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Honoré de Balzac

HonorĂ© de Balzac, nĂ© HonorĂ© Balzac[n 1] le (1er prairial an VII du calendrier rĂ©publicain) Ă  Tours et mort le Ă  Paris, est un Ă©crivain français. Romancier, dramaturge, critique littĂ©raire, critique d'art, essayiste, journaliste et imprimeur, il a laissĂ© l'une des plus imposantes Ɠuvres romanesques de la littĂ©rature française, avec plus de quatre-vingt-dix romans et nouvelles parus de 1829 Ă  1855, rĂ©unis sous le titre de La ComĂ©die humaine. À cela s'ajoutent Les Cent Contes drolatiques, ainsi que des romans de jeunesse publiĂ©s sous des pseudonymes et quelque vingt-cinq Ɠuvres Ă©bauchĂ©es.

Honoré de Balzac
Honoré de Balzac en 1842
(daguerréotype de Louis-Auguste Bisson).
Biographie
Naissance
DĂ©cĂšs
SĂ©pulture
CimetiĂšre du PĂšre-Lachaise, Tombe d'HonorĂ© de Balzac et Ewelina HaƄska (d)
Pseudonymes
Horace de Saint-Aubin, Lord R’Hoone, ViellerglĂ©, Saint Aubin
Nationalité
Formation
Lycée Charlemagne (-)
Université de Paris (à partir de )
Faculté de droit de Paris ( - )
Activité
Période d'activité
Ă  partir de
RĂ©dacteur Ă 
PĂšre
Bernard-François Balzac (d)
MĂšre
Anne-Charlotte-Laure Sallambier (d)
Fratrie
Conjoint
Ewelina HaƄska (à partir de )
Enfant
Autres informations
A travaillé pour
Mouvement
réalisme visionnaire
MaĂźtres
Influencé par
Adjectifs dérivés
« Balzacien »
Distinction
signature de Honoré de Balzac
Signature
Vue de la sépulture.

Il est un maĂźtre du roman français, dont il a abordĂ© plusieurs genres, du roman philosophique avec Le Chef-d'Ɠuvre inconnu au roman fantastique avec La Peau de chagrin ou encore au roman poĂ©tique avec Le Lys dans la vallĂ©e. Il a surtout excellĂ© dans la veine du rĂ©alisme, avec notamment Le PĂšre Goriot et EugĂ©nie Grandet.

Comme il l'explique dans son avant-propos Ă  La ComĂ©die humaine, il a pour projet d'identifier les « espĂšces sociales » de son Ă©poque, tout comme Buffon avait identifiĂ© les espĂšces zoologiques. Ayant dĂ©couvert par ses lectures de Walter Scott que le roman pouvait aspirer Ă  une « valeur philosophique », il veut explorer les diffĂ©rentes classes sociales et les individus qui les composent afin d'« Ă©crire l'histoire oubliĂ©e par tant d'historiens, celle des mƓurs » et de « faire concurrence Ă  l'Ă©tat civil ».

L'auteur dĂ©crit la montĂ©e du capitalisme, l'essor de la bourgeoisie face Ă  la noblesse, dans une relation complexe faite de mĂ©pris et d'intĂ©rĂȘts communs. IntĂ©ressĂ© par les ĂȘtres qui ont un destin, il crĂ©e des personnages plus grands que nature : « Chacun, chez Balzac, mĂȘme les portiĂšres, a du gĂ©nie » (Baudelaire).

Ses opinions politiques sont ambiguĂ«s : s'il affiche des convictions lĂ©gitimistes en pleine monarchie de Juillet, il s'est auparavant dĂ©clarĂ© libĂ©ral et dĂ©fendra les ouvriers en 1840 et en 1848, mĂȘme s'il ne leur accorde aucune place dans ses romans. Tout en professant des idĂ©es conservatrices, il a produit une Ɠuvre admirĂ©e par Marx et Engels, et qui invite par certains aspects Ă  l'anarchisme et Ă  la rĂ©volte.

Outre sa production littéraire, il a écrit des articles dans les journaux et a dirigé successivement deux revues, qui feront faillite. Convaincu de la haute mission de l'écrivain, qui doit régner par la pensée, il lutte pour le respect des droits d'auteur et contribue à la fondation de la Société des gens de lettres.

Travailleur forcenĂ©, fragilisant par ses excĂšs une santĂ© prĂ©caire, endettĂ© Ă  la suite d'investissements hasardeux et d'excĂšs somptuaires, fuyant ses crĂ©anciers sous de faux noms dans diffĂ©rentes demeures, Balzac a aussi eu de nombreuses liaisons amoureuses avant d'Ă©pouser en 1850 la comtesse HaƄska, qu'il avait courtisĂ©e pendant dix-sept ans. Comme l'argent qu'il gagnait avec sa plume ne suffisait pas Ă  payer ses dettes, il avait sans cesse en tĂȘte des projets mirobolants : une imprimerie, un journal, une mine d'argent. C'est dans un palais situĂ© rue FortunĂ©e qu'il meurt profondĂ©ment endettĂ© au milieu d'un luxe inouĂŻ.

Lu et admirĂ© dans toute l'Europe, Balzac a fortement influencĂ© les Ă©crivains de son temps et du siĂšcle suivant. Le roman L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert est directement inspirĂ© du Lys dans la vallĂ©e, et Madame Bovary, de La Femme de trente ans. Le principe du retour de personnages Ă©voluant et se transformant au sein d'un vaste cycle romanesque a notamment inspirĂ© Émile Zola (1840-1902) , Guy de Maupassant (1850-1893) et Marcel Proust (1871-1922). Ses Ɠuvres continuent d'ĂȘtre rĂ©Ă©ditĂ©es. Le cinĂ©ma a adaptĂ© La MarĂątre dĂšs 1906 ; depuis, les adaptations cinĂ©matographiques et tĂ©lĂ©visuelles de cette Ɠuvre immense se sont multipliĂ©es, avec plus d'une centaine de films et de tĂ©lĂ©films produits Ă  travers le monde.

Biographie

Enfance et années de formation

Paysage d'hiver, arbres partiellement dĂ©nudĂ©s, avec une Ă©glise gothique, chƓur avec arcs-boutants toit en ardoise, surmontĂ©e d'une flĂšche pointue recouverte aussi d'ardoises, et un clocher conique en pierre ; au premier plan un bassin d'eau verte.
La Trinité et le clocher Saint-Martin de VendÎme.

HonorĂ© de Balzac est le fils de Bernard-François Balssa[1] (1746-1829), secrĂ©taire au Conseil du roi, directeur des vivres, adjoint au maire et administrateur de l’hospice de Tours, et d'Anne-Charlotte-Laure Sallambier (1778-1854), issue d'une famille de passementiers du Marais[2]. Bernard-François Balssa transforma le nom originel de la famille en Balzac, par une dĂ©marche faite Ă  Paris entre 1771 et 1783, soit avant la RĂ©volution[n 2]. Bernard-François avait trente-deux ans de plus que sa femme, qu'il avait Ă©pousĂ©e en 1797, alors qu'elle avait 18 ans. Le pĂšre de Balzac se dit athĂ©e et voltairien, tandis que sa mĂšre est dĂ©crite comme « mondaine et amorale[3] », s'intĂ©ressant aux magnĂ©tiseurs et aux illuministes.

Bernard-François est nĂ© le 22 juillet 1746 Ă  la NougayriĂ©, commune de Montirat dans le nord du dĂ©partement du Tarn. Il quittera rapidement le domaine familial, on le retrouve en 1776 secrĂ©taire d'un maĂźtre des requĂȘtes du Conseil du Roi[4].

NĂ© le Ă  11 h 00 du matin au 25 de la rue de l'ArmĂ©e d'Italie[5], HonorĂ© est mis en nourrice immĂ©diatement et ne regagnera la maison familiale qu'au dĂ©but de 1803. Cet Ă©pisode de la premiĂšre enfance lui donnera le sentiment d'avoir Ă©tĂ© dĂ©laissĂ© et ignorĂ© par sa mĂšre, tout comme le sera le personnage de FĂ©lix de Vandenesse, son « double » du Lys dans la vallĂ©e[6]. Il est l’aĂźnĂ© des quatre enfants du couple (HonorĂ©, Laure, Laurence et Henri). Sa sƓur Laure, de seize mois sa cadette, est de loin sa prĂ©fĂ©rĂ©e : il y a entre eux une complicitĂ© et une affection rĂ©ciproque qui ne se dĂ©mentiront jamais. Elle lui apportera son soutien Ă  de nombreuses reprises : elle Ă©crit avec lui[n 3] et publiera la biographie de son frĂšre en 1858[7].

Du Ă  1813[8], HonorĂ© est pensionnaire au collĂšge des oratoriens de VendĂŽme[n 4]. Au cours des six ans qu'il y passe, sans jamais rentrer chez lui, mĂȘme pour les vacances, le jeune Balzac dĂ©vore des livres de tout genre : la lecture Ă©tait devenue pour lui « une espĂšce de faim que rien ne pouvait assouvir [
] son Ɠil embrassait sept Ă  huit lignes d'un coup et son esprit en apprĂ©ciait le sens avec une vĂ©locitĂ© pareille Ă  celle de son esprit[9] ». Cependant, ces lectures, qui meublent son esprit et dĂ©veloppent son imagination, ont pour effet d'induire chez lui une espĂšce de coma dĂ» Ă  « une congestion d'idĂ©es ». La situation s'aggrave au point que, en , les oratoriens s'inquiĂštent pour sa santĂ© et le renvoient dans sa famille, fortement amaigri[n 5].

De juillet Ă  , il est externe au collĂšge de Tours. Son pĂšre ayant Ă©tĂ© nommĂ© directeur des vivres pour la PremiĂšre division militaire, la famille dĂ©mĂ©nage Ă  Paris et s’installe au 40, rue du Temple, dans le quartier du Marais. L'adolescent est admis comme interne Ă  la pension LepĂźtre, situĂ©e rue de Turenne Ă  Paris, puis en 1815 Ă  l’institution de l’abbĂ© Ganser, rue de Thorigny. Les Ă©lĂšves de ces deux institutions suivent en fait les cours du lycĂ©e Charlemagne, oĂč se trouve aussi Jules Michelet, dont les rĂ©sultats scolaires sont toutefois plus brillants que les siens[10].

Le , le jeune Balzac s’inscrit en droit[11]. En mĂȘme temps, il prend des leçons particuliĂšres et suit des cours Ă  la Sorbonne. Il frĂ©quente aussi le MusĂ©um d'histoire naturelle, oĂč il s'intĂ©resse aux thĂ©ories de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Son pĂšre tenant Ă  ce qu'il associe la pratique Ă  la thĂ©orie, HonorĂ© doit, en plus de ses Ă©tudes, travailler chez un avouĂ©, ami de la famille, Jean-Baptiste Guillonnet-Merville, homme cultivĂ© qui avait le goĂ»t des lettres. Il exerce le mĂ©tier de clerc de notaire dans cette Ă©tude oĂč Jules Janin Ă©tait dĂ©jĂ  « saute-ruisseau[n 6] ». Il utilisera cette expĂ©rience pour restituer l’ambiance chahuteuse d’une Ă©tude d’avouĂ© dans Le Colonel Chabert et crĂ©er les personnages de maĂźtre Derville et d'Oscar Husson dans Un dĂ©but dans la vie. Une plaque, rue du Temple Ă  Paris, atteste son passage chez cet avouĂ©, dans un immeuble du quartier du Marais. En mĂȘme temps, il dĂ©vore, rĂ©sume et compare quantitĂ© d'ouvrages de philosophie, signe de ses prĂ©occupations mĂ©taphysiques et de sa volontĂ© de comprendre le monde[12]. Il passe avec succĂšs le premier examen du baccalaurĂ©at en droit le , mais ne se prĂ©sentera pas au deuxiĂšme examen et ne poursuivra pas jusqu'Ă  la licence[13].

L’écrivain dĂ©butant

Portrait en lavis d’HonorĂ© de Balzac vers 1825, attribuĂ© Ă  Achille DevĂ©ria.

Son pĂšre alors ĂągĂ© de 73 ans ayant Ă©tĂ© mis Ă  la retraite, la famille n'a plus les moyens de vivre Ă  Paris et dĂ©mĂ©nage Ă  Villeparisis. Le jeune Balzac ne veut pas quitter Paris et dit vouloir se consacrer Ă  la littĂ©rature. Ses parents le logent alors, en , dans une mansarde, au 9, rue de LesdiguiĂšres, et lui laissent deux ans pour Ă©crire. Balzac rappellera dans Illusions perdues cette pĂ©riode de sa vie[14]. Dans Facino Cane, il mentionne mĂȘme le nom de la rue et Ă©voque le plaisir qu'il prenait Ă  s'imaginer la vie des autres :

« En entendant ces gens, je pouvais Ă©pouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percĂ©s ; leurs dĂ©sirs, leurs besoins, tout passait dans mon Ăąme, ou mon Ăąme passait dans la leur. C’était le rĂȘve d’un homme Ă©veillĂ©. Je m’échauffais avec eux contre les chefs d’atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l’ivresse des facultĂ©s morales, et jouer ce jeu Ă  volontĂ©, telle Ă©tait ma distraction. À quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? est-ce une de ces qualitĂ©s dont l’abus mĂšnerait Ă  la folie ? Je n’ai jamais recherchĂ© les causes de cette puissance ; je la possĂšde et m’en sers, voilĂ  tout[15]. »

Il travaille Ă  un projet de Discours sur l'immortalitĂ© de l'Ăąme, lit Malebranche, Descartes et entreprend de traduire Spinoza du latin au français[16]. En mĂȘme temps, il se lance en littĂ©rature et, prenant son inspiration dans un personnage de Shakespeare, rĂ©dige une tragĂ©die de 1 906 alexandrins, Cromwell (1820). Lorsqu'il prĂ©sente cette piĂšce Ă  ses proches, l'accueil se rĂ©vĂšle dĂ©cevant. ConsultĂ©, l'acadĂ©micien François Andrieux le dĂ©courage de poursuivre dans cette voie[17].

Portrait de l'Irlandais Charles Robert Maturin, dont Balzac lit les romans gothiques.

Le jeune homme s’oriente alors vers le roman historique dans la veine de Walter Scott, dont la traduction d'IvanhoĂ©, parue en , rencontre en France un immense succĂšs. Sous le titre ƒuvres de l'abbĂ© Savonati, il rĂ©unit d'abord deux textes, Agathise (entiĂšrement disparu) et Falthurne, rĂ©cit « dont l'action se situait dans l'Italie vers le temps de Canossa [
], attribuĂ© Ă  un abbĂ© imaginaire, Savonati, et « traduit » de l'italien par M. Matricante, instituteur au primaire[18]. ». Dans un autre texte, Corsino, il imagine un jeune Provençal, nommĂ© Nehoro (anagramme d'HonorĂ©) qui rencontre dans un chĂąteau Ă©cossais un Italien avec lequel il discute de mĂ©taphysique. Ces Ă©bauches sont vite abandonnĂ©es et ne seront pas publiĂ©es de son vivant. Il en va de mĂȘme de StĂ©nie ou les Erreurs philosophiques, un roman par lettres esquissĂ© l'annĂ©e prĂ©cĂ©dente et qui s'inspire de La Nouvelle HĂ©loĂŻse[19].

En 1821, Balzac s'associe avec Étienne Arago et Lepoitevin pour produire ce qu'il appelle lui-mĂȘme de « petites opĂ©rations de littĂ©rature marchande ». Soucieux de ne pas salir son nom par une production qu'il qualifie lui-mĂȘme de « cochonneries littĂ©raires[20] », il publie sous le pseudonyme de Lord R’hoone (autre anagramme d'HonorĂ©)[21]. Parmi ces Ɠuvres, on compte notamment : L'HĂ©ritiĂšre de Birague, Clotilde de Lusignan, Le Vicaire des Ardennes (interdit et saisi, mais c'est le seul roman de cette Ă©poque qui ait Ă©chappĂ© Ă  l'Ă©chec commercial)[22] et Jean-Louis. Ces ouvrages en petit format in-12 rencontrent un certain public dans les cabinets de lecture, si bien que l'auteur croit avoir trouvĂ© un filon productif. Dans une lettre Ă  sa sƓur Laure, datĂ©e de , il se fait fort de produire un roman par mois : « Dans peu, Lord R'hoone sera l'homme Ă  la mode, l'auteur le plus fĂ©cond, le plus aimable, et les dames l'aimeront comme la prunelle de leurs yeux, et le reste ; et alors, le petit brisquet d'HonorĂ© arrivera en Ă©quipage, la tĂȘte haute, le regard fier et le gousset plein[23]. ». En fait, il dĂ©passe mĂȘme cet objectif, car il dĂ©clare un peu plus tard avoir Ă©crit huit volumes en trois mois[n 7]. De cette pĂ©riode date, notamment, L'Anonyme, ou, Ni pĂšre ni mĂšre signĂ© sous le double pseudonyme de son commanditaire A. ViellerglĂ© Saint-Alme et Auguste Le Poitevin de L'Égreville[24].

En 1822, il abandonne ce pseudonyme pour celui de Horace de Saint-Aubin. C'est celui qu'il utilise pour signer Le Centenaire ou les Deux Beringheld chez Pollet à Paris[25] et Le Vicaire des Ardennes. Ce dernier ouvrage est dénoncé au roi et saisi. En 1823, il publie Annette et le Criminel, puis La DerniÚre Fée ou La Nouvelle Lampe merveilleuse, mais ce livre, mauvais pastiche d'un vaudeville de Scribe et d'un roman de Maturin, est « exécrable[26] ».

Balzac, Clotilde de Lusignan (1822).
Couverture de Wann-Chlore (1825).

Il collabore au Feuilleton littĂ©raire, qui cessera de paraĂźtre le , et rĂ©dige divers ouvrages utilitaires rĂ©pondant Ă  la demande du public[27]. AprĂšs un Code de la toilette (1824), il publie un Code des gens honnĂȘtes dans lequel il affirme avec cynisme que tout l'Ă©tat social repose sur le vol et qu'il faut donc donner aux gens honnĂȘtes les moyens de se dĂ©fendre contre les ruses des avocats, avouĂ©s et notaires[28]. Il travaille aussi Ă  un TraitĂ© de la priĂšre et publie une Histoire impartiale des JĂ©suites (1824). Il rĂ©dige aussi sous pseudonyme un ouvrage sur Le Droit d'aĂźnesse (1824), sujet qui sera chez lui un thĂšme rĂ©current[n 8]. Son pĂšre, qui avait mis la main sur cette brochure anonyme, s'indigna contre un « auteur arriĂ©rĂ© » dĂ©fenseur d'une institution pĂ©rimĂ©e et entreprit de le rĂ©futer, ignorant qu'il s'agissait de son fils[29].

Vers la fin de l'annĂ©e 1824, en proie Ă  une profonde crise morale et intellectuelle, Balzac abandonne la littĂ©rature commerciale et rĂ©dige le testament littĂ©raire de Horace de Saint-Aubin, qu'il place dans la postface de Wann-Chlore ou Jane la PĂąle. Il se moquera plus tard des intrigues sommaires et dĂ©pourvues de style des romans de cette Ă©poque, et en fera un pastiche dĂ©sopilant dans un long passage de La Muse du dĂ©partement[30]. Il se met alors Ă  la rĂ©daction de L'ExcommuniĂ©, roman de transition achevĂ© par une main Ă©trangĂšre et qui ne sera publiĂ© qu'en 1837. Cet ouvrage consomme sa rupture avec la littĂ©rature facile et sera le premier jalon d'un cycle de romans historiques[31]. FĂ©ru d'histoire, Balzac aura alors l'idĂ©e de prĂ©senter l'histoire de France sous une forme romanesque, ce qui donnera notamment Sur Catherine de MĂ©dicis. Il s'essaie aussi une nouvelle fois au thĂ©Ăątre, avec Le NĂšgre, un sombre mĂ©lo, tout en Ă©tant conscient de gaspiller son gĂ©nie[32], et esquisse un poĂšme en vers qui n'aboutira pas : FƓdora[33].

En dĂ©pit de leurs dĂ©fauts, ces Ɠuvres de jeunesse, publiĂ©es de 1822 Ă  1827, contiennent, selon AndrĂ© Maurois, les germes de ses futurs romans : « Il sera un gĂ©nie malgrĂ© lui[34]. ». Balzac, toutefois, les dĂ©savoue et les proscrira de l’édition de ses Ɠuvres complĂštes[n 9], tout en les republiant en 1837 sous le titre ƒuvres complĂštes de Horace de Saint-Aubin, et en faisant complĂ©ter certains ouvrages par des collaborateurs, notamment le marquis de Belloy et le comte de Gramont[35]. Pour mieux brouiller les pistes et couper tout lien avec son pseudonyme, il chargera Jules Sandeau de rĂ©diger un ouvrage intitulĂ© Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin[36].

DĂ©sespĂ©rant de devenir riche avec une littĂ©rature alimentaire qu'il mĂ©prise, il dĂ©cide de se lancer dans les affaires et devient libraire-Ă©diteur. Le , il s’associe Ă  Urbain Canel et Augustin Delongchamps pour publier des Ă©ditions illustrĂ©es de MoliĂšre et de La Fontaine. Il acquiert aussi une partie du matĂ©riel de l'ancienne fonderie GillĂ© & Fils[37] et fonde une imprimerie. Toutefois, les livres ne se vendent pas aussi bien qu'il le souhaitait et la faillite menace. LĂąchĂ© par ses associĂ©s, Balzac se retrouve, le , avec une Ă©norme dette[38]. Au lieu de jeter l'Ă©ponge, il pousse plus loin l'intĂ©gration verticale et dĂ©cide, le , de crĂ©er une fonderie de caractĂšres avec le typographe AndrĂ© Barbier[39]. Cette affaire se rĂ©vĂšle Ă©galement un Ă©chec financier. Au , il croule sous une dette dont le chiffre varie selon les sources de 53 619 francs[40] Ă  60 000 francs de l'Ă©poque[n 10].

Vers une nouvelle forme de roman

Couverture en noir et blanc d'un livre sans illustration sur lequel est écrit : Le dernier chouan ou la Bretagne en 1800, par Honoré de Balzac.
Couverture de la premiÚre édition des Chouans, 1829 (source : « Gallica »).
Couverture d'un livre en noir et blanc portant le titre ƒuvres complĂštes de Walter Scott et illustrĂ© par un soldat du XIXe siĂšcle assis
Couverture d'une traduction des ƒuvres complĂštes de Walter Scott, 1826 (source : « Gallica »).

PassionnĂ© par les idĂ©es et les thĂ©ories explicatives[n 11], Balzac s'intĂ©resse aux Ă©crits de Swedenborg, ainsi qu'au martinisme et aux sciences occultes. Convaincu de la puissance de la volontĂ©, il croit que l'homme « a le pouvoir d'agir sur sa propre force vitale et de la projeter hors de soi-mĂȘme, pratiquant occasionnellement le magnĂ©tisme curatif, comme sa mĂšre, par l'imposition des mains[41] ». Il connaĂźt par expĂ©rience la force que recĂšle le roman, mais ne voit pas encore celui-ci comme un outil de transformation sociale. Ainsi Ă©crit-il dans une prĂ©face : « Ah ! si j'Ă©tais une fois conseiller d'État, comme je dirais au roi, et en face encore : « Sire, faites une bonne ordonnance qui enjoigne Ă  tout le monde de lire des romans !
 » En effet, c'est un conseil machiavĂ©lique, car c'est comme la queue du chien d'Alcibiade ; pendant qu'on lirait des romans, on ne s'occuperait pas de politique[42]. ».

Il perçoit maintenant les limites de Walter Scott, un modĂšle fort admirĂ© et Ă  qui il rendra encore hommage dans son avant-propos de 1842[43]. Comme le dĂ©clarera plus tard un de ses personnages dans un avertissement lancĂ© Ă  un jeune Ă©crivain : « Si vous voulez ne pas ĂȘtre le singe de Walter Scott, il faut vous crĂ©er une maniĂšre diffĂ©rente[44]. ».

S'il peut envisager la possibilitĂ© de dĂ©passer son modĂšle, c'est aussi parce qu'il a dĂ©couvert, en 1822, L’Art de connaĂźtre les hommes par la physionomie de Lavater et qu'il en est fortement imprĂ©gnĂ©. La physiognomonie, qui se flatte de pouvoir associer « scientifiquement » des traits de caractĂšre Ă  des caractĂ©ristiques physiques et qui recense quelque 6 000 types humains, devient pour lui une sorte de bible. Cette thĂ©orie contient en effet en germe « l'esquisse d'une Ă©tude de tous les groupes sociaux[32] ». Le romancier aura souvent recours Ă  cette thĂ©orie pour brosser le portrait de ses personnages :

« Les lois de la physionomie sont exactes, non seulement dans leur application au caractĂšre, mais encore relativement Ă  la fatalitĂ© de l’existence. Il y a des physionomies prophĂ©tiques. S’il Ă©tait possible, et cette statistique vivante importe Ă  la SociĂ©tĂ©, d’avoir un dessin exact de ceux qui pĂ©rissent sur l’échafaud, la science de Lavater et celle de Gall prouveraient invinciblement qu’il y avait dans la tĂȘte de tous ces gens, mĂȘme chez les innocents, des signes Ă©tranges[45]. »

D'une vieille fille mĂ©chante et bornĂ©e, il Ă©crit ainsi que « la forme plate de son front trahissait l'Ă©troitesse de son esprit[46] ». Pour un criminel : « Un trait de sa physionomie confirmait une assertion de Lavater sur les gens destinĂ©s au meurtre, il avait les dents de devant croisĂ©es[47]. ». Ailleurs, il dĂ©crit ainsi un banquier : « L’habitude des dĂ©cisions rapides se voyait dans la maniĂšre dont les sourcils Ă©taient rehaussĂ©s vers chaque lobe du front. Quoique sĂ©rieuse et serrĂ©e, la bouche annonçait une bontĂ© cachĂ©e, une Ăąme excellente, enfouie sous les affaires, Ă©touffĂ©e peut-ĂȘtre, mais qui pouvait renaĂźtre au contact d’une femme[48]. ».

AprĂšs sa faillite comme Ă©diteur, Balzac revient Ă  l’écriture. En , cherchant la sĂ©rĂ©nitĂ© et la documentation nĂ©cessaires Ă  la rĂ©daction des Chouans, roman politico-militaire, il obtient d'ĂȘtre hĂ©bergĂ© par le gĂ©nĂ©ral Pommereul Ă  FougĂšres. Il polit particuliĂšrement cet ouvrage, car il veut le faire Ă©diter en format in-octavo, beaucoup plus prestigieux que le format in-12 de ses livres prĂ©cĂ©dents destinĂ©s aux cabinets de lecture. Le roman paraĂźt finalement en 1829 sous le titre Le Dernier Chouan ou la Bretagne. C'est le premier de ses ouvrages Ă  ĂȘtre signĂ© « HonorĂ© Balzac[49] ».

Cette mĂȘme annĂ©e 1829 voit la parution de Physiologie du mariage « par un jeune cĂ©libataire[50] ». Balzac y montre une « Ă©tonnante connaissance des femmes », qu'il doit sans doute aux confidences de ses amantes, Mme de Berny et la duchesse d'AbrantĂšs, ainsi qu'Ă  FortunĂ©e Hamelin et Sophie Gay, des Merveilleuses dont il frĂ©quente les salons[51]. DĂ©crivant le mariage comme un combat, l'auteur prend le parti des femmes et dĂ©fend le principe de l'Ă©galitĂ© des sexes, alors mis en avant par les saint-simoniens. L'ouvrage remporte un grand succĂšs auprĂšs des femmes, qui s'arrachent le livre, mĂȘme si certaines le trouvent choquant[52].

Portrait peint d'une femme aux cheveux bruns, longs et bouclés, elle porte une étole blanche sur une chemise blanche en croisant les bras.
Fortunée Hamelin, une Merveilleuse dont Balzac fréquentait le salon. Portrait par Andrea Appiani (1798).

Balzac commence dĂšs lors Ă  ĂȘtre un auteur connu. Il est introduit au salon de Juliette RĂ©camier oĂč se retrouve le gratin littĂ©raire et artistique de l'Ă©poque. Il frĂ©quente aussi le salon de la princesse russe Catherine Bagration, oĂč il se lie notamment avec le duc de Fitz-James, oncle de Mme de Castries[53]. Toutefois, ses livres ne se vendent pas assez : ses revenus ne sont pas Ă  la hauteur de ses ambitions et de son train de vie. Il cherche alors Ă  gagner de l'argent dans le journalisme.

En 1830, il Ă©crit dans la Revue de Paris, la Revue des deux Mondes, La Mode, La Silhouette, Le Voleur, La Caricature. Il devient l'ami du patron de presse Émile de Girardin[54]. Deux ans aprĂšs la mort de son pĂšre, survenue le 19 juin 1829[55], l'Ă©crivain ajoute une particule Ă  son nom lors de la publication de L'Auberge rouge, en 1831, qu'il signe « de » Balzac[56] - [57]. Ses textes journalistiques sont d'une grande diversitĂ©. Certains portent sur ce qu'on appellerait aujourd'hui la politique culturelle, tels « De l'Ă©tat actuel de la librairie » et « Des artistes ». Ailleurs est esquissĂ©e une « Galerie physiologique », avec « L'Épicier » et « Le Charlatan ». Il Ă©crit aussi sur les mots Ă  la mode, la mode en littĂ©rature et esquisse une nouvelle thĂ©orie du dĂ©jeuner. Il publie en parallĂšle des contes fantastiques et se met Ă  Ă©crire sous forme de lettres des rĂ©flexions sur la politique[n 12].

En mĂȘme temps, il travaille Ă  La Peau de chagrin, qu'il voit comme « une vĂ©ritable niaiserie en fait de littĂ©rature, mais oĂč il a essayĂ© de transporter quelques situations de cette vie cruelle par laquelle les hommes de gĂ©nie ont passĂ© avant d'arriver Ă  quelque chose[58] ». D'inspiration romantique par son intrigue, qui fait « se dĂ©rouler dans le Paris de 1830 un conte oriental des Mille et une Nuits[59] », le conte explore l'opposition entre une vie fulgurante consumĂ©e par le dĂ©sir, et la longĂ©vitĂ© morne que donne le renoncement Ă  toute forme de dĂ©sir. Son hĂ©ros, RaphaĂ«l de Valentin, s'exprime comme l'auteur lui-mĂȘme, qui veut tout : la gloire, la richesse, les femmes :

« MĂ©connu par les femmes, je me souviens de les avoir observĂ©es avec la sagacitĂ© de l’amour dĂ©daignĂ©. [
] Je voulus me venger de la sociĂ©tĂ©, je voulus possĂ©der l’ñme de toutes les femmes en me soumettant les intelligences, et voir tous les regards fixĂ©s sur moi quand mon nom serait prononcĂ© par un valet Ă  la porte d’un salon. Je m’instituai grand homme[60]. »

Balzac dira plus tard de ce roman qu'il est « la clĂ© de voĂ»te qui relie les Ă©tudes de mƓurs aux Ă©tudes philosophiques par l'anneau d’une fantaisie presque orientale oĂč la vie elle-mĂȘme est prise avec le DĂ©sir, principe de toute passion[61] ».

Dans la prĂ©face de l'Ă©dition de 1831, il expose son esthĂ©tique rĂ©aliste : « L'art littĂ©raire ayant pour objet de reproduire la nature par la pensĂ©e est le plus compliquĂ© de tous les arts. [
] L'Ă©crivain doit ĂȘtre familiarisĂ© avec tous les effets, toutes les natures. Il est obligĂ© d'avoir en lui je ne sais quel miroir concentrique oĂč, suivant sa fantaisie, l'univers vient se rĂ©flĂ©chir[62]. ». Ce livre — qu'il dĂ©die Ă  la dilecta[63] — paraĂźtra finalement en 1831. C'est un succĂšs immĂ©diat. Balzac est devenu « avec trois ouvrages, l'ambition des Ă©diteurs, l'enfant chĂ©ri des libraires, l'auteur favori des femmes[64] ».

Une Ɠuvre colossale et rigoureusement planifiĂ©e

Gravure d'un homme préoccupé vu de profil, il est assis sur une chaise les mains croisées posées sur ses jambes croisées.
Le pĂšre Goriot par Daumier (1842). Ce roman inaugure le retour des personnages.

La Peau de chagrin marque le dĂ©but d'une pĂ©riode crĂ©ative au cours de laquelle prennent forme les grandes lignes de La ComĂ©die humaine. Les « Ă©tudes philosophiques », qu’il dĂ©finit comme la clĂ© permettant de comprendre l’ensemble de son Ɠuvre[65], ont pour base cet ouvrage, qui sera suivi de Louis Lambert (1832), SĂ©raphĂźta (1835) et La Recherche de l'absolu (1834).

Les ScĂšnes de la vie privĂ©e, qui inaugurent la catĂ©gorie des « Ă©tudes de mƓurs », commencent avec Gobseck (1830) et La Femme de trente ans (1831). La construction de « l'Ă©difice », dont il expose le plan dĂšs 1832 Ă  sa famille avec un enthousiasme fĂ©brile[66], se poursuit avec les ScĂšnes de la vie parisienne dont fait partie Le Colonel Chabert (1832-1835). Il aborde en mĂȘme temps les ScĂšnes de la vie de province avec Le CurĂ© de Tours (1832) et EugĂ©nie Grandet (1833), ainsi que les ScĂšnes de la vie de campagne avec Le MĂ©decin de campagne (1833), dans lequel il expose un systĂšme Ă©conomique et social de type saint-simonien[66].

Ainsi commence « le grand dessein » qui, loin d’ĂȘtre une simple juxtaposition d’Ɠuvres compilĂ©es a posteriori, se dĂ©veloppe instinctivement au fur et Ă  mesure de ses Ă©crits[67]. Il envisage le plan d'une Ɠuvre immense, qu'il compare Ă  une cathĂ©drale[68]. L’ensemble doit ĂȘtre organisĂ© pour embrasser du regard toute l’époque, tous les milieux sociaux et l'Ă©volution des destinĂ©es. ProfondĂ©ment influencĂ© par les thĂ©ories de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, il part du principe qu'il existe « des EspĂšces Sociales comme il y a des EspĂšces Zoologiques » et que les premiĂšres sont beaucoup plus variĂ©es que les secondes, car « les habitudes, les vĂȘtements, les paroles, les demeures d’un prince, d’un banquier, d’un artiste, d’un bourgeois, d’un prĂȘtre et d’un pauvre sont entiĂšrement dissemblables et changent au grĂ© des civilisations ». Il en rĂ©sulte que la somme romanesque qu'il envisage doit « avoir une triple forme : les hommes, les femmes et les choses, c’est-Ă -dire les personnes et la reprĂ©sentation matĂ©rielle qu’ils donnent de leur pensĂ©e ; enfin l’homme et la vie[69] ».

Le PĂšre Goriot, commencĂ© en 1834, marque l’étape la plus importante dans la construction de son Ɠuvre, car Balzac a alors l'idĂ©e du retour des personnages, qui est une caractĂ©ristique majeure de La ComĂ©die humaine[70]. L'Ɠuvre n'a pu prendre corps qu'avec l'idĂ©e de ce retour[71]. Elle est Ă©troitement liĂ©e Ă  l'idĂ©e d'un cycle romanesque « faisant concurrence Ă  l’état civil ». Ainsi, un personnage qui avait jouĂ© un rĂŽle central dans un roman peut reparaĂźtre dans un autre quelques annĂ©es plus tard comme personnage secondaire, tout en Ă©tant prĂ©sentĂ© sous un nouveau jour, exactement comme, dans la vie, des gens que nous avons connus peuvent disparaĂźtre longtemps de nos relations pour ensuite refaire surface. Le roman arrive ainsi Ă  restituer « la part de mystĂšre qui subsiste dans chaque vie et dans tout ĂȘtre. Dans la vie aussi, rien ne se termine[72] ». De mĂȘme, anticipant la vogue des « prĂ©quelles », il peut prĂ©senter dans un roman la jeunesse d'une personne qu'on avait rencontrĂ©e sous les traits d'une femme mĂ»re dans un roman prĂ©cĂ©dent, telle « l'actrice Florine peinte au milieu de sa vie dans Une fille d'Ève et [que l'on retrouve] Ă  son dĂ©but dans Illusions perdues[73] ».

Une fois le plan Ă©laborĂ©, les publications se succĂšdent Ă  un rythme accĂ©lĂ©rĂ© : Le Lys dans la vallĂ©e paraĂźt en 1835-1836, puis Histoire de la grandeur et de la dĂ©cadence de CĂ©sar Birotteau en 1837, suivi de La Maison Nucingen en 1838, Le CurĂ© de village et BĂ©atrix en 1839, Ursule MirouĂ«t et Une tĂ©nĂ©breuse affaire en 1841, La Rabouilleuse en 1842. La rĂ©daction d'Illusions perdues s’étend de 1837 Ă  1843, tandis que celle de Splendeurs et misĂšres des courtisanes va de 1838 Ă  1847. Paraissent encore deux chefs-d'Ɠuvre : La Cousine Bette (1846) et Le Cousin Pons (1847).

Le plan de l'ouvrage est constamment refait et s'allonge au fil des ans, jusqu'à compter 145 titres en 1845, dont 85 sont déjà écrits. Mais ses forces déclinent et il doit réduire son projet. Au total, La Comédie humaine comptera 90 titres publiés du vivant de l'auteur[n 13].

Une passion du détail vrai

Jeune fille au chevet d'un mourant sur un grabat dans un grenier.
Illustration tirée de La Cousine Bette.

« Enfin, toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité. »

Le Colonel Chabert[74]

DotĂ© du gĂ©nie de l'observation, Balzac attache une grande importance Ă  la documentation et dĂ©crit avec prĂ©cision les lieux de ses intrigues, n'hĂ©sitant pas Ă  se rendre sur place pour mieux s'imprĂ©gner de l'atmosphĂšre, ou interrogeant des personnes originaires d'une ville qui joue un rĂŽle dans son rĂ©cit. Il a un sens aigu du dĂ©tail vrai et son style devient jubilatoire dĂšs qu'il s'agit de dĂ©crire[75]. C'est pour cela que les personnages prennent tellement de place dans son Ɠuvre et qu'il ne pouvait pas rivaliser avec EugĂšne Sue dans le roman-feuilleton[76]. Il dĂ©crit minutieusement une rue, l'extĂ©rieur d'une maison, la topographie d'une ville, la dĂ©marche d'un personnage[77], les nuances de la voix et du regard. Il est Ă  la fois scĂ©nographe, costumier et rĂ©gisseur : « Balzac, par sa gestion si particuliĂšre de l'espace et du temps, a inventĂ© l'Ă©criture cinĂ©matographique[78]. ». Les minutieuses descriptions de l’ameublement d’une maison, d'une collection d'antiquitĂ©s[79], des costumes des personnages jusque dans les moindres dĂ©tails — passementerie, Ă©toffes, teintes — sont celles d’un scĂ©nographe, voire d'un cinĂ©aste[80]. L’auteur de La ComĂ©die humaine plante ses dĂ©cors avec un soin presque maniaque, ce qui explique l’engouement des metteurs en scĂšne pour ses textes, souvent adaptĂ©s Ă  l’écran (voir Films basĂ©s sur l'Ɠuvre d'HonorĂ© de Balzac). Il accorde un mĂȘme soin Ă  dĂ©crire le fonctionnement d'une prison[81], les rouages de l'administration, la mĂ©canique judiciaire, les techniques de spĂ©culation boursiĂšre[82], les plus-values que procure un monopole[83] ou une soirĂ©e Ă  l'OpĂ©ra et les effets de la musique[84].

Par cet ensemble de romans et nouvelles, Balzac se veut un témoin de son siÚcle, dont il dresse un état des lieux pour les générations futures. Il s'attache à des réalités de la vie quotidienne qui étaient ignorées par les auteurs classiques. Grùce à la précision et à la richesse de ses observations, La Comédie humaine a aujourd'hui valeur de témoignage socio-historique et permet de suivre la montée de la bourgeoisie française de 1815 à 1848[85].

Pour cette raison, on a vu en lui un auteur réaliste, alors que le génie balzacien excÚde une catégorie réductrice que dénonçait déjà Baudelaire :

« J'ai maintes fois Ă©tĂ© Ă©tonnĂ© que la grande gloire de Balzac fĂ»t de passer pour un observateur ; il m'avait toujours semblĂ© que son principal mĂ©rite Ă©tait d'ĂȘtre visionnaire, et visionnaire passionnĂ©. Tous ses personnages sont douĂ©s de l'ardeur vitale dont il Ă©tait animĂ© lui-mĂȘme. Depuis le sommet de l'aristocratie jusqu'aux bas-fonds de la plĂšbe, tous les acteurs de sa ComĂ©die sont plus Ăąpres Ă  la vie, plus actifs et rusĂ©s dans la lutte, plus patients dans le malheur, plus goulus dans la jouissance, plus angĂ©liques dans le dĂ©vouement, que la comĂ©die du vrai monde ne nous les montre. Bref, chacun, chez Balzac, mĂȘme les portiĂšres, a du gĂ©nie[86]. »

Baudelaire reconnaßt toutefois au romancier un « goût prodigieux du détail, qui tient à une ambition immodérée de tout voir, de tout faire voir, de tout deviner, de tout faire deviner[87] ». Nombre de critiques ont salué « une imagination débordante et d'une richesse infinie, l'imagination créatrice la plus fertile et la plus dense qui ait jamais existé depuis Shakespeare[88] ». En poussant la précision du détail jusqu'à l'hyperbole, le réalisme balzacien devient incandescent et se transforme en vision[89]. Certains récits relÚvent de la veine fantastique tandis que d'autres baignent dans une veine mystique et ésotérique.

En plus de faire un portrait de la société, Balzac veut aussi influer sur son siÚcle, comme il le déclare lors d'une entrevue en 1833[90]. Il veut occuper la premiÚre place dans la littérature européenne, à la hauteur des Byron, Scott, Goethe ou Hoffmann[91].

Liens avec sa propre vie

Balzac et les personnages de La Comédie humaine.
Dessin Ă  la plume de Grandville pour un projet d'Ă©ventail.

L’Ɠuvre est indissociable de sa vie, dont les vicissitudes font comprendre ce qui a nourri son « monde[92] ». Il fascine ses contemporains par ses bagues, sa canne Ă  pommeau d'or, sa loge Ă  l'OpĂ©ra[93]. Il vit avec une gourmandise insatiable[n 14], un appĂ©tit « d'argent, de femmes, de gloire, de rĂ©putation, de titres, de vins et de fruits[94] ».

Il a multipliĂ© dĂ©mĂ©nagements, faillites, dettes, spĂ©culations ruineuses[n 15], amours simultanĂ©es, emprunts de faux noms, sĂ©jours dans des chĂąteaux, que ce soit Ă  SachĂ© ou Ă  Frapesle, et a frĂ©quentĂ© tous les milieux sociaux. L'accĂšs Ă  l'aisance financiĂšre — « Avoir ou n’avoir pas de rentes, telle Ă©tait la question, a dit Shakspeare[95] » — est la motivation majeure de la plupart des mariages dans ses romans — comme ce le fut pour lui. Il montre un auteur poursuivi pour n'avoir pas livrĂ© Ă  temps un manuscrit promis Ă  son Ă©diteur, tout comme cela lui est arrivĂ© Ă  lui-mĂȘme[96]. Alors qu'il a dĂ» se cacher longtemps dans un appartement secret pour Ă©chapper Ă  ses crĂ©anciers, en inventant mille stratagĂšmes (voir ci-dessous « Rue des Batailles »), il met en scĂšne un dĂ©tective privĂ© qui gagne sa vie en s'emparant de dĂ©biteurs insaisissables[97]. À l'Ă©poque oĂč, muni de l'argent que lui a confiĂ© Mme HaƄska, il court les antiquaires Ă  la recherche de tableaux et d'objets d'art pour meubler fastueusement leur demeure commune (voir ci-dessous « La Folie Beaujon ou le dernier palais[98] »), il dessine le personnage du cousin Pons, un collectionneur passionnĂ© qui « pendant ses courses Ă  travers Paris, avait trouvĂ© pour dix francs ce qui se paye aujourd’hui mille Ă  douze cents francs[99] » et avait ainsi amassĂ© une collection exceptionnelle.

Par leur psychologie, plusieurs personnages sont intimement liĂ©s Ă  la personnalitĂ© de Balzac et apparaissent comme des doubles de leur crĂ©ateur. On peut voir une part de lui dans les personnages de SĂ©raphĂźta, Louis Lambert, La Fille aux yeux d'or et MĂ©moires de deux jeunes mariĂ©es. On le reconnaĂźt aussi dans le narrateur de Facino Cane et surtout en Lucien de RubemprĂ©, dont la trajectoire, qui s'Ă©tend sur ses deux plus grands romans (Illusions perdues et Splendeurs et misĂšres des courtisanes), comporte de nombreux points communs avec la sienne : mĂȘme dĂ©but dans la poĂ©sie, mĂȘme liaison de jeune homme avec une femme mariĂ©e, mĂȘme ambition littĂ©raire, mĂȘme dĂ©sir de quitter la province pour percer Ă  Paris, etc. Tout comme Lucien se donne un titre de noblesse et des armoiries, Balzac a ajoutĂ© une particule nobiliaire Ă  son nom et a fait peindre des armoiries sur la calĂšche qu'il avait louĂ©e pour aller rencontrer Mme HaƄska Ă  Vienne[100]. (Voir la section Les doubles).

Style et méthode de travail

Enfants dansant une ronde autour de deux personnages fantastiques.
Illustration des Contes drolatiques par Gustave Doré.

Voir la section correspondante dans l'article sur La Comédie humaine.

Il a presque toujours plusieurs ouvrages en chantier, Ă©tant Ă  mĂȘme de puiser dans sa galerie de personnages pour les intĂ©grer Ă  une intrigue et rĂ©pondre Ă  la demande d'un Ă©diteur qui lui demande une nouvelle. DĂ©crivant la mĂ©thode de travail de Balzac, AndrĂ© Maurois imagine que des centaines de romans flottent sur ses pensĂ©es « comme des truites dans un vivier, le besoin venu, il en saisit un. Quelquefois, il n'y rĂ©ussit pas tout de suite. [
] Si un livre vient mal, Balzac le rejette au vivier. Il passe Ă  autre chose[101] ». Il n'hĂ©site pas Ă  refondre ses textes antĂ©rieurs, changeant le titre d'un roman ou des noms de personnages, reprenant un texte d'abord publiĂ© sous forme de nouvelle pour l'intĂ©grer dans une suite romanesque. Il Ă©limine aussi dans l'Ă©dition dĂ©finitive la division en chapitres[102].

TrÚs doué pour le pastiche, Balzac imite facilement des écrivains et des voix particuliÚres. Il va volontiers jusqu'à la caricature, comme pour le langage de la concierge du Cousin Pons[103] ou le jargon du banquier Nucingen[104]. Il inscrit dans la trame de ses romans d'innombrables analogies cachées qui en forment l'armature symbolique et contribuent à donner un accent de vérité au récit[105]. Son style, qui a été critiqué pour des fautes de goût dans les premiÚres années, commence à s'élever à force de travail et dénote par la suite une grande maßtrise[106]. Il corrige inlassablement ses épreuves[107], exigeant parfois qu'elles soient reprises jusqu'à quinze ou seize fois, et retournant à l'imprimeur des pages tellement barbouillées de corrections qu'elles faisaient le désespoir des typographes[108], mais suscitent maintenant l'admiration[n 16].

Pour se délasser et servir d'antidote au « sérieux romantique[109] », Balzac travaille aux Contes drolatiques, qu'il rédige en parallÚle à ses romans, de 1832 à 1837, s'inspirant de Rabelais et pastichant l'ancien français tout en inventant force néologismes.

Balzac journaliste

Un homme accoudé à une table écoute attentivement un autre jeune homme lisant un livre avec emphase.
Daniel d'Arthez met en garde Lucien de Rubempré sur les dangers du journalisme (Illusions perdues).
Gargantua. Caricature de Louis-Philippe par Daumier (1831).

Le journalisme attire Balzac parce que c'est une façon d'exercer un pouvoir sur la rĂ©alitĂ©, lui qui rĂȘve parfois de devenir maĂźtre du monde littĂ©raire et politique grĂące Ă  l'association Le Cheval rouge qu'il voulait crĂ©er[110].

En mĂȘme temps, il est bien conscient des dangers que cette carriĂšre reprĂ©sente pour l'Ă©crivain, parce que, forcĂ© d'Ă©crire sous des contraintes impĂ©ratives, le journaliste est « une pensĂ©e en marche comme le soldat en guerre[111] ». Dans Illusions perdues, il fait dire aux sages du CĂ©nacle, lorsque Lucien de RubemprĂ© annonce qu’il va « se jeter dans les journaux » :

« Gardez-vous en bien, lĂ  serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons [
]. Tu ne rĂ©sisterais pas Ă  la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes ; et rĂ©sister au fond, c’est la vertu. Tu serais si enchantĂ© d’exercer le pouvoir, d’avoir le droit de vie et de mort sur les Ɠuvres de la pensĂ©e, que tu serais journaliste en deux mois[112]. »

Ailleurs, il revient sur les compromissions auxquelles doit souvent se rĂ©soudre le journaliste : « Quiconque a trempĂ© dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nĂ©cessitĂ© cruelle de saluer les hommes qu’il mĂ©prise, de sourire Ă  son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fĂ©tides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue Ă  voir faire le mal, Ă  le laisser passer ; on commence par l’approuver, on finit par le commettre[113]. ».

Pour sa part, en tant que journaliste, il s'engage dĂšs 1830 dans la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts des gens de lettres, affirmant que l'artiste doit bĂ©nĂ©ficier d'un statut spĂ©cial car il constitue une force idĂ©ologique, un contre-pouvoir, voire une menace rĂ©volutionnaire que le gouvernement a tort de dĂ©daigner, car son gĂ©nie le place Ă  Ă©galitĂ© avec l'homme d'État[114]. Il dĂ©nonce le rapport de forces inĂ©gal entre une plĂ©thore d'Ă©crivains dĂ©butants et la poignĂ©e d'Ă©diteurs qui les exploite. Ce combat dĂ©bouchera sur la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres (voir section ci-dessous).

Il livre aussi un combat, en , pour la révision du procÚs de Sébastien-Benoßt Peytel, un ancien confrÚre du journal Le Voleur et auteur d'un violent pamphlet contre Louis-Philippe, condamné à mort pour le meurtre de son épouse et de son domestique. Il tente d'en faire une cause nationale, mais sans succÚs[115].

Outre sa profonde connaissance des milieux du journalisme, il participe aussi, en tant qu'Ă©crivain, Ă  la rĂ©volution du roman-feuilleton : en 1836, il livre au journal La Presse de son ami Girardin, La Vieille Fille, qui paraĂźt en douze livraisons. En 1837, il y fera paraĂźtre Les EmployĂ©s ou la Femme supĂ©rieure. Dans les annĂ©es qui suivent, il donnera aussi divers romans au Constitutionnel et au SiĂšcle. À partir de l'automne 1836, presque tous ses romans paraĂźtront d'abord dĂ©coupĂ©s en tranches quotidiennes dans un journal, avant d'ĂȘtre Ă©ditĂ©s en volumes. Cette formule entraĂźne une censure de la moindre allusion sexuelle dans le texte livrĂ© aux journaux[116].

La Chronique de Paris

Lithographie du portrait d'un homme assis qui glisse la main gauche dans sa veste
François Guizot « est une girouette qui, malgrĂ© son incessante mobilitĂ©, reste sur le mĂȘme bĂątiment ».

En 1835, apprenant que La Chronique de Paris, journal politique et littĂ©raire, feuille sans position politique bien tranchĂ©e, est Ă  vendre, Balzac l’achĂšte, avec des fonds qu’il ne possĂšde pas — comme Ă  son habitude[117]. L’entreprise, qui aurait paru dramatique Ă  tout autre, le remplit de joie et il construit aussitĂŽt ses « chĂąteaux en Espagne ». Il veut en faire l'organe du « parti des intelligentiels[118] ».

Quand enfin La Chronique de Paris paraĂźt, le , l’équipe comprend des plumes importantes : Victor Hugo, Gustave Planche, Alphonse Karr et ThĂ©ophile Gautier, dont Balzac apprĂ©cie le jeune talent ; pour les illustrations, le journal s'attache les noms de Henry Monnier, Grandville et HonorĂ© Daumier[119]. Balzac se rĂ©serve la politique, car le journal est un outil de pouvoir. Il fournira aussi des nouvelles. En rĂ©alitĂ©, si les membres de la rĂ©daction festoient beaucoup chez Balzac, bien peu d’entre eux tiennent leurs engagements et Balzac est pratiquement le seul Ă  y Ă©crire[120]. Il y publie des textes dont certains se retrouveront plus tard dans La ComĂ©die humaine, mais remaniĂ©s cent fois selon son habitude, notamment L'Interdiction, La Messe de l'athĂ©e et Facino Cane[120].

Quant aux articles politiques signĂ©s de sa main, le ton en est donnĂ© par cet extrait paru le : « Ni M. Guizot ni M. Thiers n'ont d'autre idĂ©e que celle de nous gouverner. M. Thiers n’a jamais eu qu’une seule pensĂ©e : il a toujours songĂ© Ă  M. Thiers [
]. M. Guizot est une girouette qui, malgrĂ© son incessante mobilitĂ©, reste sur le mĂȘme bĂątiment[121]. ».

Balzac décrit avec une assez juste vision des choses la rivalité entre l'Angleterre et la Russie pour le contrÎle de la Méditerranée. Il proteste contre l'alliance de la France et de l'Angleterre et dénonce le manque de plan de la diplomatie française. Enfin, il prophétise la domination de la Prusse sur une Allemagne unifiée[122]. Il publie aussi dans ce journal des romans et des nouvelles.

Au dĂ©but, La Chronique de Paris a un grand succĂšs, et cette entreprise aurait pu ĂȘtre une vĂ©ritable rĂ©ussite. Mais Balzac est obligĂ© de livrer, en mĂȘme temps, Ă  Madame BĂ©chet et Edmond Werdet, les derniers volumes des Études de mƓurs. Il a par ailleurs fait faillite dans une affaire chimĂ©rique avec son beau-frĂšre Surville. Enfin, il se brouille avec Buloz, nouveau propriĂ©taire de la Revue de Paris, qui avait sans doute communiquĂ© des Ă©preuves du Lys dans la vallĂ©e pour une publication en Russie par La Revue Ă©trangĂšre. Balzac refuse dĂšs lors de continuer Ă  livrer son texte et il s'ensuit un procĂšs[123]. Par ailleurs, il est arrĂȘtĂ© par la Garde nationale parce qu'il refuse d'accomplir ses devoirs de soldat-citoyen, et est conduit Ă  la maison d’arrĂȘt, oĂč il passe une semaine avant que l’éditeur Werdet rĂ©ussisse Ă  l'en faire sortir. S'ensuivent cinq mois pĂ©nibles, durant lesquels il avoue son dĂ©couragement Ă  ses proches : « La vie est trop pesante, je ne vis pas avec plaisir[124] - [125]. ». Le jugement lui donne toutefois raison contre Buloz, mais il est aussitĂŽt poursuivi pour retard dans la livraison des romans promis Ă  un autre Ă©diteur, la veuve BĂ©chet[124]. MenacĂ© d’ĂȘtre mis en faillite, il dĂ©cide, en , d’abandonner La Chronique[126].

Les mĂ©saventures qu'il vient de connaĂźtre alimenteront la crĂ©ation d'un de ses plus beaux romans, alors en chantier, Illusions perdues, dont la deuxiĂšme partie sera « le poĂšme de ses luttes et de ses rĂȘves déçus[127] ».

Revue parisienne

Portrait peint d'un homme brun Ă  collier de barbe portant une veste noire
Stendhal en 1840.

L’expĂ©rience ruineuse de La Chronique de Paris aurait dĂ» dĂ©courager Balzac Ă  jamais de toute entreprise de presse. Mais en 1840, Armand Dutacq — directeur du grand quotidien Le SiĂšcle et initiateur, avec Émile de Girardin, du roman-feuilleton — lui offre de financer une petite revue mensuelle. AussitĂŽt, Balzac imagine la Revue parisienne, dont Dutacq serait administrateur et avec lequel il partagerait les bĂ©nĂ©fices. L’entreprise est censĂ©e servir les intĂ©rĂȘts du feuilletoniste Balzac Ă  une Ă©poque oĂč Alexandre Dumas et EugĂšne Sue gĂšrent habilement le genre dans les quotidiens et utilisent au mieux le principe du dĂ©coupage et du suspense[128]. Balzac se lance alors dans la compĂ©tition, tout en rĂ©digeant pratiquement seul pendant trois mois une revue qu’il veut Ă©galement littĂ©raire et politique[129]. Il ouvre le premier numĂ©ro avec Z. Marcas le , nouvelle qui sera intĂ©grĂ©e Ă  La ComĂ©die humaine en aoĂ»t 1846 dans les ScĂšnes de la vie politique.

Outre ses attaques contre le rĂ©gime monarchique, la Revue parisienne se distingue par des critiques littĂ©raires assez poussĂ©es dans la charge comme dans l’éloge. Parmi ses victimes, on compte Henri de Latouche avec lequel Balzac est brouillĂ© et qu’il mĂ©prise dĂ©sormais[130] : « Le vĂ©ritable roman se rĂ©duit Ă  deux cents pages dans lesquelles il y a deux cents Ă©vĂ©nements. Rien ne trahit plus l'impuissance d'un auteur que l'entassement des faits[131]. ».

Il attaque son vieil ennemi Sainte-Beuve et se déchaßne contre son Port-Royal, se vengeant des humiliations passées :

« Monsieur Sainte-Beuve a eu la pĂ©trifiante idĂ©e de restaurer le genre ennuyeux. [
] TantĂŽt l'ennui tombe sur vous, comme parfois vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu'aux os. Les phrases Ă  idĂ©es menues, insaisissables pleuvent une Ă  une et attristent l'intelligence qui s'expose Ă  ce français humide. TantĂŽt l'ennui saute aux yeux et vous endort avec la puissance du magnĂ©tisme, comme en ce pauvre livre qu'il appelle l'histoire de Port-Royal[132]. »

Balzac s’en prend encore, çà et lĂ , assez injustement, Ă  EugĂšne Sue, mais rend un hommage vibrant Ă  La Chartreuse de Parme de Stendhal, Ă  une Ă©poque oĂč, d’un commun accord, la presse ignorait complĂštement cet Ă©crivain :

« Monsieur Stendhal a Ă©crit un livre oĂč le sublime Ă©clate de chapitre en chapitre. Il a produit, Ă  l’ñge oĂč les hommes trouvent rarement des sujets grandioses, et aprĂšs avoir Ă©crit une vingtaine de volumes extrĂȘmement spirituels, une Ɠuvre qui ne peut ĂȘtre apprĂ©ciĂ©e que par les Ăąmes et les gens supĂ©rieurs [
][133]. »

Il publie aussi un article intitulĂ© « Sur les ouvriers », dans lequel il se rapproche des idĂ©es de Fourier[134]. Mais cela marque le dernier numĂ©ro de la Revue parisienne, qui s’éteindra aprĂšs la troisiĂšme parution, le . Balzac et Dutacq partageront les pertes, qui n’étaient d’ailleurs pas trĂšs lourdes[135]. Cependant, une fois encore, Balzac a Ă©chouĂ© dans la presse, et dans les affaires.

Monographie de la presse parisienne

Dans cette monographie humoristique (1843), Balzac propose une analyse complĂšte des composantes de la presse. On trouve dans ce pamphlet la dĂ©finition du publiciste, du journaliste, du « faiseur d'articles de fond », du « pĂȘcheur Ă  la ligne » (le pigiste payĂ© Ă  la ligne), du « rienologue » : « Vulgarisateur, alias : homo papaver, nĂ©cessairement sans aucune variĂ©tĂ© [
], qui Ă©tend une idĂ©e d’idĂ©e dans un baquet de lieux communs, et dĂ©bite mĂ©caniquement cette effroyable mixtion philosophico-littĂ©raire dans des feuilles continues[136]. ». Balzac y invente le terme « gendelettre », qu’il dit construit « comme gendarme ». En naturaliste, plus loin dans l’ouvrage, il prĂ©sente un « Tableau synoptique de l’ordre GENDELETTRE" », Ă  la maniĂšre d’un LinnĂ©. L’ordre GENDELETTRE est organisĂ© en deux genres (PUBLICISTE et CRITIQUE), eux-mĂȘmes divisĂ©s en sous-genres oĂč l’on retrouve plusieurs des catĂ©gories citĂ©es ci-dessus. Si le tableau manque un peu d’humour et n’est pas passĂ© Ă  la postĂ©ritĂ©, il n’en est pas de mĂȘme du terme « gendelettre », devenu mot commun et apparaissant en tant que nom propre dans au moins trois romans de diffĂ©rents auteurs[137] - [138] - [139].

Balzac sait se montrer désinvolte dans la satire, mais celle-ci lui vaudra une froide réception dans les milieux journalistiques[140].

La prĂ©face par GĂ©rard de Nerval est dans le mĂȘme ton. Dans un style pince-sans-rire, celui-ci donne une dĂ©finition du « canard » : « Information fabriquĂ©e colportĂ©e par des feuilles satiriques et d’oĂč est nĂ© le mot argot “canard” pour dĂ©signer un journal[141]. ».

Un forçat littéraire

Lorsqu'il s'installe dans la maison de la rue Cassini, Balzac place sur la cheminĂ©e une statuette de NapolĂ©on et colle sur la base un papier oĂč est Ă©crit : « Ce qu'il a entrepris par l'Ă©pĂ©e, je l'accomplirai par la plume[142]. »

« Il faut que la pensĂ©e ruisselle de ma tĂȘte comme l'eau d'une fontaine. Je n'y conçois rien moi-mĂȘme. »

Balzac[143]

Balzac Ă©tait un Ă©crivain d'une fĂ©conditĂ© prodigieuse, il pouvait Ă©crire vite, beaucoup et inlassablement. Ainsi, c’est en une seule nuit, chez son amie Zulma Carraud Ă  la poudrerie d’AngoulĂȘme, qu’il Ă©crivit La GrenadiĂšre : « La GrenadiĂšre, cette jolie perle, fut Ă©crite en jouant au billard. Il quittait le jeu, me priant de l’excuser, et griffonnait sur un coin de table, puis revenait Ă  la partie pour la quitter bientĂŽt[144]. ».

MĂȘme s'il avait une constitution apparemment robuste — « col d'athlĂšte ou de taureau [
] Balzac, dans toute la force de l'Ăąge prĂ©sentait les signes d'une santĂ© violente[145] » —, il malmena sa santĂ© par un rĂ©gime Ă©puisant, consacrant de seize Ă  dix-huit heures par jour Ă  l'Ă©criture, et parfois mĂȘme vingt heures quotidiennes[146]. DĂšs 1831, il confiait Ă  son amie Zulma : « Je vis sous le plus dur des despotismes : celui qu'on se fait Ă  soi-mĂȘme[147]. ». Il estime que la volontĂ© doit ĂȘtre un sujet d'orgueil plus que le talent : « Il n’existe pas de grand talent sans une grande volontĂ©. Ces deux forces jumelles sont nĂ©cessaires Ă  la construction de l’immense Ă©difice d’une gloire. Les hommes d’élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en Ă©tat[148]. ».

Selon Stefan Zweig, la production littĂ©raire de Balzac durant les annĂ©es 1830-1831 est pratiquement sans Ă©quivalent dans les annales de la littĂ©rature : le romancier doit avoir Ă©crit une moyenne de seize pages imprimĂ©es par jour, sans compter les corrections sur Ă©preuves[149]. Pour cela, il travaille surtout la nuit, pour ne pas ĂȘtre dĂ©rangĂ© : « J'ai repris la vie de forçat littĂ©raire. Je me lĂšve Ă  minuit et me couche Ă  six heures du soir ; Ă  peine ces dix-huit heures de travail peuvent-elles suffire Ă  mes occupations[150]. ». Ou encore : « Quand je n'Ă©cris pas mes manuscrits, je pense Ă  mes plans, et quand je ne pense pas Ă  mes plans et ne fais pas de manuscrits, j'ai des Ă©preuves Ă  corriger. Voici ma vie[151]. ».

Pour soutenir ce rythme, il fait depuis des annĂ©es une consommation excessive de cafĂ©, qu'il boit « concassĂ© Ă  la turque » afin de stimuler « sa manufacture d'idĂ©es » : « Si on le prend Ă  jeun, ce cafĂ© enflamme les parois de l'estomac, le tord, le malmĂšne. DĂšs lors tout s'agite : les idĂ©es s'Ă©branlent comme les bataillons de la Grande ArmĂ©e sur le terrain d'une bataille, et la bataille a lieu. Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes dĂ©ployĂ©es ; la cavalerie lĂ©gĂšre des comparaisons se dĂ©veloppe par un magnifique galop ; l'artillerie de la logique accourt avec son train et ses gargousses ; les traits d'esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent, le papier se couvre d'encre[152] [
]. ».

Ce rĂ©gime lui Ă©tait nĂ©cessaire pour parvenir Ă  livrer Ă  son Ă©diteur la centaine de romans devant composer La ComĂ©die humaine, en plus des articles promis aux journaux et revues. À cela s'ajoute aussi l'Ă©norme recueil des Cent Contes drolatiques qu'il rĂ©dige entre 1832 et 1837, dans une veine et un style rabelaisiens. Il cherche toujours, par cette production continue, Ă  rĂ©gler les dettes que son train de vie frĂ©nĂ©tique et fastueux lui occasionne. Il entretient aussi une importante correspondance et frĂ©quente les salons oĂč il rencontre les modĂšles de ses personnages.

Il a une haute opinion du rĂŽle de l'Ă©crivain et considĂšre sa tĂąche comme un sacerdoce : « Aujourd'hui l'Ă©crivain a remplacĂ© le prĂȘtre, il a revĂȘtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il prend la lumiĂšre sur l'autel et la rĂ©pand au sein des peuples. Il est prince, il est mendiant. Il console, il maudit, il prophĂ©tise. Sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathĂ©drale, elle peut quelquefois tonner d'un bout du monde Ă  l'autre[153]. ».

Liaisons féminines

Balzac caricaturé par Grandville.
Détail de la Grande course au clocher académique, 1839.

Mal aimé par sa mÚre, qui lui préférait son jeune frÚre Henry, Balzac « a toujours cherché l'amour fou, la femme à la fois ange et courtisane, maternelle et soumise, dominatrice et dominée, grande dame et complice[154] - [n 17] ». De petite taille et doté d'une tendance à l'embonpoint, il n'était pas spécialement séduisant[n 18], mais il avait un regard d'une force extraordinaire, qui impressionnait, comme le confirment de nombreux témoignages[n 19], notamment celui de Théophile Gautier :

« Quant aux yeux, il n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une lumiĂšre, un magnĂ©tisme inconcevables. MalgrĂ© les veilles de chaque nuit, la sclĂ©rotique en Ă©tait pure, limpide, bleuĂątre, comme celle d'un enfant ou d'une vierge, et enchĂąssait deux diamants noirs qu'Ă©clairaient par instants de riches reflets d'or : c'Ă©taient des yeux Ă  faire baisser la prunelle aux aigles, Ă  lire Ă  travers les murs et les poitrines, Ă  foudroyer une bĂȘte fauve furieuse, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur[n 20]. »

.

Si Balzac attire les femmes, c'est d'abord parce qu'il les dĂ©crit dans ses romans avec une grande finesse psychologique. Comme le note un de ses contemporains : « Le grand, l'immense succĂšs de Balzac lui est venu par les femmes : elles ont adorĂ© en lui l'homme qui a su avec Ă©loquence, par de l'ingĂ©niositĂ© encore plus que par la vĂ©ritĂ©, prolonger indĂ©finiment chez elles l'Ăąge d'aimer et surtout celui d'ĂȘtre aimĂ©es[155]. ». Une caricature le montre portĂ© en triomphe par des femmes de trente ans[156].

Profil d'une tĂȘte d'homme regardant vers sa gauche
TĂȘte de Balzac par Pierre-Jean David d'Angers (1843).

En dĂ©pit de son inimitiĂ© viscĂ©rale pour le romancier, Sainte-Beuve confirme le succĂšs que celui-ci rencontre auprĂšs du public fĂ©minin et en explique l'origine : « M. de Balzac sait beaucoup de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou sensuels ; il leur pose, en ses rĂ©cits, des questions hardies, familiĂšres, Ă©quivalentes Ă  des privautĂ©s. C'est comme un docteur encore jeune qui a une entrĂ©e dans la ruelle et dans l'alcĂŽve [
][157]. ».

Dans son avant-propos Ă  La ComĂ©die humaine, Balzac reproche Ă  Walter Scott l'absence de diversitĂ© dans ses portraits de femmes et attribue cette faiblesse Ă  son Ă©thique protestante : « Dans le protestantisme, il n’y a plus rien de possible pour la femme aprĂšs la faute ; tandis que dans l’Église catholique l’espoir du pardon la rend sublime. Aussi n’existe-t-il qu’une seule femme pour l’écrivain protestant, tandis que l’écrivain catholique trouve une femme nouvelle dans chaque nouvelle situation[158]. ».

Ce sont souvent les femmes qui ont fait le premier pas vers le romancier, en lui Ă©crivant une lettre ou en lui lançant une invitation. C'est le cas, notamment, de Caroline LandriĂšre des Bordes, baronne Deurbroucq, riche veuve qu'il rencontre au chĂąteau de MĂ©rĂ©, entre Artannes et Pont-de-Ruan, chez le banquier GoĂŒin, et qu'il eut briĂšvement le projet d'Ă©pouser en 1832[159]. Dans le cas de Louise, qui se prĂ©sente anonymement comme « une des femmes les plus Ă©lĂ©gantes de la sociĂ©tĂ© actuelle », le contact qu'elle a pris en 1836 est restĂ© purement Ă©pistolaire et s'est arrĂȘtĂ© aprĂšs un an sans que son identitĂ© lui ait jamais Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e[160]. Une autre admiratrice, HĂ©lĂšne Marie-FĂ©licitĂ© de Valette, qui se prĂ©sente comme « Bretonne et cĂ©libataire », mais qui en fait Ă©tait veuve et avait un amant[161], lui Ă©crit aprĂšs avoir lu Beatrix en feuilleton, et l'accompagnera dans un voyage en Bretagne, en [162].

Laure de Berny

En 1821, alors qu'il est de retour chez ses parents Ă  Villeparisis, Balzac entre en relation avec Mme de Berny. Quoique son prĂ©nom usuel soit Antoinette, Balzac l'appellera toujours par son deuxiĂšme prĂ©nom, Laure, qui est aussi celui de sa sƓur et de sa mĂšre, ou la dĂ©signe comme la dilecta (la bien-aimĂ©e). Celle-ci, qui est alors ĂągĂ©e de 45 ans, a neuf enfants, parmi lesquels quatre filles, dont Julie, issue d'une liaison avec AndrĂ© Campi ayant durĂ© seize ans, de 1799 Ă  1815[163]. Encore belle[n 21], dotĂ©e d'une grande sensibilitĂ© et d'une expĂ©rience du monde, elle Ă©blouit le jeune homme, qui en devient l’amant en 1822, prĂ©fĂ©rant la mĂšre Ă  sa fille Julie qu'elle lui proposait d'Ă©pouser[164]. Laure lui tient lieu d'amante et de mĂšre et forme l'Ă©crivain. Elle l’encourage, le conseille, lui prodigue sa tendresse et lui fait apprĂ©cier le goĂ»t et les mƓurs de l’Ancien RĂ©gime. Elle lui apporte aussi une aide financiĂšre substantielle lorsqu'il a des problĂšmes d'argent et qu'il est poursuivi par les huissiers. Il lui gardera une reconnaissance durable. À sa mort, en 1836, Balzac Ă©crit : « Mme de Berny a Ă©tĂ© comme un Dieu pour moi. Elle a Ă©tĂ© une mĂšre, une amie, une famille, un ami, un conseil ; elle a fait l'Ă©crivain[165]. ». Leur correspondance ayant presque entiĂšrement Ă©tĂ© dĂ©truite, seules quelques rares lettres tĂ©moignent aujourd'hui de la jalousie qu'elle Ă©prouva lors des liaisons subsĂ©quentes de son amant, mais sans jamais lui en tenir rigueur[166].

Balzac s'en inspire pour crĂ©er le personnage de madame de Mortsauf, hĂ©roĂŻne du Lys dans la vallĂ©e, et lui dĂ©die d'ailleurs l'ouvrage. Elle a aussi des points communs avec le personnage de Flavie Colleville des Petits Bourgeois[164]. Stefan Zweig la reconnaĂźt aussi dans la description de l'hĂ©roĂŻne de Madame Firmiani : « Sa raillerie caresse et sa critique ne blesse point [
] elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d’elle et de vous. Chez elle, tout flatte la vue, et vous y respirez comme l’air d’une patrie [
] Cette femme est naturelle. Franche, elle sait n’offenser aucun amour-propre ; elle accepte les hommes comme Dieu les a faits [
] À la fois tendre et gaie, elle oblige avant de consoler[167]. ».

Zulma Carraud

Tableau reprĂ©sentant une femme vĂȘtue d'une robe grise qui porte dans ses bras un bĂ©bĂ© Ă  demi-nu
Portrait de Zulma Carraud et de son fils Ivan, ĂągĂ© de six mois, par Édouard ViĂ©not.

Zulma Carraud Ă©tait une amie d'enfance de sa sƓur Laure. Cette « femme de haute valeur morale, stoĂŻcienne virile[168] » vivait Ă  Issoudun, Ă©tait mariĂ©e et avait des enfants. Balzac la connaĂźt depuis 1818, mais leur amitiĂ© ne se noue que lors de l'installation de sa sƓur Ă  Versailles, en 1824. Leur correspondance aurait commencĂ© dĂšs cette date, mais les premiĂšres annĂ©es en ont Ă©tĂ© perdues[169]. Dans ses lettres, Zulma se rĂ©vĂšle une des amies les plus intimes et les plus constantes de l'Ă©crivain. C'est chez elle qu'il se rĂ©fugie quand il est malade, dĂ©couragĂ©, surmenĂ© ou poursuivi par ses crĂ©anciers[170]. Elle lui rappelle l'idĂ©al rĂ©publicain et l'invite Ă  plus d'empathie pour les souffrances du peuple[171]. Quoique n'Ă©tant pas elle-mĂȘme trĂšs riche, elle vole sans relĂąche Ă  son secours[172]. Elle est parmi les femmes qui ont jouĂ© un grand rĂŽle dans sa vie.

La duchesse d'AbrantĂšs

En 1825, il commence une autre liaison avec la duchesse d'AbrantĂšs. Cette femme, qui a quinze ans de plus que lui, le fascine par ses relations et son expĂ©rience du monde. Veuve du gĂ©nĂ©ral Junot, qui avait Ă©tĂ© Ă©levĂ© au rang de duc par NapolĂ©on, elle a connu les fastes de l'Empire avant de frĂ©quenter les milieux royalistes. Elle a Ă©tĂ© l'amante du comte de Metternich. RuinĂ©e et forcĂ©e de vendre ses bijoux et son mobilier, elle s'installe modestement Ă  Versailles. C'est par une amie de sa sƓur, qui vivait aussi Ă  Versailles, que Balzac fait sa connaissance. Il est sĂ©duit, mais elle ne lui offre d'abord que son amitiĂ©, qui se transforme peu aprĂšs en amour partagĂ©[173].

Quoiqu'elle se prénomme Laure, Balzac ne l'appellera jamais que Marie[174]. Elle lui donne des renseignements sur la vie dans les chùteaux et les personnalités qu'elle a cÎtoyées. De son cÎté, il lui conseille d'écrire ses mémoires et lui tient lieu de conseiller et de correcteur littéraire[175].

La duchesse d'AbrantĂšs a servi de modĂšle Ă  la fois Ă  la vicomtesse de BeausĂ©ant dans La Femme abandonnĂ©e, ouvrage qui lui est dĂ©diĂ©[176], et Ă  la duchesse de Carigliano dans La Maison du chat-qui-pelote, ainsi qu'Ă  certains traits de FĂ©licitĂ© des Touches[172]. Balzac rĂ©dige La Maison Ă  Maffliers, prĂšs de L'Isle-Adam en 1829, alors que la duchesse d’AbrantĂšs sĂ©journe chez les Talleyrand-PĂ©rigord non loin de lĂ [177].

Aurore Dudevant / George Sand

Portrait peint d'une femme cousant, elle porte une robe noire
George Sand cousant, par Delacroix (1838). DĂ©tail.

En 1831, Balzac fait la connaissance d'Aurore Dudevant fuyant son mari et tentant sa chance Ă  Paris. Il lui fait lire La Peau de chagrin et cet ouvrage suscite son enthousiasme.

En , il va retrouver « le camarade George Sand » dans son chĂąteau de Nohant. Au cours des six jours qu'il y est restĂ©, ils passent les nuits Ă  bavarder, de « 5 heures du soir aprĂšs le dĂźner jusqu'Ă  5 heures du matin ». Elle lui fait fumer « un houka et du lataki ». Rendant compte de cette expĂ©rience, il espĂšre que le tabac lui permettra de « quitter le cafĂ© et de varier les excitants dont j'ai besoin pour le travail[n 22] ».

Par la suite, il continue Ă  la rencontrer dans le salon qu'elle tient Ă  Paris, oĂč elle vit en couple avec Chopin[178]. Ils Ă©changent sur des questions de structure romanesque ou de psychologie des personnages et elle lui donne parfois des suggestions d'intrigues qu'elle ne pouvait pas traiter elle-mĂȘme, notamment Les GalĂ©riens et BĂ©atrix ou les Amours forcĂ©s[179]. Il est aussi arrivĂ© qu'elle signe un rĂ©cit de Balzac que ce dernier ne pouvait pas faire accepter par son Ă©diteur parce qu'il y en avait dĂ©jĂ  trop de sa plume dans un mĂȘme recueil[172]. Balzac lui dĂ©die les MĂ©moires de deux jeunes mariĂ©es.

De l'aveu mĂȘme de l'auteur, elle a servi de modĂšle, dans BĂ©atrix, au portrait de FĂ©licitĂ© des Touches, un des rares portraits de femme qu'il ait faits conformes Ă  la rĂ©alitĂ©[172]. Dans une lettre Ă  Mme HaƄska, il nie toutefois qu'il y ait eu autre chose que de l'amitiĂ© dans sa relation avec l'Ă©crivaine[172].

Olympe PĂ©lissier

Portrait peint : buste d'une femme nue sur fond jaune uniforme, tournée vers sa droite et regardant vers sa gauche, dont un sein est caché par son bras replié, et l'autre apparent, cheveux bruns longs mais remontés en chignon négligé ; signature en noir en bas à gauche : Rome 1830 H Vernet
Étude d’Olympe PĂ©lissier par Horace Vernet, pour son tableau Judith et Holopherne.

DĂšs 1831, Balzac frĂ©quente le salon d'Olympe PĂ©lissier, « belle courtisane intelligente » qui fut la maĂźtresse d’EugĂšne Sue avant d’épouser Rossini en 1847. Il a avec elle une brĂšve liaison.

Les personnages de demi-mondaines qui traversent La ComĂ©die humaine, telles Florine et Tullia, lui doivent beaucoup. La scĂšne de chambre de La Peau de chagrin aurait Ă©tĂ© jouĂ©e par Balzac lui-mĂȘme chez Olympe[180], mais celle-ci ne ressemble en rien Ă  FƓdora, et elle aura toujours avec lui des rapports amicaux et bienveillants. Ce dernier continuera Ă  frĂ©quenter son salon[181]. Quant Ă  la FƓdora de la nouvelle, Balzac prĂ©cise dans une lettre : « J'ai fait FƓdora de deux femmes que j'ai connues sans ĂȘtre entrĂ© dans leur intimitĂ©. L'observation m'a suffi outre quelques confidences[182]. ».

La duchesse de Castries

Au dĂ©but de l'annĂ©e 1832, parmi les nombreuses lettres qui lui viennent de ses admiratrices, Balzac en reçoit une de la duchesse de Castries, belle rousse au front Ă©levĂ©, qui tient un salon littĂ©raire et dont l'oncle est le chef du parti lĂ©gitimiste[n 23]. ImmĂ©diatement intĂ©ressĂ©, Balzac va lui rendre visite et lui offre des feuillets manuscrits de La Femme de trente ans, dont elle est en fait le modĂšle, au physique et au moral[183]. En amoureux transi, il se rend Ă  son chĂąteau d'Aix-les-Bains, oĂč il passe plusieurs jours Ă  Ă©crire, tout en faisant la connaissance du baron James de Rothschild, avec qui il noue une relation durable[184]. Il l'accompagne ensuite Ă  GenĂšve en octobre de la mĂȘme annĂ©e, mais rentre dĂ©pitĂ© de ne pas voir ses sentiments partagĂ©s et va se faire rĂ©conforter auprĂšs de la dilecta[185].

Il tĂ©moigne de cette dĂ©ception amoureuse dans La Duchesse de Langeais : « Elle avait reçu de la nature les qualitĂ©s nĂ©cessaires pour jouer les rĂŽles de coquette [
] Elle faisait voir qu'il y avait en elle une noble courtisane [
] Elle paraissait devoir ĂȘtre la plus dĂ©licieuse des maĂźtresses en dĂ©posant son corset[186]. ». On l'a Ă©galement reconnue dans le personnage de Diane de Maufrigneuse[187]. Mme de Castries, qui avait du sang britannique, inspirera aussi en partie le personnage de lady Arabelle Dudley du Lys dans la vallĂ©e[188]. Balzac lui dĂ©die L'Illustre Gaudissart, une pochade qu’elle juge indigne de son rang, alors qu'elle est « un des plus anciens blasons du faubourg Saint-Germain[189] ». Il continue toutefois Ă  la voir de façon sporadique et c'est sans doute grĂące Ă  elle qu'il peut avoir une entrevue avec Metternich[190].

Marie du Fresnay

Marie-Caroline du Fresnay, fille de Maria du Fresnay et d'Honoré de Balzac, par Henriette Girouard-Lucquin (1865).

En 1833, il noue une intrigue secrÚte avec « une gentille personne, la plus naïve créature qui soit tombée comme une fleur du ciel ; qui vient chez moi, en cachette, n'exige ni correspondance ni soins et qui dit : « Aime-moi un an ! Je t'aimerai toute ma vie[191] ».

Marie du Fresnay, surnommĂ©e Maria, avait alors 24 ans et attendait une fille de Balzac, Marie-Caroline du Fresnay. Balzac lui dĂ©diera en 1839 le roman EugĂ©nie Grandet, qu'il Ă©tait alors en train d'Ă©crire et dont l'hĂ©roĂŻne est inspirĂ©e de la jeune femme. Il citera Ă©galement sa fille dans son testament[n 24].

La comtesse Guidoboni-Visconti

En , Balzac a le coup de foudre pour la comtesse Guidoboni-Visconti, nĂ©e Frances-Sarah Lovell, issue de la plus ancienne gentry anglaise. Il la dĂ©crira plus tard comme « une des plus aimables femmes, et d'une infinie, d'une exquise bontĂ©, d'une beautĂ© fine, Ă©lĂ©gante [
] douce et pleine de fermetĂ©[192] ». Une jeune amie de la contessa dĂ©crit ainsi les affinitĂ©s entre ces deux personnalitĂ©s :

« Tu me demandes qu'est-ce que c'est que cette [
] passion de M. de Balzac pour Madame Visconti ? Ce n'est autre chose que, comme Madame Visconti est remplie d'esprit, d'imagination, et d'idĂ©es fraĂźches et neuves, M. de Balzac qui est aussi un homme supĂ©rieur, goĂ»te la conversation de Madame Visconti, et comme il a beaucoup Ă©crit et Ă©crit encore, il lui emprunte souvent de ces idĂ©es originales qui sont si frĂ©quentes chez elle, et leur conversation est toujours excessivement intĂ©ressante et amusante[193]. »

Ils se verront trĂšs frĂ©quemment durant cinq ans. Balzac l'accompagne dans sa loge Ă  l'OpĂ©ra et, selon certaines sources, elle aurait eu un enfant de lui[n 25]. D'une grande indĂ©pendance d'esprit, elle ne cherche pas Ă  accaparer l'Ă©crivain comme le fait Mme HaƄska, Ă  qui celui-ci continue Ă  Ă©crire des lettres l'assurant d'un amour exclusif et niant qu'il y ait autre chose qu'une relation platonique avec la contessa[194]. En 1836, celle-ci et son mari confieront Ă  Balzac une mission en Italie, au cours de laquelle l'Ă©crivain se fait accompagner de Caroline Marbouty, jeune femme un peu fantasque, Ă  qui il demande de se travestir en « page » et qu'il appelle Marcel, dans l'espoir d'Ă©viter les commĂ©rages[195]. À son retour, il apprend la mort de Mme de Berny.

Les Guidoboni-Visconti l'aideront financiĂšrement Ă  plusieurs reprises, le faisant Ă©chapper Ă  la prison pour dette, lui donnant asile pendant plusieurs semaines en 1838[196] et dissimulant ses objets prĂ©cieux lorsqu'il est poursuivi par les huissiers. Cette relation devient tendue lorsque, en 1840, le comte lui-mĂȘme est attaquĂ© en justice pour avoir aidĂ© Balzac Ă  Ă©chapper Ă  ses crĂ©anciers[197], mais il signera encore une prolongation de prĂȘt Ă  l'Ă©crivain en 1848[198].

La comtesse a inspiré le personnage de Lady Dudley du Lys dans la vallée, du moins sur le plan physique, car, si elle avait le feu et la passion du personnage, elle était plus généreuse et n'en avait pas la perversité[199].

Mme HaƄska

Portrait peint en couleurs d'une femme, teint pùle, cheveux noirs avec des anglaises sur les cÎtés, portant un voile léger de couleur claire ; signature en noir en bas à droite : Sowgen 1825
Ewelina HaƄska peinte par Holz Sowgen en octobre 1825.

Balzac voue sa passion la plus durable Ă  la comtesse HaƄska, une admiratrice polonaise mariĂ©e Ă  un marĂ©chal rĂ©sidant en Ukraine[200] - [n 26]. Sans doute en guise de jeu, celle-ci lui adresse une premiĂšre lettre, qui lui arrive le [n 27]. Signant L'Ă©trangĂšre, elle demandait de lui en accuser rĂ©ception dans le journal La Gazette de France[201]. Elle avait alors 31 ans, mais en avouait 25, et avait eu plusieurs enfants, dont seule une fille, Anna, avait survĂ©cu[202].

Balzac fait paraĂźtre sa rĂ©ponse le et lui envoie un court billet en , mais n'entame leur correspondance directe qu'en , en utilisant comme intermĂ©diaire la gouvernante de la petite Anna. DĂšs la troisiĂšme lettre, il lui dĂ©clare un amour indĂ©fectible, alors mĂȘme qu'il ne l'a jamais vue, ne sait pas son Ăąge et ne connaĂźt rien d'elle ; selon Stefan Zweig, l'Ă©crivain voulait ainsi se donner une passion romantique comparable Ă  celles des Ă©crivains et artistes qui dĂ©frayaient alors la chronique[203]. Ils se voient pour la premiĂšre fois en au bord du lac de NeuchĂątel, puis en dĂ©cembre Ă  GenĂšve. Il reçoit enfin les gages de son amour le , lors d'une promenade Ă  la villa Diodati de Cologny, un endroit d'autant plus mythique dans son imaginaire que lord Byron y avait vĂ©cu et que Mme de Castries s'y Ă©tait autrefois refusĂ©e Ă  lui[204].

Épouser cette comtesse, qu'il appelle son « Ă©toile polaire[205] » devient dĂšs lors son grand rĂȘve et son ultime ambition, car cela consacrerait son intĂ©gration Ă  la haute sociĂ©tĂ© de l'Ă©poque[206]. Il va la courtiser pendant dix-sept ans, au moyen d'une abondante correspondance[n 28], dans laquelle l'Ă©crivain lui assure qu'il mĂšne une vie monacale et ne pense qu'Ă  la revoir, conformĂ©ment aux exigences trĂšs strictes qu'elle lui avait imposĂ©es[n 29]. Une deuxiĂšme rencontre a lieu en mai 1835 lors d'un sĂ©jour Ă  Vienne, oĂč elle lui fait rencontrer la haute sociĂ©tĂ© polono-russe et dont il revient plus amoureux que jamais[207].

Lorsqu'elle devient veuve en [208], il espĂšre Ă  nouveau pouvoir rĂ©aliser son rĂȘve et lui Ă©crit une lettre enflammĂ©e, mais la comtesse rĂ©pond froidement en lui reprochant de ne pas ĂȘtre allĂ© la voir depuis sept ans et de l'avoir trompĂ©e avec d'autres femmes[n 30]. ConsternĂ© de voir lui Ă©chapper la possibilitĂ© d'un mariage qui le renflouerait et lui permettrait une vie princiĂšre, Balzac multiplie les lettres dans lesquelles il se met Ă  ses pieds en lui professant une totale dĂ©votion, si bien qu'il finit par obtenir qu'elle lui laisse de nouveau espĂ©rer le mariage[n 31]. Il obtient enfin de la revoir Ă  l'Ă©tĂ© 1843, Ă  Saint-PĂ©tersbourg[209].

En , il apprend qu'Évelyne, alors ĂągĂ©e de 42 ans, est enceinte. Il s'imagine que ce sera un garçon et dĂ©cide de l'appeler Victor-HonorĂ©. Malheureusement, Évelyne lui annonce en novembre qu'il faut renoncer Ă  cet espoir en raison d'une fausse couche. TrĂšs affectĂ© par cette nouvelle, il pleure « trois heures, comme un enfant[210] ». Il ressentira cette mort comme un Ă©chec symbolique de son activitĂ© de crĂ©ation[211].

En 1845 et 1846, Balzac fait de nombreux voyages Ă  travers l'Europe avec Mme HaƄska, sa fille Anna et son gendre, Georges Mniszech. Mme HaƄska vient vivre chez lui Ă  Paris durant les mois de fĂ©vrier et , et sa prĂ©sence stimulera la puissance crĂ©atrice de Balzac, qui publie trois romans durant ce laps de temps. En , il peut enfin aller la rejoindre dans sa grande demeure de Verkhivnia, en Ukraine, Ă  60 km de toute ville habitĂ©e. La chĂątelaine rĂšgne sur une propriĂ©tĂ© de 21 000 hectares, avec plus de 1 000 serfs, et son chĂąteau compte plus de 300 domestiques. Il Ă©chafaude un projet d'exploitation des forĂȘts de chĂȘne du domaine, afin de fournir des traverses aux chemins de fer europĂ©ens, mais ce projet n'aura pas de suite. En , il dĂ©cide de rentrer Ă  Paris[212], mais, en octobre de la mĂȘme annĂ©e, il retourne vivre dans son chĂąteau[n 32].

Le mariage ne se fera finalement que le 14 mars 1850, dans l'Ă©glise Sainte-Barbe de Berdytchiv[213].

Les demeures

Les demeures de Balzac font partie intĂ©grante de La ComĂ©die humaine. ObligĂ© de quitter un appartement pour Ă©chapper Ă  ses crĂ©anciers, il possĂšde parfois deux logements en mĂȘme temps.

Les fastes de la rue Cassini

Plaque au no 17 rue Visconti (Paris).

En 1826, Balzac s'installe chez Henri de Latouche, rue des Marais-Saint-Germain[214] (aujourd’hui rue Visconti). Son ami lui amĂ©nage une garçonniĂšre au premier Ă©tage, oĂč l’écrivain peut recevoir Mme de Berny[215]. Surtout, cette demeure offre au rez-de-chaussĂ©e un espace assez vaste pour installer l'imprimerie dont il a fait l'acquisition[216]. TrĂšs vite, cependant, cette entreprise commerciale Ă©choue. Alexandre Deberny, sixiĂšme des neuf enfants de Laure de Berny, prend la direction de l’affaire[217]. Il sauve du dĂ©sastre ce qui deviendra la cĂ©lĂšbre fonderie Deberny et Peignot ; celle-ci ne fermera que le [218] - [n 33].

Photographie en couleurs d'un bùtiment à deux niveaux vu d'un parc arboré, à droite, il est surmonté par une coupole
L'Observatoire de Paris, cÎté sud.

En 1828, assailli par ses crĂ©anciers, Balzac se rĂ©fugie au no 1 de la rue Cassini, logement que son beau-frĂšre Surville a louĂ© pour lui[219] dans le quartier de l’Observatoire de Paris, considĂ©rĂ© Ă  l’époque comme « le bout du monde » et qui inspirera sans doute l’environnement gĂ©ographique de l'Histoire des Treize. Latouche, qui a en commun avec Balzac le goĂ»t du mobilier, participe activement Ă  la dĂ©coration des lieux, choisissant, comme pour la garçonniĂšre de la rue Visconti, de couvrir les murs d’un tissu bleu Ă  l’aspect soyeux[220]. Balzac se lance dans un amĂ©nagement fastueux, avec des tapis, une pendule Ă  piĂ©destal en marbre jaune, une bibliothĂšque d’acajou remplie d’éditions prĂ©cieuses. Son cabinet de bain en stuc blanc est Ă©clairĂ© par une fenĂȘtre en verre dĂ©poli de couleur rouge qui inonde les lieux de rayons roses[220]. Le train de vie de Balzac est Ă  l’avenant : costumes d’une Ă©lĂ©gance recherchĂ©e, objets prĂ©cieux[221], dont une canne Ă  pommeau d’or ciselĂ©e avec Ă©bullitions de turquoises et de pierres prĂ©cieuses, qui deviendra lĂ©gendaire[n 34].

Le fidĂšle Latouche s’endette pour aider son ami Ă  rĂ©aliser sa vision du « luxe oriental », en agrandissant par achats successifs le logement qui deviendra un charmant pavillon[222]. C’est dans ce lieu que naĂźtront nombre de ses romans, notamment Les Chouans, la Physiologie du mariage, La Peau de chagrin, La Femme de trente ans, Le CurĂ© de Tours, l'Histoire des Treize et La Duchesse de Langeais, au monastĂšre inspirĂ© en partie par le couvent des CarmĂ©lites, proche de la rue Cassini. Balzac jettera pendant ces annĂ©es-lĂ  les premiĂšres bases de La ComĂ©die humaine.

Mais son train de vie luxueux dĂ©passe de loin ses revenus et, aprĂšs quelques annĂ©es, il croule sous des dettes Ă©normes, malgrĂ© l’argent que lui rapporte son Ă©norme production littĂ©raire et en dĂ©pit du fait qu'il est l'Ă©crivain le plus lu de l'Ă©poque[223]. En , il va se cacher provisoirement dans un autre appartement, rue des Batailles, tout en gardant le logement de la rue Cassini[224]. PourchassĂ© par la Garde nationale[n 35], il est finalement arrĂȘtĂ© dans son logement de la rue Cassini, le , et incarcĂ©rĂ© jusqu'au [225]. Rapidement libĂ©rĂ©, il doit cependant encore Ă©chapper Ă  ses crĂ©anciers.

Rue des Batailles

Photographie en couleur d'une place ornée d'une statue de cavalier, à gauche un immeuble en rotonde, à droite une avenue
La place d’IĂ©na et l’avenue d'IĂ©na dans le prolongement.

En , pour fuir les crĂ©anciers qui le harcĂšlent, il se rĂ©fugie dans un second logement, au 13 rue des Batailles (aujourd'hui avenue d'IĂ©na), dans le village de Chaillot, qu'il loue sous le nom de veuve Durand[226]. On n’y entre qu’en donnant un mot de passe, il faut traverser des piĂšces vides, puis un corridor pour accĂ©der au cabinet de travail de l’écrivain. La piĂšce est richement meublĂ©e, avec des murs matelassĂ©s. Elle ressemble Ă©trangement au logis secret de La Fille aux yeux d'or. LĂ , Balzac travaille jour et nuit Ă  l’achĂšvement de son roman Le Lys dans la vallĂ©e, dont il a rĂ©digĂ© l’essentiel au chĂąteau de SachĂ©. En mĂȘme temps, il Ă©crit SĂ©raphĂźta, qui lui donne beaucoup de mal : « [
] Depuis vingt jours, j’ai travaillĂ© constamment douze heures Ă  SĂ©raphĂźta. Le monde ignore ces immenses travaux ; il ne voit et ne doit voir que le rĂ©sultat. Mais il a fallu dĂ©vorer tout le mysticisme pour le formuler. SĂ©raphĂźta est une Ɠuvre dĂ©vorante pour ceux qui croient. [
][227]. ».

Le chùteau de Saché

Table de travail de Balzac au chùteau de Saché avec sa légendaire cafetiÚre.

Lorsque, pourchassĂ© par ses crĂ©anciers ou terrassĂ© par la fatigue, Balzac voulait fuir Paris, il se rendait au chĂąteau de SachĂ© en Touraine, faisant des sĂ©jours entre 1825 et 1848[228], chez son ami le chĂątelain Jean de Margonne, auquel la rumeur prĂȘte une liaison avec la mĂšre de l'Ă©crivain, dont serait nĂ© un enfant — mais on n’a aucune preuve sur ce point[229]. C'est lĂ  qu'il a travaillĂ© Ă  l'Ă©criture du PĂšre Goriot, d'Illusions perdues et de La Recherche de l'absolu. Mais il y a surtout trouvĂ© l'inspiration pour Le Lys dans la vallĂ©e. La vallĂ©e de l’Indre, ses chĂąteaux et sa campagne ont servi de cadre au roman. Le chĂąteau de SachĂ© est d'ailleurs surnommĂ© le « chĂąteau du Lys » ; il est devenu dans le roman le chĂąteau de Frapesle, demeure de Laure de Berny[230]. Depuis 1951, le chĂąteau abrite un musĂ©e consacrĂ© Ă  la vie de Balzac. Il expose de nombreux documents d'Ă©poque, dont quelques portraits de l'Ă©crivain (le plus prĂ©cieux Ă©tant dĂ» Ă  Louis Boulanger), et conserve en l’état au deuxiĂšme Ă©tage la petite chambre oĂč il se retirait pour Ă©crire. Une piĂšce de thĂ©Ăątre de Pierrette Dupoyet, Bal chez Balzac, prend pour cadre le chĂąteau de SachĂ© en 1848.

La Maison des Jardies

Photographie couleurs d'une maison Ă  deux niveaux Ă  volets rouges.
Façade extérieure de la Maison des Jardies.

Balzac achĂšte la Maison des Jardies Ă  SĂšvres en 1837, dans l'espoir d'y finir ses jours en paix[231]. Cette maison situĂ©e non loin de la voie de chemin de fer qui vient d’ĂȘtre crĂ©Ă©e entre Paris et Versailles lui permet de s'Ă©loigner de l'enfer de la capitale. Il entrevoit aussi la possibilitĂ© de spĂ©culer sur les terrains environnants en vendant aux habitants de la capitale des parcelles Ă  lotir. Il Ă©largit sa propriĂ©tĂ© par des achats successifs et loue une de ses maisons pour trois ans au comte Guidoboni-Visconti[232].

LĂ©on Gozlan[233] et ThĂ©ophile Gautier[234] ont Ă©tĂ© tĂ©moins de la folie des grandeurs de Balzac qui a d’abord voulu transformer la maison en palais avec des matĂ©riaux prĂ©cieux[235] et qui a vaguement fait allusion Ă  des plantations d’ananas. Mais cette anecdote reste une lĂ©gende dĂ©formĂ©e et amplifiĂ©e, car Balzac rĂȘvait d’arbres et de fruits tropicaux. Il y travaille Ă  une piĂšce, L'École des mĂ©nages, qu'il ne parviendra pas Ă  faire jouer, et se met Ă  la deuxiĂšme partie d'Illusions perdues.

En 1840, recherchĂ© pour dettes par la Garde nationale et par les huissiers[n 36], il met la propriĂ©tĂ© en vente et va se cacher Ă  Passy[231]. La seule trace qu’il ait laissĂ©e de son passage est un buffet rustique.

La maison de Passy

Portrait peint d'un homme moustachu, les bras croisés portant une robe de chambre blanche
Balzac dans sa célÚbre robe de chambre (aussi désignée comme une robe de bure), par Louis Boulanger.

En , sous le nom de « Madame de Breugnol », Balzac s’installe rue Basse Ă  Passy (actuellement rue Raynouard), dans un logement Ă  deux issues oĂč l’on n'est autorisĂ© Ă  pĂ©nĂ©trer qu’en donnant un mot de passe. Mme de Breugnol, de son vrai nom Louise Breugniol, nĂ©e en 1804, existe rĂ©ellement. Elle tient lieu de « gouvernante » Ă  l’écrivain — ce qui provoquera des crises de jalousie chez Mme HaƄska lorsque celle-ci soupçonnera la nature exacte de leurs rapports, au point qu'elle finira par exiger son renvoi, en 1845[n 37]. Elle filtre les visiteurs et n'introduit que les personnes « sĂ»res » comme le directeur du journal L’Époque auquel Balzac doit livrer un feuilleton. L’écrivain vivra sept ans dans un appartement de cinq piĂšces situĂ© en rez-de-jardin du bĂątiment. L’emplacement est trĂšs commode pour rejoindre le centre de Paris en passant par la barriĂšre de Passy via la rue Berton, en contrebas. Balzac apprĂ©cie le calme du lieu et le jardin fleuri. C’est ici que sa production littĂ©raire est la plus abondante. Dans le petit cabinet de travail, Balzac Ă©crit, vĂȘtu de sa lĂ©gendaire robe de chambre blanche, avec pour tout matĂ©riel une petite table, sa cafetiĂšre et sa plume[231].

Dans la maison de Passy, il produit entre autres La Rabouilleuse, Splendeurs et misĂšres des courtisanes, La Cousine Bette, Le Cousin Pons, et remanie l’ensemble de La ComĂ©die humaine. Cette maison, devenue aujourd’hui la Maison de Balzac, a Ă©tĂ© transformĂ©e en musĂ©e, en hommage Ă  ce gĂ©ant de la littĂ©rature. On y trouve ses documents, manuscrits, lettres autographes, Ă©ditions rares et quelques traces de ses excentricitĂ©s comme la fameuse canne Ă  turquoises, et sa cafetiĂšre avec les initiales « HB »[236]. Outre l’appartement de Balzac, le musĂ©e occupe trois niveaux et s’étend sur plusieurs piĂšces et dĂ©pendances autrefois occupĂ©es par d’autres locataires. Une gĂ©nĂ©alogie des personnages de La ComĂ©die humaine est prĂ©sentĂ©e sous la forme d’un tableau long de 14,50 m oĂč sont rĂ©fĂ©rencĂ©s 1 000 personnages sur les quelque 2 500 que compte La ComĂ©die humaine.

AndrĂ© Maurois considĂšre qu’il y a, Ă  cette Ă©poque-lĂ , deux ĂȘtres en Balzac : « L’un est un gros homme qui vit dans le monde humain ; [
] qui a des dettes et craint les huissiers. L’autre est le crĂ©ateur d’un monde ; Ă©prouve et comprend les sentiments les plus dĂ©licats ; et mĂšne, sans s'occuper des misĂ©rables questions d'argent, une existence fastueuse. Le Balzac humain subit les petits bourgeois de sa famille ; le Balzac promĂ©thĂ©en frĂ©quente les illustres familles qu’il a lui-mĂȘme inventĂ©es[206]. ».

La folie Beaujon ou le dernier palais

Peinture représentant un immeuble sur trois niveaux vu de la rue
Maison de Balzac, rue Fortunée.

Balzac a une idĂ©e fixe : Ă©pouser la comtesse HaƄska et amĂ©nager pour sa future femme un palais digne d’elle. Pour cela, le , il achĂšte, avec l’argent de la comtesse, la chartreuse Beaujon, une dĂ©pendance de la folie Beaujon, situĂ©e au no 14 de la rue FortunĂ©e (aujourd’hui rue Balzac)[237]. Il la dĂ©core selon ses habitudes, avec une splendeur qui enchante son ami ThĂ©ophile Gautier[238], accumulant meubles anciens, tapis prĂ©cieux et tableaux de maĂźtre[239], mais ce travail de collectionneur lui prend tout le temps qu’il devrait consacrer Ă  l’écriture. D’ailleurs, Balzac n’a plus le goĂ»t d’écrire. Il lui faudra aller Ă  Verkhovnia, en Ukraine, pour retrouver son Ă©lan et produire le deuxiĂšme Ă©pisode de L'Envers de l'histoire contemporaine, La Femme auteur. Mais, de retour Ă  Paris, c’est un Balzac Ă  bout de force qui entame, dĂšs 1848, Les Paysans et Le DĂ©putĂ© d'Arcis, romans restĂ©s inachevĂ©s Ă  sa mort[240]. C’est d’ailleurs ce « palais » de la rue FortunĂ©e, renommĂ©e rue Balzac, qui aurait dĂ» ĂȘtre le musĂ©e Balzac si le bĂątiment n’avait Ă©tĂ© dĂ©truit et les collections dispersĂ©es.

Fondation de la Société des gens de lettres

Photographie couleur sĂ©pia : un immeuble Ă  deux niveaux sur une parcelle sĂ©parĂ©e de la rue par un muret muni de grille mĂ©tallique, nombreuses fenĂȘtres presque toutes obturĂ©es par des volets Ă  persiennes, chiens assis dĂ©passant du toit
HĂŽtel Thiroux de Montsauge, hĂŽtel de Massa, siĂšge de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, photographie d’EugĂšne Atget (1906).

Balzac a beaucoup militĂ© pour le respect des Ă©crivains. DĂšs 1834, dans une « Lettre adressĂ©e aux Ă©crivains français du XIXe siĂšcle », il les exhorte Ă  rĂ©gner sur l’Europe par la pensĂ©e plutĂŽt que par les armes, leur rappelant que le fruit de leurs Ă©crits rapporte des sommes Ă©normes dont ils ne bĂ©nĂ©ficient pas : « La loi protĂšge la terre ; elle protĂšge la maison du prolĂ©taire qui a suĂ© ; elle confisque l’ouvrage du poĂšte qui a pensĂ© [
][241]. ». Il agit comme tĂ©moin lors d'un procĂšs en contrefaçon et veut aller en Russie pour obtenir une loi de rĂ©ciprocitĂ© sur la propriĂ©tĂ© littĂ©raire[242].

S'il n'a pas participĂ© Ă  la sĂ©ance de fondation de la SociĂ©tĂ© des gens de lettres, en 1838, il y adhĂšre toutefois dĂšs la fin de cette annĂ©e et devient membre du ComitĂ© le printemps suivant. La SociĂ©tĂ© se dĂ©finit comme une association d’auteurs destinĂ©e Ă  dĂ©fendre le droit moral, les intĂ©rĂȘts patrimoniaux et juridiques des auteurs de l’écrit[n 38]. Il en devient le prĂ©sident le et prĂ©sident honoraire en 1841[243]. En tant que prĂ©sident, il plaide au nom de la SociĂ©tĂ© contre le mĂ©morial de Rouen, afin de gagner un procĂšs en contrefaçon[244]. En 1840, il rĂ©dige un Code littĂ©raire comptant 62 articles rĂ©partis en six sections[245], encadrant les contrats de cession des droits de l'Ă©crivain, exigeant le respect de l'intĂ©gritĂ© des Ɠuvres de l'esprit et Ă©tablissant le droit de paternitĂ©. En , il soumet l'essentiel de ce code Ă  la Chambre des dĂ©putĂ©s sous la forme de Notes sur la propriĂ©tĂ© littĂ©raire[246], mais son intervention reste sans succĂšs[247]. Les principales propositions de Balzac ne seront reconnues par le lĂ©gislateur que bien plus tard[248].

L'action de Balzac, raillĂ©e par Sainte-Beuve qui ridiculisait « ce compagnonnage ouvrier et ces marĂ©chaux de France de la littĂ©rature qui offrent Ă  l’exploitation une certaine surface commerciale[249] », a contribuĂ© au rapprochement des Ă©crivains autour d'une identitĂ© commune et a servi la condition littĂ©raire[248]. Elle aura par la suite un soutien important en Émile Zola, qui poursuivra la tĂąche.

Les voyages

Balzac a beaucoup voyagĂ© : Ukraine, Russie, Prusse, Autriche, Italie. Le , il assiste au mariage d'Anna HaƄska, fille d'Ewelina HaƄska, Ă  Wiesbaden[250]. Mais bien peu de lieux, en dehors de Paris et de la province française, seront une source d’inspiration pour lui. Seule l’Italie lui inspire une passion qu’il exprime dans de nombreux Ă©crits, notamment les contes et nouvelles philosophiques. En Russie, c’est plutĂŽt Balzac qui laissera ses traces en inspirant DostoĂŻevski.

L’Italie

Photographie couleurs d'une porte fortifiée ornée de lions, à droite une tour à horloge
L’Arsenal de Venise.

En 1836, il se rend en Italie, en qualité de mandataire de ses amis Guidoboni-Visconti, afin de régler à Turin une obscure affaire de succession. Il est accompagné par Caroline Marbouty, déguisée en jeune homme. Le voyage est assez bref[251].

En , les Guidoboni-Visconti lui confient une autre mission, cette fois Ă  Milan, pour rĂ©gler une autre affaire de succession, tout en lui permettant ainsi d'Ă©chapper aux poursuites des huissiers. Sa rĂ©putation l'ayant prĂ©cĂ©dĂ©, il est fĂȘtĂ© par l'aristocratie. Il frĂ©quente assidument le salon de Clara Maffei et partage Ă  la Scala la loge du prince Porcia et de sa sƓur, la comtesse Sanseverino-Vimercati. Sa rencontre avec le poĂšte Manzoni, la gloire littĂ©raire de Milan, est dĂ©cevante pour ses hĂŽtes, car Balzac ne l'a pas lu et ne parle que de lui. L'Ă©crivain se rend ensuite Ă  Venise, oĂč il passe neuf jours Ă  visiter musĂ©es, Ă©glises, thĂ©Ăątres et palais. Il laissera une lumineuse description littĂ©raire de cette ville dans Massimilla Doni. Sa mission ayant Ă©tĂ© un succĂšs, tout comme la prĂ©cĂ©dente, il fait ensuite un sĂ©jour Ă  Florence, passe par Bologne pour saluer Rossini et rentre en France le [252]. À la suite de ce voyage, il peindra la femme italienne comme un modĂšle de fidĂ©litĂ© amoureuse[253].

Il retourne en Italie en , via la Corse, afin de lancer une entreprise de récupération du minerai d'argent contenu dans les scories des anciennes mines de Sardaigne. Malheureusement, il a été pris de vitesse par un Génois à qui il avait parlé de son projet lors de sa visite précédente. Il se lie avec le marquis Gian Carlo di Negro et le marquis Damaso Pareto[254].

Il aime l’Italie, cette « mĂšre de tous les arts », pour sa beautĂ© naturelle, pour la gĂ©nĂ©rositĂ© de ses habitants, pour la simplicitĂ© et l’élĂ©gance de son aristocratie, qu’il considĂšre comme « la premiĂšre d’Europe[255] », et ne tarit pas d’éloges sur ses splendeurs. Il exalte la beautĂ© de ses opĂ©ras, auxquels il consacre deux nouvelles jumelles : Gambara, qui Ă©voque Le Barbier de SĂ©ville, et Massimilla Doni, dans laquelle il donne une magistrale interprĂ©tation du MosĂ©. Il est Ă©galement fascinĂ© par la richesse de sa peinture. Il met en scĂšne la sculpture et la ville de Rome dans Sarrasine.

La Russie

C’est avec un peu de mĂ©fiance qu’on le voit arriver Ă  Saint-PĂ©tersbourg, en 1843, pour aider Mme HaƄska dans une affaire de succession[256]. Sa rĂ©putation d’endettĂ© perpĂ©tuel est notoire et l’a prĂ©cĂ©dĂ©. À Paris dĂ©jĂ , lorsqu’il demande un visa, le secrĂ©taire d’ambassade Victor de Balabine suppose qu’il va en Russie parce qu’il n’a pas le sou[257], et le chargĂ© d’affaires russe Ă  Paris propose Ă  son gouvernement « d’aller au-devant des besoins d’argent de Monsieur de Balzac et de mettre Ă  profit la plume de cet auteur, qui garde encore une certaine popularitĂ© ici [
] pour Ă©crire une rĂ©futation du livre calomniateur de Monsieur de Custine[258] », ce en quoi il se trompe, car Balzac ne rĂ©futera pas cet ouvrage, pas plus qu’il ne cherchera des subsides Ă  Saint-PĂ©tersbourg : il n’est venu que pour voir madame HaƄska. Il est dĂ©jĂ  trĂšs aimĂ© et trĂšs lu en Russie oĂč il est considĂ©rĂ© comme l’écrivain qui a « le mieux compris les sentiments des femmes[259] ».

Il prend le bateau à Dunkerque et arrive à Saint-Pétersbourg le . Invité à se joindre aux personnalités qui assistent à la grande revue annuelle des troupes, il cÎtoie divers princes et généraux russes. Les amants se verront, discrÚtement, durant deux mois[259]. Le , il regagne la France par voie de terre, tout en faisant un court séjour à Berlin et une visite des champs de bataille napoléoniens de Leipzig et Dresde, en vue d'un futur ouvrage.

Les derniÚres années et la mort

Dessin de Balzac en pied, oĂč la tĂȘte est grossie.
Balzac vu par Nadar en 1850 (source : « Gallica »).

DÚs 1845, le rythme de la production de Balzac ralentit, et il se lamente dans ses lettres de ne pas pouvoir écrire. En 1847, il avoue sentir se désagréger ses forces créatrices. Comme le héros de son premier grand livre, La Peau de chagrin, il semble avoir eu trÚs jeune le pressentiment d'un écroulement prématuré[260].

En aoĂ»t 1847, il obtient finalement du pouvoir russe un nouveau passeport pour se rendre en Ukraine. Il y arrive le . Il apprend au dĂ©but de 1849, sans surprise, que l'AcadĂ©mie française a Ă©cartĂ© une nouvelle fois sa candidature[n 39]. Il espĂšre toujours Ă©pouser la comtesse HaƄska, mais la situation des amants est compliquĂ©e par la loi russe qui prĂ©voit que la femme d'un Ă©tranger perd automatiquement ses biens fonciers, sauf oukase exceptionnel signĂ© par le tsar. Or, ce dernier refuse sĂšchement[261]. Le sĂ©jour en Ukraine ne rĂ©ussit guĂšre Ă  l'Ă©crivain Ă©puisĂ© et sa santĂ© se dĂ©tĂ©riore. Il attrape un gros rhume, qui Ă©volue en bronchite, et son souffle se fait court. Trop faible pour voyager, il doit rester au repos de nombreux mois. Comme les relations deviennent tendues avec Mme HaƄska, en raison des folles dĂ©penses faites pour amĂ©nager la chartreuse Beaujon, il Ă©crit Ă  sa mĂšre de renvoyer la bonne afin de rĂ©aliser des Ă©conomies[262].

Balzac sur son lit de mort. Huile sur toile de Giraud, 1850, musée des Beaux-Arts et d'Archéologie de Besançon.

Le mariage peut enfin avoir lieu le , Ă  sept heures du matin, en l'Ă©glise Sainte-Barbe de Berdytchiv[263]. Sa vanitĂ© est comblĂ©e[n 40], mais sa santĂ© continue Ă  se dĂ©grader ; il est malade du cƓur et les crises d'Ă©touffement sont de plus en plus frĂ©quentes. Les Ă©poux dĂ©cident toutefois de rentrer Ă  leur demeure de la rue FortunĂ©e Ă  Paris. Ils quittent Kiev le , mais le voyage est Ă©prouvant, leur voiture s'enfonçant parfois dans la boue jusqu'aux portiĂšres[264]. Ils arrivent finalement Ă  Paris le . Le docteur Nacquart, qui, avec trois confrĂšres, soigne l’écrivain pour un ƓdĂšme gĂ©nĂ©ralisĂ©, ne parvient pas Ă  Ă©viter une pĂ©ritonite, suivie de gangrĂšne[265]. Le romancier Ă©tait Ă©puisĂ© par les efforts prodigieux dĂ©ployĂ©s au cours de sa vie et le rĂ©gime de forçat qu'il s'Ă©tait imposĂ©. La lĂ©gende voudrait qu’il eĂ»t appelĂ© Ă  son chevet d’agonisant Horace Bianchon, le grand mĂ©decin de La ComĂ©die humaine : il avait ressenti si intensĂ©ment les histoires qu’il forgeait que la rĂ©alitĂ© se confondait avec la fiction[266]. Il entre en agonie le dimanche dans la matinĂ©e et meurt Ă  23 heures30[267]. Victor Hugo, qui fut son ultime visiteur, a rendu un tĂ©moignage Ă©mouvant et prĂ©cis sur ses derniers moments[268].

Lors des funĂ©railles, le , au cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise (division 48), la foule Ă©tait imposante et comptait notamment de nombreux ouvriers typographes. Alexandre Dumas et le ministre de l'IntĂ©rieur Pierre Jules Baroche Ă©taient auprĂšs du cercueil, avec Victor Hugo, qui prononça l’oraison funĂšbre[269] :

« Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, oĂč l'on voit aller et venir, et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effarĂ© et de terrible mĂȘlĂ© au rĂ©el, toute notre civilisation contemporaine, livre merveilleux que le poĂšte a intitulĂ© ComĂ©die et qu'il aurait pu intituler Histoire [
] À son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette Ɠuvre immense et Ă©trange est de la forte race des Ă©crivains rĂ©volutionnaires[270]. »

Il laissait Ă  sa veuve une dette de 100 000 francs. Celle-ci accepta toutefois la succession et continua de verser Ă  la mĂšre de Balzac une rente viagĂšre, conformĂ©ment au testament qu'il avait laissĂ©[271]. Elle prend soin aussi de son Ɠuvre et demande Ă  Champfleury de terminer les romans que Balzac avait laissĂ©s inachevĂ©s. Comme celui-ci refuse, elle confie Ă  Charles Rabou le soin de complĂ©ter Le DĂ©putĂ© d'Arcis (Ă©crit en 1847 et inachevĂ©) et Les Petits Bourgeois (inachevĂ©), mais « Rabou aura la main lourde en ajoutant de longs dĂ©veloppements de son cru aux manuscrits laissĂ©s sans plan par Balzac[272] ». Le DĂ©putĂ© d'Arcis paraĂźtra en 1854 et Les Petits Bourgeois en 1856. En 1855, Mme Ève de Balzac fait publier Les Paysans (Ă©crit en 1844 et inachevĂ©).

Octave Mirbeau, Ă©crivain et journaliste français, insĂ©ra dans son rĂ©cit de voyage La 628-E8 trois chapitres sur La Mort de Balzac, qui firent scandale en raison du comportement prĂȘtĂ© Ă  Ewelina HaƄska pendant l'agonie de Balzac, selon des confidences que lui avait faites le peintre Jean Gigoux[n 41].

Opinions politiques et sociales

Il n'est pas facile de synthĂ©tiser la pensĂ©e du romancier. Comme le signale un spĂ©cialiste, « ce serait une faute de systĂ©matiser Ă  outrance les idĂ©es de Balzac : il n'a pas cherchĂ© Ă  le faire lui-mĂȘme. Ses divers personnages reprĂ©sentent des moments de son intelligence, reflĂštent l'activitĂ© de son esprit, l'effort de ses recherches. Il en rĂ©sulte des tĂątonnements, des nuances, des oppositions, sinon des contradictions, qui ne se fondent pas sans heurt[273] ».

DĂ©rangeant les Ă©lites de son temps, Balzac, en 1840, est devenu un paria du monde politique. Un parlementaire l'accuse Ă  la Chambre d'Ă©branler la sociĂ©tĂ© en la corrompant, de pervertir le peuple au lieu de l'Ă©duquer et de saper les valeurs traditionnelles[274]. Il est mĂ©prisĂ© par le roi Louis-Philippe, qui fera interdire sa piĂšce Vautrin, mais lui donnera quand mĂȘme la LĂ©gion d'honneur en 1845 — rĂ©compense dĂ©risoire en comparaison du statut dont jouissaient des Ă©crivains comme Victor Hugo et Alexandre Dumas[275]. ÉcartĂ© de la sociĂ©tĂ© aristocratique du faubourg Saint-Germain, qui ne veut pas se reconnaĂźtre dans l'image qu'il en donne, il n'est admis que dans les salons de seconde classe[276]. Il inquiĂšte les bien-pensants, qui le voient comme une rĂ©incarnation de Satan et un danger public en raison de ses idĂ©es rĂ©volutionnaires. Il est rejetĂ© par la droite aussi bien que par la gauche[277].

RĂ©gime politique

Portrait de Talleyrand, en buste, chevelure bouclée, foulard blanc noué autour du cou.
Balzac admirait Talleyrand qu'il réussit à rencontrer en 1836[278].
Portrait de FouchĂ© en pied, la tĂȘte tournĂ©e vers la droite, la main appuyĂ©e sur une balustrade. Il est vĂȘtu d'un habit somptueux, rouge et or.
Il était fasciné par Fouché, évoqué dans Une ténébreuse affaire[279].

Les opinions politiques de Balzac ont Ă©tĂ© variables et beaucoup commentĂ©es[n 42]. Critique des royalistes Ă©garĂ©s dans Les Chouans (1829), il est d'abord libĂ©ral sous la Restauration. Aux Ă©lections de 1831, dĂ©sireux de se faire Ă©lire dĂ©putĂ©, il prĂ©sente sa candidature Ă  Tours, Ă  FougĂšres et Ă  Cambrai, mais sans succĂšs. Son Ă©chec est alors attribuĂ© Ă  l’ambiguĂŻtĂ© de ses opinions, ni libĂ©rales ni lĂ©gitimistes. Sous l’influence de la duchesse de Castries, il affiche ensuite des opinions lĂ©gitimistes et brigue les suffrages des Ă©lecteurs sous cette banniĂšre Ă  Chinon en 1832, mais c'est un nouvel Ă©chec[280]. Ayant dĂ©veloppĂ© ces opinions monarchistes et catholiques dans le journal lĂ©gitimiste Le RĂ©novateur, son royalisme n'est dĂšs lors plus douteux[280]. Il fait reposer sa doctrine sociale sur l’autoritĂ© politique et religieuse, en contradiction totale avec ses opinions d’origine, forgĂ©es avec son amie Zulma Carraud, une ardente rĂ©publicaine, qui l'admoneste dans une lettre : « Vous vous jetez dans la politique, m’a-t-on dit. Oh ! Prenez garde, prenez bien garde ! Mon amitiĂ© s’effraye [
] ne salissez pas votre juste cĂ©lĂ©britĂ© de pareille solidaritĂ© [
]. Cher, bien cher, respectez-vous [
][281]. ». L'Ă©crivain lui rĂ©pond en exposant ses convictions politiques :

« Jamais je ne me vendrai. Je serai toujours, dans ma ligne, noble et gĂ©nĂ©reux. La destruction de toute noblesse hors la Chambre des Pairs ; la sĂ©paration du clergĂ© d'avec Rome ; les limites naturelles de la France ; l'Ă©galitĂ© parfaite de la classe moyenne ; la reconnaissance des supĂ©rioritĂ©s rĂ©elles ; l'Ă©conomie des dĂ©penses, l'augmentation des recettes par une meilleure entente de l'impĂŽt, l'instruction pour tous, voilĂ  les principaux points de ma politique, auxquels vous me trouverez fidĂšle. [
] Je veux le pouvoir fort[282]. »

Le MĂ©decin de campagne, publiĂ© en 1833, expose des opinions trĂšs conservatrices sur le suffrage Ă©lectoral (« le droit d’élection ne doit ĂȘtre exercĂ© que par les hommes qui possĂšdent la fortune, le pouvoir ou l’intelligence[283] »), le droit d'aĂźnesse, les classes sociales, le rĂ©gime patriarcal[n 43] et la religion (« seule force qui puisse relier les EspĂšces sociales et leur donner une forme durable[284] ») — Ă  tel point que cet ouvrage a Ă©tĂ© qualifiĂ© de propagande Ă©lectorale[285]. En mĂȘme temps, ce roman critique les classes oisives et met en scĂšne un personnage de mĂ©decin qui se dĂ©voue entiĂšrement au service des malades et qui a prĂ©vu de laisser par hĂ©ritage un fonds de rĂ©serve qui permettrait Ă  la commune « de payer plusieurs bourses Ă  des enfants qui donneraient de l’espĂ©rance pour les arts ou pour les sciences[286] ». Tout en reconnaissant l'existence des pauvres et la nĂ©cessitĂ© de cette classe pour la prospĂ©ritĂ© d'un pays, il insiste sur la nĂ©cessitĂ© de la justice sociale :

« Une seule iniquitĂ© se multiplie par le nombre de ceux qui se sentent frappĂ©s en elle. Ce levain fermente. Ce n’est rien encore. Il en rĂ©sulte un plus grand mal. Ces injustices entretiennent chez le peuple une sourde haine envers les supĂ©rioritĂ©s sociales. Le bourgeois devient et reste l’ennemi du pauvre, qui le met hors la loi, le trompe et le vole. Pour le pauvre, le vol n’est plus ni un dĂ©lit, ni un crime, mais une vengeance. Si, quand il s’agit de rendre justice aux petits, un administrateur les maltraite et filoute leurs droits acquis, comment pouvons-nous exiger de malheureux sans pain rĂ©signation Ă  leurs peines et respect aux propriĂ©tĂ©s[287] ? »

Le meilleur rĂ©gime politique est, selon lui, celui qui produit la plus grande Ă©nergie, qui s'obtient en concentrant l'autoritĂ© de l'État[288]. Se disant en faveur d'un pouvoir absolu[n 44], il dĂ©nonce la permanente instabilitĂ© d'une dĂ©mocratie reprĂ©sentative : « Ce qu'on nomme un gouvernement reprĂ©sentatif est une tempĂȘte perpĂ©tuelle [
] Or, le propre d'un gouvernement est la fixitĂ©[288]. ». Il fustige la possibilitĂ© dĂ©mocratique de l'absence d'un pouvoir fort (en Ă©tendant l'Ă©lection Ă  tous) et ainsi d'une tyrannie des masses minĂ©es par les intĂ©rĂȘts de quelques-uns ; il souhaite garder une tĂȘte au sommet de l'État (comme au sein d'un gouvernement monarchique), afin de prĂ©venir de telles dĂ©rives (Ă  l'instar de Platon et de Tocqueville) :

« Sans ĂȘtre l’ennemi de l’Élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse l’Élection prise comme unique moyen social, et surtout aussi mal organisĂ©e qu’elle l’est aujourd’hui, car elle ne reprĂ©sente pas d’imposantes minoritĂ©s aux idĂ©es, aux intĂ©rĂȘts desquelles songerait un gouvernement monarchique. L’Élection, Ă©tendue Ă  tout, nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et oĂč la tyrannie est sans bornes, car elle s’appelle la loi[289]. »

Il se fait volontiers l'avocat d'un rĂ©gime oĂč un petit groupe d'hommes de talent exercerait une dictature collective, comme dans Ferragus[290]. Cette mĂȘme idĂ©e qu'il suffit de rassembler quelques volontĂ©s fortes pour faire un coup d'État par la ruse et sans violence revient dans Le Contrat de mariage[291]. Ailleurs, il fait l'Ă©loge de Talleyrand et de FouchĂ©, experts en manipulation et gestion du secret[292]. Grand admirateur de NapolĂ©on[n 45] et des ĂȘtres exceptionnels, Balzac ne croit pas Ă  une Ă©galitĂ© naturelle : « L'Ă©galitĂ© sera peut-ĂȘtre un droit mais aucune puissance humaine ne saurait le convertir en fait[293]. ». Il s'oppose au systĂšme des concours, convaincu que « jamais aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera les miracles du hasard auquel on doit les grands hommes[294] » et caricature les dĂ©fenseurs de l'Ă©galitĂ© en les prĂ©sentant comme des ennemis du gĂ©nie[n 46].

Programme Ă©conomique

Dessin du buste d'un homme regardant vers sa gauche, cheveux noirs, visage aux traits fins, nez allongé.
Les positions socio-économiques de Balzac s'inspirent des théories de Claude Henri de Saint-Simon.

Sur le plan Ă©conomique, il ne met pas en cause le principe de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, mais en Ă©bauche les limites. Il dĂ©fend la libertĂ© du travail, la libertĂ© d'entreprendre et la libertĂ© de la presse, rejoignant en cela les thĂ©ories de Saint-Simon, qui associent de façon cohĂ©rente progrĂšs social et progrĂšs Ă©conomique[295]. Tout comme ce dernier, Balzac veut rĂ©organiser la sociĂ©tĂ© en prenant pour base le travail : il fustige les oisifs et dĂ©nonce l'exploitation de l'homme par l'homme[296]. Il insiste sur l'importance de l'Ă©conomie et le dĂ©veloppement du commerce : « La vraie politique d’un pays doit tendre Ă  l’affranchir de tout tribut envers l’étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions. L’industrie ne peut ĂȘtre sauvĂ©e que par elle-mĂȘme, la concurrence est sa vie. ProtĂ©gĂ©e, elle s’endort ; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la libertĂ© commerciale, il se sentira la puissance manufacturiĂšre de tenir ses produits Ă  des prix infĂ©rieurs Ă  ceux de ses concurrents[297]. ».

Cette importance qu'il attache Ă  l'Ă©conomie, plus qu'Ă  la politique, le rapproche de Marx[298]. Le critique marxiste Georg LukĂĄcs voit dans Illusions perdues « l'Ă©popĂ©e tragi-comique de la capitalisation de l'esprit, la transformation en marchandise de la littĂ©rature[299] ». Dans un article de 1840, intitulĂ© « Sur les ouvriers », Balzac va jusqu'Ă  montrer des sympathies pour les idĂ©es de Fourier, et il proposera mĂȘme, en 1843, de publier un feuilleton intitulĂ© Peines de cƓur d'un vieux millionnaire dans le journal fouriĂ©riste La DĂ©mocratie pacifique[300].

Toutefois, Fourier est vivement critiquĂ© et prĂ©sentĂ© comme fou dans Les ComĂ©diens sans le savoir (1846). Dans ce mĂȘme ouvrage, un pĂ©dicure rĂ©volutionnaire du nom de Publicola Masson Ă©nonce un programme d'Ă©galitarisme total — absolument opposĂ© aux idĂ©es de Balzac — dans lequel on pressent dĂ©jĂ  l'essentiel du Manifeste du Parti communiste : « On fabriquera pour le compte de l’État, nous serons tous usufruitiers de la France [
] On y aura sa ration comme sur un vaisseau, et tout le monde y travaillera selon ses capacitĂ©s[301]. ». Les protagonistes de ce rĂ©cit rejettent le programme de Masson comme une tragique reprise de 1793.

Positions sociales

Dessin de deux paysans dans Le MĂ©decin de campagne.

Balzac expose ses convictions politiques et sociales dans l'avant-propos Ă  La ComĂ©die humaine, rĂ©digĂ© en 1842. AprĂšs les Ă©meutes de 1840, il rappelle que le pouvoir en place n'existe que par et pour le peuple et que l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral doit l'emporter sur l'intĂ©rĂȘt particulier : « Le pouvoir doit [
] protĂ©ger et dĂ©fendre les dĂ©shĂ©ritĂ©s, ne pas laisser une classe de la sociĂ©tĂ© dominer le gouvernement[302]. ». Il revient sur cette question en 1848 : « Un État oĂč les bons et sages ouvriers, en travaillant tant qu'ils veulent, tant qu'ils peuvent, ne trouvent pas l'aisance pour leur famille, cet État est mal ordonnĂ©[303]. ». Toutefois, les ouvriers sont absents de son univers, comme s'il en avait peur, et les paysans sont prĂ©sentĂ©s comme des ĂȘtres brutaux, cupides et Ă©goĂŻstes[304]. En revanche, « un pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les membres sont intĂ©ressĂ©s Ă  la dĂ©fense du trĂ©sor commun[305]. ». FascinĂ© par la noblesse, il la montre inĂ©luctablement absorbĂ©e par la bourgeoisie et incapable de s'adapter aux rĂ©alitĂ©s nouvelles ; il n'est pas plus tendre envers la bourgeoisie et dit vouloir peindre, dans Les Petits Bourgeois de Paris, le « Tartuffe-dĂ©mocrate-philanthrope » de la bourgeoisie de 1830[306]. Il pressent, selon certains, « la victoire des masses qui absorberont un jour la bourgeoisie comme la bourgeoisie a absorbĂ© la noblesse[307] ».

Dans ses romans, les forces sociales et les institutions ne sont jamais prĂ©sentĂ©es comme des abstractions, mais sont incarnĂ©es dans des personnages qui ont chacun une histoire, des intĂ©rĂȘts particuliers, engagĂ©s dans des intrigues. Les tribunaux sont composĂ©s de juges dont Balzac « dĂ©crit prĂ©cisĂ©ment l'origine sociale et les perspectives de carriĂšre », de sorte qu'on peut voir ces institutions comme liĂ©es objectivement Ă  des intĂ©rĂȘts de classe[308].

Si, Ă  certains Ă©gards, Balzac est assez Ă©loignĂ© des idĂ©es politiques de Victor Hugo et de Flaubert, son message est plus complexe qu'il n'y paraĂźt Ă  premiĂšre vue. Selon Alain, « il soutient le trĂŽne et l'autel sans croire ni Ă  l'un ni Ă  l'autre[309] ». Engels, qui avait lu Balzac sur la recommandation de Marx, disait qu’il avait plus appris sur la sociĂ©tĂ© du XIXe siĂšcle dans La ComĂ©die humaine que dans tous les livres des historiens, Ă©conomistes et statisticiens professionnels[310]. MĂȘme constat de la part de Zola : « Balzac est Ă  nous, Balzac, le royaliste, le catholique a travaillĂ© pour la rĂ©publique, pour les sociĂ©tĂ©s et les religions libres de l’avenir[311]. ». De fait, dans La ComĂ©die humaine, les rĂ©publicains sont toujours des personnages austĂšres, probes et intransigeants[312].

« À la honte des hommes, quand j’ai voulu donner une poignĂ©e de main Ă  la vertu, je l’ai trouvĂ©e grelottant dans un grenier, poursuivie de calomnies, vivotant avec quinze cents francs de rente ou d’appointements, et passant pour une folle, pour une originale ou une bĂȘte. »

L'Interdiction[313]

Alors que le sociologue et le politique sont du cĂŽtĂ© de la droite et du conservatisme, l'Ă©crivain pose un constat dĂ©vastateur sur la sociĂ©tĂ© qu'il dĂ©peint et le capitalisme conquĂ©rant[314] : « Chacun sait que ce gros homme entendait faire une Ɠuvre de dĂ©fense et illustration des valeurs de dĂ©fense sociale, voire de l'ordre moral, et qu'il a dressĂ©, en fait, le plus formidable acte d'accusation qui ait jamais Ă©tĂ© lancĂ© contre une civilisation[315]. ». Cette condamnation, qui ne porte pas seulement sur la sociĂ©tĂ© qu'il a sous les yeux mais sur tout ordre social, est une invitation Ă  l'anarchisme et Ă  la rĂ©volte[316]. Mais cet anarchisme peut facilement cĂ©der la place Ă  un autoritarisme Ă  tendances totalitaires[317] :

« Qu’est-ce que la France de 1840 ? un pays exclusivement occupĂ© d’intĂ©rĂȘts matĂ©riels, sans patriotisme, sans conscience, oĂč le pouvoir est sans force, oĂč l’Élection, fruit du libre arbitre et de la libertĂ© politique, n’élĂšve que les mĂ©diocritĂ©s, oĂč la force brutale est devenue nĂ©cessaire contre les violences populaires, et oĂč la discussion, Ă©tendue aux moindres choses, Ă©touffe toute action du corps politique ; oĂč l’argent domine toutes les questions, et oĂč l’individualisme, produit horrible de la division Ă  l’infini des hĂ©ritages qui supprime la famille, dĂ©vorera tout, mĂȘme la nation, que l’égoĂŻsme livrera quelque jour Ă  l’invasion[318]. »

Mariage et condition féminine

Le mariage et la condition fĂ©minine sont chez Balzac des thĂšmes dominants, qu'il analyse sous diverses formes[319]. Estimant que « la femme porte le dĂ©sordre dans la sociĂ©tĂ© par la passion[320] », il consacre de nombreux romans Ă  mettre en scĂšne les configurations que peut prendre ce « dĂ©sordre ». En cela, il est conscient de faire Ɠuvre nouvelle et d'explorer des territoires jusque-lĂ  laissĂ©s dans l'ombre : « Il se jouait en effet Ă  La Baudraye une de ces longues et monotones tragĂ©dies conjugales qui demeureraient Ă©ternellement inconnues, si l’avide scalpel du Dix-NeuviĂšme SiĂšcle n’allait pas, conduit par la nĂ©cessitĂ© de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cƓur, ou, si vous voulez, ceux que la pudeur des siĂšcles prĂ©cĂ©dents avait respectĂ©s[321]. ».

Étant donnĂ© que la famille constitue le vĂ©ritable Ă©lĂ©ment social et non l'individu[322], la maternitĂ© est prĂ©sentĂ©e comme l'accomplissement ultime de la femme : « Une femme qui n'est pas mĂšre est un ĂȘtre incomplet et manquĂ©[323]. ». Un mariage rĂ©ussi doit donc reposer sur la raison et l'intĂ©rĂȘt partagĂ© plutĂŽt que sur l'amour ou, pire, la passion : « le mariage ne saurait avoir pour base la passion, ni mĂȘme l'amour[324]. ». DĂ©fenseur de l'institution du mariage, vu essentiellement comme un arrangement financier[325], le romancier s'oppose au divorce : « Rien ne prouve mieux la nĂ©cessitĂ© d’un mariage indissoluble que l’instabilitĂ© de la passion. Les deux sexes doivent ĂȘtre enchaĂźnĂ©s comme des bĂȘtes fĂ©roces qu’ils sont, dans des lois fatales sourdes et muettes[326]. ». Il rejette donc le fĂ©minisme saint-simonien qui vise Ă  l'Ă©mancipation de la femme : « le fĂ©minisme balzacien est fĂ©minisme du mariage — la femme doit trouver sa libertĂ© en assumant son esclavage[327]. ». Dans MĂ©moires de deux jeunes mariĂ©es, cette conception du mariage est illustrĂ©e par les destins contrastĂ©s des deux protagonistes et de nombreuses dĂ©clarations explicites : « Oui, la femme est un ĂȘtre faible qui doit, en se mariant, faire un entier sacrifice de sa volontĂ© Ă  l’homme, qui lui doit en retour le sacrifice de son Ă©goĂŻsme[324]. ».

Enfin, le lĂ©gislateur devrait tout mettre en Ɠuvre pour maintenir la famille au lieu d'encourager l'individualisme par les lois napolĂ©oniennes sur les successions, qui ont aboli le droit d'aĂźnesse : « En proclamant l’égalitĂ© des droits Ă  la succession paternelle, ils ont tuĂ© l’esprit de famille, ils ont crĂ©Ă© le fisc ! Mais ils ont prĂ©parĂ© la faiblesse des supĂ©rioritĂ©s et la force aveugle de la masse, l’extinction des arts, le rĂšgne de l’intĂ©rĂȘt personnel et frayĂ© les chemins Ă  la ConquĂȘte[328]. ».

En mĂȘme temps, le romancier maintient sa foi dans un idĂ©al d'amour partagĂ©, mĂȘme si celui-ci se brise constamment contre la rĂ©alitĂ©. À partir de 1836, on note chez lui un pessimisme grandissant et un « fĂ©minisme tragique[329] ». Demandant Ă  la femme « un amour qui se renonce, il a trop profond le sentiment de la souffrance pour la juger[330] ». Il met en scĂšne des amours coupables et de nombreux personnages de femmes mal mariĂ©es, humiliĂ©es, adultĂšres. Cela lui vaudra un lectorat fĂ©minin enthousiaste, comme en tĂ©moigne un rĂ©cit de Sainte-Beuve, selon lequel une Ă©pouse arrĂȘtĂ©e par la police alors qu'elle s'enfuyait avec son amant aurait, pour se dĂ©fendre, dĂ©bitĂ© au juge des pages de Balzac[331].

La religion

Femme Ă  genoux dans un salon, encadrĂ©e par deux prĂȘtres alors qu'une autre femme, sur le cĂŽtĂ©, a le visage cachĂ© dans un mouchoir.
Confession publique de Mme Graslin dans Le Curé de village, p. 717.

Dans ses premiers essais et romans de jeunesse, Balzac est extrĂȘmement critique Ă  l'Ă©gard de la religion et multiplie les attaques contre le clergĂ©, prĂ©sentant dans Le Vicaire des Ardennes des abbĂ©s et prĂ©lats incroyants, mondains et dissolus. Il critique aussi le culte catholique et s'en prend volontiers aux « sĂ©ductions de la cupiditĂ© sacerdotale[332] ». À partir de 1829, toutefois, on note le dĂ©but d'un changement d'attitude et une Ă©volution vers le catholicisme. Dans des articles de journaux publiĂ©s en 1830 et signĂ©s d'un pseudonyme, il personnifie l'Église sous les traits d'une vieille Ă©dentĂ©e, Ă©croulĂ©e dans le ruisseau et qui ne remue plus que faiblement[333]. Toutefois, quelques mois plus tard, il est choquĂ© en voyant la foule des Ă©meutiers favorables Ă  la monarchie de Juillet mettre Ă  sac l'Ă©glise Saint-Germain-l'Auxerrois en et il se range du cĂŽtĂ© de la religion, qui lui « apparaĂźt comme un instrument de force et de puissance[334] ». Cette Ă©volution coĂŻncide avec le dĂ©but de ses relations avec la duchesse de Castries, qui renforce « la conception Ă©triquĂ©e et Ă©goĂŻste d'un catholicisme dĂ©fenseur de l'ordre social[334] ». Il traduit son adhĂ©sion au catholicisme dans une sĂ©rie de rĂ©cits oĂč Ă©clate l'ardeur du nĂ©ophyte : JĂ©sus-Christ en Flandre (1831), Melmoth rĂ©conciliĂ© (1835) et La Messe de l'athĂ©e (1836). Il s'agit cependant d'une adhĂ©sion de la sensibilitĂ© plutĂŽt que d'une dĂ©marche intellectuelle : « Mais, d'ailleurs, sur quoi se fondent les croyances religieuses ? Sur le sentiment de l'infini qui est en nous, qui nous prouve une autre nature, qui nous mĂšne par une dĂ©duction sĂ©vĂšre Ă  la religion, Ă  l'espoir[335]. ».

À la religion, il assigne pour rĂŽle essentiel de sauvegarder la paix sociale : « Le christianisme, et surtout le catholicisme, Ă©tant [
] un systĂšme complet de rĂ©pression des tendances dĂ©pravĂ©es de l’homme, est le plus grand Ă©lĂ©ment d’Ordre Social[289]. ». Il pousse le cynisme jusqu'Ă  faire dire Ă  un de ses personnages : « La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles[336]. ». Il fait toutefois une distinction entre l'aspect politique de sa croyance et sa conviction intime : « Politiquement, je suis de la religion catholique, je suis du cĂŽtĂ© de Bossuet et de Bonald, et ne dĂ©vierai jamais. Devant Dieu, je suis de la religion de saint Jean, de l'Église mystique, la seule qui ait conservĂ© la vraie doctrine. Ceci est le fond de mon cƓur[337]. ».

Dans ses romans, la figure du prĂȘtre est surtout dĂ©veloppĂ©e dans Le MĂ©decin de campagne, Le CurĂ© de village, Les Paysans, Ursule MirouĂ«t et L'Envers de l'histoire contemporaine. La vie monastique est Ă©voquĂ©e de biais, chez des personnages qui se dĂ©tournent des plaisirs du monde afin de poursuivre leur mission, tels RaphaĂ«l (Louis Lambert), BĂ©nassis (Le MĂ©decin de campagne) et FĂ©lix de Vandenesse (Le Lys dans la vallĂ©e). Quant Ă  la charitĂ©, elle est incarnĂ©e, dans L'Envers de l'histoire contemporaine, par la ConfrĂ©rie de la consolation, dont l'inspiratrice est madame de La Chanterie, un personnage d'un hĂ©roĂŻsme et d'une abnĂ©gation surhumaine, dont le dĂ©tachement absolu traduirait de la part de Balzac une « comprĂ©hension totale du sens catholique[338] ». L'Église se rachĂšte donc par ses Ɠuvres de charitĂ© et son action de bienfaisance sociale, que Balzac exalte souvent Ă  l'encontre de « la peste philanthropique[339] ».

Lucas van Leyden, La Tireuse de cartes (1508). Balzac met en scÚne dans plusieurs romans une séance de cartomancie chez Mme Fontaine.

Le catholicisme de Balzac est toutefois suspect aux yeux des catholiques, car il fait de JĂ©sus un homme comme un autre, qui n'a rien de divin et dont les guĂ©risons miraculeuses sont expliquĂ©es par des phĂ©nomĂšnes d'ordre magnĂ©tique et naturel[340]. Ainsi que l'auteur l'expose dans SĂ©raphĂźta, JĂ©sus est un homme qui a pu s'Ă©lever jusqu'Ă  l'angĂ©lisation totale au terme de trois stades d'Ă©lĂ©vation spirituelle[341]. Comme l'Ă©crit Louis Lambert : « JĂ©sus Ă©tait SpĂ©cialiste, il voyait le fait dans ses racines et dans ses productions, dans le passĂ© qui l’avait engendrĂ©, dans le prĂ©sent oĂč il se manifestait, dans l’avenir oĂč il se dĂ©veloppait ; sa vue pĂ©nĂ©trait l’entendement d’autrui[342]. ».

Adepte de l'occultisme et du magnĂ©tisme, Balzac essaie d'expliquer le phĂ©nomĂšne religieux par ces faits « scientifiques[343] ». L'illuminisme est sa religion personnelle[344]. Il expose sa croyance aux sciences occultes dans ses derniers romans, Les ComĂ©diens sans le savoir et Le Cousin Pons, oĂč il relate une sĂ©ance de divination chez une tireuse de cartes[n 47]. Il est donc restĂ© toute sa vie un disciple de Swedenborg et de Louis-Claude de Saint-Martin[345], fidĂšle Ă  une tradition mystique qui passe par sainte ThĂ©rĂšse et Jakob Böhme[n 48]. Son dessein le plus profond et le plus constant a Ă©tĂ©, selon Philippe Bertault, de « recommencer pour le mysticisme du prophĂšte nordique ce que saint Pierre fit jadis pour la religion du prophĂšte galilĂ©en [et de] parfaire l'Ɠuvre napolĂ©onienne en Ă©tablissant par sa propre pensĂ©e une sorte de gouvernement intellectuel sur l'Europe[346] ».

L’Église catholique prend trĂšs tĂŽt ses distances Ă  l'Ă©gard de Balzac et, en 1842, met son Ɠuvre Ă  l'Index en raison de son « immoralitĂ©[347] ».

Chronologie des Ɠuvres

AprĂšs ses Ɠuvres de jeunesse, l'Ă©crivain a bĂąti l'Ă©difice auquel il songeait depuis 1833 et qu'il avait annoncĂ© en fanfare Ă  sa famille : « Saluez-moi car je suis un gĂ©nie[348]. ». Il venait de trouver le plan des trois parties de La ComĂ©die humaine.

La Comédie humaine

Les romans et nouvelles qui composent La ComĂ©die humaine sont regroupĂ©s en trois grands ensembles : les Études de mƓurs, les Études philosophiques et les Études analytiques. L'ensemble des Études de mƓurs est lui-mĂȘme divisĂ© en ScĂšnes de la vie privĂ©e, ScĂšnes de la vie de province, ScĂšnes de la vie parisienne, ScĂšnes de la vie politique, ScĂšnes de la vie militaire et ScĂšnes de la vie de campagne.

Nombre d'ouvrages ont Ă©tĂ© refondus Ă  plusieurs reprises pour mieux s'insĂ©rer dans ce vaste plan d'ensemble, qui est allĂ© en se prĂ©cisant et au moyen duquel Balzac voulait peindre une vaste fresque de la sociĂ©tĂ© de son Ă©poque. Plusieurs Ɠuvres sont parues dans des journaux en prĂ©publication[n 49], mais l'auteur a sans cesse remaniĂ© ses textes, comme on peut le voir notamment avec La Femme de trente ans[349].

Le tableau ci-dessous regroupe les composantes en ordre chronologique[n 50], selon la premiĂšre date de publication, mĂȘme dans le cas d'une parution en revue ou lorsque l'Ɠuvre est ensuite remaniĂ©e. Les titres dĂ©finitifs sont donnĂ©s au tome XII de la BibliothĂšque de la PlĂ©iade[350].

1824(Du Droit d'aĂźnesse)[351]
1829Les Chouans, Physiologie du mariage
1830La Maison du chat-qui-pelote, El Verdugo, La Vendetta, Le Bal de Sceaux, Étude de femme, Une double famille, Gobseck, La Paix du mĂ©nage, Une passion dans le dĂ©sert, Adieu !, Petites misĂšres de la vie conjugale (TraitĂ© de la vie Ă©lĂ©gante), Les Deux RĂȘves
1831La Peau de chagrin, La Grande BretĂšche (Autre Ă©tude de femme), Sarrasine, Le Chef-d'Ɠuvre inconnu, Les Proscrits, Le RĂ©quisitionnaire, L’Auberge rouge, L'Élixir de longue vie, JĂ©sus-Christ en Flandre, L'Enfant maudit
1832Madame Firmiani, Le Curé de Tours, Louis Lambert, Maßtre Cornélius, La Bourse, Le Colonel Chabert
1833La Femme abandonnée, La GrenadiÚre, Le Message, Eugénie Grandet, L'Illustre Gaudissart, Le Médecin de campagne (Théorie de la démarche), (Dialogue d'un vieux grenadier de la Garde impériale surnommé le Sans peur)[352]
1834La Femme de trente ans, Ferragus, La Duchesse de Langeais, La Recherche de l'absolu, Les Marana, Un drame au bord de la mer, SĂ©raphĂźta
1835Le Contrat de mariage, Le PÚre Goriot, La Fille aux yeux d'or, Melmoth réconcilié
1836Le Lys dans la vallée, La Vieille Fille, L'Interdiction
1837Illusions perdues (1. Les Deux PoÚtes), La Messe de l'athée, Facino Cane, César Birotteau, La Confidence des Ruggieri, Gambara
1838Une fille d'Ève, La Maison Nucingen, Les Employés ou la Femme supérieure, Le Cabinet des Antiques, Splendeurs et misÚres des courtisanes (1. Comment aiment les filles)
1839Autre étude de femme, Béatrix, Illusions perdues (2. Un grand homme de province à Paris), Massimilla Doni, Pierre Grassou, Les Secrets de la princesse de Cadignan, Pathologie de la vie sociale (Traité des excitants modernes)
1840Pierrette, Un prince de la bohĂšme, Z. Marcas
1841Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule Mirouët, Une ténébreuse affaire, Le Curé de village
1842La Fausse Maßtresse, Albert Savarus, La Rabouilleuse (Un ménage de garçon), Un épisode sous la Terreur (avant-propos à La Comédie humaine)
1843Honorine, Illusions perdues (3. Ève et David ou Les Souffrances de l'inventeur), La Muse du dĂ©partement, Splendeurs et misĂšres des courtisanes (2. À combien l'amour revient aux vieillards)
1844Modeste Mignon, Un début dans la vie, Gaudissart II, Sur Catherine de Médicis (Le Martyr calviniste), Un homme d'affaires
1846Les ComĂ©diens sans le savoir, La Cousine Bette, Splendeurs et misĂšres des courtisanes (3. OĂč mĂšnent les mauvais chemins)
1847Le Cousin Pons, Splendeurs et misĂšres des courtisanes (4. La DerniĂšre Incarnation de Vautrin)
1848L'Envers de l'histoire contemporaine (1. Madame de la Chanterie ; 2. L'Initié)

À ces 88 titres publiĂ©s de son vivant[n 51] s'ajoutent Les Paysans, ouvrage restĂ© inachevĂ© et publiĂ© en 1855 par Éveline de Balzac, ainsi que Le DĂ©putĂ© d'Arcis et Les Petits Bourgeois de Paris, tous deux terminĂ©s par Charles Rabou, selon la promesse qu’il avait faite Ă  Balzac peu avant sa mort, et publiĂ©s respectivement en 1854 et en 1856[272].

Ébauches rattachĂ©es Ă  La ComĂ©die humaine

Le grand projet de La ComĂ©die humaine a Ă©tĂ© interrompu par la mort prĂ©maturĂ©e de l'auteur, mais les papiers de Balzac contenaient nombre d'Ă©bauches de contes, de romans ou d'essais qui permettent de reconstituer le parcours littĂ©raire et Ă©clairent son projet. En cela, ces Ă©bauches ont une valeur historique importante et, parfois, une valeur littĂ©raire inattendue. Mais c’est surtout par ce qu’elles nous apprennent de Balzac et de sa maniĂšre d’écrire qu'elles sont prĂ©cieuses. L’ensemble de ces manuscrits, d'abord Ă©parpillĂ©s Ă  la mort de l’auteur, a pu ĂȘtre rĂ©uni grĂące au patient travail de collectionneur du vicomte Charles de Spoelberch de Lovenjoul, et par les « archĂ©ologues littĂ©raires » qui lui ont succĂ©dĂ© et ont travaillĂ© Ă  remettre en ordre et Ă  interprĂ©ter le sens de ces textes en cherchant ce qui les rattachait Ă  La ComĂ©die humaine[353]. Ils ont d’abord Ă©tĂ© rassemblĂ©s en 1937 par Marcel Bouteron (huit textes), puis par Roger Pierrot en 1959 (dix textes) et Maurice BardĂšche. Beaucoup de ces textes Ă©taient restĂ©s inĂ©dits du vivant de l’auteur. En 1950, lors du centenaire de la mort de Balzac, deux textes furent Ă©ditĂ©s sĂ©parĂ©ment : La Femme auteur et Mademoiselle du Vissard[354].

Historique des Ă©ditions

Balzac a Ă©tĂ© publiĂ© chez de nombreux Ă©diteurs : Levasseur et Urbain Canel (1829), Mame-Delaunay (1830), Gosselin (1832), Madame Charles-BĂ©chet (1833), Werdet (1837), Charpentier (1839). Une Ă©dition illustrĂ©e de Charles Furne (20 vol., in-8°, de 1842 Ă  1855) a rĂ©uni l’intĂ©gralitĂ© de La ComĂ©die humaine en association avec Houssiaux, puis Hetzel, Dubochet et Paulin[355]. MĂȘme si cette Ă©dition dite « dĂ©finitive » de La ComĂ©die humaine avait Ă©tĂ© corrigĂ©e par l'auteur, ce dernier a continuĂ© Ă  apporter des corrections sur son exemplaire personnel, lesquelles seront incorporĂ©es dans « le Furne corrigĂ© », Ă©ditĂ© par LĂ©vy en 1865 et qui a servi de base Ă  l'Ă©dition en PlĂ©iade (1976-1981)[n 52].

Charles de Spoelberch de Lovenjoul a publiĂ© en 1879 une Histoire des Ɠuvres de H. de Balzac, comportant une bibliographie complĂšte, une chronologie de la publication, une table alphabĂ©tique des titres et une bibliographie des Ă©tudes publiĂ©es sur cette Ɠuvre[356].

Textes divers

Théùtre

Le thĂ©Ăątre n’est pas le moyen d’expression le plus naturel d’HonorĂ© de Balzac, mais il s'y essaie parce que le genre dramatique est, Ă  cette Ă©poque, celui qui permet le plus rapidement de se faire de l’argent. Aussi l’endettĂ© perpĂ©tuel voit-il dans l’écriture dramatique une source de revenus. Pratiquement toutes ses tentatives seront vaines, ne resteront Ă  l’affiche que quelques jours ou seront interdites. MalgrĂ© l'Ă©chec de Cromwell (1820), il fait une nouvelle tentative avec Le NĂšgre (1824), Vautrin (1840), Mercadet le faiseur (1840), Les Ressources de Quinola (1842) et PamĂ©la Giraud (1843).

Les Ă©checs de Balzac au thĂ©Ăątre s'expliquent en grande partie par son manque rĂ©el d'intĂ©rĂȘt pour le genre. En effet, « lui qui refaisait dix fois ses romans ne faisait pas du tout ses piĂšces de thĂ©Ăątre » et les Ă©crivait Ă  la volĂ©e[357]. Cependant, la comĂ©die Mercadet le faiseur obtient un certain succĂšs lors de sa reprĂ©sentation en 1851. Elle est encore jouĂ©e en 2014, adaptĂ©e par Emmanuel Demarcy-Mota[n 53].

Postérité

Postérité littéraire

AprĂšs sa mort, Balzac est saluĂ© comme un trĂšs grand Ă©crivain et inspire de nombreux romanciers, en France et dans le monde. Voir la section correspondante dans l'article sur La ComĂ©die humaine ainsi que la page Balzac face aux Ă©crivains de son siĂšcle. On ne saurait, toutefois, ignorer le jugement sĂ©vĂšre de certains grands contemporains. Ainsi Flaubert , qui admirait le forçat de l’écriture, Ă©crit Ă  Louise Colet : « Quel homme eĂ»t Ă©tĂ© Balzac, s’il eĂ»t su Ă©crire ! mais il ne lui a manquĂ© que cela[358] !» Stendhal, quant Ă  lui, dĂ©plorait un style contournĂ©, Ă©maillĂ© de nĂ©ologismes, propre Ă  flatter le goĂ»t des provinciaux[359].

Portraits de Balzac

Portrait photographique en noir et blanc d'un homme moustachu portant chemise blanche ouverte, main droite sur le cƓur.
Balzac en 1842 sur un daguerréotype de Louis-Auguste Bisson : « Je suis ébaubi de la perfection avec laquelle agit la lumiÚre[360]. »

DĂšs 1825, Achille DevĂ©ria, qui Ă©tait presque du mĂȘme Ăąge que Balzac, rĂ©alise un portrait de ce dernier au crayon et lavis Ă  la sĂ©pia[n 54]. En 1829, Louis Boulanger, alors ĂągĂ© de 23 ans, rĂ©alise Ă©galement un portrait de lui, dans sa fameuse robe de moine, Ɠuvre conservĂ©e au chĂąteau de SachĂ©. Sept ans plus tard, il en fait une rĂ©plique destinĂ©e Ă  Madame HaƄska, qui sera exposĂ©e au Salon de 1837[361]. Ce tableau sera repris par Maxime Dastugue (1851-1909). ThĂ©ophile Gautier a commentĂ© ainsi la fameuse robe :

« Il portait dĂšs lors, en guise de robe de chambre, ce froc de cachemire ou de flanelle blanche retenue Ă  la ceinture par une cordeliĂšre, dans lequel, quelque temps plus tard, il se fit peindre par Louis Boulanger. Quelle fantaisie l'avait poussĂ© Ă  choisir, de prĂ©fĂ©rence Ă  un autre, ce costume qu'il ne quitta jamais ? nous l'ignorons, peut-ĂȘtre symbolisait-il Ă  ses yeux la vie claustrale Ă  laquelle le condamnaient ses labeurs, et, bĂ©nĂ©dictin du roman, en avait-il pris la robe ? Toujours est-il que ce froc blanc lui seyait Ă  merveille. Il se vantait en nous montrant ses manches intactes, de n'en avoir jamais altĂ©rĂ© la puretĂ© par la moindre tache d'encre, car, disait-il, le vrai littĂ©rateur doit ĂȘtre propre dans son travail[362]. »

Dessin de profil d'un homme moustachu
Balzac par David d'Angers.

Le romancier ne cache pas son admiration pour Louis Daguerre qu’il cite plusieurs fois dans La ComĂ©die humaine (voir l’article Balzac et le daguerrĂ©otype). Il est le premier Ă  utiliser le verbe « daguerrĂ©otyper[363] ». En 1842, le photographe Louis-Auguste Bisson tire de Balzac un daguerrĂ©otype — procĂ©dĂ© alors connu depuis seulement trois ans et auquel Balzac s'intĂ©ressait beaucoup : « Je reviens de chez le daguerrĂ©otypeur, et je suis Ă©baubi par la perfection avec laquelle agit la lumiĂšre [
][364]. ». Bisson en a fait ensuite un portrait en couleur, reproduit en dĂ©but d'article (voir l'original ci-contre). Un second daguerrĂ©otype a Ă©tĂ© tirĂ©, oĂč Balzac pose la main gauche sur sa poitrine. Nadar en a tirĂ© de multiples photos et en a fait deux caricatures[365].

Le , Pierre François EugÚne Giraud représente Balzac sur son lit de mort (technique : fusain, sanguine, craie blanche et pastels sur papier). Le tableau se trouve au musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon.

En 1927, le collectionneur et amateur d’art Ambroise Vollard demande Ă  Picasso d’illustrer une Ă©dition de luxe du Chef-d'Ɠuvre inconnu, qui sera publiĂ©e en 1931[366]. FascinĂ© par cette nouvelle et son auteur, Picasso installe son atelier dans la maison mĂȘme oĂč Balzac en situait l’action. La nouvelle inspire l'artiste pour la sĂ©rie d'estampes Suite Vollard Ă©galement commandĂ©e par Vollard[367] et il y peindra Guernica quelques annĂ©es plus tard. En 1952, Picasso rĂ©alise aussi une sĂ©rie de neuf lithographies de Balzac, dont huit illustrent un ouvrage de Michel Leiris[n 55].

EugÚne Paul a également réalisé une lithographie de Balzac en 1970[368]. La maison de Balzac à Paris conserve un portrait gravé par Claude Raimbourg[369].

Balzac est le personnage central du tableau George Sand dans l'atelier de Delacroix avec Musset, Balzac et Chopin[370] réalisé par le peintre péruvien Herman Braun-Vega à la demande des Musées de Chùteauroux[371], en 2004, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de George Sand. Le tableau est exposé pour la premiÚre fois en 2004-2005 au Couvent des Cordeliers de Chùteauroux.

Plus récemment, Cyril de La PatelliÚre a réalisé un portrait de Balzac en terre cuite, à la demande de Gonzague Saint Bris, qui a consacré plusieurs ouvrages au romancier.

Sculptures

En 1837, lors de son passage Ă  Milan, Balzac rencontre Alessandro Puttinati, qui sculpte de lui une statuette[372]. En 1844, Alexandre FalguiĂšre fait un buste de l'Ă©crivain.

David d'Angers rĂ©alise un buste colossal « en HermĂšs », dont l'exĂ©cution en marbre date de 1844. Balzac en est particuliĂšrement satisfait, Ă©crivant Ă  son sujet : « c'est ce que l'artiste a fait de mieux, vu la beautĂ© de l'original sous le rapport de l'expression et des qualitĂ©s purement symptomatiques relatives Ă  l'Ă©crivain[373]. ». Le buste se trouve maintenant Ă  la Maison de Balzac. Le mĂȘme sculpteur rĂ©alise la statue qui orne la tombe de l'Ă©crivain au cimetiĂšre du PĂšre-Lachaise. Étant aussi mĂ©dailleur, David lui a consacrĂ© un mĂ©daillon.

En 1835, Jean-Pierre Dantan rĂ©alise deux statuettes caricaturales de Balzac en plĂątre patinĂ© terre cuite : « La plus connue le reprĂ©sente vĂȘtu d'une redingote, tenant d'une main son chapeau et de l'autre sa canne, ventru et joufflu comme sa canne, il porte une abondante chevelure sur le cĂŽtĂ© droit de la tĂȘte[374]. ».

Vers la fin du XIXe siĂšcle la SociĂ©tĂ© des gens de lettres passe commande d’une statue de Balzac Ă  Henri Chapu, mais celui-ci meurt en juillet 1891, ne laissant que des esquisses et Ă©bauches du monument. Émile Zola obtient alors que la commande soit confiĂ©e Ă  Auguste Rodin le . Rodin, ne connaissant pas Balzac, se livre Ă  de nombreuses recherches. Il s’immerge dans La ComĂ©die humaine, consulte archives et collections, produit des tĂȘtes, des bustes et des nus. Jusqu’au moment oĂč jaillit l’idĂ©e finale en observant l’une des figures de ses Bourgeois de Calais. Il s’ensuivra une polĂ©mique violente lors de la premiĂšre prĂ©sentation de l’Ɠuvre, qui fait scandale. MalgrĂ© les articles Ă©logieux d’Émile Zola, le sculpteur est en butte aux pires insultes. La SociĂ©tĂ© des gens de lettres dĂ©savoue Rodin et commande alors Ă  Alexandre FalguiĂšre un « Balzac sans heurts[375] ». Cette statue, qui montre Balzac dans sa robe de chambre, est Ă©rigĂ©e au croisement de la rue Balzac et de l'avenue de Friedland Ă  Paris[376]. Elle a Ă©tĂ© photographiĂ©e dans l'atelier du dĂ©pĂŽt des marbres par EugĂšne Druet entre 1896 et 1900.

Rodin emporte son Ɠuvre dans sa villa de Meudon et c’est lĂ , que quelques annĂ©es plus tard, un jeune photographe amĂ©ricain, Edward Steichen, en dĂ©couvrira la beautĂ©, assurant les dĂ©buts de sa postĂ©ritĂ©. Ce n’est toutefois qu’en 1939 qu’un tirage en bronze fut Ă©rigĂ© Ă  Paris, boulevard Raspail. Rodin Ă©crivait en 1908 :

« Si la vĂ©ritĂ© doit mourir, mon Balzac sera mis en piĂšces par les gĂ©nĂ©rations Ă  venir. Si la vĂ©ritĂ© est impĂ©rissable, je vous prĂ©dis que ma statue fera du chemin. Cette Ɠuvre dont on a ri, qu’on a pris soin de bafouer parce qu’on ne pouvait la dĂ©truire, c’est la rĂ©sultante de toute ma vie, le pivot mĂȘme de mon esthĂ©tique. Du jour oĂč je l’eus conçue, je fus un autre homme[375]. »

Balzac s'est lui-mĂȘme passionnĂ©ment intĂ©ressĂ© Ă  la sculpture et y a consacrĂ© une nouvelle, Sarrasine, dans laquelle il montre ce qu'il y a de dangereux, voire de mortel, dans cet art qui recrĂ©e l'ĂȘtre humain : « Contournable, pĂ©nĂ©trable, en un mot profonde, la statue appelle la visite, l'exploration, la pĂ©nĂ©tration : elle implique idĂ©alement la plĂ©nitude et la vĂ©ritĂ© de l'intĂ©rieur [
] ; la statue parfaite selon Sarrasine, eĂ»t Ă©tĂ© une enveloppe sous laquelle se fĂ»t tenue une femme rĂ©elle (Ă  supposer qu'elle-mĂȘme fĂ»t un chef-d'Ɠuvre), dont l'essence de rĂ©alitĂ© aurait vĂ©rifiĂ© et garanti la peau de marbre qui lui aurait Ă©tĂ© appliquĂ©e[377]. ».

Adaptations au cinéma

En raison de son talent de metteur en scĂšne et de sa façon minutieuse de planter les dĂ©cors, de dĂ©crire les costumes et d’agencer les dialogues, Balzac n’a cessĂ© d’ĂȘtre adaptĂ© Ă  l’écran (tĂ©lĂ©vision et cinĂ©ma) depuis le dĂ©but du XXe siĂšcle[378]. Pour Éric Rohmer, pourtant, un roman de Balzac est inadaptable parce qu'il contient dĂ©jĂ  tout. On n'adapte pas Balzac, on s'adapte au monde avec lui : « Ce qui est grand chez Balzac, c'est que tout simplement il nous ouvre au monde et, du mĂȘme mouvement, nous ouvre Ă  l'art. Et le monde le lui rend bien » (prĂ©face de La Rabouilleuse, POL, 1992).

Adaptations musicales

Photo d'une galerie scintillante sous deux alignements de chandeliers, de chaque cÎté des colonnes et au fond un autel
Opéra Garnier : Le grand foyer.
Timbre Ă©mis en 1939 au profit des ChĂŽmeurs intellectuels.

Hommages

L’affaire Radziwill

Le , La Revue hebdomadaire publie onze lettres que Mme HaƄska aurait Ă©crites Ă  son frĂšre le comte Adam Rzewuski et dont aurait hĂ©ritĂ© la princesse Catherine Radziwill, nĂ©e Rzewuska, niĂšce de Mme HaƄska et fille d'Adam. RĂ©fugiĂ©e aux États-Unis aprĂšs la RĂ©volution russe, cette derniĂšre disait n'avoir emportĂ© que des papiers de famille, parmi lesquels les lettres oĂč Mme HaƄska faisait Ă  son frĂšre des confidences sur sa relation avec Balzac[386]. Dans la prĂ©sentation de cette correspondance, la princesse affirme vouloir « rendre justice Ă  cette pauvre Ă©trangĂšre qui a Ă©tĂ© si faussement et si cruellement jugĂ©e » et « lui rendre sa vraie place dans la vie d'une des plus grandes gloires littĂ©raires de la France[387] ».

Ces lettres, que la princesse avait fournies Ă  Juanita Helm Floyd pour sa thĂšse Les Femmes dans la vie de Balzac, n'attirent l'attention qu'aprĂšs la traduction de cette thĂšse et sa publication en France, en 1927. Elles sont d'abord acclamĂ©es comme des documents importants, jusqu'Ă  ce qu'un article de Hubert Gillot dans la Revue politique et littĂ©raire (ou Revue bleue) trouve cette correspondance suspecte en raison de considĂ©rations stylistiques[388] et que Sophie de Korwin-Piotrowska, qui connaissait bien la famille Rzewuski, ait affirmĂ© que Mme HaƄska n’avait aucune relation avec son frĂšre cadet et qu’elle n’avait aucune raison de lui parler d'un « littĂ©rateur français » qu’il dĂ©sapprouvait[389].

Pour certains, Catherine Radziwill Ă©tait une intrigante mythomane, qui cherchait Ă  monnayer sa parentĂ© avec Mme HaƄska. Cette mĂȘme princesse s'Ă©tait dĂ©jĂ  rendue coupable de multiples escroqueries, notamment en imitant la signature de Cecil Rhodes, fondateur de la compagnie de diamants De Beers. Cette correspondance est donc gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ©e comme une supercherie[390].

Notes et références

Notes

  1. Balzac ajoutera la particule en 1831, deux ans aprĂšs la mort de son pĂšre.
  2. Dega 1998. Voir DieudonnĂ© 1999, p. 27-32 ; Arnaud 1923, p. 75 ; ICC, 1958, 523 ; France GĂ©nĂ©alogique 1969 ; GĂ©nĂ©alogie d'HonorĂ© de Balzac. Le pĂšre de Balzac a prĂ©tendu « ĂȘtre de la souche de la maison Balzac d'oĂč venaient collatĂ©ralement les d'Entragues », famille qui s'est illustrĂ©e par plusieurs femmes cĂ©lĂšbres, dont Henriette, maĂźtresse d'Henri IV (Pierrot 1994, p. 6). Lors de son voyage Ă  Vienne en 1835, l'Ă©crivain fera peindre les armoiries de la famille d'Entragues sur la calĂšche louĂ©e pour l'occasion (Pierrot 1994, p. 255 ; Zweig 1950, p. 7 ; reproduction dans Livre du centenaire, p. 111).
  3. Le Voyage en coucou de Laure deviendra avec Balzac Un début dans la vie selon Gérard Macé, Un début dans la vie, Gallimard, coll. « Folio classique », , p. 13.
  4. Maurois 1965, p. 18 : « Les oratoriens de VendĂŽme passaient pour des libĂ©raux. Les deux hommes qui dirigeaient le collĂšge au temps de Balzac (Mareschal et Dessaignes) avaient acceptĂ© de prĂȘter serment Ă  la nation. Tous deux s’étaient mariĂ©s tout en conservant leur foi catholique et ils maintenaient dans le collĂšge une discipline presque conventuelle. »
  5. Maurois 1965, p. 26. Le héros de Louis Lambert présente de nombreux points communs avec le jeune collégien, selon Pierrot 1994, p. 26-29.
  6. Jeune clerc de notaire ou d’avouĂ© chargĂ© de faire les courses. Voir la « dĂ©finition du CNRTL ».
  7. Chollet, vol. XXX, p. 14-15. Selon Taine, Balzac aurait écrit « quarante volumes de mauvais romans, qu'il savait mauvais, avant d'aborder sa Comédie humaine » (Taine 1866, p. 92).
  8. BarbĂ©ris pense que ces deux derniers Ă©crits Ă©taient « peut-ĂȘtre des textes provocateurs destinĂ©s Ă  faire crier contre les projets prĂȘtĂ©s au ministĂšre » BarbĂ©ris 1973, p. 149. Balzac revient cependant sur la question du droit d'aĂźnesse dans divers romans et estime que l'abolition de celui-ci a eu des effets dĂ©lĂ©tĂšres sur les grandes fortunes de la noblesse et contribuĂ© Ă  un nivellement social qu'il dĂ©plore ainsi qu'Ă  l'expansion de l'individualisme (voir notamment Autre Ă©tude de femme, p. 438-439, Le CurĂ© de village, p. 674, MĂ©moires de deux jeunes mariĂ©es, p. 120, L’Envers de l’histoire contemporaine, p. 169 et Introduction Ă  Sur Catherine de MĂ©dicis, p. 474.).
  9. Lire l'avant-dernier paragraphe de l'avant-propos de La Comédie humaine.
  10. Samuel Silvestre de Sacy Ă©value la dette Ă  60 000 francs dont 50 000 dus Ă  sa famille, dans « La vie de Balzac », appendice Ă  Abellio 1980, p. 254.
  11. « Il avait des idĂ©es gĂ©nĂ©rales sur tout [
] Il raisonne et ses personnages raisonnent Ă  chaque instant. Chacun arrive avec la masse de rĂ©flexions accumulĂ©es par toute une vie ; et toutes ces masses opposĂ©es et liĂ©es les unes aux autres composent par leur union et leur contraste l'encyclopĂ©die du monde social. » Taine 1866, p. 154-155.
  12. Ces textes sont réunis dans Pléiade 1996.
  13. L'avant-propos n'est pas compté dans ce total de 90 titres. Illusions perdues et Splendeurs et misÚres sont comptés chacun comme un seul titre.
  14. Voir le menu d'un déjeuner dans Les Comédiens sans le savoir, p. 158.
  15. Balzac avait englouti dans l'achat d'actions de la Compagnie du chemin de fer du Nord une somme de 130 000 francs que lui avait envoyĂ©e Mme HaƄska en 1845, investissement qui s'est rĂ©vĂ©lĂ© ruineux lorsque le cours a baissĂ©. Voir Pierrot 1994, p. 459.
  16. « Et quand on voit les derniers placards de CĂ©sar Birotteau, c'est admirable, visuellement, car c'est une page imprimĂ©e avec des explosions. C'est comme un feu d'artifice de supplĂ©ments, de rajouts [
] ; cela a vraiment une beautĂ© plastique, et, finalement, c'est bien l'emblĂšme de l'Ă©criture qui est une prolifĂ©ration, une dissĂ©mination le long de la page. » Roland Barthes, ƒuvres complĂštes 1972-1976, t. IV, Seuil, 2002, p. 552.
  17. « Qu'on ne se laisse pas induire en erreur par les Contes drolatiques et leur sensualitĂ© exubĂ©rante et vantarde, phallique mĂȘme. Balzac n'a jamais Ă©tĂ© un Don Juan, un Casanova, un Ă©rotomane et ses vƓux vont Ă  la femme au sens bourgeois. » (Zweig 1950, p. 146.)
  18. Sophie Koslowska, qui l'a connu en 1836, le dĂ©crit ainsi : « M. de Balzac ne peut ĂȘtre appelĂ© un bel homme parce qu'il est petit, gras, rond, trapu ; de larges Ă©paules, bien carrĂ©es ; une grosse tĂȘte ; un nez comme de la gomme Ă©lastique, carrĂ© du bout ; une trĂšs jolie bouche, mais presque sans dents ; les cheveux noirs de jais, raides et mĂȘlĂ©s de blanc. Mais il y a dans ses yeux bruns, un feu, une expression si forte que, sans le vouloir, vous ĂȘtes obligĂ© de convenir qu'il y a peu de tĂȘtes aussi belles. ». CitĂ© par Maurois 1965, p. 323.
  19. Un voyageur russe : « Il est petit, un peu gros et a beaucoup de feu dans les yeux » ; un journaliste italien : « un Ɠil de dompteur de fauves » ; la comtesse de BocarmĂ© : « deux yeux Ă  la fois merveilleusement doux et spirituels » (Pierrot 1994, p. 305, 371 et 386).
  20. Gautier 1859, [lire en ligne]. Voir aussi cette description de Mme de Pommereul, chez qui il a sĂ©journĂ© en 1828 : « Vous ne pouvez pas comprendre ce front et ces yeux-lĂ , vous qui ne les avez pas vus : un grand front oĂč il y avait un reflet de lampe et des yeux bruns remplis d'or qui exprimaient tout avec autant de nettetĂ© que la parole. Il avait un gros nez carrĂ©, une bouche Ă©norme qui riait toujours, malgrĂ© ses mauvaises dents. Il portait la moustache Ă©paisse et ses cheveux trĂšs longs rejetĂ©s en arriĂšre. Il y avait dans tout son ensemble, dans ses gestes, dans sa maniĂšre de parler, de se tenir, tant de bontĂ©, tant de naĂŻvetĂ©, tant de franchise qu'il Ă©tait impossible de le connaĂźtre sans l'aimer. » (Zweig 1950, p. 121-122.)
  21. « Portrait de Laure de Berny » [JPG].
  22. En fait, Balzac n'aimait pas le tabac. Il n'aimait pas non plus les drogues qui obligent à abdiquer la volonté et se serait abstenu de goûter au haschisch lors d'une séance de démonstration en 1835, à laquelle Baudelaire assistait (Pierrot 1994, p. 319-321 et 422).
  23. Elle a alors une liaison publique avec le prince Victor de Metternich. Stendhal, à propos de son roman Armance, écrit : « Mme d'Aumale, c'est Mme de Castries que j'ai faite sage. » Pierrot 1994, p. 196.
  24. Marie-Caroline du Fresnay, fille supposée de Balzac, est née à Sartrouville le 4 juin 1834. Elle est décédée en 1930 (Pierrot 1994, p. 235-240).
  25. Lionel Richard Guidoboni-Visconti, né le 29 mai 1836 (Zweig 1950, p. 323).
  26. Contrairement à ce que laisse croire Balzac, M. Hanski n'était ni comte ni prince, mais un richissime propriétaire terrien de petite noblesse (Pierrot 1994, p. 212).
  27. Zweig 1950, p. 241. L'hypothĂšse du jeu s'appuie sur une lettre qu'aurait Ă©crite Éveline Ă  son jeune frĂšre : extrait sur Gallica.
  28. Madame HaƄska a conservĂ© religieusement les 414 lettres que Balzac lui a adressĂ©es, mais a dĂ©truit les siennes aprĂšs la mort de l'Ă©crivain. Celles de l'Ă©crivain, publiĂ©es sous le titre Lettres 1899, sont souvent trĂšs longues : leur masse correspond au quart du texte de l'ensemble de La ComĂ©die humaine (Pierrot 1994, p. 216).
  29. Elle s'attendait à ce que Balzac mÚne une vie de moine et ne lui permettait que des amours vénales. (Zweig 1950, p. 322).
  30. Ce refus est formulĂ© dans une lettre que Balzac reçoit le , mais dont le contenu n'est connu que par la rĂ©ponse qu'il rĂ©dige le mĂȘme jour. Lettres 1899, t. II, p. 10-12.
  31. Zweig 1950, p. 281-282 et 402-405, compare la relation entre l'Ă©crivain et Madame HaƄska Ă  celle d'un serf avec sa maĂźtresse et juge sĂ©vĂšrement la supĂ©rioritĂ© de caste dont celle-ci fait preuve, la considĂ©rant incapable de passion.
  32. Ses appartements dans ce chĂąteau ont Ă©tĂ© prĂ©servĂ©s. Voir Ariane Chemin, « Les tribulations de Balzac en Ukraine », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  33. Bien qu'Alexandre Deberny ait abandonnĂ© sa particule, Balzac la lui rĂ©tablit dans sa dĂ©dicace des Secrets de la princesse de Cadignan : « À mon cher Alexandre de Berny » (Samuel S. de Sacy, Les Secrets de la princesse de Cadignan, coll. « Folio classique », 1993, p. 400).
  34. Maurois 1965, p. 288. Balzac avait commandĂ© en 1834 au joaillier Lecointe « la plus belle canne de Paris » : « La canne aux turquoises de Balzac ». Il avait fait graver sur le pommeau en cornaline une devise en turc : « Je suis briseur d'obstacles » (Taine 1866, p. 75). Delphine de Girardin en a fait un conte : La Canne de Monsieur Balzac (1836) et Balzac Ă©crit Ă  la comtesse HaƄska : « Ce bijou menace d’ĂȘtre europĂ©en [
] Si l’on vous dit dans vos voyages que j’ai une canne fĂ©e, qui lance des chevaux, fait Ă©clore des palais, crache des diamants, ne vous Ă©tonnez pas et riez avec moi. » (Lettres 1899, t. I, p. 244.)
  35. Balzac avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© condamnĂ© plusieurs fois par la Garde nationale pour s'ĂȘtre dĂ©robĂ© Ă  des convocations le sommant de monter la garde, qui Ă©tait alors un devoir civique.
  36. Son refuge avait été dénoncé à la police par Caroline Marbouty, qui se vengeait ainsi d'avoir été évincée par la comtesse (Zweig 1950, p. 343-344).
  37. Louise, dĂ©pitĂ©e et jalouse, aurait volĂ© 22 lettres intimes Ă  Balzac afin de faire du chantage auprĂšs de Mme HaƄska, mais les spĂ©cialistes soupçonnent que Balzac ne dit pas toute la vĂ©ritĂ© dans cette affaire. À la suite de cela, Éveline exige la destruction de toutes ses lettres. (Pierrot 1994, p. 364 et 456-458.)
  38. La SociĂ©tĂ© existe toujours et est actuellement sise en l’hĂŽtel de Massa, rue Saint-Jacques Ă  Paris.
  39. Sa candidature est écartée le 11 janvier 1849 en faveur du duc de Noailles et le 18 janvier en faveur du comte de Saint-Priest (Pierrot 1994, p. 483-484). Il avait envisagé de se présenter en septembre 1839, mais s'était désisté en faveur de Victor Hugo, qui n'avait d'ailleurs pas été élu (Pierrot 1994, p. 350).
  40. « En apprenant que je suis le mari de la petite-niĂšce de Marie LeszczyƄska ; que je deviens le beau-frĂšre d'un aide de camp gĂ©nĂ©ral de S.M. l'empereur de toutes les Russies, le comte A. Rzewuski, beau-pĂšre du comte Orloff, le neveu de la comtesse Rosalie Rzewuska, 1re dame d'honneur de S.M. l'impĂ©ratrice ; le beau-frĂšre du comte Henri Rzewuski, le Walter Scott de la Pologne [
]. ». CitĂ© par Pierrot 1994, p. 489.
  41. Sur la priĂšre de la fille de Mme HaƄska, Mirbeau consentit Ă  faire retirer cette section, alors que le volume Ă©tait dĂ©jĂ  imprimĂ©. Voir le dĂ©tail de « l’affaire Octave Mirbeau » sur la page de Ewelina HaƄska.
  42. « LibĂ©ral avant 1830 mais favorable au droit d'aĂźnesse, il devient royaliste en 1831. En 1829, [
] dans Les Chouans, il mettait en scĂšne des royalistes aveuglĂ©s [
], dans l'avant-propos Ă  La ComĂ©die humaine (1842), il dit Ă©crire Ă  la lumiĂšre de deux vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles : la Religion et la Monarchie. [
] Dans L'Envers de l'histoire contemporaine, un enfant du siĂšcle s'intĂšgre Ă  un cercle de croyants [
]. Retour Ă  Dieu, seconde vie consacrĂ©e Ă  l'amour du prochain, Ă  contre-courant du mouvement gĂ©nĂ©ral de l'histoire. ». Extrait de GĂ©rard Gengembre, Dictionnaire de la Contre-RĂ©volution, Perrin, , 552 p. (ISBN 978-2-262-03370-5, lire en ligne), p. 78.
  43. « LĂ , les mƓurs sont patriarcales : l’autoritĂ© du pĂšre est illimitĂ©e, sa parole est souveraine ; il mange seul assis au haut bout de la table, sa femme et ses enfants le servent, ceux qui l’entourent ne lui parlent point sans employer certaines formules respectueuses, devant lui chacun se tient debout et dĂ©couvert. » Le MĂ©decin de campagne, p. 363.
  44. George Sand nuance toutefois cette position : « Un jour il revenait de Russie, et pendant un dĂźner oĂč il Ă©tait placĂ© prĂšs de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de l'autoritĂ© absolue. Son idĂ©al Ă©tait lĂ , dans ce moment-lĂ . Il raconta un trait fĂ©roce dont il avait Ă©tĂ© tĂ©moin et fut pris d'un rire qui avait quelque chose de convulsif. Je lui dis Ă  l'oreille : “Ça vous donne envie de pleurer, n'est-ce pas ?” Il ne rĂ©pondit rien, cessa de rire, comme si un ressort se fĂ»t brisĂ© en lui, fut trĂšs sĂ©rieux tout le reste de la soirĂ©e et ne dit plus un mot sur la Russie. ». CitĂ© dans Pierrot 1994, p. 403.
  45. Dans Le Médecin de campagne, Balzac intitule un chapitre « Le Napoléon du peuple », dans lequel il présente le récit de l'épopée napoléonienne, fait à la veillée dans une grange, par un ex-fantassin de Napoléon, Goguelat. Balzac effleure ici un projet dont il avait tracé le plan et commencé la rédaction sous le titre : Les Batailles napoléoniennes.
  46. « Le gĂ©nie est un odieux privilĂšge Ă  qui l’on accorde trop en France et nous serons forcĂ©s de dĂ©molir quelques-uns de nos grands hommes pour apprendre aux autres Ă  savoir ĂȘtre simples citoyens. » Les ComĂ©diens sans le savoir, p. 203.
  47. Le « grand jeu à cent francs » dans Le Cousin Pons, p. 484-490 et le « jeu à cinq francs » dans Les Comédiens sans le savoir, p. 191-195.
  48. Balzac Ă©crit : « La thĂ©ologie mystique embrassait l’ensemble des rĂ©vĂ©lations divines et l’explication des mystĂšres. Cette branche de l’ancienne thĂ©ologie est secrĂštement restĂ©e en honneur parmi nous. Jacob Boehme, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, Molinos, mesdames Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des Extatiques, celle des IlluminĂ©s, ont, Ă  diverses Ă©poques, dignement conservĂ© les doctrines de cette science, dont le but a quelque chose d’effrayant et de gigantesque. Aujourd’hui, comme au temps du docteur Sigier, il s’agit de donner Ă  l’homme des ailes pour pĂ©nĂ©trer dans le sanctuaire oĂč Dieu se cache Ă  nos regards. » (Les Proscrits, p. 91.)
  49. On trouve une histoire des publications et remaniements dans l’introduction Ă  La ComĂ©die humaine, BibliothĂšque de la PlĂ©iade, sous la direction de Pierre-Georges Castex, 12 vol., 1970-1981. Voir aussi « historique des publications de l'Ă©dition Furne » (consultĂ© le ).
  50. La chronologie des composantes de La ComĂ©die humaine pose des problĂšmes complexes, car Balzac a constamment retravaillĂ© son Ɠuvre. Toute tentative de chronologie est donc fondĂ©e sur des choix. Ici la chronologie est basĂ©e sur l'ouvrage de Vachon 1992.
  51. L'avant-propos n'est pas compté dans ce total. Illusions perdues et Splendeurs et misÚres sont comptés chacun comme un seul titre.
  52. Sur les incessantes corrections que Balzac apportait Ă  ses textes, voir la section sur le style.
  53. La troupe du Théùtre de la Ville la présente en mars 2014 au théùtre des Abbesses. Voir « annonce par le journal La Terrasse ».
  54. Conservé et exposé au Louvre (Inv. 20028). Le tableau de Tours serait une esquisse ou une réplique réduite, selon Pierrot 1994, p. 302.
  55. Balzacs en bas de casse et picassos sans majuscules (1957) (Léal 1999, p. 206). Une de ces lithographies se trouve au « MOMA ». La neuviÚme a été utilisée pour une « édition de luxe du PÚre Goriot ».

Références

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  2. Sipriot 1992, p. 41.
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  24. Publié en 1823 (lire en ligne) et réédité en 2003.
  25. En 1948, une seconde édition sous le nom Le Sorcier en trois tomes fut publiée chez Pressédition
  26. Maurois 1965, p. 99.
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  38. Sipriot 1992, p. 131.
  39. Sipriot 1992, p. 132-133.
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  41. Maurois 1965, p. 101.
  42. « Préface, Annette et le Criminel, p. 12 ».
  43. Avant-propos à La Comédie humaine.
  44. D'Arthez à Lucien de Rubempré, dans Un grand homme de province à Paris, Wikisource, p. 173.
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  48. Le Curé de village, p. 529
  49. Pierrot 1994, p. 156-157.
  50. Pierrot 1994, p. 165.
  51. Maurois 1965, p. 157.
  52. Maurois 1965, p. 158.
  53. Pierrot 1994, p. 160-161.
  54. Pierrot 1994, p. 172-175 et 179.
  55. Actes de l'état-civil reconstitué de Paris (07/12/1779-16/05/1832), 5Mi1 2339, Archives de Paris, 54 p. (lire en ligne), p. 47-48
  56. Anne-Marie Meininger, introduction à L'Auberge rouge, La Pléiade, 1980, t. XI, p. 84-85.
  57. Pierre Barbéris, appendice à César Birotteau, Le Livre de poche Hachette, 1984, p. 363.
  58. Correspondance. Cité par Maurois 1965, p. 176.
  59. Zweig 1950, p. 129.
  60. La Peau de Chagrin, p. 7. Cité dans Maurois 1965, p. 181.
  61. Propos rapportés dans Vannier 1984, p. 127.
  62. La Peau de chagrin, p. 20-21.
  63. Laure de Berny, Pierrot 1994, p. 208.
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  65. La Comédie humaine, dans Vannier 1984, p. 127.
  66. Maurois 1965, p. 160.
  67. FĂ©lix Davin, introduction aux Études philosophiques, PlĂ©iade 1979, p. 1202-1220, t. X. Texte sur « Gallica ».
  68. Balzac, lettre Ă  Zulma Carraud, janvier 1845. Lotte 1961, p. 231.
  69. Avant-propos à La Comédie humaine, p. 20.
  70. Marceau 1986, p. 23.
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  72. Marceau 1955, p. 24.
  73. Préface de Balzac à Une fille d'Ève, citée par Lotte 1961, p. 229.
  74. Le Colonel Chabert, p. 60.
  75. Rosen 1996, p. 205.
  76. Pierrot 1994, p. 409.
  77. Par exemple, Théorie de la démarche, p. 60-63.
  78. Anne-Marie Baron, Balzac cinéaste, Méridiens Klinksieck, (ISBN 2865632687), p. 35.
  79. Voir par exemple La Muse du département, p. 373.
  80. Gilles Visy, « Le Colonel Chabert » au cinéma, Université de Limoges, Publibook, 2003, p. 23 (ISBN 2748302109).
  81. Prison de la Conciergerie dans La derniĂšre incarnation de Vautrin.
  82. La Maison Nucingen.
  83. Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau.
  84. Massimilla Doni.
  85. Barbéris 1973, p. 256.
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  87. Baudelaire 1869, p. 177
  88. Picon 1956, p. 10.
  89. BĂ©guin 1946, p. 46-59 et 171.
  90. Pierrot 1994, p. 225.
  91. Zweig 1950, p. 208 et 229.
  92. Marceau 1986, p. 34 et 210-226.
  93. Gozlan 1886, [lire en ligne].
  94. Picon 1956, p. 11, Taine 1866, p. 76.
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  96. L’Envers de l’histoire contemporaine, p. 170.
  97. Les Comédiens sans le savoir, p. 163-166.
  98. Zweig 1950, p. 435.
  99. Le Cousin Pons, p. 391.
  100. Sur les armoiries, voir note 1.
  101. Maurois 1965, p. 391.
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  103. Le Cousin Pons, p. 433.
  104. La Maison Nucingen, p. 30.
  105. BĂ©guin 1946, p. 23.
  106. Barbéris 1973, p. 332-333.
  107. Épreuves corrigĂ©es de la main de Balzac sur Gallica.
  108. Zweig 1950, p. 180-182.
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  110. Voir le récit de Gautier 1859, p. 89-92, [lire en ligne].
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  115. Baudouin 2008, p. 461-466.
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  126. Maurois 1965, p. 318.
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  130. Maurois 1965, p. 410.
  131. La Revue parisienne, (lire en ligne), p. 50-69.
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  139. Maurice LĂ©on (ouvrage posthume), Livre du petit gendelettre.
  140. Voir le compte rendu de Jules Janin, Monographie de la presse parisienne. Repris dans Vachon 1999, p. 105-115.
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  142. Zweig 1950, p. 116
  143. Cité dans Zweig 1950, p. 172
  144. Zulma Carraud, citée par R. Pierrot, notice sur La GrenadiÚre, BibliothÚque de la Pléiade, 1976, t. II, p. 458.
  145. Gautier 1859, [lire en ligne].
  146. Maurois 1965, p. 272.
  147. Picon 1956, p. 18.
  148. La Muse du département, p. 479.
  149. Zweig 1950, p. 126.
  150. Lettre du 1er septembre 1836, citée par Maurois 1965, p. 338.
  151. Picon 1956, p. 15.
  152. Balzac, Traité des excitants modernes, cité par Maurois 1965, p. 231.
  153. LOV. A 196 Le PrĂȘtre catholique. Ébauche citĂ©e dans Bertault 1980, p. 434.
  154. Picon 1956, p. 59.
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  159. Maurois 1965, p. 199.
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  166. Pierrot 1994, p. 201.
  167. Madame Firmiani, p. 240. Cité par Zweig 1950, p. 78.
  168. Maurois 1965, p. 144.
  169. Pierrot 1994, p. 172-173.
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  174. Pierrot 1994, p. 142.
  175. Pierrot 1994, p. 140-141.
  176. Maurois 1965, p. 206.
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Annexes

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  • Pierre-Georges Castex, Roland Chollet, RenĂ© Guise et Christian Guise, HonorĂ© de Balzac : Ɠuvres diverses, t. 2, Paris, Gallimard, coll. « PlĂ©iade » (no 424), , 1852 p. (ISBN 2070114511, prĂ©sentation en ligne).
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Études et biographies citĂ©es dans cet article

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