avec lui un plan de dĂ©membrement de la Yougoslavie et la mise en place d'un rĂ©gime croate ami de l'Italie fasciste, qui prendrait la forme d'une monarchie dont la couronne reviendrait Ă  un prince de la maison de Savoie. Ciano demeure cependant prudent, se contentant d'Ă©voquer des possibilitĂ©s[22]. Au printemps 1940, Hitler dissuade son alliĂ© italien d'attaquer dans les Balkans. Le FĂŒhrer se satisfait en effet pour le moment des accords Ă©conomiques qui rendent la Yougoslavie de plus en plus dĂ©pendante du Reich. En outre, il ne souhaite pas encore provoquer les SoviĂ©tiques en dĂ©clenchant une nouvelle offensive Ă  l'Est[19].

Les Ă©vĂšnements de l'Ă©tĂ© 1940 bouleversent la donne. La dĂ©faite inattendue de la France — alliĂ©e traditionnelle de la monarchie serbe — fait apparaĂźtre la suprĂ©matie allemande et pousse les Yougoslaves Ă  douter de leur politique. Lors de l'offensive italienne contre les Français, Mussolini assure encore de son intention de n'attaquer ni la Yougoslavie ni la GrĂšce. Cependant, les difficultĂ©s de son armĂ©e dans les Alpes le poussent Ă  envisager d'ouvrir un second front pour affirmer la puissance de l'Italie, indĂ©pendamment des intĂ©rĂȘts allemands. Il hĂ©site nĂ©anmoins entre une offensive contre la Yougoslavie ou contre la GrĂšce ; c'est finalement sur ce dernier pays que se porte son choix[22]. En , l'Italie attaque la GrĂšce, renforçant encore l'inquiĂ©tude de la Yougoslavie voisine[19]. Bien que le pays soit officiellement neutre, son ministre de la Guerre, le gĂ©nĂ©ral Milan Nedić, envisage un dĂ©barquement Ă  Salonique pour s'en emparer avec l'aide de l'Allemagne, afin de priver l'Italie de ce point stratĂ©gique. La position germanophile de Nedić, ainsi que ses liens avec le ZBOR, conduisent finalement le rĂ©gent Ă  le remplacer en , aprĂšs un bombardement italien sur Bitola (dont l'Italie affirme qu'il a Ă©tĂ© effectuĂ© par erreur)[22].

Alors que Churchill espĂšre une alliance du Royaume-Uni avec les pays balkaniques, le rĂ©gent Paul prend acte du fait que les Britanniques sont trop Ă©loignĂ©s pour apporter une aide directe Ă  la Yougoslavie. Il choisit alors de composer avec l'Axe et envoie des Ă©missaires Ă  Rome et Ă  Berlin, en vue d'obtenir des assurances sur la non-belligĂ©rance yougoslave, voire sur une Ă©ventuelle annexion de Salonique[22]. Les milieux anti-nazis en Yougoslavie rĂ©agissent entretemps contre cette Ă©volution. Milan Gavrilović, leader gauchisant du Parti agrarien serbe, nommĂ© reprĂ©sentant de son pays auprĂšs de l'URSS lors de l'ouverture des relations diplomatiques, tente dĂšs son arrivĂ©e Ă  Moscou d'obtenir un appui des SoviĂ©tiques, dans l'espoir de dĂ©tacher le prince Paul de l'Allemagne. Les SoviĂ©tiques, soucieux d'Ă©viter toute provocation, font traĂźner leurs discussions avec Gavrilović, mais ce dernier finit par les convaincre de l'intĂ©rĂȘt de prendre contact avec les milieux militaires yougoslaves hostiles Ă  l'Allemagne[23].

Le Premier ministre DragiĆĄa Cvetković signe le pacte tripartite Ă  la demande du rĂ©gent.

De son cĂŽtĂ©, Hitler est conduit par la situation rĂ©gionale Ă  tenter de faire sortir le gouvernement yougoslave de sa neutralitĂ©. DĂšs cette Ă©poque, en effet, il commence Ă  prĂ©parer l'invasion de l'URSS, ce qui lui impose de contrĂŽler auparavant la situation dans les Balkans. Cela implique d'abord d'aider Mussolini qui est en difficultĂ© face aux Grecs, puis de nouer des alliances avec l'ensemble des pays de la rĂ©gion. S'allier avec la Yougoslavie prĂ©sente de surcroĂźt une importance particuliĂšre pour les Allemands dans le cadre de l'offensive qu'ils prĂ©voient de mener en GrĂšce pour porter secours aux Italiens. Hitler veut en effet Ă©viter que ses troupes puissent ĂȘtre exposĂ©es sur leur flanc droit[22]. La Yougoslavie occupe en outre un emplacement stratĂ©gique en vue de la future attaque contre l'URSS[23]. Le rĂ©gent yougoslave s'efforce de gagner du temps et d'amĂ©liorer ses relations avec ses voisins : un traitĂ© d'amitiĂ© est signĂ© en dĂ©cembre avec la Hongrie. Mais, dans le mĂȘme temps, l'Allemagne nazie Ă©tend rapidement son influence dans les Balkans. En novembre, la Roumanie et la Hongrie s'allient avec l'Allemagne en signant le pacte tripartite ; le rĂ©gime nazi cherche ensuite Ă  obtenir la signature de la Bulgarie, puis celle des Yougoslaves. En fĂ©vrier 1941, Hitler reçoit le Premier ministre yougoslave DragiĆĄa Cvetković et son ministre des Affaires Ă©trangĂšres, auxquels il demande d'adhĂ©rer au pacte[19] - [24] - [22]. Il les dĂ©courage en outre de chercher l'appui de l'URSS en leur rĂ©vĂ©lant que Molotov, lors de son passage Ă  Berlin, a envisagĂ© des modifications territoriales au bĂ©nĂ©fice de la Bulgarie et aux dĂ©pens de la Yougoslavie[25].

De leur cĂŽtĂ©, les Britanniques, qui sont en train de repousser les Italiens en Afrique du Nord et de l'Est, prĂ©parent une intervention contre eux dans les Balkans. Pour cela, ils cherchent Ă  s'allier non seulement Ă  la GrĂšce, mais aussi Ă  la Turquie et Ă  la Yougoslavie. Les contacts avec les Turcs n'ayant rien donnĂ©, les Britanniques dĂ©cident de faire pression sur les Yougoslaves. Le 5 mars, alors que le Royaume-Uni se prĂ©pare Ă  faire dĂ©barquer en GrĂšce des troupes envoyĂ©es du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, le rĂ©gent de Yougoslavie reçoit une lettre du chef de la diplomatie britannique Anthony Eden, qui lui demande de soutenir militairement les Grecs. Le lendemain, l'envoi de troupes britanniques en GrĂšce commence. Les Yougoslaves se trouvent alors pris entre deux feux, entre les Britanniques qui ne peuvent guĂšre les aider concrĂštement aprĂšs la chute de la France, et les Allemands dont les exigences se font pressantes puis menaçantes ; ils s'informent Ă©galement sur la position des SoviĂ©tiques, mais ceux-ci cherchent avant tout Ă  se tenir Ă  l'Ă©cart du conflit[19] - [24]. Joseph Staline, peu convaincu par les propositions d'alliance de Gavrilović, tente nĂ©anmoins de profiter de la situation et demande Ă  ses rĂ©seaux en Yougoslavie d'exploiter le sentiment anti-allemand : Tito reçoit l'ordre de mobiliser le Parti communiste de Yougoslavie « contre la capitulation face aux Allemands ». Le but de Staline semble cependant avoir Ă©tĂ© avant tout de profiter du contexte yougoslave pour faire pression sur Hitler, en vue d'obtenir de ce dernier une vĂ©ritable alliance militaire, plus avantageuse pour l'URSS que le simple traitĂ© de non-agression que constitue le pacte germano-soviĂ©tique[26].

Au dĂ©but de mars, la Bulgarie ayant signĂ© le pacte tripartite et autorisĂ© les troupes allemandes Ă  transiter sur son sol, la Yougoslavie se trouve littĂ©ralement encerclĂ©e par l'Allemagne et ses alliĂ©s. Les Allemands prĂ©sentent en outre un ultimatum aux Yougoslaves, dont ils exigent qu'ils apportent d'ici au 23 mars une rĂ©ponse quant Ă  leur adhĂ©sion au pacte. La Yougoslavie, aprĂšs avoir longuement tergiversĂ© face aux demandes du rĂ©gime nazi, a dĂ©sormais de sĂ©rieuses raisons de craindre des reprĂ©sailles militaires en cas de refus[27]. Le rĂ©gent Paul et ses conseillers dĂ©cident finalement d'accĂ©der Ă  la demande d'Hitler, malgrĂ© l'hostilitĂ© d'une partie du gouvernement. Le 25 mars, Cvetković signe Ă  Vienne le pacte tripartite. Le gouvernement yougoslave, pour mĂ©nager son opinion publique, obtient que le pacte comporte des clauses qui lui Ă©pargnent un engagement militaire et un transit des troupes allemandes sur son sol ; il n'en reconnaĂźt pas moins le rĂŽle dirigeant de l'Allemagne et de l'Italie dans le « nouvel ordre europĂ©en » en construction. Le lendemain, Churchill demande aux reprĂ©sentants britanniques Ă  Belgrade de continuer malgrĂ© tout Ă  faire pression sur les milieux dirigeants yougoslaves, dans l'espoir d'obtenir un revirement de leur part[19] - [24].

Le coup d'État de 1941

Trois jeunes hommes sur un side-car, brandissant un drapeau ; un attroupement en arriĂšre-plan.
Manifestants à Belgrade au moment du coup d'État du 27 mars.

Cet abandon de la neutralitĂ© et cette soumission aux desiderata des Allemands provoquent une rĂ©action immĂ©diate dans les milieux nationalistes serbes[28]. Des manifestations hostiles Ă  l'alliance avec Hitler, qui regroupent principalement des jeunes Serbes, Ă©clatent dans plusieurs villes[29]. Le 27 mars, alors que le prince Paul est parti se reposer en SlovĂ©nie, un groupe d'officiers de l'État-Major gĂ©nĂ©ral renverse le gouvernement Cvetković ; ils proclament avec six mois d'avance la majoritĂ© du roi Pierre II et l'accession de ce dernier au pouvoir, ainsi que la dĂ©position du rĂ©gent[28].

Le rĂŽle exact jouĂ© par les Britanniques dans ce coup d'État a fait l'objet d'une controverse : des historiens prĂȘtent au Royaume-Uni un rĂŽle moteur, et certains lui reprochent d'avoir prĂ©cipitĂ© la Yougoslavie dans la guerre[29]. Les agents du SOE (le service secret britannique) Ă  Belgrade semblent en effet avoir influĂ© sur les Ă©vĂ©nements, en encourageant les conspirateurs Ă  agir rapidement[24] et en leur fournissant des armes[29]. Pour l'historien britannique d'origine serbe Stevan K. Pavlowitch, le Royaume-Uni, en jouant de son influence auprĂšs de mouvements nationalistes ou pro-occidentaux comme la frange serbe de l'Union agrarienne, n'a cependant fait qu'« enfoncer une porte ouverte » en exploitant le mĂ©contentement, dĂ©jĂ  considĂ©rable, envers la politique du prince Paul. Les Britanniques ont bel et bien accĂ©lĂ©rĂ© les choses en encourageant les conspirateurs qui ont alors cru qu'ils recevraient une aide militaire extĂ©rieure ; mais le coup d'État, action spontanĂ©e plus que vĂ©ritable conjuration, est avant tout une rĂ©action de milieux « patriotes » serbes contre un gouvernement jugĂ© faible et incapable, afin de « sauver l'honneur » de la Serbie et, plus largement, celui de la Yougoslavie[28].

L'un des responsables du coup d'État, le gĂ©nĂ©ral DuĆĄan Simović, prend la tĂȘte d'un gouvernement de coalition. Le rĂ©gent se rĂ©signe Ă  la situation et part pour la GrĂšce, tandis que Vladko Maček conserve son poste de vice-premier ministre. Les nouveaux dirigeants yougoslaves espĂšrent recevoir une aide des Britanniques, voire un soutien diplomatique de la part de l'URSS ; ils tentent, en attendant, de se prĂ©munir d'une rĂ©action allemande en assurant que le coup d'État est une affaire purement interne qui ne remet pas en cause l'adhĂ©sion au pacte tripartite[28]. De peur de provoquer les Allemands, le nouveau gouvernement yougoslave s'abstient de toute forme d'accord officiel avec les Britanniques, et refuse mĂȘme de recevoir Eden alors en GrĂšce. Eden contourne la difficultĂ© en envoyant le chef de l'État-Major gĂ©nĂ©ral, John Dill, rencontrer Simović : les Britanniques promettent une assistance militaire au gouvernement de Belgrade, mais ils sont trop Ă©loignĂ©s d'un potentiel front yougoslave pour que leur aide soit d'un secours immĂ©diat. La Yougoslavie tente par ailleurs de renouer de bonnes relations avec l'Italie, mais Simović, mĂ©diocre diplomate, en arrive Ă  menacer l'Ă©missaire italien de reprĂ©sailles militaires[29] - [30].

Les SoviĂ©tiques, Ă©galement approchĂ©s par les Yougoslaves, ne proposent qu'un traitĂ© d'amitiĂ© et de non-agression[30]. Staline, surpris par le coup d'État, cherche avant tout Ă  exploiter la situation pour dissuader Hitler d'Ă©tendre la guerre, et pense que cette manifestation de solidaritĂ© incitera le FĂŒhrer Ă  renoncer Ă  attaquer la Yougoslavie[31]. Mais les discussions de l'URSS avec les Yougoslaves suscitent des tensions avec l'Allemagne, ce qui conduit les SoviĂ©tiques Ă  modifier unilatĂ©ralement les termes de l'accord, mettant l'ambassadeur Milan Gavrilović devant le fait accompli ; le traitĂ© d'amitiĂ© est quasiment rĂ©duit Ă  un Ă©noncĂ© de neutralitĂ©, ce qui rĂ©duit de beaucoup sa portĂ©e[32]. Gavrilović, accablĂ©, souhaite refuser cette version du traitĂ©, mais le Premier ministre Simović lui ordonne de signer tel quel le texte proposĂ© par les SoviĂ©tiques. PrĂ©vue pour le 5 avril, la signature du texte prend du retard. Elle a finalement lieu le 6 avril Ă  trois heures du matin, alors que les SoviĂ©tiques ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© informĂ©s des manƓuvres allemandes en vue de l'invasion de la Yougoslavie : Staline demande que le traitĂ© soit datĂ© du 5 afin de ne pas provoquer les Allemands[33].

La dĂ©cision d'Hitler est de toutes maniĂšres irrĂ©vocable dĂšs les premiers jours[31]. Furieux de ce retournement de situation — dans lequel il voit la main des Britanniques, et plus largement celle des Juifs anglo-saxons en cheville avec le judĂ©o-bolchevisme[34] — le dirigeant nazi considĂšre que la Yougoslavie doit dĂ©sormais ĂȘtre traitĂ©e en ennemie : il ordonne la « destruction » de ce pays coupable d'avoir perturbĂ© ses plans dans les Balkans. Les prĂ©cautions des Yougoslaves n'affectent en rien sa dĂ©cision ; une violente campagne de propagande est aussitĂŽt dĂ©clenchĂ©e en Allemagne, accusant la GrĂšce et la Yougoslavie de s'ĂȘtre vendues au Royaume-Uni. Le , sans ultimatum ni dĂ©claration de guerre, l'Allemagne attaque le territoire yougoslave[28] ; le mĂȘme jour, elle envahit la GrĂšce pour mettre un terme simultanĂ© Ă  tous ses problĂšmes dans les Balkans[34].

Invasion de la Yougoslavie

L'armĂ©e yougoslave, sous-Ă©quipĂ©e[34] et peu entraĂźnĂ©e, n'a le temps ni de se prĂ©parer ni de mobiliser tous les hommes disponibles. À l'aube du , les Allemands dĂ©clenchent l'opĂ©ration ChĂątiment, un bombardement intensif de Belgrade qui dure trois jours et ravage la moitiĂ© des immeubles d'habitation de la capitale. De multiples raids aĂ©riens dĂ©truisent le gros de l'aviation yougoslave et les infrastructures du pays, facilitant l'invasion au sol[35].

Le gros des forces allemandes, placĂ©es sous le commandement du gĂ©nĂ©ral Maximilian von Weichs, arrive depuis la Bulgarie, tandis que les Italiens, aidĂ©s de troupes auxiliaires locales, attaquent depuis leur protectorat albanais. Les Yougoslaves parviennent dans un premier temps Ă  contre-attaquer efficacement sur le front albanais, mais se trouvent Ă  nouveau contraints Ă  la dĂ©fensive le [35]. En outre, les troupes serbes se montrent nettement plus combatives que les unitĂ©s croates et macĂ©doniennes, dont beaucoup capitulent Ă  la premiĂšre occasion[34]. En Croatie, les Allemands avancent rapidement, aidĂ©s par des sabotages commis par les nationalistes locaux, notamment les Oustachis ; ils entrent dans Zagreb le [35]. La banovine de la Drave est envahie conjointement par les Allemands, qui arrivent depuis l'Autriche, et par les Italiens ; Ljubljana est prise le 10[36]. Au Kosovo, les Allemands sont accueillis en libĂ©rateurs par la population albanaise : une dĂ©lĂ©gation de chefs locaux conclut immĂ©diatement un accord de collaboration avec les envahisseurs[37]. Le , alors que la rĂ©sistance des Yougoslaves s'est effondrĂ©e au Nord, la Hongrie — au mĂ©pris du traitĂ© d'amitiĂ© signĂ© quelques mois plus tĂŽt — envahit elle aussi le territoire serbe, officiellement pour protĂ©ger les populations hongroises locales[35]. Le Royaume-Uni proclame, dĂšs le dĂ©but de l'invasion, son soutien Ă  la Yougoslavie ; les dirigeants de l'URSS, tout en exprimant en privĂ© leur sympathie pour les Yougoslaves, s'abstiennent de toute dĂ©claration publique si l'on excepte leur dĂ©sapprobation de l'attaque hongroise[30].

Un adolescent en uniforme, entouré de deux hommes de quarante-cinquante ans.
Le Premier ministre DuĆĄan Simović, le roi Pierre II et le ministre Radoje KneĆŸević, aprĂšs l'arrivĂ©e Ă  Londres du gouvernement yougoslave en exil.

Le , les Allemands entrent dans Belgrade. Le mĂȘme jour, avant d'ĂȘtre Ă©vacuĂ© avec le roi vers la GrĂšce oĂč ils doivent rejoindre l'armĂ©e britannique, Simović rĂ©unit une derniĂšre fois ses ministres et transfĂšre ses fonctions de chef d'État-Major au gĂ©nĂ©ral Danilo Kalafatović, qu'il charge de conclure un cessez-le-feu. Mais les Allemands et les Italiens rĂ©pondent aux Ă©missaires venus nĂ©gocier avec eux qu'ils exigent la capitulation pure et simple de la Yougoslavie. Le , alors que Kalafatović a Ă©tĂ© fait prisonnier, des reprĂ©sentants du commandement suprĂȘme signent l'acte de capitulation de l'armĂ©e yougoslave. La Bulgarie, qui n'a pas participĂ© Ă  l'attaque initiale[35], pĂ©nĂštre deux jours plus tard dans la banovine du Vardar, quasiment sans coup fĂ©rir. Ses troupes y sont accueillies en libĂ©ratrices par une partie de la population. Avec l'occupation de la MacĂ©doine grecque, les Bulgares complĂštent leur annexion de fait de la rĂ©gion macĂ©donienne[38].

L'armĂ©e yougoslave s'Ă©tant effondrĂ©e bien plus rapidement que ne le prĂ©voyaient les Britanniques et les Grecs, l'invasion est, en termes humains, une opĂ©ration trĂšs peu coĂ»teuse pour les troupes de l'Axe : les Allemands ne perdent que 151 hommes dans les combats[34]. Quelques troupes yougoslaves fuient Ă  travers la GrĂšce, qu'elles Ă©vacuent en mĂȘme temps que les armĂ©es grecque et britannique, dans une atmosphĂšre de chaos[39]. Entre 200 000 et 300 000 prisonniers de guerre, dont 12 000 officiers et 200 gĂ©nĂ©raux (Serbes pour la plupart) sont envoyĂ©s dans des camps en Allemagne et en Italie[35].

Simović, le roi et leurs ministres ne restent que quelques jours en GrĂšce, que les Britanniques Ă©vacuent Ă©galement. TransportĂ©s Ă  Alexandrie en Égypte, puis Ă  JĂ©rusalem en Palestine sous mandat britannique, ils annoncent depuis le Proche-Orient que la Yougoslavie continue le combat contre l'Allemagne et l'Italie, et dĂ©clarent la guerre Ă  la Hongrie et Ă  la Bulgarie[40]. Deux mois plus tard, le nouveau gouvernement yougoslave en exil, toujours dirigĂ© par DuĆĄan Simović, s'installe Ă  Londres, oĂč il est officiellement reconnu par le Royaume-Uni le . Le ministre de la guerre yougoslave et son cabinet militaire restent quant Ă  eux en Égypte, au quartier gĂ©nĂ©ral britannique du Caire[38]. La capitale Ă©gyptienne, oĂč se trouvent non seulement le ministre yougoslave mais Ă©galement le dernier responsable du SOE Ă  Belgrade, devient ensuite la plaque tournante des opĂ©rations de renseignement britannique en direction de la Yougoslavie[17]. Le gouvernement de Simović n'a plus sous ses ordres que des forces armĂ©es trĂšs modestes : les troupes yougoslaves en exil, sur le thĂ©Ăątre d'opĂ©rations moyen-oriental et nord-africain, se limitent Ă  quelques centaines d'officiers et de soldats, un petit nombre de bateaux et une dizaine d'avions[41]. L'URSS prend acte de la situation et, pour ne pas provoquer les Allemands, retire son statut diplomatique Ă  la lĂ©gation yougoslave Ă  Moscou. Ce n'est qu'une fois attaquĂ©s par les Allemands deux mois plus tard que les SoviĂ©tiques renouent des relations avec le gouvernement yougoslave en exil[42].

Par la suite, vers la fin de la guerre, Hitler voit dans la campagne des Balkans la cause du retard pris par l'invasion de l'URSS. Les historiens ont dĂ©battu de cette question, mais tendent aujourd'hui Ă  estimer que l'attaque contre la GrĂšce et la Yougoslavie n'a jouĂ© qu'un rĂŽle mineur dans l'Ă©chec de l'opĂ©ration Barbarossa, qui a Ă©tĂ© retardĂ©e par d'autres facteurs logistiques. Par contre, l'invasion des Balkans conduit Staline Ă  relĂącher sa vigilance, en lui faisant croire qu'Hitler concentre dĂ©sormais ses efforts sur la MĂ©diterranĂ©e et non plus sur l'Europe de l'Est[34]. Le dirigeant soviĂ©tique a en outre Ă©chouĂ© sur toute la ligne dans sa tentative de peser sur la situation dans les Balkans pour ĂȘtre en position de force vis-Ă -vis des Allemands qui sont alors toujours ses partenaires[43].

DĂ©membrement du pays

Partage territorial

Partition de la Yougoslavie en 1941.
Un groupe de soldats en uniforme, devisant sur une route.
Soldats de la Wehrmacht et Bersaglieri italiens en Yougoslavie.

AprĂšs l'invasion, Hitler prĂ©conise la disparition pure et simple de l'État yougoslave, qui n'est Ă  ses yeux qu'une crĂ©ation artificielle issue du traitĂ© de Versailles[44]. Dans son optique, les Serbes — qu'il hait tout particuliĂšrement[45] car il les juge responsables de la PremiĂšre Guerre mondiale[34] — doivent ĂȘtre chĂątiĂ©s, les Croates ralliĂ©s Ă  l'Axe et les SlovĂšnes germanisĂ©s ou dispersĂ©s. L'Allemagne, qui a dĂ©jĂ  acquis avant-guerre une position Ă©conomique dominante en Yougoslavie, se taille la part du lion en s'emparant des lignes de communication et des principaux gisements de minerais[N 3], tandis qu'elle se charge de satisfaire les revendications territoriales de ses alliĂ©s. Les Italiens, dĂ©sireux d'accroĂźtre leur « espace vital », doivent cependant en rabattre et accepter le partage tel qu'il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© par les Allemands. Outre les annexions et occupations des diverses parties du pays, deux États sont autorisĂ©s Ă  exister sur le territoire de la Yougoslavie dĂ©membrĂ©e : la Croatie, dont le gouvernement est confiĂ© aux Oustachis et qui annexe l'intĂ©gralitĂ© de la Bosnie-HerzĂ©govine, et la Serbie — ramenĂ©e, peu ou prou, Ă  ses frontiĂšres d'avant les guerres balkaniques de 1912-1913 — oĂč est formĂ© un gouvernement collaborateur[44].

Du fait des préparatifs de l'attaque contre l'URSS, la plupart des meilleures unités de la Wehrmacht sont retirées du théùtre d'opérations balkanique au bout de quelques semaines et sont remplacées par des divisions d'occupation[46].

La Serbie « indĂ©pendante » est occupĂ©e pour l'essentiel par l'Allemagne et, au Sud-Est, par la Bulgarie. Une partie de son territoire est partagĂ©e entre les envahisseurs, en fonction des populations qui s'y trouvent. En VoĂŻvodine, l'Allemagne confĂšre au Banat un statut de zone occupĂ©e Ă  statut particulier, dont l'administration est confiĂ©e aux Volksdeutsche (Allemands) locaux ; dans la mĂȘme rĂ©gion, la Hongrie annexe la Bačka. En Croatie, l'Italie annexe la Dalmatie centrale, mais doit nĂ©gocier avec le nouveau gouvernement croate les frontiĂšres de son gouvernorat de Dalmatie. Elle occupe le MontĂ©nĂ©gro, dont elle annexe la rĂ©gion des bouches de Kotor et dont elle projette de faire un troisiĂšme État « indĂ©pendant »[44] - [20] - [47] - [48]. Par ailleurs, la Hongrie annexe Ă©galement une partie de la Slavonie[49].

Les territoires peuplĂ©s majoritairement d'Albanais — l'essentiel du Kosovo, l'Ouest de la MacĂ©doine et certaines rĂ©gions du MontĂ©nĂ©gro — sont intĂ©grĂ©s par les Italiens Ă  leur protectorat d'Albanie[49]. À la demande d'Hitler, une partie du Kosovo est laissĂ©e Ă  l'État serbe « rĂ©siduel », ce qui permet aux occupants allemands de garder la main sur les rĂ©gions miniĂšres[50]. Dans la partie du Kosovo occupĂ©e par l'Italie, les Serbes et les MontĂ©nĂ©grins installĂ©s pendant l'entre-deux-guerres sont attaquĂ©s par des bandes albanaises qui les chassent de leurs terres : environ 20 000 d'entre eux sont forcĂ©s de se rĂ©fugier en Serbie. Une dizaine de milliers de Serbes pĂ©rissent au Kosovo pendant le conflit, dont la majoritĂ© lors des expulsions de 1941[51].

Les zones d'occupations de la SlovĂ©nie — carte basĂ©e sur son territoire actuel — durant la Seconde Guerre mondiale. En vert clair : la province de Ljubljana (zone italienne) ; en brun : la zone allemande ; en jaune : la zone hongroise. En vert foncĂ© : zone dĂ©jĂ  annexĂ©e par l'Italie avant la guerre, par le traitĂ© de Rapallo de 1920.

La SlovĂ©nie est partagĂ©e entre l'Allemagne, l'Italie et la Hongrie. Les Allemands occupent le Nord, en s'emparant de l'essentiel de la Basse-Styrie et de la Haute-Carniole, soit d'un territoire bien plus important que ne l'escomptaient les Italiens. Ces derniers reçoivent quant Ă  eux la Basse-Carniole et la ville de Ljubljana : leur territoire devient la province de Ljubljana. Les Hongrois annexent la rĂ©gion de Prekmurje. L'occupation italienne de la SlovĂ©nie est, au moins dans les premiers temps, relativement souple[49] ; les Italiens ne s'en prennent pas aux institutions culturelles slovĂšnes et, du fait de l'importance primordiale des milieux catholiques, entretiennent de bonnes relations avec le clergĂ© local. L'Ă©vĂȘque de Ljubljana, Gregorij RoĆŸman, fait partie de leurs principaux interlocuteurs. Une « Consulta » (conseil consultatif), dirigĂ©e par l'ancien ban de la Drave Marko Natlačen et rĂ©unissant quatorze notables pro-italiens, est formĂ©e[52] - [53]. Mais le gouverneur italien Emilio Grazioli, dĂ©jĂ  responsable de l'« italianisation » brutale de la minoritĂ© slovĂšne en VĂ©nĂ©tie julienne, importe bientĂŽt les mĂ©thodes fascistes dans la province de Ljubljana : la Consulta est rapidement nĂ©gligĂ©e[52]. Les Hongrois, quant Ă  eux, pratiquent d'emblĂ©e dans leur zone une politique de « magyarisation » Ă  marche forcĂ©e et imposent l'apprentissage de la langue hongroise. Les Allemands s'emploient eux aussi Ă  « germaniser » leur zone annexĂ©e, interdisant l'usage de la langue slovĂšne en public et dĂ©plaçant des populations slovĂšnes pour permettre l'installation de colons d'ethnie germanique, venus notamment de la Carniole ou du Sud-Tyrol[44] - [47] - [54] - [49]. Heinrich Himmler prĂ©voit d'expulser de leur propre pays environ 245 000 SlovĂšnes, et de germaniser les autres. Mais les rĂ©actions de la population devant cette politique, qui alimente la rĂ©sistance locale, conduisent les Allemands Ă  revoir leurs plans Ă  la baisse. À peine plus d'un millier de colons Volksdeutsche est installĂ© en SlovĂ©nie pendant la guerre ; plus de 80 000 SlovĂšnes sont cependant dĂ©placĂ©s, et expulsĂ©s vers la Serbie ou la Croatie[54].

DĂšs le lendemain de l'invasion, Allemands et Italiens appliquent, pour maintenir l'ordre et rĂ©primer les soulĂšvements, une sĂ©rie de mesures trĂšs brutales qui conduisent Ă  l'exĂ©cution ou Ă  l'internement de nombreux civils. La Wehrmacht laisse ainsi carte blanche aux commandants d'armĂ©es : le , le gĂ©nĂ©ral von Weichs ordonne que 100 civils soient exĂ©cutĂ©s en Serbie pour chaque soldat allemand tuĂ© ; tout « soldat serbe » surpris avec des armes devra Ă©galement ĂȘtre mis Ă  mort[55] - [56]. L'ArmĂ©e royale italienne, pour sa part, s'appuie sur un dĂ©cret royal de 1938 qui fait de toute personne prenant les armes un belligĂ©rant. Devant la multiplication des insurrections durant l'annĂ©e 1941, le gĂ©nĂ©ral Vittorio Ambrosio, commandant de la IIe armĂ©e italienne, ordonne en octobre de fusiller sur-le-champ les rebelles capturĂ©s, de ne pas prendre de prisonniers et de brĂ»ler les maisons si nĂ©cessaire. Le gĂ©nĂ©ral Mario Roatta, qui succĂšde Ă  Ambrosio dĂ©but 1942 et a autoritĂ© sur l'ensemble des zones d'occupation italiennes, publie en mars la circulaire 3C sur les opĂ©rations de maintien de l'ordre. Ce texte prĂ©voit d'interner Ă  titre prĂ©ventif et rĂ©pressif des familles et des « catĂ©gories d'individus » dans les villages — voire la population entiĂšre des villages concernĂ©s —, de multiplier les arrestations d'otages civils et de considĂ©rer les populations locales comme responsables des sabotages commis dans leur rĂ©gion. Des camps de concentration sont crĂ©Ă©s dans les zones italiennes : ils accueillent progressivement, dans des conditions effroyables, des dizaines de milliers de personnes — suspects, otages, ou bien populations de SlovĂ©nie et de Dalmatie chassĂ©es de chez elles et dĂ©portĂ©es pour laisser la place Ă  des colons italiens[55].

La MacĂ©doine orientale est occupĂ©e par la Bulgarie qui ne l'annexe cependant pas officiellement, la question du statut exact de ce territoire Ă©tant renvoyĂ©e Ă  l'aprĂšs-guerre[44]. La Bulgarie n'en considĂšre pas moins sa zone d'occupation comme un territoire bulgare « libĂ©rĂ© », et la plupart de ses habitants — Ă  l'exception des Serbes — comme des Bulgares. Les agriculteurs serbes qui s'Ă©taient installĂ©s dans la banovine du Vardar Ă  la faveur de la rĂ©forme agraire de l'entre-deux-guerres sont expulsĂ©s vers la Serbie. À la fin de 1941, environ 62 000 personnes doivent quitter la MacĂ©doine, malgrĂ© les protestations des autoritĂ©s allemandes en Serbie qui ont du mal Ă  gĂ©rer l'afflux de rĂ©fugiĂ©s. Dans l'ensemble, l'occupation bulgare est d'abord plutĂŽt bien accueillie par la population, qui la ressent comme une revanche aprĂšs des annĂ©es de « serbisation » imposĂ©e. Mais la situation se dĂ©grade au bout de quelques mois : la « serbisation » d'avant-guerre est remplacĂ©e par une politique de « bulgarisation », tandis que les rĂ©quisitions des occupants et la conscription obligatoire alimentent le mĂ©contentement[57]. La Hongrie applique une politique similaire dans les territoires qu'elle a annexĂ©s, et dont elle expulse les colons yougoslaves — principalement serbes — installĂ©s dans l'entre-deux-guerres. Durant les deux premiĂšres semaines de l'occupation hongroise, 10 000 personnes sont expulsĂ©es vers la Serbie, la Croatie ou le MontĂ©nĂ©gro. Les Hongrois envisagent de chasser 150 000 Serbes supplĂ©mentaires, mais doivent y renoncer du fait de l'opposition des Allemands. Ils parviennent cependant Ă  en expulser 35 000 de maniĂšre officieuse ; 12 000 autres sont enfermĂ©s dans des camps, puis progressivement transfĂ©rĂ©s en Serbie[58].

Situation des Juifs selon les zones

Une sculpture abstraite, dans un parc public.
Monument à la Shoah, à Chtip (Macédoine).

Les Juifs de Yougoslavie — pour la plupart SĂ©farades et dont la population, estimĂ©e Ă  environ 78 000 personnes, se trouve principalement en Serbie autour de Belgrade, en Bosnie-HerzĂ©govine autour de Sarajevo, et en MacĂ©doine — sont immĂ©diatement victimes de mesures discriminatoires, qui laissent bientĂŽt place, dans les zones allemandes, Ă  une politique d'extermination[57] - [59].

En Serbie, dĂšs l'automne 1941, les hommes juifs sont, avec les Tziganes, raflĂ©s et exĂ©cutĂ©s en prioritĂ© lors des reprĂ©sailles contre les insurgĂ©s. À la mĂȘme Ă©poque, aprĂšs avoir abandonnĂ© l'idĂ©e de crĂ©er un ghetto Ă  Belgrade, les Allemands commencent Ă  envisager la dĂ©portation non plus uniquement des hommes, mais Ă©galement des femmes et des enfants[57] - [59]. Dans la zone d'occupation allemande en Croatie, les Oustachis se montrent des complices zĂ©lĂ©s des nazis. Les Juifs croates, dĂ©chus de leur citoyennetĂ© dĂšs le mois d'avril, sont rapidement la cible de massacres. Ante Pavelić — dont l'Ă©pouse a des origines juives — se montre cependant peu cohĂ©rent en matiĂšre d'antisĂ©mitisme : il s'octroie le droit de dĂ©crĂ©ter qui est juif ou pas et crĂ©e un statut d'« Aryen d'honneur » qui permet Ă  diverses personnes ayant des relations au sein du nouveau rĂ©gime d'Ă©chapper aux persĂ©cutions[60].

Les Hongrois appliquent, dans les territoires qu'ils occupent, leur propre lĂ©gislation antisĂ©mite. Plus de 1 000 Juifs de la rĂ©gion serbe de la Bačka sont arrĂȘtĂ©s durant le conflit par les Hongrois, qui les livrent ensuite aux Allemands en Ă©change de minerais. Dans la rĂ©gion de MacĂ©doine occupĂ©e par les Bulgares, les Juifs originaires de Serbie sont tenus de se dĂ©clarer. Ceux qui obtempĂšrent sont livrĂ©s aux Allemands. Ce n'est cependant qu'Ă  partir de 1943 que les Bulgares, Ă  la suite d'un accord en ce sens avec les Allemands, entreprennent de dĂ©porter vers les camps nazis toutes les populations juives de leurs zones d'occupation. Environ 7 000 Juifs sont dĂ©portĂ©s par les Bulgares depuis la MacĂ©doine yougoslave[57] - [59] - [61].

Les zones d'occupation italiennes constituent une exception : Mussolini et ses généraux refusent en effet, malgré les pressions allemandes, de livrer les Juifs qui s'y trouvent[62].

Conséquences économiques

Dans l'ensemble des territoires yougoslaves — bien que de maniĂšre inĂ©gale, en fonction du degrĂ© de violence qui y rĂšgne entre 1941 et 1945 — l'occupation a des consĂ©quences Ă©conomiques dĂ©sastreuses, qui s'aggravent Ă  mesure que le conflit avance. Aux coĂ»ts de l'entretien des troupes d'occupation s'ajoute l'accaparement des ressources et des matiĂšres premiĂšres par les pays de l'Axe[63]. Le partage Ă©conomique entre les occupants est inĂ©gal en fonction des zones : si les Allemands se rĂ©servent le plus gros des ressources de la Croatie — aux dĂ©pens des Italiens — et de la Serbie, ils coopĂšrent en MacĂ©doine avec les Bulgares pour organiser l'exploitation des gisements de minerais[64]. Un accord germano-italien est conclu pour exploiter les ressources miniĂšres du MontĂ©nĂ©gro, en fonction des besoins allemands[65].

La Serbie comme la Croatie, ainsi que les autres zones occupĂ©es, connaissent une trĂšs importante inflation. Celle-ci atteint des niveaux vertigineux en Croatie, pays particuliĂšrement concernĂ© par les insurrections. Elle est plus contrĂŽlĂ©e en Serbie, oĂč rĂšgne une relative accalmie entre l'hiver 1941 et le printemps 1944 et oĂč les autoritĂ©s allemandes prennent une sĂ©rie de mesures qui stabilisent les prix et les niveaux de salaires. La situation Ă©conomique serbe n'en demeure pas moins prĂ©occupante, en raison des dĂ©penses liĂ©es Ă  l'occupation qui entraĂźnent une forte augmentation des taxes[63], mais aussi des « contributions » imposĂ©es par le Reich : en plus des sommes considĂ©rables qui lui incombent pour l'entretien des troupes occupantes, la Serbie est en effet contrainte de verser Ă  l'Allemagne l'Ă©quivalent d'environ 200 millions de reichsmarks par an[66]. Dans toute la Yougoslavie occupĂ©e, le marchĂ© noir se dĂ©veloppe et, au fil des ans, les habitants sont de plus en plus nombreux Ă  avoir recours Ă  une Ă©conomie de troc[63].

Au sein des diffĂ©rentes zones, les monnaies des occupants — le reichsmark, la lire italienne, le pengƑ hongrois, le lev bulgare, le franc albanais — sont introduites, remplaçant ou cĂŽtoyant les dinars d'avant-guerre ; le rĂ©gime croate des Oustachis possĂšde sa propre monnaie, la kuna. Cette mise en circulation massive de devises pose de nouveaux problĂšmes aprĂšs 1945, lorsqu'elles doivent ĂȘtre reconverties en dinars yougoslaves[63].

Un régime à vocation totalitaire

Adolf Hitler serrant la main d'Ante Pavelić.
Ante Pavelić reçu au Berghof par Adolf Hitler, en juin 1941.
Un blason formé d'une bombe et d'un U stylisés, aux couleurs de la Croatie.
EmblĂšme des Oustachis.

Lors de l'offensive contre la Yougoslavie, les envahisseurs prĂ©voient de laisser principalement aux Italiens la responsabilitĂ© de la Croatie, les Allemands Ă©tant surtout intĂ©ressĂ©s par les aspects Ă©conomiques et par le statut des Volksdeutsche locaux. Le , Mussolini reçoit Ante Pavelić, le chef des Oustachis qui se trouve alors encore en exil en Italie : reprenant les idĂ©es dĂ©jĂ  avancĂ©es l'annĂ©e prĂ©cĂ©dente par Ciano, il lui propose, en Ă©change d'un accord sur la Dalmatie, de le mettre Ă  la tĂȘte d'une Croatie indĂ©pendante. Les Allemands, quant Ă  eux, envisagent dans un premier temps de confier le pouvoir en Croatie Ă  Vladko Maček, ou de faire gĂ©rer le pays par la Hongrie. Maček refusant cette offre et les Hongrois n'Ă©tant pas intĂ©ressĂ©s, l'Allemagne accepte le projet italien d'un rĂ©gime dirigĂ© par les Oustachis[67].

Le 10 avril, alors que Zagreb vient d'ĂȘtre prise, Slavko Kvaternik, l'un des chefs du mouvement, proclame l'État indĂ©pendant de Croatie. Pavelić arrive Ă  Zagreb le 15 avril et s'autoproclame « Poglavnik » (chef) du nouvel État. Maček signe une dĂ©claration appelant ses partisans Ă  reconnaĂźtre les autoritĂ©s oustachies. Le clergĂ© catholique croate, notamment l'archevĂȘque de Zagreb Mgr Alojzije Stepinac[67] - [68], salue initialement le nouveau rĂ©gime. Dans les tout premiers temps, une partie de l'opinion croate se rĂ©jouit de la fin d'un État « oppresseur » et de ce qui semble ĂȘtre une libĂ©ration du peuple croate[69].

Les Oustachis, qui ne comptaient avant la guerre que quelques milliers de membres actifs, n'ont pas dans l'immĂ©diat les moyens d'administrer le territoire : eux-mĂȘmes estiment en 1941 n'avoir pas plus de 40 000 sympathisants. En attendant que la Croatie indĂ©pendante puisse consolider ses forces armĂ©es, l'Allemagne et l'Italie partagent le pays en deux zones d'occupation[67] - [68]. MalgrĂ© une « indĂ©pendance » revendiquĂ©e jusque dans son nom officiel, la Croatie des Oustachis fait donc figure de « protectorat », Ă  la fois de l'Allemagne et de l'Italie. La frontiĂšre germano-croate est fixĂ©e par un dĂ©cret publiĂ© le 7 juin ; les Allemands s'assurent le contrĂŽle des lignes de communication entre l'Autriche et la GrĂšce, et occupent environ la moitiĂ© du territoire, dont sa partie la plus riche et la plus industrialisĂ©e[70]. Ils administrent par ailleurs, Ă  l'intĂ©rieur de leur zone, un territoire Ă  statut spĂ©cial peuplĂ© en majoritĂ© par des Volksdeutsche de Croatie[71].

Les relations avec l'Italie sont plus complexes et plus difficiles. Le 18 mai, un traitĂ© italo-croate dĂ©finit les frontiĂšres du nouveau pays, ainsi que les zones d'influence italiennes[70]. Pavelić cĂšde Ă  l'Italie la Dalmatie centrale, mais reçoit en compensation toute la Bosnie-HerzĂ©govine — dont il est lui-mĂȘme originaire — une partie de la Slavonie, ainsi que la Syrmie et le Sud-Ouest de la VoĂŻvodine[72]. Outre l'annexion de la Dalmatie qui constitue leur premiĂšre zone, les Italiens divisent le reste de leur sphĂšre d'influence en Croatie en dĂ©finissant une deuxiĂšme zone « dĂ©militarisĂ©e » — oĂč ne peuvent stationner que des garnisons italiennes — et une troisiĂšme zone allant jusqu'Ă  la ligne de dĂ©marcation des zones italienne et allemande. AprĂšs la signature du traitĂ©, les Italiens retirent la majoritĂ© de leurs troupes des deuxiĂšme et troisiĂšme zones, confiant une grande partie des tĂąches de maintien de l'ordre Ă  leurs alliĂ©s croates[67] - [70]. En Ă©change du soutien italien, Pavelić accepte que la couronne croate revienne Ă  un cousin du roi d'Italie Victor-Emmanuel III, le prince Aymon de Savoie-Aoste[72]. Ce dernier est proclamĂ© roi sous le nom de « Tomislav II », en rĂ©fĂ©rence au souverain mĂ©diĂ©val Tomislav Ier. Bien que le texte du traitĂ© avec l'Italie utilise l'appellation « Royaume de Croatie », l'État indĂ©pendant de Croatie demeure une « monarchie » purement virtuelle : le « roi » italien — nommĂ© contre son grĂ© monarque d'un pays dont il ignore tout — s'abstient mĂȘme de le visiter pendant toute la durĂ©e de son « rĂšgne », sa sĂ©curitĂ© ne pouvant ĂȘtre garantie. L'influence des Italiens sur le rĂ©gime oustachi est en outre assez inĂ©gale, du fait de la domination des Allemands qui soutiennent Ă  bout de bras le gouvernement de Zagreb sur le plan militaire tout en se taillant la part du lion sur le plan Ă©conomique, mais Ă©galement en raison de la mauvaise volontĂ© de Pavelić. Le chef des Oustachis est en effet mĂ©content d'avoir dĂ» faire Ă  l'Italie des concessions territoriales qui ont minĂ© d'emblĂ©e la crĂ©dibilitĂ© de son rĂ©gime auprĂšs des Croates[70] - [71].

Pavelić met immĂ©diatement en place un rĂ©gime dictatorial, inspirĂ© Ă  la fois par le nationalisme croate le plus radical, le fascisme italien, le national-socialisme allemand, le clĂ©ricalisme catholique et les idĂ©es agrariennes du Parti paysan croate. Le mouvement Oustacha devient parti unique et l'État est organisĂ© selon une logique totalitaire. D'emblĂ©e, le gouvernement publie une sĂ©rie de lois et de dĂ©crets qui n'ont d'autre cohĂ©rence que la volontĂ© d'assurer la mainmise des Oustachis sur le pays : dĂšs le 17 avril est adoptĂ©e une loi sur la « protection du peuple et de l'État », rĂ©digĂ©e de telle maniĂšre qu'elle permet dans les faits de tuer sur-le-champ toute personne s'opposant, ou soupçonnĂ©e de vouloir s'opposer, aux Oustachis. Le rĂ©gime oustachi combine en effet une idĂ©ologie extrĂ©miste avec une faiblesse politique et militaire qui le rend totalement dĂ©pendant des occupants : la conjonction de ces deux facteurs le pousse Ă  user de la plus grande violence pour asseoir son autoritĂ©. L'État indĂ©pendant de Croatie met rapidement en place un appareil rĂ©pressif, en s'appuyant notamment sur une milice oustachie — Ă  laquelle s'ajoutent des formations irrĂ©guliĂšres — et en crĂ©ant une armĂ©e rĂ©guliĂšre, la Garde nationale croate (Hrvatsko domobranstvo, ou Domobran). Un ensemble de camps de concentration est mis sur pied en Croatie pour y enfermer les opposants ou les populations visĂ©es par le rĂ©gime[71] - [73].

GĂ©nocides des Serbes, des Juifs et des Tziganes

Des mesures sont prises d'emblĂ©e contre les Juifs, les Serbes et les Tziganes. La population juive — entre 36 000 et 40 000 personnes — est immĂ©diatement visĂ©e par des lois raciales imitĂ©es de la lĂ©gislation nazie ; les massacres de Juifs commencent dĂšs le mois de mai lors du « nettoyage » de villes et de villages. En juin, les Oustachis commencent Ă  dĂ©porter les Juifs vers des camps, situĂ©s en Allemagne ou sur le territoire croate. Environ 4 500 Juifs de Croatie et de Bosnie parviennent Ă  se rĂ©fugier dans les zones d'occupation italiennes[71] - [73], mais 26 000 pĂ©rissent entre 1941 et 1945. Les Oustachis imitent Ă©galement les nazis en massacrant les Tziganes, dont 16 000 environ sont tuĂ©s pendant la guerre[74].

Un groupe de prisonniers, le cheveu coupé ras.
DĂ©tenus serbes au camp d'extermination de Jasenovac.

Les cibles privilĂ©giĂ©es des Oustachis sont cependant les Serbes, qui vivent sur 60 Ă  70 % du territoire de l'État indĂ©pendant de Croatie dont ils forment environ 30 % de la population totale (1,9 million de personnes)[71], et que le nouveau rĂ©gime entreprend de persĂ©cuter de sa propre initiative. Des mesures sont prises pour Ă©radiquer toute trace de la culture serbe : l'alphabet cyrillique est interdit, de mĂȘme que le culte orthodoxe. Les Serbes se voient interdire l'accĂšs Ă  l'armĂ©e, Ă  la vie politique et Ă  de nombreuses professions. Dans certaines localitĂ©s, ils doivent, comme les Juifs, porter un brassard distinctif[75].

Des prisonniers marchant Ă  travers champ.
Une colonne de prisonniers serbes, conduits par les Allemands et les Oustachis vers le camp d'internement de Ơabac durant une opération contre la résistance.

Les miliciens oustachis, qui opĂšrent dans l'arbitraire le plus total, s'emploient immĂ©diatement Ă  ratisser les populations serbes afin de les enfermer dans des camps pour les expulser ensuite vers la Serbie voisine ; les rĂ©calcitrants sont tuĂ©s sur-le-champ. La population serbe vivant dans le territoire sous autoritĂ© oustachie est d'emblĂ©e victime de massacres, dont l'ampleur ne fait que croĂźtre au fil des mois : c'est notamment le cas en Bosnie-HerzĂ©govine, oĂč la situation tourne au bain de sang. DĂšs juillet, les autoritĂ©s allemandes rĂ©pertorient plus de 140 000 Serbes rĂ©fugiĂ©s en Serbie occupĂ©e. Devant cet afflux de population, les Allemands interdisent Ă  l'automne leur entrĂ©e sur le territoire serbe : cela ne fait que renforcer le caractĂšre meurtrier de la politique des Oustachis qui, ne pouvant plus expulser les Serbes, sont d'autant plus portĂ©s Ă  les tuer[71] - [73].

Pratiquant volontiers les tueries Ă  l'arme blanche et les Ă©gorgements, les Oustachis se distinguent par leur cruautĂ©, mutilant leurs victimes dont ils arrachent le foie ou le cƓur, ou tuant des enfants en bas Ăąge dont ils obligent les parents Ă  les enterrer avant de les exĂ©cuter eux aussi ; ils brĂ»lent les cadavres de Serbes dans des fours crĂ©matoires — oĂč des enfants sont parfois jetĂ©s vivants — ou les lancent dans un affluent du Danube pour qu'ils dĂ©rivent jusqu'Ă  Belgrade, porteurs de « mots de compliment » pour les Serbes de la capitale[76]. Le clergĂ© orthodoxe est Ă©galement victime de massacres par les Oustachis[77].

Aucun consensus n'existe quant au nombre exact de victimes serbes, qui est par ailleurs minorĂ© par certains auteurs nationalistes croates : diverses estimations tournent cependant autour de 300 000 Serbes victimes des Oustachis pendant le conflit mondial, qu'ils aient Ă©tĂ© tuĂ©s dans la destruction de leurs villages, lors de rafles ou dans des camps[71] - [73] - [74].

A contrario, les Oustachis s'efforcent de gagner l'allĂ©geance des Musulmans, qui forment une importante minoritĂ© sur leur territoire. Ils obtiennent la collaboration de divers notables — le gouvernement de l'État indĂ©pendant de Croatie compte notamment deux ministres musulmans — ainsi que de milices musulmanes qui participent aux massacres et aux opĂ©rations de rĂ©pression[71] - [73]. Par exemple, en HerzĂ©govine, oĂč les Croates sont trĂšs minoritaires, les exactions contre les Serbes sont principalement le fait de recrues musulmanes des Oustachis[78]. Cependant, la majoritĂ© de la population musulmane de Bosnie demeure mĂ©fiante, voire hostile, face Ă  la politique du rĂ©gime[71]. Des dignitaires musulmans vont jusqu'Ă  signer un appel protestant contre les massacres[79] et Ă  qualifier les miliciens issus de leur communautĂ© de « lie de la sociĂ©tĂ© ». Les Oustachis bĂ©nĂ©ficient par ailleurs de la collaboration active de membres du clergĂ© catholique, dont certains vont jusqu'Ă  devenir des exĂ©cutants des crimes du rĂ©gime[71]. En Bosnie, la plupart des religieux catholiques ralliĂ©s aux Oustachis sont des franciscains qui estiment avoir des comptes Ă  rĂ©gler avec les « schismatiques » orthodoxes[80]. Cependant, la majoritĂ© des Ă©vĂȘques croates, aprĂšs avoir dans un premier temps saluĂ© l'indĂ©pendance de la Croatie et la fin de la domination orthodoxe, proteste contre la politique de Pavelić dont la brutalitĂ© nuit Ă  l'image du catholicisme. Mgr Stepinac, s'il ne condamne pas publiquement le rĂ©gime, s'efforce de garantir la sĂ©curitĂ© des populations menacĂ©es, contribuant Ă  sauver plusieurs milliers de vies. Certains Serbes de Croatie et de Bosnie-HerzĂ©govine parviennent Ă  Ă©chapper Ă  la mort en se convertissant au catholicisme : cela leur permet d'obtenir la protection d'une partie des autoritĂ©s catholiques qui ferment les yeux sur le caractĂšre forcĂ© de ces « conversions ». Par ailleurs, l'État indĂ©pendant de Croatie, bien qu'exaltant son identitĂ© catholique, ne parvient pas Ă  se faire reconnaĂźtre par le Vatican. Les Oustachis tentent Ă©galement d'obtenir la collaboration des cadres du Parti paysan croate, mais un tiers de ces derniers refusent de siĂ©ger dans les institutions oĂč ils ont Ă©tĂ© nommĂ©s ; Vladko Maček est maintenu en rĂ©sidence surveillĂ©e pour avoir rejetĂ© les propositions d'alliance des Oustachis[71] - [73].

Ante Pavelić suit les conseils d'Hitler qui lui avait recommandĂ© de consolider la Croatie par une politique d'« intolĂ©rance raciale », mais la brutalitĂ© des Oustachis, qui engendre un vĂ©ritable chaos dans le pays, en arrive Ă  gĂȘner leurs alliĂ©s allemands et italiens. Le gĂ©nĂ©ral Edmund Glaise-Horstenau, reprĂ©sentant du Reich Ă  Zagreb, juge que la politique oustachie relĂšve de la dĂ©mence ; les Italiens vont jusqu'Ă  s'opposer activement par endroits Ă  leurs « alliĂ©s » croates, dont ils dĂ©sarment certaines milices et contre lesquels ils protĂšgent des populations civiles. Si la proclamation de l'État indĂ©pendant de Croatie avait, en avril, suscitĂ© l'adhĂ©sion de nombreux Croates, le rĂ©gime de Pavelić a perdu une grande partie de son crĂ©dit auprĂšs de la population dĂšs la fin de 1941[81].

Premiers mois d'occupation

Alors qu'une partie des Croates a rĂ©agi favorablement Ă  la proclamation d'indĂ©pendance, le dĂ©mantĂšlement de la Yougoslavie et l'occupation sont, Ă  l'inverse, ressentis comme une profonde humiliation en Serbie, oĂč l'opinion publique se sent trahie aussi bien par l'État yougoslave et par les Britanniques que par les Croates. Les Allemands s'emparent des ressources du pays et appliquent d'emblĂ©e des mesures de terreur[11]. Le droit pĂ©nal du Reich est imposĂ© dans les zones d'occupation allemandes ; tout acte de sabotage est puni de mort. La vie Ă©conomique est placĂ©e sous le contrĂŽle Ă©troit des autoritĂ©s allemandes[82].

Des maires serbes acceptent de collaborer, mais les Allemands s'appuient principalement sur une force de police volksdeutsche recrutĂ©e Ă  la hĂąte en VoĂŻvodine[46]. Alors que l'ouverture du front de l'Est est en prĂ©paration, l'Allemagne tente en effet d'occuper la Serbie avec un minimum de troupes, en s'appuyant autant que possible sur des volontaires SS serbes d'ethnie allemande, sur des auxiliaires locaux, sur les troupes bulgares, et enfin sur un gouvernement collaborateur. Le , l'administration militaire allemande de la Serbie nomme un cabinet de « commissaires » serbes, formĂ© de dix hommes politiques de second plan, dont le rĂŽle se limite Ă  servir de relais aux demandes des occupants. Milan Aćimović, ancien chef de la police de Belgrade et Ă©phĂ©mĂšre ministre avant-guerre, prend la tĂȘte de ce gouvernement, avec le titre de commissaire chargĂ© du ministĂšre de l'IntĂ©rieur[46].

À peine Belgrade est-elle occupĂ©e qu'un ensemble de mesures est pris Ă  l'encontre des 15 000 Juifs de Serbie[83], tenus de dĂ©clarer leur prĂ©sence aux autoritĂ©s, et dont certains sont tuĂ©s immĂ©diatement[11]. À partir du 30 mai, l'ensemble des dispositions des lois raciales nazies relatives aux Juifs et aux Tziganes est appliquĂ© en Serbie[83].

Le rĂ©gime de Nedić

À partir de l'Ă©tĂ© 1941, les Allemands sont confrontĂ©s en Serbie Ă  un double mouvement de rĂ©sistance, avec les Tchetniks de Mihailović et les Partisans de Tito. Ne pouvant obtenir de renforts militaires alors que l'invasion de l'URSS a commencĂ©, ils s'efforcent de mieux organiser leurs alliĂ©s locaux, en commençant par mettre sur pied un rĂ©gime serbe plus crĂ©dible. Afin de prĂ©parer le terrain, le gouvernement des commissaires publie un « appel au peuple serbe » signĂ© par 307 personnalitĂ©s — des hommes politiques pro-allemands, mais aussi des intellectuels et des ecclĂ©siastiques, qui ont pour la plupart signĂ© sous la contrainte — et rĂ©clamant la restauration de l'ordre. Enfin, les Allemands obtiennent en Serbie le ralliement d'une personnalitĂ© politique importante — qui leur a fait dĂ©faut en Croatie lors du refus de Maček — lorsque le gĂ©nĂ©ral Milan Nedić, ancien ministre et chef du groupe d'armĂ©es sud au moment de l'invasion, prend le 29 aoĂ»t la tĂȘte d'un gouvernement « de salut national ». Le rĂ©gime de Nedić n'hĂ©site pas Ă  se rĂ©clamer du roi : plusieurs gĂ©nĂ©raux de l'ancienne armĂ©e royale y participent, de mĂȘme qu'Aćimović qui reste ministre de l'IntĂ©rieur, ainsi que des membres du parti d'extrĂȘme droite ZBOR[84]. Nedić, qui n'adhĂšre pas particuliĂšrement aux idĂ©es fascistes et semble avoir voulu en premier lieu protĂ©ger les Serbes de l'anĂ©antissement physique, adopte une posture que le spĂ©cialiste des Balkans Paul Garde compare Ă  celle de PĂ©tain en France. La premiĂšre tĂąche de son gouvernement est de s'occuper des centaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s serbes, arrivĂ©s de Croatie et des diffĂ©rentes rĂ©gions annexĂ©es par les occupants[85].

Pour pouvoir participer activement Ă  la lutte contre les insurgĂ©s, Nedić est autorisĂ© Ă  crĂ©er une force armĂ©e, la Garde nationale serbe. Si les troupes de Nedić, en manque d'officiers, s'avĂšrent peu fiables, les Allemands trouvent des supplĂ©tifs nettement plus actifs dans les rangs du ZBOR. Le chef de ce parti, Dimitrije Ljotić, s'abstient de participer au gouvernement de Nedić, prĂ©fĂ©rant exercer une influence parallĂšle : il met sur pied des dĂ©tachements de volontaires, qui apportent un appui direct aux Allemands dans la lutte contre les rĂ©sistants et se trouvent en situation de rivalitĂ© avec la Garde nationale. Les occupants obtiennent Ă©galement la collaboration, dĂšs le mois d'aoĂ»t, de Kosta Pećanac, l'un des principaux chefs tchetniks de l'entre-deux-guerres. Plusieurs milliers de Russes blancs Ă©migrĂ©s en Yougoslavie sont par ailleurs recrutĂ©s pour former un « Corps de sĂ©curitĂ© russe » chargĂ© d'Ă©pauler les Allemands contre les communistes[84] - [85] - [11].

DĂ©portations et exterminations en Serbie

Des hommes marchant dans la rue, sous la surveillance d'un soldat en armes.
Arrestation de Tziganes en Serbie.

Les arrestations massives de Juifs commencent au moment des premiers soulĂšvements en Serbie ; leurs biens sont confisquĂ©s et vendus Ă  vil prix, gĂ©nĂ©ralement Ă  des Volksdeutsche. Plusieurs camps de concentration, sous l'autoritĂ© de la Gestapo, sont installĂ©s dans d'anciens terrains militaires et industriels en banlieue de Belgrade, pour y dĂ©tenir des Juifs et d'autres otages. En , le plĂ©nipotentiaire allemand ordonne l'arrestation immĂ©diate de tous les Juifs et Tziganes de sexe masculin ; les femmes et les enfants sont arrĂȘtĂ©s par la suite. Le gouvernement Nedić, et plus encore le ZBOR, prĂȘtent assistance aux Allemands ; ces derniers se chargent cependant de l'essentiel du travail en matiĂšre d'arrestations et de dĂ©portations, tandis que certains Ă©lĂ©ments de la police serbe opposent une rĂ©sistance passive[83].

Le camp de SajmiĆĄte, ouvert en non loin de Belgrade, se trouve techniquement sur le territoire de l'État indĂ©pendant de Croatie mais relĂšve des autoritĂ©s d'occupation allemandes en Serbie : il accueille rapidement prĂšs de 7 000 Juifs et Tziganes, principalement des femmes et des enfants. La plupart pĂ©rissent entre l'hiver 1941 et le printemps 1942[83] : plusieurs milliers sont tuĂ©s Ă  l'aide d'un camion Ă  gaz qui les transporte depuis le camp jusqu'Ă  une fosse commune creusĂ©e tout prĂšs de Belgrade. Le chef local de la Police de sĂ»retĂ© allemande se fĂ©licite Ă  l'Ă©poque de ce que la Serbie soit dĂ©sormais judenfrei (« libĂ©rĂ©e des Juifs »[86]). Parmi les Juifs de Serbie, certains prisonniers de guerre parviennent Ă  se faire transfĂ©rer dans des zones d'occupation italiennes, puis survivent dans la clandestinitĂ©, souvent Ă  l'aide de faux certificats de baptĂȘme[83].

Des Juifs de la zone d'occupation hongroise en Serbie sont par ailleurs expulsĂ©s vers les rĂ©gions sous occupation allemande, oĂč ils sont internĂ©s puis tuĂ©s dans le camp de Banjica[87].

Apparition des mouvements de résistance

Les Tchetniks

Un crĂąne et des os blancs sur fond noir, avec des inscriptions en alphabet cyrillique.
L'étendard des Tchetniks, portant les inscriptions Pour le roi et la patrie ; La liberté ou la mort.

Le colonel Dragoljub, dit « DraĆŸa », Mihailović, un officier serbe, chef d'Ă©tat-major de la seconde armĂ©e en Bosnie au moment de l'invasion, a Ă©chappĂ© Ă  la capture : aprĂšs la capitulation, il rejoint le territoire serbe avec un petit nombre d'hommes. Ayant constatĂ© que les troupes d'occupation allemandes ne disposent que d'effectifs insuffisants, il prend contact avec d'autres officiers qui, comme lui, sont demeurĂ©s en libertĂ© et refusent la capitulation. Le 12 mai, Mihailović et ses hommes s'installent dans la zone, montagneuse et difficile d'accĂšs, de la Ravna gora. Mihailović ne semble pas avoir envisagĂ© de se lancer d'emblĂ©e dans une rĂ©sistance active contre les occupants : dans les semaines qui suivent, il s'emploie Ă  constituer un rĂ©seau avec des officiers d'active et de rĂ©serve, et Ă  prendre contact avec les Britanniques et le gouvernement de Londres dans le but de mener des opĂ©rations en liaison avec l'extĂ©rieur. Partisan des mĂ©thodes des combattants irrĂ©guliers « tchetniks » historiques, il baptise son mouvement « Commandement des dĂ©tachements tchetniks de l'ArmĂ©e yougoslave » (Komanda četničkih odreda jugoslavenske vojske)[88]. L'organisation de Mihailović — qui ne se confond pas avec le mouvement tchetnik de l'entre-deux-guerres, bien qu'elle utilise le mĂȘme nom et ait des membres en commun avec lui — prend progressivement forme, et attire environ 10 000 hommes Ă  l'Ouest de la Serbie[11].

Le 19 juin, un messager tchetnik rejoint Istanbul et prend contact avec des royalistes yougoslaves qui, à leur tour, transmettent aux Britanniques la demande d'aide et de reconnaissance officielle de Mihailović[89].

En aoĂ»t, les Tchetniks crĂ©ent un ComitĂ© central national, avec les quelques civils qui ont rejoint le mouvement de Mihailović. Ceux-ci sont principalement des intellectuels nationalistes serbes issus du Club culturel serbe, dont les plus influents sont DragiĆĄa Vasić et Stevan Moljević[89] - [88]. DĂšs le mois de juin, Moljević, qui s'affirme comme l'un des principaux idĂ©ologues du mouvement, rĂ©dige un mĂ©morandum prĂ©voyant, dans la perspective de la reconstruction de la Yougoslavie, la constitution d'une « Serbie homogĂšne » qui dominerait le pays et dont la fondation s'accompagnerait de l'expulsion d'environ 1 000 000 de non-Serbes. Ce programme de Grande Serbie ne semble pas correspondre Ă  un plan prĂ©conçu par Mihailović, dont les idĂ©es politiques sont peu prĂ©cises en dehors de la nĂ©cessitĂ© de restaurer la monarchie ; le ComitĂ© central national des Tchetniks ne joue initialement qu'un rĂŽle secondaire[11] - [88].

Mihailović, qui dispose d'un Ă©quipement radio rudimentaire, Ă©tablit des Ă©changes directs avec les Britanniques dĂ©but septembre ; le 13, il peut envoyer son premier message au gouvernement royal en exil, auquel il annonce qu'il a rassemblĂ© les restes de l'armĂ©e yougoslave dans les montagnes de Serbie pour continuer le combat[89]. Le gouvernement britannique, une fois informĂ© des activitĂ©s de Mihailović, fonde rapidement de grands espoirs sur ses Tchetniks, ignorant que Mihailović vise davantage Ă  consolider ses forces qu'Ă  lancer d'emblĂ©e une insurrection[11]. En effet, si les Tchetniks sont le premier mouvement de rĂ©sistance Ă  s'ĂȘtre officiellement constituĂ©, ils n'ont initialement que des accrochages dĂ©fensifs avec les Allemands. Mihailović souhaite Ă©viter autant que possible les affrontements directs avec les forces d'occupation, afin de ne pas entraĂźner de reprĂ©sailles, Ă  la fois pour ses hommes[90], pour la population civile serbe, et pour les centaines de milliers de prisonniers de guerre yougoslaves[91] ; il a pour objectif immĂ©diat de crĂ©er une force militaire clandestine, dans l'attente d'un dĂ©barquement britannique dans les Balkans, afin de pouvoir le moment venu contribuer Ă  la dĂ©faite des occupants[92]. À moyen terme, cependant, cette stratĂ©gie entraĂźne des dĂ©fections dans les rangs du mouvement de Mihailović, que certains de ses subordonnĂ©s, dĂ©sireux de combattre immĂ©diatement les Allemands, quittent pour rejoindre les Partisans[91].

En outre, les Tchetniks sont un mouvement composĂ© pour l'essentiel de Serbes — ainsi que de MontĂ©nĂ©grins se considĂ©rant comme Serbes — et qui se rĂ©clame de l'ancien rĂ©gime dominĂ© par les Serbes, ce qui limite d'emblĂ©e leur capacitĂ© Ă  attirer des membres issus d'autres nationalitĂ©s. L'unitĂ© du mouvement est par ailleurs trĂšs relative : en effet, si de multiples groupes tchetniks apparaissent dans la Yougoslavie occupĂ©e, Mihailović n'exerce sur eux qu'une autoritĂ© thĂ©orique, Ă  l'exception des hommes qui se trouvent sous ses ordres directs[91].

Les Partisans

Le drapeau bleu-blanc-rouge yougoslave, avec une Ă©toile rouge en son centre.
L'Ă©tendard des Partisans, devenu aprĂšs 1945 le drapeau national yougoslave.

Au moment de l'attaque allemande, Tito, chef du Parti communiste de Yougoslavie, se trouve à Zagreb ; il rejoint Belgrade par le train et s'emploie à y réorganiser le comité central du KPJ. Différentes sources ayant informé les communistes d'une prochaine attaque allemande contre l'URSS, Tito et ses hommes se préparent à entrer en résistance[93].

Entre avril et juin, c'est-Ă -dire entre le dĂ©mantĂšlement de l'État yougoslave et le dĂ©but des hostilitĂ©s germano-soviĂ©tiques, les communistes s'abstiennent d'utiliser le mot « Yougoslavie » : Tito ne s'en efforce pas moins de maintenir la cohĂ©sion du Parti sur le plan national, alors que diverses factions ont rĂ©apparu Ă  la faveur de la destruction du pays. Le KPJ reconstitue ses rĂ©seaux, se procure des armes et recrute des hommes parmi les adversaires du rĂ©gime d'avant-guerre[94]. Selon le tĂ©moignage de Milovan Djilas, les communistes identifient immĂ©diatement Mihailović et les officiers qui l'entourent comme des adversaires potentiels[38].

Le 22 juin, l'opération Barbarossa est déclenchée : le Komintern envoie alors à tous les partis communistes l'ordre de venir en aide à l'URSS, avec comme priorité de mener non pas une « révolution socialiste », mais une lutte pour libérer leurs pays respectifs de l'« oppression fasciste »[93]. Le 27 juin, le Comité central nomme Tito au poste de commandant en chef des forces de libération nationale[93]. Tito peut dÚs lors à nouveau utiliser des slogans patriotiques pour en appeler au combat contre les occupants[94].

Le 4 juillet — date prĂ©sentĂ©e par la suite par le rĂ©gime communiste yougoslave comme celle du dĂ©but de la guerre de rĂ©sistance — le ComitĂ© central se rĂ©unit Ă  nouveau Ă  Belgrade et dĂ©cide d'appeler ses militants Ă  prendre les armes. Le Parti compte alors dans ses rangs environ 10 000 combattants potentiels, dont certains sont des vĂ©tĂ©rans de la guerre d'Espagne. Les rĂ©sistants communistes, bientĂŽt surnommĂ©s Partisans (Partizan, au pluriel Partizani, un mot importĂ© du russe), commencent Ă  s'organiser, principalement en Serbie, en Croatie et au MontĂ©nĂ©gro. Ils reçoivent le renfort de nouvelles recrues, qui prennent le maquis aprĂšs les rĂ©coltes et se joignent Ă  la premiĂšre organisation de rĂ©sistance qu'ils trouvent. Tito compte, dans un premier temps, sur une victoire rapide des SoviĂ©tiques Ă  l'Est, pour pouvoir ensuite mener la rĂ©volution en Yougoslavie avec l'aide de l'ArmĂ©e rouge[93] - [94]. Le chef communiste lance un mot d'ordre de « rĂ©sistance antifasciste », censĂ© s'adresser Ă  l'ensemble des peuples de la Yougoslavie[95].

Les communistes ont, par rapport au mouvement de Mihailović, l'avantage initial d'une organisation dĂ©jĂ  rompue Ă  la clandestinitĂ©[94]. Si Tito appartient Ă  la mĂȘme gĂ©nĂ©ration que Mihailović, les cadres de son mouvement sont en moyenne plus jeunes que les officiers tchetniks : leurs annĂ©es d'action clandestine — voire de guerre, pour ceux qui se sont battus en Espagne — sont un atout de plus par rapport aux Tchetniks dont les chefs, militaires de carriĂšre ou de rĂ©serve, n'ont pour la plupart (Ă  quelques exceptions prĂšs comme Mihailović lui-mĂȘme) pas d'expĂ©rience du combat. Bien que la rĂ©sistance communiste compte dans ses rangs, dans les premiers temps, 90 % de Serbes et de MontĂ©nĂ©grins[96], les hommes de Tito — qui est lui-mĂȘme de pĂšre croate et de mĂšre slovĂšne — ont comme autre avantage de s'adresser, contrairement aux Tchetniks, non pas aux seuls Serbes mais Ă  l'ensemble des nationalitĂ©s yougoslaves : cela leur permet, sur le long terme, d'attirer des recrues de diverses origines[91]. Les communistes ont comme atout supplĂ©mentaire de ne pas partager les scrupules de Mihailović quant Ă  la rĂ©pression que les actions de rĂ©sistance risquent de provoquer Ă  l'encontre des populations civiles : Tito et son entourage comptent au contraire sur la brutalitĂ© des occupants pour pousser les Yougoslaves Ă  se soulever et Ă  soutenir les Partisans[97] - [98].

PremiĂšres insurrections (1941-1942)

Croatie et Bosnie-Herzégovine

Carte de l'État indĂ©pendant de Croatie (en bleu clair), comprenant les territoires actuels de la Croatie proprement dite (sauf les zones cĂŽtiĂšres en vert, annexĂ©es par l'Italie) et de la Bosnie-HerzĂ©govine. La frontiĂšre entre les zones d'occupation italienne et allemande est marquĂ©e par une ligne mauve.

Le premier soulĂšvement contre le rĂ©gime oustachi en Croatie est l'Ɠuvre des populations serbes en danger d'extermination, qui se rĂ©voltent dĂšs le mois de juin, en Dalmatie, en Bosnie-HerzĂ©govine et dans la Krajina : il s'agit lĂ  d'une insurrection spontanĂ©e, sans commandement centralisĂ©[99]. Les combats dĂ©butent le 3 juin Ă  l'Est de l'HerzĂ©govine, lorsque la population serbe, persĂ©cutĂ©e et massacrĂ©e par les Oustachis locaux (musulmans pour la plupart), entre en rĂ©sistance. Les reprĂ©sailles des Oustachis, qui brĂ»lent plusieurs villages et commettent des exĂ©cutions en masse, ne font qu'alimenter la rĂ©volte[78].

Les insurgĂ©s reçoivent l'aide d'officiers de l'armĂ©e yougoslave arrivĂ©s de Serbie pour aider les Serbes de Croatie, et de bandes armĂ©es formĂ©es notamment par des rĂ©fugiĂ©s de Bosnie. En juillet, l'insurrection s'Ă©tend de l'Ouest de la Bosnie jusqu'Ă  l'Est de la Croatie proprement dite. Les communistes locaux, aprĂšs l'invasion de l'URSS, commencent eux aussi Ă  former des cellules de rĂ©sistance Ă  Sarajevo et Tuzla[99]. Tito envoie Svetozar Vukmanović, dit « Tempo », organiser les Partisans de Bosnie-HerzĂ©govine[100].

Les rĂ©sistants non communistes se prĂ©sentent comme des Tchetniks, mais ils ne sont pas alors subordonnĂ©s Ă  Mihailović. Les chefs de l'insurrection sont pour la plupart d'anciens membres du Parti agrarien, ou des organisations tchetniks de l'entre-deux-guerres, ou les deux. Rapidement, ils prennent le contrĂŽle de la rive bosnienne de la riviĂšre Drina et de voies de communication vers la Serbie ; ils bĂ©nĂ©ficient parfois de la complicitĂ© d'officiers Domobrans hostiles Ă  la politique meurtriĂšre des Oustachis. Certains insurgĂ©s serbes d'HerzĂ©govine, s'ils attaquent les autoritĂ©s oustachies, s'en prennent cependant aussi Ă  des populations civiles, et notamment Ă  des villages musulmans (qualifiĂ©s de « turcs »)[99] - [101]. Les recrues serbes des Partisans tendent Ă©galement Ă  commettre des pillages et des attaques contre les civils musulmans et croates[102] ; les communistes ont nĂ©anmoins davantage de capacitĂ© que les Tchetniks Ă  recruter des Musulmans, ce qui leur permet d'augmenter rapidement leurs effectifs. À l'Ouest de la Croatie, l'insurrection commence Ă  la frontiĂšre dalmate et libĂšre la zone entre Drvar et Knin : le soulĂšvement, essentiellement rural, est d'emblĂ©e marquĂ© par des rivalitĂ©s entre factions de rĂ©sistance. Les communistes prennent le contrĂŽle de plaines en Syrmie et en Slavonie : leurs chefs, pour la plupart des cadres croates venus des villes, doivent commander des paysans serbes souvent illettrĂ©s, et contenir l'hostilitĂ© de ces derniers Ă  l'Ă©gard des Croates et des Musulmans[99] - [101]. Pris pour cibles par les Tchetniks en Bosnie orientale et en HerzĂ©govine, certains Bosniaques musulmans sont amenĂ©s, pour se dĂ©fendre, Ă  rejoindre des unitĂ©s militaires oustachies ; d'autres, au contraire, forment leurs unitĂ©s tchetniks[103]. Mihailović envoie en Bosnie divers officiers, dont en aoĂ»t le major Jezdimir Dangić, avec pour mission d'organiser les Tchetniks locaux[90].

Monument aux morts Ă  Ć olta, en Croatie.

Rapidement, le rĂ©gime de Pavelić est contraint de demander l'aide de ses protecteurs italiens auxquels les Allemands, trop occupĂ©s par l'invasion de l'URSS, ont dĂ©lĂ©guĂ© les opĂ©rations en Croatie. Les Italiens interviennent et s'emploient Ă  pacifier la zone d'insurrection en risquant le moins de vies possibles. Entretemps, les Oustachis ont dĂšs le mois d'aoĂ»t perdu le contrĂŽle de l'essentiel des rĂ©gions de Lika et Kordun, et de pans entiers de la Bosnie-HerzĂ©govine[99].

DĂ©passĂ©s par la situation et par une insurrection qu'ils n'avaient pas prĂ©vue, souvent rĂ©voltĂ©s par les atrocitĂ©s des Oustachis, les Italiens ont recours Ă  des arrestations arbitraires et crĂ©ent des tribunaux d'exception, qui prononcent 23 condamnations Ă  mort en 1941 ; certains militaires italiens prennent cependant l'initiative de protĂ©ger des populations civiles[99]. En juillet, les groupes rebelles serbes Ă  la frontiĂšre entre la Dalmatie, la Bosnie et la Croatie prennent contact avec les Italiens, Ă  qui ils font savoir qu'ils n'Ă©prouvent aucune hostilitĂ© envers eux, et qu'ils arrĂȘteront le combat en Ă©change de leur protection[81].

Les Italiens décident alors en août de réoccuper les zones qu'ils avaient évacuées aprÚs le traité du 18 mai[70]. Ils étendent leur zone d'occupation à toute la région cÎtiÚre, ainsi qu'à l'intégralité de la zone démilitarisée : la plupart des unités oustachies sont évacuées, seules quelques troupes de la Garde nationale croate étant autorisées à rester sur place sous commandement italien[81]. Les occupants lancent une campagne de propagande assurant qu'ils sont venus pour protéger les populations, et appellent à la fin de l'insurrection, sans toujours demander aux rebelles de rendre leurs armes. Certains groupes insurgés, qui souhaitaient avant tout se défendre contre les Oustachis, abandonnent alors le combat ; les communistes sont pour leur part confrontés à un manque de motivation de leurs recrues[99].

Le 7 septembre, le gĂ©nĂ©ral Ambrosio diffuse une proclamation annonçant qu'il exercera le pouvoir civil et militaire en accord avec le gouvernement de l'État indĂ©pendant de Croatie. Il promet la protection de l'armĂ©e italienne Ă  la population, qui est invitĂ©e Ă  retourner dans ses villages. Outre la Zone 1 de Croatie (la Dalmatie annexĂ©e), les Italiens sont dĂ©sormais chargĂ©s de l'administration civile et militaire de la Zone 2 (la « zone dĂ©militarisĂ©e » prĂ©vue dans le traitĂ©) et l'administration militaire de la Zone 3 (qui va jusqu'Ă  la zone d'occupation allemande) dont les Croates ne conservent que l'administration civile[70] - [81]. Si le rĂ©gime de Zagreb salue officiellement ce « renforcement » de l'alliance avec l'Italie, il vit en rĂ©alitĂ© le retour des troupes italiennes comme un affront, sa crĂ©dibilitĂ© Ă©tant trĂšs durement atteinte[70].

Des reprĂ©sentants partisans et tchetniks se rencontrent dĂ©but octobre pour dĂ©finir les modalitĂ©s d'une alliance : ils mĂšnent conjointement plusieurs opĂ©rations pendant une brĂšve pĂ©riode, avant la rupture dĂ©finitive entre les deux mouvements. Cependant, leurs relations sont d'emblĂ©e compliquĂ©es par la tendance des Tchetniks Ă  privilĂ©gier les raids contre les populations musulmanes. Fin octobre, les Partisans et les Tchetniks prennent ensemble la ville de Rogatica. Les hommes de Dangić se livrent alors Ă  des pillages et des tueries ; les Partisans locaux — serbes pour la plupart — reçoivent l'ordre de s'interposer entre les Tchetniks et les civils musulmans, mais refusent d'obtempĂ©rer car ils ne veulent pas dĂ©fendre les « Turcs »[104]. La volontĂ© des Partisans de lancer une insurrection yougoslave unitaire est l'une des raisons premiĂšres de la fin de leur alliance en Bosnie avec les Tchetniks. Ces derniers souhaitent au contraire mener un soulĂšvement purement serbe et se montrent hostiles au recrutement de Croates, de Musulmans ou de Juifs[105]. De leur cĂŽtĂ©, les Partisans, afin de conserver la loyautĂ© de leur recrues serbes, laissent leur libertĂ© d'action Ă  des Ă©lĂ©ments incontrĂŽlables qui se livrent Ă  des exactions envers des civils croates et musulmans. Les populations locales en arrivent Ă  redouter les communistes et Ă  se retourner contre eux[106].

Lors du retour des occupants italiens, divers chefs rebelles nationalistes serbes s'accordent pour coopĂ©rer avec ces derniers contre les communistes, qui perdent en soutien populaire Ă  mesure que le danger oustachi se fait moins prĂ©sent. En octobre, avec l'aide des armĂ©es allemande et croate et le soutien des Tchetniks, les Italiens pĂ©nĂštrent dans Drvar. Des communautĂ©s croates et musulmanes tentent par ailleurs d'obtenir la protection des Italiens pour se prĂ©munir contre les reprĂ©sailles serbes. Plusieurs chefs tchetniks s'imposent en Croatie pendant l'automne 1941 : le journaliste Radmilo Grdjić, l'ancien dĂ©putĂ© nationaliste Dobroslav Jevđević, et le pope Momčilo Đujić[81]. Jevđević et Đujić s'autoproclament « voĂŻvodes » de leurs troupes respectives[107]. Afin de s'organiser, Jevđević et Grdjić prennent contact avec le leader tchetnik d'avant-guerre Ilija Trifunović-Birčanin, qui s'est rĂ©fugiĂ© Ă  Split aprĂšs l'invasion de la Yougoslavie[81].

À la fin de 1941, l'État indĂ©pendant de Croatie est dans une situation difficile : son Ă©conomie, en mauvais Ă©tat, est incapable de rĂ©pondre aux demandes des Allemands et des Italiens. Le rĂ©gime maintient cependant son autoritĂ© Ă  Zagreb, principalement parce que le commandement allemand s'y trouve ; la capitale croate accueille par ailleurs de nombreux Musulmans ayant fui les raids des Tchetniks[81].

L'« aryanisation » et la « croatisation » des biens serbes et juifs se poursuivent, mais ne sont souvent que des prĂ©textes pour se livrer Ă  des actes de pillage. La Croatie continue entretemps d'ĂȘtre le thĂ©Ăątre d'affrontements ethniques sanglants, alors que des groupes tchetniks serbes rĂ©pondent Ă  la terreur oustachie en s'en prenant aux Croates et aux musulmans[81]. L'utilisation par les Italiens des auxiliaires tchetniks entraĂźne des tensions supplĂ©mentaires avec les Oustachis, qui sont d'autant plus portĂ©s Ă  privilĂ©gier leur alliance avec les Allemands[70].

Monténégro

Les Italiens prĂ©voient de faire du MontĂ©nĂ©gro un État-satellite, mais n'ont pas de plan prĂ©cis quant Ă  son gouvernement ou mĂȘme ses frontiĂšres exactes. Leur projet de restaurer le Royaume du MontĂ©nĂ©gro — auquel la famille royale italienne est attachĂ©e, la reine HĂ©lĂšne en Ă©tant originaire — se heurte Ă  un premier obstacle lorsque le prince Michel, hĂ©ritier de la couronne montĂ©nĂ©grine, refuse catĂ©goriquement de reprendre le trĂŽne dans ces conditions. Entretemps, durant les premiĂšres semaines d'occupation du MontĂ©nĂ©gro, les Italiens font preuve de bonne volontĂ©, libĂšrent des prisonniers de guerre, et conservent l'administration d'avant 1941. Ils ne rĂ©alisent cependant pas que les sĂ©paratistes « Verts » montĂ©nĂ©grins, sur lesquels ils pensent s'appuyer pour diriger le pays, ne bĂ©nĂ©ficient d'aucun soutien populaire, et que des insurrections sont en pleine prĂ©paration. De nombreux militaires montĂ©nĂ©grins, aprĂšs avoir combattu sur le front albanais durant l'invasion, sont en effet revenus avec leurs armes. Les communistes prĂ©parent eux aussi leur propre soulĂšvement : Milovan Djilas et Arso Jovanović, des natifs du MontĂ©nĂ©gro, sont envoyĂ©s sur place par Tito pour organiser les Partisans locaux[108] - [109].

Le Monténégro occupé : le gouvernorat italien en orange ; les régions annexées par le royaume d'Italie en vert-de-gris. Le protectorat albanais, auquel sont rattachées des régions monténégrines, figure en vert clair.

Le 12 juillet, une assemblĂ©e, composĂ©e de 75 dĂ©lĂ©guĂ©s rĂ©unis Ă  grand-peine et prĂ©sidĂ©e par le leader sĂ©paratiste Sekula Drljević, proclame la restauration de la monarchie montĂ©nĂ©grine et demande au roi d'Italie Victor-Emmanuel III de nommer un rĂ©gent. Mais cette proclamation est immĂ©diatement suivie d'une insurrection gĂ©nĂ©rale, menĂ©e Ă  la fois par les communistes et par des militaires nationalistes dont les principaux chefs sont le colonel Bajo StaniĆĄić, le major Đorđe LaĆĄić et le capitaine Pavle ĐuriĆĄić. DĂšs le 15 juillet, le gĂ©nĂ©ral italien Alessandro Pirzio Biroli reçoit les pleins pouvoirs pour mater la rĂ©bellion. Avec l'aide de troupes irrĂ©guliĂšres formĂ©es d'Albanais et de Musulmans du SandĆŸak, les Italiens mĂšnent une contre-insurrection vigoureuse, brĂ»lant des villages, exĂ©cutant plusieurs centaines d'habitants et arrĂȘtant entre 10 000 et 20 000 personnes : les irrĂ©guliers musulmans sont autorisĂ©s Ă  se livrer Ă  des pillages[108]. Face Ă  la rĂ©pression, l'insurrection se dĂ©lite, faute d'unitĂ© et de moyens militaires suffisants : les groupes nationalistes ne sont en effet pas coordonnĂ©s entre eux, seul ĐuriĆĄić semblant avoir eu des contacts avec le mouvement de Mihailović[109]. Les communistes, quant Ă  eux, tentent de former une alliance avec les nationalistes ; Djilas propose sans succĂšs Ă  StaniĆĄić la direction de l'ensemble des opĂ©rations militaires[108].

Le 12 aoĂ»t, Pirzio Biroli envoie un rapport sur la situation, dans lequel il recommande d'abandonner l'idĂ©e d'un État montĂ©nĂ©grin indĂ©pendant. En octobre, Mussolini se range Ă  ses arguments et dĂ©cide d'en rester Ă  une administration purement militaire du gouvernorat du MontĂ©nĂ©gro. Une fois le projet d'indĂ©pendance enterrĂ©, une partie des groupes insurgĂ©s ne souhaite pas poursuivre le combat contre les Italiens, et veut uniquement en dĂ©coudre avec les bandes musulmanes qui menacent les populations locales. Les communistes montĂ©nĂ©grins se montrent, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, trĂšs radicaux. Ils sont cependant divisĂ©s entre ceux qui, comme Djilas, prĂŽnent des alliances tactiques avec les nationalistes, et les plus extrĂ©mistes qui prĂ©conisent de tuer aussi bien les Italiens que les opposants de toutes sortes, les communistes « fractionnistes », les Partisans dĂ©serteurs, les « koulaks » et les « espions », notamment musulmans[108] - [109].

La ligne radicale l'emporte, et les communistes montĂ©nĂ©grins se livrent Ă  des campagnes de terreur pour Ă©liminer toute concurrence potentielle. Leur insurrection dĂ©cline en fin d'annĂ©e quand Tito rappelle une partie de ses hommes en Serbie pour y soutenir les Partisans locaux qui sont en difficultĂ© face aux Allemands. Djilas, dont Tito juge qu'il a mal gĂ©rĂ© la situation, est rappelĂ© en Serbie en novembre : il est remplacĂ© par Ivan Milutinović, un tenant de la ligne la plus dure. Les Partisans qui se retirent du MontĂ©nĂ©gro se livrent au passage Ă  de nombreuses exĂ©cutions sommaires[108] - [109] - [110].

Pavle ĐuriĆĄić, dĂ©sireux de poursuivre le combat contre les Albanais et les Musulmans, tente en dĂ©cembre d'entrer en contact direct avec Mihailović. Il ne parvient Ă  rencontrer que l'un des Ă©missaires de ce dernier, le capitaine Rudolf Perhinek, que Mihailović a chargĂ© oralement de nommer LaĆĄić commandant du MontĂ©nĂ©gro et ĐuriĆĄić commandant du SandĆŸak. ĐuriĆĄić reçoit, accompagnĂ© de directives peu prĂ©cises, un document signĂ© par Perhinek qui le nomme Ă  son poste de commandement. Afin de renforcer son autoritĂ©, le chef montĂ©nĂ©grin falsifie le document pour le transformer en un ordre signĂ© par Mihailović[108]. ĐuriĆĄić ramĂšne Ă©galement avec lui une instruction portant la signature de Mihailović et qui prĂ©voit la crĂ©ation, au sein de la Yougoslavie reconstituĂ©e, d'une Grande Serbie ethniquement pure. Ce document interdit toute coopĂ©ration avec les communistes, et prĂ©conise de « nettoyer » les populations musulmanes du SandĆŸak, de mĂȘme que les populations croates de Bosnie-HerzĂ©govine, ainsi que les autres minoritĂ©s « non nationales »[111]. Il est possible que cette instruction ait Ă©tĂ© un autre faux commis par ĐuriĆĄić[108].

Les Partisans conservent un contrĂŽle prĂ©caire de la rĂ©gion nord-ouest qui relie le MontĂ©nĂ©gro Ă  l'Est de la Bosnie, ainsi que de la frontiĂšre est du MontĂ©nĂ©gro[112] : ils opĂšrent une contre-attaque et regagnent du terrain aprĂšs la rĂ©pression italienne. Mais leur retour est marquĂ© par des reprĂ©sailles sanglantes contre leurs adversaires rĂ©els ou supposĂ©s — censĂ©s ĂȘtre des agents de la « cinquiĂšme colonne » — et plus gĂ©nĂ©ralement contre les « ennemis de classe »[110]. BrĂ»lant des fermes et multipliant Ă  nouveau les exĂ©cutions, les communistes tiennent durant un mois et demi, en janvier-fĂ©vrier 1942, la ville de KolaĆĄin, dont ils tuent 300 habitants[112] - [110]. Cette politique — qualifiĂ©e plus tard de « dĂ©viation gauchiste » sous le rĂ©gime de Tito — retourne la population locale contre eux et vaut aux Tchetniks un grand nombre de nouvelles recrues[110]. StaniĆĄić proclame la « rĂ©volte » contre les communistes[112]. Du fait des agissements problĂ©matiques de Milutinović, Tito renvoie au MontĂ©nĂ©gro Djilas[110], qui retrouve en mars un pays ravagĂ© par la violence, oĂč les campagnes de terreur des communistes ont favorisĂ© non seulement les Tchetniks, mais Ă©galement les occupants[112].

Le gouverneur Pirzio Biroli dĂ©cide de jouer des dissensions entre groupes rebelles. En mars, les Italiens parviennent Ă  un accord avec StaniĆĄić qui accepte, en Ă©change de nourriture et de matĂ©riel pour ses hommes, de ne plus attaquer les occupants et de se concentrer sur la lutte contre les communistes. ĐuriĆĄić semble avoir conclu un accord similaire. Le gĂ©nĂ©ral BlaĆŸo Đukanović, ancien ban de la Zeta, est reconnu en mars par StaniĆĄić et ĐuriĆĄić comme porte-parole des « nationalistes » locaux. Outre leur alliance avec les Tchetniks, les Italiens s'appuient au MontĂ©nĂ©gro sur des rivaux de ces derniers, la milice des « Verts » sĂ©paratistes dirigĂ©e par Krsto Popović[112].

Un double soulĂšvement

L'insurrection en Serbie n'est pas, chronologiquement, la premiĂšre, mais elle est plus structurĂ©e que celles de Croatie et du MontĂ©nĂ©gro : surtout, elle marque le vĂ©ritable dĂ©but de la guerre intra-yougoslave qui oppose les deux mouvements de rĂ©sistance. Contrairement aux Tchetniks de Mihailović, les Partisans de Tito passent immĂ©diatement Ă  l'action, se livrant notamment Ă  de nombreux sabotages des voies de communication dans l'espoir de soulager le front russe[92]. DĂšs le mois de juillet, les actions des communistes se multiplient en Serbie[93]. L'ampleur mĂȘme du soulĂšvement pose des difficultĂ©s aux Partisans, qui n'avaient pas prĂ©vu un tel afflux de recrues : Tito doit commander une masse de paysans serbes, rĂ©tifs Ă  l'endoctrinement idĂ©ologique, et qui ne souhaitent pas s'Ă©loigner de leurs villages[113].

Un paysage boisé et montagneux.
La rĂ©gion de la montagne Ravna Gora, territoire originel des Tchetniks de Mihailović.
Une montagne, avec une ville en arriĂšre-plan.
Vue contemporaine de la ville d'UĆŸice, premiĂšre place forte des Partisans de Tito.

Alors que les Partisans ont dĂ©jĂ  engagĂ© le combat contre les forces d'occupation, Mihailović demeure rĂ©ticent Ă  faire de mĂȘme : il se conforme Ă  la directive du gouvernement royal en exil qui, le 22 juillet, appelle les Yougoslaves, via un message diffusĂ© par la BBC, Ă  Ă©viter les actions de rĂ©sistance ouverte et Ă  attendre un dĂ©barquement des AlliĂ©s. Il ordonne cependant Ă  contre-cƓur de mener des actions de sabotage, afin de ne pas laisser aux communistes l'exclusivitĂ© de la lutte armĂ©e. Les Tchetniks de Mihailović demeurent cependant nettement moins actifs que les Partisans[92] : leur premier vĂ©ritable fait d'armes a lieu le 31 aoĂ»t, quand un groupe de Tchetniks, thĂ©oriquement subordonnĂ© Ă  Mihailović, prend aux Allemands la ville de Loznica. DĂšs cette Ă©poque, les officiers qui reconnaissent Mihailović comme leur chef sont divisĂ©s : certains considĂšrent d'emblĂ©e que s'opposer aux communistes est une prioritĂ© plus urgente que de combattre les occupants[114] ; d'autres sont impatients d'affronter les Allemands, d'autres enfin craignent d'exposer la population serbe aux reprĂ©sailles. Les communistes envoient des Ă©missaires Ă  Mihailović, qui accepte de coopĂ©rer avec eux : Ă  partir de fin aoĂ»t, Partisans et Tchetniks mĂšnent des actions conjointes contre les forces d'occupation en Serbie[90]. Entretemps, dans le Kosovo que les Italiens ont rattachĂ© Ă  l'Albanie, les Tchetniks n'opposent qu'une rĂ©sistance limitĂ©e aux Albanais qui s'en prennent aux populations serbes, tandis que celle des communistes locaux est quasiment nulle[51].

Des prisonniers, encadrés par des hommes en armes, marchant à travers un village.
En 1941, des Partisans et des Tchetniks escortent des prisonniers allemands.

Le dĂ©clenchement de l'insurrection pousse les Allemands Ă  prendre des mesures radicales en Serbie, tout en essayant dans le mĂȘme temps de faire participer les populations locales Ă  la lutte contre les insurgĂ©s : la nomination du gĂ©nĂ©ral Nedić Ă  la tĂȘte du gouvernement serbe fait partie de leurs efforts en ce sens[93]. Devant la multiplication des actes de rĂ©sistance, les Allemands dĂ©clarent la Serbie « zone de guerre », et des troupes sont envoyĂ©es en renfort depuis la GrĂšce, la Roumanie et la Croatie. Ne pouvant se permettre de dĂ©garnir trop longtemps leurs effectifs dans les pays voisins, les occupants usent de mĂ©thodes de terreur pour mater rapidement les rebelles. Les premiĂšres exĂ©cutions d'otages serbes ont lieu fin juillet ; des villages entiers sont brĂ»lĂ©s[56]. AprĂšs avoir dĂ©garni leurs troupes en Yougoslavie pour les besoins de l'opĂ©ration Barbarossa, les Allemands sont contraints d'y envoyer des renforts, amenĂ©s de GrĂšce, de France et du front russe[115].

Le 16 septembre, Hitler ordonne au Haut commandement de la Wehrmacht de faire de l'instruction Ă©mise en avril par von Weichs — selon laquelle cent civils doivent ĂȘtre exĂ©cutĂ©s en Serbie pour chaque soldat allemand tuĂ© — la norme pour tous les territoires occupĂ©s ; cinquante personnes devront en outre ĂȘtre abattues pour chaque soldat blessĂ©, et toute attaque contre les forces d'occupation devra ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme d'origine « communiste ». Le gĂ©nĂ©ral Franz Böhme, envoyĂ© de GrĂšce avec les pleins pouvoirs pour Ă©craser la rĂ©bellion, ordonne que l'instruction soit appliquĂ©e sans faire aucune exception : elle est en outre Ă©tendue aux attaques visant toute personne d'ethnie allemande, puis Ă  celles qui viseraient les Bulgares ou les collaborateurs serbes. Fin octobre, les voies de communication en Serbie sont paralysĂ©es : plusieurs petites villes sont entre les mains des insurgĂ©s, qui commencent Ă  faire le siĂšge de localitĂ©s plus importantes. Les hommes de Mihailović tiennent PoĆŸega, tandis que Tito a Ă©tabli son quartier-gĂ©nĂ©ral Ă  UĆŸice : dans cette derniĂšre ville, surnommĂ©e la « rĂ©publique d’UĆŸice », les Partisans mettent en place un embryon de rĂ©gime communiste et exĂ©cutent des militants coupables de « dĂ©viations politiques »[56] - [116].

Le 19 septembre, Mihailović rencontre Tito, Ă  l'initiative de ce dernier. Les deux chefs de la rĂ©sistance ne parviennent pas Ă  dĂ©finir de ligne commune, en raison de leur mĂ©fiance mutuelle, mais surtout de divergences stratĂ©giques fondamentales : alors que Tito souhaite unir leurs forces en vue d'un soulĂšvement gĂ©nĂ©ral, Mihailović veut mettre fin Ă  une insurrection qu'il juge prĂ©maturĂ©e et dont il pense qu'elle ne pourra que mettre les populations civiles en danger[56] - [116]. Pour Tito, au contraire, la rĂ©pression allemande aura l'avantage de gagner les populations Ă  la cause de la rĂ©sistance[97]. Mihailović, comme d'ailleurs les Allemands, ignore alors la vĂ©ritable identitĂ© de Tito : lui et ses subordonnĂ©s prennent initialement le chef communiste — qui, ayant grandi en parlant le slovĂšne et le dialecte kaĂŻkavien, s'exprime en serbo-croate avec un accent — pour un agent russe qui aurait Ă©tĂ© parachutĂ© par les SoviĂ©tiques[117] - [118].

AprĂšs ĂȘtre parvenu Ă  un modus vivendi incertain avec Mihailović, Tito assiste Ă  la fin du mois Ă  une rĂ©union des chefs du Parti communiste, au cours de laquelle il est dĂ©cidĂ© de provoquer des soulĂšvements dans toute la Yougoslavie pour s'emparer de territoires, tout en Ă©vitant le combat direct avec les troupes d'occupation. Un Commandement suprĂȘme des DĂ©tachements de Partisans est crĂ©Ă©, sous la direction de Tito[56].

Sur les conseils de Hugh Dalton, responsable du SOE, Winston Churchill ordonne en septembre l'envoi d'une mission d'information auprĂšs de la rĂ©sistance yougoslave : l'Ă©quipe est composĂ©e de deux officiers yougoslaves, les majors Zaharije Ostojić et Mirko Lalatović, et d'un Britannique, le capitaine Duane T. Hudson, ancien agent du SOE en Serbie. Les envoyĂ©s dĂ©barquent le 20 septembre sur les cĂŽtes montĂ©nĂ©grines et se dirigent ensuite vers la Serbie. Ostojić et Lalatović prĂ©voient de rejoindre directement Mihailović — dont ils deviennent par la suite des subordonnĂ©s — mais Hudson, qui a pour mission de s'informer sur la situation globale, prend d'abord contact avec les Partisans. Favorablement impressionnĂ© par l'activitĂ© de ces derniers, il en informe sa hiĂ©rarchie. Des communistes escortent ensuite Hudson et Ostojić jusqu'Ă  UĆŸice, oĂč Hudson rencontre Tito fin octobre. Le chef des Partisans lui assure alors que, contrairement Ă  ce que croient les Britanniques, ses hommes sont les seuls Ă  combattre les occupants[119].

Des cadavres Ă©tendus dans un champ.
Cadavres d'otages abattus Ă  Kragujevac.

Entre le 18 et le 21 octobre, pour faire un exemple aprĂšs une attaque conjointe des Partisans et des Tchetniks, les troupes allemandes, aidĂ©es d'unitĂ©s Volksdeutsche, de Volontaires serbes et de soldats de la Garde nationale serbe, effectuent des arrestations massives Ă  Kragujevac et Kraljevo, en vue d'exĂ©cuter tous les hommes prisonniers (massacre de Kragujevac et massacre de Kraljevo). Les 20 et 21, plus de 2 000 personnes, dont des enfants, sont massacrĂ©s Ă  Kragujevac[116] - [97] - [113]. Cette tuerie confirme les craintes de Mihailović quant au caractĂšre prĂ©maturĂ© du soulĂšvement et aux risques de reprĂ©sailles allemandes, et conforte le chef des Tchetniks dans sa stratĂ©gie[97].

Une sculpture abstraite.
Monument au parc mémoriel de Ơumarice, établi sur le site du massacre de Kragujevac.

Quelques jours plus tard, le capitaine Hudson rejoint le quartier-gĂ©nĂ©ral tchetnik de la Ravna Gora : Mihailović, qui a Ă©tĂ© informĂ© par Ostojić de ses contacts avec les Partisans, le reçoit froidement[119], mais cette arrivĂ©e lui fait espĂ©rer une aide concrĂšte de la part des Britanniques. En attendant, Tito ayant proposĂ© de partager des armes, Mihailović Ă©vite le conflit ouvert avec les communistes. Des accrochages entre Partisans et Tchetniks ont cependant lieu dĂšs le mois d'octobre[97].

Fin octobre, les Britanniques, qui jugent le soulĂšvement serbe hĂ©roĂŻque bien que prĂ©maturĂ©, dĂ©cident, en accord avec le gouvernement yougoslave en exil, de venir directement en aide Ă  Mihailović. Le Middle East Command du Caire reçoit l'ordre de ravitailler les Tchetniks par air et par mer[119]. Le 15 novembre, la BBC annonce qu'un dĂ©cret royal a nommĂ© Mihailović Ă  la tĂȘte du Commandement suprĂȘme de l'« ArmĂ©e yougoslave dans la patrie » (Jugoslovenska vojska u otadĆŸbini ou JVO, nouveau nom officiel des Tchetniks)[113].

DĂ©but du conflit entre Partisans et Tchetniks

Entretemps, le 27 octobre, Tito et Mihailović se rencontrent pour la seconde et derniĂšre fois. Tito propose que Hudson, qui vient d'arriver chez les Tchetniks, participe aux discussions, mais Mihailović, qui prĂ©fĂšre Ă©viter de montrer ses diffĂ©rends avec les Partisans devant un agent britannique, refuse. Un accord de portĂ©e limitĂ©e est trouvĂ©, qui prĂ©voit notamment que les deux mouvements partagent les armes qu'ils auront rĂ©cupĂ©rĂ©es[116]. Mihailović conclut cependant, dĂšs cette Ă©poque, que ses adversaires prioritaires ne sont pas les forces de l'Axe mais les Partisans[120] et dĂ©cide de passer Ă  l'attaque contre ces derniers, repoussant l'opĂ©ration uniquement parce qu'il ne dispose pas d'un armement suffisant[116] - [121]. Il informe le capitaine Hudson de sa position, en insistant sur le fait qu'il s'agit d'une affaire interne yougoslave[122].

Carte de l'opĂ©ration UĆŸice, premiĂšre offensive allemande contre les Partisans.

Quelques jours aprĂšs cette deuxiĂšme rencontre, les hostilitĂ©s commencent entre Partisans et Tchetniks : dans la nuit du 1er au 2 novembre, les Tchetniks attaquent le bastion des Partisans Ă  UĆŸice, mais sont repoussĂ©s. Les affrontements entre les deux factions se multiplient, les populations civiles se trouvant prises entre deux feux. Mihailović demande au gouvernement yougoslave de Londres d'accĂ©lĂ©rer l'envoi de l'aide britannique, sur laquelle il compte dĂ©sormais pour combattre les communistes. Hudson, de son cĂŽtĂ©, informe Le Caire que l'aide des AlliĂ©s risque d'alimenter une guerre civile[116], et conseille de faire pression sur Mihailović pour obtenir l'unification de toutes les forces « antifascistes » yougoslaves[122]. AprĂšs avoir reçu une premiĂšre livraison d'armes par avion le 9 novembre, les Tchetniks attendent en vain la seconde. Les Allemands, entretemps, poursuivent leur offensive, commencĂ©e fin septembre, contre les « bandes communistes » (appellation dĂ©signant conjointement les hommes de Tito et de Mihailović) et se rapprochent des quartiers-gĂ©nĂ©raux des Partisans et des Tchetniks[116].

Un jeune homme en uniforme, sur le point d'ĂȘtre pendu, lĂšve les deux bras en signe de dĂ©fi.
Pendaison en mai 1942 à Valjevo de l'officier partisan Stjepan Filipović.

Le gouvernement de Milan Nedić tente de son cĂŽtĂ© de rĂ©gler la situation : bien qu'opposĂ© aux deux mouvements de rĂ©sistance, Nedić juge possible de discuter avec Mihailović, qui a Ă©tĂ© son subordonnĂ© dans l'armĂ©e royale yougoslave[113]. Milan Aćimović, ministre de l'intĂ©rieur de Nedić, garde lui aussi le contact avec Mihailović[123]. MalgrĂ© l'opposition de Böhme, Nedić fait passer fin octobre Ă  Mihailović des messages lui proposant de « lĂ©galiser » ses Tchetniks, c'est-Ă -dire de leur fournir des armes contre les communistes en Ă©change d'une fin de l'insurrection. Le 28 octobre, deux officiers tchetniks prĂ©sents Ă  Belgrade prennent contact avec le capitaine Josef Matl, responsable local de l'Abwehr — le service de renseignements de l'armĂ©e allemande — et lui proposent une alliance contre les communistes. L'Abwehr, informĂ©e du conflit entre les deux factions de rĂ©sistance, dĂ©cide d'exploiter cette faille pour neutraliser au moins l'un des deux groupes ; Matl propose une rencontre avec Mihailović en personne. Bien que bĂ©nĂ©ficiant, auprĂšs de la population serbe, d'une popularitĂ© supĂ©rieure Ă  celle des Partisans, Mihailović se trouve Ă  ce moment dans une situation quasi dĂ©sespĂ©rĂ©e : ses hommes sont mis en Ă©chec par les Partisans et menacĂ©s par l'avancĂ©e des troupes allemandes, tandis que l'aide britannique ne semble plus devoir arriver. Le 11 novembre, il rencontre Ă  Divci le capitaine Matl et un supĂ©rieur hiĂ©rarchique de ce dernier, le lieutenant-colonel Rudolf Kogard. EspĂ©rant obtenir de la part des Allemands des armes et des munitions pour combattre les communistes, il accepte le principe d'une trĂȘve avec les occupants, mais souhaite conserver le contrĂŽle des territoires pris par ses troupes. Kogard, qui n'est pas venu dans un esprit de nĂ©gociation, exige au contraire que les Tchetniks dĂ©posent immĂ©diatement les armes, ce que Mihailović refuse. N'ayant pu trouver un terrain d'entente avec Mihailović, les Allemands lancent ensuite une opĂ©ration pour apprĂ©hender ce dernier, qui leur Ă©chappe de justesse[116] - [113] - [121] - [122]. C'est peut-ĂȘtre un avertissement envoyĂ© par Aćimović qui a permis Ă  Mihailović d'Ă©viter la capture[123]. Le chef tchetnik dissimule Ă  Hudson sa rencontre avec les reprĂ©sentants allemands, et n'en informe pas non plus le gouvernement en exil[116].

Tito ayant proposĂ© une troisiĂšme rencontre pour tenter de mettre un terme au conflit entre les factions yougoslaves, des reprĂ©sentants partisans (Aleksandar Ranković, Ivo Lola Ribar et Petar Stambolić) et tchetniks (Mirko Lalatović et Radoslav Đurić) parlementent fin novembre. Ils parviennent Ă  un accord prĂ©caire sur les actions Ă  mener en commun contre les occupants, mais d'importantes dissensions demeurent et l'accord n'est finalement pas appliquĂ©. Dans le mĂȘme temps, en effet, les Allemands passent Ă  la derniĂšre phase de leur offensive contre la rĂ©sistance serbe. Tito et Mihailović se parlent une derniĂšre fois au tĂ©lĂ©phone le 28 novembre : Tito annonce qu'il va dĂ©fendre ses positions, et Mihailović qu'il va disperser ses hommes. Finalement, les Partisans quittent UĆŸice le lendemain : avec une troupe de 10 000 hommes et femmes, Tito Ă©vacue la Serbie centrale en direction du SandĆŸak montĂ©nĂ©grin[113] - [116].

Les Tchetniks se retirent vers leur bastion de la Ravna Gora, mais sont ensuite attaquĂ©s par les Allemands courant dĂ©cembre. Mihailović, aprĂšs avoir une nouvelle fois Ă©vitĂ© de peu la capture, gagne les monts Rudnik avec une petite escorte. Les Allemands mettent sa tĂȘte Ă  prix le 10 dĂ©cembre. Le chef des Tchetniks ordonne Ă  la majoritĂ© de ses dĂ©tachements de se disperser, mais autorise entre 2 000 et 3 000 de ses hommes Ă  ĂȘtre « lĂ©galisĂ©s », devenant ainsi des auxiliaires du rĂ©gime de Nedić. Cette idĂ©e n'est apparemment pas venue de Mihailović, qui semble cependant l'avoir approuvĂ©e. En effet, si Mihailović ne passe pas Ă  la collaboration ouverte comme Kosta Pećanac, cet arrangement permet Ă  une partie de ses hommes de bĂ©nĂ©ficier d'un salaire et de recevoir le matĂ©riel nĂ©cessaire pour continuer le combat contre les communistes, tout en Ă©vitant d'ĂȘtre attaquĂ©s par les Allemands. Outre ces troupes lĂ©galisĂ©es, certains Tchetniks passent en Bosnie pour combattre les Oustachis ; la majoritĂ© abandonne cependant la lutte[113] - [116].

Mihailović est en fuite, sans troupes sous son commandement direct et sans contact radio avec l'extĂ©rieur. La propagande britannique, dans le mĂȘme temps, le prĂ©sente comme le chef d'un vaste mouvement de rĂ©sistance nationale. Fin 1941-dĂ©but 1942, alors que Tito et les Partisans sont encore inconnus du grand public hors de la Yougoslavie, la presse alliĂ©e — britannique, mais aussi amĂ©ricaine — exagĂšre dĂ©mesurĂ©ment les exploits des Tchetniks en dĂ©crivant ces derniers comme les hĂ©ros d'un « second front » parallĂšle au thĂ©Ăątre d'opĂ©rations africain. Le 7 dĂ©cembre, Mihailović est promu gĂ©nĂ©ral[113] - [116].

En janvier 1942, Slobodan Jovanović succĂšde Ă  Simović en tant que Premier ministre du gouvernement en exil : Mihailović est alors nommĂ© ministre de la guerre[124]. AprĂšs s'ĂȘtre cachĂ© plusieurs mois dans la rĂ©gion des monts Rudnik, Mihailović ne reprend des contacts radio rĂ©guliers avec l'extĂ©rieur qu'au mois de mars[125]. Le gouvernement Nedić retrouve sa trace Ă  la mĂȘme Ă©poque : une rencontre clandestine a alors lieu entre Mihailović et Milan Aćimović, avec l'accord des Allemands. Ces derniers sont ensuite informĂ©s que Mihailović est prĂȘt Ă  s'allier avec le rĂ©gime de Nedić contre les communistes, mais le plĂ©nipotentiaire allemand Paul Bader oppose son veto Ă  cette idĂ©e[126]. Mihailović quitte mi-mai la Serbie pour le MontĂ©nĂ©gro, afin de se rapprocher des chefs tchetniks montĂ©nĂ©grins comme ĐuriĆĄić, qui ont des territoires sous leur contrĂŽle[125].

Slovénie

Un groupe de militaires Ă  cheval, sur la place d'une ville.
Troupes italiennes dans la province de Ljubljana, en Slovénie occupée.
Un homme en uniforme noir, en compagnie de trois ecclésiastiques en habit.
Le gouverneur italien Emilio Grazioli (deuxiĂšme en partant de la gauche) en compagnie de l'Ă©vĂȘque de Ljubljana Gregorij RoĆŸman (troisiĂšme).

En SlovĂ©nie, les politiques d'italianisation, de germanisation et de magyarisation, et plus encore les dĂ©placements de populations imposĂ©s par les Allemands, alimentent le ressentiment contre les occupants. La zone allemande au Nord prĂ©sentant trop de difficultĂ©s, c'est dans la zone italienne au Sud que les communistes locaux, dirigĂ©s notamment par Edvard Kardelj et Boris Kidrič, commencent Ă  mettre sur pied leur organisation, avec le renfort de nombreux rĂ©fugiĂ©s venus des zones allemande et hongroise. Ils forment avec des chrĂ©tiens-sociaux et des libĂ©raux de gauche une coalition, le Front de libĂ©ration (Osvobodilna fronta ou OF)[52], qui affiche des idĂ©es politiques modĂ©rĂ©es sur une base « patriotique »[127] et prĂ©sente la SlovĂ©nie comme une entitĂ© politique distincte[128].

Durant l'été 1941, le Front de libération multiplie les sabotages et les coups de main contre les occupants ; les Italiens réagissent alors avec une grande brutalité[127]. En septembre, le gouverneur Grazioli crée un tribunal extraordinaire qui condamne à des peines de prison toute personne trouvée en possession de « littérature subversive », et à mort toute personne ayant attaqué les troupes italiennes[129].

Le général Mario Robotti, commandant du XIe corps d'armée et responsable militaire de la zone, se montre partisan de la maniÚre forte, entrant d'ailleurs en conflit avec Grazioli qu'il ne trouve pas assez ferme. En janvier 1942, il obtient de Mussolini de pouvoir décréter zone d'opérations militaires toute la province de Ljubljana. Il fait couper du reste du territoire la ville de Ljubljana[127], qui est entourée d'un réseau de fil de fer barbelé ; les postes militaires se multiplient, et des camps de concentration sont ouverts, notamment sur l'ßle de Rab[130]. Robotti applique également, avec beaucoup de zÚle, la circulaire 3C émise par Roatta sur les opérations de contre-insurrection[127].

Entre 1941 et 1943, la rĂ©pression fait 9 000 morts en SlovĂ©nie : environ 35 000 personnes sont envoyĂ©es dans des camps[131]. Les Italiens ne parviennent cependant ni Ă  pacifier le territoire, ni Ă  Ă©tablir avec les SlovĂšnes une politique de collaboration sincĂšre et efficace : dĂšs , Marko Natlačen, déçu de voir les SlovĂšnes passĂ©s d'une domination serbe Ă  une domination italienne, dĂ©missionne de la Consulta[132].

Les actions du Front de libĂ©ration suscitent rapidement l'hostilitĂ© des Ă©lites traditionnelles slovĂšnes, qui les jugent trop risquĂ©es : Ă  la demande de Natlačen, Mgr RoĆŸman dĂ©nonce publiquement les menĂ©es des communistes. Des Ă©missaires de Mihailović — ce dernier cherche alors Ă  crĂ©er ses rĂ©seaux en SlovĂ©nie, ce qui constitue l'une de ses rares tentatives pour rallier des non-Serbes Ă  sa cause — prennent contact avec les organisations de droite, mais aussi avec certains membres non communistes de l'OF. À la fin de 1941, les communistes, qui tendent Ă  prendre le contrĂŽle total du Front de libĂ©ration, commencent Ă  assassiner les « traĂźtres » qui dĂ©noncent les Partisans locaux, ou bien qui recrutent pour les groupes concurrents du Front. Leurs actions contribuent Ă  pousser certains non-communistes vers la collaboration avec les occupants[52].

Macédoine

Monument à la résistance à Gostivar (Macédoine).

La Macédoine, dont l'Est est occupé par la Bulgarie et l'Ouest par l'Italie, représente un cas particulier, du fait notamment de son identité nationale incertaine. Certains Macédoniens se considÚrent en effet comme des Bulgares et le responsable local du Parti communiste de Yougoslavie, Metodi Shatorov, a transféré aprÚs l'invasion son allégeance au Parti communiste bulgare, avec l'essentiel de la direction macédonienne[38] - [57].

AprĂšs l'attaque contre l'URSS, les SoviĂ©tiques donnent satisfaction Ă  Tito en reconnaissant les frontiĂšres macĂ©doniennes d'avant-guerre, et donc la lĂ©gitimitĂ© du PC yougoslave — au dĂ©triment de son homologue bulgare — pour gĂ©rer les opĂ©rations en MacĂ©doine. Tito envoie alors Lazar KoliĆĄevski pour remplacer Shatorov et reprendre en main l'appareil local du KPJ[57]. À partir d', des groupes de Partisans mĂšnent des attaques contre les occupants en MacĂ©doine. La rĂ©sistance macĂ©donienne a cependant de grandes difficultĂ©s Ă  se dĂ©velopper avant la mi-1942[133] : les militants communistes sont rares en MacĂ©doine et la plupart sont davantage favorables Ă  une fĂ©dĂ©ration balkanique entre États qu'Ă  une restauration pure et simple de la Yougoslavie. KoliĆĄevski est arrĂȘtĂ© par les Bulgares dĂšs [57].

En avril 1942, les Partisans macédoniens fomentent une insurrection dans la région du Vardar, mais leur tentative de soulÚvement est brutalement réprimée par les Bulgares[134]. En raison de la distance géographique, d'un terrain difficilement praticable, de l'absence de Macédoniens au sein de la direction des Partisans, mais aussi de conditions d'occupation que la population juge initialement moins dures que la domination des Serbes, la Macédoine demeure jusqu'au début de 1943 un terrain d'opérations marginal du conflit yougoslave[135].

Ce n'est qu'Ă  partir de l'Ă©tĂ© 1942 que la dĂ©tĂ©rioration des conditions de vie, la conscription dans l'armĂ©e bulgare et la politique de « bulgarisation » imposĂ©e par les occupants commencent Ă  indisposer suffisamment la population macĂ©donienne pour permettre aux groupes insurgĂ©s d'augmenter leurs effectifs. Les communistes choisissent de jouer sur le nationalisme anti-serbe des MacĂ©doniens, mais c'est justement un Serbe, Svetozar Vukmanović, que Tito charge de rĂ©organiser les Partisans locaux ; le nouveau chef n'arrive d'ailleurs sur place que dĂ©but 1943. Radoslav Đurić devient en chef des Tchetniks dans la rĂ©gion. Il s'emploie Ă  contrer les Bulgares et les communistes mais n'obtient guĂšre de rĂ©sultats, tandis que la police bulgare effectue de nombreuses arrestations parmi ses hommes[136].

Conséquences sur l'Albanie voisine

L'insurrection communiste en Yougoslavie dĂ©borde sur le protectorat italien d'Albanie, auquel ont Ă©tĂ© annexĂ©s plusieurs territoires yougoslaves et oĂč Tito envoie des agents organiser la rĂ©sistance locale. C'est avec le soutien des Yougoslaves qu'Enver Hoxha devient le chef du nouveau Parti communiste d'Albanie, fondĂ© en novembre 1941. Avec l'aide des hommes de Tito, les Albanais crĂ©ent leur organisation de rĂ©sistance, le Mouvement de libĂ©ration nationale (LĂ«vizje nacionalçlirimtare ou LNÇ). Mehmet Shehu, ancien des Brigades internationales, en devient le chef militaire. À partir du printemps 1942, des petits groupes de Partisans albanais lancent des attaques sporadiques contre les Italiens et les collaborateurs locaux[137] - [138].

Une guerre civile dans la guerre mondiale

De l'invasion de 1941 aux derniers jours du conflit mondial en Europe — et mĂȘme au-delĂ  — la Yougoslavie est le thĂ©Ăątre d'affrontements trĂšs meurtriers et d'exactions commises tant par les occupants que par les diverses factions yougoslaves. Au combat qui oppose les rĂ©sistants et les forces de l'Axe s'ajoutent la guerre entre groupes insurgĂ©s, les Ă©purations politiques et les nettoyages ethniques commis par l'ensemble des belligĂ©rants, aussi bien les collaborateurs — notamment les atrocitĂ©s des Oustachis envers les Serbes[76] — que les factions de rĂ©sistance. Les Tchetniks se livrent Ă  des raids sanglants dans les villages, oĂč ils traquent et tuent les sympathisants des Partisans et leurs familles, et s'en prennent Ă©galement aux hommes de Nedić et de Ljotić comme aux sĂ©paratistes montĂ©nĂ©grins[139]. Mais, outre ces tueries motivĂ©es par des raisons idĂ©ologiques, ils commettent Ă©galement de nombreux massacres de populations civiles pour des raisons purement ethniques, leur but Ă©tant non seulement de libĂ©rer le pays des forces de l'Axe, mais Ă©galement de crĂ©er une « Grande Serbie » homogĂšne en se dĂ©barrassant des populations non serbes[140]. Usant frĂ©quemment de l'arme blanche comme les Oustachis, ils se livrent contre les Croates, et plus encore contre les Musulmans, Ă  des actes de barbarie qui sont en partie, mais pas uniquement, des rĂ©actions aux exactions du rĂ©gime de Pavelić[141]. Les Tchetniks brĂ»lent des villages entiers : ils y exterminent parfois tous les hommes de plus de 15 ans[142], mais, dans d'autres cas, s'en prennent aussi aux femmes et aux enfants[143]. Ces campagnes de terreur ont Ă©galement une dimension religieuse : les Tchetniks tuent des imams, des hafiz et des prĂȘtres catholiques[77] qu'ils vont parfois jusqu'Ă  Ă©corcher vifs[142]. Une controverse demeure quant au rĂŽle de DraĆŸa Mihailović[11] : s'il semble avoir condamnĂ© ces actions Ă  titre personnel et s'en ĂȘtre plaint Ă  son entourage, le chef des Tchetniks ne prend aucune mesure concrĂšte pour arrĂȘter les massacres. DĂ©pendant des diffĂ©rents chefs locaux dont il ne peut ni approuver publiquement ni condamner les actions, il cherche avant tout Ă  maintenir la cohĂ©sion du mouvement tchetnik dans l'attente de l'arrivĂ©e des AlliĂ©s[144]. Pour l'historien Stevan K. Pavlowitch, soit Mihailović Ă©tait dans l'incapacitĂ© de mettre un terme aux exactions des Tchetniks, soit il ne souhaitait pas le faire[145]. Si les violences contre les civils musulmans de Bosnie sont principalement le fait des Tchetniks, qui en tuent plusieurs dizaines de milliers[146], les Oustachis s'en prennent Ă©galement Ă  eux de maniĂšre croissante[96].

Les Partisans se livrent eux aussi Ă  des exactions — notamment contre leurs opposants politiques, y compris d'anciens militants communistes qualifiĂ©s de « trotskistes » —, dĂ©truisent des villages ou des habitations — entre autres pour terroriser la population locale et la dissuader de se joindre aux Tchetniks — et procĂšdent Ă  des exĂ©cutions en masse[147]. Cependant, s'ils s'en prennent Ă  des populations civiles[106] - [146], ils le font Ă  un degrĂ© moindre, en Croatie et en Bosnie-HerzĂ©govine, que les Oustachis, les Tchetniks et les occupants[68]. Des massacres ethniques sont commis par des Partisans, mais ces actions sont l'Ɠuvre d'Ă©lĂ©ments incontrĂŽlĂ©s et ne viennent pas d'instructions donnĂ©es par les chefs communistes, qui n'y ont aucun intĂ©rĂȘt car ils cherchent au contraire Ă  rallier Ă  leur cause toutes les nationalitĂ©s[106]. Des atrocitĂ©s sont par ailleurs commises contre les troupes d'occupation : lors de l'insurrection de l'Ă©tĂ© 1941 au MontĂ©nĂ©gro, des soldats italiens capturĂ©s sont suppliciĂ©s par les communistes, qui arrachent leurs viscĂšres pour les donner Ă  manger Ă  des porcs ou fracassent leurs crĂąnes Ă  coups de marteau[148] ; en Serbie, les Partisans attaquent un train allemand qu'ils laissent ensuite arriver Ă  destination avec Ă  l'intĂ©rieur les cadavres des soldats dont l'un, cuit vivant Ă  la broche, est mis en Ă©vidence[149].

Des maisons explosant ou en train de brûler.
Destruction d'un village lors d'une opération de police allemande en 1943.

Les Partisans comme les Tchetniks souhaitent la victoire des AlliĂ©s et la dĂ©faite de l'Axe ; le combat qui oppose les deux mouvements insurgĂ©s tend cependant Ă  prendre le pas sur leur lutte pour la libĂ©ration du pays, leurs conceptions de l'avenir de la Yougoslavie Ă©tant radicalement antagonistes. La prioritĂ© de Tito est avant tout d'imposer aprĂšs-guerre un nouvel ordre politique, tandis que celle de Mihailović est de contrecarrer les plans de Tito[150]. Si l'idĂ©ologie « grand-serbe » des Tchetniks leur vaut un soutien populaire non nĂ©gligeable en Serbie et au MontĂ©nĂ©gro, ils sont cependant loin de gagner l'adhĂ©sion de tous les Serbes : les Partisans s'avĂšrent en effet plus efficaces pour protĂ©ger les villages serbes contre les Oustachis, ce qui leur vaut d'ĂȘtre soutenus par de nombreux Serbes vivant dans l'État croate[151]. Par ailleurs, les Serbes qui n'adhĂšrent pas aux actions des Tchetniks sont eux aussi visĂ©s par les campagnes de terreur de ces derniers[140].

Les Musulmans sont trĂšs divisĂ©s. En Bosnie, certains tentent de collaborer avec les Italiens et les Allemands en court-circuitant le gouvernement de Pavelić, tandis que d'autres forment de multiples groupes d'auto-dĂ©fense, sur lesquels les Oustachis n'ont aucune prise : le plus important est la LĂ©gion des volontaires musulmans, une milice constituĂ©e d'anciens Partisans et d'anciens membres des forces de dĂ©fense locales, crĂ©Ă©e en et commandĂ©e par Husein (dit « Huska ») Miljković[152]. Ce dernier, d'abord alliĂ© aux Oustachis, demande initialement Ă  Pavelić l'autorisation de former une unitĂ© musulmane pour combattre les rebelles. Devant le refus du Poglavnik, Miljković passe outre et crĂ©e tout de mĂȘme sa lĂ©gion, envisageant dĂ©sormais une rĂ©volte autonomiste musulmane contre le rĂ©gime oustachi[153].

La SlovĂ©nie est moins concernĂ©e que les autres parties du pays par les problĂšmes de mĂ©langes de populations. Dans cette rĂ©gion, le conflit entre Yougoslaves n'a pas la mĂȘme dimension ethnique et se rĂ©sume pour l'essentiel Ă  un affrontement de nature politique, entre communistes et anticommunistes[154].

Les clergĂ©s yougoslaves sont tout aussi divisĂ©s que les nationalitĂ©s. De nombreux prĂȘtres catholiques collaborent Ă  des degrĂ©s divers avec les Oustachis en Croatie, ainsi qu'avec les Italiens et les Allemands en SlovĂ©nie, mais un petit nombre d'entre eux rejoint les Partisans. Les religieux catholiques sont cependant beaucoup moins prĂ©sents au sein des forces de Tito que les membres du clergĂ© orthodoxe, que l'on retrouve chez les Partisans comme chez les Tchetniks. Certains prĂȘtres orthodoxes, sympathisants de Ljotić, collaborent au contraire avec les Allemands. On trouve Ă©galement des rĂ©sistants comme des collaborateurs parmi les religieux musulmans : le mufti de Zagreb est ainsi un proche alliĂ© des Oustachis. AprĂšs la premiĂšre phase de massacres de prĂȘtres orthodoxes par les Oustachis en 1941, des membres de tous les clergĂ©s yougoslaves — catholique, orthodoxe et dans une moindre mesure musulman — sont par ailleurs victimes d'assassinats, d'exĂ©cutions et de tueries de la part de l'un ou de l'autre camp au cours du conflit[77].

La cruautĂ© de la guerre en Yougoslavie est encore accentuĂ©e par le caractĂšre Ă  la fois Ă©clatĂ©, imprĂ©visible et trĂšs mouvant du front, oĂč se multiplient les opĂ©rations de guĂ©rilla et les embuscades contre les troupes d'occupation[155]. ConfrontĂ©s Ă  des insurrections dont ils n'avaient prĂ©vu ni l'ampleur ni la violence, les occupants tentent de rĂ©tablir l'ordre en prenant les mesures les plus brutales — qu'il s'agisse des rafles et exĂ©cutions d'otages, ou de la crĂ©ation des camps allemands et italiens — et se livrent Ă  de nombreuses atrocitĂ©s contre les populations civiles et les rĂ©sistants[147]. La violence de l'occupation va croissant Ă  mesure que les troupes de l'Axe lancent une offensive aprĂšs l'autre contre la rĂ©sistance : des Partisans capturĂ©s par les Allemands sont ainsi Ă©crasĂ©s vivants Ă  l'aide de tanks[86]. En juin 1942, Mussolini ordonne Ă  ses commandants militaires d'intensifier les opĂ©rations de rĂ©pression : en quelques jours, 67 000 personnes sont raflĂ©es dans les zones d'occupation italiennes et internĂ©es dans des camps de prisonniers, situĂ©s notamment sur des Ăźles de la cĂŽte dalmate[155].

Dans l'État indĂ©pendant de Croatie, les campagnes de rĂ©pression contre les communistes rĂ©els ou supposĂ©s s'intensifient en 1942 et 1943, entraĂźnant de nombreuses exĂ©cutions et contribuant Ă  pousser les populations croate et musulmane Ă  la rĂ©volte[142] ; en juin 1943, un massacre de Musulmans commis Ă  Srebrenica par les Oustachis entraĂźne la dĂ©fection de divers membres musulmans du mouvement[156]. Au cours des opĂ©rations contre les Partisans, destructions, exĂ©cutions et pendaisons sont monnaie courante. Outre les exactions des Allemands et des Italiens, des tueries sont Ă©galement commises par les Hongrois — notamment en 1942 dans la rĂ©gion de Novi Sad — et les Bulgares[147].

Opérations de 1941 à 1943

Alliance entre Tchetniks et Italiens au Monténégro

Un homme barbu, coiffé d'une toque de fourrure, prononçant un discours. Un homme en uniforme se tient en arriÚre-plan.
Le chef tchetnik Pavle Đuriơić en compagnie du gouverneur italien Alessandro Pirzio Biroli.

Dans le gouvernorat italien du MontĂ©nĂ©gro, les exactions des communistes ont eu pour effet de gonfler les rangs des Tchetniks locaux[109]. Alors que StaniĆĄić vient, le , de s'allier avec les Italiens contre les communistes, Tito envoie, le 10, une directive aux Partisans montĂ©nĂ©grins auxquels il ordonne de concentrer leurs attaques sur les Tchetniks, quitte Ă  Ă©viter le combat contre les Italiens. Les Partisans regagnent du terrain au MontĂ©nĂ©gro mais dĂšs la fin du mois de mars, les occupants mĂšnent — parallĂšlement Ă  l'opĂ©ration Trio qui se dĂ©roule en Bosnie — une offensive contre les communistes avec le soutien des Tchetniks : pratiquement tous les Partisans restants sont chassĂ©s du MontĂ©nĂ©gro[157].

Le territoire Ă©tant dĂ©sormais pacifiĂ©, les Italiens partagent dans les faits le pouvoir avec les Tchetniks et les sĂ©paratistes « Verts ». StaniĆĄić a la haute main sur les rĂ©gions centrales, tandis que ĐuriĆĄić, qui a Ă©tabli son quartier-gĂ©nĂ©ral Ă  KolaĆĄin, domine le Nord du pays. Les Tchetniks doivent cependant se rĂ©signer Ă  ce que Krsto Popović, chef de la milice des Verts, ait la responsabilitĂ© officielle des rĂ©gions de Cetinje et de Bar. Le , un accord avec les Italiens reconnaĂźt Đukanović comme chef officiel des « forces armĂ©es nationalistes du MontĂ©nĂ©gro » : cette appellation recouvre thĂ©oriquement les Tchetniks et les Verts, les deux mouvements demeurant pourtant opposĂ©s. Đukanović est placĂ© Ă  la tĂȘte d'un « comitĂ© national » dont les fonctions semblent avoir Ă©tĂ© essentiellement symboliques. StaniĆĄić et ĐuriĆĄić restent en effet les vĂ©ritables chefs militaires des Tchetniks montĂ©nĂ©grins, tandis que Đukanović, qui rĂ©side Ă  Cetinje, n'a pas de troupes sous ses ordres. Les Tchetniks et les Verts participent, chacun de leur cĂŽtĂ©, Ă  des opĂ©rations de maintien de l'ordre aux cĂŽtĂ©s des Italiens[158].

Mihailović et son escorte arrivent en juin au MontĂ©nĂ©gro. Lors de son procĂšs en 1946, Mihailović affirme avoir dĂ» Ă  l'Ă©poque accepter les arrangements avec les Italiens, ayant trouvĂ© la situation en l'Ă©tat. Il n'a en outre pas de troupes sous ses ordres directs, au contraire de ĐuriĆĄić et StaniĆĄić qui le reconnaissent comme chef thĂ©orique en vertu de son autoritĂ© « morale » mais agissent en toute indĂ©pendance. Mihailović, dont l'entourage ne s'entend guĂšre avec les chefs montĂ©nĂ©grins, s'installe dans le village de Gornje Lipovo ; les Italiens prennent le parti d'ignorer sa prĂ©sence. Acceptant la nomination de Đukanović, il tente de profiter de la situation en exploitant les armes et le matĂ©riel fournis par les Italiens, et en prĂ©parant les Tchetniks locaux au futur dĂ©barquement des AlliĂ©s dans les Balkans[158].

La branche montĂ©nĂ©grine des Tchetniks, trĂšs attachĂ©e Ă  son identitĂ© serbe, se signale en outre par son idĂ©ologie radicale. L'anticommunisme y est aussi extrĂȘme que les actions des communistes montĂ©nĂ©grins ont Ă©tĂ© violentes, et l'hostilitĂ© envers les Musulmans y est profonde. Leurs contacts avec la Dalmatie et l'HerzĂ©govine ont par ailleurs convaincu une partie des Tchetniks de la nĂ©cessitĂ© de se sĂ©parer des Croates, mĂȘme au prix de l'unitĂ© yougoslave. Le , afin de prĂ©parer un programme politique en vue de l'aprĂšs-guerre, ĐuriĆĄić organise un congrĂšs tchetnik Ă  Ć ahovići, dans les bouches de Kotor : celui-ci se dĂ©roule en prĂ©sence de reprĂ©sentants de la sociĂ©tĂ© civile serbe, mais en l'absence de Mihailović et Đukanović qui y ont cependant envoyĂ© des reprĂ©sentants. Le congrĂšs, dominĂ© par ĐuriĆĄić et son entourage, est surtout l'occasion d'exprimer des positions extrĂ©mistes et intolĂ©rantes : les participants concluent Ă  la nĂ©cessitĂ© de restaurer la monarchie yougoslave en Ă©tablissant aprĂšs la guerre une « dictature tchetnik » temporaire, tout en sĂ©parant les populations serbes, croates et slovĂšnes[158].

Sur le plan militaire, ĐuriĆĄić s'emploie essentiellement Ă  venger les persĂ©cutions subies par les Serbes. Il mĂšne au MontĂ©nĂ©gro et Ă  la frontiĂšre bosnienne des raids de reprĂ©sailles qui visent thĂ©oriquement les milices musulmanes mais, dans les faits, frappent souvent des populations civiles[109] : il dĂ©truit ainsi de nombreux villages musulmans, ce dont il se vante volontiers auprĂšs de Mihailović[144].

Conflit entre Partisans et Tchetniks en Bosnie-Herzégovine

Un homme moustachu en uniforme.
Koča Popović, commandant de la « 1re brigade prolĂ©tarienne » des Partisans.
Deux hommes en uniforme, d'une quarantaine et d'une cinquantaine d'années.
Tito et le cadre communiste serbe Moơa Pijade, à Foča.

Fin 1941, les Partisans, chassĂ©s de Serbie, perdent Ă©galement l'essentiel de leurs positions au MontĂ©nĂ©gro. Tito dĂ©cide alors d'Ă©viter le territoire montĂ©nĂ©grin et de s'Ă©tablir en Bosnie, pour y crĂ©er un lien entre les zones d'opĂ©rations bosnienne et montĂ©nĂ©grine. AprĂšs avoir, le , Ă©chappĂ© de peu Ă  la capture par les Italiens, il rejoint Svetozar Vukmanović qui est parvenu Ă  prendre le contrĂŽle d'importants territoires Ă  l'Est de la Bosnie. Tito et ses hommes s'installent Ă  Foča, une ville qui a changĂ© plusieurs fois de main et dont la population a fait l'objet de massacres de la part des diffĂ©rentes factions : les Oustachis y ont d'abord visĂ© les Serbes, puis les Tchetniks s'en sont pris aux Croates et aux Musulmans. Les communistes ne rencontrent que peu de rĂ©sistance de la part des Tchetniks locaux, qui ne souhaitent pas affronter d'autres Serbes. Les Partisans mĂšnent eux aussi des campagnes de terreur, en visant les Tchetniks, les communistes jugĂ©s trop modĂ©rĂ©s, les paysans riches ou les gendarmes, mais aussi en pillant des villages croates et musulmans. Depuis la Bosnie, ils commencent Ă  rĂ©organiser leurs formations militaires. Le , la « 1re brigade prolĂ©tarienne » est crĂ©Ă©e, sous le commandement de Koča Popović : elle constitue le modĂšle des autres brigades partisanes, formations de base qui servent par la suite aux Partisans Ă  se transformer en « ArmĂ©e de libĂ©ration nationale »[100] - [159].

Dans un premier temps, les Partisans se concentrent sur le combat contre les Tchetniks de Bosnie, au dĂ©triment de la lutte contre les occupants. Le major BoĆĄko Todorović, l'un des reprĂ©sentants de Mihailović, Ă©tait parvenu Ă  unifier les groupes locaux, Ă  leur conseiller la prudence dans leur alliance avec les Italiens et Ă  leur faire combattre principalement les Oustachis tout en laissant les occupants se charger des communistes : il est tuĂ© par les Partisans en fĂ©vrier 1942. Les attaques des communistes conduisent les nationalistes locaux Ă  s'allier d'autant plus avec les Italiens[159]. En outre, en s'efforçant de transformer ce qui Ă©tait jusque-lĂ  une insurrection essentiellement serbe en une rĂ©volution des Croates, Musulmans et Serbes contre la « bourgeoisie rĂ©actionnaire », les communistes adoptent des positions extrĂ©mistes qui contribuent Ă  les affaiblir[160].

Chacun des camps contribue, par ses excĂšs, Ă  alimenter ses adversaires. Les campagnes de terreur des Partisans — que les communistes eux-mĂȘmes attribuent par la suite aux erreurs de la « dĂ©viation gauchiste », comme au MontĂ©nĂ©gro — les amĂšnent Ă  s'en prendre Ă  des villages entiers soupçonnĂ©s de soutenir les Tchetniks ; elles ont pour consĂ©quence de renforcer ces derniers en HerzĂ©govine[109]. Dans le mĂȘme temps, les massacres commis par les Tchetniks permettent aux Oustachis d'attirer de nouvelles recrues : la « LĂ©gion noire », une milice oustachie formĂ©e en Bosnie-HerzĂ©govine pour combattre les insurgĂ©s, compte ainsi dans ses rangs une forte proportion de Musulmans ayant fui les Tchetniks[161].

Une fois Ă  Foča, Tito reprend le contact radio avec le Komintern. Les SoviĂ©tiques sont alors forcĂ©s de lui avouer que l'ArmĂ©e rouge est dans l'impossibilitĂ© de porter secours aux communistes yougoslaves. Faute de pouvoir apporter une aide matĂ©rielle Ă  Tito, ils encouragent ce dernier Ă  continuer de s'en prendre aux pro-britanniques et aux collaborateurs ; ils lui conseillent en outre de ne plus afficher l'idĂ©ologie communiste de son mouvement, allant jusqu'Ă  lui reprocher d'utiliser des appellations comme « brigade prolĂ©tarienne ». DĂšs lors, en conformitĂ© avec les instructions de Moscou, le mot d'ordre des Partisans devient le ralliement de tous les « antifascistes » sous la banniĂšre d'une coalition baptisĂ©e « Mouvement de libĂ©ration nationale » (Narodnooslobodilački pokret ou NOP)[159].

Inquiets de la forte concentration des organisations de rĂ©sistance Ă  l'Est de la Bosnie, les Allemands pensent d'abord demander aux Italiens d'occuper tout le territoire de l'État indĂ©pendant de Croatie, mais Hitler oppose son veto Ă  cette idĂ©e. Paul Bader, plĂ©nipotentiaire allemand en Serbie, est alors chargĂ© au dĂ©but de 1942 de mener une sĂ©rie d'opĂ©rations (appelĂ©e sous le rĂ©gime de Tito la « seconde offensive » anti-Partisans) pour tenter de pacifier la zone, avec des troupes venues de Serbie et de Sarajevo et l'aide de l'armĂ©e croate. Jezdimir Dangić, reprĂ©sentant local de Mihailović, est contactĂ© par les Allemands qui cherchent Ă  obtenir une trĂȘve avec les nationalistes. Dangić se rend Ă  Belgrade en janvier pour nĂ©gocier avec Bader et Milan Nedić, avec qui il parvient Ă  un accord dĂ©taillĂ© prĂ©voyant une coopĂ©ration entre ses hommes et les occupants. Cette initiative se heurte cependant au veto du gĂ©nĂ©ral Walter Kuntze, commandant de la Wehrmacht pour l'Europe du Sud-Est : les Allemands ne sont en effet pas aussi libres que les Italiens d'exploiter les divisions entre les insurgĂ©s. Les Partisans, de leur cĂŽtĂ©, concluent des trĂȘves locales avec les Oustachis afin d'avoir les mains libres pour affronter les Tchetniks[159] - [162].

En janvier 1942, les Allemands commencent Ă  prĂ©parer avec les Italiens et les Croates l'opĂ©ration Trio, une nouvelle offensive contre les mouvements de rĂ©sistance. L'organisation de cette « troisiĂšme offensive », menĂ©e Ă  l'Est de la Bosnie, prend d'abord du retard Ă  cause des Oustachis, qui craignent de perdre le contrĂŽle d'une partie de leurs territoires et gĂȘnent dĂ©libĂ©rĂ©ment les opĂ©rations de leurs alliĂ©s. L'attaque est finalement lancĂ©e en avril contre tous les groupes insurgĂ©s entre Sarajevo et la Drina. Les Tchetniks et les Partisans, pris entre deux feux, n'en continuent pas moins, dans le mĂȘme temps, de s'attaquer mutuellement. Les Tchetniks laissent passer les troupes allemandes pour leur permettre d'attaquer les Partisans, tandis que les Partisans s'en prennent Ă  l'arriĂšre-garde des Tchetniks alors que ceux-ci sont attaquĂ©s par les Oustachis. A contrario, certains groupes tchetniks et partisans fusionnent les uns avec les autres. Dangić est arrĂȘtĂ© en avril sur ordre de Kuntze, alors qu'il transite Ă  nouveau par la Serbie. Il est dĂ©portĂ© en Pologne, tandis qu'une partie de ses hommes est arrĂȘtĂ©e et envoyĂ©e dans des camps[163] - [162].

Alliance entre Italiens et Tchetniks

Un groupe de soldats, avec au premier plan deux hommes barbus en uniforme, encadrant un militaire italien.
Un officier de l'armée italienne en compagnie de deux Tchetniks.
Deux hommes en uniforme - celui de gauche barbu et coiffé d'une toque de fourrure, celui de droite glabre - posant devant une automobile.
Le pope Momčilo Đujić (à gauche), commandant tchetnik de Dalmatie, en compagnie d'un officier italien.

En HerzĂ©govine, au contraire, le gĂ©nĂ©ral Mario Roatta, commandant de la IIe armĂ©e italienne, exploite le conflit entre Partisans et Tchetniks en s'appuyant sur ces derniers ; il profite Ă©galement du manque d'autoritĂ© rĂ©elle de Mihailović sur une partie des chefs tchetniks locaux, notamment Dobroslav Jevđević. Le 19 juin, Roatta conclut avec Pavelić un accord qui donne aux Oustachis la responsabilitĂ© de la zone centrale du pays : dans le mĂȘme temps, il est dĂ©cidĂ© de crĂ©er une Milice volontaire anticommuniste (MVAC), destinĂ©e Ă  appuyer les troupes italiennes[164]. ThĂ©oriquement distincts des Tchetniks, ces combattants sont souvent dans les faits des Tchetniks lĂ©galisĂ©s. Ces derniers se confondent en outre avec les membres d'autres bandes tchetniks que les Italiens continuent de considĂ©rer comme des combattants irrĂ©guliers : les mĂȘmes personnes passent volontiers d'un groupe Ă  l'autre[165].

Les troupes tchetniks locales — qui comptent, en fĂ©vrier 1943, 20 514 hommes regroupĂ©s en 56 dĂ©tachements — sont rĂ©parties dans les zones 2 et 3 de la sphĂšre d'influence italienne. Selon les termes de l'accord italo-croate qui met en place la MVAC, les Tchetniks reconnaissent le gouvernement de l'État indĂ©pendant de Croatie et sont censĂ©s utiliser leurs armes exclusivement pour combattre les Partisans, sans s'en prendre aux intĂ©rĂȘts du rĂ©gime de Zagreb ni aux populations croates[166]. Des groupes de Tchetniks de Bosnie vont jusqu'Ă  conclure directement des accords avec le rĂ©gime oustachi, avec l'accord des Allemands[167]. Mais, sur le terrain, de nombreux chefs tchetniks ne respectent pas les termes de l'accord pris avec les Italiens et continuent de s'attaquer aux autoritĂ©s comme aux civils croates, en prĂ©sentant leurs actions comme une revanche sur la terreur oustachie[166]. C'est Ă©galement le cas des dĂ©tachements censĂ©s collaborer avec le gouvernement de Zagreb ; les divers groupes tchetniks, lĂ©galisĂ©s ou pas, continuent de se livrer occasionnellement Ă  des sabotages et Ă  des actions visant les Oustachis, ou les Allemands dans la zone d'occupation de ces derniers[167]. Les exactions des Tchetniks sont une source permanente de tensions entre les autoritĂ©s d'occupation italiennes et le rĂ©gime de Pavelić, qui leur adresse rĂ©guliĂšrement des protestations. Roatta ne dĂ©vie cependant pas de sa ligne, considĂ©rant que cette alliance a neutralisĂ© les rebelles nationalistes serbes et s'avĂšre trĂšs utile pour combattre les communistes : ce n'est qu'une fois ces derniers vaincus qu'il entend rĂ©gler le problĂšme tchetnik. En octobre, aprĂšs de nouveaux massacres, des groupes de la MVAC prĂ©sents dans la Zone 2 sont dĂ©placĂ©s vers l'HerzĂ©govine ou la Dalmatie, voire parfois dĂ©sarmĂ©s. Roatta promet de mettre un terme aux excĂšs de ses alliĂ©s tchetniks, mais il continue de s'appuyer sur eux, contredisant ses assurances au gouvernement de Zagreb. Le commandant italien rejette en outre une partie des reproches des Oustachis, en attribuant certains crimes commis par les Tchetniks Ă  des Ă©lĂ©ments incontrĂŽlĂ©s ou Ă  des communistes[166].

ParallĂšlement, les Tchetniks prĂ©sents sur le territoire de l'État indĂ©pendant de Croatie reconnaissent Mihailović comme leur chef officiel, profitant ainsi du prestige que ce dernier a acquis en Serbie. En mars 1942, Ilija Trifunović-Birčanin contacte Mihailović : ce dernier lui envoie alors un courrier qui le nomme commandant des Tchetniks en Bosnie, en HerzĂ©govine, dans la Lika et en Dalmatie, tout en le laissant libre d'agir localement Ă  sa guise. Mihailović n'a que des contacts espacĂ©s avec les divers dirigeants tchetniks, qui ne sont ses subordonnĂ©s qu'en thĂ©orie : il doit souvent, pour leur transmettre ses instructions, compter sur des messagers qui traversent le pays Ă  pieds. L'autoritĂ© de Trifunović-Birčanin — sexagĂ©naire Ă  la santĂ© dĂ©clinante, qui passe la majeure partie de son temps Ă  Split, loin des zones de combat — est en outre loin d'ĂȘtre absolue. Jevđević vise en effet Ă  le supplanter comme chef des Tchetniks sur le territoire de l'État indĂ©pendant de Croatie : collaborant de plus en plus ouvertement avec les Italiens, il prĂ©sente sa politique comme un acte de « patriotisme » qui permet aux autres chefs tchetniks de sauver la face[165]. Momčilo Đujić, qui collabore lui aussi avec les Italiens, tient l'arriĂšre-pays dalmate[168].

Le 22 juillet, une rencontre est organisĂ©e prĂšs d'Avtovac entre Mihailović, Trifunović-Birčanin, Jevđević et le major Petar Baćović, que Mihailović vient de nommer commandant pour l'HerzĂ©govine et la Bosnie centrale et orientale. Mihailović explique Ă  nouveau Ă  ses subordonnĂ©s qu'il leur laisse toute latitude dans les territoires sous leur contrĂŽle ; il leur annonce en outre qu'au vu des pertes subies par les Serbes, il attendra l'approche des troupes britanniques et russes pour lancer une lutte armĂ©e de grande ampleur contre les occupants. Ayant Ă©tĂ© informĂ© de cette rencontre, Roatta convoque Trifunović-Birčanin et Jevđević, exigeant de ces derniers qu'ils s'expliquent sur leurs rapports avec Mihailović et sur leurs positions : les deux chefs tchetniks rĂ©pondent que Mihailović n'exerce qu'une direction « morale » sur leur mouvement et qu'ils n'ont pas l'intention d'attaquer les Italiens. Roatta demeure cependant trĂšs mĂ©fiant vis-Ă -vis de ses alliĂ©s. Les Italiens n'en continuent pas moins de s'appuyer sur la MVAC formĂ©e de Tchetniks locaux[165] ; en outre, s'ils contribuent Ă  protĂ©ger des populations serbes contre les Oustachis, ils se trouvent dans le mĂȘme temps alliĂ©s avec des chefs locaux comme Đujić, dont les troupes se livrent Ă  des massacres de Croates[169].

Les Tchetniks profitent de leur alliance avec les Italiens pour contrĂŽler une partie de l'État indĂ©pendant de Croatie, au dĂ©triment du gouvernement oustachi dont l'autoritĂ© sur ces territoires cesse pratiquement d'exister[142]. Ils tentent par la suite de recruter des Musulmans hostiles au rĂ©gime oustachi[145] ; mais le major Fehim Musakadić, que Mihailović avait chargĂ© de former des unitĂ©s musulmanes, est capturĂ© et exĂ©cutĂ© par les Partisans, ce qui met pratiquement un terme Ă  ce projet[170]. En octobre, les Tchetniks participent pour le compte des Italiens Ă  plusieurs opĂ©rations de rĂ©pression. Au sud de la Dalmatie, ils tuent une centaine de personnes dans un village de la rĂ©gion de Split oĂč des routes avaient Ă©tĂ© dĂ©truites. Dans le mĂȘme temps, les troupes de Baćović et de Jevđević participent Ă  l'opĂ©ration Alfa, menĂ©e par les Italiens contre les Partisans[171]. Au cours de cette offensive, qui se dĂ©roule dans la rĂ©gion de Prozor-Rama en HerzĂ©govine, les Tchetniks brĂ»lent plusieurs villages oĂč ils massacrent environ 500 Croates et Musulmans, avant d'ĂȘtre contraints par les Italiens de retirer leurs forces Ă  la suite d'une demande du gouvernement de Pavelić[143].

Marche des Partisans Ă  travers la Bosnie

Au printemps 1942, les insurgĂ©s communistes sont la cible de l'opĂ©ration Trio que mĂšnent les occupants Ă  l'Est de la Bosnie. Les Partisans connaissent alors l'une de leurs crises les plus graves : leurs campagnes de terreur contre les dĂ©serteurs et les familles de ces derniers — et plus gĂ©nĂ©ralement contre toute personne jugĂ©e « politiquement dangereuse » — qui sont tous accusĂ©s de collaborer avec l'ennemi, contribuent Ă  leur aliĂ©ner les populations[172]. Si les communistes rĂ©Ă©ditent en Bosnie-HerzĂ©govine la politique de « dĂ©viation gauchiste » qui s'Ă©tait dĂ©jĂ  retournĂ©e contre eux au MontĂ©nĂ©gro, leurs recrues serbes commettent en outre des massacres de Croates et de Musulmans que leur direction s'avĂšre incapable d'empĂȘcher ou de punir[173]. Dans diverses unitĂ©s partisanes, les commissaires politiques sont assassinĂ©s et les sympathisants des Tchetniks prennent alors le contrĂŽle[174].

Subissant de lourdes pertes, confrontĂ©s Ă  la dĂ©moralisation de leurs troupes, les Partisans sont contraints d'Ă©vacuer une partie des territoires qu'ils avaient conquis[172]. Fin juin, Tito dĂ©cide d'abandonner Foča et de se diriger vers l'Ouest, oĂč les Partisans contrĂŽlent un territoire plus Ă©tendu. Ses subordonnĂ©s sont rĂ©ticents Ă  abandonner un territoire jugĂ© stratĂ©gique, mais Tito rĂ©ussit Ă  imposer sa dĂ©cision, en revendiquant le soutien du Komintern et en soulignant que l'Ouest de la Bosnie constituera la route la plus rapide pour reprendre plus tard la Serbie. À la tĂȘte d'une colonne d'environ 4 000 Partisans, Tito entame une traversĂ©e sur 300 km du « no man's land » bosnien, comparĂ©e plus tard, sous le rĂ©gime communiste yougoslave, Ă  la Longue Marche chinoise. Foča est entretemps livrĂ©e aux reprĂ©sailles des Oustachis qui l'ont reprise : les Tchetniks de Jevđević, appelĂ©s Ă  l'aide par la population serbe locale et soutenus par les Italiens, reprennent Ă  leur tour la ville avec l'aide de renforts arrivĂ©s du MontĂ©nĂ©gro, puis commettent ensuite eux aussi des pillages et des massacres[165] - [175].

La traversĂ©e de la Bosnie par les Partisans, durant l'Ă©tĂ© et l'automne 1942, leur permet de retourner la situation Ă  leur avantage : en se concentrant sur le combat contre les occupants — fĂ»t-ce simplement en leur Ă©chappant — et non plus sur celui contre les Tchetniks, ils gagnent la faveur des populations[176]. Évitant autant que possible le contact avec les Allemands et les garnisons italiennes dans les territoires qu'ils traversent, ils sont accueillis en libĂ©rateurs par les Serbes de Bosnie, dont beaucoup les rejoignent. Bien que toujours majoritairement serbes, les chefs des Partisans sont dĂ©sormais attentifs Ă  ce que leurs troupes — dont une partie, en Bosnie, sont d'anciens Tchetniks ayant fait dĂ©fection — ne s'en prennent pas aux Croates et aux Musulmans, ce qui favorise le recrutement au sein de ces communautĂ©s[150] - [177] - [131].

Des hommes en arme sur une place de la ville, avec des bĂątiments en arriĂšre-plan.
Des Partisans dans la « rĂ©publique de Bihać » en 1942.

Dans les territoires non serbes, les Partisans, prĂ©cĂ©dĂ©s par leur rĂ©putation grandissante, chassent les troupes ennemies et attirent de nombreux Croates et Musulmans, notamment chez les jeunes qui souhaitent Ă©chapper Ă  la conscription dans l'armĂ©e oustachie. AprĂšs avoir initialement attirĂ© en Bosnie des Serbes qui luttaient pour leur survie physique, les troupes de Tito voient affluer des recrues de toutes origines, dĂ©sireuses de se battre. La situation Ă©conomique dĂ©sastreuse de l'État indĂ©pendant de Croatie, aggravĂ©e par l'incompĂ©tence et la corruption de l'administration oustachie, contribue Ă  pousser une partie de sa population Ă  la rĂ©volte. Sortis de leurs milieux d'origine, les jeunes Yougoslaves qui rejoignent les Partisans se retrouvent impliquĂ©s, non plus uniquement dans la dĂ©fense de leur communautĂ© ou de leur village, mais dans une lutte de « libĂ©ration nationale ». Les Partisans bĂ©nĂ©ficient, pour s'imposer, du vide politique laissĂ© en Bosnie et en Croatie par la disparition ou la dĂ©mission des anciennes Ă©lites, exterminĂ©es dans le cas des Serbes ou rĂ©fugiĂ©es dans la neutralitĂ© dans le cas du Parti paysan croate. Fin 1942, leurs effectifs ont Ă©tĂ©, d'aprĂšs les estimations allemandes, multipliĂ©s par dix depuis leur dĂ©part de Bosnie orientale. Les Partisans, de mieux en mieux organisĂ©s sur le plan militaire, sont dĂ©sormais Ă  mi-chemin entre la force de guĂ©rilla et l'armĂ©e de mĂ©tier : leurs cinq « brigades prolĂ©tariennes », qui comptaient Ă  l'origine environ 1 000 hommes chacune, revendiquent dĂ©sormais un effectif global, probablement exagĂ©rĂ©, de 150 000 combattants[177] - [150] - [131].

Un bĂątiment au mur clair ; au premier plan, un canon.
MusĂ©e de l'AVNOJ, Ă  Bihać.

En octobre, les Partisans sont parvenus Ă  s'assurer le contrĂŽle d'un vaste corridor Ă  travers la Bosnie-HerzĂ©govine. Tito dĂ©cide alors de prendre la ville de Bihać, qui sĂ©pare les territoires partisans Ă  l'est et Ă  l'ouest de la riviĂšre Una : il ordonne de s'en emparer avant le , afin de pouvoir y fĂȘter l'anniversaire de la rĂ©volution d'Octobre. Les Partisans rĂ©ussissent Ă  dĂ©faire les troupes oustachies prĂ©sentes dans Bihać et prennent la ville Ă  la date prĂ©vue par Tito. Les rĂ©sistants communistes disposent dĂ©sormais d'une nouvelle « capitale », surnommĂ©e la « rĂ©publique de Bihać » : presque entiĂšrement chassĂ©s de Serbie, du MontĂ©nĂ©gro et de l'Est de la Bosnie, ils dominent, au cƓur de l'État indĂ©pendant de Croatie, un territoire presque aussi grand que la Suisse[177].

Une fois installĂ© Ă  Bihać, Tito fait part au Komintern de son intention de crĂ©er « une sorte de gouvernement ». Staline approuve l'idĂ©e d'un organe de direction pan-yougoslave destinĂ© Ă  attirer tous les « antifascistes » ; il dĂ©conseille cependant la crĂ©ation d'un gouvernement, qui se trouverait forcĂ©ment en concurrence avec celui de Londres et mettrait ainsi l'URSS en porte-Ă -faux vis-Ă -vis du Royaume-Uni et des États-Unis. Les 26 et , Tito organise Ă  Bihać la premiĂšre rĂ©union du Conseil antifasciste de libĂ©ration nationale de Yougoslavie (AntifaĆĄističko Vijeće Narodnog Oslobođenja Jugoslavije, ou AVNOJ), une assemblĂ©e de 54 dĂ©lĂ©guĂ©s communistes ou sympathisants. Ivan Ribar, ancien vice-prĂ©sident du Parti dĂ©mocrate, ralliĂ© aux Partisans — que ses deux fils ont rejoints — mais non encore membre du Parti communiste, est Ă©lu Ă  la prĂ©sidence de l'AVNOJ. Outre la participation de ce notable d'avant-guerre, l'assemblĂ©e met Ă©galement en avant la prĂ©sence de plusieurs dĂ©lĂ©guĂ©s de l'Organisation musulmane et du Parti paysan croate, ainsi que de prĂȘtres orthodoxes. L'accent est mis sur l'idĂ©e de libĂ©ration nationale et non sur celle de rĂ©volution communiste : Tito prononce un discours dans lequel il exalte la lutte commune de toutes les nationalitĂ©s yougoslaves contre les envahisseurs, et une rĂ©solution fait de l'AVNOJ la reprĂ©sentation du mouvement de libĂ©ration nationale qui rassemble les « vrais patriotes ». L'assemblĂ©e convient ensuite de la nĂ©cessitĂ© de reconstruire la Yougoslavie sur la base de l'Ă©galitĂ© entre les diverses nationalitĂ©s. Les Partisans sont rebaptisĂ©s « ArmĂ©e de libĂ©ration nationale » (Narodnooslobodilačka vojska ou NOV), Tito Ă©tant toujours leur commandant suprĂȘme. L'AVNOJ crĂ©e Ă©galement un « comitĂ© exĂ©cutif », qui n'est pas censĂ© ĂȘtre un gouvernement mais fonctionne nĂ©anmoins comme tel[178] - [150].

À la fin de 1942, le contexte yougoslave et les positions des mouvements insurgĂ©s ont nettement Ă©voluĂ©. Tito, d'abord simple chef rebelle communiste, se trouve dĂ©sormais — alors qu'un « culte » commence Ă  se dĂ©velopper autour de lui[178] — Ă  la tĂȘte d'un mouvement de libĂ©ration nationale qui propose Ă  la Yougoslavie un projet politique ayant l'avantage de la nouveautĂ©. À l'opposĂ©, Mihailović, initialement reconnu comme le reprĂ©sentant des AlliĂ©s en Yougoslavie et dont les troupes profitent de leur collaboration tactique avec les Italiens, a dĂ©sormais pour prioritĂ© de s'opposer Ă  la concrĂ©tisation du projet des Partisans[150].

Opération Weiss

Fin 1942, confrontĂ©s Ă  la dĂ©gradation de leur situation militaire en Afrique du Nord, les Allemands se prĂ©occupent d'un Ă©ventuel dĂ©barquement des AlliĂ©s dans les Balkans : ils dĂ©cident en consĂ©quence de prĂ©parer avec les Italiens une offensive contre les mouvements de rĂ©sistance yougoslaves. Contrairement Ă  leurs alliĂ©s italiens, les Allemands visent Ă  dĂ©truire aussi bien les Partisans que les Tchetniks. Le gĂ©nĂ©ral Alexander Löhr, nommĂ© chef du Groupe d'armĂ©es E, est chargĂ© de mener l'opĂ©ration Weiss (dite « quatriĂšme offensive ») en trois phases : Weiss 1 visera Ă  encercler et dĂ©truire les Partisans Ă  l'Ouest de la Bosnie et dans la Lika, Weiss 2 devra repousser les Partisans survivants vers le Sud pour les attirer dans un piĂšge et les anĂ©antir, enfin Weiss 3 consistera Ă  faire dĂ©sarmer par les Italiens les 20 000 Tchetniks prĂ©sents au MontĂ©nĂ©gro et en HerzĂ©govine[179] - [180] - [181].

Fin dĂ©cembre 1942, une confĂ©rence entre responsables allemands et italiens se tient Ă  la Wolfsschanze, le quartier-gĂ©nĂ©ral de Hitler : le FĂŒhrer insiste pour que tous les mouvements de rĂ©sistance soient dĂ©truits tandis que Ribbentrop rejette l'idĂ©e, proposĂ©e par les Italiens, d'une coopĂ©ration avec les Tchetniks. Cependant, le , Dobroslav Jevđević participe — sans avertir Mihailović — Ă  la confĂ©rence qui se tient Ă  Rome pour prĂ©parer l'offensive contre les Partisans, en prĂ©sence de Löhr, de Roatta et du chef d'Ă©tat-major italien Ugo Cavallero. Devant la persistance des Italiens Ă  s'appuyer sur les Tchetniks, un Ă©change de lettres a lieu en fĂ©vrier et mars entre Hitler et Mussolini, pour faire le point sur la situation en cours dans les Balkans. Hitler demande de maniĂšre pressante Ă  Mussolini de mettre un terme Ă  la coopĂ©ration de l'armĂ©e italienne avec les Tchetniks ; il souligne la nĂ©cessitĂ©, non seulement de cesser de fournir des armes Ă  ces derniers, mais Ă©galement de les dĂ©sarmer dĂšs la destruction des Partisans achevĂ©e[182].

La premiĂšre phase de l'opĂ©ration Weiss, Ă  laquelle participent des troupes allemandes, italiennes et croates, est lancĂ©e courant janvier : alors que les Partisans envisageaient de revenir au MontĂ©nĂ©gro et en Serbie, pour en finir avec les Tchetniks avant toute intervention extĂ©rieure des AlliĂ©s et pour se rapprocher de l'ArmĂ©e rouge, l'offensive des occupants les force Ă  se dĂ©placer plus vite que prĂ©vu. Les Allemands reprennent l'essentiel du territoire conquis par les Partisans, faisant au passage de nombreuses victimes civiles. En toute hĂąte et en plein hiver, Tito et les Partisans quittent Bihać, qui est reprise par les Allemands le : profitant de la mauvaise coordination entre les troupes ennemies et de leurs informateurs au sein de l'administration croate, les troupes de Tito rĂ©ussissent leur Ă©vacuation, emmenant avec eux leurs blessĂ©s ainsi qu'une partie de la population locale pour lui Ă©viter des reprĂ©sailles. La direction militaire des Partisans de Croatie reste sur place pour continuer de combattre les Tchetniks et les Oustachis. Weiss 1 s'achĂšve le , en ayant rĂ©ussi Ă  mettre en fuite et Ă  disperser les Partisans, mais pas Ă  les dĂ©truire[183] - [184].

Une riviÚre coulant entre deux massifs montagneux et boisés.
Vue de la Neretva, en Bosnie-Herzégovine.

Au moment mĂȘme oĂč se dĂ©roule Weiss 1, d'importants changements ont lieu dans la chaĂźne de commandement italien : Cavallero est remplacĂ© par Ambrosio et Roatta par le gĂ©nĂ©ral Mario Robotti, tandis que Ciano cĂšde le ministĂšre des affaires Ă©trangĂšres Ă  Mussolini (Giuseppe Bastianini, gouverneur de Dalmatie, devient sous-secrĂ©taire d'État aux Affaires Ă©trangĂšres). Par ces changements, Mussolini entend Ă  la fois reprendre la main et Ă©carter les responsables jugĂ©s insuffisamment pro-allemands[184].

Un pont à demi abattu, dans un paysage boisé.
Le pont construit par les Partisans pour traverser la Neretva à Jablanica, détruit durant la bataille et conservé en l'état sous forme de mémorial, dans l'Ensemble commémoratif de la bataille de la Neretva.

Mihailović, de son cĂŽtĂ©, prĂ©voyait de lancer en une vaste offensive contre les Partisans, dont la direction, pour l'Est de la Bosnie, devait ĂȘtre confiĂ©e Ă  Zaharije Ostojić[183]. L'opĂ©ration Weiss le force cependant Ă  revoir ses plans et l'amĂšne Ă  coordonner son action non seulement avec celle des Italiens, mais aussi avec celle des Allemands[185], sans avoir pour autant de contacts directs avec ces derniers[182].

Les Partisans, qui connaissent de lourdes pertes, se dirigent vers la riviĂšre Neretva, qu'ils doivent traverser pour Ă©chapper aux occupants. Alors que Tito approche Ă  la tĂȘte d'environ 20 000 hommes, risquant de pĂ©nĂ©trer en territoire tchetnik, Mihailović lance un ordre de mobilisation en sa qualitĂ© de ministre de la guerre : entre 12 000 et 15 000 Tchetniks[186] se massent en HerzĂ©govine entre Mostar et Kalinovik, sur les hauteurs au-dessus de la Neretva, pour barrer la route aux troupes de Tito[185] - [182]. Le , les Allemands dĂ©clenchent Weiss 2, la deuxiĂšme phase de l'offensive, pour dĂ©truire les unitĂ©s partisanes rassemblĂ©es autour de la Neretva[184].

Entre le et le , des combats sanglants opposent les Tchetniks aux Partisans qui tentent de forcer le passage. Mal organisĂ©s, handicapĂ©s par le refus des Italiens de leur fournir des armes supplĂ©mentaires, les Tchetniks sont finalement mis en dĂ©route : les Partisans parviennent Ă  enfoncer les rangs de leurs adversaires et Ă  traverser la riviĂšre Ă  deux reprises[184] - [187]. Les Italiens, de leur cĂŽtĂ©, cherchent avant tout Ă  empĂȘcher les Partisans de s'emparer des rĂ©gions cĂŽtiĂšres, quitte Ă  les laisser envahir le territoire tchetnik. En mars, Mihailović se dĂ©place pour prendre personnellement le commandement. Il ne parvient cependant pas Ă  sauver la situation au cours des combats qui se dĂ©roulent dans la vallĂ©e durant tout le mois[185] - [182]. Les hommes de Tito bĂ©nĂ©ficient du manque de coordination de leurs adversaires : les Italiens refusent en effet de laisser les troupes de Löhr dĂ©passer la ville de Mostar, ce qui laisse une porte de sortie aux communistes ; en outre, les Allemands lancent une attaque contre les Tchetniks au moment mĂȘme oĂč ceux-ci combattent les Partisans[184].

Courant mars, alors que se dĂ©roulent les combats, les Partisans prennent contact avec les Allemands pour tenter de nĂ©gocier une trĂȘve et obtenir d'Ă©ventuels Ă©changes de prisonniers, ainsi que la reconnaissance d'un statut de combattants rĂ©guliers pour leurs troupes ; plusieurs rencontres ont lieu entre des reprĂ©sentants allemands et des Ă©missaires des Partisans, parmi lesquels Koča Popović et Milovan Djilas. Tito vise Ă©galement Ă  obtenir le temps d'en finir avec les Tchetniks : les hostilitĂ©s entre Allemands et Partisans sont suspendues, ce qui lui permet de concentrer tous ses efforts sur les Tchetniks d'HerzĂ©govine et du MontĂ©nĂ©gro qui barrent la route Ă  ses troupes. Les nĂ©gociations entre Partisans et Allemands tournent court fin avril, Ă  la suite des vĂ©tos de Hitler et Ribbentrop[188] - [189] - [185] - [184]. En mai, les services de renseignement allemands essaient Ă  nouveau d'exploiter les divisions entre factions yougoslaves et tentent cette fois d'entrer en contact avec Mihailović. Ils rencontrent un Ă©missaire tchetnik, mais cette initiative se heurte elle aussi au vĂ©to d'Hitler[190].

Tito perd plusieurs dizaines de milliers d'hommes pendant l'ensemble de l'opĂ©ration Weiss, mais il peut ensuite rĂ©organiser ses troupes en HerzĂ©govine, puis marcher en direction de la Drina et du MontĂ©nĂ©gro. Les Partisans enfoncent les lignes italiennes et tchetniks, traversent la Drina et reprennent pied au MontĂ©nĂ©gro[184], en plein territoire tchetnik : devant leur avance, Mihailović doit quitter son quartier-gĂ©nĂ©ral pour un campement dans les collines, Ă  une vingtaine de kilomĂštres de Berane. La dĂ©faite qu'infligent les Partisans aux Tchetniks lors de la « bataille de la Neretva » porte Ă  ces derniers un coup dont ils ne se relĂšvent pas, militairement parlant. Les deux premiĂšres phases de Weiss n'ayant pas donnĂ© les rĂ©sultats escomptĂ©s, la troisiĂšme phase de l'opĂ©ration, au cours de laquelle les Allemands prĂ©voyaient le dĂ©sarmement des Tchetniks, est annulĂ©e[185] - [182] - [188].

Opération Schwarz

Carte de l'opération Schwarz.

AprÚs l'échec de l'opération Weiss, les Allemands enchaßnent immédiatement avec une nouvelle offensive, baptisée Schwarz (et par la suite, en Yougoslavie, « cinquiÚme offensive » anti-Partisans)[191]. Craignant toujours un débarquement allié dans les Balkans, et doutant désormais de la fiabilité de l'Italie, l'Allemagne vise à stabiliser la situation dans la région en anéantissant le gros des forces de résistance[192].

Un paysage montagneux et boisé.
Le massif de la Zelengora, théùtre de l'une des phases de l'offensive.

DĂšs le dĂ©but de 1943, la pression allemande s'accentue sur Mussolini pour obtenir la fin de l'alliance entre Italiens et Tchetniks. Le , malgrĂ© les objections d'Ambrosio qui souhaite d'abord en finir avec les Partisans, Mussolini cĂšde et ordonne Ă  l'armĂ©e italienne de dĂ©sarmer les Tchetniks ; confrontĂ© Ă  l'immobilisme des commandants militaires italiens, il revient sur sa dĂ©cision cinq jours plus tard. Hitler, de son cĂŽtĂ©, juge que, du fait du risque d'un dĂ©barquement alliĂ©, il est plus urgent d'anĂ©antir les Tchetniks — alors toujours proches des Britanniques — que les Partisans. Le , les troupes allemandes passent Ă  l'offensive au MontĂ©nĂ©gro, avec l'appui des armĂ©es croate et bulgare : leur but est d'Ă©liminer Ă  la fois Mihailović et les Partisans. Les Italiens, qui n'ont pas Ă©tĂ© tenus au courant des prĂ©paratifs, doivent s'incliner et accepter la prĂ©sence allemande au SandĆŸak et Ă  l'Est du MontĂ©nĂ©gro. L'armĂ©e italienne participe avec une grande rĂ©ticence Ă  l'offensive Schwarz, qui reprĂ©sente une atteinte importante Ă  son prestige[192] - [191].

Pavle ĐuriĆĄić semble — sans qu'aucune certitude existe sur ce point — avoir Ă©tĂ© dĂšs cette Ă©poque approchĂ© par les Allemands, qui lui auraient proposĂ© d'ĂȘtre « lĂ©galisĂ© » pour combattre Ă  leurs cĂŽtĂ©s contre les communistes et les Tchetniks « illĂ©gaux ». Lors d'une rencontre entre les commandants tchetniks montĂ©nĂ©grins et Mihailović, ĐuriĆĄić propose apparemment Ă  ce dernier de s'allier temporairement avec les Allemands, mais essuie un refus. Le , les Allemands pĂ©nĂštrent dans KolaĆĄin et arrĂȘtent ĐuriĆĄić avec 2 000 de ses hommes ; malgrĂ© les protestations des Italiens dont il Ă©tait jusque-lĂ  l'alliĂ©, le chef tchetnik montĂ©nĂ©grin est emmenĂ© en Allemagne. Mihailović parvient Ă  fuir : accompagnĂ© de son Ă©tat-major et de ses officiers de liaison britanniques, il rejoint l'Ouest de la Serbie le [192] - [191].

Mussolini, aprĂšs avoir une nouvelle fois tergiversĂ© et tentĂ© de faire une distinction entre les Tchetniks montĂ©nĂ©grins et les hommes de Mihailović, finit par cĂ©der Ă  nouveau face aux exigences allemandes et demande Ă  Ambrosio de dĂ©sarmer l'ensemble des Tchetniks[192]. Entretemps, de nombreux Tchetniks montĂ©nĂ©grins, privĂ©s de la plupart de leurs chefs, font dĂ©fection et rejoignent les Partisans. Dans les Alpes dinariques, les Italiens obtiennent des Allemands que le dĂ©sarmement des hommes de Momčilo Đujić, qui leur sont trĂšs utiles contre les Partisans, soit retardĂ©. Ils diminuent cependant leurs livraisons de rations de nourriture aux Tchetniks, ce qui conduit une partie des troupes de Đujić Ă  changer de camp[193].

Tito a Ă©tĂ© amenĂ© par ses tractations avec les Allemands Ă  relĂącher sa garde et Ă  se concentrer sur le combat contre les Tchetniks : pris au dĂ©pourvu par la virulence de l'offensive allemande contre ses troupes, il comprend trop tard le piĂšge que lui ont tendu les occupants[185] - [192]. Lui et ses Partisans sont obligĂ©s de battre en retraite et de retourner en Bosnie, traversant des gorges oĂč ils subissent des assauts d'une extrĂȘme violence[191]. Les 20 000 hommes de Tito sont notamment attaquĂ©s, sur la montagne de Zelengora, par environ 100 000 soldats allemands, italiens, croates et bulgares. DĂ©cimĂ©s par les attaques ennemies, la faim, le froid et les maladies — Tito perd environ la moitiĂ© des hommes qui l'accompagnaient — les Partisans parviennent, dans des conditions apocalyptiques, Ă  traverser les gorges de la Sutjeska, Ă  s'extraire de la tenaille allemande, et Ă  gagner la Bosnie orientale. Les communistes sont cette fois obligĂ©s d'abandonner leurs blessĂ©s en route ; ils exĂ©cutent Ă©galement au passage leurs prisonniers italiens. Tito est sĂ©rieusement blessĂ© le mais parvient Ă  s'Ă©chapper. Bien qu'ayant subi de lourdes pertes lors des opĂ©rations Weiss et Schwarz, les Partisans en retirent un prestige important auprĂšs de la population yougoslave. Les AlliĂ©s, qui suivent de plus en plus attentivement la situation en Yougoslavie, tiennent dĂ©sormais Tito et ses hommes en haute estime[188] - [192].

Premiers recrutements de la SS en Yougoslavie

Un homme barbu coiffé d'un fÚs, accompagné de militaires en uniforme, salue des soldats au garde-à-vous, eux aussi coiffés de fÚs.
Le Grand Mufti al-Husseini passant en revue la division Waffen-SS musulmane Handschar.

Italiens et Allemands sont, fin 1942-dĂ©but 1943, confrontĂ©s Ă  l'instabilitĂ© persistante de la Croatie des Oustachis. Les Italiens donnent des signes de dĂ©couragement en constatant que les zones « pacifiĂ©es » dont ils ont rendu le contrĂŽle au rĂ©gime de Pavelić ont Ă  nouveau sombrĂ© dans le chaos. La Garde nationale croate se montre inefficace et ses armes finissent rĂ©guliĂšrement dans les mains des communistes. Du cĂŽtĂ© allemand, Löhr suggĂšre Ă  Hitler de faire remplacer Pavelić et de dissoudre le parti oustachi, en donnant les pleins pouvoirs Ă  Glaise-Horstenau. Le , Hitler, Ă©cartant l'idĂ©e de dĂ©mettre Pavelić, choisit de confĂ©rer des pouvoirs Ă©tendus Ă  Heinrich Himmler, chef de la SS, pour pacifier durablement le thĂ©Ăątre d'opĂ©rations yougoslave[170].

Les Allemands, qui ont dĂ©jĂ  crĂ©Ă© en 1942 la 7e division SS Prinz Eugen — formĂ©e de Volksdeutsche de Yougoslavie et commandĂ©e par l'ObergruppenfĂŒhrer Phleps — s'appuient de maniĂšre croissante sur les divisions entre communautĂ©s locales en crĂ©ant, sur des bases ethniques, de nouveaux corps de police et d'autres unitĂ©s de Waffen-SS. Konstantin Kammerhofer, reprĂ©sentant de Himmler en Croatie, crĂ©e la Deutsch-Kroatische Polizei, composĂ© d'Allemands de Croatie qui doivent prĂȘter serment Ă  Hitler[170].

DĂšs 1942, des notables musulmans, déçus par le rĂ©gime de Pavelić et qui souhaitent obtenir la transformation de la Bosnie en territoire autonome, ont adressĂ© un memorandum Ă  Hitler. Dans ce document, ils dĂ©noncent la politique des Oustachis qu'ils jugent responsables des tueries commises par les Tchetniks, et qualifient au passage le soulĂšvement serbe de complot fomentĂ© par les Juifs. PrĂ©sentant les Bosniaques comme des descendants des Goths, ils proposent aux Allemands leur collaboration active et la crĂ©ation d'une « lĂ©gion musulmane »[194] - [96]. Leur offre est d'abord ignorĂ©e, jusqu'Ă  ce que la SS dĂ©cide de concrĂ©tiser le projet d'Himmler d'une alliance entre le monde islamique et le TroisiĂšme Reich, en formant une division Waffen-SS Ă  composante musulmane[96]. Pavelić, trĂšs mĂ©fiant devant le projet, est forcĂ© de consentir Ă  la formation de cette unitĂ© : la 13e division SS Handschar est crĂ©Ă©e dĂ©but 1943. Les Allemands bĂ©nĂ©ficient du concours de Mohammed Amin al-Husseini, Grand Mufti de JĂ©rusalem exilĂ©, qui effectue au printemps 1943 un sĂ©jour de trois semaines dans l'État croate pour participer Ă  l'effort de propagande auprĂšs des Musulmans et aider au recrutement. L'unitĂ© est composĂ©e Ă  60 % de Musulmans de Bosnie, et en partie d'Allemands de Croatie qui permettent d'atteindre l'effectif minimal nĂ©cessaire pour former une division. La Handschar sert cependant moins sur le champ de bataille que comme outil de propagande allemande Ă  destination du Moyen-Orient : avant d'ĂȘtre dĂ©ployĂ©es sur le terrain yougoslave, ses recrues sont envoyĂ©es en France pour y suivre une longue pĂ©riode d'entraĂźnement. Elles se distinguent principalement, durant leur formation, par une mutinerie que la propagande nazie occulte soigneusement[170] - [195] - [96].

Slovénie

Des hommes en arme, coiffés de bérets, assis dans l'herbe.
Des gardes de village slovĂšnes (photo prise circa 1943).

Dans la province de Ljubljana, les groupes non communistes tentent courant 1942, Ă  l'initiative du Parti populaire slovĂšne, d'unir leurs forces pour faire pendant Ă  la puissance croissante du Front de libĂ©ration des Partisans locaux. En mars, Marko Natlačen, Mgr RoĆŸman et le gĂ©nĂ©ral Leon Rupnik crĂ©ent une organisation clandestine, l'Alliance slovĂšne (Slovenska zaveza, ou SZ), qui rĂ©unit catholiques, libĂ©raux et socialistes : ce nouveau groupe, qui ambitionne de crĂ©er une « armĂ©e de libĂ©ration », entre en contact avec le gouvernement de Londres. Les Italiens, au courant de la crĂ©ation de l'Alliance slovĂšne, en tolĂšrent l'existence dans l'espoir que Mgr RoĆŸman l'orientera vers une politique italophile et rompra avec le gouvernement en exil. Rupnik tente d'obtenir davantage d'autonomie administrative pour les SlovĂšnes et l'autorisation de former des unitĂ©s armĂ©es, ce Ă  quoi les Italiens s'opposent. Le Parti populaire slovĂšne reste partisan du roi exilĂ© et de Mihailović, mais ne veut pas d'intermĂ©diaires entre lui et Londres : il gĂȘne les efforts du reprĂ©sentant de Mihailović, le major Karel Novak, pour former des rĂ©seaux de rĂ©sistance[154] - [196]. Tout d'abord dĂ©pourvue de force armĂ©e[154], l'Alliance slovĂšne crĂ©e Ă  partir de mai 1942 des groupes destinĂ©s Ă  combattre les Partisans. SurnommĂ©es la « LĂ©gion de la mort » (Legija Smrti), ces unitĂ©s rassemblent des hommes issus de diverses organisations de droite, dont les Tchetniks de Novak : leurs premiers affrontements avec les communistes les poussent Ă  rechercher l'appui des Italiens en obtenant de leur part une reconnaissance lĂ©gale. Dans le mĂȘme temps, l'Alliance slovĂšne est reconnue par le gouvernement en exil qui, Ă  partir du mois d'aoĂ»t, lui envoie des subsides mensuels[197].

En juin 1942, Rupnik accepte de la part des Italiens le poste de podestĂ  (gouverneur) de la province de Ljubljana. Mi-juillet, des hommes de la LĂ©gion de la mort aident les Italiens Ă  mener une offensive contre les Partisans. Ayant constatĂ© l'utilitĂ© des auxiliaires slovĂšnes, les Italiens acceptent de les reconnaĂźtre officiellement : une section locale de la Milice volontaire anticommuniste est formĂ©e. Le 6 aoĂ»t, les occupants dĂ©crĂštent la fusion en son sein de toutes les unitĂ©s anticommunistes slovĂšnes. Dans le mĂȘme temps, l'Alliance slovĂšne organise des groupes armĂ©s d'autodĂ©fense, les gardes de village (vaĆĄke straĆŸe), souvent encadrĂ©s par les prĂȘtres des paroisses locales. Mi-aoĂ»t, le gĂ©nĂ©ral Roatta rend visite Ă  Mgr RoĆŸman pour le convaincre de faire sortir les milieux catholiques de leur neutralitĂ©, afin de dĂ©fendre « les forces de la civilisation et de la religion » contre les « bolcheviks ». RoĆŸman accepte et Ă©crit peu aprĂšs au gĂ©nĂ©ral Robotti pour lui annoncer son souhait d'aider les forces d'occupation Ă  rĂ©tablir l'ordre. Le Parti populaire slovĂšne, ralliĂ© Ă  cette idĂ©e, suggĂšre aux Italiens une liste d'officiers Ă  libĂ©rer pour les utiliser contre les communistes. Les gardes de village, qui n'ont qu'un statut officieux, se confondent souvent dans les faits avec la MVAC, dont ils deviennent progressivement la principale composante. La MVAC slovĂšne, fondĂ©e avec 800 recrues, compte 2 000 hommes en novembre 1942, et plus de 6 000 l'annĂ©e suivante, devenant pour les Partisans locaux l'ennemi Ă  combattre en prioritĂ©[154] - [196] - [198]. MalgrĂ© leur double jeu et leurs contacts avec le gouvernement en exil, les forces anticommunistes slovĂšnes ne passent jamais Ă  une opposition ouverte contre les Italiens, et profitent au contraire amplement de leur collaboration avec ces derniers[199].

En octobre, Natlačen est assassinĂ© par les communistes : le gouverneur Grazioli dĂ©clenche alors une rĂ©pression implacable, compromettant les efforts des Italiens pour tirer les fruits de la collaboration en SlovĂ©nie. Le gĂ©nĂ©ral Robotti mĂšne mi-octobre une offensive avec quatre divisions italiennes que renforcent des troupes allemandes et des Oustachis venus de Croatie. Les Partisans perdent plusieurs milliers d'hommes et doivent abandonner une partie de leur « territoire libĂ©rĂ© » de SlovĂ©nie. RĂ©alisant que leurs campagnes de terreur contre tous leurs opposants rĂ©els ou supposĂ©s les ont rendus impopulaires, les communistes slovĂšnes dĂ©cident de nouer de meilleurs rapports avec les milieux catholiques. Tot Ă  la fin de 1942, le pĂšre Metod MikuĆŸ, seul prĂȘtre Ă  faire alors partie des Partisans de SlovĂ©nie, est nommĂ© conseiller religieux du Front de libĂ©ration[154] - [196].

Les actions de la rĂ©sistance slovĂšne sont Ă©galement conditionnĂ©es par le contentieux territorial avec les pays voisins. En octobre 1942, le comitĂ© exĂ©cutif du Front de libĂ©ration rĂ©clame « la rĂ©unification de tout le peuple slovĂšne, de Spielfeld Ă  Trieste », exprimant ouvertement une volontĂ© d'annexion de territoires autrichiens et italiens. Les communistes italiens — qui n'ont pas encore la possibilitĂ© de prĂ©parer une insurrection armĂ©e dans leur pays — sont trĂšs embarrassĂ©s par les revendications de leurs homologues slovĂšnes, avec qui ils entament alors de laborieuses nĂ©gociations. Tito obtient que le Komintern envoie aux Italiens une lettre leur recommandant d'accepter l'annexion de villes italiennes par les SlovĂšnes. Les partis communistes italien et slovĂšne finissent par trouver en dĂ©cembre un accord a minima, qui concerne uniquement leur coopĂ©ration dans le cadre de la lutte antifasciste. Les rĂ©seaux de rĂ©sistance italo-slovĂšnes se dĂ©veloppent progressivement et une trentaine de comitĂ©s clandestins sont crĂ©Ă©s dans la seule ville de Trieste, sans que les autoritĂ©s fascistes ne s'en rendent compte[155].

Dans le courant de 1943, Novak continue d'essayer de consolider ses rĂ©seaux : l'organisation de Mihailović s'attend en effet Ă  un dĂ©barquement alliĂ© dans la rĂ©gion. À compter de fĂ©vrier, Novak crĂ©e des unitĂ©s militaires clandestines, les « Gardes bleus ». Il tente d'obtenir des renforts de la MVAC afin de mener des opĂ©rations contre les occupants, mais l'Alliance slovĂšne, dont il escomptait l'appui, sabote ses efforts. Les Partisans, de leur cĂŽtĂ©, lancent des attaques contre les forces d'occupation tout en empĂȘchant les Tchetniks de s'implanter en SlovĂ©nie[200]. Le 1er mars, le Front de libĂ©ration publie une proclamation, surnommĂ©e la « dĂ©claration des Dolomites », par laquelle ses membres libĂ©raux et chrĂ©tiens-sociaux renoncent Ă  toute activitĂ© autonome et reconnaissent le rĂŽle dirigeant des communistes au sein de la rĂ©sistance slovĂšne[201].

À l'Ă©tĂ© 1943, l'affaiblissement de Mussolini au moment du dĂ©barquement en Sicile bouleverse l'Ă©quilibre des forces : les Allemands usent du prĂ©texte d'un attentat commis contre un train par les Partisans pour installer une division dans la province de Ljubljana[200].

Serbie

Dans la Serbie occupĂ©e, dont les Partisans ont Ă©tĂ© presque totalement Ă©liminĂ©s, l'organisation de DraĆŸa Mihailović s'emploie en 1942 Ă  infiltrer la Garde nationale serbe et l'administration du rĂ©gime de Nedić. Mihailović, depuis le MontĂ©nĂ©gro, lance des campagnes de propagande clandestine contre Nedić, Ljotić et Pećanac ; il obtient du gouvernement en exil des dĂ©crets royaux dĂ©gradant les gĂ©nĂ©raux de Nedić. Les conditions d'occupation sont trĂšs dures en Serbie, oĂč le gouvernement de Nedić doit faire face aux rĂ©quisitions opĂ©rĂ©es par les occupants et voit son autoritĂ© fortement remise en cause quand les Allemands confient davantage de territoire aux Bulgares. Une grande partie de l'administration et de l'armĂ©e du gouvernement collaborateur serbe joue double jeu et, en prĂ©vision de l'aprĂšs-guerre, entretient des contacts avec les rĂ©seaux de Mihailović, qui s'emparent de devises et d'armes[202]. Les hommes de Mihailović s'emploient par ailleurs Ă  assassiner les communistes et leurs sympathisants — ils dressent pour cela des listes de personnes Ă  Ă©liminer dans les villages serbes — ainsi que des collaborateurs[139].

DĂšs l'Ă©tĂ© 1942, les Allemands, jugeant peu fiables les Tchetniks de Pećanac et les « lĂ©galisĂ©s » issus des forces de Mihailović, dĂ©cident de dissoudre ces dĂ©tachements : Ă  la fin de l'annĂ©e, de nombreux Tchetniks ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dĂ©sarmĂ©s ou incorporĂ©s Ă  d'autres unitĂ©s auxiliaires[203]. Dans le courant de l'Ă©tĂ©, une partie des Tchetniks lĂ©galisĂ©s repasse dans la clandestinitĂ©. Entre septembre et dĂ©cembre, Ă  la demande du Middle East Command britannique, Mihailović ordonne une sĂ©rie de sabotages des voies ferrĂ©es en direction des ports grecs, perturbant les communications des Allemands avec le thĂ©Ăątre d'opĂ©rations nord-africain. Il lance Ă©galement en novembre un appel Ă  la dĂ©sobĂ©issance civile. Les Britanniques fĂ©licitent Mihailović pour ses actions, qu'ils prĂ©sentent alors comme essentielles dans le contexte de la seconde bataille d'El Alamein : l'importance stratĂ©gique de ces opĂ©rations en Serbie semble cependant avoir Ă©tĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment exagĂ©rĂ©e par les Britanniques, qui les considĂšrent avant tout comme une manƓuvre de diversion. Les attentats commis par les rĂ©seaux de Mihailović sont nĂ©anmoins assez graves pour entraĂźner une rĂ©action brutale de la part des Allemands : les occupants purgent l'armĂ©e serbe et procĂšdent Ă  la dissolution et Ă  l'arrestation des Tchetniks lĂ©galisĂ©s. Les DĂ©tachements de volontaires de Ljotić sont quant Ă  eux rĂ©organisĂ©s, et rebaptisĂ©s Corps de volontaires serbes. En hiver, les forces d'occupation procĂšdent Ă  des arrestations massives : des milliers de personnes classĂ©es comme « saboteurs », « communistes » ou sympathisants de Mihailović, sont arrĂȘtĂ©es et internĂ©es dans des camps. La division SS Prinz Eugen se livre Ă  des expĂ©ditions punitives et la Gestapo dĂ©mantĂšle une partie de l'organisation de Mihailović, dont environ 1 600 hommes sont tuĂ©s, ou bien arrĂȘtĂ©s et exĂ©cutĂ©s. Cette campagne de rĂ©pression met un terme abrupt aux actions de rĂ©sistance que Mihailović avait ordonnĂ©es contre les occupants[202]. DĂšs la fin de 1942, les Tchetniks de Serbie arrivent Ă  la conclusion qu'il est prĂ©fĂ©rable de s'abstenir d'attaquer les Allemands[204].

Un homme barbu en uniforme, coiffé d'une toque de fourrure, entouré d'autres hommes en uniforme.
DraĆŸa Mihailović entourĂ© de ses hommes.

Mihailović revient en Serbie Ă  la mi-1943, aprĂšs avoir Ă©chappĂ© au MontĂ©nĂ©gro Ă  l'offensive Schwarz : si la Serbie a connu, depuis 1941, moins de combats que les autres parties du pays, elle est particuliĂšrement Ă©prouvĂ©e par la duretĂ© de l'occupation, les restrictions alimentaires, le travail forcĂ© — environ 100 000 Serbes sont envoyĂ©s en Allemagne pour y travailler, en guise de « contribution Ă  l'effort de guerre » de la Serbie — et les exactions commises par la Wehrmacht, la Gestapo et les collaborateurs, qui exĂ©cutent plusieurs centaines de personnes par mois en guise de mesures de maintien de l'ordre[205]. Recevant des armes britanniques, les Tchetniks effectuent des sabotages, dĂ©sarment des dĂ©tachements de la Garde nationale serbe et connaissent des escarmouches avec les Bulgares et les Volontaires serbes de Ljotić. Mihailović Ă©vite cependant en rĂšgle gĂ©nĂ©rale l'affrontement avec les Allemands et s'en tient Ă  des actions de petite envergure afin de ne pas subir de reprĂ©sailles. Conscient de ce que l'identitĂ© essentiellement serbe de son mouvement fait des Partisans la seule organisation de rĂ©sistance attractive pour les autres nationalitĂ©s, il tente de recruter des Croates et d'Ă©largir sa base politique. Il obtient le ralliement de quelques politiciens d'avant-guerre, dont le principal est Ćœivko Topalović, chef du petit Parti socialiste de Yougoslavie. Topalović entreprend de structurer l'organisation politique du mouvement de Mihailović, mais il se trouve en concurrence avec les nationalistes issus du Club culturel serbe : dans l'ensemble, les nouvelles recrues de Mihailović, venues entre autres du Parti dĂ©mocrate, connaissent des tensions avec les nationalistes de droite rĂ©unis autour de Stevan Moljević[206]. Les Tchetniks Ă©tendent leur contrĂŽle sur la Serbie au point de constituer une autoritĂ© parallĂšle Ă  celle du gouvernement de Nedić : le mouvement de Mihailović continue cependant de connaĂźtre des problĂšmes d'organisation, et la tendance droitiĂšre de Moljević demeure la plus puissante en son sein. Vladimir Predavec, fils d'un ancien vice-prĂ©sident du Parti paysan croate, est l'un des rares notables croates Ă  rejoindre l'entourage de Mihailović[207].

En octobre 1943, aprĂšs la capitulation italienne et Ă  la demande des Britanniques, Mihailović ordonne deux sabotages contre les voies de communication allemandes : il s'agit de ses actions les plus importantes depuis l'insurrection de 1941. La premiĂšre consiste Ă  dĂ©truire un pont ferroviaire et plusieurs autres ponts reliant UĆŸice et VisegrĂĄd : juste aprĂšs cette opĂ©ration, qui les conduit Ă  affronter des troupes allemandes et oustachies, les Tchetniks traversent en Bosnie-HerzĂ©govine le territoire des Partisans, qui contre-attaquent et reprennent VisegrĂĄd. Les Tchetniks attaquent ensuite un convoi sur le Danube, Ă  l'Est de la Serbie. À la suite de cette seconde opĂ©ration, les Allemands mĂšnent des reprĂ©sailles en exĂ©cutant cinquante civils serbes ; Mihailović, plus recherchĂ© que jamais, doit rĂ©guliĂšrement changer de cachette pour Ă©viter d'ĂȘtre capturĂ©[208].

La politique des Alliés (1941-1943)

Soutien allié aux Tchetniks

Sur fond de paysage de campagne, le gĂ©nĂ©ral Montgomery (ĂągĂ© d'une cinquantaine d'annĂ©es, en uniforme) et Winston Churchill (une soixantaine d'annĂ©es, en civil) entourent Pierre II (ĂągĂ© d'environ 18 ans, en uniforme).
Le roi Pierre II, au centre, en compagnie du général Montgomery et de Winston Churchill.

Mihailović est, depuis 1941, le seul chef rĂ©sistant yougoslave reconnu par le Royaume-Uni. Lorsqu'il est nommĂ© en 1942 ministre de la guerre du gouvernement yougoslave de Londres dirigĂ© par Slobodan Jovanović, le chef des Tchetniks est au sommet de son prestige en Occident[209]. Apprenant son conflit avec les Partisans, le gouvernement en exil contacte les SoviĂ©tiques — par l'intermĂ©diaire des Britanniques, puis directement lors de la reprise de ses relations diplomatiques avec l'URSS — pour tenter d'obtenir de Moscou que les hommes de Tito reconnaissent l'autoritĂ© de Mihailović. Si la Yougoslavie est un thĂ©Ăątre d'opĂ©rations secondaire, elle prĂ©sente aux yeux des AlliĂ©s un intĂ©rĂȘt stratĂ©gique non nĂ©gligeable, car une guerre de rĂ©sistance suffisamment intense permettra d'y immobiliser un grand nombre de troupes de l'Axe. Ce sont donc des considĂ©rations purement militaires qui poussent le gouvernement britannique Ă  souhaiter la fin du conflit interne Ă  la rĂ©sistance yougoslave, dont la dimension politique ne l'intĂ©resse guĂšre[150].

Les Britanniques sont initialement les seuls Ă  aider concrĂštement les rĂ©sistants yougoslaves — en l'occurrence les Tchetniks, le seul mouvement avec lequel ils sont en contact direct — en leur faisant parvenir des armes, du matĂ©riel et des devises. L'URSS, en grande difficultĂ© face Ă  l'offensive allemande et dĂ©pourvue d'agents de liaison en Yougoslavie, n'a aucune possibilitĂ© d'intervenir de maniĂšre concrĂšte[150]. Elle accepte cependant de coordonner sa propagande avec celles des Britanniques : Ă  la demande de ces derniers, les SoviĂ©tiques attribuent initialement Ă  Mihailović tout le mĂ©rite de la rĂ©sistance, au grand dĂ©sarroi des Partisans yougoslaves. Durant l'hiver 1941, Tito cesse provisoirement les opĂ©rations contre les Tchetniks pour ne pas gĂȘner les SoviĂ©tiques, mais il envoie dans le mĂȘme temps des messages au Komintern pour demander que soit mis un terme Ă  la propagande pro-Mihailović. De leur cĂŽtĂ©, aprĂšs avoir fait pression sur les SoviĂ©tiques, les Britanniques demandent au gouvernement yougoslave en exil d'obtenir que Mihailović unisse ses forces Ă  celles des Partisans. Les États-Unis, quant Ă  eux, ne disposent en 1941 que de peu de donnĂ©es sur la situation en Yougoslavie, mĂȘme si Roosevelt, informĂ© de la politique gĂ©nocidaire des Oustachis, exprime son soutien Ă  la rĂ©sistance serbe[210].

DĂ©but 1942, deux nouvelles Ă©quipes d'agents britanniques sont parachutĂ©es en Yougoslavie avec pour mission de reprendre contact avec la rĂ©sistance yougoslave, ainsi qu'avec le capitaine Hudson qui ne donne alors plus signe de vie. L'une des Ă©quipes est capturĂ©e par l'armĂ©e croate ; l'autre, dirigĂ©e par le major Atherton, atterrit dans le territoire des Partisans. Atherton arrive en mars au quartier-gĂ©nĂ©ral de Tito Ă  Foča : il est accueilli avec mĂ©fiance par les Partisans, que les allĂ©es et venues de Hudson entre eux et Mihailović ont laissĂ©s dubitatifs quant aux intentions des Britanniques. Atherton et son opĂ©rateur radio quittent Foča mi-avril, apparemment pour essayer de rejoindre Mihailović et Hudson, mais ils disparaissent ensuite mystĂ©rieusement : Partisans et Tchetniks s'accusent plus tard mutuellement d'avoir assassinĂ© les agents britanniques[125] - [N 4]. Hudson est quant Ă  lui tenu Ă  l'Ă©cart par Mihailović, qui lui reproche ses contacts avec les Partisans. Virtuellement prisonnier des Tchetniks durant un temps, il n'est autorisĂ© que dĂ©but mai Ă  reprendre contact avec le QG du Caire, en utilisant l'Ă©quipement radio de Mihailović[125].

Si Mihailović est, dĂšs 1941, cĂ©lĂšbre dans l'opinion publique occidentale auprĂšs de laquelle il fait figure de hĂ©ros de la rĂ©sistance europĂ©enne, Tito demeure longtemps une personnalitĂ© mĂ©connue, que la presse internationale ne mentionne que tardivement. La plupart des acteurs du conflit, que ce soient les occupants, les collaborateurs ou les AlliĂ©s occidentaux, ignorent tout de son identitĂ© : ce n'est qu'au dĂ©but de 1943 que la publication d'une photo de Tito dans un journal des Partisans permet aux services de l'État indĂ©pendant de Croatie de reconnaĂźtre en lui le militant communiste Josip Broz. L'identitĂ© du chef des Partisans est alors rĂ©vĂ©lĂ©e, en , par la presse nazie et oustachie[211].

En mars et avril 1942, les Britanniques reprennent les parachutages d'armes, de matĂ©riel et de devises aux Tchetniks, anticipant les demandes en ce sens du gouvernement de Jovanović. Les AmĂ©ricains, qui reçoivent la visite du roi Pierre II en juillet, dĂ©cident de leur cĂŽtĂ© d'envoyer des vivres aux Tchetniks en guise de reconnaissance de leurs services Ă  la cause alliĂ©e. En dĂ©but d'annĂ©e, le gouvernement soviĂ©tique continue de recevoir des demandes insistantes de la part des Partisans, qui rĂ©clament que la propagande de Moscou cesse de glorifier Mihailović et le dĂ©nonce au contraire comme un collaborateur. Les SoviĂ©tiques n'en voient d'abord pas l'intĂ©rĂȘt, et rĂ©pondent que les Partisans doivent se concentrer sur le combat contre les occupants, celui contre les Tchetniks Ă©tant secondaire. Ils finissent cependant durant l'Ă©tĂ© par accĂ©der Ă  la demande de Tito : le , Radio Yougoslavie libre, un Ă©metteur en langue serbo-croate animĂ© par des membres du Parti communiste de Yougoslavie depuis les locaux du Komintern Ă  Moscou, diffuse une rĂ©solution des Partisans yougoslaves qui dĂ©nonce Mihailović comme un traĂźtre. Les SoviĂ©tiques tempĂšrent ainsi le soutien qu'ils manifestaient jusque-lĂ  au gouvernement yougoslave de Londres, afin de jouer leur propre jeu. L'URSS conserve cependant une attitude ambigĂŒe et continue, jusqu'en 1944, d'entretenir des relations avec le gouvernement en exil, suscitant l'irritation des hommes de Tito[212].

Premiers doutes britanniques

À l'automne 1942, le gouvernement yougoslave de Londres est de plus en plus prĂ©occupĂ© par le nombre croissant de rumeurs affirmant que les hommes de Mihailović ne combattent pas les occupants et pactisent au contraire avec les Italiens. Il envoie un message Ă  ce sujet Ă  Mihailović, qui rĂ©pond qu'il ne tolĂšre aucune collaboration avec les Italiens. De son cĂŽtĂ©, le gouvernement britannique est troublĂ© par les messages du capitaine Hudson, qui a repris les communications avec le QG alliĂ© : si l'officier du SOE fait part de la collaboration des Tchetniks au MontĂ©nĂ©gro et rapporte que Mihailović ne combat pas les occupants, il prĂ©conise dans le mĂȘme temps de nouveaux envois d'armes Ă  ce dernier. Souhaitant y voir plus clair, les Britanniques dĂ©cident d'envoyer un haut gradĂ© auprĂšs du chef tchetnik : le jour de noĂ«l 1942, le colonel William S. Bailey est parachutĂ© au quartier-gĂ©nĂ©ral de Mihailović, dans les environs de KolaĆĄin. Dans le mĂȘme temps, un officier du SOE Ă  Londres, le major Peter Boughey, affirme lors d'une conversation avec Ćœivan KneĆŸević, secrĂ©taire du gouvernement yougoslave en exil, que Mihailović est un collaborateur Ă  l'Ă©gal de Nedić. Le Foreign Office, interpellĂ© par le gouvernement yougoslave, dĂ©savoue la « gaffe » de son officier ; cet Ă©pisode ne fait cependant que renforcer l'embarras croissant des Britanniques au sujet de Mihailović[213].

Fin 1942-dĂ©but 1943, les mĂ©dias britanniques et amĂ©ricains commencent Ă  se faire l'Ă©cho des rumeurs qui font de Mihailović un collaborateur : bien que le nom de Tito soit encore inconnu du public, ils relatent Ă©galement la montĂ©e en puissance des Partisans sur le terrain d'opĂ©rations yougoslave[213]. Dans le mĂȘme temps, les Partisans bĂ©nĂ©ficient au Royaume-Uni des courants d'opinions pro-soviĂ©tiques et pro-communistes. La BBC, dont le chef de la section yougoslave est hostile Ă  la monarchie d'avant-guerre, assure une large publicitĂ© aux actions des Partisans[214]. Le colonel Bailey alerte sa hiĂ©rarchie Ă  ce propos, dĂ©plorant que la BBC le mette en difficultĂ© auprĂšs des Tchetniks. En fĂ©vrier 1943, la BBC va jusqu'Ă  prĂ©senter les hommes de Tito comme la seule vĂ©ritable force de rĂ©sistance dans l'Europe occupĂ©e : Ă  la suite d'une protestation du Foreign Office, la BBC prĂ©sente ses excuses mais sa ligne Ă©ditoriale ne change pas pour autant[215]. Lorsqu'en octobre 1943, les Tchetniks font sauter plusieurs ponts Ă  la demande des Britanniques, la station communiste Radio Yougoslavie libre en attribue le mĂ©rite aux Partisans, et la BBC reprend cette version, au grand dĂ©sespoir de Mihailović[208].

Les Partisans bĂ©nĂ©ficient par ailleurs de la prĂ©sence de sympathisants communistes, parmi lesquels James Klugmann — liĂ© au rĂ©seau des « cinq de Cambridge » — au sein du SOE du Caire : ces agents contribuent Ă  rendre les rapports de Hudson, dĂ©jĂ  critiques envers les Tchetniks, encore plus nĂ©gatifs pour ces derniers, et Ă  diffuser de fausses informations destinĂ©es Ă  noircir la rĂ©putation de Mihailović tout en exaltant les actions des Partisans[214]. Les messages de Mihailović Ă  son gouvernement transitent en outre par le SOE du Caire, et ne sont souvent transmis qu'avec retard, voire parfois pas du tout. AprĂšs-guerre, les dĂ©fenseurs de Mihailović affirment que le chef tchetnik a Ă©tĂ© victime d'une campagne de dĂ©sinformation de la part des communistes britanniques : si des tendances pro-communistes sont effectivement prĂ©sentes au sein de divers services et mĂ©dias britanniques, les Tchetniks conservent cependant Ă  l'Ă©poque de nombreux soutiens, y compris au sein du SOE du Caire. L'influence de Klugmann est en outre grandement exagĂ©rĂ©e par les pro-Mihailović, qui le prĂ©sentent comme l'un des principaux dirigeants du SOE en Égypte : si Klugmann se livre effectivement Ă  des manipulations d'informations en faveur des forces de Tito, il ne dispose ni du grade ni de l'influence qui lui auraient permis, Ă  lui seul, de faire pencher la politique du Royaume-Uni[215]. En outre, si une propagande communiste s'exerce bel et bien en sa faveur[216], Tito n'est pas le seul Ă  profiter d'appuis politiques dans l'opinion britannique : Mihailović bĂ©nĂ©ficie, au moins dans un premier temps, du soutien des courants conservateurs pour lesquels les monarchistes yougoslaves font figure d'alliĂ©s naturels[188].

En janvier 1943, le colonel Bailey envoie ses premiers rapports au Foreign Office. Tout en se montrant critique envers le manque de vision politique de Mihailović et les dĂ©fauts de son organisation, il indique d'une part que le chef des Tchetniks reprĂ©sente bel et bien une force de rĂ©sistance en Serbie oĂč il contribue Ă  immobiliser plusieurs divisions allemandes et bulgares, et d'autre part que si ses hommes ont effectivement pactisĂ© avec les Italiens au MontĂ©nĂ©gro, Mihailović ne semble jamais avoir eu partie liĂ©e avec les Allemands. Bailey prĂ©conise de continuer Ă  soutenir Mihailović, mais souligne la nĂ©cessitĂ© d'aider Ă©galement les autres groupes de rĂ©sistance, et de tenter de rĂ©unifier Tchetniks et Partisans afin de ne pas soutenir deux mouvements mutuellement antagonistes. Les Britanniques prennent note de l'utilitĂ© de se rapprocher des Partisans : ils contactent les SoviĂ©tiques dans l'idĂ©e d'envoyer avec eux une mission conjointe auprĂšs de Tito. Staline ne manifestant guĂšre d'intĂ©rĂȘt Ă  cette idĂ©e, le gouvernement de Churchill adopte la proposition du SOE d'envoyer auprĂšs des Partisans une Ă©quipe exclusivement britannique[215].

Le discours de Mihailović

Le , alors que se dĂ©roule l'opĂ©ration Weiss, Mihailović prononce devant ses troupes rĂ©unies Ă  Donje Lipovo, et en prĂ©sence de Bailey, un discours dans lequel il dĂ©nonce durement l'insuffisance de l'aide apportĂ©e par les Britanniques, et la « perfidie » de ces derniers. Selon le rapport envoyĂ© ensuite par Bailey Ă  sa hiĂ©rarchie, le chef tchetnik dĂ©clare dans son allocution que les Serbes sont pratiquement abandonnĂ©s, et que les Britanniques ne cherchent qu'Ă  les exploiter en Ă©change d'un maigre soutien tout en gardant Pierre II et son gouvernement virtuellement prisonniers. Il ajoute qu'il ne renoncera ni Ă  anĂ©antir les Partisans, ni Ă  profiter du soutien des Italiens tant que ceux-ci seront les seuls Ă  fournir aux Tchetniks une aide suffisante ; enfin, il conclut que ses ennemis sont « les Oustachis, les Partisans, les Croates et les Musulmans » et que ce n'est qu'une fois ces derniers vaincus qu'il se retournera contre les Italiens et les Allemands. AprĂšs ce discours, Mihailović quitte les lieux — sans rĂ©vĂ©ler sa destination Ă  Bailey — pour prendre le commandement des opĂ©rations contre les Partisans autour de la Neretva. Le rapport dans lequel Bailey relate les propos de Mihailović fait l'effet d'une bombe auprĂšs du gouvernement britannique : il vient s'ajouter Ă  une sĂ©rie d'informations sur les accointances des Tchetniks avec les Italiens, et au fait que Mihailović, interrogĂ© par son gouvernement au sujet de la collaboration de Jevđević, rĂ©pond par des dĂ©nĂ©gations peu convaincantes. Ce discours marque le dĂ©but de la fin de la coopĂ©ration des Britanniques avec Mihailović, bien que celle-ci se poursuive encore durant toute l'annĂ©e 1943[217] - [218].

Le Foreign Office proteste officiellement auprĂšs du Premier ministre Jovanović Ă  propos du discours de Mihailović : il souligne que si l'attitude de ce dernier ne change pas, le gouvernement britannique rĂ©visera sa politique de soutien exclusif aux Tchetniks. En avril, le gouvernement en exil envoie Ă  Mihailović une directive qui lui enjoint de ne rien faire vis-Ă -vis des Italiens ou des autres mouvements de rĂ©sistance qui puisse encourir le reproche des AlliĂ©s. En mai, Ă  la demande des Britanniques, le gouvernement yougoslave envoie une nouvelle note Ă  Mihailović, en lui demandant de se concentrer sur la rĂ©sistance contre l'Axe, de trouver un accord avec les Partisans, d'Ă©viter toute collaboration avec les Italiens comme tout rapport avec le gouvernement de Nedić, et de mieux se coordonner avec le Middle East Command par l'entremise du colonel Bailey. Mihailović rĂ©pond qu'il donne la prioritĂ© Ă  la rĂ©sistance et qu'il fera cesser les contacts avec les Italiens. Mais de nouvelles tensions surgissent immĂ©diatement lorsque Bailey lui transmet une instruction du Middle East Command, qui lui demande de retirer ses forces vers l'Est de l'Ibar en laissant le reste du MontĂ©nĂ©gro aux Partisans, du fait des compromissions auxquelles se sont livrĂ©es les chefs tchetniks locaux. Mihailović refuse, avec le soutien du gouvernement en exil[217].

De leur cĂŽtĂ©, les AmĂ©ricains commencent, dĂ©but 1943, Ă  s'intĂ©resser de plus prĂšs Ă  la situation yougoslave : au printemps, l'OSS crĂ©e une section au Caire auprĂšs de son Ă©quivalent du SOE. En avril, Churchill Ă©crit Ă  Roosevelt en lui suggĂ©rant de prendre pied sur la cĂŽte dalmate pour mener plus efficacement des actions en direction des insurgĂ©s : des armes, des vivres, voire des commandos pourront ainsi ĂȘtre envoyĂ©s plus facilement Ă  ces derniers. Le Premier ministre britannique continue Ă  ne tenir compte dans son raisonnement que du seul Mihailović, en dĂ©pit du discours prononcĂ© par ce dernier deux mois plus tĂŽt[219].

Relations avec le gouvernement en exil

Un homme d'une cinquantaine d'années, en costume-cravate.
BoĆŸidar Purić, quatriĂšme Premier ministre en deux ans du gouvernement yougoslave en exil.

En parallĂšle Ă  leurs doutes croissants Ă  propos de Mihailović, les Britanniques sont confrontĂ©s Ă  un gouvernement royal en exil instable et divisĂ©. Le gouvernement de Slobodan Jovanović est en effet minĂ© par les tensions entre ministres serbes et croates, et a le plus grand mal Ă  s'accorder sur une dĂ©claration des buts de guerre yougoslaves. Jovanović, intellectuel septuagĂ©naire et dĂ©nuĂ© d'expĂ©rience politique, ne parvient guĂšre Ă  aplanir les diffĂ©rends et s'en tient Ă  une ligne « grand-serbe » qui accroĂźt les tensions avec les reprĂ©sentants des autres nationalitĂ©s : il se montre un chaud partisan des Tchetniks, de mĂȘme que l'ambassadeur Ă  Washington, Konstantin Fotić[220] - [221]. Ce dernier aggrave la situation en se livrant aux États-Unis Ă  une propagande anti-croate virulente, provoquant une crise au sein des reprĂ©sentants du gouvernement en exil. Le milieu des exilĂ©s politiques, et plus largement celui des expatriĂ©s yougoslaves, se scindent en plusieurs camps : les tenants de la Grande Serbie continuent de considĂ©rer Mihailović comme leur champion, tandis que ceux d'une Yougoslavie plus unitaire voient dĂ©sormais les Partisans d'un Ɠil de plus en plus favorable[222].

Lorsque Pierre II annonce son futur mariage avec la princesse Alexandra de GrĂšce, niĂšce du roi Georges II, une nouvelle crise Ă©clate au sein du gouvernement : la reine-mĂšre et la majoritĂ© des ministres serbes jugent en effet indĂ©cent d'annoncer un mariage royal alors que la Yougoslavie est occupĂ©e et dĂ©membrĂ©e. Les ministres croates en profitent pour obtenir le remplacement de Jovanović ; ce dernier remet sa dĂ©mission le et cĂšde la place Ă  un autre homme politique serbe, MiĆĄa Trifunović[220]. Les pressions des Britanniques, qui cherchent Ă  obtenir un changement dans l'attitude du gouvernement yougoslave et surtout dans le comportement de Mihailović sur le terrain, contribuent Ă©galement au renvoi de Jovanović : le dĂ©part de ce dernier est un signe de la disgrĂące des Tchetniks auprĂšs des AlliĂ©s[221]. Le gouvernement remet finalement une dĂ©claration de buts de guerre dans laquelle, pour satisfaire les Britanniques et aplanir les tensions entre Serbes et Croates, il fait allusion aux rĂ©sistants sans citer nommĂ©ment Mihailović. Jovanović, Ă©cartĂ© des responsabilitĂ©s, envoie Ă  Mihailović un message personnel dans lequel il Ă©met le souhait que les Tchetniks profitent de la capitulation des Italiens — qui paraĂźt alors de plus en plus probable — pour s'emparer des armes de ces derniers et les utiliser pour vaincre les Partisans. Le , le roi prononce un discours radiophonique dans lequel il fait l'Ă©loge de l'ensemble des rĂ©sistants yougoslaves, sans nommer les Partisans mais en les incluant implicitement : l'ambassadeur d'URSS fait part de sa satisfaction[220].

Le gouvernement en exil, toujours dĂ©sorganisĂ© et instable — Trifunović est Ă  son tour remplacĂ© en aoĂ»t par le diplomate BoĆŸidar Purić — perd rapidement de son crĂ©dit auprĂšs des Britanniques. Le jeune souverain, dĂ©nuĂ© d'expĂ©rience comme de sens politique, se soucie principalement de bĂ©nĂ©ficier d'un entourage qui soutienne son projet de mariage : il se contente d'une Ă©quipe de fonctionnaires qui ne reprĂ©sente plus l'ensemble des partis et des communautĂ©s yougoslaves[223] - [216]. DĂšs le mois de mars, le roi suggĂšre que lui et ses ministres partent s'installer au Caire, qui se situe plus prĂšs de la Yougoslavie et oĂč se trouvent Ă©galement le gouvernement grec en exil et le Middle East Command. Le gouvernement britannique, plutĂŽt heureux de voir s'Ă©loigner les Yougoslaves qui sont dĂ©sormais perçus comme une source de problĂšmes, ne fait rien pour les retenir : Pierre II, Purić et leurs ministres s'installent au Caire le [224].

Envoi de missions alliées auprÚs des Partisans

Des Partisans dans les environs de la Sutjeska, durant l'offensive Schwarz.

Le , conformĂ©ment Ă  la suggestion du SOE du Caire, les Britanniques envoient leurs deux premiĂšres Ă©quipes d'agents de liaison — formĂ©es de volontaires canadiens d'origine yougoslave — auprĂšs des Partisans, en Bosnie et en Croatie[225]. En se rapprochant de Tito, les Britanniques visent non seulement Ă  s'informer sur la situation, mais Ă©galement Ă  nouer de bonnes relations avec le chef communiste dans l'espoir de l'influencer, et aussi Ă  donner des gages de bonne volontĂ© aux SoviĂ©tiques[226]. AprĂšs que les hommes de Tito se sont assurĂ©s de leur identitĂ©, les agents alliĂ©s sont autorisĂ©s Ă  reprendre le contact avec Le Caire : en mai, une nouvelle Ă©quipe d'agents britanniques est envoyĂ©e au quartier-gĂ©nĂ©ral croate des Partisans. L'envoi d'une mission supplĂ©mentaire, au Sud du MontĂ©nĂ©gro, est proposĂ© : le capitaine Frederick William Deakin — un proche de Churchill, qui n'a cependant pas tenu de rĂŽle dans sa nomination — se voit confier la direction de cette nouvelle Ă©quipe. Lui et un officier canadien sont parachutĂ©s fin mai au MontĂ©nĂ©gro : arrivĂ©s alors que l'opĂ©ration Schwarz est en cours, ils assistent rapidement en premiĂšre ligne aux combats intenses que livrent les Partisans contre les Allemands. Deakin, dont le coĂ©quipier canadien a Ă©tĂ© tuĂ©, envoie bientĂŽt Ă  sa hiĂ©rarchie des messages dans lesquels il dĂ©taille les actions des Partisans et recommande d'envoyer de l'aide Ă  ces derniers : le quartier-gĂ©nĂ©ral britannique au Moyen-Orient est progressivement convaincu que les hommes de Tito sont la force de rĂ©sistance la plus active en Yougoslavie[225] - [188]. Durant son sĂ©jour chez les Partisans, Deakin — qui ignore leurs pourparlers avec les occupants lors de l'opĂ©ration Weiss — arrive Ă  la conclusion que Tito et ses hommes ont raison d'accuser Mihailović de collaboration, non seulement avec les Italiens, mais aussi avec les Allemands[227] ; il rapporte ainsi la participation d'auxiliaires tchetniks aux derniĂšres phases de l'opĂ©ration Schwarz[188]. Les informations de Deakin font trĂšs forte impression sur les autoritĂ©s britanniques, Ă  Londres comme au Caire[227].

Dans le courant de 1943, l'état-major britannique voit s'accumuler les rapports indiquant que des groupes tchetniks collaborent avec les occupants, que les Partisans sont au contraire trÚs actifs contre ces derniers, et que les Allemands traversent des territoires sous contrÎle tchetnik sans subir d'attaques. Ces informations viennent des équipes du SOE, de plus en plus nombreuses sur le sol yougoslave, mais aussi et surtout des décryptages des messages allemands par l'équipe Ultra, qui permettent aux Britanniques de connaßtre entre autres le déroulement des opérations Weiss et Schwarz[188] - [181] - [216].

Fin juillet, Churchill propose Ă  Eden d'envoyer auprĂšs de Tito l'un de ses proches, Fitzroy Maclean, officier des SAS et par ailleurs dĂ©putĂ© conservateur[228]. De leur cĂŽtĂ©, les AmĂ©ricains commencent Ă  jouer un rĂŽle actif dans le dossier yougoslave. Ils envoient, durant l'Ă©tĂ© et l'automne 1943, des Ă©quipes d'agents de l'OSS, aussi bien auprĂšs de Mihailović que de Tito : le capitaine Mansfield rejoint Bailey chez les Tchetniks, tandis que le capitaine Benson rejoint Deakin chez les Partisans[229]. En aoĂ»t, Deakin envoie Ă  sa hiĂ©rarchie, sur la base des informations que lui fournit son officier de liaison partisan Vladimir Velebit, un rapport sur la collaboration constante et croissante de Mihailović avec les Allemands[230].

Fin septembre, alors que les Italiens ont capitulĂ© au dĂ©but du mois, les AlliĂ©s envoient auprĂšs de Tito et de Mihailović deux nouvelles Ă©quipes de renseignement, chacune dirigĂ©e par un officier supĂ©rieur britannique, avec pour mission de ramener des rapports complets sur la situation en Yougoslavie et les mouvements de rĂ©sistance[229]. Fitzroy Maclean, promu gĂ©nĂ©ral de brigade pour l'occasion[231], est envoyĂ© chez les Partisans, tandis que le gĂ©nĂ©ral Charles Armstrong se voit confier la mission auprĂšs des Tchetniks. Ils sont parachutĂ©s respectivement les 19 et , chacun Ă©tant accompagnĂ© d'un officier amĂ©ricain (le major Farish pour Maclean, le lieutenant-colonel Seitz pour Armstrong)[229]. Maclean rĂ©sume ainsi sa mission dans ses mĂ©moires : « Ma tĂąche consistait donc simplement Ă  dire au gouvernement quels hommes, en Yougoslavie, tuaient le plus d'Allemands et Ă  indiquer par quels moyens nous pourrions les aider Ă  en tuer davantage »[232].

DĂ©but octobre, un navire de guerre pilotĂ© par des Partisans tente de trouver une base navale sur les cĂŽtes italiennes pour les bateaux yougoslaves ayant fui Split investie par les Allemands : il rencontre une Ă©quipe amĂ©ricaine de l'OSS qui tentait de son cĂŽtĂ© de crĂ©er une liaison entre l'Italie et les Ăźles de l'Adriatique prises par la rĂ©sistance yougoslave. GrĂące Ă  cette initiative de leurs agents dont la mission ne consistait initialement qu'Ă  Ă©tablir des bases en Italie dans la rĂ©gion de Bari, les AmĂ©ricains parviennent Ă  organiser le ravitaillement des Partisans Ă  travers l'Adriatique, de maniĂšre bien plus efficace que par voie aĂ©rienne. De nombreux Partisans blessĂ©s sont ainsi Ă©vacuĂ©s vers l'Italie pour y ĂȘtre soignĂ©s. Les Partisans peuvent Ă©galement rencontrer, pour la premiĂšre fois, des journalistes occidentaux, qui assurent ensuite la publicitĂ© de leur combat contre les Allemands[233]. Dans le mĂȘme temps, les envois d'armes alliĂ©es aux Tchetniks, qui avaient augmentĂ© aprĂšs l'arrivĂ©e d'Armstrong, diminuent durant l'automne et l'hiver 1943, avant de cesser tout Ă  fait[234].

Abandon du débarquement dans les Balkans

Winston Churchill, dont le gouvernement a la responsabilitĂ© des opĂ©rations alliĂ©es en Europe du Sud-Est, envisage initialement un dĂ©barquement en Dalmatie. L'arrivĂ©e Ă©ventuelle des AlliĂ©s occidentaux encourage Mihailović et prĂ©occupe Tito, tout en poussant les occupants Ă  tout faire pour anĂ©antir la rĂ©sistance avant un Ă©ventuel dĂ©barquement anglo-amĂ©ricain. Ces opĂ©rations allemandes et italiennes jouent Ă  moyen terme en faveur des Partisans : les multiples offensives des occupants amĂšnent en effet les hommes de Tito Ă  se concentrer sur la guerre de rĂ©sistance plutĂŽt que sur le conflit contre les Tchetniks, gagnant au passage le soutien des populations[176].

Franklin D. Roosevelt, le Premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King, et Winston Churchill, assis au premier plan, lors de la conférence de Québec. Des hommes se tiennent debout à l'arriÚre-plan.
L'idée d'un débarquement allié dans les Balkans est repoussée une premiÚre fois en août 1943, lors de la premiÚre conférence de Québec.

Le 10 juillet, les AlliĂ©s dĂ©barquent en Sicile, premiĂšre Ă©tape de l'ouverture d'un « second front » pour la reconquĂȘte de l'Europe. Mussolini est dĂ©mis de ses fonctions le 25. Avant et aprĂšs l'invasion de la Sicile, et alors qu'une capitulation de l'Italie semble imminente, Churchill relance son idĂ©e de dĂ©barquement en Dalmatie[235]. Il souligne dans un message Ă  Harold Alexander, commandant des armĂ©es anglo-amĂ©ricaines en Sicile, l'intĂ©rĂȘt d'un dĂ©barquement dans les Balkans[228] : pour le Premier ministre britannique, une telle opĂ©ration soulagera la pression sur l'URSS, protĂšgera la GrĂšce et mettra l'Autriche Ă  portĂ©e des AlliĂ©s. Il n'exclut pas non plus un retrait des Allemands de la rĂ©gion, ce qui laisserait le champ libre aux AlliĂ©s pour dĂ©barquer. Sur le terrain, Mihailović fait une analyse identique Ă  celle de Churchill et ordonne Ă  ses troupes de se tenir prĂȘtes Ă  l'arrivĂ©e des AlliĂ©s ou au retrait des Allemands[235]. Par ailleurs, quelques jours avant le dĂ©barquement en Sicile, Churchill envoie un message Ă  Tito pour le fĂ©liciter d'avoir rĂ©chappĂ© Ă  l'opĂ©ration Schwarz et le prĂ©venir de l'ouverture du front italien[228].

Dans le cadre de la préparation de la conférence alliée prévue à Québec, les Américains se montrent réticents à l'idée d'un débarquement dans les Balkans : Churchill réduit alors sa proposition à un projet d'actions ponctuelles dans la région de l'Adriatique pour soutenir la résistance locale[236]. Finalement, lors de la conférence de Québec d'août 1943, Américains et Canadiens optent pour une invasion de la Normandie (la future opération Overlord), qu'ils prévoient au printemps 1944, et écartent l'idée d'une opération périphérique dans les Balkans : Churchill est contraint de s'incliner. Durant la conférence, Roosevelt, s'il n'envisage pas d'intervention au sol des troupes anglo-américaines, évoque par contre la possibilité d'employer sur le théùtre d'opérations balkanique les forces armées grecques et yougoslaves en exil dont les Alliés assurent l'entraßnement[236] - [237] - [235].

AprĂšs la confĂ©rence, le gĂ©nĂ©ral Henry Maitland Wilson, commandant en chef du Middle East Command, propose de soutenir la rĂ©sistance yougoslave afin qu'elle puisse maintenir la pression sur les Allemands en prĂ©vision des opĂ©rations qui auront lieu en Europe en 1944. Alors que l'ambassadeur britannique auprĂšs du gouvernement yougoslave en exil souhaite que seul Mihailović soit soutenu, Wilson envisage d'apporter de l'aide Ă  l'ensemble des organisations de rĂ©sistance[236].

Par la suite, Churchill relance Ă  plusieurs reprises son idĂ©e de dĂ©barquement dans les Balkans, mais il en est Ă  chaque fois dissuadĂ© par les AmĂ©ricains et par son Ă©tat-major. Les AlliĂ©s usent cependant de manƓuvres de diversion pour faire croire aux Allemands Ă  l'imminence d'un dĂ©barquement en GrĂšce et en Yougoslavie, les conduisant ainsi Ă  maintenir leurs troupes sur place et Ă  ne pas envoyer de renforts en Italie[176].

Mihailović, pour sa part, se montre incapable de rĂ©aliser l'Ă©volution de la politique des AlliĂ©s. Convaincu de sa propre importance dans la stratĂ©gie de ces derniers, il reste persuadĂ© que la Yougoslavie y tient un rĂŽle essentiel et qu'un dĂ©barquement dans les Balkans demeure Ă  l'ordre du jour[206].

Le choix en faveur des Partisans

Lors de la confĂ©rence de Moscou d'octobre 1943, Anthony Eden tente d'obtenir l'aide des SoviĂ©tiques pour trouver un compromis entre les deux branches de la rĂ©sistance yougoslave, mais Molotov se dĂ©robe[238]. AprĂšs avoir passĂ© dix-huit jours auprĂšs de Tito, Fitzroy Maclean est Ă©vacuĂ© par avion vers Le Caire. Fin , alors que la capitulation de l'Italie a bouleversĂ© la situation sur le thĂ©Ăątre d'opĂ©rations yougoslave, Churchill et Roosevelt se rĂ©unissent en effet dans la capitale Ă©gyptienne Ă  l'occasion d'une confĂ©rence, qui prĂ©cĂšde de quelques jours celle de TĂ©hĂ©ran durant laquelle ils doivent rencontrer Staline. Maclean est le premier officier britannique Ă  revenir de Yougoslavie avec un rapport complet. Retirant de son sĂ©jour une impression trĂšs favorable de Tito et de la rĂ©sistance communiste, il conclut de ses observations, qui se basent principalement sur les donnĂ©es fournies par les Partisans, que ces derniers reprĂ©sentent une force incontournable en Yougoslavie et domineront trĂšs certainement le pays aprĂšs-guerre en cas de victoire des AlliĂ©s. Armstrong, l'officier de liaison auprĂšs de Mihailović, n'a pu rejoindre Le Caire, son transfert ayant Ă©tĂ© jugĂ© trop compliquĂ© : son rapport, qui analyse de maniĂšre nuancĂ©e les forces et les faiblesses du mouvement tchetnik, arrive trop tard Ă  Londres pour qu'Anthony Eden puisse l'emporter au Caire. Seuls Maclean et Deakin — ce dernier Ă©tant arrivĂ© au Caire aprĂšs la confĂ©rence de TĂ©hĂ©ran — sont prĂ©sents pour exposer Ă  Churchill le point de vue des Partisans. L'historien Stevan K. Pavlowitch juge que la prĂ©sence de Armstrong et Bailey n'aurait, de toutes maniĂšres, probablement pas suffi Ă  influer sur la dĂ©cision de Churchill. Si le rapport de Maclean contient de nombreuses inexactitudes et exagĂšre beaucoup la puissance militaire des Partisans[238] - [230], il s'avĂšre dĂ©cisif dans la mesure oĂč il confirme les informations contenues dans les dĂ©cryptages d'Ultra[188]. Churchill est dĂ©sormais convaincu que Tito reprĂ©sente la force la plus efficace dans le combat contre l'Allemagne et doit ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© Ă  Mihailović[238].

Rencontrant ensuite au Caire les chefs d'état-major en compagnie de Roosevelt, Churchill propose d'accompagner l'opération Overlord d'une intervention dans le Sud de la France ou bien dans le Nord de la Yougoslavie. Roosevelt penche plutÎt pour une opération en France, et en fait part au roi Pierre II qu'il rencontre également au Caire[239].

Lors de la confĂ©rence de TĂ©hĂ©ran, qui commence le 28 novembre, Churchill plaide pour que les Partisans yougoslaves, plus efficaces et plus actifs que les hommes de Mihailović, soient dĂ©sormais aidĂ©s en prioritĂ©. Staline se montre indiffĂ©rent Ă  l'enthousiasme de Churchill pour les Partisans, mais approuve l'idĂ©e de fournir toute l'aide possible Ă  Tito[238] - [230]. Churchill tente Ă©galement de relancer l'idĂ©e d'un dĂ©barquement d'ampleur limitĂ©e dans l'Adriatique[240]. Les SoviĂ©tiques s'y opposent, pour des raisons moins politiques que militaires : l'essentiel pour eux est en effet qu'un nouveau front en Europe de l'Ouest vienne soulager leur propre effort de guerre, ce qui rend les opĂ©rations au Sud de l'Europe secondaires Ă  leurs yeux. Staline, soutenu sur ce point par Roosevelt, veut donner toute la prioritĂ© Ă  l'opĂ©ration Overlord et plaide pour un dĂ©barquement dans le Sud de la France plutĂŽt que dans les Balkans, afin de ne pas disperser les forces au moment du dĂ©barquement en Normandie. Il confirme ainsi les craintes de Churchill de voir les Balkans et le reste de l'Europe centrale livrĂ©s Ă  l'avance de l'ArmĂ©e rouge. Le sort de Mihailović est Ă©galement Ă©voquĂ© lorsque Molotov propose, Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale, d'envoyer auprĂšs de lui une mission soviĂ©tique ; Eden rĂ©pond que d'aprĂšs les informations fournies par ses services, travailler avec lui ne prĂ©sente pas d'utilitĂ©[241] - [240]. AprĂšs la confĂ©rence de TĂ©hĂ©ran, les Tchetniks sont dĂ©finitivement hors jeu du point de vue des dirigeants alliĂ©s[238].

De retour au Caire aprĂšs TĂ©hĂ©ran, Churchill retrouve Maclean, ainsi que Deakin qui est arrivĂ© en compagnie d'une dĂ©lĂ©gation des Partisans dirigĂ©e par Vladimir Velebit. Les 9 et , le Premier ministre s'entretient avec ses deux officiers au sujet des informations dont ils disposent sur la collaboration des Tchetniks. Dans le mĂȘme temps, Velebit et les autres envoyĂ©s de Tito nouent des contacts avec les militaires alliĂ©s afin d'obtenir davantage d'aide. Maclean rapporte dans ses mĂ©moires que le Premier ministre britannique, Ă  qui il indiquait que la Yougoslavie risquait de s'aligner sur l'Union soviĂ©tique, aurait rĂ©pondu en rappelant que ni lui ni Maclean ne comptaient s'Ă©tablir en Yougoslavie. Churchill aurait ensuite ajoutĂ© : « moins nous nous prĂ©occuperons, vous et moi, de la forme de gouvernement que les Yougoslaves Ă©tabliront, mieux cela vaudra », la seule prioritĂ© Ă©tant « qui, chez eux, fait le plus de mal aux Allemands »[238] - [242]. Le 10, Churchill reçoit Pierre II, Ă  qui il annonce qu'il dispose de preuves irrĂ©futables des compromissions de Mihailović avec les occupants : il insiste sur la nĂ©cessitĂ© de ne pas conserver ce dernier dans le gouvernement yougoslave en exil. Churchill s'entretient ensuite avec BoĆŸidar Purić, qu'il informe de son intention de poursuivre et d'augmenter l'aide aux Partisans : devant les protestations du Premier ministre yougoslave, il rĂ©plique qu'au vu de l'inaction de Mihailović, il vaut mieux aider ceux qui se battent plutĂŽt que ceux qui ne le font pas[243].

ParallĂšlement, les Partisans forment, lors de la seconde session de l'AVNOJ qui se dĂ©roule en mĂȘme temps que la confĂ©rence de TĂ©hĂ©ran, un ComitĂ© national de libĂ©ration qui se proclame seul gouvernement de la Yougoslavie. Le soutien de plus en plus manifeste que le gouvernement britannique accorde aux Partisans, conjuguĂ© Ă  la proclamation d'une structure politique concurrente du gouvernement royal en exil, suscite des interrogations dans la classe politique du Royaume-Uni. Richard Law, ministre auprĂšs du Foreign office, est InterpellĂ© Ă  ce propos Ă  la Chambre des communes : il rĂ©pond que le gouvernement britannique soutient davantage Tito que Mihailović car le Partisans se montrent beaucoup plus actifs contre les Allemands. Le DĂ©partement d'État amĂ©ricain se montre prudent et rĂ©affirme la lĂ©gitimitĂ© du gouvernement royal de Londres, tout en prĂŽnant le soutien aux forces de rĂ©sistance yougoslaves sans prendre parti pour aucune d'entre elles[244]. S'il est convaincu de la nĂ©cessitĂ© de rompre avec Mihailović, Churchill ne souhaite cependant pas abandonner Pierre II, et vise Ă  favoriser un rapprochement entre ce dernier et Tito[245].

Le 8 dĂ©cembre, les Britanniques donnent une « derniĂšre chance » Ă  Mihailović en lui demandant de faire sauter deux ponts. Mihailović promet de procĂ©der Ă  l'opĂ©ration mais, devant les objections de ses hommes, ne donne pas l'ordre. Il suggĂšre une autre opĂ©ration mais le QG alliĂ© du Caire, qui a perdu confiance en lui, ne se montre pas intĂ©ressĂ©[238] - [246].

La capitulation de l'Italie et ses conséquences

Invasion des zones italiennes par les Allemands et les Partisans

Partition de la Yougoslavie en 1943.

Fin , Mussolini finit par cĂ©der aux pressions allemandes et interdit officiellement la coopĂ©ration avec les Tchetniks : sur le terrain, cependant, ses ordres sont appliquĂ©s de maniĂšre trĂšs inĂ©gale par les commandants italiens auxquels diffĂ©rents groupes tchetniks, notamment celui de Đujić, continuent de servir d'auxiliaires[247]. Le , Mussolini remplace Pirzio Biroli Ă  la tĂȘte du gouvernorat du MontĂ©nĂ©gro par le gĂ©nĂ©ral Barbasetti di Prun. Le limogeage de Pirzio Biroli, chaud partisan d'une reprise de l'alliance avec les Tchetniks, prive le mouvement de Mihailović d'un atout important[248].

Durant l'Ă©tĂ© 1943, l'ensemble des acteurs du conflit se prĂ©pare Ă  l'Ă©ventualitĂ© d'une capitulation de l'Italie. Les Partisans, aprĂšs avoir survĂ©cu Ă  l'opĂ©ration Schwarz, ont renforcĂ© leur prĂ©sence en Bosnie, chassant par endroits les troupes allemandes : les forces de Tito dominent environ un cinquiĂšme de la Yougoslavie. Les Tchetniks ont repris pied au MontĂ©nĂ©gro aprĂšs le retrait des Partisans en juin et juillet[249]. Les Italiens entreprennent cependant de les dĂ©sarmer, ou de tenter de les dĂ©sarmer, sur le territoire montĂ©nĂ©grin ; dans le mĂȘme temps, ils continuent de s'appuyer sur eux dans certaines zones de l'État indĂ©pendant de Croatie[250]. Les Allemands augmentent leurs effectifs en Yougoslavie, dans l'Ă©ventualitĂ© oĂč ils auraient Ă  dĂ©sarmer les troupes italiennes prĂ©sentes dans le pays : celles-ci se montent Ă  quatorze divisions comptant environ 308 000 hommes[249].

Des unitĂ©s allemandes pĂ©nĂštrent dĂšs l'Ă©tĂ© dans les zones d'occupation italiennes. En juillet, Hitler nomme le Generalfeldmarschall Maximilian von Weichs — qui avait commandĂ© l'invasion de 1941 — Ă  la tĂȘte de toutes les forces allemandes dans le Sud-Est de l'Europe. Von Weichs prend Ă©galement le commandement du Groupe d'armĂ©es F[251]. Toujours en juillet, les Partisans tentent d'obtenir l'arrĂȘt des combats avec les Tchetniks et proposent Ă  Mihailović de former un front commun contre les Allemands. Une rencontre a lieu entre Milovan Djilas et deux Ă©missaires tchetniks, Zaharije Ostojić et Petar Baćović. Mais Mihailović refuse finalement cette offre, dans laquelle il ne voit qu'un aveu de faiblesse de la part de Tito[247]. Le chef tchetnik menace Ostojić et Baćović de les exclure s'ils poursuivent leurs contacts avec les communistes[252].

À l'automne 1943, les effectifs allemands en Yougoslavie ont doublĂ© par rapport Ă  ceux de 1941, et atteignent dĂ©sormais treize divisions[188]. Le 3 septembre, le marĂ©chal Badoglio, successeur de Mussolini Ă  la tĂȘte du gouvernement italien, signe avec les AmĂ©ricains et les Britanniques un armistice rendu public cinq jours plus tard. En Yougoslavie, les troupes italiennes sont prises de court par la nouvelle, que la plupart apprend par la radio : leur dĂ©sorganisation est totale. Les Partisans et les Tchetniks sont Ă©galement surpris[253] : Tito et Mihailović sont l'un et l'autre furieux de ne pas avoir Ă©tĂ© tenus au courant par leurs officiers de liaison alliĂ©s. DĂšs la nouvelle de la capitulation italienne, Allemands, Partisans et Tchetniks tentent d'Ă©tendre leur contrĂŽle sur le territoire yougoslave et de s'emparer d'autant d'armes que possible. Le gĂ©nĂ©ral Wilson diffuse un appel aux troupes italiennes, auxquelles il ordonne de se soumettre Ă  son autoritĂ©, de ne pas remettre leurs armes aux Allemands, et de combattre ces derniers aux cĂŽtĂ©s des « peuples des Balkans ». Les officiers alliĂ©s prĂ©sents auprĂšs des factions de rĂ©sistance reçoivent l'ordre de nĂ©gocier la reddition des troupes italiennes les plus proches, passant par-dessus Tito et Mihailović Ă  la grande irritation de ces derniers. Deakin et Benson assistent Ă  Split au dĂ©sarmement de la garnison italienne par Koča Popović et ses Partisans ; les Tchetniks reçoivent la capitulation des Italiens Ă  Berane en prĂ©sence de Bailey, et Ă  Priboj en prĂ©sence de Hudson et Mansfield[249].

En fonction de leurs réactions, les Italiens se divisent en trois groupes : la majorité, qui a accueilli la nouvelle de l'armistice comme une délivrance[253], s'empresse de cesser le combat et de remettre ses armes, principalement aux Allemands mais également aux Tchetniks ou aux Partisans ; une minorité soutient les Allemands ; une autre minorité, enfin, choisit de rejoindre les troupes alliées, c'est-à-dire les Partisans ou les Tchetniks[249].

Les Partisans prennent les Tchetniks de vitesse pour profiter de la capitulation des Italiens : en quelques jours, ils s'emparent de l'essentiel de la cÎte dalmate, y compris des principales ßles. Le , ils pénÚtrent en territoire italien et prennent le contrÎle de l'Istrie, ainsi que des provinces situées entre Trieste et l'Autriche ; début octobre, ils encerclent Zagreb, menaçant la voie ferrée qui la relie à Belgrade. Ils s'emparent surtout de trÚs importantes quantités d'armes italiennes : les Tchetniks font eux aussi main basse sur une partie de cet arsenal, mais leur butin est beaucoup plus maigre[249] - [253].

Les Allemands envahissent l'ensemble des zones italiennes : bases de garnisons et points stratĂ©giques passent sous le contrĂŽle de la Wehrmacht. Le Reich crĂ©e une Zone d'opĂ©rations sur le littoral adriatique (Operationszone Adriatisches KĂŒstenland ou OZAK), rattachĂ©e au Reichsgau de Carinthie et placĂ©e sous l'autoritĂ© du Gauleiter autrichien Friedrich Rainer : elle englobe des zones italiennes, slovĂšnes et croates, s'Ă©tendant d'Udine en Italie jusqu'Ă  Ljubljana[254].

La majoritĂ© des soldats italiens — dont la quasi-totalitĂ© de la IIe armĂ©e[247] — est capturĂ©e par leurs anciens alliĂ©s, puis envoyĂ©e dans des camps de prisonniers en Allemagne[253]. Certains Allemands se dĂ©chaĂźnent contre les Italiens : plusieurs massacres ont lieu tandis que des soldats italiens, livrĂ©s Ă  eux-mĂȘmes et contraints Ă  la fuite, sont traquĂ©s et tuĂ©s. En SlovĂ©nie et en Croatie, la majoritĂ© des troupes italiennes, complĂštement dĂ©sorientĂ©e, est maĂźtrisĂ©e par les Allemands ; au MontĂ©nĂ©gro, en Dalmatie et en Bosnie, des unitĂ©s italiennes continuent le combat et unissent leurs forces Ă  celles de la rĂ©sistance, Ă  l'image de la brigade Mameli Ă  Zara, ou de la division Garibaldi. Les Italiens qui veulent s'allier aux forces de Tito sont cependant loin d'ĂȘtre tous accueillis Ă  bras ouverts : beaucoup sont tenus en dĂ©fiance et parfois emprisonnĂ©s, soumis Ă  des mauvais traitements, voire exĂ©cutĂ©s[254]. Les troupes italiennes ralliĂ©es sont purgĂ©es des fascistes et des officiers jugĂ©s « inacceptables » par les Yougoslaves ; elles sont ensuite souvent utilisĂ©es par Tito comme unitĂ©s de guĂ©rilla, mais aussi comme « chair Ă  canon »[255].

Dans les zones oĂč l'occupation italienne a Ă©tĂ© la plus dure, comme en Dalmatie et dans les Ăźles de l'Adriatique, une rĂ©pression sanglante s'abat sur les Italiens, assimilĂ©s aux fascistes. Sur l'Ăźle de BiĆĄevo oĂč se trouve un camp de prisonniers, plusieurs milliers de soldats italiens sont jetĂ©s Ă  la mer. Dans les rĂ©gions que l'Italie a annexĂ©es avant-guerre et pendant la guerre et oĂč elle a pratiquĂ© une « italianisation » violente, la rĂ©pression ne se limite pas aux militaires, notables et responsables du Parti fasciste : la population italienne dans son ensemble — prĂ©sente depuis des gĂ©nĂ©rations, notamment en Istrie — fait l'objet de tueries. C'est fin 1943 qu'a lieu la premiĂšre phase des massacres des foibe, au cours desquels des centaines de civils italiens sont jetĂ©s dans les gouffres (foibe) des rĂ©gions calcaires[254].

Croatie et Bosnie-Herzégovine

Une ville surplombée par une colline sur laquelle se trouve une forteresse médiévale.
La ville de Jajce, qui sert un temps de quartier-général aux Partisans.

En Croatie, Ante Pavelić profite de la capitulation italienne pour mettre un terme Ă  tous les accords croato-italiens, ainsi qu'Ă  l'union dynastique avec la maison de Savoie : il proclame Ă©galement l'annexion des territoires italiens de Dalmatie. Les Oustachis lancent de nouvelles attaques contre les Partisans pour lĂ©gitimer leurs prĂ©tentions territoriales, mais la faiblesse de l'État indĂ©pendant de Croatie, dont des pans entiers du territoire sont sous contrĂŽle des Partisans ou des Tchetniks, inquiĂšte beaucoup les Allemands. Von Weichs propose de renforcer le contrĂŽle allemand sur la Croatie, ce qu'Hitler refuse[251].

L'armĂ©e croate est rĂ©organisĂ©e sous forme d'unitĂ©s plus mobiles, sous contrĂŽle allemand, tandis que les effectifs de la milice oustachie augmentent jusqu'Ă  atteindre 45 000 personnes, principalement des jeunes recrues fanatisĂ©es. Le 15e corps SS de cavalerie cosaque, formĂ© par les Allemands avec des prisonniers et des dĂ©serteurs de l'ArmĂ©e rouge et qui Ă©tait jusque-lĂ  affectĂ© en Yougoslavie Ă  des tĂąches de surveillance, reçoit des attributions Ă©tendues : ses hommes sĂšment la terreur dans la population croate[256], commettant des atrocitĂ©s dont le rĂ©cit indispose Goebbels lui-mĂȘme[257]. Des volontaires Waffen-SS nĂ©erlandais et scandinaves sont Ă©galement dĂ©ployĂ©s dans l'État indĂ©pendant de Croatie, que les Allemands traitent comme un pays occupĂ©. Pavelić tente d'obtenir l'annexion d'autres territoires, notamment Fiume, Kotor et l'Istrie, mais les Allemands refusent brutalement, le rĂ©gime croate n'ayant pas les moyens politiques et militaires de ses ambitions[256].

Les Partisans tentent de leur cÎté d'étendre leur contrÎle sur la Bosnie, dont l'Est demeure tenu par les Tchetniks. Lors de la prise de Tuzla, dans le Nord-Est, toute la garnison locale de la Garde nationale croate se rallie à eux[256] : les Partisans bénéficient de nombreuses défections de soldats du régime oustachi[258], ainsi que du ralliements d'autonomistes musulmans[256]. Les efforts de propagande pour gagner des recrues croates et musulmanes déplaisent par ailleurs à une frange des Partisans serbes, dont certains font alors défection chez les Tchetniks[256].

En se dĂ©plaçant Ă  travers la Bosnie, les Partisans profitent de l'Ă©tat d'anarchie croissant dans lequel se trouve le territoire, leur « Mouvement de libĂ©ration nationale » apparaissant capable de combler le vide du pouvoir. La plupart des Yougoslaves dĂ©sireux de rejoindre la rĂ©sistance ou de rompre avec le passĂ© rejoignent dĂ©sormais les rangs communistes : les Partisans parviennent Ă  mobiliser en Bosnie-HerzĂ©govine un nombre de plus en plus important de Serbes, de Croates et de Musulmans, qui les considĂšrent comme des sauveurs potentiels. Bien que toujours majoritairement serbes — mais basĂ©s hors de Serbie —, les Partisans ont en effet comme atout important de ne pas ĂȘtre rattachĂ©s Ă  une nationalitĂ© particuliĂšre[259]. TrĂšs minoritaires chez les Partisans au dĂ©but de la guerre de rĂ©sistance, les Croates finissent par reprĂ©senter environ 30 % de leurs effectifs en 1944[96]. Du cĂŽtĂ© des Musulmans, les Partisans attirent davantage de combattants au sein de la population urbaine, tandis que les habitants des rĂ©gions rurales demeurent longtemps rĂ©servĂ©s. La dĂ©saffection des Musulmans envers le rĂ©gime de Pavelić est cependant croissante durant l'annĂ©e 1943. Dans la rĂ©gion de Prozor-Rama, oĂč les habitants se sentent menacĂ©s par les Oustachis, les Partisans gagnent de nombreuses recrues. Dans celle de Banja Luka, la montĂ©e en puissance des communistes pousse la population musulmane Ă  moins craindre les reprĂ©sailles des Tchetniks et Ă  soutenir davantage les Partisans[260]. En , les forces de Tito prennent Jajce, une ville de Bosnie centrale oĂč se trouve une imposante forteresse et oĂč ils installent leur nouvelle « capitale »[259].

Slovénie

Un blason représentant un aigle bleu couronné sur fond blanc.
EmblĂšme de la Garde nationale slovĂšne.

En SlovĂ©nie, le Front de libĂ©ration — les Partisans locaux dirigĂ©s par Boris Kidrič — redouble ses attaques contre les anti-communistes, qui ne disposent ni d'un commandement unifiĂ© ni d'un soutien direct de la part des AlliĂ©s. Les « Gardes bleus » du major Novak sont anĂ©antis : Novak fuit en Italie et est remplacĂ© par Ivan Prezelj en tant que reprĂ©sentant local de Mihailović. De nombreux membres de la Milice volontaire anticommuniste slovĂšne sont capturĂ©s et exĂ©cutĂ©s. AprĂšs consultation avec Mgr RoĆŸman, les Allemands maintiennent Leon Rupnik Ă  la tĂȘte de la province de Ljubljana, en lui confiant le poste de prĂ©fet : il est autorisĂ©, pour combattre les Partisans, Ă  former une Garde nationale slovĂšne (Slovensko domobranstvo, ses recrues Ă©tant appelĂ©es Domobranci), dont les premiĂšres recrues sont principalement issues de l'ex-MVAC[261] - [262]. Pour des raisons peu claires, Rupnik est dĂ©mis au bout d'un mois de ses fonctions de commandant de la Garde nationale, et ne redevient « Inspecteur gĂ©nĂ©ral » des Domobranci qu'en septembre 1944. La Garde nationale slovĂšne professe une ligne catholique, anticommuniste et antisĂ©mite : sous tutelle de l'armĂ©e allemande, elle n'a autoritĂ© que sur les populations d'ethnie slovĂšne, ce qui limite son efficacitĂ© dans les opĂ©rations de maintien de l'ordre[263]. Elle prĂȘte en outre assistance aux Allemands pour la dĂ©portation des Juifs de l'ancienne zone italienne[264]. Les occupants crĂ©ent Ă©galement une force de police slovĂšne, elle aussi subordonnĂ©e aux services de sĂ©curitĂ© allemands[263].

Du 1er au , le Front de libĂ©ration organise Ă  Kočevje une « assemblĂ©e populaire », sorte de parlement provisoire, qui proclame la volontĂ© du peuple slovĂšne de former une « confĂ©dĂ©ration » avec les autres peuples yougoslaves et dĂ©crĂšte le rattachement Ă  la SlovĂ©nie de la rĂ©gion du littoral, pourtant largement croate[265].

Monténégro

Le monastĂšre d'Ostrog, oĂč sont tuĂ©s en octobre 1943 la plupart des chefs tchetniks montĂ©nĂ©grins.

Au MontĂ©nĂ©gro, les Allemands coupent les voies de communication des troupes italiennes tout en envahissant le territoire et en diffusant des tracts qui appellent les MontĂ©nĂ©grins Ă  combattre les « lĂąches Italiens ». Le commandant tchetnik BlaĆŸo Đukanović tente sans succĂšs d'obtenir que les Italiens lui prĂ©sentent leur capitulation. Le , les Allemands envahissent Podgorica et arrĂȘtent le chef de la garnison italienne locale[255].

Dans la rĂ©gion de Berane, Partisans et Tchetniks se livrent Ă  une compĂ©tition acharnĂ©e pour obtenir les premiers la reddition et les armes des anciens occupants : le gĂ©nĂ©ral Giovanni Battista Oxilia, commandant de la division Venezia, tente d'abord d'Ă©tablir des contacts avec les Britanniques et les Tchetniks pour envisager une action commune contre les Allemands, mais il finit par s'entendre avec les Partisans aprĂšs avoir rĂ©alisĂ© que ces derniers ont dĂ©sormais la faveur des AlliĂ©s. Les forces partisanes locales, commandĂ©es par Peko Dapčević, prennent finalement Berane tandis qu'Oxilia et ses hommes se joignent Ă  eux ; les Tchetniks prĂ©sents rĂ©ussissent cependant, en Ă©vacuant la ville, Ă  emporter une partie de l'arsenal italien. Oxilia prend ensuite le commandement de la division Garibaldi, formĂ©e avec les restes des unitĂ©s italiennes du MontĂ©nĂ©gro[255] - [251].

Fin septembre, les Allemands contrĂŽlent Cetinje, la cĂŽte montĂ©nĂ©grine et certaines voies de communication, le reste du territoire montĂ©nĂ©grin Ă©tant livrĂ© au combat entre Tchetniks et Partisans. BlaĆŸo Đukanović, Bajo StaniĆĄić et une grande partie des chefs tchetniks montĂ©nĂ©grins se rĂ©fugient dans le monastĂšre d'Ostrog, qui est finalement assiĂ©gĂ© et pris par les Partisans mi-octobre : Đukanović, StaniĆĄić et l'essentiel du comitĂ© des nationalistes pĂ©rissent au cours des combats[255] - [251].

Macédoine et Kosovo

Le retrait italien donne par ailleurs aux Partisans l'occasion de redĂ©finir leur stratĂ©gie dans des parties du pays dont le contrĂŽle leur Ă©chappait jusque-lĂ , et dont l'identitĂ© nationale est incertaine. En MacĂ©doine, Svetozar Vukmanović a fait le choix tactique de former un front commun avec les communistes bulgares (Front patriotique), albanais (LNÇ) et grecs (EAM-ELAS), tout en prĂŽnant l'union de tous les MacĂ©doniens : en juin, le comitĂ© central macĂ©donien lance un appel Ă  l'unitĂ© de la MacĂ©doine sans faire rĂ©fĂ©rence Ă  la Yougoslavie, ce qui vaut Ă  Vukmanović d'ĂȘtre fermement critiquĂ©[266].

Le retrait des Italiens, qui avaient annexĂ© la partie occidentale de la MacĂ©doine yougoslave Ă  leur protectorat albanais, permet aux Partisans locaux — Vukmanović opĂ©rait jusque-lĂ  depuis la zone italienne — d'Ă©tendre leur contrĂŽle sur l'Ouest. Les Partisans publient alors un nouveau manifeste appelant Ă  la fois Ă  la lutte contre les occupants et Ă  l'union des MacĂ©doniens : le document Ă©voque une forme de fĂ©dĂ©ration balkanique mais sous-entend Ă©galement que la MacĂ©doine continuera Ă  faire partie de la Yougoslavie, ce qui indispose une partie des militants de Skopje. Des agents britanniques sont ailleurs arrivĂ©s auprĂšs de Vukmanović, qui se sert de leur prĂ©sence comme d'un outil de propagande pour discrĂ©diter les Tchetniks locaux[267].

Troupes allemandes au Kosovo en septembre 1943.

L'objectif d'unification de la MacĂ©doine est adoptĂ© en dĂ©cembre 1943 par le ComitĂ© central du Parti : Vukmanović a alors les mains libres pour nĂ©gocier avec les Bulgares et les Grecs, et pour prĂŽner la rĂ©unification avec la MacĂ©doine du Pirin (bulgare). Il parvient Ă  recruter des hommes en territoire hellĂ©nique, ce qui provoque cependant de vives tensions avec la rĂ©sistance communiste grecque. L'ELAS exige la dissolution des unitĂ©s macĂ©doniennes, qui passent alors en territoire yougoslave[268]. Radoslav Đurić, reprĂ©sentant de Mihailović en MacĂ©doine, dirige de son cĂŽtĂ© une petite force composĂ©e principalement de rĂ©fugiĂ©s serbes, qui connaĂźt quelques affrontements avec les Partisans[267]. Les dĂ©tachements de Partisans macĂ©doniens, commandĂ©s par Mihajlo Apostolski, reçoivent le nom d'« ArmĂ©e populaire de libĂ©ration de MacĂ©doine »[269] et forment en leur premiĂšre brigade, qui compte environ 700 hommes[270]. Ils demeurent cependant peu nombreux et peu actifs jusqu'en 1944[271].

La position des rĂ©sistants yougoslaves est tout aussi malaisĂ©e dans les territoires peuplĂ©s d'Albanais. L'ex-protectorat italien est dĂ©sormais occupĂ© par les Allemands, de mĂȘme que tous les territoires yougoslaves (serbes, macĂ©doniens et montĂ©nĂ©grins) qui y ont Ă©tĂ© annexĂ©s. La plupart des Albanais souhaitant conserver les nouvelles frontiĂšres, Mihailović n'a guĂšre la possibilitĂ© d'effectuer des recrutements parmi eux. Les Partisans sont contraints Ă  un jeu d'Ă©quilibre et se dĂ©clarent, dans leur propagande, favorables Ă  l'autodĂ©termination du Kosovo. Ils crĂ©ent un « Conseil de libĂ©ration populaire pour le Kosovo et la MĂ©tochie », qui prĂ©sente la lutte contre les occupants, aux cĂŽtĂ©s des autres peuples yougoslaves, comme le moyen de rĂ©aliser l'union du Kosovo et de l'Albanie[267]. Les chefs du Parti communiste eux-mĂȘmes n'ont pas encore de position trĂšs claire quant au statut de la rĂ©gion : certains sont prĂȘts Ă  laisser le Kosovo Ă  l'Albanie, mais uniquement dans l'Ă©ventualitĂ© oĂč l'Albanie serait annexĂ©e par la future fĂ©dĂ©ration yougoslave[138]. Du fait de leur marge de manƓuvre limitĂ©e, l'organisation de Tito a comme principal relai au Kosovo les rĂ©sistants communistes albanais d'Enver Hoxha[267].

AprĂšs la capitulation italienne, Svetozar Vukmanović est envoyĂ© aider les communistes albanais Ă  s'organiser : une ArmĂ©e de libĂ©ration nationale est crĂ©Ă©e, afin d'affronter les nationalistes albanais du Balli KombĂ«tar qui se sont alliĂ©s avec les Allemands pour former un nouveau gouvernement collaborateur[137]. Entre le 31 dĂ©cembre 1943 et le 2 janvier 1944, une dĂ©lĂ©gation de 49 Partisans communistes du Kosovo se rĂ©unit Ă  Bujance et Ă©met une rĂ©solution qui affirme que le Kosovo fait partie intĂ©grante de l'Albanie. Tito rĂ©agit en qualifiant leur position de « rĂ©actionnaire », et le bureau politique du Parti communiste dĂ©clare la confĂ©rence de Bujance nulle et non avenue[138].

De leur cÎté, les Allemands jouent, plus encore que les Italiens avant eux, sur le nationalisme albanais. Xhafer Deva, devenu ministre de l'intérieur dans l'Albanie sous occupation allemande, organise une nouvelle vague d'expulsions de Serbes du Kosovo[267].

Nouvelles offensives
Des tanks circulant dans la rue d'une ville, sous le regard des passants.
Troupes allemandes en manƓuvre à Split, en Croatie.
Des soldats sur un bateau, traversant un fleuve.
Transport fluvial de troupes allemandes en Yougoslavie.

ImmĂ©diatement aprĂšs la capitulation des Italiens, et jusqu'en , les Allemands lancent contre les insurgĂ©s une sĂ©rie d'attaques — la « sixiĂšme offensive » anti-Partisans — parmi lesquelles l'opĂ©ration Kugelblitz, pour reprendre le contrĂŽle des zones abandonnĂ©es par les Italiens, notamment la cĂŽte adriatique et les Ăźles[272]. Les Partisans, qui n'avaient pas prĂ©vu l'ampleur de la contre-attaque allemande, sont forcĂ©s d'abandonner une partie des territoires conquis. À la fin de 1943, les Allemands sont parvenus Ă  rĂ©duire considĂ©rablement l'activitĂ© des rĂ©sistants sur l'ensemble de la Yougoslavie. La mainmise des occupants sur le terrain regagnĂ© reste cependant prĂ©caire, et ils ne parviennent pas Ă  reprendre toutes les Ăźles[256].

Répressions et déportations

Une fois maĂźtres des campagnes, les Allemands se livrent, dans les territoires de la Zone d'opĂ©rations du littoral adriatique que le Reich envisage d'annexer, Ă  une persĂ©cution impitoyable des communautĂ©s slaves et italiennes. Les opĂ©rations de rĂ©pression sont confiĂ©es au gĂ©nĂ©ral Odilo Globocnik — prĂ©cĂ©demment chargĂ© de l'extermination des Juifs en Pologne occupĂ©e — nommĂ© chef des SS et de la police pour l'OZAK. Les populations juives, qui avaient Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©es dans les territoires sous occupation italienne, sont raflĂ©es et dĂ©portĂ©es. Un camp de concentration, la risiera di San Sabba, est crĂ©Ă© en Italie prĂšs de Trieste : outre les Juifs en transit vers Auschwitz, il accueille de nombreux otages raflĂ©s au sein des communautĂ©s slovĂšne et croate, dont plusieurs milliers y pĂ©rissent[254].

Tentatives de réformes

Le diplomate autrichien Hermann Neubacher, nommĂ© en aoĂ»t responsable des Balkans au ministĂšre du Reich aux Affaires Ă©trangĂšres, s'efforce de rĂ©organiser les structures politiques en Yougoslavie occupĂ©e. Il propose ainsi de former une fĂ©dĂ©ration qui rĂ©unirait, sous la prĂ©sidence de Nedić, la Serbie, le MontĂ©nĂ©gro et le SandĆŸak, mais Hitler rejette cette idĂ©e. Le diplomate du Reich obtient par contre que les conditions d'occupation en Serbie soient adoucies : les exĂ©cutions d'otages se rarĂ©fient Ă  la fin de 1943. Neubacher noue des contacts avec le personnel politique croate dans le but de former un gouvernement qui pourrait remplacer celui des Oustachis, mais ce projet n'aboutit pas[273].

Alliances entre Tchetniks et Allemands
Des soldats en uniforme, posant avec des hommes en armes coiffés de toques de fourrure.
Soldats allemands photographiés en compagnie d'un groupe de Tchetniks.

Pour les Tchetniks, la capitulation des Italiens est une catastrophe, qui leur coĂ»te leur principal alliĂ© sur le terrain. Mihailović prend dĂšs juillet contact avec le gouvernement de Badoglio, Ă  qui il propose une collaboration sous rĂ©serve que l'Italie rompe son alliance avec l'Allemagne : devant le refus de Badoglio, il prĂ©conise de poursuivre les contacts avec les Italiens tout en se tenant prĂȘts Ă  s'emparer de leurs armes. Au moment de la capitulation, les Tchetniks sont pris de vitesse par les Partisans, dont la puissance militaire se trouve considĂ©rablement augmentĂ©e et qui lancent des attaques de plus en plus audacieuses contre leurs adversaires[251].

AprĂšs la dĂ©fection de leurs alliĂ©s italiens, les Allemands opĂšrent un revirement Ă  l'Ă©gard des Tchetniks : rapidement, divers commandants allemands concluent des accords locaux avec des chefs tchetniks afin de garder leurs territoires sous contrĂŽle. En HerzĂ©govine, Dobroslav Jevđević, approchĂ© par un agent de l'Abwehr, met ses 5 000 hommes au service des Allemands. En Dalmatie, Momčilo Đujić, privĂ© du soutien des Italiens, se tourne vers les Allemands afin de se prĂ©munir contre les attaques des Partisans et des Oustachis[274] - [275].

En Serbie, les Allemands prennent acte de l'influence du mouvement de Mihailović et de la faiblesse du rĂ©gime de Milan Nedić. Neubacher et von Weichs nĂ©gocient avec des groupes tchetniks locaux, dont ils obtiennent qu'ils se rapprochent du gouvernement collaborateur serbe. Des pactes sont conclus avec quatre commandants tchetniks, qui acceptent d'observer avec les Allemands des trĂȘves de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, et s'engagent Ă©galement Ă  ne pas s'en prendre aux miliciens musulmans, ni Ă  l'administration de Nedić. Jusqu'ici clandestine, l'influence des Tchetniks au sein de l'armĂ©e et de l'administration en Serbie occupĂ©e s'exerce dĂ©sormais de maniĂšre quasiment ouverte, minant d'autant plus l'autoritĂ© de Nedić. Ce dernier proteste auprĂšs des Allemands, sans rien obtenir en retour[276]. Des actions communes germano-tchetniks contre les Partisans sont Ă©galement envisagĂ©es en Ă©change de livraisons d'armes par les occupants : des heurts continuent cependant d'avoir lieu entre les occupants et diverses bandes tchetniks, ce qui amĂšne les Allemands Ă  conclure que les accords n'ont fait que renforcer l'organisation de Mihailović. Les officiers de liaison britanniques et amĂ©ricains prĂ©sents chez les Tchetniks ne sont pas tenus informĂ©s de la situation. Mihailović, au courant des accords passĂ©s avec les Allemands, semble les avoir considĂ©rĂ©s comme un moindre mal et utiles d'un point de vue tactique[273] - [277].

Si cette situation coĂ»te Ă  Nedić le peu de crĂ©dibilitĂ© qui lui restait auprĂšs de la population, elle nuit Ă©galement en Serbie Ă  l'image de Mihailović, tout en le compromettant d'autant plus aux yeux des AlliĂ©s[276]. Les Ă©changes entre Tchetniks et Allemands, dont les consĂ©quences sur les opĂ©rations militaires ont Ă©tĂ© assez nĂ©gligeables, sont en effet dĂ©couverts par les Britanniques grĂące aux dĂ©cryptages des messages allemands, ce qui influe sur la dĂ©cision de Churchill de retirer son soutien aux Tchetniks[277].

Par ailleurs, en novembre 1943, Pavle ĐuriĆĄić, Ă©vadĂ© de captivitĂ©, parvient Ă  revenir en Serbie ; il est Ă  nouveau capturĂ© aprĂšs son retour Ă  Belgrade. Les Allemands et Nedić dĂ©cident alors de profiter de la popularitĂ© dont jouit ĐuriĆĄić auprĂšs des Serbes du MontĂ©nĂ©gro : ils lui proposent une alliance pour lutter contre les Partisans, ce que le chef tchetnik accepte. Ces alliances avec les occupants affaiblissent d'autant plus l'autoritĂ© — dĂ©jĂ  relative — de Mihailović sur le mouvement tchetnik[273] - [274]. La plupart des accords germano-tchetniks sont cependant annulĂ©s en Serbie dĂšs le mois de fĂ©vrier 1944 : la raison en tient autant Ă  l'insatisfaction de divers commandants tchetniks quant Ă  la mise en Ɠuvre des accords — les Tchetniks veulent aussi mĂ©nager l'opinion publique serbe — qu'Ă  l'opposition de Nedić, de Ljotić et de divers commandants allemands. Les Tchetniks subissent plusieurs attaques allemandes en mars et en avril. ĐuriĆĄić est, au printemps 1944, le seul commandant tchetnik de Serbie Ă  rester officiellement l'alliĂ© des occupants. La collaboration entre les Allemands et les Tchetniks continue cependant de maniĂšre officieuse en Serbie, chacun des deux camps ayant besoin de l'autre[278].

En Croatie, les Allemands utilisent les services des Tchetniks en raison de l'incapacitĂ© des Oustachis Ă  Ă©liminer les Partisans de leur territoire. Pavelić et son entourage, qui considĂšrent toujours les Tchetniks comme des ennemis mortels, doivent, Ă  leur grand dĂ©plaisir, se rĂ©signer Ă  la situation[279]. Au MontĂ©nĂ©gro, Neubacher Ă©choue dans ses tentatives pour unifier les forces anticommunistes, les « Verts » de Krsto Popović refusant tout contact avec les Serbes[273].

Les Partisans proclament un gouvernement

Une salle de réunion transformée en salle d'exposition, avec des souvenirs exposés derriÚre des vitres et des chaises conservées en l'état. Au mur, des drapeaux alliés (soviétique, russe, américain, néerlandais, ainsi que des portraits de Joseph Staline et Franklin D. Roosevelt.
Musée du second congrÚs de l'AVNOJ, à Jajce.

En 1943, Tito dĂ©cide d'organiser une seconde rĂ©union du Conseil antifasciste de libĂ©ration nationale de Yougoslavie (AVNOJ). Conscient de son avantage militaire — l'effectif des Partisans est dĂ©sormais le double de celui dont dispose Mihailović en Serbie[188] — Tito garde cependant Ă  l'esprit que la population yougoslave, notamment les Serbes, n'est pas encore tout Ă  fait prĂȘte Ă  renoncer Ă  la monarchie. Le chef des Partisans vise par consĂ©quent Ă  acquĂ©rir davantage de lĂ©gitimitĂ© politique, en crĂ©ant un « contre-gouvernement » qui pourra bĂ©nĂ©ficier d'une reconnaissance internationale[259].

En prĂ©paration du congrĂšs, des Ă©quivalents de l'AVNOJ pour les diffĂ©rentes nationalitĂ©s sont formĂ©s, sauf en Serbie d'oĂč les Partisans ont Ă©tĂ© chassĂ©s. Les Croates sont les premiers Ă  crĂ©er, en juin, le « Conseil antifasciste de libĂ©ration nationale de Croatie » (Zemaljsko antifaĆĄističko vijeće narodnog oslobođenja Hrvatske ou ZAVNOH) que la branche croate du KPJ, dirigĂ©e par Andrija Hebrang, anime avec des membres du Parti paysan croate. Avec l'autorisation de Tito, le ZAVNOH cache son caractĂšre communiste pour apparaĂźtre plus rassembleur[280]. L'organe de direction des Partisans croates manifeste cependant une indĂ©pendance croissante : Hebrang va jusqu'Ă  le prĂ©senter comme le successeur du Sabor (le parlement national croate) et Ă  promettre aprĂšs-guerre une autonomie accrue pour la Croatie[96]. Un « ComitĂ© national de libĂ©ration slovĂšne » (Slovenski narodnoosvobodilni svet ou SNOS)[281], un « Conseil anti-fasciste rĂ©gional pour la libĂ©ration du MontĂ©nĂ©gro et des Bouches de Kotor » (Zemaljsko antifaĆĄističko vijeće narodnog oslobođenja Crne Gore i Boke ou ZAVNOCGB)[282] et un « Conseil antifasciste de libĂ©ration nationale de la Bosnie-HerzĂ©govine » (Zemaljsko antifaĆĄističko vijeće narodnog oslobođenja Bosne i Hercegovine ou ZAVNOBiH)[283] sont crĂ©Ă©s en octobre et novembre. La formation d'un Ă©quivalent macĂ©donien de l'AVNOJ est Ă©galement envisagĂ©e, mais les prĂ©paratifs s'avĂšrent difficiles[284].

Le , alors mĂȘme que les Partisans sont confrontĂ©s Ă  la « sixiĂšme offensive » allemande et que se dĂ©roule la confĂ©rence de TĂ©hĂ©ran, 142 dĂ©lĂ©guĂ©s — communistes ou « compagnons de route » — se rĂ©unissent Ă  Jajce, en prĂ©sence des agents de liaison britanniques et amĂ©ricains (dont Deakin, qui n'est pas encore parti pour Le Caire)[188] - [285] - [259]. Tito prononce un discours qui dĂ©nonce l'oppression « grand-serbe » et les tenants de l'ancien rĂ©gime, tout en dĂ©plorant le soutien dont ces derniers continuent de bĂ©nĂ©ficier de la part des AlliĂ©s. L'AVNOJ adopte une dĂ©claration — co-rĂ©digĂ©e par le Serbe MoĆĄa Pijade et le SlovĂšne Edvard Kardelj[286] — annonçant un projet de fĂ©dĂ©ration « dĂ©mocratique » oĂč les droits des nationalitĂ©s seraient reconnus, et oĂč la Serbie, la Croatie, la SlovĂ©nie, le MontĂ©nĂ©gro, la Bosnie-HerzĂ©govine et la MacĂ©doine formeraient des entitĂ©s fĂ©dĂ©rĂ©es Ă  part entiĂšre. À l'ancien rĂ©gime tournĂ© autour des Serbes, des Croates et des SlovĂšnes, se substituerait une organisation qui mettrait sur un pied d'Ă©galitĂ© avec eux les MontĂ©nĂ©grins et les MacĂ©doniens. Certains, comme Djilas, souhaitent se limiter Ă  cinq rĂ©publiques et faire de la Bosnie-HerzĂ©govine une simple rĂ©gion autonome, au motif que les Musulmans ne sont pas alors reconnus comme une nationalitĂ© ; les dĂ©lĂ©guĂ©s bosniaques s'opposent cependant vivement Ă  cette option. Tito rĂ©ussit Ă  surmonter les objections de certains cadres communistes serbes comme Pijade, et Ă  faire accepter le principe d'une rĂ©publique de Bosnie-HerzĂ©govine : mais, tout en mentionnant les Musulmans en tant que communautĂ© ethnico-religieuse, il ne va pas jusqu'Ă  rĂ©soudre le problĂšme du statut exact des Bosniaques[N 5]. Les dĂ©finitions en tant que nations du MontĂ©nĂ©gro — dont beaucoup d'habitants se perçoivent comme des Serbes — et de la MacĂ©doine — revendiquĂ©e par d'autres pays des Balkans — prĂ©sentent des difficultĂ©s supplĂ©mentaires. Les Albanais sont reconnus en tant que minoritĂ© avec des droits spĂ©cifiques. La question du Kosovo est cependant laissĂ©e en suspens[259] - [188] - [245] - [283].

Le congrĂšs de l'AVNOJ est en outre marquĂ© par la proclamation d'un ComitĂ© national de libĂ©ration de la Yougoslavie (Nacionalni komitet oslobođenja Jugoslavije, ou NKOJ), formĂ© initialement de dix-sept membres et qui se prĂ©sente cette fois officiellement comme un gouvernement provisoire. Le ComitĂ© compte plusieurs ministres non communistes, comme l'Ă©crivain chrĂ©tien de gauche Edvard Kocbek, membre du Front de libĂ©ration slovĂšne. Les dĂ©lĂ©guĂ©s dĂ©crĂštent que les pouvoirs du gouvernement royal en exil sont transfĂ©rĂ©s au ComitĂ© national de libĂ©ration, dont Tito est Ă  la fois le Premier ministre et le ministre de la dĂ©fense. L'assemblĂ©e interdit le retour de Pierre II en Yougoslavie tant que la population n'aura pu se prononcer « librement » sur le rĂ©gime politique du pays. Tito reçoit par ailleurs le titre, crĂ©Ă© Ă  son intention, de « marĂ©chal de Yougoslavie » : c'est Ă  cette occasion que les Partisans mentionnent pour la premiĂšre fois officiellement le vĂ©ritable nom de leur chef[285].

Les SoviĂ©tiques n'ont Ă©tĂ© prĂ©venus du second congrĂšs de l'AVNOJ que trois jours avant sa tenue, et n'ont pu y envoyer aucun dĂ©lĂ©guĂ©. Staline est d'abord furieux de l'initiative de Tito, dont il craint qu'elle perturbe ses relations avec les Britanniques et les AmĂ©ricains ; il a cependant la surprise de constater que la proclamation du gouvernement des Partisans ne suscite aucune protestation de la part des Anglo-amĂ©ricains, qui considĂšrent dĂ©sormais le mouvement de Tito comme la principale — voire la seule — vraie force de rĂ©sistance. Staline peut alors, le , adresser ses fĂ©licitations Ă  Tito[259] - [285] - [245].

NĂ© d'un mariage entre un Croate et une SlovĂšne, ayant passĂ© une partie de sa vie Ă  l'Ă©tranger, Tito est un internationaliste convaincu, ce qui lui donne un avantage pour aborder les problĂšmes de nationalitĂ©s de la Yougoslavie et y proposer des solutions. Le projet de fĂ©dĂ©ration annoncĂ© par les Partisans leur vaut un soutien populaire accru, particuliĂšrement dans les rĂ©gions centrales de la Yougoslavie qui ont beaucoup souffert du conflit et dont les populations sont trĂšs mĂ©langĂ©es. Les slogans sur l'Ă©galitĂ© des droits entre nationalitĂ©s, la fraternitĂ© entre peuples yougoslaves et le droit Ă  l'autodĂ©termination — dont les communistes escomptent bien qu'il ne sera pas exercĂ© — remportent un grand succĂšs dans l'opinion publique locale, et contribuent Ă  donner aux AlliĂ©s le sentiment que les Partisans sont le seul mouvement capable de rĂ©unir aprĂšs-guerre les peuples du pays[259].

Victoire des Partisans (1944-1945)

État des forces des Partisans et des Tchetniks
La cabane de Tito, conservée sur les lieux de son ancien quartier-général à Drvar.

Le , l'approche des troupes allemandes contraint les Partisans Ă  Ă©vacuer Jajce. Tito Ă©tablit ensuite son nouveau quartier-gĂ©nĂ©ral Ă  Drvar, Ă  l'Ouest de la Bosnie[287]. Toujours en janvier, Winston Churchill, convaincu que Mihailović reprĂ©sente un « boulet » pour Pierre II et doit ĂȘtre Ă©vincĂ©, dĂ©cide de renforcer en parallĂšle son alliance avec Tito : pour ce faire, il renvoie Fitzroy Maclean auprĂšs du chef des Partisans, accompagnĂ© de son propre fils, le major Randolph Churchill. Les deux hommes sont parachutĂ©s le 20 janvier auprĂšs des Partisans, porteurs d'une lettre adressĂ©e par le Premier ministre britannique Ă  Tito. Dans ce message, dont il adresse des copies Ă  Staline et Roosevelt, Churchill salue chaleureusement le chef communiste et lui annonce la fin du soutien britannique aux Tchetniks ainsi que son espoir de voir Mihailović dĂ©mis de ses fonctions. Il souligne que le Royaume-Uni reste alliĂ© avec Pierre II et qu'il ne serait « ni chevaleresque ni honorable » d'Ă©carter ce dernier, mais ne va pas jusqu'Ă  demander Ă  Tito de reconnaĂźtre la monarchie. Tito et Churchill Ă©changent plusieurs messages dans le courant de fĂ©vrier : Tito dit comprendre les engagements britanniques Ă  l'Ă©gard du roi, mais se garde d'en prendre lui-mĂȘme, rappelant simplement que le futur rĂ©gime politique de la Yougoslavie sera dĂ©cidĂ© lors d'une « consultation populaire ». Le Premier ministre britannique se montre satisfait des rĂ©ponses de Tito. Ce dernier profite de la prĂ©sence de Maclean et Randolph Churchill pour donner aux Britanniques la meilleure image possible de son mouvement, quitte Ă  travestir la rĂ©alitĂ©[288] - [289].

Du cĂŽtĂ© des Tchetniks, Bailey et Mansfield accompagnĂ©s d'envoyĂ©s de Mihailović quittent en fĂ©vrier la Yougoslavie pour rejoindre le quartier-gĂ©nĂ©ral alliĂ© au Caire. En mars, Seitz et Hudson sont Ă©vacuĂ©s Ă  leur tour. Le capitaine Borislav Todorović, qui accompagne Bailey et Mansfield, n'a pas reçu de Mihailović la lettre que ce dernier Ă©tait censĂ© lui remettre pour les AlliĂ©s[277]. Entretemps, le gouvernement britannique dĂ©cide courant janvier de rappeler le reste de ses officiers de liaison auprĂšs de Mihailović. Cette dĂ©cision intervient aprĂšs le refus de Mihailović d'effectuer l'opĂ©ration demandĂ©e en dĂ©cembre, et la rĂ©ception par le Foreign Office d'un rapport du SOE du Caire sur la collaboration des Tchetniks avec les Allemands et les Italiens : ce document s'appuie notamment sur le rĂŽle tenu par Mihailović pendant l'opĂ©ration Weiss (dans le cadre de laquelle il a effectivement profitĂ© de l'aide italienne, mais pas coopĂ©rĂ© directement avec les Allemands)[290].

Mihailović, ayant rĂ©alisĂ© l'avantage pris par Tito lors du congrĂšs de l'AVNOJ Ă  Jajce, dĂ©cide de rĂ©agir en donnant Ă  son mouvement le projet politique cohĂ©rent qui lui a manquĂ© jusque-lĂ . Un congrĂšs tchetnik est organisĂ© du 25 au dans le village de Ba, prĂšs de la Ravna Gora, en prĂ©sence de 274 personnes et sous la prĂ©sidence de Ćœivko Topalović, qui prend Ă  cette occasion l'avantage sur la tendance nationaliste de Moljević. Les participants, qui reprĂ©sentent diverses sensibilitĂ©s politiques, sont tous des Serbes Ă  six exceptions prĂšs. Mihailović tente d'inflĂ©chir la tendance Ă  la collaboration et appelle Ă  l'unitĂ© de la rĂ©sistance nationale, en invitant mĂȘme les communistes Ă  s'y joindre. Il prĂ©conise de rĂ©organiser aprĂšs-guerre la Yougoslavie sous la forme d'une monarchie constitutionnelle, dĂ©mocratique et fĂ©dĂ©rale bĂątie sur l'union de trois entitĂ©s qui seraient la Serbie, la Croatie et la SlovĂ©nie. Les frontiĂšres exactes des États qui formeraient cette monarchie fĂ©dĂ©rale ne sont cependant pas dĂ©finies avec prĂ©cision. La question des nationalitĂ©s autres que les Serbes, Croates et SlovĂšnes n'est en outre pas abordĂ©e, Mihailović se contentant de dĂ©plorer que les communistes divisent le peuple serbe entre Serbes de Serbie, « Bosniaques », « MontĂ©nĂ©grins » et « MacĂ©doniens ». Le congrĂšs de Ba arrive de toutes maniĂšres trop tard dans le conflit pour avoir un rĂ©el impact : sa principale consĂ©quence sur le terrain est l'annulation de divers accords entre commandants allemands et tchetniks[291] - [292].

AprĂšs ce congrĂšs, Mihailović entreprend de rĂ©organiser et de remotiver son mouvement. Les Tchetniks reçoivent l'instruction de ne plus conclure d'accords avec les occupants tout en Ă©vitant l'affrontement avec eux, et d'Ă©liminer les forces de Ljotić. ĐuriĆĄić et Đujić — qui collaborent pourtant avec les Allemands — reçoivent officiellement, et respectivement, le commandement sur le MontĂ©nĂ©gro et la Dalmatie. A contrario, Mihailović ne donne aucune responsabilitĂ© officielle Ă  Jevđević, dont les actions ont Ă©tĂ© condamnĂ©es lors du congrĂšs de Ba. Les Allemands rĂ©agissent au congrĂšs de Mihailović en multipliant les opĂ©rations de police et les arrestations : de nombreux dĂ©lĂ©guĂ©s au congrĂšs tchetnik sont arrĂȘtĂ©s. En fĂ©vrier, une attaque est lancĂ©e dans le Nord de la Serbie par les troupes allemandes et bulgares avec le renfort des Volontaires serbes. Plus de 80 Tchetniks sont tuĂ©s, et 913 capturĂ©s parmi lesquels le capitaine Perhinek, l'un des proches collaborateurs de Mihailović[293].

Affiche de propagande des Partisans croates.

Fin fĂ©vrier, les SoviĂ©tiques et les AmĂ©ricains envoient chacun une mission auprĂšs des Partisans : l'URSS dĂ©pĂȘche le lieutenant-gĂ©nĂ©ral KorneĂŻev et les États-Unis, le major Weil. Bien que l'apport des SoviĂ©tiques — qui ne sont pas encore en position d'envoyer du matĂ©riel — soit surtout symbolique, les trois principaux pays alliĂ©s sont dĂ©sormais reprĂ©sentĂ©s auprĂšs de Tito[294] - [288]. Dans les mois qui suivent, Tito renforce les liens avec les AlliĂ©s en envoyant plusieurs missions Ă  Londres et Ă  Moscou : les premiĂšres sont celles de Velebit au Royaume-Uni et de Djilas en URSS. Velebit rencontre notamment Eisenhower ; Djilas rencontre Ă  deux reprises Staline qui, mĂ©content du rapprochement entre Partisans et Occidentaux, le met en garde contre les Britanniques et les AmĂ©ricains[295].

Également Ă  la fin de fĂ©vrier, les Britanniques informent les AmĂ©ricains de leur dĂ©cision de retirer tous leurs officiers de liaison prĂ©sents chez les Tchetniks. Un accord est trouvĂ© pour rapatrier en mĂȘme temps le lieutenant Musulin, dernier officier amĂ©ricain prĂ©sent auprĂšs de Mihailović[296]. En avril, un mois avant d'ĂȘtre Ă©vacuĂ©, le gĂ©nĂ©ral Armstrong envoie un rapport sĂ©vĂšre sur le mouvement tchetnik, dont il constate l'inactivitĂ© et l'imprĂ©paration militaire, concluant que l'organisation de Mihailović ne pourrait qu'accĂ©lĂ©rer de quelques jours la dĂ©faite de l'Axe et qu'il est impossible de la rĂ©concilier avec les Partisans[297]. À l'inverse, Seitz et Mansfield, revenus aux États-Unis, y plaident la cause de Mihailović : leurs informations font suffisamment impression sur des responsables amĂ©ricains pour que l'OSS envisage en mars d'envoyer une nouvelle mission auprĂšs de Mihailović et de reprendre l'aide Ă  ce dernier[298]. Une fois informĂ© de ces plans, Churchill Ă©crit Ă  Roosevelt pour l'en dissuader, au nom de la cohĂ©rence de la politique alliĂ©e dans les Balkans. Roosevelt, sans annuler le projet, ne prĂ©voit plus que d'envoyer une mission de renseignement d'ampleur rĂ©duite, dont la direction est confiĂ©e au lieutenant-colonel Robert McDowell[299].

Des hommes en arme traversant Ă  pied un cours d'eau.
Troupes partisanes en Croatie.

L'un des objectifs des Partisans, en 1944, est de reprendre pied en Serbie d'oĂč ils ont Ă©tĂ© chassĂ©s aprĂšs l'Ă©chec du soulĂšvement de 1941. En mars-avril, ils effectuent des tentatives de percĂ©e depuis le MontĂ©nĂ©gro. Pour leur barrer la route, les forces de Mihailović sont amenĂ©es Ă  conclure de nouvelles trĂȘves avec les occupants. Tchetniks, Allemands, Bulgares et auxiliaires serbes combattent ensemble, de maniĂšre souvent non coordonnĂ©e, contre les Partisans ; les Volontaires de Ljotić sont cependant les plus actifs dans la lutte contre les troupes de Tito[297] - [300]. Les Partisans sont finalement repoussĂ©s aprĂšs huit semaines de combats : ayant subi des pertes importantes, ils doivent battre en retraite vers le SandĆŸak montĂ©nĂ©grin[301].

En Croatie, les Partisans sont confrontĂ©s aux vellĂ©itĂ©s d'indĂ©pendance croissantes de la faction de Hebrang, qui impose l'usage du drapeau croate et veut contraindre les combattants serbes, y compris dans les rĂ©gions oĂč ils sont majoritaires, Ă  accepter l'autoritĂ© de commissaires politiques croates. La dĂ©fection de certaines recrues Serbes au profit des Tchetniks conduit la direction croate Ă  exĂ©cuter plusieurs rĂ©calcitrants aprĂšs un « procĂšs stalinien ». Tito, dĂ©jĂ  indisposĂ© par la trop grande autonomie du ZAVNOH, envoie alors Kardelj et Djilas remettre de l'ordre dans les rangs des Partisans croates : Hebrang est dĂ©mis durant l'Ă©tĂ© de ses fonctions au ComitĂ© central et au ZAVNOH[300] - [96].

En MacĂ©doine, le chef des Tchetniks locaux, Radoslav Đurić, est mis aux arrĂȘts en mai sur ordre de Mihailović pour avoir entretenu des contacts Ă  la fois avec les Allemands et avec les Partisans : il s'Ă©chappe et fait dĂ©fection chez les Partisans avec une grande partie de ses hommes[302].

Entre le 29 et le 31 mai, la soixantaine de militaires alliĂ©s encore prĂ©sents auprĂšs de Mihailović est Ă©vacuĂ©e par avion, de mĂȘme qu'une quarantaine d'aviateurs amĂ©ricains abattus au-dessus de la Roumanie et rĂ©fugiĂ©s ensuite en Serbie. Ils sont accompagnĂ©s par Ćœivko Topalović, que Mihailović a dĂ©signĂ© comme Ă©missaire auprĂšs du quartier-gĂ©nĂ©ral alliĂ© ; la mission de Topalović n'aboutit cependant Ă  rien, les AlliĂ©s s'en tenant Ă  la dĂ©cision de rompre avec Mihailović[297]. À partir du mois de mai, les communications entre Mihailović et les AlliĂ©s deviennent Ă  sens unique : le chef des Tchetniks continue d'envoyer des messages, mais ne reçoit plus de rĂ©ponses[303].

Durant l'Ă©tĂ©, l'autoritĂ© de Mihailović sur les Tchetniks se dĂ©lite, Ă  la suite de son Ă©viction du gouvernement royal. Mi-aoĂ»t, l'un de ses subordonnĂ©s, le capitaine Vojislav Lukačević, qui espĂšre un dĂ©barquement prochain des Britanniques, diffuse une proclamation au nom des chefs tchetniks de la Bosnie, de l'HerzĂ©govine orientale et du SandĆŸak, annonçant qu'ils prendront dĂ©sormais leurs ordres directement du roi et non plus du commandement tchetnik[304] - [305].

Bombardements alliés et opération Halyard

Le 16 avril 1944, les Alliés bombardent Belgrade, causant de nombreuses victimes civiles : c'est le premier d'une série de raids aériens sur la Yougoslavie occupée[306]. De Maribor à Skopje, l'aviation alliée bombarde usines, aérodromes, installations pétroliÚres, voies ferrées et ports[307].

Des militaires en train d'entretenir des avions, sur une piste rudimentaire.
Des Supermarine Spitfires de la Balkan Air Force Ă  l'entretien.
Mihailović - barbu, en uniforme, avec des lunettes - entourĂ© de militaires en uniforme.
Mihailović en compagnie des officiers amĂ©ricains responsables de l'opĂ©ration Halyard.

Le , le gĂ©nĂ©ral Wilson — qui a quittĂ© en dĂ©but d'annĂ©e la tĂȘte du Middle East Command pour succĂ©der Ă  Eisenhower au poste de commandant suprĂȘme alliĂ© du thĂ©Ăątre d'opĂ©rations mĂ©diterranĂ©en — crĂ©e la Balkan Air Force (BAF), placĂ©e sous le commandement du vice-marĂ©chal William Elliot et dont le QG est installĂ© Ă  Bari. Comptant principalement des pilotes britanniques, mais Ă©galement quelques AmĂ©ricains, des Italiens, des Yougoslaves, des Grecs et des Polonais, la BAF prend en charge le ravitaillement des Partisans et l'Ă©vacuation de leurs blessĂ©s, ainsi que les bombardements des voies de communication dans la rĂ©gion de l'Adriatique et du Danube. Plus de 2 400 sorties sont effectuĂ©es durant le seul mois de juillet 1944[308].

À partir du printemps 1944, dans le cadre des bombardements alliĂ©s de plus en plus frĂ©quents sur l'Europe de l'Est — entre autres contre les champs pĂ©troliers de Ploiești en Roumanie —, de nombreux pilotes, notamment amĂ©ricains, sont contraints de se poser en catastrophe sur le chemin du retour[303]. Des centaines d'entre eux atterrissent en Yougoslavie : si la majoritĂ©, suivant les conseils de leur hiĂ©rarchie, rejoint le territoire des Partisans, d'autres se retrouvent dans celui des Tchetniks[309].

Mihailović reprend Ă  cette occasion le contact avec les AlliĂ©s : informĂ©s en juillet de la prĂ©sence de plusieurs centaines de leurs hommes auprĂšs des Tchetniks, les AmĂ©ricains organisent une mission dont la tĂąche, Ă  la demande des Britanniques, se limite cependant au sauvetage des pilotes. Le gĂ©nĂ©ral Wilson crĂ©e l'Air Crew Rescue Unit (dite Ă©quipe « Halyard ») pour organiser le rapatriement des militaires : la direction de la mission est confiĂ©e au lieutenant Musulin, qui avait Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© du territoire tchetnik quelques semaines plus tĂŽt, et qui y est Ă  nouveau parachutĂ© le [303].

L'opĂ©ration Halyard commence une semaine plus tard avec l'arrivĂ©e des appareils amĂ©ricains chargĂ©s d'Ă©vacuer les pilotes : 250 d'entre eux sont rapatriĂ©s lors des premiers vols, avec plusieurs militaires britanniques ainsi que quelques prisonniers français, britanniques, soviĂ©tiques et italiens. Ils sont Ă©galement accompagnĂ©s d'un groupe d'Ă©missaires tchetniks qui veulent profiter de l'opĂ©ration pour renouer avec les AlliĂ©s : une fois arrivĂ©s en Italie — alors mĂȘme que Tito s'y trouve Ă©galement — les hommes de Mihailović n'obtiennent cependant aucun rĂ©sultat. Le capitaine Lalich, arrivĂ© avec les premiers avions, prend Ă  la fin du mois la tĂȘte de l'Air Crew Rescue Unit, en remplacement de Musulin rapatriĂ©. Le lieutenant-colonel McDowell, envoyĂ© par l'OSS auprĂšs de Mihailović, arrive en Serbie le 26 aoĂ»t Ă  l'occasion de l'un des vols[303]. Plus de 500 militaires sont Ă©vacuĂ©s entre aoĂ»t et dĂ©cembre depuis le territoire tchetnik, sans que Mihailović parvienne pour autant Ă  rentrer en grĂące auprĂšs des AlliĂ©s[309].

Nouvelles unités auxiliaires des Allemands

Les Allemands continuent de s'appuyer sur des unités d'auxiliaires locaux pour combattre les Partisans, et en créent de nouvelles. En février 1944, ils fondent une nouvelle unité Waffen-SS à dominante musulmane, la division Skanderbeg, formée principalement d'Albanais du Kosovo, qui apporte son concours aux déportations de Juifs et commet des massacres de Serbes[302]. La division SS Handschar, aprÚs une longue période de formation en France, est déployée en Yougoslavie au début de 1944 : elle opÚre pour l'essentiel comme une milice ethnique et se livre à des atrocités contre des villages serbes[96] - [302]. Mais, inquiets des alliances entre Allemands et Tchetniks comme de la politique des Oustachis, les SS bosniaques commencent dÚs l'été à déserter en masse et à rejoindre les Partisans, profitant aprÚs septembre de l'amnistie offerte par Tito. Les Allemands finissent par dissoudre la Handschar en novembre. Ils décident, également en 1944, de créer une autre unité SS musulmane, la division Kama, mais celle-ci ne semble avoir participé à aucun vrai combat[152]. La division Skanderbeg connaßt elle aussi de nombreuses désertions[302].

ĐuriĆĄić, aprĂšs avoir contribuĂ© Ă  repousser les incursions des Partisans en Serbie, retourne en juin au MontĂ©nĂ©gro, oĂč il forme un « Corps de volontaires montĂ©nĂ©grins » qui compte entre 5 000 et 7 000 hommes. ThĂ©oriquement subordonnĂ©e Ă  Nedić, et rattachĂ©e sur le papier au Corps de volontaires serbes de Ljotić, cette nouvelle unitĂ© « tchetnik » sert d'auxiliaires aux Allemands. Cela n'empĂȘche pas ĐuriĆĄić de continuer Ă  se dire loyal Ă  Mihailović[302], en comptant sur les contacts de ce dernier avec les AlliĂ©s pour se tirer d'affaire Ă  terme[310]. Il justifie en outre sa collaboration avec les occupants par la nĂ©cessitĂ© de combattre les communistes et de ravitailler le MontĂ©nĂ©gro, qui connaĂźt une situation de disette[302].

Slovénie

La SlovĂ©nie, placĂ©e sous le commandement du gĂ©nĂ©ral SS Erwin Rösener, est une zone stratĂ©giquement sensible du fait de la possibilitĂ© d'un dĂ©barquement des AlliĂ©s occidentaux sur les cĂŽtes de l'Istrie ; du point de vue du Front de libĂ©ration, la rĂ©gion permet Ă©galement d'entretenir des contacts avec la rĂ©sistance communiste italienne[311]. En , un accord est conclu entre le Parti communiste slovĂšne et le Parti communiste italien pour dĂ©finir leurs zones d'action respectives en Istrie et en VĂ©nĂ©tie julienne, en fonction de la rĂ©partition ethnique entre SlovĂšnes et Italiens. Le Front de libĂ©ration slovĂšne coopĂšre avec l'antenne locale du ComitĂ© de libĂ©ration nationale italien, qui compte des communistes et des non-communistes. La question territoriale est cependant porteuse de tensions futures entre SlovĂšnes et Italiens : si l'appui de ces derniers est prĂ©cieux, Edvard Kardelj se montre hostile Ă  leur recrutement massif, au cas oĂč Ă©claterait un conflit autour du territoire[312]. Mihailović s'efforce de son cĂŽtĂ© de maintenir ses rĂ©seaux en SlovĂ©nie. La Garde nationale slovĂšne dirigĂ©e par Leon Rupnik joue un double jeu et, tout en collaborant avec les Allemands dans le combat contre les communistes, se veut du cĂŽtĂ© des AlliĂ©s et porte secours Ă  des pilotes anglo-amĂ©ricains abattus : elle opĂšre en liaison avec l'Alliance slovĂšne, toujours clandestine, qui entretient des contacts avec le gouvernement en exil ainsi qu'avec Mihailović[311].

En avril, alors qu'un dĂ©barquement alliĂ© est jugĂ© de plus en plus probable, les Allemands entreprennent de remettre de l'ordre parmi les collaborateurs slovĂšnes : une cinquantaine d'officiers de la Garde nationale sont arrĂȘtĂ©s pour avoir Ă©tĂ© en contact avec Mihailović. AprĂšs s'ĂȘtre opposĂ© Ă  la formation d'une division Waffen-SS slovĂšne, Rupnik doit accepter que ses hommes prĂȘtent serment Ă  Hitler et opĂšrent sous la supervision de la SS. Les communistes voient leurs effectifs gonflĂ©s par l'afflux de nouvelles recrues qui fuient la conscription dans l'armĂ©e allemande[311] - [262].

Croatie

L'État indĂ©pendant de Croatie est, au dĂ©but de 1944, en pleine dĂ©liquescence politique et Ă©conomique. Le gĂ©nĂ©ral SS Ernst Fick commente Ă  l'Ă©poque que Pavelić n'est, dans les faits, que « le maire de Zagreb », son pouvoir s'arrĂȘtant Ă  la banlieue de la capitale. Le gĂ©nĂ©ral Walter Warlimont remet Ă  Hitler un rapport accablant sur la situation politique et Ă©conomique du rĂ©gime oustachi : les SS sont alors chargĂ©s de nouvelles opĂ©rations de rĂ©pression pour tenter de remettre de l'ordre. Les Allemands vont jusqu'Ă  envisager la transformation de la Croatie en protectorat. Des cadres du rĂ©gime oustachi tentent de nouer des contacts avec les AlliĂ©s en vue d'un changement de camp et d'un remplacement de Pavelić. Ils commettent l'erreur de croire possible une coopĂ©ration avec ce dernier, qu'ils informent de leurs intentions ; en aoĂ»t, les conspirateurs sont arrĂȘtĂ©s, puis condamnĂ©s Ă  mort. Une vague d'arrestations frappe Ă©galement ce qui reste du Parti paysan croate qui tentait de se rĂ©organiser. Pavelić accuse en outre Edmund Glaise-Horstenau d'avoir Ă©tĂ© en contact avec le Parti paysan en vue de le remplacer : le plĂ©nipotentiaire du Reich Ă  Zagreb rentre indignĂ© en Allemagne et obtient d'ĂȘtre relevĂ© de son poste[313] - [314].

La multiplication des actes de violence des Oustachis Ă  l'Ă©gard des Musulmans entraĂźne par ailleurs la crĂ©ation de nouveaux groupes armĂ©s, cette fois ouvertement hostiles au rĂ©gime de Pavelić. Huska Miljković, chef de la LĂ©gion des volontaires musulmans, fait quant Ă  lui allĂ©geance aux Partisans, ce qui lui vaut d'ĂȘtre assassinĂ© en par l'un de ses adjoints pro-oustachi[152].

Zones hongroises

De plus en plus menacĂ©e par la dĂ©gradation de la situation militaire sur le front de l'Est, la Hongrie de Horthy tente de se rapprocher des AlliĂ©s en vue de changer de camp. L'Allemagne lance alors en mars 1944 l'opĂ©ration Margarethe pour placer la Hongrie sous contrĂŽle. Le territoire hongrois est envahi par la Wehrmacht, de mĂȘme que les zones d'occupation hongroises en Yougoslavie : dans celles-ci, l'autoritĂ© militaire allemande se superpose Ă  celle des premiers occupants[315].

En SlovĂ©nie, la petite communautĂ© juive du Prekmurje — qui compte environ un millier de personnes — dĂ©jĂ  privĂ©e de ses droits civiques sous l'occupation hongroise, est d'emblĂ©e visĂ©e par les nazis. Avec l'aide des militants locaux des Croix flĂ©chĂ©es hongroises, les Allemands ratissent les Juifs de la rĂ©gion, dont la moitiĂ© pĂ©rit en dĂ©portation[264].

Macédoine
Le Monument aux Invaincus à Prilep (Macédoine du Nord).

En MacĂ©doine, une nouvelle campagne de « bulgarisation » ayant eu pour consĂ©quence de gonfler les rangs des Partisans et des Tchetniks, les Allemands et les Bulgares lancent au printemps 1944 leur premiĂšre grande offensive contre la rĂ©sistance locale. Les Partisans rĂ©ussissent Ă  s'extraire des combats sans trop de dommages, tout en parvenant Ă  dĂ©faire les Tchetniks au passage. Le , les Partisans macĂ©doniens rĂ©unissent au monastĂšre de Prohor Pčinjski des dĂ©lĂ©guĂ©s qui proclament l'AssemblĂ©e anti-fasciste pour la libĂ©ration du peuple macĂ©donien (AntifaĆĄističko Sobranie za Narodno Osloboduvanje na Makedonija ou ASNOM), la version macĂ©donienne de l'AVNOJ dont la formation Ă©tait en projet depuis l'annĂ©e prĂ©cĂ©dente. L'ASNOM annonce qu'en vertu de la dĂ©cision prise au second congrĂšs de l'AVNOJ, la MacĂ©doine fera partie intĂ©grante de la Yougoslavie dĂ©mocratique et fĂ©dĂ©rale, et appelle la population Ă  rejoindre les Partisans ; les communistes macĂ©doniens annoncent Ă©galement que les frontiĂšres de la Yougoslavie d'avant-guerre serviront de base pour les nĂ©gociations territoriales[316].

L'approche de l'Armée rouge

Durant l'Ă©tĂ©, dans la foulĂ©e de l'opĂ©ration Bagration, l'ArmĂ©e rouge envahit la Roumanie lors de l'offensive Jassy-Kishivnev et s'approche de la frontiĂšre yougoslave. À partir du mois de juillet, les Partisans redoublent d'efforts pour reprendre pied en Serbie afin de pouvoir y accueillir leurs alliĂ©s soviĂ©tiques. Des commandants tchetniks, constatant leur infĂ©rioritĂ© en armes face aux Partisans, prennent contact avec le rĂ©gime de Milan Nedić en vue de former une alliance. Une rencontre secrĂšte est organisĂ©e le entre Nedić et Mihailović : le chef tchetnik, initialement rĂ©ticent, s'est laissĂ© convaincre par ses subordonnĂ©s. Conscients que l'Allemagne est en train de perdre la guerre, les deux hommes tentent de trouver une issue Ă  leurs situations respectives, de plus en plus pĂ©rilleuses. Nedić propose Ă  Mihailović de lui fournir des armes allemandes, de placer la Garde nationale serbe sous son commandement et de lui offrir un poste ministĂ©riel. Cette idĂ©e d'alliance anticommuniste a la faveur de Neubacher et des gĂ©nĂ©raux allemands, mais Hitler, une fois informĂ©, y oppose son veto. Les Tchetniks ne retirent de ces contacts qu'une petite quantitĂ© d'armes et de munitions allemandes[317] - [318] - [276].

Alors que l'ArmĂ©e rouge envahit successivement ses alliĂ©s roumain et bulgare, l'Allemagne nazie se trouve en grande difficultĂ© dans l'Est de l'Europe : outre la perte des champs pĂ©troliers roumains de Ploiești, ses troupes dans les Balkans risquent d'ĂȘtre coupĂ©es du reste du front. À partir du mois d'aoĂ»t, l'avancĂ©e des SoviĂ©tiques contraint les Allemands Ă  prĂ©parer leur Ă©vacuation de l'ensemble des Balkans. Von Weichs et Löhr (qui commande les troupes prĂ©sentes en GrĂšce) prĂ©voient deux axes de repli : les forces stationnĂ©es en Albanie doivent filer vers le Nord de ce pays pour gagner Mostar, tandis que celles de GrĂšce doivent emprunter la ligne de chemin de fer reliant Salonique Ă  Budapest, en passant par Skopje et Belgrade[319] - [317] - [320]. La Stavka (l'Ă©tat-major de l'ArmĂ©e rouge) met de son cĂŽtĂ© au point, pour leur couper la route, une opĂ©ration qui combinerait le troisiĂšme front ukrainien, commandĂ© par Fiodor Tolboukhine, et les forces de Tito[320].

L'accord avec le gouvernement royal

Un homme d'une cinquantaine d'années, en civil, discutant avec un trÚs jeune homme en uniforme.
Ivan Ơubaơić (à droite) avec le roi Pierre II.

Churchill, poursuivant son projet de rapprocher Pierre II et Tito[245], invite en le roi et le gouvernement en exil, toujours dirigĂ© par BoĆŸidar Purić, Ă  revenir Ă  Londres. Constatant l'arrivĂ©e auprĂšs des Partisans de la mission soviĂ©tique, et jugeant que Tito sera incontournable en Yougoslavie lors de l'aprĂšs-guerre, Churchill fait pression sur le roi pour qu'il rompe officiellement avec Mihailović et qu'il nomme un nouveau gouvernement restreint, ce qui lui permettrait de nouer un contact avec le chef des Partisans. En avril, il suggĂšre la nomination au poste de Premier ministre d'Ivan Ć ubaĆĄić, ancien gouverneur de la banovine de Croatie[321]. Ć ubaĆĄić, qui a rompu en 1942 avec le gouvernement en exil dont il Ă©tait l'un des reprĂ©sentants aux États-Unis, a tissĂ© des liens avec les responsables politiques amĂ©ricains. AttachĂ© Ă  la monarchie et Ă  l'unitĂ© nationale yougoslave, il a comme autre avantage d'ĂȘtre un Croate, ce qui permet Ă  la fois de sortir du cadre exclusivement serbe du rĂ©gime monarchique comme de l'orientation grand-serbe des prĂ©cĂ©dents gouvernements, et de rompre symboliquement le lien unissant la Croatie Ă  l'Axe[322]. Churchill est d'autant plus convaincu de la nĂ©cessitĂ© de mettre en place un gouvernement yougoslave rassembleur qu'il se montre de plus en plus mĂ©fiant devant les visĂ©es de l'URSS : les Britanniques craignent dĂ©sormais qu'elle veuille dominer aprĂšs-guerre l'ensemble des Balkans, y compris la GrĂšce, voire Ă©tendre son contrĂŽle Ă  l'Italie[323]. À la mĂȘme Ă©poque, l'ambassadeur yougoslave Ă  Moscou, Stanoje Simić, annonce son soutien aux Partisans et cesse tout contact avec le gouvernement en exil[324].

Un groupe d'hommes en uniforme, avec une roche en arriĂšre-plan.
Josip Broz Tito (à droite) en compagnie d'autres membres de la direction des Partisans, parmi lesquels Edvard Kardelj, Arso Jovanović et Edvard Kocbek, en mai 1944.

Outre la rĂ©ticence du roi, l'Ă©volution de la politique des AlliĂ©s est Ă©galement ralentie par l'absence d'unanimitĂ© au sein du gouvernement britannique. En effet, si Churchill est trĂšs favorable Ă  Tito, le Foreign Office se montre encore prudent. Le Premier ministre britannique doit Ă©galement tenir compte des rapports contrastĂ©s de ses agents : le , il reçoit Maclean, Hudson et Bailey qui ont tous Ă©tĂ© rapatriĂ©s Ă  Londres. Bailey, qui est pour la premiĂšre fois prĂ©sent pour dĂ©tailler ses conclusions, tempĂšre le jugement de sa hiĂ©rarchie en soulignant que Mihailović n'a pas personnellement collaborĂ© avec l'ennemi et qu'il jouit encore d'un grand soutien populaire en Serbie[321]. Le , Pierre II finit par cĂ©der Ă  la pression de Churchill et congĂ©die le gouvernement de Purić ; il faut cependant attendre le pour qu'il signe l'acte de nomination de Ć ubaĆĄić[322].

Le 24 mai, s'exprimant devant la Chambre des communes, Churchill insiste sur l'intĂ©rĂȘt de la nomination de Ć ubaĆĄić pour unifier les forces yougoslaves ; il justifie en outre devant les dĂ©putĂ©s l'arrĂȘt de l'aide Ă  Mihailović par le fait que ce dernier ne combattait pas l'ennemi, avec lequel certains de ses subordonnĂ©s ont au contraire pactisĂ©[325].

Dans le courant du mois de mai, Tito reçoit à son QG de Drvar des journalistes américains, ce qui lui permet de mieux se faire connaßtre de l'opinion publique occidentale. L'Associated Press lui transmet des questions et parvient, aprÚs avoir surmonté la censure du commandement militaire allié, à publier l'interview dans différents journaux, dont le New York Times du : Tito y demande à la fois une aide matérielle de la part des Alliés et la reconnaissance de son Comité national de libération en tant que gouvernement de la Yougoslavie[326].

Le , les Partisans sont pris au dépourvu par une nouvelle attaque allemande, l'opération Rösselsprung : cette « septiÚme offensive anti-Partisans », qui vise le quartier-général des résistants communistes à Drvar, a pour objectif de s'emparer de Tito en personne. Les positions des Partisans sont pilonnées par la Luftwaffe, puis soumises à un assaut de parachutistes allemands ; Tito, accompagné de ses officiers de liaison alliés, évite de justesse la capture. L'aviation anglo-américaine intervient pour soutenir les Partisans, qui perdent plusieurs milliers d'hommes mais parviennent à se dégager grùce à l'insuffisance des effectifs allemands. Séparé du gros de ses troupes pour la premiÚre fois depuis le début du conflit, Tito est récupéré le par un avion allié et évacué vers le QG anglo-américain de Bari en Italie[327] - [326] - [287] - [N 6].

Une fois arrivé à Bari, Tito, qui se méfie toujours des intentions britanniques, ne souhaite pas s'attarder hors de Yougoslavie. AprÚs en avoir informé Fitzroy Maclean qui a été envoyé auprÚs de lui depuis Londres, il établit début juin son quartier-général sur l'ßle croate de Vis, tenue par les Alliés et les Partisans qui en ont fait une plaque tournante du ravitaillement de la résistance yougoslave[326] - [287].

Ć ubaĆĄić — qui n'a encore nommĂ© aucun ministre, les Serbes ayant refusĂ© leur concours — doit Ă©tablir un contact avec les forces de rĂ©sistance censĂ©es travailler en lien avec son gouvernement. Le , accompagnĂ© du roi et du colonel Bailey, il quitte Londres pour se rendre Ă  Bari puis Ă  Vis. En chemin, ils s'entretiennent Ă  Alger avec Wilson, qui leur annonce que le Royaume-Uni prĂ©voit un partage des tĂąches sur le front yougoslave, Tito devant ĂȘtre le chef militaire et Ć ubaĆĄić le chef politique. Le roi et Bailey Ă©tant restĂ©s sur la base alliĂ©e de Malte, Ć ubaĆĄić se rend seul Ă  Bari oĂč il s'entretient avec Ćœivko Topalović, le reprĂ©sentant de Mihailović, qu'il semble avoir envisagĂ© de nommer dans son gouvernement. Le 13, il arrive Ă  Vis oĂč il rencontre Tito. AprĂšs trois jours de nĂ©gociations, Tito et Ć ubaĆĄić parviennent Ă  un accord : le nouveau gouvernement en exil ne devra comprendre aucune force politique hostile aux Partisans, et la population devra dĂ©cider aprĂšs la guerre du rĂ©gime politique du pays. La possibilitĂ© de fusionner le gouvernement en exil et le ComitĂ© national de libĂ©ration des Partisans est Ă©voquĂ©e. Concernant l'avenir politique du pays, Tito se borne Ă  assurer Ă  Ć ubaĆĄić qu'il n'a aucune intention d'« imposer » le communisme en Yougoslavie. À Londres, le Foreign Office se montre peu enthousiaste devant cet accord, dont il remarque qu'il ne fait pas mention d'un retour du roi en Yougoslavie. Maclean et Randolph Churchill militent ardemment pour que le Royaume-Uni apporte tout son soutien Ă  Tito ; Bailey, lui, dĂ©plore que le mouvement de Mihailović, qui demeure important sur le plan militaire, soit sous-estimĂ© ou ignorĂ©[328].

La rencontre avec Churchill

Tito, en uniforme, serrant la main de Winston Churchill, en civil.
Rencontre du maréchal Tito et du Premier ministre britannique Winston Churchill en août 1944.

AprĂšs l'accord, Tito est invitĂ© Ă  se rendre en Italie pour s'entretenir avec Wilson. Il commence par accepter puis change d'avis, de peur que le commandant alliĂ© cherche Ă  lui imposer une rencontre avec Pierre II et sur le conseil de son entourage qui craint pour sa sĂ©curitĂ©. Ć ubaĆĄić, accompagnĂ© du roi et de Vladimir Velebit qui reprĂ©sente Tito, regagne Londres ; il renoue ensuite des relations diplomatiques avec l'URSS[328] - [329]. Le , il forme son gouvernement, qui compte des ministres serbes, croates et slovĂšnes : deux sympathisants du « Mouvement de libĂ©ration nationale »— dont Tito prĂ©cise qu'ils ne sont pas des reprĂ©sentants du ComitĂ© national de libĂ©ration, mais d'« honnĂȘtes patriotes » — en sont Ă©galement membres. Mihailović ne fait plus partie du gouvernement en exil, Ć ubaĆĄić dĂ©tenant personnellement le ministĂšre de la guerre[330].

Le , Tito est invitĂ© une nouvelle fois en Italie par Wilson, Ă  l'occasion d'un passage de Ć ubaĆĄić au QG alliĂ© de Caserte ; le chef partisan refuse Ă  la derniĂšre minute, ses conseillers lui ayant affirmĂ© que le rapprochement avec Ć ubaĆĄić avait jetĂ© le trouble. Se rendant compte que son second refus a irritĂ© les Britanniques, et sur le conseil des SoviĂ©tiques, Tito se ravise et propose une rencontre quelques semaines plus tard. Le , il est amenĂ© en Italie par l'avion privĂ© de Wilson ; Tito et son Ă©tat-major s'entretiennent ensuite avec le commandant britannique et son Ă©quipe au sujet des opĂ©rations dans les Balkans et du ravitaillement des Partisans. Winston Churchill dĂ©cide alors de saisir l'occasion pour discuter en personne avec Tito : ce dernier est retenu en Italie le temps que le Premier ministre britannique arrive. Le , les deux hommes se rencontrent enfin Ă  Capri, oĂč ils sont rejoints le lendemain par Ć ubaĆĄić. Au cours de ses entretiens avec Tito, Churchill rĂ©itĂšre son souhait que la Yougoslavie bĂ©nĂ©ficie d'un gouvernement d'union nationale oĂč les communistes ne dĂ©tiendraient pas tout le pouvoir ; il insiste sur le fait que les armes que les AlliĂ©s envoient aux Partisans ne doivent pas servir Ă  un « combat fratricide ». Churchill propose par ailleurs Ă  Tito de rencontrer Pierre II, mais le chef partisan rĂ©pond que cette idĂ©e lui semble prĂ©maturĂ©e. Tito Ă©voque en outre la question de l'Istrie et de la VĂ©nĂ©tie julienne, qu'il ne cache pas vouloir annexer. Ses prĂ©tentions territoriales, et le fait que les armes alliĂ©es soient employĂ©es par les Partisans contre « les Serbes » (les Tchetniks), prĂ©occupent les AmĂ©ricains. Churchill est déçu par sa rencontre avec Tito, dont il craint dĂ©sormais qu'il vise le monopole du pouvoir. Il fait part de ses prĂ©occupations dans un memorandum adressĂ© Ă  Anthony Eden, dans lequel il note qu'une lourde responsabilitĂ© pĂšsera aprĂšs-guerre sur le Royaume-Uni si Tito met Ă  profit l'armement alliĂ© pour s'emparer de la Yougoslavie : Eden ne peut que souligner que le Foreign Office Ă©tait au courant de ce risque, et que ses avertissements n'ont pas empĂȘchĂ© le Premier ministre de soutenir Tito[331] - [329].

Une action conjointe des Anglo-amĂ©ricains et des Partisans, l'opĂ©ration Ratweek, est dĂ©cidĂ©e avec comme objectif de harceler les troupes allemandes pendant leur retraite de Yougoslavie : les Partisans agiront en liaison avec des officiers britanniques et frapperont une sĂ©rie de cibles dĂ©terminĂ©es, avec le soutien aĂ©rien et maritime des AlliĂ©s[332] - [317]. Tito, dont la rencontre avec Churchill a considĂ©rablement renforcĂ© l'assurance, retourne ensuite Ă  Vis d'oĂč il coordonne les opĂ©rations des Partisans, avec comme objectif numĂ©ro un le retour de ses troupes en Serbie[329]. À nouveau contactĂ© fin aoĂ»t par Ć ubaĆĄić au sujet de la formation du gouvernement d'union nationale, Tito Ă©lude la question, en raison des combats « exceptionnellement durs » que mĂšnent ses troupes contre les Allemands[332]. Il insiste par ailleurs sur la nĂ©cessitĂ© de se dĂ©barrasser des « traĂźtres » comme Mihailović[329].

Les Partisans reprennent pied en Serbie

Alors que les Allemands entament leur retrait des Balkans, les Partisans redoublent d'efforts, avec le soutien des AlliĂ©s, pour prendre le contrĂŽle du territoire yougoslave[329]. Le , sur recommandation du gouvernement Ć ubaĆĄić, un dĂ©cret royal dissout le Commandement suprĂȘme de l'ArmĂ©e yougoslave — privant Mihailović de son dernier poste officiel — et fait de Tito l'unique chef des forces de rĂ©sistance. Mihailović est en outre mis Ă  la retraite d'office. Le chef des Tchetniks rĂ©agit en transmettant Ă  ses commandants une circulaire dans laquelle il affirme ĂȘtre toujours en contact avec le roi[333] - [304].

Mihailović joue son va-tout : alors que sa stratĂ©gie reposait depuis le dĂ©but sur un dĂ©barquement anglo-amĂ©ricain, il veut dĂ©sormais profiter de l'approche des troupes soviĂ©tiques pour lancer une insurrection et accueillir les AlliĂ©s de l'Est, dans l'espoir que ceux-ci se montreront reconnaissants. Il ordonne au nom du roi un soulĂšvement gĂ©nĂ©ral, prĂ©vu pour le . Les Tchetniks lancent plusieurs opĂ©rations, d'ampleur assez limitĂ©e, contre les Allemands et les Bulgares et accueillent de nouvelles recrues — ils n'ont cependant pas la possibilitĂ© d'en armer et d'en organiser plus de 40 000. Vojislav Lukačević fait plusieurs centaines de prisonniers lors d'une attaque contre une division germano-croate ; il propose en outre une trĂȘve aux Partisans, mais ne reçoit pas de rĂ©ponse[333] - [304].

Courant septembre, le lieutenant-colonel McDowell, accompagnĂ© de Mihailović, rencontre Ă  deux reprises Rudi StĂ€rker, un subordonnĂ© de Neubacher, afin de discuter d'une reddition de troupes allemandes dans les Balkans en vue d'abrĂ©ger le conflit en Europe. StĂ€rker semble avoir proposĂ© une coopĂ©ration amĂ©ricano-allemande pour sauver l'Europe du bolchevisme, mais les AmĂ©ricains, de leur cĂŽtĂ©, ne rĂ©flĂ©chissent qu'en termes de capitulation. Une rencontre entre McDowell et Neubacher est envisagĂ©e, mais Hitler et Ribbentrop s'opposent Ă  la poursuite de ces pourparlers[334] - [335]. Churchill ayant demandĂ© Ă  Roosevelt de rappeler McDowell, ce dernier reçoit l'ordre de se faire rapatrier : mais l'officier amĂ©ricain use de prĂ©textes pour repousser son dĂ©part, et reste plusieurs semaines supplĂ©mentaires auprĂšs de Mihailović[336].

Troupes allemandes durant une opération contre les Partisans dans la région de la Jablanica, à la frontiÚre entre la Serbie centrale et le Kosovo, en juillet 1944.

L'opĂ©ration Ratweek est lancĂ©e le 1er septembre : les Partisans, comme convenu, harcĂšlent les troupes allemandes pour ralentir leur retrait de la Yougoslavie ; ils mettent Ă©galement l'opĂ©ration Ă  profit pour attaquer les Tchetniks. Leur objectif paraĂźt dĂ©sormais Ă  portĂ©e de main alors que les occupants commencent Ă  Ă©vacuer leurs troupes et que l'ArmĂ©e rouge approche[332]. Également en septembre, Tito promet une amnistie Ă  tous les membres des forces collaboratrices — Oustachis et Tchetniks compris — qui rejoindraient les Partisans et qui ne se seraient pas rendus coupables de crimes[337].

DĂ©but septembre, l'ArmĂ©e rouge pĂ©nĂštre en Bulgarie : le Front patriotique prend le pouvoir lors d'un coup d'État et le nouveau gouvernement bulgare se range aux cĂŽtĂ©s des AlliĂ©s. Entre le 11 et le , Churchill et Roosevelt se retrouvent lors de la seconde confĂ©rence de QuĂ©bec, au cours de laquelle ils Ă©voquent au passage la situation en Yougoslavie. Churchill tente de relancer son idĂ©e d'opĂ©ration sur les cĂŽtes de l'Adriatique : il estime en effet qu'un dĂ©barquement en Istrie permettrait de prendre Trieste, puis de traverser les Alpes entre cette ville et Ljubljana pour rĂ©aliser ensuite une percĂ©e vers Vienne. Les AmĂ©ricains sont cependant opposĂ©s Ă  toute idĂ©e d'une campagne en Europe centrale[338].

Le , Pierre II prononce depuis Londres un discours radiodiffusĂ© dans lequel il donne la substance de son dĂ©cret du et appelle « tous les Serbes, Croates et SlovĂšnes Ă  s'unir et Ă  rejoindre l'armĂ©e de libĂ©ration du marĂ©chal Tito ». Le souverain condamne en outre « l'utilisation malveillante du nom du roi et de l'autoritĂ© de la Couronne pour justifier la collaboration avec l'ennemi et crĂ©er la discorde au sein du peuple ». Le nom de Mihailović n'est pas prononcĂ©, mais l'allusion est claire. Les Tchetniks connaissent alors une vague de dĂ©fections : ceux qui restent dans leurs rangs le font principalement par engagement anticommuniste ou par fidĂ©litĂ© Ă  Mihailović. Les forces de ce dernier doivent renoncer pour l'essentiel aux actions anti-allemandes pour se concentrer sur le combat contre les Partisans. Mi-septembre, Mihailović Ă©chappe de peu Ă  la capture quand les Partisans prennent son QG prĂšs de Pranjani : sa documentation tombe entre les mains des hommes de Tito[333] - [304] - [335]. Lukačević est quant Ă  lui capturĂ© par les Partisans Ă  la fin du mois[304].

Dans la nuit du 18 septembre, sans prévenir les officiers américains et britanniques présents avec lui à Vis, Tito prend l'avion pour Moscou afin de mettre au point avec les Soviétiques l'offensive en Serbie. Le 21, il rencontre Staline pour la premiÚre fois. Les deux dirigeants communistes discutent de la reconnaissance du Comité national de libération par l'URSS et des modalités de l'aide soviétique. Tito, qui souhaitait initialement recevoir du matériel et des armes et aurait préféré que ses troupes libÚrent Belgrade à elles seules, doit céder devant Staline qui lui impose une intervention de l'Armée rouge sur le sol yougoslave. Les troupes soviétiques sont trop proches pour que Tito puisse s'opposer à leur passage, et la retraite allemande, en cours à travers la Serbie, rend de toutes maniÚres impossible un soulÚvement immédiat dans cette partie de la Yougoslavie. En échange, les Soviétiques s'engagent à laisser aux Partisans yougoslaves l'administration des territoires libérés et à quitter le pays dÚs la fin des opérations[339] - [335] - [340].

Concernant la situation intĂ©rieure en Yougoslavie, Staline, qui souhaite donner des gages aux Britanniques[341], recommande Ă  Tito de nouer de bons rapports avec Pierre II et de le « reprendre » pour ensuite, Ă  la premiĂšre occasion, le poignarder « tranquillement dans le dos ». Tito se montre cependant dĂ©cidĂ© Ă  ne faire aucun compromis avec la monarchie. Alors que Tito est venu demander de l'aide aux SoviĂ©tiques, il se met d'accord avec eux pour annoncer que l'URSS a demandĂ© au ComitĂ© national de libĂ©ration la « permission » de rĂ©aliser une incursion sur le sol yougoslave pour y poursuivre les troupes allemandes. En prĂ©sentant cette opĂ©ration comme la rĂ©sultante d'un accord entre gouvernements, Tito vise Ă  prĂ©venir toute Ă©ventuelle incursion des AlliĂ©s occidentaux sans son autorisation. L'offensive est planifiĂ©e par Tito en liaison avec le marĂ©chal Tolboukhine. Si le chef des Partisans doit accepter de laisser les troupes bulgares — dĂ©sormais alliĂ©es Ă  l'URSS — continuer Ă  opĂ©rer en Yougoslavie, il obtient des SoviĂ©tiques plus qu'il ne l'escomptait : Staline lui fournit en effet des tanks et suffisamment de matĂ©riel pour Ă©quiper douze divisions partisanes. Les SoviĂ©tiques mettent Ă  la disposition des Yougoslaves, outre 300 000 soldats de l'ArmĂ©e rouge, 358 chars, 1 292 avions, 2 200 canons et mortiers et 80 navires ; une dizaine de divisions bulgares pourra Ă©galement les Ă©pauler. Ce n'est que dĂ©but octobre que les Britanniques sont informĂ©s par les SoviĂ©tiques de la visite de Tito ; Eden fait part Ă  cette occasion de son vif mĂ©contentement[335] - [339] - [342] - [340].

Offensive des Soviétiques et des Partisans sur la capitale

Attaques des Soviétiques, des Partisans et des Bulgares pendant l'offensive de Belgrade.
Monument aux soldats de l'Armée rouge tombés en Serbie, au CimetiÚre des libérateurs dans le Nouveau cimetiÚre de Belgrade.

Avant mĂȘme l'arrivĂ©e de l'ArmĂ©e rouge, les Partisans parviennent Ă  prendre en Serbie le contrĂŽle d'un territoire Ă©tendu, en attaquant sur deux fronts : les forces commandĂ©es par Koča Popović avancent dans le Sud et l'Est de la Serbie, et celles de Peko Dapčević dans l'Ouest en direction de Belgrade[333]. L'accord officiel entre Tito et les SoviĂ©tiques est signĂ© le ; le , l'ArmĂ©e rouge, sous le commandement de Tolboukhine, franchit la frontiĂšre roumano-yougoslave et, en liaison avec les Partisans, se dirige vers Belgrade. NiĆĄ est prise le 15. Tito, qui a quittĂ© entre-temps Moscou, stationne en Roumanie oĂč il rencontre une dĂ©lĂ©gation bulgare avec laquelle il signe un accord pour des actions communes contre les Allemands ; il Ă©tablit ensuite ses quartiers Ă  la frontiĂšre roumaine[343]. Milan Nedić et ses ministres se rĂ©unissent une derniĂšre fois le 3 octobre, avant de prendre la fuite vers l'Autriche[307]. Dans le mĂȘme temps, la Wehrmacht Ă©vacue Ă  la hĂąte vers l'Allemagne et l'Autriche les populations volksdeutsche afin de leur Ă©viter des reprĂ©sailles : environ la moitiĂ© des Allemands de Serbie a pu ĂȘtre Ă©vacuĂ©e fin octobre[344].

Lorsque les SoviĂ©tiques pĂ©nĂštrent Ă  l'Est de la Serbie en arrivant depuis la Roumanie et la Bulgarie, les Partisans ne sont pas prĂ©sents sur le terrain. L'ArmĂ©e rouge est au contraire accueillie par les troupes de Mihailović, avec lesquelles elle coopĂšre briĂšvement avant de les dĂ©sarmer. Les Ă©missaires que Mihailović avait envoyĂ©s pour proposer un plan d'action commun sont ignorĂ©s, puis arrĂȘtĂ©s. Les Tchetniks se trouvent alors contraints d'affronter Ă  la fois les Allemands durant la retraite de ceux-ci, les Partisans, les SoviĂ©tiques et les Bulgares[307]. Certains groupes tchetniks apportent par ailleurs leur soutien aux Allemands. La Garde nationale serbe, trĂšs affaiblie, combat Ă©galement aux cĂŽtĂ©s des occupants[345]. Le gros des Tchetniks de Serbie a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dĂ©fait quand ce qui reste des troupes de Nedić — environ 6 500 hommes — annonce publiquement son allĂ©geance Ă  Mihailović[307].

Bien que les Allemands soient en train de se retirer de Serbie, Belgrade est encore bien dĂ©fendue : les affrontements autour de la capitale durent plus d'une semaine[307]. De plus, alors que Tolboukhine se trouve Ă  une quinzaine de kilomĂštres de Belgrade, il fait virer une partie de ses troupes vers la Hongrie au lieu de donner l'assaut final ; outre leurs besoins sur le front hongrois, les SoviĂ©tiques doivent en effet respecter l'accord avec Tito et attendre l'arrivĂ©e des Partisans — qui ne sont guĂšre motorisĂ©s — pour prendre Belgrade[340].

Les Partisans et les SoviĂ©tiques pĂ©nĂštrent dans Belgrade le . Tito y fait son entrĂ©e le 27, le jour oĂč ses hommes organisent le dĂ©filĂ© de la victoire. Le chef des Partisans, entourĂ© de Maclean et de deux autres officiers de liaison alliĂ©s (un SoviĂ©tique et un AmĂ©ricain), prononce un discours dans lequel il remercie l'ensemble des AlliĂ©s et promet la libĂ©ration du reste du territoire yougoslave[343]. Mihailović, accompagnĂ© de McDowell et de quelques centaines d'hommes, fuit la Serbie pour rejoindre la Bosnie[307]. En novembre, les Partisans peuvent enfin fonder la section serbe de l'AVNOJ, l'AssemblĂ©e anti-fasciste pour la libĂ©ration nationale de la Serbie (AntifaĆĄistička skupĆĄtina narodnog oslobođenja Srbije ou ASNOS)[346].

Bien que l'URSS ait apportĂ© une aide dĂ©cisive pour la prise de Belgrade, le comportement de ses soldats — qui se livrent en Serbie Ă  des viols, des meurtres et des pillages[347] — entraĂźne de sĂ©rieuses tensions entre les Partisans et leurs alliĂ©s soviĂ©tiques[307] - [348]. L'ArmĂ©e rouge quitte cependant la Yougoslavie dĂšs la mi-novembre pour se diriger vers Budapest ; les Allemands tiennent encore le Nord-Ouest du pays, tandis que Mihailović conserve une enclave en Bosnie[343]. Un contingent de Yougoslaves est envoyĂ© sur le front hongrois pour prĂȘter main-forte aux SoviĂ©tiques. Les combats que l'ArmĂ©e rouge mĂšne dĂ©but 1945 en Hongrie pour ouvrir la voie vers l'Autriche coĂ»tent la vie Ă  un millier d'entre eux[349].

Ivan Ć ubaĆĄić, revenu en Yougoslavie sur invitation de Tito, reprend fin octobre Ă  Belgrade des nĂ©gociations avec ce dernier. Un nouvel accord est conclu le : il reconnaĂźt l'AVNOJ comme parlement lĂ©gitime, stipule que le roi demeurera provisoirement en exil et sera reprĂ©sentĂ© en Yougoslavie par un conseil de rĂ©gence, et prĂ©voit la formation d'un gouvernement d'union nationale dans l'attente d'une nouvelle constitution. Pierre II, furieux, souhaite congĂ©dier Ć ubaĆĄić, mais Churchill lui recommande d'attendre le retour de ce dernier. Avant de retourner voir le souverain, Ć ubaĆĄić se rend cependant Ă  Moscou pour rencontrer Staline. Maclean, tout en dĂ©plorant le fait que Ć ubaĆĄić n'ait mĂȘme pas prĂ©venu le roi avant de partir en URSS, conseille nĂ©anmoins Ă  Pierre II d'accepter les conditions de Tito : le roi commence par refuser. Churchill ayant publiquement dĂ©clarĂ© que les AlliĂ©s pourraient se contenter de « prĂ©sumer » l'assentiment du souverain, ce dernier finit, le , par cĂ©der et accepter l'accord. Lors de la confĂ©rence de Yalta, Churchill, Roosevelt et Staline avalisent la situation en Yougoslavie, tout en s'accordant sur le fait qu'un gouvernement d'union nationale devra ĂȘtre rapidement formĂ©, et l'AVNOJ Ă©largi aux Ă©lus d'avant-guerre qui n'ont pas collaborĂ© avec les occupants[350] - [351] - [352].

RĂ©percussions en GrĂšce et en Albanie

Tout en conservant officiellement son appui Ă  Tito, Churchill est de plus en plus dĂ©sabusĂ© par ce dernier : s'il favorise un compromis entre Pierre II et Tito pour tenter de sauver la monarchie, la maĂźtrise des Ă©vĂšnements en Yougoslavie lui Ă©chappe dĂ©sormais. Il constate en outre son impuissance Ă  Ă©viter la « communisation » de l'Europe du Sud-Est, Ă  l'exception de la GrĂšce[351]. En octobre, lors de la « confĂ©rence TolstoĂŻ » qui le met Ă  nouveau en prĂ©sence de Staline, Churchill propose Ă  ce dernier un partage, hĂątivement conçu, des « zones d'influence » britanniques et soviĂ©tiques en Europe de l'Est ; dans les Balkans, il suggĂšre de partager la Yougoslavie Ă  « 50/50 % » — ce que Staline fait mine d'accepter — tandis que la GrĂšce reviendrait Ă  « 90 % » au Royaume-Uni[353].

À l'automne 1944, les AlliĂ©s opĂšrent finalement un dĂ©barquement d'ampleur limitĂ©e dans les Balkans, non pas en Yougoslavie mais en GrĂšce, oĂč l'arrivĂ©e des troupes britanniques, qui ramĂšnent avec elles le gouvernement grec en exil, fait obstacle Ă  l'EAM-ELAS : les communistes grecs, battus militairement par les AlliĂ©s, sont empĂȘchĂ©s de prendre le pouvoir[354]. Dans le mĂȘme temps, en Albanie — et Ă  l'exclusion du Kosovo annexĂ© en 1941, que Tito entreprend de rĂ©intĂ©grer Ă  la Serbie — le retrait des Allemands et l'aide logistique des Yougoslaves permettent aux communistes locaux de prendre le contrĂŽle du pays[355].

Retrait allemand et victoire des communistes en Macédoine et au Monténégro
Monument de la liberté à Guevgueliya (Macédoine).

Fin 1944, les Allemands conservent encore 400 000 hommes en territoire yougoslave. AprĂšs la chute de Belgrade, von Weichs et Löhr verrouillent la MacĂ©doine et l'Est de la Serbie suffisamment longtemps pour transfĂ©rer le gros de leur troupe en Bosnie et en Croatie, et faire ainsi la liaison avec les troupes allemandes de Hongrie[356]. Le commandement allemand Ă©tablit un front dĂ©fensif qui va de la Drave Ă  la mer Adriatique, en passant par la Syrmie, le Kosovo et l'Est de la Bosnie. Le front de Syrmie, Ăąprement dĂ©fendu, rĂ©siste jusqu'en avril 1945. En MacĂ©doine, les Allemands, confrontĂ©s au revirement des Bulgares, doivent organiser leur Ă©vacuation : la rĂ©gion est d'autant plus importante pour eux, stratĂ©giquement parlant, qu'elle constitue un corridor leur permettant de faire transiter leurs troupes en partance des Balkans. Hitler pense confier Ă  Vancho Mihailov, ancien chef de l'Organisation rĂ©volutionnaire intĂ©rieure macĂ©donienne, la tĂąche de former le gouvernement d'un « État indĂ©pendant de MacĂ©doine » dont la principale fonction serait de couvrir la retraite allemande. Mihailov — qui, liĂ© aux Oustachis, rĂ©sidait Ă  Zagreb — est envoyĂ© Ă  Skopje ; rĂ©alisant rapidement que sa mission est impossible, il renonce et rentre en Croatie au bout de quelques jours[284] - [357].

L'Ă©vacuation des troupes allemandes de MacĂ©doine commence dĂ©but octobre, mais elle est retardĂ©e d'une dizaine de jours par les attaques des Partisans et de l'armĂ©e bulgare ; les Bulgares se montrent d'ailleurs plus actifs que les Partisans macĂ©doniens lors de ces combats. AprĂšs avoir achevĂ© leur retrait de GrĂšce, les Allemands accĂ©lĂšrent leur dĂ©part de MacĂ©doine et quittent Skopje le . Il ne reste alors aux Partisans qu'Ă  dĂ©faire les supplĂ©tifs albanais que les occupants utilisaient pour protĂ©ger les voies de communication. Les Partisans prennent rapidement le contrĂŽle du territoire macĂ©donien, oĂč ils mettent en place des organes de gouvernement « dĂ©mocratiques ». Les militants communistes pro-bulgares sont purgĂ©s ou se rallient Ă  la ligne gĂ©nĂ©rale du KPJ[284] - [357].

Le MontĂ©nĂ©gro est le thĂ©Ăątre de combats d'une extrĂȘme violence : son territoire est ravagĂ© et bombardĂ©[358], tandis que les Allemands Ă©vacuent leurs troupes et que les Partisans mĂšnent une guerre civile impitoyable contre leurs adversaires. Les communistes prennent Cetinje le . Pavle ĐuriĆĄić, qui est parvenu Ă  briser l'encerclement de la ville, entame avec 15 000 hommes (combattants et rĂ©fugiĂ©s civils) une traversĂ©e du SandĆŸak et de la Bosnie pour faire la jonction avec les forces de Mihailović : sa colonne, harcelĂ©e par les Partisans comme par les Oustachis et frappĂ©e par les bombardements alliĂ©s, est Ă©galement dĂ©cimĂ©e par le froid, la faim et les maladies[359].

Purges en Serbie et au Kosovo

Dans la Serbie dĂ©sormais aux mains des forces de Tito, l'OZNA, la police politique des Partisans crĂ©Ă©e en mai 1944 et dirigĂ©e par Aleksandar Ranković, traque les sympathisants de Mihailović, Nedić ou Ljotić. Ce n'est qu'en dĂ©cembre que des tribunaux rĂ©guliers sont mis en place, mais les juridictions militaires et les « tribunaux rĂ©volutionnaires » continuent de fonctionner aprĂšs cette date. De nombreuses personnes ayant participĂ© Ă  l'organisation de Mihailović ou Ă  l'administration pro-allemande sont sommairement exĂ©cutĂ©es[360]. À Belgrade uniquement, environ 10 000 « ennemis de classe » sont exĂ©cutĂ©s sans aucun jugement ; le nombre exact des victimes de la rĂ©pression politique en Serbie n'a toujours pas Ă©tĂ© Ă©tabli Ă  ce jour[361]. Les Allemands du Banat, dont plus de 20 000 ont servi dans la SS, sont traitĂ©s de maniĂšre particuliĂšrement brutale : une partie a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©e avec les troupes allemandes, mais d'autres sont exĂ©cutĂ©s ou envoyĂ©s en travail forcĂ© en URSS[360].

Les Partisans augmentent massivement leurs effectifs, recrutant plus de 250 000 hommes en Serbie. Ils Ă©prouvent cependant des difficultĂ©s Ă  passer de la guĂ©rilla aux opĂ©rations rĂ©guliĂšres : beaucoup de leurs nouvelles recrues sont envoyĂ©es sans formation adĂ©quate sur le front de Syrmie, oĂč des dizaines de milliers d'entre elles pĂ©rissent[362].

La situation est Ă©galement difficile au Kosovo, que les Allemands Ă©vacuent en aprĂšs l'avoir utilisĂ© en mĂȘme temps que la MacĂ©doine pour assurer la retraite de leurs troupes[363] : les Partisans commandĂ©s par Svetozar Vukmanović y reprennent pied pour le rĂ©intĂ©grer Ă  la Yougoslavie, mais ils doivent affronter de la part de la population albanaise une insurrection nationaliste et anticommuniste, menĂ©e notamment par d'anciens auxiliaires des Allemands — parmi lesquels des membres du Balli KombĂ«tar et quelques milliers de dĂ©serteurs de la division SS Skanderbeg — qui ont conservĂ© les armes fournies par les occupants[362]. Les Yougoslaves, peu implantĂ©s sur place, doivent demander l'aide des communistes albanais d'Enver Hoxha[364] et ne parviennent Ă  rĂ©duire l'insurrection qu'en dĂ©cembre[360]. Le soulĂšvement albanais ne s'arrĂȘte pas pour autant : en effet, seuls les Serbes du Kosovo accueillent les Partisans comme des libĂ©rateurs. Les Albanais craignent au contraire la « vengeance » des Serbes et les nationalistes continuent le combat dans l'espoir de repousser les communistes et de former une « Grande Albanie ». AprĂšs le retrait des troupes de Hoxha, Tito est forcĂ© de mettre en le Kosovo sous administration militaire et d'y envoyer, pour rĂ©tablir l'ordre, plusieurs dizaines de milliers d'hommes qui traitent souvent tous les Albanais comme des collaborateurs[364] - [362].

Situation Ă  la frontiĂšre italienne

En Istrie et en Vénétie julienne, la perspective de la victoire des Partisans relance le conflit territorial italo-slovÚne. Palmiro Togliatti, chef du Parti communiste italien tout juste revenu d'exil, cherche avant tout à se coordonner avec les communistes slovÚnes, dont il va jusqu'à soutenir les revendications. DÚs , Tito appelle ouvertement à la libération des « frÚres » slovÚnes en revendiquant l'Istrie et la Vénétie julienne ; la section du PCI de Trieste rejoint alors le Parti communiste slovÚne. En octobre, Togliatti, obéissant aux instructions de Moscou et prenant acte du rapport de forces en faveur de Tito, appelle les communistes de Vénétie julienne à accueillir les Yougoslaves comme des « grands frÚres » : il conclut avec Kardelj et Djilas un accord par lequel il accepte leur programme annexionniste. Les Anglo-Américains se montrent quant à eux inquiets des ambitions de Tito dans la région : le , le maréchal britannique Alexander signe avec le chef des Partisans un accord stipulant la mise sous contrÎle allié d'une zone en Istrie, à la frontiÚre autrichienne[312].

Situation dans l'État indĂ©pendant de Croatie
Monument aux morts Ă  Zagreb.

En Croatie, du fait du contexte gĂ©nĂ©ral en Yougoslavie, les Allemands renoncent Ă  trouver une alternative au rĂ©gime d'Ante Pavelić. En , ce dernier rend une ultime visite Ă  Hitler, qu'il assure du soutien du peuple croate et de sa foi en la victoire finale. Le Poglavnik de Croatie, remis en position de force par le soutien du FĂŒhrer, annonce ensuite de nouvelles mesures de rĂ©pression contre les orthodoxes[365].

Siegfried Kasche, ambassadeur d'Allemagne en Croatie qui plaidait contre l'avis de la Wehrmacht pour le maintien de l'appui Ă  Pavelić, obtient gain de cause : les commandants allemands reçoivent l'ordre de soutenir exclusivement les Oustachis et de ne plus coopĂ©rer avec les Tchetniks locaux. La situation est cependant telle que la Wehrmacht renonce Ă  dĂ©sarmer ces derniers, malgrĂ© les protestations des Oustachis ; mĂȘme Hitler doit se rĂ©soudre Ă  l'idĂ©e d'une alliance de fait avec les Tchetniks contre les Partisans[365].

Sur une route de campagne, des soldats dans des véhicules militaires observent le passage d'un groupe d'hommes à pied.
Des dĂ©tachements du rĂ©giment de la Royal Air Force, envoyĂ©s ravitailler les Partisans, assistent au passage d'une colonne de prisonniers allemands, capturĂ©s par les forces de Tito dans la rĂ©gion de Bihać.

Les occupants rĂ©ussissent fin 1944 Ă  mobiliser environ 25 000 Volksdeutsche dans la SS, mais ils sont, dĂšs l'automne, contraints d'abandonner des pans entiers du territoire : Ă  la fin de l'annĂ©e, le Centre et le Sud de la Dalmatie, l'Est de l'HerzĂ©govine et celui de la Bosnie sont aux mains des forces de Tito[365]. Du fait notamment de l'amnistie promise par le chef des Partisans, les dĂ©sertions se multiplient au sein des forces oustachies[258] et des autres auxiliaires des Allemands, Ă  l'image de la division SS musulmane Handschar dont le dĂ©litement se trouve alors accĂ©lĂ©rĂ©[152]. Des unitĂ©s entiĂšres de la Garde nationale croate, de recrues locales de la SS, de miliciens musulmans et de Tchetniks font dĂ©fection pour rejoindre les Partisans. MalgrĂ© une situation de plus en plus critique, les Allemands, qui ont transfĂ©rĂ© Ă  Zagreb le siĂšge de leur commandement militaire pour l'Europe du Sud-Est, s'accrochent au territoire croate dont ils ont besoin pour garantir le passage de leurs troupes alors que celles-ci sont Ă©vacuĂ©es des Balkans[365].

Au dĂ©but de 1945, l'État indĂ©pendant de Croatie est en pleine anarchie : Zagreb, qui accueille prĂšs de 400 000 rĂ©fugiĂ©s, est le thĂ©Ăątre d'exĂ©cutions quotidiennes. Fin fĂ©vrier, les Allemands commencent Ă  Ă©vacuer la Croatie. Certains dirigeants oustachis tentent de prendre contact avec le marĂ©chal Alexander pour proposer leurs services aux AlliĂ©s dans l'espoir de prĂ©server un État croate, mais leurs Ă©missaires sont capturĂ©s et exĂ©cutĂ©s par les communistes[366]. Les troupes communistes achĂšvent au printemps de s'emparer de la Bosnie-HerzĂ©govine : Sarajevo est prise le 6 avril[367].

DĂ©litement des forces de Mihailović

ChassĂ© de son « fief » serbe, Mihailović tente de rĂ©organiser ses forces en recrutant des Musulmans et en nommant un gĂ©nĂ©ral Ă  la tĂȘte d'une section tchetnik croate qui n'a encore aucune existence rĂ©elle. Environ 600 militaires britanniques dĂ©barquent en Croatie dans les environs de Dubrovnik, ce qui lui fait croire que l'arrivĂ©e des Anglo-amĂ©ricains va enfin avoir lieu : les hommes du rĂ©giment de la Royal Air Force viennent en rĂ©alitĂ© superviser des livraisons d'artillerie aux Partisans[307].

Le 1er novembre, McDowell est Ă©vacuĂ© par avion : sur instruction de sa hiĂ©rarchie, il propose Ă  Mihailović de partir avec lui, mais le chef tchetnik lui rĂ©pond qu'il prĂ©fĂšre rester combattre et mourir dans son pays[334]. Une fois revenu auprĂšs de ses supĂ©rieurs, McDowell plaide pour la constitution d'un gouvernement d'union nationale qui compterait des reprĂ©sentants des Partisans comme des Tchetniks et qui pourrait, sous le contrĂŽle des AlliĂ©s, garantir la tenue d'Ă©lections libres : son idĂ©e, en porte-Ă -faux avec la stratĂ©gie alliĂ©e, n'est cependant jugĂ©e recevable ni par les AmĂ©ricains ni par les Britanniques[368] - [336]. Ayant maintenu un contact radio avec Topalović, Mihailović transmet via ce dernier en octobre et novembre de nouveaux messages aux AlliĂ©s, Ă  qui il propose d'utiliser ses Tchetniks — dont il Ă©value encore le nombre Ă  50 000 — pour couper la retraite des Allemands en Albanie. Cette derniĂšre offre de service de Mihailović ne reçoit aucune rĂ©ponse. Le 11 dĂ©cembre, le capitaine Lalich, responsable amĂ©ricain de l'opĂ©ration Halyard et dernier officier alliĂ© prĂ©sent auprĂšs de Mihailović, est Ă©vacuĂ© Ă  son tour[309].

Le 3 janvier, Mihailović diffuse un ordre de regroupement au nord de la Bosnie : mais ses troupes, Ă©puisĂ©es, se dispersent, dĂ©sertent, vendent leurs munitions ou s'adonnent au pillage. Dimitrije Ljotić, qui s'est rĂ©fugiĂ© en SlovĂ©nie en avec 4 000 de ses Volontaires serbes, tente d'y former un front contre les Partisans : il transmet aux Tchetniks un message proposant de regrouper toutes les forces anticommunistes en Istrie. Jevđević et Đujić le rejoignent, avec respectivement 2 000 et 6 000 hommes[359]. Les Oustachis laissent passer les troupes de leur ennemi Đujić sur ordre de Ribbentrop[366].

Mihailović refuse dans un premier temps l'offre de Ljotić, de mĂȘme que ĐuriĆĄić qui s'en tient encore aux instructions de son chef. ĐuriĆĄić finit par rejoindre Mihailović dans la rĂ©gion de Drvar oĂč le chef tchetnik a Ă©tabli ses quartiers. Une fois sur place, ĐuriĆĄić dĂ©couvre que Mihailović n'a plus aucun contact avec les AlliĂ©s, et constate la dĂ©shĂ©rence des forces tchetniks comme leur absence de stratĂ©gie. Il propose alors Ă  Mihailović de rejoindre la SlovĂ©nie, mais ce dernier refuse. ĐuriĆĄić rompt avec son chef et part avec ses hommes, accompagnĂ©s d'autres responsables du mouvement comme Ostojić, Baćović et DragiĆĄa Vasić. ObligĂ© de traverser le territoire des Oustachis, ĐuriĆĄić est contraint de composer avec le leader sĂ©paratiste montĂ©nĂ©grin Sekula Drljević, qui se trouve alors Ă  Zagreb oĂč il collabore avec Pavelić. Un accord est conclu, prĂ©voyant que les forces de ĐuriĆĄić se mettront au service de Drljević pour former une « armĂ©e nationale montĂ©nĂ©grine ». Mais ĐuriĆĄić tente de ruser et n'envoie Ă  Drljević que des hommes malades ou blessĂ©s, tandis que lui-mĂȘme repart vers la SlovĂ©nie avec ses hommes valides pour rejoindre les forces de Ljotić. Drljević demande alors l'aide de Pavelić contre lui. Le 12 avril, les hommes de ĐuriĆĄić sont Ă©crasĂ©s dans la rĂ©gion de Banja Luka par les Oustachis, qui ont Ă©tĂ© jusqu'Ă  retirer des troupes du front pour leur barrer la route. ĐuriĆĄić, Ostojić, Baćović et Vasić sont capturĂ©s et tuĂ©s. Une partie des Tchetniks survivants accepte de rejoindre les forces de Drljević. Ils sont par la suite Ă©vacuĂ©s en direction de l'Autriche[359] - [369] - [310].

Ljotić et les Tchetniks prĂ©sents en Istrie continuent d'inviter Mihailović Ă  unir ses forces aux leurs, dans l'espoir de former une alliance anticommuniste prĂ©sentable aux yeux des AlliĂ©s, et sans rĂ©aliser que le patronage de Mihailović n'est plus en mesure de les sauver. Mihailović, aux abois, ne se montre plus hostile aux ouvertures de Ljotić, d'autant que le littoral slovĂšne lui paraĂźt un endroit adaptĂ© pour renouer le contact avec les AlliĂ©s : il autorise ses subordonnĂ©s qui le souhaitent Ă  partir pour la SlovĂ©nie. La majoritĂ© des Tchetniks sont cependant dĂ©cimĂ©s en route[359]. Ceux qui ont pu atteindre la rĂ©gion sont, avec les forces de Ljotić, placĂ©s sous l'autoritĂ© du gĂ©nĂ©ral SS Odilo Globocnik[370].

Mihailović lui-mĂȘme ne rejoint pas la SlovĂ©nie car il est peu confiant dans le regroupement hĂ©tĂ©rogĂšne que lui propose Ljotić[359]. En outre, il est impensable pour lui de se retrouver sous les ordres de Globocnik Ă  ce stade de la guerre, alors qu'il espĂšre encore regagner en crĂ©dibilitĂ© auprĂšs des AlliĂ©s en tant que rĂ©sistant. Mihailović, enfin, a comme prioritĂ© de retourner en Serbie[370], car il a Ă©tĂ© abusĂ© par des informations selon lesquelles un soulĂšvement y est en cours contre les communistes. Le , Ă  l'occasion du quatriĂšme anniversaire de l'attaque allemande, il lance un appel aux « Serbes, Croates et SlovĂšnes » au nom du Royaume et de tous les partis politiques, avant de partir avec ses hommes Ă  travers la Bosnie, en direction de la Serbie[359], oĂč il pense trouver une insurrection anticommuniste dont il pourra prendre la tĂȘte. Les messages qui ont Ă©tĂ© adressĂ©s Ă  ce sujet Ă  Mihailović sont en rĂ©alitĂ© une ruse des communistes, destinĂ©e Ă  attirer le chef des Tchetniks dans un piĂšge[371].

Vladimir Predavec, l'alliĂ© croate de Mihailović, rejoint la Croatie pour prĂ©senter Ă  Vladko Maček un plan qu'il dit mis au point par McDowell, et qui consisterait Ă  regrouper tous les anticommunistes en SlovĂ©nie pour y reprĂ©senter une « autre Yougoslavie », qui pourrait alors nĂ©gocier avec Tito avec le soutien de la 5e armĂ©e amĂ©ricaine prĂ©sente en Italie. ApprĂ©hendĂ© en chemin, il est conduit en prĂ©sence de Pavelić qui, une fois informĂ©, se dit intĂ©ressĂ© par ce plan. Pavelić prend ensuite lui-mĂȘme contact avec Maček pour lui proposer d'y participer. Du fait de la mĂ©fiance de Maček, le projet n'aboutit pas[366].

Tito, chef du gouvernement d'union nationale

À Belgrade, Tito et Ć ubaĆĄić parviennent le 26 fĂ©vrier Ă  un accord sur la composition du gouvernement. Un conseil de trois rĂ©gents — dont deux membres des Partisans — destinĂ© Ă  reprĂ©senter le souverain, est formĂ© : Pierre II, sous la pression des Britanniques, le reconnaĂźt le 3 mars. Trois jours plus tard, le gouvernement royal remet sa dĂ©mission aux rĂ©gents tandis que le ComitĂ© national de libĂ©ration remet la sienne Ă  l'AVNOJ. Le lendemain, le conseil de rĂ©gence prend sa premiĂšre et derniĂšre dĂ©cision en nommant un nouveau gouvernement, avec Tito comme Premier ministre et Ć ubaĆĄić comme ministre des affaires Ă©trangĂšres. Sur les vingt-huit membres de ce gouvernement d'« union nationale », vingt-trois sont des communistes et deux des « compagnons de route » ; seuls trois ministres, dont Ć ubaĆĄić, n'ont aucun lien avec le mouvement de Tito et leur influence est pratiquement nulle. Le 11 avril, Tito signe Ă  Moscou un traitĂ© d'amitiĂ© et de coopĂ©ration avec l'URSS[372] - [352].

Staline respecte en grande partie l'accord conclu en avec Churchill sur les zones d'influence, car il tient compte des rapports de force locaux et ne veut pas risquer des tensions immédiates avec les autres Alliés : ceci le conduit notamment à ne pas réagir quand les Britanniques font barrage aux communistes grecs (la GrÚce est en effet, comme l'Italie et au contraire de la Yougoslavie, un pays trop éloigné du front de l'Est et de l'Armée rouge pour que l'URSS puisse espérer en prendre le contrÎle). En Yougoslavie, comme dans le reste de l'Europe de l'Est, il envisage une prise du pouvoir par étapes des communistes locaux. Cependant, Tito et ses Partisans ont désormais trop d'influence pour tenir réellement compte de l'accord entre les deux « Grands » : ils ne se soucient guÚre de respecter les formes en donnant des gages aux monarchistes ce qui, en plus d'irriter Churchill, met Staline dans l'embarras[373].

Offensives sur la Croatie et la Slovénie
Colonne de camions allemands détruite dans les environs de Zagreb.

Le 20 mars, l'ArmĂ©e yougoslave — nouveau nom des Partisans, qui constituent dĂ©sormais l'armĂ©e rĂ©guliĂšre d'un gouvernement national — lance une double offensive pour achever de chasser les Allemands et de vaincre leurs auxiliaires. La 1re et la 2e armĂ©e, commandĂ©es respectivement par Peko Dapčević et Koča Popović, se dirigent vers Zagreb pour en finir avec les Oustachis. Deux autres armĂ©es sont envoyĂ©es vers la SlovĂ©nie : la 3e, commandĂ©e par Kosta Nađ, vise la frontiĂšre autrichienne et la 4e, commandĂ©e par Petar DrapĆĄin, la frontiĂšre italienne[374].

Les Oustachis, qui ont rĂ©organisĂ© leurs troupes en fusionnant la Garde nationale et la Milice au sein d'une force d'environ 150 000 hommes, rĂ©sistent fĂ©rocement ; Dapčević perd 36 000 soldats[366]. Le 12 avril, les forces de Tito parviennent Ă  rompre le front de Syrmie au terme de combats particuliĂšrement sanglants. Ante Pavelić quitte Zagreb le 5 mai avec ses ministres, aprĂšs avoir vainement proposĂ© Ă  Mgr Stepinac de lui laisser le pouvoir en tant que « rĂ©gent ». Les troupes yougoslaves pĂ©nĂštrent le 9 mai dans la capitale croate Ă©vacuĂ©e par l'ennemi. Les Oustachis, dispersĂ©s dans les rĂ©gions septentrionales, font l'objet de massacres de grande ampleur : environ 60 000 sont exĂ©cutĂ©s par l'armĂ©e de Tito[366] - [368]. Avec la chute de Zagreb, plusieurs centaines de milliers de personnes — comprenant l'appareil du rĂ©gime oustachi et ses forces de police, ainsi que des colonnes de rĂ©fugiĂ©s civils, dont des Serbes, des Juifs et des Musulmans qui ont fui les combats — se retrouvent sur les routes et se dirigent vers la SlovĂ©nie, puis vers la frontiĂšre autrichienne[375].

La SlovĂ©nie — oĂč se trouvent les hommes de la Garde nationale slovĂšne, ainsi qu'un ensemble disparate de rĂ©fugiĂ©s civils et militaires, parmi lesquels les Volontaires de Ljotić, quelques rescapĂ©s de l'ex-Garde nationale serbe, les SS cosaques, une partie des Tchetniks et des Oustachis, mais aussi des exilĂ©s Russes blancs — constitue le second des deux bastions regroupant les adversaires de Tito. Mgr RoĆŸman tente en vain d'obtenir des troupes anglo-saxonnes qu'elles arrivent les premiĂšres en SlovĂ©nie : les AlliĂ©s ne sont cependant intĂ©ressĂ©s que par la reddition de leurs adversaires. Le 23 avril, Ljotić meurt dans un accident de voiture. Le 3 mai, devant l'avance des troupes communistes et en l'absence de tout plan de dĂ©fense de Ljubljana, l'ensemble des groupes quitte la ville et se met en route vers l'Autriche[366] - [368] - [257].

Victoire finale des communistes

Alors que son armĂ©e envahit le territoire slovĂšne, Tito vise Ă©galement — au mĂ©pris de l'accord signĂ© en fĂ©vrier — Ă  s'emparer en Italie de l'Istrie et de la VĂ©nĂ©tie julienne par une politique du fait accompli. Le 1er mai, les troupes yougoslaves rentrent dans Trieste. Le ComitĂ© de libĂ©ration nationale italien, qui venait de dĂ©clencher l'insurrection, Ă©vacue la ville pour Ă©viter les heurts avec les Yougoslaves. Les troupes nĂ©o-zĂ©landaises pĂ©nĂštrent Ă  leur tour dans Trieste le 2, oĂč la garnison allemande capitule le lendemain[376]. Dans les semaines qui suivent, les AlliĂ©s occidentaux, qui veulent Ă©viter un conflit avec les Yougoslaves, laissent les mains libres Ă  ces derniers dans la rĂ©gion de Trieste[377]. Les populations italiennes sont alors victimes d'une campagne de terreur dans la ville et dans diverses zones d'Istrie et de VĂ©nĂ©tie julienne, ainsi qu'en Dalmatie. Entre 4 000 et 10 000 Italiens — assimilĂ©s Ă  des « fascistes » et Ă  des « ennemis du peuple » — pĂ©rissent au cours d'un « nettoyage ethnique » dont de nouveaux massacres des foibe sont l'aspect le plus emblĂ©matique[376].

Le 10 mai, Mihailović et les 8 000 Ă  12 000 hommes qui l'accompagnent, dĂ©jĂ  Ă©puisĂ©s et dĂ©cimĂ©s par le typhus, sont attaquĂ©s par l'armĂ©e de Tito entre la Drina et la Neretva : bĂ©nĂ©ficiant dĂ©sormais de l'artillerie et de l'Ă©quipement d'une armĂ©e nationale, les troupes communistes anĂ©antissent les Tchetniks. Mihailović parvient Ă  s'enfuir, avec 1 000 Ă  2 000 hommes qui se dispersent ensuite[378] - [368].

Un momument commémoratif, avec des inscriptions en serbo-croate et en allemand à la mémoire de la "tragédie de Bleiburg" ; devant le momument, une gerbe de fleurs aux couleurs du drapeau croate.
MĂ©morial du massacre de Bleiburg en Autriche.

Les restes du Groupe d'armĂ©es E, commandĂ©s par Alexander Löhr, tentent de se dĂ©gager de SlovĂ©nie pour rejoindre l'Autriche. BloquĂ© par les communistes, le gros des troupes se rend le 8 mai. Entre 175 000 et 200 000 soldats allemands sont faits prisonniers par les Yougoslaves. La Seconde Guerre mondiale se prolonge cependant en Yougoslavie une semaine aprĂšs la capitulation du Reich, avec des affrontements comme la bataille de Poljana : une partie des Allemands refuse en effet de se rendre aux forces de Tito qu'ils considĂšrent comme des combattants « irrĂ©guliers ». Les derniĂšres troupes oustachies fuient vers l'Autriche, oĂč elles prĂ©sentent leur reddition aux Britanniques le [N 7] - [366] - [379] - [380].

S'ils ont perdu la « course pour Trieste » Ă  la frontiĂšre italo-slovĂšne, les AlliĂ©s de l'Ouest arrivent au contraire les premiers en Carinthie autrichienne, dont Tito envisageait Ă©galement d'annexer une partie[257]. AprĂšs avoir rejoint l'Autriche, les diverses colonnes de fugitifs qui ont pu Ă©chapper aux communistes se rendent aux Britanniques. Ces derniers ne souhaitent cependant pas risquer des heurts avec Tito alors que la guerre vient de se terminer en Europe : ils refusent notamment le 15 mai la reddition des Oustachis, qui Ă©taient arrivĂ©s dans la rĂ©gion de Bleiburg, et qui doivent rebrousser chemin pour se rendre aux communistes ; la plupart de ceux qui avaient pu franchir la frontiĂšre autrichienne sont refoulĂ©s en Yougoslavie. De nombreux fugitifs en provenance de SlovĂ©nie arrivent Ă  Viktring, dans la rĂ©gion de Klagenfurt : ils sont dĂ©sarmĂ©s par les Britanniques, qui les confinent dans des camps avant de les livrer aux communistes. Des Tchetniks rĂ©fugiĂ©s en Autriche sont Ă©galement livrĂ©s aux Yougoslaves par leurs anciens alliĂ©s britanniques, tandis que des dĂ©serteurs de l'ArmĂ©e rouge sont quant Ă  eux remis aux SoviĂ©tiques dont les troupes ont elles aussi rejoint l'Autriche. Parmi ceux qui ont Ă©tĂ© capturĂ©s par l'armĂ©e de Tito ou remis Ă  celle-ci, une partie est envoyĂ©e dans des camps de prisonniers, mais d'autres sont mis Ă  mort sans autre forme de procĂšs. Certains sont tuĂ©s sur place, tandis que d'autres sont contraints de marcher sur des centaines de kilomĂštres. À l'arrivĂ©e, ils sont abattus par les communistes qui ne cherchent mĂȘme pas Ă  identifier leurs prisonniers, et leurs corps jetĂ©s dans des charniers, notamment sur le plateau de Kočevski Rog dans la rĂ©gion des Alpes dinariques[381] - [366] - [368] - [257] - [382] - [383]. Entre 20 000 et 30 000[381], voire 40 000 personnes[375], dont beaucoup Ă©taient coupables de collaboration mais pas de crimes de guerre[384], meurent au cours de ces tueries, dont ce qui est parfois appelĂ© de maniĂšre impropre le « massacre de Bleiburg » est l'Ă©pisode le plus connu[N 8]. Si une partie de la hiĂ©rarchie des Oustachis est tuĂ©e, Ante Pavelić rĂ©ussit Ă  fuir. Les chefs tchetniks Jevđević et Đujić parviennent eux aussi Ă  passer Ă  l'Ă©tranger, de mĂȘme que Mgr RoĆŸman du cĂŽtĂ© slovĂšne[366] - [368].

Bilan humain

Des cadavres entassés.
Cadavres de victimes du camp d'extermination de Jasenovac.

Le bilan des pertes humaines subies par la Yougoslavie pendant le conflit mondial est extrĂȘmement Ă©levĂ© : sans doute dĂ©passĂ© uniquement, parmi les pays europĂ©ens envahis par l'Allemagne, par ceux de l'URSS et de la Pologne[385], il reprĂ©sente environ un dixiĂšme de sa population de l'Ă©poque[386].

Certaines estimations — notamment celle, probablement exagĂ©rĂ©e, du gouvernement yougoslave Ă  la fin des annĂ©es 1940[387] — vont jusqu'Ă  1 700 000 victimes, dont 300 000 militaires et 1 400 000 civils[388]. Aux victimes des combats s'ajoutent les persĂ©cutions ethniques, les dĂ©portations, et les massacres commis aussi bien par les Oustachis que par les Tchetniks ou par les Partisans[389]. Le nombre exact de morts, qui a fait l'objet de diverses polĂ©miques, est presque impossible Ă  Ă©tablir avec prĂ©cision, par manque de documents[386].

Une Ă©tude publiĂ©e en 1949 par l'Ă©conomiste croate Vladimir Ćœerjavić fait Ă©tat de 550 000 victimes serbes et 57 000 victimes juives ; concernant ces derniers, la FĂ©dĂ©ration des communautĂ©s juives de Yougoslavie a parlĂ© de 63 200 morts, en cumulant 24 000 victimes dans les camps allemands et environ 39 000 tuĂ©s en Yougoslavie mĂȘme[386].

Dans les territoires sous le contrĂŽle des Oustachis, le bilan de l'ensemble des massacres est particuliĂšrement difficile Ă  Ă©tablir. Pour la Croatie et la Bosnie-HerzĂ©govine, le statisticien serbe Bogoljub Kočović estime Ă  334 000 le nombre de victimes serbes. Vladimir Ćœerjavić Ă©voque quant Ă  lui un chiffre de 295 000 Serbes tuĂ©s par les Oustachis ; le mĂȘme auteur Ă©value le nombre de Juifs victimes du rĂ©gime de Zagreb Ă  26 000 et celui des victimes tziganes Ă  16 000[390]. En cumulant toutes les victimes du rĂ©gime oustachi, certaines estimations vont jusqu'Ă  600 000 morts (sur 6,5 millions d'habitants en 1941)[390] ; des chiffres comme 800 000 ou mĂȘme un million de morts, imputables au seul rĂ©gime de l'État indĂ©pendant de Croatie, ont pu ĂȘtre avancĂ©s[375]. Ćœerjavić Ă©value par ailleurs Ă  environ 65 000 le nombre de civils croates et musulmans tuĂ©s par les Tchetniks sur le territoire de l'État croate[140]. Dans les annĂ©es 1970, le nombre de victimes des Oustachis est minorĂ© par l'institut d'histoire du mouvement ouvrier de Croatie, alors dirigĂ© par le futur prĂ©sident croate Franjo Tuđman, qui va jusqu'Ă  le rĂ©duire Ă  80 000[390]. Tuđman, dans un livre publiĂ© Ă  Londres en 1984, rĂ©duit Ă  environ 50 000 le nombre de morts dans tous les camps de concentration en Croatie[386].

Concernant le nombre total de morts, Vladimir Ćœerjavić avance, dans une Ă©tude rĂ©alisĂ©e cette fois en 1993 — en confrontant ses travaux avec ceux de Bogoljub Kočović, et en tenant compte des victimes ayant pĂ©ri Ă  l'Ă©tranger —, le chiffre de 1 027 000 morts yougoslaves, dont 237 000 Partisans, 209 000 collaborateurs et 581 000 civils parmi lesquels 57 000 Juifs. GĂ©ographiquement, les victimes se rĂ©partiraient comme suit : 316 000 en Bosnie-HerzĂ©govine, 273 000 en Serbie (Kosovo compris), 271 000 en Croatie, 33 000 en SlovĂ©nie, 27 000 au MontĂ©nĂ©gro, 17 000 en MacĂ©doine, et 80 000 morts en dehors du territoire yougoslave. S'agissant de la rĂ©partition entre ethnies et nationalitĂ©s, le mĂȘme auteur Ă©value les victimes Ă  530 000 Serbes, 192 000 Croates, 103 000 Musulmans, 57 000 Juifs, 42 000 SlovĂšnes, 28 000 Allemands, 20 000 MontĂ©nĂ©grins, 18 000 Albanais, 18 000 Tziganes et 6 000 MacĂ©doniens, auxquels s'ajoutent plusieurs milliers de victimes issues d'autres communautĂ©s, slaves (7 000) ou non (6 000). Bogoljub Kočović Ă©value quant Ă  lui les victimes Ă  487 000 Serbes, 207 000 Croates, 86 000 Musulmans, 60 000 Juifs, 50 000 MontĂ©nĂ©grins, 32 000 SlovĂšnes, 27 000 Tziganes, 26 000 Allemands, 7 000 MacĂ©doniens, 6 000 Albanais, 12 000 autres Slaves et 14 000 issus d'autres communautĂ©s, pour un total de 1 014 000 morts[387].

Les facteurs de la victoire de Tito

L'historiographie occidentale tend aujourd'hui à considérer que le revirement des Alliés occidentaux en faveur des Partisans, s'il a eu son importance et suscité de nombreuses controverses pendant et aprÚs la guerre, n'a pas été le facteur le plus décisif dans la victoire de Tito[176]. Les Partisans se sont avant tout assuré la domination sur le terrain grùce à leur bonne organisation militaire, en étant les seuls à combattre les occupants de maniÚre constante, et en devenant l'unique mouvement capable d'incarner une lutte de libération nationale dans laquelle l'ensemble des peuples yougoslaves pouvait potentiellement se reconnaßtre. Les communistes ont su transcender le caractÚre idéologique de leur combat et, profitant de la démission ou de l'anéantissement des élites politiques d'avant-guerre, se présenter comme un mouvement de libération « populaire » qui proposait à la fois une alternative au systÚme centraliste de la monarchie et un idéal de progrÚs social[391]. Les Partisans n'étaient nullement un mouvement modéré, comme le montrent les purges sanglantes effectuées pendant et aprÚs le conflit : ils ont cependant eu l'avantage décisif de ne pas se livrer à des nettoyages ethniques à grande échelle contre des populations particuliÚres, faisant au contraire de la « fraternité » entre les peuples yougoslaves un de leurs principaux slogans. Cela leur a permis, alors qu'ils comptaient surtout des Serbes dans leurs rangs en 1941, d'attirer ensuite des recrues issues de l'ensemble des nationalités[392].

À l'opposĂ©, les Tchetniks ont Ă©tĂ© victimes de leur identitĂ© presque uniquement serbe, du caractĂšre trop sporadique de leurs actions de rĂ©sistance puis de leur passage Ă  la collaboration, mais surtout de leur dĂ©sorganisation qui les a empĂȘchĂ©s, au contraire des Partisans, de se transformer en un mouvement rĂ©ellement unifiĂ©. Il leur Ă©tait de surcroĂźt impossible de rĂ©aliser un front commun avec les autres forces anticommunistes[391]. Divers auteurs ont Ă©galement soulignĂ© les diffĂ©rences entre Tito et Mihailović, le premier s'Ă©tant avĂ©rĂ© un leader bien plus efficace et charismatique que le second[86]. Stevan K. Pavlowitch souligne Ă  cet Ă©gard que Mihailović, dĂ©nuĂ© d'une rĂ©elle vision stratĂ©gique, est apparu souvent dĂ©passĂ© par sa tĂąche tandis que Tito, s'il a commis lui aussi des erreurs, s'est montrĂ© capable de rĂ©tablir ensuite la situation Ă  son avantage[391]. Jozo Tomasevich juge que l'Ă©chec de Mihailović s'explique par son inaptitude Ă  Ă©voluer pour se montrer Ă  la hauteur des dĂ©fis qu'il avait Ă  affronter, au contraire de Tito. En basant une partie de sa stratĂ©gie sur une collaboration tactique avec les occupants, le chef des Tchetniks s'est en outre mis dans une situation inextricable, bien trop complexe pour ses capacitĂ©s et qui ne pouvait Ă  terme que se retourner contre lui[393]. L'historien français Philippe Masson compare quant Ă  lui le contraste entre Tito — « redoutable stratĂšge et tacticien consommĂ© » — et Mihailović — « brave militaire » Ă  l'« intelligence limitĂ©e » — Ă  celui entre de Gaulle et Giraud[394].

L'aprĂšs-guerre

De la monarchie à la fédération communiste

La Yougoslavie sort ruinĂ©e du conflit : outre le bilan humain de la guerre, les destructions matĂ©rielles sont en effet Ă©valuĂ©es Ă  46,9 milliards de dollars, soit cinquante fois ce que reprĂ©sentait avant-guerre le revenu national annuel du pays[395]. Alors que le pays entame sa reconstruction, Tito entreprend aprĂšs sa victoire de s'assurer un pouvoir absolu. Les trois ministres non-communistes, marginalisĂ©s, quittent l'un aprĂšs l'autre le gouvernement : Ć ubaĆĄić dĂ©missionne en octobre[372].

Le Parti communiste, dont l'effectif a explosĂ© pour monter jusqu'Ă  140 000 membres, transforme sa coalition en un Front national sous la banniĂšre duquel il se prĂ©sente Ă  l'Ă©lection de l'AssemblĂ©e constituante. Le scrutin, qui se dĂ©roule en novembre, est prĂ©parĂ© dans des conditions totalement irrĂ©guliĂšres : empĂȘchĂ©s de faire campagne, le Parti paysan croate et le Parti dĂ©mocrate retirent leurs candidats[384] et le Front national, seul en lice, remporte officiellement 90 % des suffrages[396].

Le — deuxiĂšme anniversaire du second congrĂšs de l'AVNOJ —, l'AssemblĂ©e constituante se rĂ©unit et abolit officiellement la monarchie. Le pays devient la rĂ©publique fĂ©dĂ©rative populaire de Yougoslavie (par la suite « rĂ©publique fĂ©dĂ©rative socialiste
 ») ; la Serbie (avec le Kosovo en tant que province autonome), la Croatie, la Bosnie-HerzĂ©govine, le MontĂ©nĂ©gro, la SlovĂ©nie et la MacĂ©doine deviennent toutes des « rĂ©publiques populaires » fĂ©dĂ©rĂ©es[384].

Pierre II meurt en exil en 1970, sans avoir jamais pu revenir en Yougoslavie. L'ex-famille royale est autorisĂ©e Ă  rentrer au pays en 1990 ; en 2013, plus de quarante ans aprĂšs sa mort, Pierre II reçoit des funĂ©railles d'État en Serbie[397].

La crise de Trieste

S'ils réussissent à reconstituer sous leur contrÎle la Yougoslavie, les communistes échouent dans leurs visées sur Trieste : aprÚs avoir occupé la ville pendant quarante jours, ils doivent l'évacuer en juin 1945. L'URSS qui souhaite éviter un conflit à ce sujet avec les Alliés, a en effet cessé de les soutenir. Les forces de Tito continuent cependant à occuper une partie de la région et à en revendiquer le territoire, au détriment de l'Italie. La « crise de Trieste » débouche sur un partage de la Vénétie julienne en deux zones d'occupation, l'une administrée par les Anglo-américains et l'autre par les Yougoslaves[376].

Le traitĂ© de Paris de 1947 accorde Ă  la Yougoslavie l'essentiel de l'Istrie, une partie de la VĂ©nĂ©tie julienne et l'ex-enclave italienne de Zara en Dalmatie ; la ville de Trieste et le reste de la zone que Tito voulait annexer forment le Territoire libre de Trieste, en attendant la rĂ©solution du contentieux territorial avec l'Italie. La zone passĂ©e sous autoritĂ© yougoslave connaĂźt un exode des populations italiennes : entre 200 000 et 300 000 personnes Ă©migrent entre 1945 et 1954, date Ă  laquelle le Territoire libre cesse d'exister pour ĂȘtre partagĂ© entre l'Italie et les rĂ©publiques yougoslaves de SlovĂ©nie et de Croatie[376]. Il faut cependant attendre le pour que le traitĂ© d'Osimo mette dĂ©finitivement fin Ă  tout litige territorial entre la Yougoslavie et l'Italie, en consacrant la frontiĂšre entre les deux pays[398].

Épuration sanglante en Yougoslavie

Ayant remportĂ© la victoire militaire, les communistes bĂ©nĂ©ficient en 1945 d'un rĂ©el soutien populaire en raison du caractĂšre souvent hĂ©roĂŻque de leurs combats, de leur composition multi-ethnique, et de leur programme de fĂ©dĂ©ration qui apparaĂźt Ă  beaucoup comme une solution sĂ©duisante aux problĂšmes de nationalitĂ©s de la Yougoslavie. Tito use cependant d'emblĂ©e de mĂ©thodes staliniennes impitoyables pour asseoir son autoritĂ© : la fin du conflit est suivie d'une terrible rĂ©pression politique, alors que les communistes Ă©liminent les derniĂšres poches de rĂ©sistance tchetniks et oustachies, se livrent Ă  des purges massives et rĂšglent leurs comptes en exĂ©cutant ou en emprisonnant les collaborateurs rĂ©els ou supposĂ©s. Au Kosovo, le nouveau rĂ©gime est confrontĂ©, depuis l'hiver 1944, Ă  une insurrection qui perdure dans la Drenica et jusqu'Ă  la frontiĂšre albanaise ; entre 30 000 et 40 000 soldats et agents de l'OZNA sont envoyĂ©s mater la rĂ©volte. Les insurgĂ©s albanais sont finalement Ă©crasĂ©s entre le mois de mars et l'Ă©tĂ© 1945, au prix d'une violente rĂ©pression[384] - [362]. John R. Lampe Ă©voque un chiffre de 100 000 morts sur l'ensemble de la Yougoslavie durant la pĂ©riode 1945-1946[384]. Le bilan de la rĂ©pression pourrait cependant ĂȘtre encore plus lourd : Robert Service avance le chiffre de 250 000 victimes pour 1945-1947[399]. En SlovĂ©nie — pays qui avait moins souffert du conflit que d'autres parties de la Yougoslavie[384] — l'Ă©puration est particuliĂšrement brutale : en 2009, une commission slovĂšne identifie dans le pays 600 charniers, contenant environ 100 000 cadavres[257].

Un statue représentant Tito en uniforme.
Statue du maréchal Tito prÚs de sa maison natale à Kumrovec (Croatie).

Dans l'immĂ©diat aprĂšs-guerre, la Yougoslavie titiste est le rĂ©gime communiste le plus violent du bloc de l'Est alors en formation. Le systĂšme de parti unique y est imposĂ© plus rapidement que partout ailleurs[400] - [384], l'OZNA mĂšne des campagnes de terreur Ă  grande Ă©chelle, et les exĂ©cutions sont si nombreuses que Tito lui-mĂȘme appelle en Ă  plus de modĂ©ration, jugeant qu'Ă  un tel degrĂ© de violence, la mort ne fait plus peur Ă  personne[358]. Les opposants font l'objet de persĂ©cutions et d'arrestations, tandis que tous les adversaires des Partisans sont prĂ©sentĂ©s comme des traĂźtres et des criminels Ă  l'Ă©gal des Oustachis ou du ZBOR[384]. Des dizaines de membres des diffĂ©rents clergĂ©s sont assassinĂ©s ou exĂ©cutĂ©s, et de nombreux autres emprisonnĂ©s, officiellement en raison de leur attitude pendant la guerre. La rĂ©pression exercĂ©e par les communistes contre les milieux clĂ©ricaux vise notamment des prĂȘtres catholiques, dont beaucoup ont collaborĂ© avec les occupants ou avec les Oustachis, et tout particuliĂšrement les franciscains de Bosnie-HerzĂ©govine qui ont fortement soutenu le rĂ©gime de Zagreb ; des religieux orthodoxes et — apparemment dans une moindre mesure — musulmans en sont Ă©galement victimes[77]. La moitiĂ© des religieux du diocĂšse de Ljubljana sont condamnĂ©s pour collaboration, et plusieurs sont exĂ©cutĂ©s[401]. Mgr Stepinac, pour s'ĂȘtre montrĂ© trop critique envers le nouveau rĂ©gime, finit lui aussi par ĂȘtre inculpĂ© de collaboration avec Pavelić, et condamnĂ© Ă  une peine d'emprisonnement[384]. Outre le traitement subi par les Italiens, la minoritĂ© allemande est visĂ©e par le nouveau rĂ©gime : la population allemande de Yougoslavie — prĂ©sente dans la rĂ©gion depuis le XVIIIe siĂšcle et qui se montait avant la guerre Ă  environ un demi-million de personnes — est internĂ©e dans des camps puis expulsĂ©e dans sa quasi-totalitĂ©[402]. De nombreux Hongrois de VoĂŻvodine, accusĂ©s de crimes de guerre, sont exĂ©cutĂ©s ou dĂ©portĂ©s, et leurs biens confisquĂ©s puis redistribuĂ©s Ă  des non-Hongrois[403].

DraĆŸa Mihailović, capturĂ© en , est jugĂ© en compagnie de divers membres de son organisation, mais aussi d'anciens collaborateurs du rĂ©gime de Nedić et de complices de Ljotić. D'anciens membres du gouvernement en exil — dont les ex-premiers ministres Slobodan Jovanović et BoĆŸidar Purić — sont jugĂ©s par contumace au cours du mĂȘme procĂšs. Le chef des Tchetniks est condamnĂ© Ă  mort pour collaboration et crimes de guerre, puis fusillĂ©[384] - [404] - [N 9]. Milan Nedić, arrĂȘtĂ© en Autriche et livrĂ© au nouveau rĂ©gime, se suicide apparemment en prison avant de pouvoir ĂȘtre jugĂ©[405]. Leon Rupnik, Ă©galement extradĂ© d'Autriche, est condamnĂ© Ă  mort et exĂ©cutĂ©[366]. Parmi les responsables des troupes d'occupation, le gĂ©nĂ©ral Alexander Löhr, fait prisonnier par les Yougoslaves, est jugĂ© et exĂ©cutĂ© en 1947 Ă  Belgrade pour crimes de guerre[406]. L'ancien commandant italien Mario Roatta, que le gouvernement yougoslave souhaitait juger, parvient Ă  Ă©viter l'extradition[407].

Les services secrets yougoslaves s'emploient par ailleurs dans les annĂ©es suivantes Ă  retrouver et Ă  assassiner des collaborateurs exilĂ©s Ă  l'Ă©tranger. En 1957, Ante Pavelić, qui s'Ă©tait rĂ©fugiĂ© en Argentine, est griĂšvement blessĂ© dans un attentat attribuĂ© au rĂ©gime de Tito ; il meurt deux ans plus tard des suites de ses blessures[408].

Évolution du rĂ©gime de Tito aprĂšs 1948

Si Tito se montre d'abord un stalinien loyal, son indĂ©pendance — qui le pousse notamment Ă  des ambitions diplomatiques dans les Balkans et Ă  soutenir les communistes grecs lors de la guerre civile de 1946-1949 — agace rapidement Staline, ce qui finit par dĂ©boucher en 1948 sur la rupture soviĂ©to-yougoslave[409] - [410] - [399].

Tito est alors mis, à sa grande surprise, au ban du monde communiste, tandis que la Yougoslavie est dénoncée par l'URSS comme un pays « hitléro-fasciste »[399] - [411] - [N 10]. La république populaire d'Albanie d'Enver Hoxha, pays jusque-là sous influence yougoslave, en profite pour s'émanciper de son voisin en s'alignant sur Staline[412].

Le dirigeant yougoslave parvient cependant Ă  se maintenir au pouvoir, dĂ©jouant les attentes de Staline qui pensait le faire facilement renverser : il fait au contraire purger le Parti communiste de Yougoslavie de ses cadres pro-soviĂ©tiques, dont beaucoup, comme Andrija Hebrang ou Arso Jovanović, sont emprisonnĂ©s ou tuĂ©s. Tito fait ensuite le choix, dans le contexte de la guerre froide, de nouer de bonnes relations avec l'Occident. DĂ©sormais soutenue financiĂšrement par les États-Unis, la Yougoslavie communiste opte pour la neutralitĂ© sur le plan international — elle cofonde le Mouvement des non-alignĂ©s — et dĂ©centralise progressivement ses institutions pour prĂ©server l'Ă©quilibre entre les nationalitĂ©s. Tito se rĂ©concilie en 1955 avec les SoviĂ©tiques, mais conserve son indĂ©pendance et sa neutralitĂ©[409] - [410] - [399].

Monument à la révolution à Struga (Macédoine).

AprĂšs avoir Ă©tĂ© un rĂ©gime particuliĂšrement dur, la Yougoslavie communiste connaĂźt — tout en demeurant un État Ă  parti unique — une rĂ©elle « dĂ©tente » politique, ainsi qu'une ouverture Ă©conomique qui permet Ă  la population d'amĂ©liorer ses conditions de vie : le « titisme » acquiert en Occident l'image d'une forme alternative de communisme, considĂ©rĂ©e comme plus libĂ©rale que celle pratiquĂ©e en URSS[409] - [410] - [399].

Historiographie

Sujet largement abordĂ© par les auteurs anglo-saxons et italiens, mais trĂšs peu par les Français[413], l'Ă©tude du thĂ©Ăątre yougoslave de la Seconde Guerre mondiale est, aprĂšs-guerre, l'occasion de nombreuses controverses en Occident — entretenues tant par le rĂ©gime politique du pays que par le statut particulier de la Yougoslavie, État communiste soutenu par le « monde libre » pendant la guerre froide — portant aussi bien sur les mĂ©rites de chacun des mouvements de rĂ©sistance que sur la justesse des choix stratĂ©giques des AlliĂ©s. Les opinions politiques des auteurs — mais aussi les jugements de certains des acteurs de l'Ă©poque[N 11] — ont contribuĂ© Ă  rendre les polĂ©miques d'autant plus intenses. La thĂšse selon laquelle l'abandon des Tchetniks par les AlliĂ©s aurait Ă©tĂ© entiĂšrement immĂ©ritĂ©, et Mihailović victime uniquement d'une campagne de dĂ©sinformation, est notamment prĂ©sente chez les auteurs anticommunistes[176] - [414] - [N 12]. Durant les premiĂšres annĂ©es qui suivent la guerre, l'Ă©tude de la pĂ©riode est compliquĂ©e par le fait qu'une grande partie de sources disponibles — y compris en langue anglaise — vient d'auteurs parties prenantes sur le sujet, parmi lesquels des historiens yougoslaves autorisĂ©s par le rĂ©gime communiste, ou au contraire des exilĂ©s politiques — monarchistes ou autres — soucieux de dĂ©fendre leur camp[415].

Le rĂŽle tenu par les Tchetniks et le choix de Churchill de cesser de soutenir ces derniers font notamment l'objet de jugements diamĂ©tralement opposĂ©s, certains auteurs dĂ©fendant les Tchetniks avec passion — ou faisant mĂȘme peser sur les Ă©paules du seul Churchill la responsabilitĂ© du basculement de la Yougoslavie dans le camp communiste — d'autres dĂ©fendant la dĂ©cision du Premier ministre britannique avec une Ă©gale conviction. La dispute est alimentĂ©e par divers ouvrages publiĂ©s aprĂšs la guerre par des acteurs de la pĂ©riode, ayant sur celle-ci des idĂ©es opposĂ©es : c'est notamment le cas des livres Ă©crits par les anciens officiers de renseignement Maclean, Deakin et Seitz[N 13], les deux premiers partageant les points de vue de Tito et Churchill et le troisiĂšme dĂ©fendant la mĂ©moire de Mihailović[415] - [414]. Ce n'est que dans les annĂ©es 1970 que la levĂ©e du secret dĂ©fense permet de comprendre l'importance dĂ©cisive des dĂ©cryptages d'Ultra et de relativiser le rĂŽle de la dĂ©sinformation dont avaient bĂ©nĂ©ficiĂ© les communistes[416].

Par ailleurs, le diplomate et historien américain Walter R. Roberts provoque en 1973 une crise avec la Yougoslavie, en révélant dans son livre Tito, Mihailovic and the Allies les négociations des Partisans avec les Allemands pendant l'opération Weiss[417] ; ce n'est que progressivement que cet épisode est reconnu comme authentique, y compris par certains acteurs de l'époque comme Djilas, devenu entretemps un opposant à Tito[188].

Les progrĂšs de la recherche, la dĂ©classification des documents et la fin du communisme en Yougoslavie permettent progressivement de dĂ©mythifier en partie la pĂ©riode et de juger de maniĂšre moins passionnĂ©e les rĂŽles respectifs de Tito, de Mihailović et des autres acteurs du conflit, sans pour autant mettre fin Ă  toutes les controverses, que ce soit en ex-Yougoslavie ou en Occident[176] - [418] : une biographie de Mihailović, publiĂ©e en France en 1999 par le journaliste Jean-Christophe Buisson, prĂ©sente ainsi le chef des Tchetniks comme un « hĂ©ros trahi par les AlliĂ©s », injustement sacrifiĂ© par Churchill[419]. Certains Ă©pisodes, longtemps occultĂ©s, ne sont rĂ©vĂ©lĂ©s que trĂšs progressivement : outre les « rapatriements » de Bleiburg et les autres crimes de l'Ă©puration, sujets tardivement abordĂ©s en ex-Yougoslavie comme ailleurs[381], les massacres des foibe sont ainsi quasiment ignorĂ©s par l'historiographie et la classe politique italiennes pendant des dĂ©cennies, et ce n'est qu'en 2004 que l'Italie institue une JournĂ©e du souvenir en mĂ©moire de leurs victimes[420].

La mémoire de la guerre en Yougoslavie, de l'époque de Tito à la dislocation du pays

Dans un parc, une statue en pierre blanche représentant la silhouette stylisée d'un homme en uniforme, qui lÚve ses deux bras en signe de défi.
Monument Ă  la rĂ©sistance — Ă  l'effigie de Stjepan Filipović — Ă  Valjevo (Serbie).
Dans un jardin public, un buste de DraĆŸa Mihailović en uniforme.
Monument Ă  DraĆŸa Mihailović, Ă  NiĆĄ en Serbie.

La « Guerre de libération nationale »[421], dont n'est présentée qu'une version simplifiée et manichéenne, demeure jusqu'à la fin de la guerre froide le « mythe fondateur » du régime communiste yougoslave, à la fois pour faciliter la cohabitation entre nationalités mais aussi pour légitimer le rÚgne du parti unique[418].

La pĂ©riode 1941-1945 n'est Ă©tudiĂ©e et enseignĂ©e que trĂšs imparfaitement sous la Yougoslavie communiste, qui n'en propose qu'une lecture marxiste faussĂ©e, oĂč la collaboration, les exactions et les massacres sont imputĂ©s, Ă  l'aune de la lutte des classes, aux « exploiteurs », « capitalistes », « bourgeois », « non-patriotes » et autres « contre-rĂ©volutionnaires ». Une grande partie des crimes commis durant la guerre est passĂ©e sous silence, au nom de la « fraternitĂ© » et de l'« Ă©galitĂ© » des peuples yougoslaves[422], tandis que ceux des Oustachis et des Tchetniks sont rappelĂ©s en permanence[423]. Les crimes de guerre des communistes, comme lors de l'affaire de Bleiburg, demeurent tabous durant des dĂ©cennies — Ă  l'exception de certains Ă©pisodes, attribuĂ©s par les historiens communistes Ă  la « dĂ©viation gauchiste »[424] — et ne sont officiellement reconnus qu'au dĂ©but des annĂ©es 1990[381] - [384].

La Yougoslavie Ă©rige au fil des ans de trĂšs nombreux monuments Ă  la guerre, destinĂ©s tant Ă  commĂ©morer le conflit qu'Ă  affirmer la puissance, l'unitĂ© et la singularitĂ© du pays. Beaucoup de ceux construits dans les annĂ©es 1960-1970 se distinguent par leur style trĂšs contemporain, volontiers abstrait et fort Ă©loignĂ© du rĂ©alisme socialiste, le rĂ©gime ayant voulu Ă©viter autant que possible d'exalter des nationalitĂ©s ou des personnalitĂ©s particuliĂšres. Plus tard, aprĂšs l'Ă©clatement de la Yougoslavie, une grande partie de ces monuments est laissĂ©e Ă  l'abandon[425] - [426], voire vandalisĂ©e par des groupes nationalistes ou d'extrĂȘme droite[427]. La mĂ©moire de la guerre, ainsi que sa version officielle, sont en outre relayĂ©es par l'industrie du cinĂ©ma yougoslave oĂč le « film de Partisans » devient un genre Ă  part entiĂšre[428] - [N 14].

La mort de Tito, en 1980, prive la Yougoslavie de son principal ciment politique, alors que la situation économique s'est beaucoup dégradée[429] - [430] - [399], et que les revendications nationalistes, toujours réprimées, continuent de s'exprimer aussi bien en Serbie qu'en Croatie ou en Bosnie-Herzégovine[431]. Au contexte de l'écroulement du communisme européen à la fin des années 1980 s'ajoute, en Yougoslavie, la montée des nationalismes[188].

La Yougoslavie orpheline de Tito est Ă  nouveau hantĂ©e par la mĂ©moire de la guerre mondiale, qui contribue Ă  accĂ©lĂ©rer son Ă©clatement[188] et alimente les haines ethniques et politiques lors des guerres civiles qui dĂ©chirent la fĂ©dĂ©ration entre 1991 et 2001. L'hĂ©ritage des Tchetniks est ainsi revendiquĂ© par les nationalistes serbes, plus ou moins modĂ©rĂ©s comme Vuk DraĆĄković, ou radicaux comme Vojislav Ć eĆĄelj ; ce dernier, leader de l'extrĂȘme droite serbe, est d'ailleurs nommĂ© « voĂŻvode des Tchetniks » par Momčilo Đujić qui vit alors en exil aux États-Unis[432]. À l'opposĂ©, c'est la version officielle du combat des Partisans qui se trouve remise en cause, tandis que le fonctionnement du systĂšme yougoslave est rejetĂ© dans son ensemble et que l'idĂ©ologie communiste est officiellement abandonnĂ©e en 1992. Dans la Yougoslavie finissante, la figure de Tito est vouĂ©e aux gĂ©monies par les nationalistes serbes, qui lui reprochent la division du peuple serbe par des frontiĂšres arbitraires et la crĂ©ation artificielle des nationalitĂ©s musulmane et macĂ©donienne[433]. Mihailović, Ă  nouveau prĂ©sentĂ© comme un hĂ©ros dans certaines parties de l'opinion serbe, n'en demeure pas moins une personnalitĂ© controversĂ©e, notamment en ce qui concerne l'Ă©tendue de sa collaboration avec les occupants et le degrĂ© de contrĂŽle qu'il exerçait sur ses Tchetniks[11].

À partir de 1993, la Croatie accorde une pension aux anciens combattants des forces anticommunistes, ce qui, par consĂ©quent, bĂ©nĂ©ficie Ă©galement aux anciens Oustachis[434]. En 2004 et 2006, la Serbie promulgue des lois qui rĂ©habilitent les Tchetniks et font d'eux des rĂ©sistants Ă  Ă©galitĂ© avec les Partisans. Au terme d'une procĂ©dure engagĂ©e en 2006 par son petit-fils Vojislav, DraĆŸa Mihailović est officiellement rĂ©habilitĂ© par la Haute cour de Belgrade le [435], ce qui entraĂźne des polĂ©miques au sein de la classe politique serbe, ainsi que de nouvelles tensions entre la Serbie et la Croatie[436].

DĂšs les derniĂšres annĂ©es du rĂ©gime fĂ©dĂ©ral, les massacres de 1941-1945 — y compris ceux commis par les communistes, Ă©voquĂ©s aprĂšs des dĂ©cennies de silence — font l'objet de polĂ©miques brĂ»lantes, voire d'une concurrence mĂ©morielle[422] entre pays et entre nationalitĂ©s : les crimes des Tchetniks sont minorĂ©s ou niĂ©s par des Serbes, tandis que ceux des Oustachis le sont par des Croates[423]. Les souvenirs de la guerre et les frustrations historiques qui en dĂ©coulent entretiennent le ressentiment, notamment entre Serbes et Croates, alors que la Yougoslavie se disloque progressivement et cesse d'exister en tant qu'État[433]. S'y ajoute par la suite une autre concurrence des mĂ©moires, celle nĂ©e des guerres civiles des annĂ©es 1990[422].

Notes et références

Notes

  1. Deviennent officiellement en mars 1945 l'« Armée yougoslave », rebaptisée en 1951 « Armée populaire yougoslave ».
  2. Mot signifiant littéralement, en serbo-croate, « membre d'une unité armée » ou « ...d'une bande armée » : on peut le traduire par « guérillero » (Tomasevich 1975, p. 115).
  3. La Yougoslavie possĂšde notamment des gisements de cuivre, de fer, de charbon, d'or et d'argent (Tomasevich 2002, p. 635-640).
  4. Selon les enquĂȘtes menĂ©es plus tard par les autres agents du SOE, il semble qu'Atherton et son coĂ©quipier ont Ă©tĂ©, en rĂ©alitĂ©, tuĂ©s et dĂ©pouillĂ©s par un brigand qui Ă©tait censĂ© les conduire chez les Tchetniks. (Tomasevich 1975, p. 286).
  5. Ce n'est que bien plus tard, en 1968, que le rĂ©gime de Tito tente de trouver une solution au problĂšme du statut des Slaves musulmans yougoslaves en dĂ©cidant de la crĂ©ation d'une nationalitĂ© musulmane — et non bosniaque (Garde 2000, p. 88).
  6. Si le soutien aérien aux Partisans a été coordonné par les Anglo-américains, l'avion responsable de l'évacuation de Tito était piloté par un équipage soviétique, qui avait reçu l'appareil via le programme Lend-Lease et était parvenu à convaincre les Britanniques de lui confier cette mission. Ceci a permis par la suite à l'URSS de s'attribuer le sauvetage de Tito (Roberts 1973, p. 228).
  7. Bien qu'ayant accepté la capitulation des troupes allemandes, l'amiral Dönitz, successeur d'Hitler, n'a pas inclus dans ses instructions les forces armées en Europe de l'Est, qui se résument alors à celles présentes sur le terrain yougoslave. cf Ian Kershaw, Hitler, 1936-1945 : Nemesis, Penguin Books, 2000, page 834
  8. S'il est certain que des tueries ont Ă©tĂ© commises sur le sol yougoslave aprĂšs que les Croates ont Ă©tĂ© refoulĂ©s de la rĂ©gion de Bleiburg, une controverse demeure quant au fait qu'un massacre ait eu lieu Ă  Bleiburg mĂȘme, bien que des survivants oustachis aient affirmĂ© que des troupes communistes avaient franchi la frontiĂšre autrichienne et mitraillĂ© des fugitifs. Divers auteurs, dont certains favorables aux Oustachis, ont prĂ©tendu que l'intĂ©gralitĂ© des fuyards, soit plus de 200 000 militaires et civils, Ă©tait arrivĂ©e en Autriche dans les environs de Bleiburg et a ensuite Ă©tĂ© livrĂ©e aux communistes puis massacrĂ©e, ce qui revient Ă  accuser les Britanniques d'avoir commis un crime de guerre de trĂšs grande ampleur. Jozo Tomasevich, historien amĂ©ricain d'origine croate, souligne qu'il aurait Ă©tĂ© physiquement impossible de rassembler tous les rĂ©fugiĂ©s croates Ă  Bleiburg, ce qui implique que les personnes tombĂ©es par la suite aux mains des communistes se trouvaient en fait dans diffĂ©rentes localitĂ©s, dont Bleiburg, mais certainement pas toutes Ă  Bleiburg. Les tĂ©moignages sur l'affaire indiquent que la colonne des fugitifs croates, qui s'Ă©tendait sur plusieurs dizaines de kilomĂštres, se trouvait encore en partie du cĂŽtĂ© yougoslave, seule l'avant-garde Ă©tant parvenue Ă  atteindre l'Autriche pour y rencontrer les Britanniques (Tomasevich 2002, p. 757-764). L'historienne britannique Sabrina P. Ramet mentionne le chiffre de 60 000 personnes — en cumulant les Tchetniks et les Croates — qui auraient Ă©tĂ© refoulĂ©es d'Autriche vers la Yougoslavie (Ramet 2006, p. 160).
  9. Parmi les personnalitĂ©s condamnĂ©es au cours de ce procĂšs, on compte Stevan Moljević, conseiller politique de Mihailović, ainsi que d'anciens ministres de Nedić. Ćœivko Topalović fait partie des personnes condamnĂ©es par contumace, de mĂȘme que les anciens ambassadeurs Milan Gavrilović et Konstantin Fotić.(Tomasevich 1975, p. 461-462).
  10. On peut citer comme exemple de propagande communiste contre Tito le pamphlet de Renaud de Jouvenel Tito, Maréchal des traßtres (éditions La BibliothÚque française, 1950), qui accuse le dirigeant yougoslave d'avoir mis en place « un régime fasciste » en s'entourant d'« agents de la Gestapo ». cf. Ariane Chebel d'Appollonia, Histoire politique des intellectuels en France, t. II, 1944-1954, Complexe, 1999, p. 69.
  11. Le gĂ©nĂ©ral de Gaulle, dans les annĂ©es 1960, continue ainsi de considĂ©rer Mihailović comme un hĂ©ros, dont il juge qu'il a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif en retardant l'invasion allemande de l'URSS. Tout en ayant des relations diplomatiques avec la Yougoslavie, il refuse catĂ©goriquement de visiter le pays comme de rencontrer Tito. cf. Alain Peyrefitte, C'Ă©tait de Gaulle, t. 2, Éditions de Fallois, 1997, p. 209-210 ; Catherine Lutard-Tavard, La Yougoslavie de Tito Ă©cartelĂ©e : 1945–1991, L'Harmattan, 2005, p. 78. Winston Churchill lui-mĂȘme rend hommage dans ses mĂ©moires Ă  la personne de Mihailović, jugeant que si les actions de rĂ©sistance de ce dernier ont tournĂ© court dĂšs la fin de 1941, l'Histoire devrait nĂ©anmoins lui reconnaĂźtre la place qui lui est due parmi les « patriotes serbes ». cf. Winston Churchill, The Second World War : Closing the Ring, Mariner Books, 1953, p. 408-409.
  12. Parmi les auteurs de livres polĂ©miques sur le sujet, on peut citer le journaliste David Martin, dĂ©fenseur de Mihailović qui publie en 1946 Ally Betrayed: The Uncensored Story Of Tito And Mihailovich, puis en 1978 Patriot or Traitor: The Case of General Mihailovich et enfin en 1990 The Web of Disinformation: Churchill's Yugoslav Blunder : (en) « David Martin, 80; Journalist Focused On Foreign Policy », The New York Times,
  13. Fitzroy Maclean, Disputed barricade : the life and times of Josip Broz-Tito, Marshal of Jugoslavia, Jonathan Cape, 1957 ; Frederick William Dampier Deakin, The Embattled Mountain, Oxford University Press, 1971 ; Albert B. Seitz, Mihailovic : Hoax or Hero ?, Leigh House, 1953.
  14. Certains de ces films sortent Ă  l'Ă©tranger et bĂ©nĂ©ficient de co-productions et de distributions internationales : c'est notamment le cas de La Bataille de la Neretva (1969) avec Yul Brynner, Franco Nero, Curd JĂŒrgens, Hardy KrĂŒger et Orson Welles, ou de La CinquiĂšme offensive (1973), premier film dans lequel est reprĂ©sentĂ© Tito en personne, incarnĂ© pour l'occasion par la vedette hollywoodienne Richard Burton.

Références

  1. Garde 2000, p. 44.
  2. Garde 2000, p. 52-56.
  3. Lampe 2000, p. 122-149.
  4. Mudry 1999, p. 156-158.
  5. Tomasevich 1975, p. 11-12.
  6. Tomasevich 1975, p. 12-16.
  7. Le Moal 2012, p. 13-16.
  8. Lampe 2000, p. 154-158.
  9. Lampe 2000, p. 164-176.
  10. Pavlowitch 2008, p. 1-8.
  11. Lampe 2000, p. 204-206.
  12. Pavlowitch 2008, p. 52.
  13. Le Moal 2012, p. 16-18.
  14. Lampe 2000, p. 181-186.
  15. Lampe 2000, p. 196-197.
  16. Tomasevich 1975, p. 29.
  17. Roberts 1973, p. 22-23.
  18. Tomasevich 1975, p. 12 et 17.
  19. Pavlowitch 2008, p. 8-12.
  20. Mudry 1999, p. 173.
  21. Le Moal 2012, p. 19-25.
  22. Le Moal 2012, p. 26-32.
  23. Gorodetsky 2000, p. 255-256.
  24. Roberts 1973, p. 11-14.
  25. Gorodetsky 2000, p. 258.
  26. Gorodetsky 2000, p. 259-261.
  27. Tomasevich 1975, p. 34-39.
  28. Pavlowitch 2008, p. 12-17.
  29. Le Moal 2012, p. 32-39.
  30. Roberts 1973, p. 15-17.
  31. Gorodetsky 2000, p. 264-269.
  32. Gorodetsky 2000, p. 272-274.
  33. Gorodetsky 2000, p. 276-278.
  34. Beevor 2012, p. 159-163.
  35. Pavlowitch 2008, p. 17-20.
  36. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 239.
  37. Tomasevich 2002, p. 149.
  38. Lampe 2000, p. 206-207.
  39. Beevor 2012, p. 159-161.
  40. Roberts 1973, p. 18.
  41. Pavlowitch 2008, p. 64.
  42. Tomasevich 1975, p. 82.
  43. Gorodetsky 2000, p. 283.
  44. Pavlowitch 2008, p. 20-21.
  45. Ramet 2006, p. 129.
  46. Pavlowitch 2008, p. 50-51.
  47. Lampe 2000, p. 203-204.
  48. Tomasevich 1975, p. 92-93.
  49. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 240-241.
  50. Le Moal 2012, p. 55.
  51. Lampe 2000, p. 207-208.
  52. Pavlowitch 2008, p. 86-88.
  53. Le Moal 2012, p. 124-127.
  54. Ramet 2006, p. 136-137.
  55. Le Moal 2012, p. 103-117.
  56. Pavlowitch 2008, p. 60-62.
  57. Pavlowitch 2008, p. 80-83.
  58. Tomasevich 2002, p. 170.
  59. Le Moal 2012, p. 69-76.
  60. Laurence Rees, Holocauste: Une nouvelle histoire, Albin Michel, 2018, pages 301-302
  61. (en) Frederick B. Chary, The Bulgarian Jews and the Final Solution, 1940-1944, University of Pittsburgh Press, 1972, p. 80.
  62. Le Moal 2012, p. 95-99.
  63. Tomasevich 2002, p. 699-706.
  64. Tomasevich 2002, p. 632.
  65. Tomasevich 2002, p. 641.
  66. Tomasevich 2002, p. 666.
  67. Pavlowitch 2008, p. 22-25.
  68. Lampe 2000, p. 208-210.
  69. Garde 2000, p. 64-65.
  70. Tomasevich 2002, p. 233-248.
  71. Pavlowitch 2008, p. 25-36.
  72. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 246.
  73. Lampe 2000, p. 210-216.
  74. Garde 2000, p. 76-78.
  75. Garde 2000, p. 66.
  76. Le Moal 2012, p. 63-65.
  77. Tomasevich 2002, p. 568-575.
  78. Tomasevich 1975, p. 132-133.
  79. Garde 2000, p. 80.
  80. Mudry 1999, p. 176.
  81. Pavlowitch 2008, p. 40-49.
  82. Tomasevich 2002, p. 175-177.
  83. Pavlowitch 2008, p. 68-70.
  84. Pavlowitch 2008, p. 57-59.
  85. Garde 2000, p. 68-69.
  86. Beevor 2012, p. 422.
  87. (en) Paul Mojzes, Balkan Genocides: Holocaust and Ethnic Cleansing in the 20th Century, Rowman and Littlefield Publishers, (ISBN 978-1442206649), p. 87-90.
  88. Pavlowitch 2008, p. 53-55.
  89. Roberts 1973, p. 20-22.
  90. Pavlowitch 2008, p. 59-60.
  91. Roberts 1973, p. 48-50.
  92. Roberts 1973, p. 26-27.
  93. Roberts 1973, p. 23-25.
  94. Pavlowitch 2008, p. 55-57.
  95. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 251.
  96. Lampe 2000, p. 224.
  97. Lampe 2000, p. 215-218.
  98. Beevor 2012, p. 543.
  99. Pavlowitch 2008, p. 37-40.
  100. Roberts 1973, p. 40-41.
  101. Lampe 2000, p. 213.
  102. Hoare 2013, p. 21.
  103. Mudry 1999, p. 184.
  104. Hoare 2006, p. 111-115.
  105. Hoare 2006, p. 123.
  106. Hoare 2006, p. 102-103.
  107. Tomasevich 1975, p. 218.
  108. Pavlowitch 2008, p. 72-80.
  109. Lampe 2000, p. 213-215.
  110. (en) Kenneth Morrison, Montenegro: A Modern History, I.B. Tauris, 2008, p. 53-56.
  111. Tomasevich 1975, p. 170.
  112. Pavlowitch 2008, p. 105-107.
  113. Pavlowitch 2008, p. 62-67.
  114. Roland Vasic, Mihailović entre rĂ©volution et restauration, L'Harmattan, 2009, p. 56-59.
  115. Tomasevich 1975, p. 146.
  116. Roberts 1973, p. 31-37.
  117. Roberts 1973, p. 39-41.
  118. Mudry 1999, p. 198.
  119. Roberts 1973, p. 27-30.
  120. Tomasevich 2002, p. 142.
  121. (en) Matteo J. Milazzo, The Chetnik Movement & the Yugoslav Resistance, Johns Hopkins University Press, 1975, p. 34-38.
  122. Tomasevich 1975, p. 148-151.
  123. Tomasevich 2002, p. 214-215.
  124. Pavlowitch 2008, p. 91.
  125. Roberts 1973, p. 53-57.
  126. Tomasevich 1975, p. 199.
  127. Pavlowitch 2008, p. 140-141.
  128. Tomasevich 2002, p. 93.
  129. Kranjc 2013, p. 80.
  130. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 242-243.
  131. Lampe 2000, p. 222-224.
  132. Le Moal 2012, p. 125.
  133. (en) Matjaz Klemencic et Mitja Zagar, The Former Yugoslavia's Diverse Peoples: A Reference sourcebook, ABC-Clio, 2003, p. 178.
  134. (en) John Shea, Macedonia and Greece: The Struggle to Define a New Balkan Nation, McFarland & Co, 1996, p. 114.
  135. (en) Andrew Rossos, Macedonia and the Macedonians: A History, Hoover Institution Press, 2008, p. 193.
  136. Pavlowitch 2008, p. 101.
  137. (en) Richard C. Hall, War in the Balkans: An Encyclopedic History from the Fall of the Ottoman Empire to the Breakup of Yugoslavia, ABC-Clio, 2014, p. 224.
  138. Ramet 2006, p. 155-156.
  139. Tomasevich 1975, p. 259-260.
  140. Ramet 2006, p. 145-146.
  141. Tomasevich 1975, p. 259-265.
  142. Hoare 2013, p. 32-33.
  143. Tomasevich 1975, p. 256-261.
  144. Pavlowitch 2008, p. 124-127.
  145. Pavlowitch 2008, p. 158.
  146. (en) Mark Pinson, The Muslims of Bosnia-Herzegovina : Their historic development from the Middle Ages to the dissolution of Yugoslavia, Harvard University Press, 1996,p. 143.
  147. Garde 2000, p. 82-84.
  148. Le Moal 2012, p. 148-149.
  149. Le Moal 2012, p. 141.
  150. Roberts 1973, p. 76-79.
  151. (en) Ivo Goldstein et Nikolina Jovanovic, Croatia : a History, McGill-Queen's University Press, 1999, p. 145.
  152. Mudry 1999, p. 186-187.
  153. Hoare 2013, p. 55.
  154. Pavlowitch 2008, p. 142-146.
  155. (it) Giorgio Bocca, Storia d'Italia nella guerra fascista. 1940-1943, Mondadori, 1997, p. 408-410.
  156. Hoare 2013, p. 130.
  157. Roberts 1973, p. 55-56.
  158. Pavlowitch 2008, p. 108-113.
  159. Pavlowitch 2008, p. 115-117.
  160. Hoare 2006, p. 142.
  161. Hoare 2013, p. 24.
  162. Tomasevich 1975, p. 206-208.
  163. Pavlowitch 2008, p. 118-119.
  164. Pavlowitch 2008, p. 119-120.
  165. Pavlowitch 2008, p. 121-128.
  166. Tomasevich 2002, p. 256-258.
  167. Tomasevich 1975, p. 226-231.
  168. Garde 2000, p. 73.
  169. Garde 2000, p. 77.
  170. Pavlowitch 2008, p. 174-177.
  171. Tomasevich 1975, p. 233.
  172. Tomasevich 2002, p. 414.
  173. Hoare 2006, p. 196.
  174. Hoare 2006, p. 203.
  175. Hoare 2013, p. 47.
  176. Lampe 2000, p. 218-219.
  177. Pavlowitch 2008, p. 128-130.
  178. Pavlowitch 2008, p. 130-132.
  179. Roberts 1973, p. 100-101.
  180. Pavlowitch 2008, p. 152-153.
  181. Beevor 2012, p. 423.
  182. Roberts 1973, p. 101-105.
  183. Pavlowitch 2008, p. 155-156.
  184. Le Moal 2012, p. 163-167.
  185. Pavlowitch 2008, p. 158-164.
  186. Tomasevich 1975, p. 240.
  187. Tomasevich 1975, p. 248-250.
  188. Lampe 2000, p. 220-221.
  189. Roberts 1973, p. 106-112.
  190. Roberts 1973, p. 124-125.
  191. Pavlowitch 2008, p. 164-166.
  192. Le Moal 2012, p. 167-171.
  193. Ramet 2006, p. 150.
  194. Hoare 2013, p. 51-53.
  195. Le Moal 2012, p. 129-130.
  196. Le Moal 2012, p. 126-127.
  197. Tomasevich 2002, p. 102.
  198. Tomasevich 2002, p. 107.
  199. Kranjc 2013, p. 101.
  200. Pavlowitch 2008, p. 173-174.
  201. Tomasevich 2002, p. 113.
  202. Pavlowitch 2008, p. 98-100.
  203. Tomasevich 1975, p. 111.
  204. Ramet 2006, p. 148.
  205. Lampe 2000, p. 224-225.
  206. Pavlowitch 2008, p. 182-187.
  207. Pavlowitch 2008, p. 196.
  208. Roberts 1973, p. 153-154.
  209. Le Moal 2012, p. 175-176.
  210. Roberts 1973, p. 41-44.
  211. Roberts 1973, p. 113-114.
  212. Roberts 1973, p. 58-64.
  213. Roberts 1973, p. 65-76.
  214. Le Moal 2012, p. 178-180.
  215. Roberts 1973, p. 86-93.
  216. Pavlowitch 2008, p. 189-190.
  217. Roberts 1973, p. 93-97.
  218. Pavlowitch 2008, p. 166-167.
  219. Roberts 1973, p. 98-100.
  220. Roberts 1973, p. 129-130.
  221. Tomasevich 1975, p. 301-304.
  222. Tomasevich 1975, p. 275-277.
  223. Lampe 2000, p. 219-220.
  224. Roberts 1973, p. 138.
  225. Roberts 1973, p. 115-119.
  226. Le Moal 2012, p. 193.
  227. Roberts 1973, p. 120.
  228. Roberts 1973, p. 131-132.
  229. Roberts 1973, p. 138-144.
  230. Pavlowitch 2008, p. 191-192.
  231. Roberts 1973, p. 135.
  232. Garde 2000, p. 74.
  233. Roberts 1973, p. 148-151.
  234. Roberts 1973, p. 154-155.
  235. Le Moal 2012, p. 196-197.
  236. Roberts 1973, p. 133-136.
  237. Beevor 2012, p. 500.
  238. Le Moal 2012, p. 207-210.
  239. Roberts 1973, p. 165-166.
  240. Roberts 1973, p. 169-172.
  241. Beevor 2012, p. 512.
  242. Roberts 1973, p. 174-175.
  243. Roberts 1973, p. 178-179.
  244. Roberts 1973, p. 175-177.
  245. Le Moal 2012, p. 210-211.
  246. Roberts 1973, p. 179-180.
  247. Le Moal 2012, p. 198-199.
  248. Le Moal 2012, p. 170.
  249. Roberts 1973, p. 144-146.
  250. Tomasevich 2002, p. 145-146.
  251. Le Moal 2012, p. 203-204.
  252. Pavlowitch 2008, p. 169-170.
  253. Pavlowitch 2008, p. 188-189.
  254. Le Moal 2012, p. 199-203.
  255. Pavlowitch 2008, p. 192-194.
  256. Pavlowitch 2008, p. 200-204.
  257. Beevor 2012, p. 767-768.
  258. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 253.
  259. Pavlowitch 2008, p. 210-213.
  260. Hoare 2013, p. 146-147.
  261. Pavlowitch 2008, p. 206-208.
  262. Le Moal 2012, p. 204.
  263. Kranjc 2013, p. 129-133.
  264. Kranjc 2013, p. 171.
  265. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 243.
  266. Pavlowitch 2008, p. 183.
  267. Pavlowitch 2008, p. 208-209.
  268. Ramet 2006, p. 154-155.
  269. (en) Aleksandar T. Hristov, The Formation of the New Macedonian State: The First Assembly of the Anti-Fascist Council for the People's Liberation of Macedonia (ASNOM), 1944, Macedonian Review Editions, , p. 50.
  270. Pavlowitch 2008, p. 238.
  271. Roberts 1973, p. 205-206.
  272. Roberts 1973, p. 146.
  273. Pavlowitch 2008, p. 194-198.
  274. Le Moal 2012, p. 205-206.
  275. Pavlowitch 2008, p. 203-204.
  276. Tomasevich 2002, p. 224-227.
  277. Roberts 1973, p. 156-157.
  278. Tomasevich 1975, p. 334-338.
  279. Tomasevich 2002, p. 308-311.
  280. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 254.
  281. Tomasevich 2002, p. 114.
  282. (en) Robert L. Jarman, Yugoslavia: 1938-1948, Archive Editions, , p. 284.
  283. Mudry 1999, p. 205.
  284. Pavlowitch 2008, p. 239-240.
  285. Roberts 1973, p. 162-164.
  286. (en) Dejan Jovic, Yugoslavia: A State That Withered Away, Purdue University Press, 2009, p. 70.
  287. Pavlowitch 2008, p. 218-220.
  288. Le Moal 2012, p. 213-214.
  289. Roberts 1973, p. 189-196.
  290. Roberts 1973, p. 197.
  291. Roberts 1973, p. 198-199.
  292. Pavlowitch 2008, p. 223-224.
  293. Pavlowitch 2008, p. 225-226.
  294. Roberts 1973, p. 203-213.
  295. Roberts 1973, p. 213-215.
  296. Roberts 1973, p. 197-198.
  297. Roberts 1973, p. 225-227.
  298. Roberts 1973, p. 217-218.
  299. Roberts 1973, p. 256-257.
  300. Pavlowitch 2008, p. 227.
  301. Tomasevich 1975, p. 407.
  302. Pavlowitch 2008, p. 233.
  303. Roberts 1973, p. 255-257.
  304. Pavlowitch 2008, p. 231-232.
  305. Tomasevich 1975, p. 425-426.
  306. Roberts 1973, p. 214.
  307. Pavlowitch 2008, p. 235-238.
  308. Roberts 1973, p. 229-230.
  309. Roberts 1973, p. 282-284.
  310. Tomasevich 2002, p. 148.
  311. Pavlowitch 2008, p. 249-250.
  312. Le Moal 2012, p. 238-242.
  313. Pavlowitch 2008, p. 242-247.
  314. Le Moal 2012, p. 233.
  315. Tomasevich 2002, p. 173.
  316. Pavlowitch 2008, p. 239.
  317. Pavlowitch 2008, p. 228-230.
  318. Roberts 1973, p. 257-258.
  319. Beevor 2012, p. 636.
  320. Bernard 2013, p. 509.
  321. Roberts 1973, p. 207-212.
  322. Le Moal 2012, p. 216-217.
  323. Roberts 1973, p. 240-243.
  324. Roberts 1973, p. 155.
  325. Roberts 1973, p. 224.
  326. Roberts 1973, p. 227-229.
  327. Le Moal 2012, p. 217-219.
  328. Roberts 1973, p. 231-233.
  329. Pavlowitch 2008, p. 221-222.
  330. Roberts 1973, p. 237-238.
  331. Roberts 1973, p. 239-250.
  332. Roberts 1973, p. 252-253.
  333. Roberts 1973, p. 258-261.
  334. Roberts 1973, p. 279.
  335. Le Moal 2012, p. 220-225.
  336. Tomasevich 1975, p. 383-384.
  337. Tomasevich 2002, p. 128.
  338. Beevor 2012, p. 637.
  339. Roberts 1973, p. 263-265.
  340. Bernard 2013, p. 510-511.
  341. Bernard 2013, p. 512.
  342. Pavlowitch 2008, p. 234-235.
  343. Roberts 1973, p. 270-272.
  344. Tomasevich 2002, p. 174.
  345. Tomasevich 2002, p. 228.
  346. (en) Charles Zalar, Yugoslav Communism: A Critical Study, U.S. Government Print Office, 1961, p. 98.
  347. Bernard 2013, p. 550.
  348. Roberts 1973, p. 291.
  349. Bernard 2013, p. 521-522.
  350. Roberts 1973, p. 272-274.
  351. Le Moal 2012, p. 226-227.
  352. Pavlowitch 2008, p. 252-253.
  353. Beevor 2012, p. 639.
  354. Beevor 2012, p. 666-668.
  355. (en) Archie Brown, The Rise and Fall of Communism, Vintage Books, 2009, p. 149-151.
  356. Bernard 2013, p. 509-510.
  357. Tomasevich 2002, p. 167-168.
  358. Pavlowitch 2008, p. 266.
  359. Pavlowitch 2008, p. 254-259.
  360. Pavlowitch 2008, p. 240-242.
  361. Mudry 1999, p. 202-203.
  362. Pavlowitch 2008, p. 267-268.
  363. Tomasevich 2002, p. 156.
  364. Olivier Delorme, La GrĂšce et les Balkans, Gallimard, 2013, p. 1326 (vol. 2).
  365. Pavlowitch 2008, p. 247-249.
  366. Pavlowitch 2008, p. 259-263.
  367. Hoare 2013, p. 280-281.
  368. Le Moal 2012, p. 230-235.
  369. Tomasevich 1975, p. 446-449.
  370. Tomasevich 1975, p. 449-450.
  371. Tomasevich 1975, p. 440-441.
  372. Roberts 1973, p. 312-318.
  373. Bernard 2013, p. 513.
  374. Roberts 1973, p. 319.
  375. Castellan, Vidan et Bernard 2011, p. 255-256.
  376. Le Moal 2012, p. 243-250.
  377. Giacomo Pacini, Le Organizzazioni paramilitari nell'Italia repubblicana (1945-1991), Prospettiva editrice, 2008, p. 55-59.
  378. Pavlowitch 2008, p. 266-267.
  379. Bernard 2013, p. 580.
  380. (en) Paul Mojzes, Balkan Genocides: Holocaust and Ethnic Cleansing in the Twentieth Century, Rowman & Littlefield Publishers, 2011, p. 125-126.
  381. Garde 2000, p. 83-84.
  382. Tomasevich 2002, p. 757-764.
  383. Kranjc 2013, p. 11-12.
  384. Lampe 2000, p. 225-233.
  385. Pavlowitch 2008, p. 281.
  386. Catherine Lutard, GĂ©opolitique de la Serbie-MontĂ©nĂ©gro, Paris, Ă©ditions Complexe, coll. « GĂ©opolitique des États du monde », , 143 p. [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 2-87027-647-8), p. 42-43 (BNF 36997797).
  387. (en) Vladimir Ćœerjavić, « Yugoslavia: Manipulations with the number of Second World War victimes », Croatian Information Centre, .
  388. Le Moal 2012, p. 250.
  389. Garde 2000, p. 81-82.
  390. Garde 2000, p. 77-78.
  391. Pavlowitch 2008, p. 275-280.
  392. Hoare 2013, p. 3-4.
  393. Tomasevich 1975, p. 467-470.
  394. Philippe Masson, Une Guerre totale 1939-1945 : stratégies, moyens, controverses, cartes et tableaux, Tallandier, 1990, p. 337.
  395. Bernard 2013, p. 588.
  396. Le Moal 2012, p. 236.
  397. « FunĂ©railles d'État en Serbie pour Pierre II de Yougoslavie », Le Nouvel Observateur,
  398. Solution définitive de la "question de Trieste" par la conclusion des accords entre l'Italie et la Yougoslavie à Osimo (Ancona) le 10 novembre 1975, Annuaire français de droit international, Année 1976, 22, pages 77-95 *
  399. (en) Robert Service, Comrades! A History of World Communism, Pan Books, 2007, p. 251-260.
  400. Garde 2000, p. 86-87.
  401. Kranjc 2013, p. 234.
  402. Garde 2000, p. 85.
  403. Tony Judt, Postwar: A History of Europe Since 1945, Vintage Books, 2011, p. 48.
  404. Jean-Christophe Buisson, Le GĂ©nĂ©ral Mihailović : hĂ©ros trahi par les AlliĂ©s 1893–1946, Perrin, 1999, p. 262.
  405. Duơan T. Bataković, Histoire du peuple serbe, L'Âge d'homme, 2005, p. 326.
  406. (en) David Art, The Politics of the Nazi Past in Germany and Austria, Cambridge University Press, 2006, p. 166.
  407. (en) « Gen. Mario Roatta Dead at 81; Was Italian Chief of Staff in '43 », The New York Times,‎ .
  408. (en) Robert McCormick, Croatia Under Ante Pavelic: America, the Ustase and Croatian Genocide, I.B. Tauris, , p. 178-180.
  409. Garde 2000, p. 91-99.
  410. Lampe 2000, p. 241-260.
  411. Nicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique, Presses universitaires de France, 2004, p. 398.
  412. François FejtƑ, Histoire des dĂ©mocraties populaires, t. I : L'Ăšre de Staline, Seuil, , p. 247-248.
  413. Le Moal 2012, p. 9.
  414. (en) Eugene L. Rasor, Winston S. Churchill, 1874-1965: A Comprehensive Historiography and Annotated Bibliography, Greenwood Publishing Group, 2000, p. 114-115.
  415. Roberts 1973, p. XIII-XIV de la préface.
  416. (en) John Cripps, Mihailović or Tito? How the Codebreakers Helped Churchill Choose, in Michael Smith et Ralph Erskine (dir), Action. This Day, Bantam, 2001, p. 237-263.
  417. Pavlowitch 2008, p. 162.
  418. Pavlowitch 2008, p. 281-282.
  419. « Mihailovic (1893-1946). Héros trahi par les Alliés », L'Express,
  420. (it) « Il Giorno del Ricordo », Panorama,
  421. Kruno Meneghello-Dinǧić, « La Guerre de libĂ©ration nationale en Yougoslavie », Revue d'histoire de la DeuxiĂšme Guerre mondiale, no 38,‎ (lire en ligne).
  422. Catherine Lutard-Tavard, « Les pays ex-Yougoslaves vers l’Union europĂ©enne : des mĂ©moires fracturĂ©es », Diploweb,
  423. Paul Garde, Fin de siĂšcle dans les Balkans, Odile Jacob, 2001, p. 53-54.
  424. Lampe 2000, p. 214.
  425. (en) « These Yugoslavian Monuments Look Like Relics From An Alien Civilization », Business Insider,
  426. (en) « Abandoned and Forgotten: Huge Futuristic Monuments in the Former Yugoslavia », International Business Times,
  427. « Ex-Yougoslavie: les monuments antifascistes sont malmenés », RFI,
  428. (en) Greg de Cuir, Jr., « Partisan ‘Realism’: Representations of Wartime Past and State-Building Future in the Cinema of Socialist Yugoslavia », sur le site de l'UniversitĂ© de St Andrews, Frames Cinema Journal
  429. Lampe 2000, p. 324-326.
  430. Garde 2000, p. 107-108.
  431. Garde 2000, p. 105-106.
  432. Garde 2000, p. 289.
  433. Garde 2000, p. 347-349.
  434. (en) « Stop Pensions for Nazi-Allied Troops, Croatia Urged », Balkan Insight,
  435. (en) « Serbia Rehabilitates WWII Chetnik Leader Mihailovic », Balkan Insight,
  436. (en) « Serbs and Croats clash over allegations of Nazi pasts », The Irish Times,

Bibliographie

Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article : document utilisĂ© comme source pour la rĂ©daction de cet article.

  • (en) Antony Beevor, The Second World War, Weidenfeld & Nicolson, , 866 p. (ISBN 978-0297844976).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Georges Castellan, Gabrijela Vidan et Antonia Bernard (sl), Histoire de la Croatie et de la SlovĂ©nie, Armeline, , 524 p. (ISBN 978-2910878351).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Milovan Djilas, Wartime, Mariner Books, , 496 p. (ISBN 978-0156947121).
  • Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard, , 480 p., brochĂ© [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 2213605599 et 978-2213605593).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Gabriel Gorodetsky, Le Grand Jeu de dupes : Staline et l'invasion allemande, Les Belles Lettres, , 576 p. (ISBN 978-2-251-38044-5).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Marko Attila Hoare, Genocide and Resistance in Hitler's Bosnia: The Partisans and the Chetniks, 1941–1943, Oxford University Press, , 400 p. (ISBN 978-0197263808).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Marko Attila Hoare, The Bosnian Muslims in the Second World War: A History, C Hurst & Co Publishers, , 512 p. (ISBN 978-1849042413).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Gregor J. Kranjc, To Walk With the Devil: Slovene Collaboration and Axis Occupation, 1941-1945, University of Toronto Press, , 344 p. (ISBN 978-1442613300).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Marcia Kurapovna, Shadows on the Mountain: The Allies, the Resistance, and the Rivalries that Doomed WWII Yugoslavia, John Wiley & Sons, , 336 p. (ISBN 978-0470084564).
  • (en) John R. Lampe, Yugoslavia as History : Twice there was a Country, Cambridge, Cambridge University Press, , 487 p. [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 0521774012).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Fitzroy Maclean, Dangereusement Ă  l'Est, Éditions Viviane Hamy, 2015 pour la version française (ISBN 978-2-8785-8600-8) (en anglais, Eastern Approaches, 1949)
  • FrĂ©dĂ©ric Le Moal, Le Front yougoslave pendant la Seconde Guerre mondiale : de la guerre de l'Axe Ă  la guerre froide, Éditions Soteca, , 272 p. [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 978-2-916385-53-2).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-HerzĂ©govine : Faits et controverses, Ellipses, , 432 p. (ISBN 978-2729857530).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Stevan K. Pavlowitch, Hitler's new disorder : the Second World War in Yugoslavia, New York, Columbia University Press, , 332 p. [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 978-1850658955).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Sabrina P. Ramet, The Three Yugoslavias: State-building and Legitimation, 1918-2005, Indiana University Press, , 817 p. (ISBN 978-0253346568).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Sabrina P. Ramet et Ola Listhaug, Serbia and the Serbs in World War Two, Palgrave Macmillan, , 344 p. (ISBN 978-0230278301).
  • (en) Walter R. Roberts, Tito, Mihailovic and the Allies, Rutgers University Press, , 408 p. (ISBN 978-0822307730).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Ben H. Shepherd, Terror in the Balkans - German Armies and Partisan Warfare, Harvard University Press, , 310 p. (ISBN 978-0674048911).
  • Antoine Sidoti, Partisans et Tchetniks en Yougoslavie durant la Seconde Guerre mondiale : idĂ©ologie et mythogĂ©nĂšse, CNRS, , 384 p. (ISBN 978-2271061904).
  • Antoine Sidoti, Le MontĂ©nĂ©gro et l'Italie durant la Seconde Guerre mondiale – Histoire, mythes et rĂ©alitĂ©s, CNRS, , 368 p. (ISBN 978-2271059413).
  • (en) Jozo Tomasevich, War and Revolution in Yugoslavia, 1941-1945 : The Chetniks, Stanford University Press, , 518 p. [dĂ©tail de l’édition] (ISBN 978-0804708579).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Jozo Tomasevich, War and Revolution in Yugoslavia, 1941-1945 : Occupation and Collaboration, Stanford University Press, , 864 p. (ISBN 978-0804736152).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • (en) Heather Williams, Parachutes, Patriots, Partisans: The Special Operations Executive and Yugoslavia, 1941-1945, University of Wisconsin Press, , 297 p. (ISBN 978-0299194949).
  • Nicolas Bernard, La Guerre germano-soviĂ©tique 1941-1945, Tallandier, , 797 p. (ISBN 979-1021016286).Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article

Voir aussi

Articles connexes

Sujets liés

Unités militaires

Liens externes

Cet article est issu de wikipedia. Text licence: CC BY-SA 4.0, Des conditions supplĂ©mentaires peuvent s’appliquer aux fichiers multimĂ©dias.