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Histoire de la Macédoine du Nord

L'histoire de la Mac√©doine du Nord, petit √Čtat du sud des Balkans, commence, au sens strict, lors de son ind√©pendance vis-√†-vis de la R√©publique f√©d√©rative socialiste de Yougoslavie en 1991. Dans un sens plus large, l'histoire de la ¬ę Mac√©doine ¬Ľ, dont traite le pr√©sent article, concerne un ensemble g√©ographique et historique bien plus vaste, habit√© par de nombreux peuples au cours du temps. Le territoire ainsi d√©sign√© a maintes fois chang√© de forme et fut inclus dans divers √Čtats successifs. La r√©publique actuelle n'occupe que le tiers du royaume antique. Elle regroupe la majorit√© des Slaves mac√©doniens, parlant une langue slave, √©galement pr√©sente en Bulgarie du sud-ouest (Mac√©doine du Pirin, vall√©es de la Mesta et de la Struma) et en Gr√®ce du nord (Mac√©doine grecque), et linguistiquement proche du bulgare. La Mac√©doine du Nord abrite aussi des minorit√©s albanaises, valaques et tsiganes.

Image représentant les armoiries historiques de la Macédoine
Armoiries historiques de la Macédoine

Au sens large, l'histoire du pays commence au VIIe mill√©naire av. J.-C. pendant le N√©olithique : l'√™tre humain se s√©dentarise alors dans les petites vall√©es et y fonde les premiers villages. Apr√®s une succession de cultures agricoles (Starńćevo, Vinńća... dont les habitants sont appel√©s par les auteurs grecs antiques ¬ę P√©lasges ¬Ľ), arrivent au IIe mill√©naire av. J.-C. les Indo-europ√©ens qui parlent, ici, des langues illyriennes, thraces et mac√©do-hell√©niques. Ils introduisent l'usage des m√©taux, et les premiers √Čtats structur√©s apparaissent √† l'√Ęge du fer. Le territoire de la r√©publique moderne est alors majoritairement inclus dans les royaumes de Dardanie et de P√©onie, monarchies structur√©es avec des villes fortifi√©es, partiellement hell√©nis√©s. Ces √Čtats sont envahis au IVe si√®cle av. J.-C. par Philippe II de Mac√©doine et font d√©sormais partie de la Mac√©doine antique, n√©e dans le nord de la Gr√®ce au IXe si√®cle av. J.-C.. Ce royaume hell√©nique est √† son tour envahi par les Celtes au IIe si√®cle av. J.-C. et par les Romains au IIe si√®cle av. J.-C.. Ces derniers r√©organisent la r√©gion et laissent de nombreux monuments et plusieurs grandes villes. La christianisation fait entrer la r√©gion dans la civilisation byzantine, √† laquelle le pays doit sa tradition orthodoxe.

Les Slaves, anc√™tres linguistique de la nation majoritaire en Mac√©doine du Nord moderne, s'installent au VIIe si√®cle et forment leurs propres √Čtats : d'abord des petits duch√©s nomm√©s ¬ę Sklavinies ¬Ľ (qui se multiplient jusque dans le P√©loponn√®se), puis de grands royaumes comme la Serbie ou la Bulgarie (qui se substituent √† l'autorit√© de Constantinople). Apr√®s avoir √©t√© reconquis pour un si√®cle par les Byzantins au XIe si√®cle, ces royaumes retrouvent leur ind√©pendance, mais sont envahis au XIVe si√®cle par les Ottomans, qui conservent toute la Mac√©doine jusqu'en 1912. Les Ottomans encouragent le d√©veloppement des villes, o√Ļ se concentre l'√©lite √©conomique musulmane, alors que les campagnes, o√Ļ vivent les Chr√©tiens, sont livr√©es √† la pauvret√©, √† l'ins√©curit√© et √† l'exode rural. Cette migration, d'abord vers les montagnes, entra√ģne l'√©mergence des ha√Įdouks, hors-la-loi qui luttent contre la puissance ottomane. Cet exode s'oriente ensuite vers les villes et fait na√ģtre une premi√®re √©lite √©conomique slave √† la fin du XVIIIe si√®cle. L'Empire ottoman est alors sur le d√©clin et, apr√®s les ind√©pendances grecque et bulgare, na√ģt une premi√®re conscience slavo-mac√©donienne. La r√©gion est nettement sous-d√©velopp√©e et son identit√© culturelle reste incertaine. Selon les langues, des √©coles financ√©es par les Grecs, les Bulgares et les Serbes tentent d'inculquer aux Mac√©doniens un sentiment d'appartenance √† leur pays respectif, afin de pouvoir facilement annexer la r√©gion. De grandes organisations de lib√©ration voient le jour √† la fin du XIXe si√®cle et en 1903.

En 1912, la Bulgarie, la Gr√®ce et la Serbie, d√©cid√©es √† chasser les Ottomans d'Europe, envahissent (selon les Turcs) ou lib√®rent (selon les Chr√©tiens) la Mac√©doine du Nord lors de la Premi√®re Guerre balkanique. La r√©gion est partag√©e en 1913 entre les trois nations victorieuses : la Bulgarie h√©rite de la partie nord-est, la Gr√®ce r√©cup√®re les r√©gions du sud, soit le noyau de la Mac√©doine historique, et la Serbie annexe la ¬ę Mac√©doine du Vardar ¬Ľ, qui correspond √† la r√©publique actuelle. Ce d√©coupage est de courte dur√©e puisque, lors de la Premi√®re Guerre mondiale, la Bulgarie, ennemie de la Serbie et de la Gr√®ce, annexe toute la Mac√©doine. La Mac√©doine du Vardar n'est totalement lib√©r√©e que lors de l'armistice de 1918. Redevenue serbe, elle entre alors dans le nouveau royaume des Serbes, des Croates et des Slov√®nes qui devient, en 1929, le royaume de Yougoslavie. Le peuple mac√©donien est alors majoritairement consid√©r√© comme serbe et il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour qu'il soit reconnu comme diff√©rent des Serbes et que sa langue soit enfin codifi√©e. Pendant la guerre, la Mac√©doine redevient bulgare et ce sont les r√©sistants communistes qui lib√®rent leur pays. Ils proclament en 1944 la R√©publique populaire de Mac√©doine, qui devient l'une des six r√©publiques constituantes de la Yougoslavie de Tito. La Mac√©doine reste la plus pauvre des r√©publiques yougoslaves et b√©n√©ficie beaucoup du syst√®me f√©d√©ral yougoslave qui lui octroie des aides importantes et lui permet de s'industrialiser et de renouveler ses infrastructures.

Lors de la dislocation de la Yougoslavie en 1991, la ¬ę R√©publique de Mac√©doine ¬Ľ, contrairement aux autres r√©publiques, ne conna√ģt pas de guerre d'ind√©pendance. Mais les dirigeants ex-yougoslaves mac√©doniens doivent faire face, aussi bien aux revendications unionistes de certaines forces pro-bulgares (VMRO - Mouvement national bulgare) qu'aux contestations grecques concernant le nom du pays, car la Gr√®ce leur reproche, en employant le nom de ¬ę Mac√©doine ¬Ľ, d'usurper son patrimoine historique ‚ÄĒ question qui ne sera r√©gl√©e qu'en 2019. Ils promeuvent alors la construction d'une identit√© locale bas√©e sur la mise en exergue des diff√©rences avec les voisins bulgares, sur la position pro-Alli√©e du pays (en tant que partie de la Serbie puis de la Yougoslavie) pendant les deux guerres mondiales et, malgr√© les protestations grecques, sur une appropriation du pass√© antique pr√©-slave du pays, avec l'adoption comme symbole du ¬ę soleil de Vergina ¬Ľ √† la place du ¬ę lion rampant ¬Ľ bulgare[1]. S'ensuivent des sanctions √©conomiques et diplomatiques qui durent jusqu'en 1995 et qui emp√™chent l'accession de la r√©publique aux organisations internationales. Le passage du r√©gime communiste √† l'√©conomie de march√© est difficile et les slaves mac√©doniens, qui connaissent des probl√®mes d'identit√© nationale, acceptent mal les revendications de la minorit√© albanaise, qui repr√©sente le quart de la population. Un conflit ethnique a lieu en 2001 ; il permet aux Albanais de gagner quelques droits, notamment au niveau linguistique. La Mac√©doine du Nord, soucieuse de devenir un √Čtat occidental √† part enti√®re, est aujourd'hui candidate √† l'adh√©sion √† l'Union europ√©enne et fut admise √† l'OTAN en 2020[2].

La Macédoine avant les Slaves

Néolithique

Photographie de la reconstitution moderne du village de Toumba Madjari
Reconstitution du village de Toumba Madjari

Le territoire de l'actuelle r√©publique n'est habit√© qu'√† partir du N√©olithique. Pourtant, sa situation g√©ographique est propice √† l'installation humaine puisque la r√©gion compte des rivi√®res parcourant des vall√©es fertiles et des lacs. Ainsi, les vall√©es du Vardar, de la Stroumitsa et de la Strouma furent des axes importants pour les mouvements de population. La Mac√©doine du Nord a notamment jou√© un grand r√īle dans les √©changes entre les sph√®res culturelles de la mer √Čg√©e, de l'Anatolie et de l'Europe centrale. L'axe majeur, celui du fleuve Vardar, est toutefois entrecoup√© par deux obstacles naturels, les gorges de Taor et celles de Demir[3].

Les tout premiers habitants de la Mac√©doine du Nord sont s√©dentaires et connaissent l'agriculture et la poterie. Le site arch√©ologique le plus ancien du pays est Vrchnik, pr√®s du village de Tarintsi, dans la municipalit√© de Karbintsi. Il √©tait habit√© d√®s 7000 av. J.-C[4], des traces d'exploitation agricole ainsi que des haches fines en pierre polie et des pots d'argile y ont √©t√© d√©couverts. Ce site, ainsi que celui voisin d'Anzabegovo, ont d'ailleurs donn√© leur nom √† la ¬ę culture d'Anzabegovo-Vrchnik ¬Ľ, qui se d√©veloppe de 5300 √† 4200 av. J.-C[5].

La plaine de P√©lagonie, au sud-ouest du pays, est aussi connue pour ses quelques sites plus r√©cents appartenant √† la ¬ę culture de Veloucha-Porodin ¬Ľ, o√Ļ des outils de pierre et d'os et des poteries ornement√©es, souvent √† usage rituel, y ont √©t√© retrouv√©s. Des sites similaires existent dans les environs de la ville d'Ohrid. Cette derni√®re culture appara√ģt vers 5500 av. J.-C[6]. Le site de Toumba Madjari, pr√®s de Skopje, le plus important de la haute vall√©e du Vardar, a quant √† lui appartenu successivement aux deux cultures. Des figures zoomorphiques et antropomorphiques y ont √©t√© retrouv√©es, ainsi que des autels religieux. Le site fut occup√© de 6000 √† 4300 av. J.-C. et a connu son apog√©e de 5800 √† 5200 av. J.-C[7]. Les deux cultures, Anzabegovo-Vrchnik et Veloucha-Porodin, se distinguent des autres groupes d'Europe du Sud-Est notamment par l'usage de peinture blanche sur les poteries. Des influences ext√©rieures sont souvent visibles, par exemple thraces √† Vrchnik. La r√©gion de Skopje poss√®de de son c√īt√© de fortes connexions avec les cultures de l'actuelle Serbie : Starńćevo, Vinńća et Lepenski Vir[6]. La Mac√©doine du Nord se distingue toutefois par des art√©facts introuvables dans d'autres r√©gions : les statuettes de Magna Mater (¬ę grande-m√®re ¬Ľ en latin), une figure f√©minine en argile, souvent par√©e de bijoux et richement coiff√©e, fusionn√©e au toit d'une petite maison. Ces artefacts se trouvent surtout dans les vestiges d'habitation et devaient √™tre v√©n√©r√©s pour apporter la fertilit√© et prot√©ger le foyer[5].

Protohistoire

Photographie de l'observatoire mégalithique de Kokino
L'observatoire mégalithique de Kokino

Au d√©but du IIe mill√©naire av. J.-C., et gr√Ęce aux contacts avec l'Illyrie adriatique[8], le territoire entre dans l'√Ęge du bronze. Plusieurs villages de cette p√©riode ont √©t√© d√©couverts par les arch√©ologues, par exemple √† Tsrnobouka, Chouplevats et Bakarno Goumno, pr√®s de Veseltchani. Les maisons sont alors construites en pierre et l'artisanat de cette p√©riode se distingue par des pots en argile au col cylindrique d√©cor√©s avec du graphite et la fabrication de figurines humaines assises. Certains villages, comme celui d√©couvert dans l'actuelle forteresse de Skopje, sont construits dans des lieux difficiles d'acc√®s, probablement pour pouvoir se d√©fendre en cas d'attaque[3]. L'observatoire m√©galithique de Kokino, construit au d√©but de la p√©riode, est toutefois le vestige le plus monumental de l'√Ęge du bronze en Mac√©doine. Situ√© pr√®s de Kumanovo, dans le nord du pays, il fait 5 000 m√®tres carr√©s[9] et c'est, selon la Nasa, le quatri√®me plus vieil observatoire au monde apr√®s Abou Simbel, Stonehenge et Angkor Vat[10].

Pendant les dernières décades du IIIe millénaire av. J.-C. jusqu'au bronze moyen[5], et surtout du XIIe au IXe siècle[8], la région est régulièrement envahie par des tribus indo-européennes, qui rejoignent progressivement les plaines russes et gagnent la Macédoine du Nord en remontant la vallée de la Moravie[5]. Une tribu inconnue traverse également le pays à la même époque et détruit toutes les installations de la vallée du Vardar, qui se trouve sur sa route entre l'Europe centrale et le Moyen-Orient[8].

La fin de ces mouvements apporte une p√©riode de paix et de prosp√©rit√©, particuli√®rement visible sur les sites de Kanino, de Radoborska Toumba (pr√®s de Mogila) et de Visok Rid. De 1300 √† 1200 av. J.-C., la r√©gion conna√ģt toutefois de nouvelles invasions. Cette fois-ci, ce sont des tribus de l'√Čg√©e qui traversent le pays[5] et des Illyriens, qui, venus de la c√īte adriatique, s'installent √† l'int√©rieur des Balkans occidentaux. Des tombes illyriennes de cette p√©riode se trouvent d'ailleurs dans les r√©gions de Bitola et de Chtip[8]. Peu √† peu, les envahisseurs, √Čg√©ens comme Indo-europ√©ens, s‚Äôassimilent aux tribus locales et introduisent l'usage du fer, notamment √† Demir Kapiya et dans la plaine p√©lagonienne[5]. Ces tribus commercent notamment avec les nouvelles colonies ioniennes fond√©es sur la c√īte adriatique[8].

Carte des Balkans, le royaume de Macédoine est situé entièrement au sud de la république actuelle
Le royaume de Macédoine avant les conquêtes de Philippe II surimposé aux frontières actuelles

L'√Ęge du fer mac√©donien commence vers 1200 av. J.-C. et s'ach√®ve en 400 av. J.-C. Les √©l√©ments les plus caract√©ristiques de la p√©riode sont les tombeaux en pierre ou en c√©ramique peinte. De telles s√©pultures ont notamment √©t√© d√©couvertes dans la n√©cropole de Demir Kapiya, sur le Vardar, dans la partie orientale du pays (environs de Kotchani) et dans la r√©gion skopiote[3]. Au d√©but de la p√©riode, les tribus qui vivent sur le territoire appartiennent √† divers groupes, souvent pr√©sents dans d'autres r√©gions des Balkans, comme les Illyriens, les Thraces, les Brigiens, les √Čdoniens, les P√©oniens et les P√©lagoniens[3]. Les Thraces sont install√©s dans le nord, vers la Serbie, les Illyriens, dont descendent les Albanais, se trouvent sur les monts ҆ar[11] et les P√©oniens sont essentiellement dans la vall√©e du Vardar[12]. Ces peuples, parfois alli√©s, parfois ennemis, commercent tous avec les cit√©s de Gr√®ce et du royaume de Mac√©doine[13]. Ce dernier √©merge au cours du IXe si√®cle av. J.-C. et s'√©tend peu √† peu dans la totalit√© de l'actuelle Mac√©doine grecque, limit√© au sud par la mer √Čg√©e et le massif du Pinde. Ses limites nord, au niveau du lac Prespa[13], suivent la fronti√®re sud de l'actuelle Mac√©doine du Nord.

L'aristocratie tribale gagne de plus en plus de pouvoir et les premiers √Čtats se forment lentement[3]. Les tombes princi√®res d√©couvertes √† Trebenichta, pr√®s d'Ohrid et dat√©es des VIe ou Ve si√®cles[14], ainsi que les tumuli de Berantsi, pr√®s de Bitola, de Krivi Dol, pr√®s de Chtip et de Dabitsi pr√®s de V√©l√®s, sont repr√©sentatives de cet essor de la noblesse[15]. La n√©cropole de Trebenichta, o√Ļ reposent dix hommes avec leurs casques et leurs √©p√©es et trois femmes avec leurs bijoux, les visages couverts de masques d'or, est particuli√®rement riche et montre par ses richesses et ses influences les connexions qui existent entre le monde antique et les tribus mac√©doniennes. Ainsi, les masques en or rappellent les rites fun√©raires en usage √† Myc√®ne mille ans plus t√īt[16]. Autour d'Ohrid et dans la plaine p√©lagonienne subsistent toutefois √† la m√™me √©poque quelques tribus beaucoup moins organis√©es, comme les P√©lagoniens et les Lyncestae. Ces groupes, constitu√©s de bergers, sont organis√©s en petites monarchies et vivent dans des campements provisoires. Ils sont associ√©s aux Molosses de l'√Čpire, un autre peuple pastoral[17].

Antiquité

Phtographie d'une mosa√Įque √† Stobi
Mosa√Įque du baptist√®re de Stobi

√Ä partir du VIe si√®cle av. J.-C.[18], la r√©gion conna√ģt de fortes influences grecques, visibles dans la fabrication des bijoux, de c√©ramique et d'objets en m√©tal[3]. L'or est notamment extrait √† Kratovo et dans les vall√©es de la Bregalnitsa et de la Petsiny. L'argent est quant √† lui extrait dans la plaine du Polog[19]. Au m√™me moment, les premi√®res villes fortifi√©es apparaissent ; elles sont entour√©es de remparts en pierre s√®che[3]. Parmi ces villes se trouvent Stybera (municipalit√© de Prilep), Alkomena√Į (Krouchevo), Bryanion (Demir Hisar), Eudarist (Makedonski Brod), Gurbyta (Gradsko), Bylazora (V√©l√®s) et Stena√Į[18].

L'influence grecque fut momentan√©ment frein√©e lors de l'invasion perse en 490 av. J.-C. puis au cours des IIIe et IIe si√®cles av. J.-C. lors d'invasions celtes et dardaniennes. Le territoire est alors s√©par√© entre deux √Čtats bien distincts : le royaume de P√©onie, qui en occupe la quasi-totalit√©, et le royaume de Dardanie, qui poss√®de la haute vall√©e du Vardar[20]. La P√©onie est un royaume qui s'√©tend √©galement sur des r√©gions du nord de la Gr√®ce et de l'ouest de la Bulgarie[21] et la Dardanie est un √Čtat proche culturellement de l'Illyrie qui regroupe l'actuel Kosovo et des territoires l'avoisinant[18]. La P√©onie, bien que fond√©e sur l'union de tribus illyriennes et thraces, poss√®de une langue distincte. Sa capitale, Astibus, correspond √† l'actuelle Chtip[19].

Sans cesse diminu√© √† cause d'annexions mac√©doniennes, le royaume de P√©onie est d√©finitivement envahi par Philippe II de Mac√©doine en 358 av. J.-C[21] ; la m√™me ann√©e, le roi vainc √©galement les Dardaniens[22]. Son fils, Alexandre le Grand, entreprend en 335 av. J.-C. une exp√©dition √† travers la Dardanie et la Thrace. Victorieux, il atteint la m√™me ann√©e la vall√©e du Danube[23]. Apr√®s la mort d'Alexandre, le royaume de Mac√©doine est impliqu√© dans les guerres des diadoques, plusieurs dynasties s'en disputant le contr√īle. √Ä partir de la fin du IIIe si√®cle av. J.-C., il se heurte √† l'Empire romain au cours de plusieurs guerres, de 214 √† 205, de 200 √† 197, de 171 √† 168 et de 149 √† 148[24]. Le royaume est d√©finitivement vaincu et disparait en 168 av. J.-C., apr√®s la d√©faite du roi Pers√©e[25].

La province romaine de Mac√©doine est cr√©√©e en 148 av. J.-C. apr√®s une ultime r√©volte men√©e par Andriskos et les Romains fondent de nombreuses garnisons, notamment le long du Vardar. Ils divisent la Mac√©doine en quatre unit√©s administratives, les merides[26].. La P√©onie continue d'exister en tant qu'ensemble administratif puisqu'elle correspond aux deuxi√®me et troisi√®me merides. L'identit√© p√©onienne dispara√ģt toutefois avant 400 ap. J.-C[21] Les r√©gions dardaniennes forment, avec les territoires thraces situ√©s plus au nord, la province de M√©sie[27]..

Photographie des ruines de Heraclea Lyncestis, ancienne Bitola
Heraclea Lyncestis, ancienne Bitola

Les Romains commencent par construire plusieurs voies, dont la via Egnatia, qui reliait Dyrrachium (aujourd'hui Durr√ęs, en Albanie) √† Thessalonique et Byzance[28]. Cet axe traverse notamment les villes mac√©doniennes de Lychnidus (actuelle Ohrid) et de Heraclea Lyncestis (actuelle Bitola). Ces deux cit√©s, fortement remani√©es et d√©velopp√©es par les Romains, sont toutefois de fondation plus anciennes car Lychnidus date de l'√©poque illyrienne[18] et Heraclea Lyncestis a √©t√© fond√©e par Philippe V de Mac√©doine[29]. Autre grande ville de l'√©poque, Stobi est l'ancienne Stena√Į de P√©onie. Scupi, aujourd'hui Skopje, est la seule grande cit√© √† avoir √©t√© fond√©e par Rome, d'abord en tant que camp militaire, puis en tant que colonie sous Domitien[27]. Ces villes √©taient des centres de commerce prosp√®res et d'importants vestiges en sont encore visibles, comme les th√©√Ętres antiques de Lychnidus et de Stobi. Stobi devient m√™me au IIIe si√®cle, la deuxi√®me plus grande ville mac√©donienne apr√®s Thessalonique[26]. √Ä la m√™me p√©riode, l'empereur Diocl√©tien r√©organise les fronti√®res administratives de son pays et cr√©e une province de Dardanie, qui r√©cup√®re la moiti√© nord du territoire de la r√©publique moderne. Scupi, autrefois ville de M√©sie[27], devient d'ailleurs la capitale de la nouvelle province[30]. La Mac√©doine est quant √† elle divis√©e en Macedonia Prima, au sud, et en Macedonia Secunda, au nord. Thessalonique et Stobi sont leurs capitales respectives[31].

Le christianisme arrive en Mac√©doine d√®s 51, lorsque l'ap√ītre Paul pr√™che dans les villes √©g√©ennes de B√©roia, Thessalonique et Philippes[32]. La nouvelle religion s'implante surtout √† partir des IIIe et IVe si√®cles et environ 130 basiliques de cette √©poque ont √©t√© d√©couvertes sur le sol de la r√©publique[18]. Au niveau culturel, le territoire reste toujours sous influence grecque, et il est enti√®rement situ√© au sud de la ligne Jireńćek, qui d√©limite les aires latine et grecque[33].

La Macédoine byzantine

Invasions slaves et période bulgare

√Ä partir de 500, des Slaves venus du nord commencent √† traverser le Danube et s'installent dans la p√©ninsule balkanique[34]. Ils atteignent la Mac√©doine du Nord au VIIe si√®cle et s'y organisent en Sklavinies (petits duch√©s), comme les Berzites dans la haute vall√©e du Vardar, les Strymoniens autour de la Strouma, les Dragovites en P√©lagonie et les Smolianes aux pieds du massif de la Vlahina[35] dont le nom perp√©tue le souvenir des populations romanis√©es d√©j√† pr√©sentes, que les Slaves assimilent progressivement. Goths, Huns et Avars pillent les Balkans[36] affaiblissant la puissance romaine qui finit par s'effacer au profit des Bulgares, venus d'Asie centrale, qui traversent le Danube en 679. Ces derniers s'installent durablement entre le fleuve et le massif du Grand Balkan puis forment un √Čtat qui s'√©tend vers la Thrace au sud et la Mac√©doine √† l'ouest. Au bout de 200 ans, les Bulgares et leurs sujets slaves, qui ont assimil√© de nombreux grecs et valaques, ne forment plus qu'un seul peuple. Ce peuple unifi√© est de langue slave[37], perp√©tue n√©anmoins des traditions thraces comme les martenitsi, les koleda ou les vńĀrkolak, mais adopte officiellement le christianisme orthodoxe en 864-5[38].

Au IXe si√®cle, Sim√©on Ier de Bulgarie se lance dans une guerre qui agrandit consid√©rablement son royaume, en l'augmentant notamment de la Mac√©doine et de l'Albanie. Au cours du m√™me si√®cle, les fr√®res Cyrille et M√©thode de Thessalonique cr√©ent le premier alphabet slave, le glagolithique. Cet alphabet permet la naissance d'une toute premi√®re litt√©rature slave et la traduction d'√©crits religieux grecs en vieux-slave. Les deux Saints √©vang√©lisent d'abord les Slaves du sud des Balkans puis poursuivent leur mission jusqu'en Moravie. Leurs disciples, Cl√©ment et Naum fondent √† Ohrid la premi√®re universit√© slave et deux monast√®res. Leur Ňďuvre est consid√©rable, puisqu'ils r√©forment le glagolithique, qui devient l'alphabet cyrillique, et font du vieux-slave la langue liturgique des Slaves, mais aussi des Aroumains et des Roumains jusqu'au XVIIe si√®cle. Cl√©ment est par ailleurs fait premier √©v√™que d'Ohrid[32]. Sous Cl√©ment et Naum, l'universit√© d'Ohrid forme 3 500 pr√™tres et professeurs ; apr√®s leur mort, elle d√©cline mais continue d'exister jusqu'en 1767[39].

En 896, Sim√©on Ier fait la paix avec les Byzantins et le Patriarcat de Bulgarie devient autoc√©phale[38]. Il est par ailleurs √©lev√© au rang de basileus par les Byzantins, titre que seul le Pape avait auparavant obtenu ; il meurt en 927. Son empire se divise[40] : sa partie au nord du Danube √©choit aux Hongrois, ses provinces orientales (Thrace, Dobrog√©e) retrouvent l'autorit√© de Constantinople, et les tsars de Bulgarie abandonnent leur capitale, Preslav, pour d'autres villes situ√©es plus √† l'Ouest, avant de se fixer √† Ohrid[41]. Au Xe si√®cle, le Bogomilisme, religion dualiste, se d√©veloppe dans les Balkans. Cette foi, condamn√©e et pers√©cut√©e par les hi√©rarques orthodoxes, divise la soci√©t√© bulgare. Au cours du m√™me si√®cle, des Roms originaires du nord de l'Inde et arriv√©s autour de la mer Noire comme vassaux, charrons, chaudronniers, maquignons et √©claireurs des Khazars, Petch√©n√®gues et Coumans (peuples cavaliers)[42], commencent √† s'installer en Mac√©doine[43]. Les occidentaux ont longtemps cru qu'ils venaient d'√Čgypte[44]. Beaucoup de peuples sont mentionn√©s dans les textes, mais la composition ethnique et le nombre d'habitants de la Mac√©doine m√©di√©vale restent inconnus, puisqu'il n'existe aucune statistique √† ce sujet. Il est √©galement impossible de savoir si les Slaves de la r√©gion √©taient plus proches des Serbes ou des Bulgares ou s'ils formaient une ethnie diff√©rente ; il est enfin impossible de mesurer pr√©cis√©ment l'influence culturelle grecque sur ce peuple[45].

En 976, Samuel Ier de Bulgarie, d√©sireux de reconstruire l'empire de Sim√©on Ier, reprend le contr√īle de toute la Mac√©doine (√† l'exception de Salonique) et envahit l'Albanie, la Thessalie et la r√©gion de NiŇ° en Serbie, s'√©tendant vers l'ouest jusqu'en Croatie. Il fait construire une forteresse dans sa capitale, Ohrid, et fait de l'√©v√™ch√© d'Ohrid un patriarcat[46]. Son arm√©e est cependant vaincue par les Byzantins en 1014, et en 1018, sa capitale, Ohrid, est prise par l'empereur byzantin Basile II[34]. L'h√©ritage de l'√©ph√©m√®re empire de Samuel est sujet √† controverse puisque les historiens bulgares, quelques historiens russes et la plupart des occidentaux y voient un √Čtat bulgare primitif, tandis que d'autres historiens russes, comme Georg Ostrogorsky[47], et ceux de l'ex-Yougoslavie, y voient un √Čtat mac√©donien. Cette derni√®re opinion s'appuie sur la position centrale de la Mac√©doine au sein de l'empire (Ohrid en est la capitale), sur l'√©lite locale qui le contr√īle, et sur le fait que Samuel se titre ¬ę Tsar des Bulgares ¬Ľ non pour se d√©finir ethniquement mais pour revendiquer un h√©ritage, tout comme Sim√©on Ier s'√©tait fait ¬ę Tsar des Bulgares et des Grecs[48] ¬Ľ. Cette appropriation mac√©donienne, qui r√©pond √† un besoin de l√©gitimit√© historique, n'est pas un cas unique dans les Balkans. Ainsi, la Serbie moderne se r√©clame l'h√©riti√®re de l'Empire serbe m√©di√©val, la Bosnie-Herz√©govine se r√©clame du royaume de Bosnie de Tvrtko Ier, la Croatie du royaume de Tomislav Ier, etc. Ces √Čtats, tous √©ph√©m√®res, ne sont toutefois pas comparables aux pays actuels, puisque l'id√©e d'√Čtat-nation n'existe pas au Moyen √āge[47] - [49].

Déclin byzantin et domination serbe

En 1018, la Mac√©doine enti√®re revient sous contr√īle byzantin, pour la premi√®re fois depuis le VIIe si√®cle[50]. Elle reste une province byzantine pendant presque deux si√®cles. Basile II divise les terres reprises √† Samuel en plusieurs th√®mes, l'actuelle Mac√©doine du Nord forme avec l'est de la Bulgarie le ¬ę th√®me de Bulgarie ¬Ľ, dont la capitale est Skopje, tandis que la majeure partie de la Bulgarie actuelle est divis√©e entre le th√®me de Mac√©doine, au sud, et celui de Paristrion, au nord. Basile II est soucieux d'int√©grer en douceur les Slaves √† l'empire, leur laisse une certaine autonomie et n'augmente pas les imp√īts[34]. Il supprime L'archev√™ch√© d'Ohrid mais fait de la ville le si√®ge d'un archev√™ch√© autoc√©phale[50]. L'empereur meurt en 1025 et ses successeurs se montrent bien plus s√©v√®res, puisqu'ils placent des Grecs √† la place des dignitaires f√©odaux et religieux slaves ou valaques, et tentent de supprimer l'usage du vieux-slave pour la liturgie. En r√©ponse, la Mac√©doine conna√ģt deux soul√®vements slaves et valaques majeurs au XIe si√®cle[Notes 1]: un premier en 1040, sous le commandement de PetńĀr Delian, petit-fils de Samuel, puis un second en 1072, cette fois sous les ordres de Gjorgji Vo√Įteh, un notable qui re√ßoit le soutien de Mihajlo de Diocl√©e, autre descendant de Samuel. Ces r√©bellions ont chacune beaucoup d'ampleur, puisque PetńĀr Delian prend le contr√īle d'une r√©gion groupant Durr√ęs, NiŇ° et Sofia et Gjorgji Vo√Įteh prend possession des r√©gions de Skopje, Prizren et Ohrid, mais s'ach√®vent sur des victoires byzantines[51].

Photographie d'une fresque de l'église de Nerezi
Détail d'une fresque de l'église de Nerezi, construite sous la dynastie Comnène

L'empire est toutefois de plus en plus faible et, de 1081 √† 1083, les Normands, conduits par Robert Guiscard, traversent et d√©vastent la Mac√©doine avant d'atteindre Constantinople. Profitant du chaos occasionn√©, les seigneurs de Zeta et de Rascie, royaumes serbes primitifs, prennent respectivement le contr√īle des r√©gions d'Ohrid et de Skopje. Au cours des ann√©es 1090, ce sont les soldats de la Premi√®re Croisade qui traversent la r√©gion en suivant l'antique via Egnatia et les Normands recommencent leurs incursions mac√©doniennes en 1107 et en 1108. Ensuite, les Byzantins r√©tablissent leur domination sur la Mac√©doine, mais les empereurs sont trop faibles et, apr√®s la mort de Manuel Ier Comn√®ne, ils n'en gardent que la c√īte √©g√©enne avec Salonique, tandis que l'int√©rieur du pays est contr√īl√© par les boyards locaux[52].

Fresque repr√©sentant Marko Kraljevińá
Fresque du monast√®re de l'Archange Saint-Michel de Prilep repr√©sentant Marko Kraljevińá.

√Ä la fin du XIIe si√®cle, les Serbes et les Bulgares gagnent ou regagnent leur ind√©pendance vis-√†-vis de l'Empire byzantin, progressivement envahi par les Ottomans. L'actuelle Mac√©doine du Nord est d'abord sous la domination d'un seigneur appel√© Dohomir HńĀrs, avant d'√™tre de nouveau annex√©e par la Bulgarie en 1203. En 1282, le roi serbe Milutin s'empare de Skopje et conquiert peu √† peu toute la Mac√©doine √† l'exception de Salonique. Sous le r√®gne de son petit-fils, DuŇ°an (roi de 1331 √† 1355), la Serbie devient le royaume le plus puissant des Balkans et s'√©tend du Danube √† la Thessalie incluse. En 1346, DuŇ°an se fait par ailleurs couronner ¬ę Tsar des Serbes et des Grecs ¬Ľ √† Skopje, qui devient la capitale de son empire[34]. Peu apr√®s sa mort, son royaume dispara√ģt : Thessalie et Mac√©doine c√īti√®re reviennent aux Byzantins, tandis que la Mac√©doine continentale sombre dans d'interminables luttes entre boyards. Parmi ceux-ci, VukaŇ°in r√®gne de 1366 √† 1371 sur un territoire qui s'√©tend de Prizren √† Prilep, et son fr√®re Jovan UgljeŇ°a qui poss√®de au m√™me moment les r√©gions orientales[53]. UgljeŇ°a le premier est confront√© √† l'invasion ottomane des Balkans et les deux fr√®res s'allient pour mener la bataille de la Maritsa[48]. Le 26 septembre 1371, les Ottomans lancent une attaque surprise au cr√©puscule et remportent la bataille. Les deux fr√®res meurent dans les combats, et le fils de VukaŇ°in, Marko Kraljevińá, devient vassal du Sultan[53]. Le prince Marko, qui a r√©gn√© peu de temps et sur un territoire restreint, est n√©anmoins devenu un personnage l√©gendaire. Il est le h√©ros de nombreuses l√©gendes serbes, mac√©doniennes et bulgares, qui l'ont transform√© en personnage fantastique. Comme Prilep √©tait sa capitale, Marko aussi utilis√© par les nationalistes mac√©doniens pour l√©gitimer l'existence d'un √Čtat mac√©donien moderne[54].

La Macédoine ottomane

Intégration de la Macédoine à l'empire

Photographie montrant l'architecture ottomane à Kratovo
La petite ville ottomane de Kratovo

Les Ottomans divisent la r√©gion de Mac√©doine en trois vilayets : celui de Thessalonique, celui de Monastir (nom ottoman de Bitola) et celui d'Uskub (nom ottoman de Skopje)[48]. La r√©gion, qui est une base strat√©gique pour l'invasion du reste des Balkans[48], est vite organis√©e selon les lois ottomanes. Le syst√®me des timars, une fois instaur√©, fait dispara√ģtre la f√©odalit√© locale et permet √† d'anciens officiers du Sultan, turcs et albanais, de poss√©der des terres sur lesquelles travaillent d'abord des paysans locaux. Ces derniers fuient cependant les vall√©es √† cause des mouvements fr√©quents de l'arm√©e et s'installent dans les collines. Afin de les remplacer, les autorit√©s encouragent l'√©migration de paysans anatoliens et de Valaques, principalement √©leveurs et n√©gociants en b√©tail. Les propri√©t√©s issues du timar font moins de 20 hectares et produisent de petites quantit√©s de c√©r√©ales et de coton[55].

Photographie montrant la vieille-ville ottomane de Skopje
Rue dans la vieille-ville de Skopje

Les Turcs n'insistent pas sur la conversion des Slaves √† l'Islam, et la grande majorit√© d'entre eux reste chr√©tiens. Cependant, les Albanais, qui se concentrent au nord-ouest de la Mac√©doine, se convertissent presque tous, l'Islam est √©galement adopt√© par les Roms[56]. Alors que les convertis peuvent acc√©der aux classes sup√©rieures et profiter de divers droits, les Chr√©tiens sont discrimin√©s. Ils ont ainsi interdiction de poss√©der des armes, doivent payer plus d'imp√īts et doivent donner des enfants √† l'arm√©e du Sultan. Ils poss√®dent toutefois une certaine autonomie qui leur permet de garder un semblant de coh√©sion sociale, notamment √† travers le syst√®me de millet, qui leur laisse la libert√© religieuse et garantit au clerg√© le contr√īle des √©glises et de leurs revenus. Ce dernier rend aussi la justice dans les affaires concernant des civils chr√©tiens[57]. Le millet orthodoxe n'est dirig√© que par le patriarcat de Constantinople, et les patriarcats bulgare et serbe sont abolis, respectivement en 1393 et en 1459. Seul l'archev√™ch√© d'Ohrid est maintenu et conserve des droits qui lui permettent de devenir le plus grand centre orthodoxe des Balkans, avant la restauration du patriarcat de Peńá en 1557. Le niveau d'√©ducation des Chr√©tiens de Mac√©doine reste toutefois tr√®s bas et la r√©gion ne poss√®de aucune vie intellectuelle chr√©tienne[58].

La Mac√©doine conna√ģt un certain essor au cours des XVe et XVIe si√®cles, c'est-√†-dire pendant l'√Ęge d'or de l'Empire ottoman. Cet essor reste toutefois confin√© aux villes, transform√©es en centres de commerce turcs, o√Ļ se concentre la population musulmane. Skopje, Bitola, Tetovo ou encore Kratovo, magnifi√©es dans les r√©cits de voyage d'√©crivains turcs comme Evliya √áelebi, gardent de cette √©poque des mosqu√©es, des hammams, des caravans√©rails et des quartiers √† l'architecture typiquement ottomane. En 1455, Skopje compte 511 foyers musulmans et 339 foyers orthodoxes, et en 1519, 717 foyers musulmans alors que le nombre de foyers orthodoxes est descendu √† 302 ; la m√™me ann√©e, Bitola compte 750 foyers musulmans et 330 foyers orthodoxes. Seule V√©l√®s conserve une population majoritairement chr√©tienne avec 247 foyers orthodoxes contre seulement 42 foyers musulmans[59]. Afin de participer √† l'enrichissement urbain, certains notables slaves finissent par se convertir √† l'Islam et obtiennent ainsi les droits r√©serv√©s aux Musulmans[56]. Ces Slaves islamis√©s sont appel√©s en Mac√©doine Torbechi, Pomaks ou Potours[60]. Les villes mac√©doniennes accueillent aussi de nombreux Juifs s√©pharades, qui ont fui l'Inquisition en Espagne et au Portugal. Bitola compte ainsi 87 foyers juifs en 1544 et poss√®de une √©cole talmudique[61].

Premières contestations populaires

Photographie montrant des maisons rurales traditionnelles de Macédoine
Oréché, village typique de la Macédoine

Les Slaves restés chrétiens conservent des conditions de vie très dures. Ils se révoltent pour la première fois contre le régime ottoman en 1564, dans la région de Prilep. Les causes et le résultat de ce premier soulèvement, écrasé en décembre 1565, restent inconnus. Il faut attendre la guerre austro-turque, qui se déroule de 1683 à 1699, pour qu'une rébellion de grande ampleur ait lieu[57].

√Ä partir de 1600, l'affaiblissement de l'autorit√© imp√©riale entra√ģne la d√©t√©rioration des conditions de vie des Chr√©tiens. Afin de faire face √† des difficult√©s financi√®res, le sultan privatise une partie des terres mac√©doniennes et offre certaines propri√©t√©s (tchiflik) √† d'anciens militaires qui poss√®dent tous les droits sur leur domaine et sur les paysans qui y vivent. Nombre de paysans chr√©tiens fuient les terres agricoles des vall√©es pour rejoindre les ha√Įdouks, bandes de hors-la-loi qui s√®ment le trouble sur les axes commerciaux[62]. Les ha√Įdouks sont organis√©s en groupes de vingt √† trente membres, bien que certains comptent jusqu'√† 300 personnes et chaque groupe √©lit un vo√Įvode √† sa t√™te. Les ha√Įdouks op√®rent g√©n√©ralement de mai √† novembre, entre la Saint-Georges et la Saint-Dimitri, bien que certains poursuivent leurs activit√©s en hiver. Parmi ces hors-la-loi se trouvent surtout des paysans, mais aussi des pr√™tres et des moines ainsi que des femmes, dont certaines devinrent m√™me vo√Įvodes. Majoritairement slaves, les ha√Įdouks sont aussi parfois albanais, valaques ou grecs[61]. Bien qu'ils attaquent surtout les caravanes et les responsables ottomans, les ha√Įdouks s'en prennent parfois aux riches commer√ßants chr√©tiens et aux monast√®res et les plus grands groupes lancent des op√©rations dans les villes, comme en 1646 et en 1661 √† Bitola[63].

Portrait d'Ali Pacha Tepelen
Ali Pacha Tepelen

Au cours de la guerre austro-turque, les ha√Įdouks profitent du chaos et ont enfin l'occasion de mener de grandes op√©rations contre les Turcs. Un grand soul√®vement commence en octobre 1689 entre Skopje et Kyoustendil, sous les ordres du vo√Įvode Petar Karpoch. Il offre son soutien √† l'arm√©e autrichienne, arriv√©e dans le sud de la Serbie, et le 25 octobre, Skopje est prise aux Ottomans. Les ha√Įdouks prennent le contr√īle total de la r√©gion et √©tablissent leurs quartiers √† Kriva Palanka, une importante place forte turque. √Ä la fin du mois, cependant, les Ottomans, aid√©s par l'arm√©e du Khan de Crim√©e, reprennent du terrain et d√©font les ha√Įdouks √† Kumanovo. En d√©cembre, Karpoch est empal√© sur le pont de Skopje et les Turcs repoussent les Autrichiens au nord du Danube. De nombreux Slaves de Mac√©doine suivent l'arm√©e autrichienne afin d'√©chapper aux repr√©sailles ottomanes et certains s'installent jusqu'au sud de la Russie[63]. Des Albanais s'√©tablissent dans les maisons laiss√©es vides par les r√©fugi√©s[64].

Au XVIIIe si√®cle, l'Empire ottoman poursuit son d√©clin et les seigneurs locaux profitent de l'√©tat d'anarchie pour prendre de plus en plus de pouvoir. Certains constituent m√™me de petites arm√©es de mercenaires form√©es de Turcs et d'Albanais et terrorisent la population slave tout en neutralisant les ha√Įdouks. La r√©publique actuelle conna√ģt trois grands seigneurs semi-autonomes √† la fin du XVIIIe si√®cle : Mahmud Pasha Bushatliya, pacha de Shkod√ęr, qui poss√®de les r√©gions d'Ohrid, Debar et Skopje, Ali Pacha Tepelen qui poss√®de plus tard toute la moiti√© occidentale du pays et le clan d'Abdul Aga Shabanderoglou qui d√©tient les r√©gions de Do√Įran et de Demir Hisar. √Ä la fin du si√®cle apparaissent √©galement les krdjali, groupes d'environ 2 000 villageois et de soldats d√©serteurs d'origines diverses qui vivent dans les montagnes. Tr√®s organis√©s, ils sont arm√©s, poss√®dent des chevaux et lancent des raids sur les villes, o√Ļ ils attaquent les riches chr√©tiens et musulmans[64].

√Čmergence d'une premi√®re √©lite mac√©donienne

Photographie du monastère d'époque byzantine de Treskavets
Les moines du monastère de Treskavets sont parmi les seuls à traduire des écrits religieux en macédonien

Afin de fuir l'ins√©curit√© croissante dans les campagnes, de nombreux Slaves quittent leurs villages et s'installent dans les villes o√Ļ ils travaillent comme domestiques, artisans ou marchands. Ils amorcent une re-christianisation et une re-slavisation des centres urbains et certains s'enrichissent au point de former une nouvelle classe moyenne[64]. Ces nouveaux riches slaves s'√©tablissent dans des domaines jusque-l√† r√©serv√©s aux Turcs, Grecs, Juifs, Valaques et √† quelques Arm√©niens, comme le commerce d'exportation. Certains Slaves poss√®dent m√™me des repr√©sentations √† Vienne, Budapest, Moscou, Odessa ou encore Bucarest[65]. L'√©mergence d'une petite √©lite slave n'entra√ģne pas imm√©diatement de renouveau culturel slave mac√©donien. En effet, au m√™me moment, l'h√©g√©monie de l'√Čglise grecque sur les √©glises slaves devient de plus en plus grande. Le millet orthodoxe est majoritairement dirig√© par des Grecs et leur langue devient peu √† peu la seule r√©serv√©e √† la liturgie et donc la seule langue de l'enseignement, alors dispens√© par le clerg√©. Des √©coles grecques s√©culaires, financ√©es en partie par les communaut√©s commer√ßantes grecque et valaque, sont √©galement fond√©es par quelques m√©tropolites et quelques √©v√™ques[66].

Sous la pression des Grecs phanariotes, au pouvoir √† Constantinople, le Patriarcat de Peńá est aboli en 1766 et l'archev√™ch√© d'Ohrid dispara√ģt en 1767. Le Patriarcat de Constantinople contr√īle d√©sormais tous les Orthodoxes des Balkans[67] - [68]. Seuls quelques monast√®res mac√©doniens, comme celui de Saint-Jean Bigorski et celui de Treskavets, continuent √† copier leurs manuscrits en vieux-slave et traduisent quelques textes grecs en langue vernaculaire mac√©donienne, ce qu'ils font depuis le XVIe si√®cle[69]. Cette litt√©rature mac√©donienne primitive est encourag√©e par la petite √©lite slave, et, en 1792, Marko Todorovitch publie √† Vienne le premier livre en mac√©donien, il s'agit d'un manuel de lecture. Plus tard, en 1814, Joachim Krńćovski publie un travail religieux et en 1816, Kiril Pe√Įtchinovitch publie un recueil folklorique √† Budapest[67]. Ces √©crivains r√©digent dans leurs dialectes, puisque le mac√©donien n'est pas encore standardis√© et est consid√©r√© comme une variante du bulgare ; ainsi, les livres de Joachim Krńćovski, bien qu'ils utilisent un parler de Mac√©doine, sont consid√©r√©s comme des ouvrages bulgares[70]. Le d√©veloppement d'une √©lite slave se poursuit avec l'ouverture en 1838 de la premi√®re imprimerie slavo-mac√©donienne √† Thessalonique puis par celle, dans les ann√©es 1840, de plusieurs √©coles de langue slave dans la r√©gion. La communaut√© intellectuelle mac√©donienne comprend alors surtout des instituteurs et des pr√™tres[67].

La Macédoine dans un empire impossible à réformer

Photographie d'un village des montagnes de Macédoine
Village montagnard de Jeleznets

Le d√©but du XIXe si√®cle est marqu√© par de grands soul√®vements nationalistes : les Serbes se r√©voltent √† partir de 1804 et obtiennent leur autonomie vis-√†-vis de l'Empire ottoman en 1829 alors que les Grecs, dont le soul√®vement a commenc√© en 1821, obtiennent leur ind√©pendance totale la m√™me ann√©e. Ces mouvements profitent de l'affaiblissement toujours grandissant de l'empire. La Mac√©doine, quant √† elle, ne conna√ģt pas encore de mouvements identitaires slaves, et reste sous la domination de quelques pachas, comme ceux de Skopje, Bitola et Tetovo[71]. Au d√©but des ann√©es 1840, toutefois, le sultan engage des r√©formes qui doivent mettre fin aux pachaliks, qui sont de v√©ritables √Čtats dans l'√Čtat. La r√©gion de Mac√©doine se retrouve divis√©e en six sandjaks, ceux de Thessalonique, Bitola, Skopje, Serr√®s, Ohrid et Kyoustendil[72]. Le syst√®me des timars est aboli en 1834 et il est remplac√© par le syst√®me des tchifliks, partiellement en place depuis le XVIe si√®cle. Ce syst√®me, contrairement au timar, permet la transmission h√©r√©ditaire des propri√©t√©s terriennes, qui √©taient auparavant sans cesse r√©attribu√©es. Une grande partie des domaines sont √©galement nationalis√©s, divis√©s et revendus √† bas prix, apr√®s l'expropriation des b√©n√©ficiaires du timar. Le syst√®me des chiftliks n'am√©liore en rien le sort des paysans, qui re√ßoivent plus d'obligations de travail et perdent leur libert√© de mouvement. Une fois encore, nombreux sont ceux qui √©migrent vers les montagnes et les villes[73].

Photographie de la grande maison des Robev à Ohrid
La maison des Robev à Ohrid

Il n'y a pas de source fiable qui permette de conna√ģtre le nombre d'habitants en Mac√©doine ottomane avant 1850 mais une estimation fran√ßaise[74] de 1807 avance le chiffre de 968 500 habitants, dont 724 000 Orthodoxes et 204 000 Musulmans[72]. La m√™me source fait d'Ohrid une ville de 3 000 habitants, dont la moiti√© est musulmane. Ami Bou√©, qui visite la Mac√©doine de 1836 √† 1838, note que Bitola compte 40 000 habitants et que Chtip en compte entre 15 000 et 20 000. Plus petite, Skopje compte selon lui 10 000 habitants, et Prilep, Kratovo, Tetovo, Debar et Kavadarci comptent entre 6 000 et 3 000 habitants. Ami Bou√© recense √©galement vers 1838 1 380 magasins √† Bitola, et dix ans plus tard, il en compte 2 150[73]. L'artisanat reste la principale activit√© de ces centres urbains √† la population slave grandissante. Des textiles, de la fourrure et du cuir y sont produits, essentiellement destin√©s √† √™tre vendus dans le reste de l'empire ainsi qu'√† l'√©tranger. Certaines villes, comme Prilep ou Strouga, sont √©galement r√©put√©es pour leur foires. La famille Robev, install√©e √† Ohrid, l'une des dynasties de marchands slaves les plus riches, poss√®de pendant la premi√®re moiti√© du XIXe si√®cle des bureaux √† Bitola, Vienne, Leipzig, Belgrade et Trieste[75].

Photographie de la rue principale de Bitola, aux immeubles typiques du XIXe si√®cle
Architecture civile du XIXe siècle à Bitola

Apr√®s la fin de la guerre de Crim√©e, en 1856, les puissances occidentales s'impliquent de plus en plus √† l'int√©rieur de l'Empire ottoman. Bitola, surnomm√©e d√©sormais ¬ę la ville des consuls ¬Ľ, re√ßoit ainsi au cours des ann√©es 1850 des consulats britannique, fran√ßais, autrichien et grec, puis, avant 1900, des consulats serbe, russe, italien, roumain et bulgare[76]. Les pays occidentaux financent dans les ann√©es 1860 la construction d'un nouveau r√©seau routier en Mac√©doine du Nord et l'installation d'une ligne t√©l√©graphique entre Skopje et Pristina, elle-m√™me connect√©e √† Belgrade, et d'une autre ligne entre Bitola et la ville albanaise d'Elbasan. Des compagnies √©trang√®res dessinent en 1869 le trac√© d'une premi√®re ligne de chemin de fer, qui relie Thessalonique √† Kosovska Mitrovica en passant par Skopje. La ligne est ouverte en 1873 mais n'apporte pas de croissance √©conomique en Mac√©doine. Au contraire, l'√©conomie locale s'effondre, notamment √† cause de la concurrence am√©ricaine et indienne sur le march√© du coton et des c√©r√©ales. L'agriculture mac√©donienne est en effet obsol√®te dans ses m√©thodes et l'absence de taxes sur les terres non cultiv√©es fait que quatre cinqui√®mes des terres arables sont laiss√©s en p√Ęturages. L'industrie, elle aussi totalement obsol√®te, souffre encore plus durement de la concurrence √©trang√®re puisque les produits des usines europ√©ennes et am√©ricaines sont moins chers et de meilleure qualit√©. L'instabilit√©, l'ins√©curit√© chronique et la corruption sont d'autres facteurs du recul √©conomique mac√©donien consid√©rable qui a lieu pendant la R√©volution industrielle[77].

Assimilations grecque, serbe et bulgare

Carte ethnologique et religieuse de la Macédoine montrant les Slavo-Macédoniens comme Bulgares
Carte ethnologique et religieuse de la Macédoine en 1892
  • Bulgares chr√©tiens
  • Turcs musulmans
  • Albanais musulmans
  • Bulgares musulmans
  • Grecs chr√©tiens
  • Grecs musulmans
  • Valaques chr√©tiens
  • Valaques musulmans

Dans les ann√©es 1840, les monarchies serbe et grecque commencent √† s'int√©resser √† la Mac√©doine pour sa situation strat√©gique entre l'√Čg√©e et l'Europe centrale. Pour des raisons historiques et ethniques, les deux pays peuvent pr√©tendre √† l'annexion de cette r√©gion ottomane. C'est aussi le cas des Bulgares, qui n'ont pas encore d'√Čtat mais qui ont un mouvement nationaliste suffisamment puissant pour √™tre capable de faire face √† la domination grecque dans leur vie culturelle et religieuse. Aid√©s par des diplomates russes, les Bulgares obtiennent finalement en 1870 la cr√©ation de l'exarchat de Bulgarie et, en 1878, gr√Ęce au trait√© de Berlin cette fois, ils obtiennent leur autonomie vis-√†-vis du sultan. Ce m√™me trait√© rend la Serbie ind√©pendante et le patriarcat de Serbie est restaur√© l'ann√©e suivante[78]. Le trait√© de Berlin est une version r√©vis√©e de celui de San Stefano, sign√© un peu avant. Ce dernier avait √©t√© impos√© par la Russie √† l'Empire ottoman et donnait √† la Bulgarie la Grande Mac√©doine. Il re√ßut l'opposition de nombreux √Čtats, notamment l'Autriche-Hongrie, le Royaume-Uni, la Serbie et la Gr√®ce, qui √©taient contre la cr√©ation d'une trop grande Bulgarie. Il fut donc rapidement r√©vis√© √† Berlin et la Mac√©doine demeura ottomane[79].

Afin d'asseoir leurs pr√©tentions territoriales sur la Mac√©doine, les Grecs, les Bulgares et les Serbes tentent d'assimiler les Slavo-mac√©doniens et de faire na√ģtre ou de renforcer chez eux un sentiment d'appartenance √† leurs propres nations. Les Bulgares et les Serbes, comme le font les Grecs depuis le XVIIIe si√®cle, ouvrent √† partir de 1870 leurs √©glises et leurs √©coles en Mac√©doine et y envoient leurs professeurs, charg√©s de r√©pandre leurs id√©es nationalistes. Chaque nation consid√®re par ailleurs les Slavo-mac√©doniens comme ses compatriotes, ce qui explique en partie les importantes variations de chiffres dans les recensements ethniques all√©gu√©s par chaque partie : les Serbes avancent des ressemblances grammaticales entre les dialectes mac√©doniens et la langue serbe et arguent que, comme eux, les Slavo-mac√©doniens poss√®dent la tradition des slavas ; les Bulgares consid√®rent les dialectes mac√©doniens comme bulgares et que les Slavo-mac√©doniens leur sont tr√®s proches physiquement ; enfin, les Grecs avancent que beaucoup de Slavo-mac√©doniens se consid√®rent eux-m√™mes grecs. Chaque pays revendique par ailleurs tous les Slavo-mac√©doniens qui fr√©quentent leur √©glise respective. Dans les plus grands villages, il y a parfois trois √©glises, une serbe, une grecque et une bulgare, et ainsi les membres d'une m√™me famille sont souvent divis√©s entre les trois[80].

Le programme d'assimilation grec est au d√©part le mieux organis√©, puisque les Grecs poss√®dent le plus d'√©coles et ont une pr√©sence culturelle ancienne. L'√Čtat grec finance √©galement de nouvelles √©coles, des institutions culturelles[80] et ouvre trois consulats, √† Thessalonique, √† Skopje en 1887 et √† Bitola en 1888[81]. Cependant, la Gr√®ce est d√©pass√©e par la Bulgarie apr√®s 1878. Les Bulgares sont aid√©s par une plus grande proximit√© culturelle et historique, puisqu'ils ont connu une histoire similaire √† celle des Mac√©doniens. L'√Čtat bulgare d√©pense 100 000 leva en 1881 pour son plan d'assimilation en Mac√©doine, et ce chiffre passe √† 574 874 leva en 1885. Selon un rapport serbe, le gouvernement bulgare aurait d√©pens√© pour le m√™me plan 5 millions et demi de francs fran√ßais en 1890[82]. L'exarchat de Bulgarie contr√īle quant √† lui 306 √©coles en 1886 et ce chiffre d√©passe les 800 pour l'ann√©e scolaire 1888-1889 ; ces √©coles comptent alors de 25 000 √† 30 000 √©l√®ves. La Serbie, dont la pr√©sence culturelle est plus faible, use d'une tactique originale. Afin de se d√©marquer des Bulgares et des Grecs, elle soutient le nationalisme mac√©donien naissant et encourage ainsi la cr√©ation de l'√©v√™ch√© de Skopje. Elle poss√®de aussi ses √©coles : il y en a 217 en 1900 et elles comptent 9 179 √©l√®ves[81]. √Ä la m√™me √©poque, les Mac√©doniens sont aussi la cible de quelques petits groupes de conversion religieuse, comme des √©missaires du Vatican et des missionnaires protestants anglais et am√©ricains[83].

Montée du nationalisme slavo-macédonien

Les programmes d'assimilation d'étrangers divisent la société et l'élite slavo-macédonienne. Ils empêchent toute prise de conscience identitaire ainsi que la fondation d'institutions spécifiquement slavo-macédoniennes. Un courant nationaliste existe pourtant, mais, contrairement aux autres mouvements balkaniques, il se répand sans aucune aide ou support extérieurs et sans infrastructures. Au contraire, il est non seulement menacé par le régime ottoman, mais aussi par les gouvernements des pays voisins[83].

La prise de conscience identitaire slavo-mac√©donienne s'est faite d'abord dans une optique g√©n√©rale slave puis s'est affin√©e par rapport aux Bulgares et aux Serbes dans les ann√©es 1840. La litt√©rature mac√©donienne s'enrichit, notamment gr√Ęce √† des auteurs locaux comme les fr√®res Miladinov et par la publication de quelques manuels de langue mac√©donienne (mais leur impression reste ch√®re et leur diffusion tr√®s limit√©e). Tr√®s peu de Slavo-mac√©doniens ont alors une conscience nationale ou r√©gionale et personne √† l'√©tranger ne les reconna√ģt comme un peuple √† part enti√®re[84]. En 1854, Yordan Hadji Konstantinov-Djinot, un √©crivain slavo-mac√©donien, √©crit dans un journal bulgare √† propos de son voyage √† travers la Mac√©doine qu'il est arriv√© dans ¬ę la ville serbo-bulgare de Skopje en Mac√©doine albanaise, o√Ļ l'on parle la langue slave (serbo-bulgare). ¬Ľ Une lettre de Konstantin Miladinov de 1861 illustre aussi l'incertitude identitaire mac√©donienne et soul√®ve d√©j√† le probl√®me du nom-m√™me de ¬ę Mac√©doine ¬Ľ. L'√©crivain, qui explique pourquoi il utilise le terme ¬ę bulgare ¬Ľ dans le recueil de chansons slavo-mac√©doniennes qu'il a publi√© avec son fr√®re, √©crit : ¬ę dans la pr√©face j'ai appel√© la Mac√©doine ¬ę Bulgarie occidentale ¬Ľ (comme elle devrait √™tre appel√©e) parce qu'√† Vienne les Grecs nous traitent comme des moutons. Ils consid√®rent la Mac√©doine comme une terre grecque et ne peuvent pas comprendre que la Mac√©doine n'est pas grecque. ¬Ľ Le terme ¬ę mac√©donien ¬Ľ s'est impos√© pour qualifier les Slaves de Mac√©doine vers 1850 ; auparavant, des termes locaux comme bitoltchani (¬ę habitant de Bitola ¬Ľ) ou prileptchani (¬ę habitant de Prilep ¬Ľ) c√ītoyaient ceux de : ¬ę grec ¬Ľ, ¬ę serbe ¬Ľ et surtout ¬ę bulgare[85] ¬Ľ.

√Ä partir du milieu du XIXe si√®cle, les premiers mouvements nationalistes voient le jour, comme les Makedonisti, dont les activit√©s inqui√®tent les Bulgares dans les ann√©es 1860. Ces mouvements revendiquent surtout la cr√©ation d'une √Čglise mac√©donienne et la reconnaissance d'une litt√©rature distincte de celle de Bulgarie et s'appuient sur le fait que la plupart des Slavo-mac√©doniens suivent des offices religieux dans des langues qu'ils ne parlent pas. Dans les ann√©es 1880, la grande majorit√© d'entre eux sont illettr√©s ou semi-lettr√©s et emploient un dialecte mac√©donien dans la vie quotidienne. Les √©l√®ves des √©coles d'assimilation ne re√ßoivent en moyenne qu'une √† deux ann√©es d'√©tudes √©l√©mentaires d'autre part. Gr√Ęce aux premiers mouvements nationalistes, la population s'identifie peu √† peu √† travers un folklore et des traditions particuli√®res √† la Mac√©doine et, en 1907, lorsqu'un diplomate russe visite Kastoria (aujourd'hui en Mac√©doine grecque), les membres des d√©l√©gations villageoises qu'il rencontre disent tous qu'ils ne veulent pas de pr√™tres et d'instituteurs grecs ou bulgares mais des mac√©doniens. Lorsqu'il leur demande leur nationalit√©, ils r√©pondent qu'ils sont mac√©doniens[86]. Dans les ann√©es 1910, toutefois, il est encore notoire que les Slavo-mac√©doniens ne savent pas √† quel peuple ils appartiennent. L'historien allemand Heinrich Gelzer √©crit ainsi en 1909 ¬ę il y a un effet irr√©sistiblement comique quand on voit comment les savants slaves se disputent vivement pour savoir si certaines parties de la Mac√©doine orientale sont habit√©es par des Serbes ou des Bulgares. La population elle-m√™me ne sait pas[87]. ¬Ľ

Le premier drapeau macédonien, un lion rugissant d'or sur champ de geules
Le lion rugissant, premier symbole national.

En mai 1876 a lieu un premier soul√®vement nationaliste, l'¬ę insurrection de Razlovtsi ¬Ľ. Tr√®s courte et limit√©e g√©ographiquement, elle a pourtant un but politique clair, attirer l'attention des pays europ√©ens sur la situation catastrophique de la Mac√©doine. Les insurg√©s utilisent les premiers symboles nationalistes mac√©doniens : un drapeau rouge orn√© d'un lion rampant et la devise ¬ę L√®ve-toi pour que je puisse te lib√©rer, Mac√©doine ¬Ľ. Un deuxi√®me soul√®vement, celui de Kresna, se d√©roule √† partir d'octobre 1878, apr√®s la signature du trait√© de Berlin qui rend la Bulgarie ind√©pendante. Ce soul√®vement est r√©glement√© par la ¬ę Constitution du Comit√© de soul√®vement mac√©donien ¬Ľ qui vise l'autonomie politique de la Mac√©doine. Il est cependant √©cras√© par les Turcs en juin 1879 et, entre emprisonnements et exils, les repr√©sailles sont s√©v√®res. Il faut une dizaine d'ann√©es aux mouvements nationalistes pour se reconstituer[88].

Le VMRO et l'insurrection d'Ilinden

En 1893, les nationalistes mac√©doniens ont retrouv√© l'envergure qu'ils avaient avant le soul√®vement de Kresna. Ils fondent √† Thessalonique l'¬ę Organisation r√©volutionnaire mac√©donienne ¬Ľ, qui est rebaptis√©e plus tard[Notes 2] ¬ę Organisation r√©volutionnaire int√©rieure mac√©donienne ¬Ľ, plus connue sous son sigle mac√©donien ¬ę VMRO ¬Ľ. En 1901, le mouvement re√ßoit le soutien du gouvernement bulgare car ce dernier y voit un outil pour la cr√©ation d'une Grande Bulgarie, incluant la Mac√©doine. Une branche, le Conseil supr√™me mac√©donien, est d'ailleurs fond√©e √† Sofia, mais son objectif est sensiblement diff√©rent de celui du VMRO, qui ne souhaite pas forc√©ment une annexion bulgare, mais plut√īt l'autonomie, l'ind√©pendance, voire la cr√©ation d'une grande f√©d√©ration slave dans les Balkans. Le VRMO, s'il soutient avant tout les droits du peuple slavo-mac√©donien, envisage aussi la lib√©ration de tous les autres peuples qui vivent dans la r√©gion, vis-√†-vis du pouvoir ottoman[89]. Il existe toutefois des diff√©rences parmi les leaders de l'organisation, car ceux politiquement de droite sont majoritairement bulgarophiles, alors que ceux de gauche, comme Gots√© Deltchev et Dam√© Grouev, penchent plus pour l'autonomie mac√©donienne, pour les id√©es socialistes et √©vitent les questions ethniques. Ce sont ces derniers qui dominent l'organisation pendant ses dix premi√®res ann√©es[90].

La Mac√©doine est encore √† l'√©poque une r√©gion tr√®s pauvre et arri√©r√©e. 80 % de la population vit de l'agriculture et 70 % des paysans ne poss√®dent pas de terres mais travaillent sur les domaines de propri√©taires ottomans[91]. Entre 1890 et 1910, 10 % de la population √©migre[92], notamment vers la Bulgarie, o√Ļ presque la moiti√© des habitants de Sofia, en 1903, est d'origine mac√©donienne[93]. Les imp√īts des Chr√©tiens sont encore extr√™mement √©lev√©s et l'ins√©curit√© fait partie de leur quotidien. Ainsi, selon une estimation de 1895, il existe alors 150 bandes arm√©es de Musulmans qui terrorisent les villages, en commettant notamment des meurtres, des viols et des extorsions[94]. Seules les villes sont encore contr√īl√©es par les autorit√©s ottomanes. Le VMRO tire parti de l'anarchie qui r√®gne dans les campagnes puisque cela le rend libre d'action. Il constitue vite un √Čtat dans l'√Čtat en dominant la vie des villages[89].

Le drapeau du VMRO et de l'insurrection d'Ilinden, deux bandes horizontales rouge et noire
Drapeau de l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne et de l'insurrection d'Ilinden.

Le VMRO organise en 1903 le dernier et le plus grand soul√®vement populaire de l'histoire mac√©donienne. Cet √©v√©nement crucial commence le 2 ao√Ľt, jour de la Saint-√Člie (¬ę Sveti Eliya ¬Ľ en mac√©donien), ce qui lui vaut son nom d'¬ę Insurrection d'Ilinden ¬Ľ. Les forces rebelles, qui comptent 26 408 combattants[95], concentrent leur lutte dans la r√©gion de Bitola et, au bout d'un mois, ils contr√īlent une r√©gion de pr√®s de 10 000 kilom√®tres carr√©s. Beaucoup de ces combattants sont des √©migr√©s mac√©doniens, des travailleurs et des √©tudiants install√©s dans les pays voisins[88]. Le 3 ao√Ľt, les rebelles connaissent leur premier grand succ√®s avec la prise de la ville de KruŇ°evo, qui compte 10 000 habitants, principalement Slavo-mac√©doniens et Valaques. Ils y installent une nouvelle autorit√© locale, qui comprend des √©lus locaux, et proclament la r√©publique de KruŇ°evo. La ville, assi√©g√©e par les Ottomans, est toutefois reprise par ces derniers au bout de dix jours et la r√©publique est dissoute[88]. Le mouvement est terni par certains insurg√©s qui ne suivent pas le r√®glement et attaquent des civils turcs et albanais ; en r√©action, ces derniers ont souvent constitu√©s des organes de protections[96]. L'insurrection ne re√ßoit pas toujours le soutien des Slaves mac√©doniens et certains vont m√™me d√©noncer des rebelles aux autorit√©s ottomanes[97]. En septembre, l'arm√©e ottomane lance une contre-offensive g√©n√©rale et l'insurrection est neutralis√©e √† la mi-novembre. Le bilan de l'insurrection est lourd : 5 000 rebelles sont tu√©s, 200 villages sont d√©truits[98] et 70 000 civils sont laiss√©s sans maison[99] - [100].

Le soul√®vement n'a re√ßu aucune aide √©trang√®re, mais il int√©resse les m√©dias √©trangers et les puissances occidentales font peu √† peu pression sur le gouvernement ottoman, qui accepte le programme de r√©formes M√ľrzsteg, qui permet notamment √† l'Autriche et √† la Russie d'envoyer des moniteurs charg√©s d'organiser une nouvelle police et de restaurer l'ordre. Ce programme n'am√©liore en rien la vie des Slavo-mac√©doniens et les encourage plut√īt √† poursuivre leurs id√©es autonomistes[101]. En effet, une pr√©sence √©trang√®re en Mac√©doine signifie pour eux la fin proche de la domination ottomane[102].

La r√©volution des Jeunes-Turcs, en 1908, permet la mise en place d'une constitution et entra√ģne des mouvements d'euphorie parmi les Mac√©doniens. Ils autorisent le VMRO √† constituer un parti politique, et plusieurs organisations social-d√©mocrates voient le jour en Mac√©doine[103]. Mais ils forcent le d√©part des moniteurs √©trangers et augmentent les imp√īts, ce qui entra√ģnent de nouvelles r√©sistances en Mac√©doine et au Kosovo. Ils interdisent en 1909 les organisations politiques fond√©es sur des caract√®res ethniques, ce qui entra√ģne notamment la fermeture des clubs grecs et bulgares et promulguent une loi contre le brigandage qui vise √† s√©curiser la r√©gion. Ainsi, 400 bandits sont tu√©s en 1910 et 500 pendant la premi√®re moiti√© de 1912[104]. Les Albanais supportent au d√©part la r√©volution mais ils s'opposent rapidement √† la promotion du nationalisme turc faite par le mouvement. Ils lancent une premi√®re r√©volte locale en 1910 contre les Jeunes-Turcs, et sont soutenus par la Serbie qui veut annexer les r√©gions o√Ļ ils sont pr√©sents[102]. Un second soul√®vement albanais a lieu en mai 1912 ; il part d'Albanie et du Kosovo et s'√©tend rapidement jusqu'√† l'est de Skopje. Face √† l'ampleur du mouvement, les Turcs octroient l'amnistie aux rebelles le 19 ao√Ľt 1912[95].

Le partage de la Macédoine

Les Guerres balkaniques

Carte représentant la Turquie d'Europe en 1912, elle occupe alors une large bande horizontale de l'Albanie jusqu'à Constantinople.
La Turquie d'Europe en 1912.
Les aspirations irrédentistes dans les Balkans en 1912.

Alors que l'Autriche-Hongrie et la Russie veulent am√©liorer la situation de la Turquie d'Europe par des r√©formes juridiques, la Bulgarie, la Gr√®ce et la Serbie veulent expulser d√©finitivement les Turcs des Balkans et se permettre ainsi d'importants agrandissements territoriaux. Malgr√© sa position initiale, l'Autriche-Hongrie adopte la m√™me attitude lorsqu'elle annexe la Bosnie-Herz√©govine en 1908 et menace ainsi les petits royaumes balkaniques. Une guerre contre la Turquie et probablement contre l'Autriche n√©cessite des unions, et la guerre italo-turque de 1911, puis le rejet par Constantinople de propositions de r√©formes, d√©cident les √Čtats balkaniques √† s'allier puis √† entrer en guerre le plus vite possible. Ainsi, la Serbie et la Bulgarie signent le un trait√© d'alliance. La Gr√®ce s'allie √† la Bulgarie le 29 mai et le syst√®me d'alliances est compl√©t√© par des trait√©s entre le Mont√©n√©gro et la Bulgarie le 28 ao√Ľt, et avec la Serbie le 6 octobre[105]. La nouvelle Ligue balkanique regroupe alors des arm√©es puissantes ; la Gr√®ce poss√®de par exemple une flotte importante et la Bulgarie a une arm√©e tr√®s bien entra√ģn√©e, c'est d'ailleurs la plus grande d'Europe proportionnellement √† la population du pays[92].

Gravure repr√©sentant les chefs d'√Čtat des grandes puissances sur le couvercle d'une marmite, essayant de contenir son d√©bordement
Les Grandes Puissances sous la menace de l'explosion des Balkans, revue britannique Punch du 2 octobre 1912

Toutefois, les alliances sont faibles car les différents pays ne peuvent se mettre d'accord sur l'avenir des territoires qu'ils veulent envahir[106]. Les différends concernent surtout la Serbie, qui revendique le Sandjak de Novi Pazar, le Kosovo, la Macédoine et l'Albanie, possessions qui lui permettraient un accès à la mer. La Bulgarie revendique quant à elle le territoire allant de la Macédoine aux détroits des Dardanelles et du Bosphore[105]. Les deux pays arrivent finalement à un accord sur la division de la Macédoine : alors que la Grèce peut prétendre à la moitié sud, la Serbie aura un territoire en forme de triangle confiné au nord-ouest et la Bulgarie aura le reste, soit une région partant de l'est et se rétrécissant jusqu'à Ohrid[107]. La frontière entre la Bulgarie et la Serbie n'est pas précisément définie, aucune solution n'est par exemple adoptée pour les villes de Struga, Debar, Kitchevo, Gostivar, Tetovo et surtout Skopje. Les deux pays se mettent d'accord pour demander l'arbitrage de la Russie au moment voulu[108]. La Russie accepte par ailleurs de soutenir de loin la Ligue balkanique car elle forme une force non négligeable contre l'Autriche-Hongrie[106].

La Bulgarie, la Gr√®ce, le Mont√©n√©gro et la Serbie d√©clarent la guerre √† la Turquie le . La Serbie, qui a mobilis√© 350 000 soldats, remporte vite une victoire √©crasante durant la bataille de Kumanovo et arrive au sud de Bitola en novembre. La guerre est le plus grand triomphe militaire de toute l'histoire serbe et le pays veut garder tous les territoires qu'il a envahis, m√™me si une partie de ceux-ci √©taient destin√©s √† la Bulgarie[107], qui a n√©glig√© la Mac√©doine pour se concentrer sur la Thrace[109] et a connu des pertes √©normes sur la route de Constantinople (soixante mille morts et bless√©s)[107]. Les Slavo-mac√©doniens eux-m√™mes, plut√īt partisans d'une grande Mac√©doine autonome, ne supportent g√©n√©ralement pas les alli√©s, m√™me si cent mille d'entre eux rejoignent leur arm√©e[32].

La Première Guerre balkanique s'achève par l'armistice du et les vainqueurs attendent la protection de la Russie pour que leurs annexions soient reconnues internationalement. Mais cette dernière doit faire face à la Triplice, qui souhaite la création d'une Albanie indépendante et abandonne la défense de l'annexion de celle-ci par les Serbes[110]. La Serbie reçoit en compensation la majeure partie des territoires actuels de Macédoine du Nord qu'elle a envahis et qui étaient auparavant destinés aux Bulgares. Les annexions des alliés sont officiellement reconnues par le traité de Londres, mais la Bulgarie en conteste le résultat et menace de lancer une nouvelle guerre. Le 1er juin, la Grèce et la Serbie s'allient contre la Bulgarie et obtiennent les faveurs de la Roumanie[109].

Le , la Bulgarie d√©clare finalement la guerre √† ses anciens alli√©s. Le conflit est rapide, puisque Sofia se rend le 18 juillet. Le trait√© de Bucarest, sign√© le 10 ao√Ľt, ent√©rine d√©finitivement le partage de la Mac√©doine issu de la premi√®re guerre[111]. La deuxi√®me guerre est marqu√©e par de lourdes pertes du c√īt√© serbe, 38 000 morts et bless√©s, contre 28 000 pour la premi√®re guerre, et par des violences entre civils, notamment entre les Turcs, les Bulgares et les Serbes[112].

Partage final

Carte représentant la grande Macédoine surimposée aux frontières modernes
La grande Macédoine divisée :
  • Mac√©doine de l'√Čg√©e (Gr√®ce)
  • Mac√©doine du Vardar (Serbie)
  • Mac√©doine du Pirin (Bulgarie)
  • Mac√©doine albanaise

Le trait√© de Bucarest divise la r√©gion de Mac√©doine en trois parties. La moiti√© sud (51 %), appel√©e ¬ę Mac√©doine de l'√Čg√©e ¬Ľ, est accord√©e √† la Gr√®ce, le quart nord-ouest, la ¬ę Mac√©doine du Vardar ¬Ľ (38,57 %), est accord√©e √† la Serbie et une r√©gion situ√©e aux confins orientaux, la ¬ę Mac√©doine du Pirin ¬Ľ (10,11 %), est accord√©e √† la Bulgarie[113]. L'Albanie, ind√©pendante en 1912, obtient aussi une petite r√©gion situ√©e √† l'extr√™me ouest[114]. Ce sera le territoire de la Mac√©doine du Vardar qui deviendra en 1991 la r√©publique ind√©pendante de Mac√©doine du Nord.

Selon l'Encyclop√¶dia Britannica de 1911, il y a alors environ 2 200 000 habitants en Mac√©doine du Vardar. Le plus grand groupe est celui constitu√© par les Slavo-mac√©doniens, qui sont 1 150 000. Il y a aussi 500 000 Turcs, 250 000 Grecs, 120 000 Albanais, 90 000 Valaques, 75 000 Juifs et 50 000 Roms[115]. Le nombre d'habitants et les proportions ethniques pour les r√©gions issues du partage sont difficiles √† conna√ģtre car elles sont sujettes √† des manipulations politiques ainsi qu'√† des situations souvent chaotiques. De mani√®re g√©n√©rale, les diff√©rents √Čtats ont tous impos√© rapidement des politiques d'assimilation de grande ampleur. Seule la Serbie a des difficult√©s notoires pour faire dispara√ģtre l'existence du sentiment slavo-mac√©donien, surtout parce qu'elle a moins de support local que la Gr√®ce et la Bulgarie[116].

Assimilation des Macédoniens

Jeunes Macédoniennes de Prilep au début du XXe siècle

La Gr√®ce, qui poss√®de d√©sormais plus de la moiti√© de la grande Mac√©doine, s'emploie tout d'abord √† augmenter la population grecque. En 1912, il y a 1 073 549 habitants en Mac√©doine de l'√Čg√©e et notamment 326 426 Mac√©doniens, 289 973 Turcs et 240 019 Grecs. La plus grande ville, Thessalonique, est en tr√®s grande majorit√© peupl√©e de Juifs[117]. En 1919, la Gr√®ce et la Bulgarie signent un accord d'√©change volontaire de population, ainsi 25 000 Grecs de Bulgarie rejoignent la Gr√®ce et de 52 000 √† 72 000 Bulgares, selon les sources, quittent la Gr√®ce pour la Bulgarie[118]. 15 000 Mac√©doniens ont aussi √©migr√© vers la Bulgarie juste apr√®s l'annexion[119]. Apr√®s la guerre contre la Turquie que la Gr√®ce perd en 1922, de nouveaux √©changes ont lieu, cette fois-ci avec l'Anatolie. 1 200 000 Grecs quittent cette r√©gion pour la Gr√®ce et s'installent majoritairement en Mac√©doine de l'√Čg√©e. Ils remplacent de nombreux Turcs et Pomaks qui rejoignent quant √† eux la Turquie. La Gr√®ce s'emploie aussi √† assimiler ses minorit√©s et les centres mac√©doniens de Kilk√≠s, de Serr√®s et de Dr√°ma sont ainsi incendi√©s ; l'usage des dialectes slaves dans la vie publique est interdit[119]. En 1926, les noms de lieu mac√©doniens sont hell√©nis√©s et, en 1927, les √©coles bulgares sont ferm√©es. Dans les √©glises, les inscriptions mac√©doniennes sont repeintes en grec, enfin, √† partir de cette date, l'usage de la langue mac√©donienne dans la vie courante est fortement r√©prim√©[120]. La Gr√®ce refuse aussi de reconna√ģtre les Mac√©doniens comme minorit√© ethnique et ils sont consid√©r√©s officiellement comme des ¬ę Grecs slavophones[117] ¬Ľ, consid√©ration encore en usage au d√©but du XXIe si√®cle[121]. En 1928, il y a en Mac√©doine grecque 1 237 000 Grecs, 82 000 Mac√©doniens et 93 000 personnes appartenant √† d'autres groupes ethniques[122].

La Bulgarie poursuit elle aussi une politique d'assimilation et conna√ģt plusieurs probl√®mes politiques √† cause de l'Organisation r√©volutionnaire int√©rieure mac√©donienne dans les ann√©es 1920. Le nombre de Slavo-mac√©doniens avant la Seconde Guerre mondiale est inconnu puisqu'ils ne sont pas consid√©r√©s comme minorit√© ethnique. Ensuite, le r√©gime communiste lutte contre le nationalisme mac√©donien et d√©nie l'existence de minorit√©s dans le pays, sauf les Juifs et les Arm√©niens pour des raisons politiques. Ils sont officiellement 187 789 en 1956[123] et seulement 5 071 en 2001[124]. Les chiffres concernant la petite Mac√©doine albanaise apr√®s le partage sont eux aussi inconnus. Le pays conna√ģt alors de nombreux probl√®mes internes et aucun programme d'assimilation n'est mis en place[125]. Selon Enver Hoxha, il y a entre 3 000 et 4 000 Slavo-mac√©doniens en Albanie en 1975. Ils sont r√©partis sur neuf villages. Le recensement albanais de 1989 fait quant √† lui √©tat de 4 697 Mac√©doniens[126].

Les Serbes, de leur c√īt√©, imposent un r√©gime militaire de terreur dans la Mac√©doine du Vardar. Les activistes pro-bulgares sont expuls√©s alors que 641 √©glises et 761 √©coles bulgares sont ferm√©es. 23 pr√™tres exarchistes sont ex√©cut√©s[110] et, √† Kitchevo, trois personnes sont crucifi√©es[119]. Le r√©gime serbe est aussi tr√®s hostile aux nationalistes mac√©doniens et entre 1912 et 1915, il est responsable de la mort de 1 845 personnes, de l'incendie de 1 221 maisons et de la disparition de 285 personnes[110]. Les autorit√©s militaires renvoient aussi les pr√™tres et les instituteurs qui refusent de se d√©clarer comme serbes. Les habitants des nouveaux territoires serbes (la Mac√©doine du Vardar, le Sandjak de Novi Pazar et le Kosovo) ne profitent pas de la constitution serbe de 1903, ils n'ont aucun droit de gouvernement local et aucune repr√©sentation au parlement. Ces nouveaux territoires font pourtant presque doubler la population du pays, qui passe de 2,9 √† 4,4 millions d'habitants[127]. Les Albanais ne sont pas sujets √† des programmes d'assimilation mais n'obtiennent pas, comme il √©tait pr√©vu, d'autonomie politique[128]. La Mac√©doine du Vardar compte alors 1 665 000 habitants, soit 36,4 habitants au kilom√®tre carr√©, chiffre similaire √† celui de la Bosnie, 37,1 habitants au kilom√®tre carr√©[129].

La Première Guerre mondiale

Patrouille française sur le Vardar en 1916

La Premi√®re Guerre mondiale en r√©gion de Mac√©doine est en quelque sorte le prolongement des Guerres balkaniques puisque la Bulgarie ne renonce pas √† ses pr√©tentions sur la Mac√©doine de l'√Čg√©e et du Vardar. Elle s'allie aux Empires centraux et d√©clare la guerre √† la Serbie en septembre 1915. Cette derni√®re est d√©j√† en guerre contre l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie envahit sans mal la Mac√©doine du Vardar[111]. L'arm√©e bulgare re√ßoit par ailleurs un accueil g√©n√©ralement bon de la part de la population locale. La situation des Mac√©doniens se d√©grade toutefois rapidement, puisque la Bulgarie instaure la loi martiale et d√©clare la mobilisation g√©n√©rale[111]. Une unit√© militaire uniquement compos√©e de Mac√©doniens, la 11e division mac√©donienne, est ainsi cr√©√©e. La Bulgarie mobilise environ 200 000 Mac√©doniens du Vardar[130].

Un front se forme sur la fronti√®re entre la Mac√©doine du Vardar et celle de l'√Čg√©e. Au nord, les Empires centraux d√©ploient 600 000 soldats, et le Royaume-Uni, la France et la Russie, venus aider la Serbie, d√©ploient autant d'hommes au sud[111]. La Mac√©doine souffre de tr√®s nombreuses destructions, puisque des villes comme Bitola et Do√Įran se retrouvent au milieu des combats et sont bombard√©es ; plusieurs villages sont enti√®rement d√©truits. La population souffre aussi des r√©quisitions et de l'exploitation de ses ressources[131]. Environ 150 000 Mac√©doniens du Vardar rejoignent √©galement les arm√©es serbes et grecques[130]. Apr√®s que la Russie a quitt√© la guerre, en 1917, les Alli√©s recentrent leurs forces sur le front de Thessalonique. Le 15 septembre 1918, Louis Franchet d'Esp√®rey et son Arm√©e fran√ßaise d'Orient lancent une grande offensive vers le nord qui lib√®re rapidement la Mac√©doine du Vardar. Ils atteignent Skopje le 29 septembre 1918 et s'emparent de la ville par surprise. Le m√™me jour, √† 23 heures, l'armistice entre la France, la Bulgarie et la Turquie est sign√©e, puis l'Arm√©e fran√ßaise d'Orient continue sa perc√©e vers le Danube[132]. Le nombre de soldats mac√©doniens du Vardar tu√©s pendant la guerre est difficile √† conna√ģtre puisqu'ils √©taient consid√©r√©s bulgares, grecs ou serbes. Le nombre de victimes civiles s'√©l√®ve quant √† lui √† 50 000 morts[130].

La Macédoine yougoslave

Le royaume de Yougoslavie

Apr√®s la fin de la guerre, la Serbie retrouve le contr√īle de la Mac√©doine du Vardar, √† laquelle est ajout√©e la r√©gion de Stroumitsa, auparavant bulgare. Le pays, auquel sont ajout√©es plusieurs r√©gions de l'Autriche-Hongrie, devient le Royaume des Serbes, Croates et Slov√®nes, rebaptis√© ¬ę Royaume de Yougoslavie ¬Ľ en 1929. L'existence du peuple mac√©donien n'est toujours pas reconnue et les autorit√©s renomment la r√©gion en ¬ę Serbie du Sud[133] ¬Ľ. En f√©vrier 1919, le syst√®me f√©odal ottoman est aboli[134] et la constitution de 1921 r√©organise l'ensemble du royaume en 33 provinces ; la Mac√©doine du Nord correspond √† celles de Skopje, Bitola et Chtip. En 1929, les provinces sont abolies et remplac√©es par neuf banovines. La Mac√©doine du Vardar se retrouve dans la banovine du Vardar, dans laquelle sont incluses des r√©gions du sud de la Serbie, ce qui permet aux Serbes de ne pas y √™tre minoritaires[135].

Les premi√®res √©lections parlementaires sont organis√©es en 1921. Le VMRO boycotte les √©lections, ce qui entra√ģne 45 % d'absent√©isme[136], et les √©lecteurs mac√©doniens √©lisent 15 d√©put√©s communistes, 11 d√©mocrates et 6 radicaux. Seul l'√©lectorat mont√©n√©grin offre plus de voix aux communistes (25 %) alors que la Mac√©doine du Vardar leur offre 20 %. Les scores des communistes des autres r√©gions ne d√©passent jamais 10 %[137]. Les communistes sont alors tr√®s int√©ress√©s par les Mac√©doniens car, comme les Croates, ils forment une force contestataire susceptible de renverser la monarchie[136].

Carte postale représentant le centre-ville de Skopje dans les années 1920
Skopje, avec le th√©√Ętre, dans les ann√©es 1920.

Les politiques d'assimilation mises en place en 1913 se poursuivent, notamment avec la serbisation des noms de famille, des toponymes, l'expulsion du clerg√© bulgare et l'interdiction de l'usage des dialectes locaux dans la vie publique. Une loi est adopt√©e pour encourager la colonisation serbe ; les Mac√©doniens n'ont pas le droit de poss√©der des propri√©t√©s en dehors de leur district et de nombreux domaines de terre arable sont offerts aux officiers serbes qui ont surv√©cu au front de Thessalonique[113]. Ils sont rejoints par des familles serbes de Bosnie-Herz√©govine, du Mont√©n√©gro et de la Lika croate qui sont install√©es sur les terres de Turcs et d'Albanais[134]. Cette loi permet l'√©tablissement de 10 300 familles de colons serbes en Mac√©doine du Vardar[138]. En 1920, les √©glises encore sous l'autorit√© du patriarche de Constantinople sont achet√©es par le Patriarcat de Serbie. Ces d√©cisions attirent la col√®re des nationalistes, et, entre 1918 et 1924, les autorit√©s arr√™tent 2 900 personnes, en tuent 342 et en font dispara√ģtre 47[133].

Les Albanais connaissent eux aussi une situation difficile qui est li√©e aux probl√®mes ethniques que rencontre le Kosovo. Les Serbes encouragent leur √©migration, notamment vers la Turquie, et tentent une certaine assimilation. Puisque toutes les √©coles ne peuvent enseigner qu'en langue serbe, leur niveau d'√©ducation est extr√™mement bas, 90 % des Albanais de Mac√©doine sont alors illettr√©s. En 1924, ils obtiennent toutefois une √©cole albanaise, la Grande Medresa du Roi Alexandre, situ√©e √† Skopje, mais le m√©contentement g√©n√©ral de la minorit√© entra√ģne l'apparition des bandes arm√©es des kachaks[139].

Le VMRO retrouve peu √† peu sa place de contestataire politique[140]. Il est autoris√© en Bulgarie comme parti politique jusqu'en 1934 et prend m√™me le contr√īle quasi total de la Mac√©doine du Pirin en 1923. Il lance de nombreux raids en Mac√©doine du Vardar afin d'attirer l'attention internationale, mais les autorit√©s yougoslaves ferment la fronti√®re avec de grands foss√©s et des cl√ītures en fils de fer barbel√©s. L'√Čtat bulgare tol√®re ces faits d'armes car il souhaite toujours l'annexion de la Mac√©doine du Vardar, mais face aux pressions yougoslave et internationales, il bannit l'organisation en mai 1934[141]. Le VMRO est aussi pr√©sent clandestinement en Yougoslavie et, en 1923, il commande 1 675 combattants qui op√®rent surtout √† l'est du Vardar, l'ouest √©tant plut√īt le domaine des kachaks albanais. Entre 1919 et 1934, le VMRO commet 467 attaques, pendant lesquelles 185 officiers du royaume, 268 civils et 168 membres de l'organisation sont tu√©s[140]. Le VMRO s'illustre surtout lors du massacre de 30 colons serbes dans la plaine d'Ovtch√© Pol√©, pr√®s de Sveti Nikole, en 1923 ; en repr√©sailles, les Serbes tuent tous les hommes du village de Garvan, pr√®s de Radovich. Le VMRO est aussi responsable du meurtre d'un directeur de journal de Bitola en 1926, d'un g√©n√©ral √† Chtip l'ann√©e suivante et surtout de l'assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie √† Marseille en 1934, alors que celui-ci pr√©parait une alliance avec la France contre les √Čtats fascistes[140]. L'organisation perd toutefois de son efficacit√© au cours des ann√©es 1930 et son fort penchant pour le banditisme lui fait perdre de nombreux soutiens parmi la population[140]. Le VMRO, qui a toujours √©t√© divis√© entre droite et gauche, abandonne peu √† peu ses id√©ologies conservatrices pour ne garder que ses id√©es de gauche. Cela le fait se rapprocher du parti communiste yougoslave, d√©j√† tr√®s pr√©sent parmi l'√©lite mac√©donienne[142]. Les communistes, qui reconnaissent eux aussi l'existence du peuple mac√©donien, surpassent vite le VMRO et le Komintern ordonne la dissolution de ce dernier en 1937[143].

La Mac√©doine du Nord conna√ģt sous le royaume de Yougoslavie un certain d√©veloppement industriel, surtout gr√Ęce √† l'ouverture de mines et d'usines m√©tallurgiques. Des taxes et des salaires tr√®s bas incitent les industriels de r√©gions plus riches, comme la Croatie, √† s'implanter dans la r√©gion[144]. L'agriculture industrielle est √©galement favoris√©e, notamment la culture du coton, du tabac et du pavot somnif√®re[145], mais la majorit√© des paysans mac√©doniens, qui repr√©sentent 75 % de la population[146], travaillent sur de petites parcelles avec des m√©thodes archa√Įques. L'√©conomie locale souffre du manque d'infrastructure et de la Grande D√©pression de 1929, qui fait par exemple chuter les prix du pavot de 77 %[147]. Le niveau d'√©ducation des Mac√©doniens est tr√®s bas et, malgr√© l'ouverture de nombreuses √©coles, le syst√®me √©ducatif est tr√®s mauvais. Par exemple, les manuels scolaires serbes d'avant-guerre ne sont remplac√©s qu'√† partir de 1937[148]. La Mac√©doine du Vardar est avant la Seconde Guerre mondiale la r√©gion la moins d√©velopp√©e d'Europe[149].

La Seconde Guerre mondiale

Enveloppe envoyée depuis Skopje en 1941, on y voit des timbres bulgares ainsi que le drapeau militaire nazi

Le Royaume de Yougoslavie entre en guerre en avril 1941, lorsque les puissances de l'Axe envahissent le pays. La Yougoslavie est divis√©e entre divers √Čtats fascistes et la Bulgarie s'empare de l'essentiel de la Mac√©doine du Vardar le 19 avril. L'extr√™me ouest du territoire, majoritairement albanais, est rattach√©e par l'Italie √† son protectorat d'Albanie. Les Bulgares ne rencontrent pas de r√©sistance s√©rieuse et les Mac√©doniens offrent souvent un bon accueil[150]. La majorit√© d'entre eux ne savent rien ou presque des id√©ologies nazies et fascistes et cette invasion est vue comme une lib√©ration[151], bien que la collaboration mac√©donienne soit faible[152]. Les Bulgares lancent une politique d'int√©gration de la r√©gion, en construisant notamment 800 √©coles et en ouvrant une universit√© √† Skopje ; la centralisation est rapide et, en 1942, la r√©gion est sous le contr√īle total de Sofia[153]. L'enseignement en bulgare est obligatoire et ce sont des officiers bulgares qui sont install√©s dans les administrations[154]. Les Bulgares prennent rapidement des mesures vis-√†-vis des Juifs de Mac√©doine, qui sont entre 7 800 et 8 000 et sont concentr√©s √† Skopje et Bitola. En 1941, les Juifs n'ont plus le droit de travailler dans le commerce et l'industrie et en 1942 ceux de Bitola sont concentr√©s dans un ghetto. Ils sont tous d√©port√©s en 1943 √† Treblinka, o√Ļ plus de 7 000 d'entre eux sont assassin√©s[155] - [156]. Les r√©gions sous contr√īle albanais sont soumises √† des politiques d'albanisation, les √©coles n'enseignent qu'en albanais, qui est l'unique langue administrative. Les conversations t√©l√©phoniques dans une autre langue que l'albanais ou l'italien sont interdites[157].

Photographie de l'ossuaire de Vélès
Comme toutes les anciennes républiques yougoslaves, la Macédoine compte un grand nombre de monuments dédiés aux Partisans, comme l'ossuaire de Vélès.

La domination bulgare trop importante r√©veille les sentiments autonomistes. Cette situation profite aux communistes, qui reconnaissent et d√©fendent le peuple mac√©donien. Les Mac√©doniens sont alors divis√©s entre deux partis, le parti communiste yougoslave et le parti communiste bulgare. Ces deux partis soutiennent le droit d'auto-d√©termination pour les Mac√©doniens et envisagent une grande f√©d√©ration balkanique au sein de laquelle la grande Mac√©doine r√©unifi√©e serait autonome[158]. Le Komintern assigne finalement la Mac√©doine du Vardar au parti yougoslave[159]. Les Communistes mac√©doniens, appel√©s ¬ę Partisans ¬Ľ, commencent √† lutter d√®s 1941 en cr√©ant des unit√©s de sabotage et des d√©tachements bas√©s √† Skopje, Koumanovo et Prilep[160]. En 1942, la lutte s'intensifie et des soul√®vements lib√®rent pour quelque temps certaines petites r√©gions. Le Deuxi√®me Congr√®s du Conseil anti-fasciste de lib√©ration nationale de la Yougoslavie (AVNOJ) du 29 novembre 1943 constitue le parti communiste mac√©donien et pr√©voit pour la Mac√©doine le m√™me statut d'entit√© f√©d√©rale que pour la Serbie, la Croatie, le Mont√©n√©gro et la Bosnie-Herz√©govine. L'Assembl√©e anti-fasciste pour la lib√©ration du peuple mac√©donien (ASNOM) est constitu√©e et tient sa premi√®re session dans le monast√®re de Prohor Pńćinjski le 2 ao√Ľt 1944, date anniversaire de l'Insurrection d'Ilinden. Lors de cette session, la ¬ę R√©publique populaire de Mac√©doine ¬Ľ est proclam√©e ind√©pendante. Le m√™me mois, les premi√®res divisions mac√©doniennes de l'Arm√©e populaire de Lib√©ration sont form√©es. En septembre, elles comptent 60 000 Partisans, r√©partis en sept divisions et trois corps[161]. Au d√©but du mois d'octobre, les Partisans contr√īlent la plupart des zones rurales[162].

En septembre 1944, la Bulgarie change de camp apr√®s son invasion par l'Arm√©e rouge et la prise du pouvoir du Front patriotique domin√© par les communistes bulgares. Hitler tente alors de sauver la situation en cr√©ant en Mac√©doine un r√©gime fantoche, l'√Čtat ind√©pendant de Mac√©doine, dont le gouvernement serait confi√© √† Vancho Mihailov, ancien chef du VMRO li√© aux Oustachis croates. Mihailov, qui se trouvait √† Zagreb, est envoy√© en Mac√©doine mais il renonce au bout de quelques jours au projet tant la situation lui appara√ģt d√©sesp√©r√©e[163]. Prilep, premi√®re ville lib√©r√©e, est prise par les Partisans le 2 novembre et, avant le 12 novembre, ces derniers ont lib√©r√© Koumanovo, Chtip, Skopje, Resen, Bitola et Ohrid. Ils rencontrent une opposition s√©rieuse √† V√©l√®s, situ√©e dans la vall√©e strat√©gique du Vardar et il leur faut deux jours de combats acharn√©s avant d'entrer dans la ville le 11 novembre. Tetovo, qui tombe le 19 novembre, est la derni√®re grande ville lib√©r√©e[162]. √Ä la mi-novembre, les forces de l'Axe sont totalement expuls√©es et des repr√©sentants communistes sont plac√©s dans les administrations[161]. Les Partisans mac√©doniens poursuivent le combat au nord, par exemple au Kosovo, o√Ļ ils appuient les autres soldats yougoslaves[162]. La guerre a fait en Mac√©doine du Vardar 17 000 morts, dont 14 000 r√©sistants communistes. C'est de loin la r√©publique yougoslave qui a eu le moins de pertes humaines pendant le conflit ; la Slov√©nie, qui poss√®de un nombre d'habitants similaire, a d√©nombr√© par exemple 33 000 morts, soit presque le double[164].

Formation de la république

Le drapeau et l'emblème de la République socialiste de Macédoine

L'ASNOM organise ses premi√®res √©lections en mars 1945 ; elles permettent la nomination des membres du premier gouvernement. Celui-ci est √©tabli le 16 avril et regroupe des personnalit√©s du parti communiste mac√©donien ainsi que d'autres partis associ√©s dans un ¬ę Front populaire ¬Ľ, comme l'Alliance socialiste des Travailleurs de Mac√©doine, le Front des Femmes anti-fascistes et des syndicats ainsi que des organisations pour la jeunesse. Apr√®s la proclamation de la R√©publique f√©d√©rative populaire de Yougoslavie et la mise en application de sa constitution, la R√©publique socialiste de Mac√©doine, qui correspond √† la Mac√©doine du Vardar, rejoint formellement la Yougoslavie communiste. Elle forme l'une de ses six entit√©s f√©d√©rales, avec les r√©publiques socialistes de Bosnie-Herz√©govine, de Croatie, du Mont√©n√©gro, de Serbie et de Slov√©nie. La r√©publique adopte une langue officielle, le mac√©donien, un drapeau, un embl√®me, une citoyennet√© mac√©donienne et se voit dot√©e d'organes politiques comme une Assembl√©e populaire, un gouvernement, un syst√®me judiciaire et administratif, etc[165].

En 1945, la situation de la Mac√©doine est catastrophique puisque tout reste √† faire pour amorcer un d√©veloppement √©conomique et social. Il faut par exemple mettre en place une langue mac√©donienne standard, √©crire un dictionnaire, ouvrir des √©coles, favoriser une presse et une culture nationale, construire des usines, des centrales √©lectriques, des routes goudronn√©es, etc[121]. La population est illettr√©e √† 64 % en 1944 et l'ouverture d'√©coles est un des premiers objectifs du nouveau r√©gime. Alors qu'il n'y avait que 843 √©coles en 1939, il y en a 1 487 en 1951. Les lois communistes permettent aux enfants des minorit√©s d'acc√©der √† un enseignement dans leur langue maternelle et il y a donc pour la m√™me ann√©e 1 148 √©coles de langue mac√©donienne, 214 √©coles albanaises, 112 √©coles turques et 13 √©coles serbes, qui regroupent 177 579 √©l√®ves. En 1959, ce chiffre passe √† 211 556 et en 1973 √† 330 698[166]. L'illettrisme baisse constamment, en 1953, 40,3 % de la population est encore illettr√©e, et en 1988, 10,9 %. Ce r√©sultat est m√©diocre compar√© √† celui de r√©publiques riches comme la Slov√©nie, mais il est meilleur que ceux de la Bosnie-Herz√©govine (14,5 %) et du Kosovo (17,6 %), pour 1988[167].

La langue mac√©donienne standard voit le jour en 1945. Le dialecte de la capitale, Skopje, consid√©r√© trop proche du serbe, est d√©laiss√© au profit de celui de la r√©gion de Bitola et de V√©l√®s ; l'alphabet cyrillique mac√©donien est adopt√© le 3 mai de la m√™me ann√©e, et l'orthographe le 7 juin[168]. L'instauration d'une √©glise mac√©donienne ind√©pendante du patriarcat de Serbie est un autre moment fort pour la nation mac√©donienne et l'une des rares coop√©rations entre une religion et un √Čtat la√Įque. L'archev√™ch√© d'Ohrid, disparu au XVIIIe si√®cle, est r√©tabli en 1958 et son autoc√©phalie est proclam√©e en 1967. L'√Čglise serbe refuse toutefois de reconna√ģtre cette ind√©pendance. Les relations entre l'√Čglise et les autorit√©s mac√©doniennes restent toujours cordiales, surtout parce qu'elles doivent toutes deux faire face au nationalisme albanais et √† l'islamisation du pays[168]. L'Acad√©mie mac√©donienne des Sciences et des Arts, autre grande institution nationale, est fond√©e en 1967[169].

La d√©fense de l'identit√© mac√©donienne passe aussi par la r√©pression contre les bulgarophiles. Ainsi, 100 000 pro-bulgares sont emprisonn√©s en 1944 et 1 260 sont tu√©s en janvier 1945[170]. En avril 1977, deux Skopiotes sont condamn√©s √† cinq ans de prison pour avoir clam√© que les Mac√©doniens √©taient bulgares[170]. L'existence d'une diaspora mac√©donienne, pr√©sente surtout au Canada et en Australie, motive aussi les autorit√©s √† fonder l'agence Matitsa, qui diffuse les id√©es nationalistes, surtout par le biais de l'√Čglise. Cette initiative est pleine de succ√®s, surtout parce que les √©migr√©s ont souvent fui la r√©pression et sont plus nationalistes que les Mac√©doniens de la r√©publique. Un certain extr√©misme voit m√™me le jour, particuli√®rement en Australie, o√Ļ des Mac√©doniens commencent √† se consid√©rer comme les descendants du peuple mac√©donien antique. Cet extr√©misme d√©range vite Skopje et il joue un r√īle non n√©gligeable dans les premi√®res ann√©es de la Mac√©doine ind√©pendante[171].

√Čchec d'une r√©unification de la Mac√©doine

En 1944, la Bulgarie et la Yougoslavie, devenues toutes les deux des pays communistes, commencent √† travailler ensemble sur un projet de grande f√©d√©ration balkanique. La question mac√©donienne occupe une place importante dans ce projet, puisque si la Bulgarie et la Yougoslavie s'unissent, la Mac√©doine du Vardar et celle du Pirin peuvent √™tre r√©unies. Les accords de Bled, sign√©s en ao√Ľt 1947, sont le pr√©lude √† une union douani√®re entre les deux pays et le pr√©sident bulgare, Georgi Dimitrov, autorise des professeurs de la Mac√©doine yougoslave √† venir en Mac√©doine bulgare pour y enseigner le mac√©donien standard et l'histoire nationale mac√©donienne[172]. Des journaux et des magazines en langue mac√©donienne y sont √©galement publi√©s[173].

La Gr√®ce conna√ģt de 1946 √† 1949 une guerre civile qui oppose les forces gouvernementales, soutenues par le Royaume-Uni, aux communistes. La Yougoslavie suit le conflit de pr√®s et esp√®re qu'une victoire communiste permette de r√©cup√©rer la Mac√©doine de l'√Čg√©e ou au moins les r√©gions peupl√©es de Slavo-mac√©doniens. La f√©d√©ration balkanique pourrait √©galement inclure l'ensemble de la Gr√®ce. La Mac√©doine yougoslave est par ailleurs une base importante pour les communistes grecs et les Slavo-mac√©doniens de Gr√®ce les soutiennent en grande majorit√©. En 1949, ann√©e de la d√©faite communiste, ils forment les deux tiers de l'arm√©e rebelle[174].

Le projet de grande fédération, et donc de la réunification de la Macédoine, avorte en 1948. Tout d'abord, la Bulgarie ne veut pas devenir une république yougoslave comme les autres mais elle entend conserver une certaine importance hiérarchique dans la fédération[175]. Ensuite, Staline s'oppose au projet car il se méfie de Tito et de son autonomie considérable vis-à-vis de Moscou. L'expulsion de la Yougoslavie du Komintern le 28 juin 1948 enterre définitivement le projet[176].

Population et minorités

Répartition ethnique en 1971 :
  • Mac√©doniens
  • Albanais
  • Turcs
  • Valaques
  • Serbes
  • Non habit√©

En 1948 a lieu le premier recensement fiable, il donne √† la R√©publique socialiste de Mac√©doine 1 152 986 habitants, dont 789 648 Mac√©doniens, soit 68,5 % de la population totale, 197 389 Albanais, 95 940 Turcs, 19 500 Roms, 29 721 Serbes et 9 511 Valaques. D'autres minorit√©s plus petites existent, comme des Bosniaques, des Croates ou des Mont√©n√©grins[177]. La R√©publique socialiste de Mac√©doine conna√ģt une croissance d√©mographique continue pendant toute son histoire, et compte 2 034 000 habitants en 1991. Les Mac√©doniens forment alors 65 % de la population et les Albanais, 21 %[178]. Elle reste l'une des r√©publiques les plus petites, puisque son territoire ne repr√©sente que 10 % du territoire yougoslave et sa population repr√©sente seulement un peu plus de 8 % de la population yougoslave[179].

Les Albanais forment la minorit√© la plus importante et la plus expansive, notamment √† cause de l'immigration de Kosovars et √† une tr√®s forte natalit√©, trois fois plus √©lev√©e que celle des Mac√©doniens. Majoritairement musulmans, ils se concentrent dans les r√©gions frontali√®res de l'Albanie et du Kosovo, autour des villes de Tetovo, Gostivar, Kitchevo et Debar[180]. Ils poss√®dent le statut de ¬ę nationalit√© ¬Ľ et ont ainsi des droits culturels et √©ducatifs. Il existe un journal et des programmes de radiodiffusion et de t√©l√©vision en albanais, des associations culturelles et sportives et en 1973, il y a 248 √©coles de langue albanaise, comptant ensemble plus de 60 000 √©l√®ves[181]. Les rapports entre Albanais et Mac√©doniens sont souvent tendus et les deux communaut√©s se m√©langent tr√®s peu[182]. Les autorit√©s doivent notamment faire face √† la mont√©e du nationalisme albanais, fatal pour l'int√©grit√© territoriale et pour l'existence m√™me de la r√©publique. En novembre 1968, des manifestations ont lieu au Kosovo et √† Tetovo pour soutenir la cr√©ation d'une r√©publique f√©d√©r√©e albanaise au sein de la Yougoslavie, qui compterait le Kosovo et les r√©gions albanaises de Mac√©doine. Les √©meutes kosovares de 1981 se r√©percutent aussi en Mac√©doine et le gouvernement r√©agit en augmentant les heures de cours en mac√©donien dans les √©coles albanaises. Certaines de ces √©coles n'enseignaient plus du tout la langue mac√©donienne et les manuels, mal r√©vis√©s, contenaient souvent des passages nationalistes. Les mariages et la musique populaire sont d'autres moyens d'expression nationaliste contr√īl√©s dans les ann√©es 1980[183].

Les Pomaks et les Turcs forment eux aussi des communaut√©s musulmanes. Les Pomaks, qui sont 39 555 en 1981, appartiennent √† la nationalit√© yougoslave des Musulmans et s'assimilent souvent aux Albanais[184]. Les Turcs sont aussi consid√©r√©s comme une nationalit√© et poss√®dent leurs √©coles et leurs institutions culturelles. Leur nombre baisse en permanence, notamment √† cause de l'√©migration de 80 000 d'entre eux vers la Turquie entre 1953 et 1966[185]. Les Roms, eux aussi musulmans, poss√®dent leurs droits culturels, mais vivent g√©n√©ralement en dessous du niveau de vie moyen et souffrent de discriminations √† l'emploi. Beaucoup sont au ch√īmage et tr√®s peu poss√®dent des dipl√īmes universitaires. Leur nombre est difficile √† √©valuer car ils √©vitent souvent de se faire recenser comme ¬ę Tsiganes ¬Ľ et, si le recensement de 1981 indique 43 223 Tsiganes, ils sont alors probablement 200 000 en Mac√©doine[186]. Les Valaques, enfin, sont peu nombreux et s'assimilent facilement aux Mac√©doniens, avec qui ils partagent la m√™me religion. Les lois communistes ne leur permettent plus de poss√©der leurs grands troupeaux traditionnels de moutons et de chevaux et ils abandonnent donc le nomadisme pour se fixer dans des villages[187].

√Čconomie de la r√©publique socialiste

Photographie du lac de Mavrovo, créé par un barrage hydroélectrique
Le lac de Mavrovo, créé par un barrage

Le r√©gime communiste entreprend d√®s 1944 une vaste replanification de l'agriculture, secteur largement dominant. Les propri√©t√©s d'exil√©s, d'√©trangers, des monast√®res, d'anciennes compagnies priv√©es et des banques sont nationalis√©es et la moiti√© de l'ensemble est attribu√©e √† des agriculteurs qui ont support√© la lutte contre le fascisme. Le reste est laiss√© √† l'agriculture industrielle planifi√©e et est r√©parti entre plusieurs coop√©ratives. L'ensemble des domaines priv√©s est r√©organis√© afin qu'une seule famille ait entre 20 et 35 hectares[188]. Le d√©veloppement de l'industrie fait baisser le nombre tr√®s √©lev√© d'agriculteurs, mais celui-ci reste toujours important. Alors qu'ils formaient presque 80 % de la population en 1945[189], ils en forment 57 % en 1961 et 22 % en 1981[190]. L'exode rural et l'augmentation de la taille des villes posent des probl√®mes de p√©nurie de logements[191]. Il existe enfin une tr√®s grande diff√©rence entre les communaut√©s ethniques, car si par exemple les villages albanais sont encore peupl√©s de familles, les villages mac√©doniens comptent surtout des personnes √Ęg√©es et des r√©sidences secondaires. Entre 1963 et 1971 la proportion d'agriculteurs parmi les Mac√©doniens chute de 42 %, alors que celle des Albanais ne baisse que de 11 %[182].

Le d√©veloppement industriel est centr√© sur quatre activit√©s : l'extraction de chrome, la production de tabac, d'√©lectricit√© gr√Ęce √† des barrages hydro√©lectriques, et de pavot somnif√®re, destin√© √† l'industrie pharmaceutique. La r√©publique extrait aussi du zinc, du fer et du marbre, produit de l'acier, du textile, des produits chimiques et des mat√©riaux de construction. Le tourisme et la production de tapis sont aussi encourag√©s. L'industrie mac√©donienne est toutefois peu productive et tributaire de l'importation de machines, de nourriture et de biens de consommation. Le taux de ch√īmage de la r√©publique reste √©lev√©, il est par exemple de 20 % en 1971[191]. Le travail des femmes est encourag√© et leur nombre dans la population active passe de 16,7 % en 1953 √† 31 % en 1988 ; ce chiffre est toutefois le plus bas des r√©publiques yougoslaves, et seule la province autonome du Kosovo est en dessous, avec seulement 20,7 % en 1988[167]. L'√©conomie de la r√©publique est enfin menac√©e par des catastrophes naturelles, comme le tremblement de terre de 1963 qui d√©truisit Skopje √† 80 % en [192] et les crues du Vardar de 1979 qui ont engendr√© des d√©g√Ęts mat√©riels estim√©s √† 7,4 % des revenus de la r√©publique[193].

Crise et premiers pas vers l'indépendance

Logo du VMRO-DPMNE, qui reprend un vieux symbole, le lion d'or sur fond rouge
Logo du VMRO-DPMNE

La R√©publique socialiste de Mac√©doine conna√ģt au cours des ann√©es 1980, comme le reste de la Yougoslavie, une crise √©conomique et sociale. La crise √©conomique est amorc√©e par les chocs p√©troliers des ann√©es 1970 et elle est amplifi√©e par l'√©norme dette de la r√©publique, contract√©e pour d√©velopper l'√©conomie[194], qui s'√©l√®ve √† vingt milliards de dollars[191]. La r√©publique n'attire plus les investisseurs, sa croissance √©conomique stagne et le niveau de vie baisse[194]. En 1988, le taux d'inflation atteint les 250 % et 27 % de la population active est au ch√īmage. Ce dernier chiffre est au-dessus de la moyenne yougoslave (16,2 %) et contraste tr√®s fortement avec le chiffre de la Slov√©nie, la r√©publique la plus riche, qui a un taux de ch√īmage de seulement 1,7 %. La m√™me ann√©e, le revenu net par habitant ne s'√©l√®ve qu'√† 1 399 000 dinars pour la Mac√©doine, alors que la moyenne yougoslave atteint les 2 045 000 dinars et celle de la Slov√©nie, 3 140 000 dinars[191].

La crise sociale concerne les rapports entre les deux grandes communaut√©s ethniques, les Mac√©doniens et les Albanais. L'amplification du nationalisme albanais entra√ģne le renforcement du nationalisme mac√©donien. Ainsi, en 1987, cent personnalit√©s officielles albanaises de Tetovo sont d√©mises de leur fonction pour ¬ę diff√©rence id√©ologique ¬Ľ. De grandes manifestations albanaises ont lieu en 1988 √† Koumanovo et Gostivar[195] et en 1989 la constitution mac√©donienne est amend√©e. Alors qu'elle d√©finissait la r√©publique comme ¬ę l'√Čtat du peuple mac√©donien et des minorit√©s turques et albanaises ¬Ľ, elle en fait d√©sormais ¬ę l'√Čtat-nation du peuple mac√©donien ¬Ľ. La minorit√© albanaise r√©agit, notamment par des p√©titions, mais la situation reste relativement calme[196].

La mort de Tito en 1981 et l'effondrement du syst√®me communiste en Europe entra√ģnent aussi une crise politique au niveau f√©d√©ral. En r√©ponse, des √©lections parlementaires multipartites sont organis√©es dans les six r√©publiques en 1990[197]. En Mac√©doine, plus de mille candidats se pr√©sentent pour les 120 si√®ges de l'assembl√©e. Ils sont r√©partis entre 16 partis politiques, parmi ceux-ci se distinguent le parti communiste, une alliance de six partis d√©sirant conserver le syst√®me f√©d√©ral en le r√©formant et un parti nationaliste, l'Organisation r√©volutionnaire mac√©donienne int√©rieure - Parti d√©mocratique pour l'Unit√© nationale mac√©donienne, abr√©g√© en VMRO-DPMNE. Les communistes n'obtiennent que 30 si√®ges, l'alliance r√©formatrice, 19 si√®ges, et le VMRO-DPMNE remporte les √©lections avec 37 si√®ges[198]. Ce sont des partis nationalistes qui ont aussi remport√© les √©lections en Bosnie-Herz√©govine, en Croatie et en Slov√©nie, faisant ainsi front aux id√©es centralisatrices de Slobodan MiloŇ°evińá[197].

Les √©lections de 1990 permettent enfin la nomination de Kiro Gligorov au poste de pr√©sident. Ce dernier a notamment travaill√© pour la r√©forme √©conomique f√©d√©rale des ann√©es 1960, a √©t√© membre du Comit√© central dans les ann√©es 1970 et a conseill√© le premier ministre r√©formateur yougoslave Ante Markovińá en 1989[199]. Le VMRO-DPMNE n'a pas de majorit√© suffisante pour former le premier gouvernement multipartite mac√©donien et doit donc former une coalition avec l'Union sociale-d√©mocrate de Mac√©doine (SDSM), le Parti lib√©ral de Mac√©doine et le Parti pour la prosp√©rit√© d√©mocratique (PDP), parti ethnique albanais[200].

La république de Macédoine

Fondation de l'√Čtat ind√©pendant

Drapeau du pays de 1992 à 1995, un soleil de Vergina en or sur fond rouge
Le drapeau de la Macédoine de 1992 à 1995

Le , l'assembl√©e mac√©donienne proclame la souverainet√© de la r√©publique mais veut toutefois maintenir des liens avec la f√©d√©ration yougoslave[201]. L'ind√©pendance totale est souhait√©e par les nationalistes mais, √† cause de sa faiblesse √©conomique et identitaire, le pays a besoin de la Yougoslavie[202]. Un consensus est rapidement adopt√© : si la Slov√©nie et la Croatie se d√©clarent totalement ind√©pendantes, la r√©publique de Mac√©doine suivra. Les deux r√©publiques quittent officiellement la f√©d√©ration le et la Mac√©doine conduit un r√©f√©rendum le 8 septembre. 95 % des votants s'expriment pour l'ind√©pendance, proclam√©e le 20 novembre[203] sans aucun incident[200]. Le r√©f√©rendum a obtenu 72,16 % de participation[203]. La minorit√© serbe du pays organise quelques manifestations contre l'ind√©pendance √† Koumanovo mais les Serbes se sentent majoritairement proches des Mac√©doniens car ils partagent la m√™me peur des Albanais[204]. La minorit√© albanaise revendique d'ailleurs rapidement son autonomie politique et, apr√®s s'√™tre abstenue de voter pour le r√©f√©rendum[203], elle boycotte le recensement de 1991, ce qui permet au Parti pour la prosp√©rit√© d√©mocratique (¬ę PDP ¬Ľ), principal parti albanais, d'avancer que les Albanais forment 40 % de la population du pays. L'institut national des statistiques, gr√Ęce √† un comptage par des m√©thodes scientifiques, r√©v√®le toutefois que les Albanais ne forment que 21 % de la population[200].

Le 17 novembre, le parlement adopte une constitution d√©mocratique, qui d√©finit le pays comme ¬ę l'√Čtat national du peuple mac√©donien qui assure une √©galit√© compl√®te des droits civiques et une cohabitation durable du peuple mac√©donien avec les Albanais, Turcs, Valaques, Roms et autres nationalit√©s qui habitent dans la r√©publique de Mac√©doine[205]. ¬Ľ Elle instaure un pr√©sident, √©lu au scrutin universel direct pour cinq ans. Le pouvoir l√©gislatif est d√©tenu par le parlement, compos√© de 120 d√©put√©s, eux aussi √©lus au scrutin universel direct, pour quatre ans, et qui nomment le gouvernement. Dans les premiers mois de l'ind√©pendance, le gouvernement a progressivement retir√© ses repr√©sentants des institutions yougoslaves, a introduit une devise nationale, le denar, et a fait dessiner un nouveau drapeau[203]. Ce dernier, adopt√© en 1992, repr√©sente le soleil de Vergina, symbole retrouv√© dans la tombe de Philippe II de Mac√©doine, situ√©e en Mac√©doine grecque[204]. En avril 1992, l'Arm√©e populaire yougoslave quitte la Mac√©doine sans aucun heurt, et, pour prot√©ger le pays, la Force de protection des Nations Unies envoie en d√©cembre 700 soldats charg√©s d'en superviser les fronti√®res. En juin 1993, les √Čtats-Unis ajoutent 300 hommes au contingent[204].

Le conflit du nom

La Bulgarie, malgr√© une histoire conflictuelle avec la Mac√©doine du Vardar, est le premier √Čtat √† reconna√ģtre l'ind√©pendance du pays, en 1992. Ce n'est pourtant qu'en 1999 que les Mac√©doniens renoncent officiellement √† toute pr√©tention sur le Pirin et que les Bulgares reconnaissent dans leur pays une langue et une minorit√© mac√©donienne[206]. La Gr√®ce, de son c√īt√©, est ouvertement contre la d√©claration d'ind√©pendance mac√©donienne, car elle a peur que la r√©publique de Mac√©doine ind√©pendante ne revendique la Mac√©doine grecque. Elle consid√®re d'abord que le nouvel √Čtat a usurp√© le nom de ¬ę Mac√©doine ¬Ľ qui appartient √† son seul patrimoine, et pointe du doigt certains passages de la constitution qui peuvent entra√ģner des ing√©rences mac√©doniennes dans les affaires grecques[204], comme l'article 49 qui indique que ¬ę la R√©publique veille √† la situation et aux droits des citoyens des pays voisins d'origine mac√©donienne ¬Ľ[207].

La Gr√®ce exige donc que la r√©publique de Mac√©doine change de nom et qu'elle modifie les passages de sa constitution qui sont conflictuels. Le nouveau pays refuse de changer de nom car il n'en a pas d'autre mais il amende sa constitution le 6 janvier 1992 en pr√©cisant que ¬ę la r√©publique de Mac√©doine n'a pas de pr√©tentions territoriales √† l'√©gard des pays voisins ¬Ľ et qu'elle ¬ę ne s'immiscera pas dans les droits souverains des autres √Čtats ni dans leurs affaires int√©rieures ¬Ľ[207]. La Gr√®ce lance pourtant la m√™me ann√©e une vaste campagne internationale afin d'emp√™cher la reconnaissance du pays et son accession aux institutions internationales[200]. Les actions grecques peuvent para√ģtre injustifi√©es, car la r√©publique de Mac√©doine est un √Čtat pauvre, sans r√©elle arm√©e et sans alli√©. Elles atteignent toutefois des proportions graves. En 1992, la Gr√®ce emp√™che ainsi l'approvisionnement de 97 tonnes de m√©dicaments et de nourriture vers la r√©publique de Mac√©doine, o√Ļ s√©vit une importante √©pid√©mie de grippe. Ath√®nes ferme totalement sa fronti√®re en ao√Ľt de la m√™me ann√©e et impose un embargo sur le p√©trole. Enfin, en f√©vrier 1994, la Gr√®ce d√©clare la fin totale des √©changes √©conomiques avec la Mac√©doine ; seule l'aide humanitaire peut franchir la fronti√®re[208].

Photographie du nouveau drapeau du pays flottant sur la forteresse du Tsar Samuel, à Ohrid
Le nouveau drapeau de la république de Macédoine flotte sur la forteresse du Tsar Samuel, à Ohrid

La situation a commenc√© √† s'am√©liorer en 1993, lorsque le pays a √©t√© admis √† l'ONU, sous le nom provisoire d'¬ę Ancienne r√©publique yougoslave de Mac√©doine ¬Ľ. Enfin, le 12 septembre 1995, un accord gr√©co-mac√©donien est sign√© √† New York. la Gr√®ce l√®ve son blocus et, en √©change, la Mac√©doine change de drapeau. Cet accord permet enfin au pays d'√™tre admis dans plusieurs organisations internationales, comme l'OSCE et le Conseil de l'Europe[121]. Les relations gr√©co-mac√©doniennes restent cependant tendues et ce jusqu'en 1997, ann√©e o√Ļ les deux pays s'associent pour lutter contre l'anarchie qui ronge l'Albanie. En novembre 1999, les deux pays signent un projet de pipeline entre Thessalonique et Skopje et, en d√©cembre de la m√™me ann√©e, ils concluent des accords militaires[208].

Transition économique

Le conflit du nom influe consid√©rablement sur la vie √©conomique du pays. La Mac√©doine perd son principal port d'exportation, Thessalonique, et les Guerres de Yougoslavie emp√™chent le commerce avec la Serbie voisine. Le pays perd 60 % de son activit√© commerciale et fr√īle la faillite ; la pauvret√© engendr√©e encourage enfin les activit√©s ill√©gales, dont est issu un tiers du PIB du pays et le denar doit sans cesse √™tre d√©valu√© jusqu'en 1995. L'ann√©e la plus difficile est 1993 : le PIB de la r√©publique chute alors de 21 %. La m√™me ann√©e, le pays entame la privatisation des entreprises d'√Čtat[209]. La fin du conflit autour du nom signifie la fin du blocus grec, l'√©conomie s'am√©liore l√©g√®rement. L'inflation, fix√©e √† 2 200 % en 1992, est ainsi descendue √† 55 % en 1995[210] et √† moins de 5 % en 1997[209]. Le commerce d'exportation reste toutefois tr√®s faible, il ne vaut que 1,3 milliard de dollars en 1998, alors que celui de la Yougoslavie, alors soumise √† un blocus international, s'√©l√®ve √† 2,9 milliards de dollars pour la m√™me ann√©e[209]. Le PIB de la r√©publique, apr√®s avoir chut√© de 15,7 % entre 1991 et 1993, conna√ģt une faible augmentation de 1,7 % entre 1996 et 1998. Pendant les m√™mes intervalles, la production industrielle a respectivement chut√© de 14,4 % puis a augment√© de 3,1 % mais le taux de ch√īmage, fix√© √† 19 % en 1991, atteint les 40 % en 1998 ; la Bosnie-Herz√©govine est le seul autre pays issu de la Yougoslavie √† avoir un chiffre aussi catastrophique[211]. En 1999, la guerre du Kosovo influe ensuite lourdement sur l'√©conomie mac√©donienne puisque le pays ne peut plus exporter du tout vers la Yougoslavie et doit trouver des clients alternatifs, par exemple la Bulgarie, la Roumanie ou la Gr√®ce[212].

Situation politique

Portrait de Branko Crvenkovski, premier ministre de 1992 à 1998
Branko Crvenkovski, premier ministre de 1992 à 1998

Le conflit du nom influence aussi la vie politique int√©rieure. Ainsi, le premier ministre Nikola Kljusev, le premier qu'a connu le pays, est forc√© de d√©missionner en 1992 parce qu'il n'a pas r√©ussi √† faire reconna√ģtre le pays √† l'√©chelle internationale[213]. Le Pr√©sident Kiro Gligorov demande d'abord √† Ljubńćo Georgievski, chef de file du parti nationaliste VMRO-DPMNE, de former un gouvernement, mais celui-ci √©choue et c'est Branko Crvenkovski, issu du SDSM, parti de gauche, qui devient premier ministre. Suivent divers gouvernements de coalition qui survivent jusqu'en 1998, form√©s par le SDSM ainsi que le Parti lib√©ral et d'autres formations plus petites comme le PDP albanais. Ces gouvernements doivent notamment faire face au boycott des √©lections par le VMRO-DPMNE, au conflit du nom et au retrait de petites ob√©diences politiques comme le Parti lib√©ral apr√®s des accusations de corruption[214]. En 1995, Kiro Gligorov, le Pr√©sident de la R√©publique, est victime d'un attentat non revendiqu√©, dont il sort gravement bless√©[215]. Les gouvernements doivent aussi faire face √† la situation des Albanais, qui refusent de se faire recenser en 1994. Le travail de Branko Crvenkovski et de ses ministres successifs est marqu√© par la volont√© de r√©formes pour l'int√©gration √† l'Union europ√©enne et par la volont√© de contenter la minorit√© albanaise en augmentant sa repr√©sentation dans les hautes instances. Ce dernier point et des soup√ßons de corruption lui font perdre progressivement sa popularit√© parmi la population mac√©donienne[216]. Branko Crvenkovski perd aussi le soutien des Albanais en emp√™chant la fondation d'une universit√© albanaise √† Tetovo et en interdisant l'usage du drapeau et de la langue albanaise dans l'administration[217].

En 1998, ce sont les partis nationalistes qui remportent les √©lections l√©gislatives. Ljubńćo Georgievski est nomm√© premier ministre et il forme un gouvernement avec des personnalit√©s issues de son parti, le VMRO-DPMNE, et d'une formation nationaliste albanaise, le PDA[218]. Malgr√© ses positions nationalistes, Ljubńćo Georgievski promet de subventionner la cr√©ation de l'universit√© albanaise de Tetovo et fait rel√Ęcher le maire de Gostivar, qui avait √©t√© emprisonn√© pour avoir fait usage du drapeau albanais dans sa ville. Le Pr√©sident Gligorov rejette toutefois l'amnistie, et, apr√®s les √©lections pr√©sidentielles de 1999, c'est Boris Trajkovski du VMRO-DPMNE qui prend sa place, notamment gr√Ęce au soutien de la communaut√© albanaise[217]. La guerre du Kosovo est une √©preuve d√©cisive pour le nouveau gouvernement : la Mac√©doine doit par exemple accueillir plus de 350 000 r√©fugi√©s kosovars[218]. Enfin, apr√®s que le pays a reconnu l'ind√©pendance de Ta√Įwan, la Chine utilise son v√©to au Conseil de s√©curit√© des Nations unies pour emp√™cher le renouvellement du mandat de la Force de protection des Nations Unies en Mac√©doine[217].

Le conflit de 2001 et ses conséquences

Carte de la Macédoine montrant les zones d'activité de l'UÇK-M pendant le conflit, confinées sur la frontière kosovare
En orange, les zones d'activité de l'UÇK-M pendant le conflit

L'Arm√©e de lib√©ration du Kosovo, ou ¬ę U√áK ¬Ľ, qui a lutt√© contre les forces serbes lors de la guerre du Kosovo, compte parmi ses membres des Albanais de Mac√©doine[219]. Ceux-ci fondent en 2001 l'U√áK-M, une organisation qui, gr√Ęce √† des op√©rations arm√©es, souhaite d√©stabiliser l'√Čtat, lib√©rer les r√©gions albanaises de Mac√©doine et les annexer au Kosovo. En f√©vrier de la m√™me ann√©e, l'U√áK-M commence sa gu√©rilla sur la fronti√®re kosovare[220], tr√®s perm√©able[219]. Les insurg√©s attaquent la police et l'arm√©e et prennent peu √† peu le contr√īle de petites r√©gions confin√©es au nord-ouest du pays, o√Ļ se concentrent les Albanais. Ceux-ci, souvent pauvres et ne parlant parfois que tr√®s mal le mac√©donien, apportent leur soutien aux rebelles, qui poss√®dent d'importantes ressources financi√®res[219]. Au d√©but de l'√©t√©, la situation est tendue et la menace de guerre civile est √©lev√©e. Les √Čtats-Unis et l'Union europ√©enne se mobilisent et obtiennent par la m√©diation un cessez-le-feu en juillet. Ljubńćo Georgievski inclut dans son gouvernement des repr√©sentants de tous les grands partis du pays, albanais comme mac√©doniens. Leur travail donne naissance aux accords d'Ohrid, sign√©s le 8 ao√Ľt[220].

Ces accords modifient la constitution et les lois mac√©doniennes en faveur des droits des minorit√©s. Celles-ci re√ßoivent une plus grande repr√©sentation dans l'administration, la police et l'arm√©e, les unit√©s administratives re√ßoivent plus de pouvoirs et une minorit√© peut obtenir le statut de deuxi√®me langue officielle pour sa propre langue dans les municipalit√©s o√Ļ elle forme au moins 20 % de la population. Enfin, 3 500 soldats de l'OTAN sont d√©ploy√©s afin de d√©sarmer l'U√áK-M. Le gouvernement de coalition a d√©missionn√© avant la ratification des amendements en novembre et, lors des √©lections l√©gislatives de 2002, les deux partis nationalistes au pouvoir, le VMRO-DPMNE et le PDA, connaissent de s√©rieuses d√©faites[220]. Le conflit a aussi des cons√©quences √©conomiques. 2001 est pour la Mac√©doine une ann√©e de r√©cession : le PIB baisse ainsi de 5 % et les investisseurs √©trangers √©vitent le pays. Apr√®s les accords d'Ohrid, l'√©conomie s'am√©liore lentement, le PIB augmente de 0,3 % en 2002 et les investissements √©trangers reprennent en 2003. Les accords d'Ohrid ont par ailleurs permis la stabilisation politique n√©cessaire au d√©veloppement √©conomique du pays[212].

Situation des minorités après 2001

Photographie de jeunes Albanais de Macédoine
Jeunes Albanais de Macédoine en 2010.

Le recensement de 2002 comptabilise 2 022 547 habitants vivant en r√©publique de Mac√©doine. 1 297 981 d'entre eux, soit 64 %, sont Mac√©doniens et 509 083, soit 25,2 %, sont Albanais. Les deux autres minorit√©s notoires, les Turcs et les Roms, forment respectivement 3,9 % et 2,7 % de la population du pays[221]. Apr√®s 2001, les relations politiques entre les Albanais et les Mac√©doniens se sont am√©lior√©es, mais les relations sociales restent souvent difficiles, notamment √† cause des pr√©jug√©s entretenus par chaque communaut√©. Ainsi, les Mac√©doniens sont souvent hostiles √† l'Islam, religion majoritaire chez les Albanais, et expliquent la forte croissance d√©mographique de ces derniers comme une volont√© de les surpasser en nombre. En retour, les Albanais ont souvent l'impression que les Mac√©doniens les consid√®rent comme une population immigr√©e et ne cherchent pas √† les comprendre ou √† reconna√ģtre leur culture[219]. Enfin, alors que les Mac√©doniens adh√®rent fortement √† l'√Čtat, la seule patrie qu'ils ont r√©ussi √† obtenir au cours de l'histoire, les Albanais sont plut√īt attach√©s √† la r√©gion o√Ļ ils vivent et aux deux √Čtats albanais ind√©pendants, l'Albanie et le Kosovo[222].

Les Turcs, bien moins nombreux que les Albanais, poss√®dent eux aussi leurs √©coles et leurs m√©dias. Ils sont plut√īt discrets et quasiment absents de la sc√®ne politique[223] ; la Mac√©doine entretient en outre des relations diplomatiques chaleureuses avec la Turquie[224]. Les Roms, quant √† eux, vivent g√©n√©ralement dans des conditions difficiles. Ainsi, sur les 54 000 Roms de r√©publique Mac√©doine, 17 000 sont au ch√īmage et 14 000 n'ont pas acc√®s aux produits de premi√®re n√©cessit√©. La plupart d'entre eux vit du petit commerce, de la r√©cup√©ration des ordures et de la mendicit√©. La Mac√©doine fait toutefois figure d'exemple dans les Balkans, car l'√Čtat montre une certaine volont√© pour int√©grer les Roms √† la soci√©t√© et pour am√©liorer leurs conditions de vie, notamment en favorisant leur acc√®s √† l'√©ducation et en cr√©ant un minist√®re des Roms. C'est aussi en Mac√©doine que se trouve la seule municipalit√© au monde √† avoir adopt√© le romani comme langue officielle, il s'agit de Chouto Orizari, situ√©e dans la banlieue de Skopje. Le pays compte enfin un grand nombre d'ONG d√©di√©es √† l'am√©lioration du sort des Roms[225].

Situation politique et économique

Logo de la procédure d'adhésion à l'Union européenne, on y voit le soleil macédonien rangé parmi les étoiles du drapeau européen
¬ę Le Soleil aussi est une √©toile ¬Ľ, logo de la proc√©dure d'adh√©sion √† l'Union europ√©enne

Lors des √©lections l√©gislatives de 2002, le VMRO-DPMNE est battu par le SDSM et Branko Crvenkovski redevient premier ministre. Il forme un gouvernement avec des membres de son parti ainsi que des personnalit√©s de l'Union d√©mocratique pour l'int√©gration, un nouveau parti albanais fond√© par Ali Ahmeti, ancien chef des rebelles albanais. Le Pr√©sident de la R√©publique, Boris Trajkovski, meurt dans un accident d'avion en 2004 et c'est Branko Crvenkovski qui est √©lu √† son poste[226]. Radmila ҆ekerinska, du SDSM, occupe les fonctions de premier ministre par int√©rim jusqu'√† la nomination de Vlado Buńćkovski, issu du m√™me parti. Radmila ҆ekerinska est la premi√®re femme √† occuper le poste de premier ministre en r√©publique de Mac√©doine et elle devient, en 2006, √† seulement 34 ans, la premi√®re femme √† diriger un grand parti, apr√®s avoir √©t√© √©lue pr√©sidente du SDSM[227]. Le VMRO-DPMNE retourne au pouvoir √† partir de 2006 apr√®s avoir remport√© les √©lections l√©gislatives, et son leader, Nikola Gruevski, devient premier ministre[228]. Branko Crvenkovski d√©cide de ne pas briguer un second mandat pr√©sidentiel[229] et, en 2009, c'est Gjorge Ivanov, politicien sans √©tiquette proche du VMRO-DPMNE, qui devient Pr√©sident de la R√©publique[230]. La r√©publique de Mac√©doine a d√©pos√© une demande d'adh√©sion √† l'Union europ√©enne en 2004 et sa candidature a √©t√© reconnue par le Conseil europ√©en l'ann√©e suivante. La Mac√©doine souhaite √©galement joindre l'OTAN, n√©anmoins, son adh√©sion aux deux organisations est bloqu√©e par la Gr√®ce, qui n'accepte pas le nom donn√© au pays. La Mac√©doine a d'ailleurs saisi la Cour internationale de justice de La Haye contre la Gr√®ce en 2008 car elle estime que celle-ci ne respecte pas les accords de 1995 lorsqu'elle bloque l'adh√©sion mac√©donienne √† des instances internationales.

La petite taille de la r√©publique Mac√©doine rend son √©conomie vuln√©rable et d√©pendante de l'int√©gration europ√©enne. La r√©publique, qui ne fournissait que 5 % des revenus de la Yougoslavie dans les ann√©es 1980, est l'un des pays les plus pauvres d'Europe. Elle poss√®de un taux d'inflation faible, mais un taux de ch√īmage avoisinant les 30 % et elle peine encore √† recevoir des investissements √©trangers et √† cr√©er des emplois. Le pays conna√ģt un important march√© noir, estim√© √† plus de 20 % du PIB[231] et encourag√© par la position du pays, situ√© sur les routes des trafiquants de drogue et de personnes[232]. Les gouvernements successifs ont impos√© l'aust√©rit√© √©conomique, une politique mon√©taire prudente et de nombreuses r√©formes qui ont permis l'octroi de pr√™ts importants et n√©cessaires au d√©veloppement du pays. La crise financi√®re mondiale de 2007-2008 s'est surtout ressentie par la diminution des investissements ext√©rieurs et par un grand d√©ficit commercial[231]. La croissance √©conomique a lentement repris en 2010, avec un chiffre estim√© √† 1,3 %[233].

Controverse politique de Nikola Gruevski

En 2014, des membres des services secrets divulguent des milliers de documents concernant la mise sous écoute milliers de Macédoniens des années durant : opposants politiques, magistrats, journalistes, employés du gouvernement, etc. Ces documents révèlent également l’ampleur de la corruption, l'influence du gouvernement sur les procureurs, les juges et les médias, les extorsions de fonds dans le monde des affaires, les arrestations politiques, le truquage des élections et les tentatives pour dissimuler un meurtre. Ces informations provoquent une crise politique et la chute de Nikola Gruevski[234].

Intégration de la Macédoine du Nord dans les institutions européennes

Le jugement de la Cour internationale de justice fut finalement rendu en décembre 2011 et donna tort à la Grèce lorsqu'elle empêche la Macédoine d'adhérer à des organismes internationaux à cause de son nom. Néanmoins, la Cour n'a pas demandé directement à la Grèce d'arrêter de bloquer la Macédoine, et la Macédoine n'a pas reçu de réponse positive de la part de l'OTAN lors du sommet de Chicago en 2012[235].

En juin 2018, les premiers ministres grec et mac√©donien parviennent √† trouver un contentieux sur le nom de la r√©publique de Mac√©doine (accord de Prespa), le nouveau nom choisi √©tant ¬ę r√©publique de Mac√©doine du Nord ¬Ľ, ce qui lui donnerait la possibilit√© d''accession √† l'OTAN et √† l'Union europ√©enne. La ratification par les parlements mac√©donien et grec, apr√®s un r√©f√©rendum consultatif en r√©publique de Mac√©doine aux r√©sultats n√©gatifs (avec toutefois une large abstention de la population), est faite dans un climat de tension avec les opposants nationalistes des deux pays[236] ainsi que la peur d'intervention russe la modification des nombres du r√©f√©rendum[237]. Le 6 f√©vrier 2019, la Gr√®ce ratifie le protocole d'accession √† L'OTAN de la Mac√©doine, faisant entrer en vigueur l'Accord de Prespa et enclenchant le changement de nom officiel du pays en ¬ęMac√©doine du Nord¬Ľ[238].

Cartes historiques

  • Territoires p√©oniens vers 350 av. J.-C..
    Territoires péoniens vers 350 av. J.-C..
  • Expansion du royaume de Mac√©doine sous Philippe II.
    Expansion du royaume de Macédoine sous Philippe II.
  • Province romaine de Mac√©doine.
    Province romaine de Macédoine.
  • Province romaine de M√©sie sup√©rieure.
    Province romaine de Mésie supérieure.
  • Les tribus slaves des Balkans vers 700.
    Les tribus slaves des Balkans vers 700.
  • L'empire de Sim√©on Ier de Bulgarie.
  • L'empire de Samuel Ier de Bulgarie.
  • Le patriarcat d'Ohrid en 1020.
    Le patriarcat d'Ohrid en 1020.
  • L'empire byzantin en 1180.
  • L'empire serbe.
  • Croissance de l'empire ottoman.
    Croissance de l'empire ottoman.
  • Carte ethnographique des Balkans en 1861, les Bulgares sont repr√©sent√©s en vert.
    Carte ethnographique des Balkans en 1861, les Bulgares sont représentés en vert.
  • Carte ethnographique des Balkans en 1897, les ¬ę Serbes et les Mac√©doniens ¬Ľ sont repr√©sent√©s en vert.
    Carte ethnographique des Balkans en 1897, les ¬ę Serbes et les Mac√©doniens ¬Ľ sont repr√©sent√©s en vert.
  • Carte ethnographique de la Mac√©doine en 1914, les Slaves de Mac√©doine sont repr√©sent√©s en vert clair.
    Carte ethnographique de la Macédoine en 1914, les Slaves de Macédoine sont représentés en vert clair.
  • Le Partage de la Mac√©doine en 1913.
    Le Partage de la Macédoine en 1913.
  • Le Royaume des Serbes, Croates et Slov√®nes et ses 33 provinces.
    Le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes et ses 33 provinces.
  • La banovine du Vardar.
    La banovine du Vardar.
  • Carte de la Yougoslavie sous occupation fasciste.
    Carte de la Yougoslavie sous occupation fasciste.
  • R√©partition ethnique en Mac√©doine en 2002, on distingue les Mac√©doniens, en violet, et les Albanais, en marron.
    Répartition ethnique en Macédoine en 2002, on distingue les Macédoniens, en violet, et les Albanais, en marron.

Notes et références

Notes

  1. Georges C√©dr√®ne, Anne Comn√®ne et Jean Skylitz√®s d√©crivent pr√©cis√©ment des ¬ę r√©voltes valaques ¬Ľ, mais pour l'historiographie bulgare moderne il s'agit de r√©voltes uniquement slaves.
  2. Le ¬ę VMRO ¬Ľ s'est appel√© ¬ę MRO ¬Ľ jusqu'en 1901, date de la fondation du Conseil supr√™me en Bulgarie. Pour s'en distinguer, le MRO, bas√© en Mac√©doine m√™me, a ajout√© dans son nom l'adjectif ¬ę int√©rieur ¬Ľ, qui correspond au ¬ę V ¬Ľ de l'acronyme.

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Annexes

√Čvolution de la r√©gion des Balkans
660 avant notre ère
530 avant notre ère
430 avant notre ère
330 avant notre ère
150 avant notre ère
√Čpoque du Christ
200 de notre ère
400 de notre ère
500 de notre ère
550 de notre ère
680 de notre ère
800 de notre ère
865 de notre ère
965 de notre ère
1150
1200
1250
1300
1350
1375
1400
1500
1600
1700
1730
1750
1810
1850
1890
1914
1918
1919
1922
1940
1942
1945
2015
Langues en 2015
Traditions religieuses en 2015
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Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

En français

  • Georges Castellan, La Mac√©doine : un pays inconnu, Ed. Armeline, (ISBN 2910878244)
  • Sous la direction de Christophe Chiclet et de Bernard Lory, La R√©publique de Mac√©doine, Cahiers de Confluences, (ISBN 2-7384-6630-3)

Autres langues

  • (en) Andrew Rossos, Macedonia and the Macedonians: A History, Hoover Press, (ISBN 978-0-8179-4882-5). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
  • (en) Hugh Poulton, Who are the Macedonians ?, C. Hurst & Co. Publishers Ltd, (ISBN 1850655340). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
  • (en) Dimitar Bechev, Historical dictionary of the Republic of Macedonia, Scarecrow Press, Lanham, Md., (ISBN 978-0-8108-5565-6)
  • (en) Valentina Georgieva et Sasha Konechni, Historical Dictionnary of the Republic of Macedonia, Scarecrow Press, (ISBN 0810833360). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
  • (en) N.G.L. Hammond, The Macedonian State: The Origins, Institutions, and History, Clarendon Press, (ISBN 0198149271). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
  • (en) John R. Lampe, Yugoslavia as History : Twice there was a Country, Cambridge, Cambridge University Press, , 487 p. [d√©tail de l‚Äô√©dition] (ISBN 0521774012)
  • (en) R. J. Crampton, A Concise History of Bulgaria, Cambridge University Press, (ISBN 9780521616379). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
  • (en) R. J. Crampton, The Balkans Since 1945, Longman, (ISBN 0582248825). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article

Articles connexes

Liens externes

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