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Animaux dans le Proche-Orient ancien

Le Proche-Orient ancien offre un intĂ©rĂȘt particulier pour l'Ă©tude du monde animal et de ses interactions avec l'espĂšce humaine, dans la mesure oĂč c'est dans cet espace qu'apparaissent, Ă  partir du IXe millĂ©naire av. J.-C., les premiers cas de domestication d'animaux (aprĂšs celle du chien), et les premiers textes relatifs aux rapports entre hommes et animaux (dans la seconde moitiĂ© du IVe millĂ©naire av. J.-C.), qui portent un Ă©clairage plus profond sur des relations dĂ©jĂ  documentĂ©es pour les pĂ©riodes postĂ©rieures par des restes archĂ©ozoologiques, artefacts et reprĂ©sentations figurĂ©es. Ce sont ces diverses sources qui permettent d'Ă©tudier ce sujet, profondĂ©ment renouvelĂ© depuis plusieurs annĂ©es par diverses recherches sur les relations hommes/animaux (ethnozoologie)[1].

Le Proche-Orient ancien connaĂźt Ă  partir du Xe millĂ©naire av. J.-C. un processus de nĂ©olithisation caractĂ©risĂ© par la domestication des plantes et celle des animaux. Cette derniĂšre a profondĂ©ment bouleversĂ© la vie des sociĂ©tĂ©s humaines en modifiant leurs activitĂ©s, leurs ressources et leur rapport Ă  la nature, notamment en relĂ©guant la majeure partie du monde animal dans la catĂ©gorie du « sauvage ». La constitution d'une sociĂ©tĂ© de plus en plus complexe avec, en point d'orgue, l'apparition de l'État et de l'urbanisation, entraĂźne par la suite d'autres changements, notamment le dĂ©veloppement d'un Ă©levage Ă  grande Ă©chelle rĂ©parti entre plusieurs acteurs (palais royaux, temples, nomades). D'un point de vue utilitaire, les hommes mobilisent les animaux pour la prestation de divers services dans des activitĂ©s cruciales (agriculture, transports, guerre) et utilisent les produits animaux Ă  diffĂ©rentes fins (alimentation, vĂȘtements en laine et cuir, etc.).

Les rapports entre les hommes et les animaux ont Ă©galement un aspect symbolique constant. Plusieurs animaux Ă©taient considĂ©rĂ©s comme des vĂ©hicules de forces surnaturelles, des symboles divins, et pouvaient ĂȘtre mobilisĂ©s dans divers rituels majeurs (sacrifices aux dieux, divination, exorcisme). Les nombreuses reprĂ©sentations artistiques d'animaux renvoient gĂ©nĂ©ralement Ă  cet aspect symbolique. Les lettrĂ©s ont Ă©galement procĂ©dĂ© Ă  des tentatives de classification des animaux qu'ils connaissaient, et ont dĂ©veloppĂ© des stĂ©rĂ©otypes sur les caractĂšres de plusieurs d'entre eux, qui se retrouvent dans divers textes littĂ©raires, notamment ceux dans lesquels des hommes sont comparĂ©s Ă  des animaux pour mettre en avant un trait de leur personnalitĂ©. Si certains animaux ont eu un statut symbolique Ă©levĂ© (lion, taureau, cheval, serpent), d'autres se sont en revanche vu dĂ©nigrĂ©s et parfois frappĂ©s d'infamie (porc).

Poids en forme de lion, bronze, Suse, époque achéménide, VIe et IVe siÚcles av. J.-C.

Les animaux du Proche-Orient ancien

Le sud-ouest asiatique est une vaste zone zoologique de transition, assurant la liaison entre diffĂ©rents espaces continentaux (Europe, Asie, Afrique). Les espĂšces attestĂ©es vont de celles caractĂ©ristiques du monde tempĂ©rĂ© au nord, jusqu'au monde subtropical Ă  l'extrĂȘme sud. Le dĂ©veloppement de sociĂ©tĂ©s complexes dans le Proche-Orient qui a apportĂ© des changements dans le monde animal de cette rĂ©gion, lors du processus de « nĂ©olithisation »[2], qui voit les premiĂšres expĂ©riences de domestication des animaux, qui entraĂźnent une coupure entre animaux domestiquĂ©s et animaux non domestiquĂ©s, et par la suite l'introduction d'animaux domestiquĂ©s hors du Moyen-Orient.

Les animaux domestiques

Figurines d'animaux domestiques provenant de tombes de Kish (Mésopotamie), datées d'environ 2500-2300 av. J.-C. : de gauche à droite, une vache, un bélier et un porcin. Ashmolean Museum.

Le processus de domestication et ses Ă©volutions

Selon D. Helmer, la domestication peut ĂȘtre dĂ©finie comme « le contrĂŽle d'une population animale par l'isolement du troupeau avec perte de panmixie, suppression de la sĂ©lection naturelle et application d'une sĂ©lection artificielle basĂ©e sur des caractĂšres particuliers, soit comportementaux, soit culturels. Les animaux deviennent la propriĂ©tĂ© du groupe humain et en sont entiĂšrement dĂ©pendants »[3]. Elle se distingue de l'apprivoisement, qui ne concerne que des individus isolĂ©s d'une espĂšce sauvage.

Le processus de domestication des animaux n'est pas aisĂ© Ă  identifier[4]. Les recherches en archĂ©ozoologie (trouvailles de restes d'animaux sur des sites archĂ©ologiques) permettent de mieux connaĂźtre ce phĂ©nomĂšne. Il s'agit d'Ă©tudier si un animal est plus prĂ©sent qu'un autre, ce qui peut indiquer qu'on l'a domestiquĂ© (mais ce peut ĂȘtre un exemple de chasse sĂ©lective), si son anatomie a Ă©tĂ© modifiĂ©e par la domestication[5]. Identifier la date d'une premiĂšre domestication est donc compliquĂ©, mais vu qu'il s'agit de pĂ©riodes trĂšs reculĂ©es, la datation est de toute maniĂšre trĂšs vague. Identifier un lieu ou une rĂ©gion de domestication est Ă©galement une tĂąche difficile, dans la mesure oĂč une nouvelle dĂ©couverte peut rapidement modifier nos connaissances. De plus, on tend Ă  penser qu'il a pu exister plusieurs foyers de domestication pour certaines espĂšces, mĂȘme Ă  l'Ă©chelle du Moyen-Orient[6]. La domestication est donc un processus complexe, long, progressif, mais cohĂ©rent : la domestication des ongulĂ©s est effectuĂ©e sur en gros un millĂ©naire, ce qui illustre bien le fait que les sociĂ©tĂ©s d'alors aient Ă©tĂ© en mesure d'employer les mĂȘmes techniques pour domestiquer plusieurs espĂšces facilitant leur mode de vie[7]. Les espĂšces domestiquĂ©es sont souvent des espĂšces trĂšs chassĂ©es auparavant, et on prĂ©sume que la domestication a pu ĂȘtre prĂ©cĂ©dĂ©e d'une chasse spĂ©cialisĂ©e voire sĂ©lective[8], privilĂ©giant un certain type de gibier, dont les dĂ©placements ont progressivement Ă©tĂ© organisĂ©s, de mĂȘme que l'alimentation, les lieux de reproduction, sur un territoire prĂ©cis. Mais une espĂšce trĂšs chassĂ©e comme la gazelle n'a jamais Ă©tĂ© domestiquĂ©e. La domestication a pu Ă©galement se produire aprĂšs la capture d'animaux, que les groupes humains ont continuĂ© Ă  contrĂŽler.

ConcrÚtement, le phénomÚne est un des éléments marquant le début du processus de néolithisation, sans doute contemporain des premiÚres expériences de domestication d'espÚces végétales au Proche-Orient, entre le sud du Levant et le sud de l'Anatolie. Des expériences d'intensification dans la gestion de troupeaux d'animaux ont eu lieu un peu plus tÎt, conduisant probablement aux premiÚres expériences de domestication dÚs 9500 av. J.-C. (au néolithique précéramique A), mais cela reste complexe à déceler car il n'y a pas à ce stade d'évolution morphologique des animaux. La domestication se concrétise assurément à partir de 8500-8300 (durant le néolithique précéramique B), période pour laquelle les modifications morphologiques sont incontestables[9].

La recherche des raisons de la domestication des animaux a donnĂ© lieu Ă  plusieurs hypothĂšses, qui rejoignent celles ayant Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©es pour expliquer la « rĂ©volution nĂ©olithique ». Une idĂ©e rĂ©pandue est que la domestication est une consĂ©quence du rĂ©chauffement du climat aprĂšs la fin de la derniĂšre pĂ©riode glaciaire, provoquant une diminution des ressources disponibles pour les groupes humains (plantes et animaux), qui auraient alors cherchĂ© Ă  contrĂŽler celles-ci pour s'assurer une meilleure utilisation. Ce facteur a sans Ă©tĂ© doute dĂ©terminant, mais ne doit pas relĂ©guer les autres au second plan[10]. De plus, les animaux n'ont pas forcĂ©ment Ă©tĂ© domestiquĂ©s pour leur viande, car la chasse semble rester le moyen le principal pour en obtenir jusque vers le VIIIe millĂ©naire, mĂȘme si la viande ou la graisse des animaux Ă©levĂ©s ont pu permettre d'Ă©quilibrer le rĂ©gime alimentaire des premiers agriculteurs, de mĂȘme que le lait[11]. La domestication est indissociable d'un processus de sĂ©lection des espĂšces par les hommes. Les animaux domestiquĂ©s ne sont pas des concurrents alimentaires potentiels pour les hommes, exceptĂ© le chien (ou le chat, peu attestĂ© dans le Proche-Orient ancien), qui joue lui le rĂŽle spĂ©cifique de compagnon des humains. Au contraire, ils sont des partenaires alimentaires des agriculteurs puisque si ceux-ci se nourrissent des graines des cĂ©rĂ©ales et lĂ©gumineuses qu'ils font pousser, ils ne peuvent assimiler la cellulose contenue dans la paille, les tiges et les feuilles, Ă  la diffĂ©rence des ruminants domestiquĂ©s : il y a donc peut-ĂȘtre un lien entre la domestication des plantes et celle des animaux. On remarque Ă©galement que la sĂ©lection prĂ©cĂšde la domestication, et qu'elle se poursuit aprĂšs, l'homme contrĂŽlant la reproduction des bĂȘtes. Sur le long terme, cela entraĂźne des modifications des espĂšces domestiquĂ©es, notamment morphologiques et anatomiques, par exemple la perte de cornes par les moutons et surtout la diminution de leur taille, ce qui permet aux archĂ©ozoologues d'identifier les premiers animaux domestiques[12]. Elle modifie Ă©galement le cycle reproductif des animaux, puisque lorsqu'ils sont domestiquĂ©s ils n'ont plus de pĂ©riode de rut et de mise Ă  bas et peuvent donc procrĂ©er toute l'annĂ©e.

Selon des approches sous l'angle de la « symbolique », la domestication des animaux s'accompagne d'un changement des conceptions de l'homme vis-Ă -vis de la nature, dont il se rend compte qu'il peut chercher Ă  la contrĂŽler, Ă  la dominer[13]. Cela rejoint les thĂšses dĂ©veloppĂ©es par J. Cauvin, qui fait de la nĂ©olithisation la consĂ©quence d'une « rĂ©volution des symboles » et voit dans la domestication des animaux avant tout la consĂ©quence d'« un dĂ©sir humain de domination des bĂȘtes Â»[14]. On ne saurait quoi qu'il en soit minimiser l'impact de la domestication des animaux sur les sociĂ©tĂ©s humaines, qu'elle a profondĂ©ment bouleversĂ©, aussi bien dans des aspects utilitaires, Ă©conomiques, biologiques (mise en commun des virus), sociaux par la constitution de communautĂ©s d'hommes et d'animaux, et symboliques avec la distinction entre le sauvage qui est extĂ©rieur Ă  la sociĂ©tĂ© humaine et le domestique qui en fait pleinement partie. En construisant une sociĂ©tĂ© avec les animaux domestiques, l'homme est donc amenĂ© Ă  se changer lui-mĂȘme, en s'adaptant lui aussi Ă  ses partenaires, qui ne peuvent ĂȘtre rĂ©duits Ă  des simples ĂȘtres dominĂ©s[15].

La phase de domestication des animaux est suivie par une autre Ă©volution marquante, qui voit les animaux ĂȘtre utilisĂ©s non plus pour les produits fournis aprĂšs leur abattage (peau, viande, graisse, os), mais aussi pour des produits renouvelables, ou secondaires, qui ne nĂ©cessite par leur mise Ă  mort (laine, poils, lait) et leur force de travail (trait, bat). Cette Ă©tape a Ă©tĂ© nommĂ©e « rĂ©volution des produits secondaires Â» par A. Sherratt[16]. PlacĂ©e Ă  l'origine au IVe millĂ©naire av. J.-C. (donc au chalcolithique final), cette Ă©volution est sans doute plus ancienne, puisque le lait des animaux domestiquĂ©s pourrait avoir Ă©tĂ© utilisĂ© couramment Ă  partir du VIIe millĂ©naire av. J.-C. d'aprĂšs l'analyse de la documentation archĂ©ologique de ces Ă©poques, et peut-ĂȘtre mĂȘme avant, dĂšs la fin du nĂ©olithique prĂ©cĂ©ramique B. De mĂȘme la force de traction des bovins aurait pu ĂȘtre utilisĂ©e dĂšs le nĂ©olithique, ainsi que la laine des moutons et les poils de chĂšvre, mĂȘme si cela reste difficile Ă  Ă©tablir par l'archĂ©ologie. Le IVe millĂ©naire av. J.-C. verrait plutĂŽt une intensification de l'exploitation de ces produits secondaires, accompagnant l'apparition des structures Ă©tatiques et des sociĂ©tĂ©s urbaines, avec leurs institutions disposant de vastes troupeaux[17].

Les animaux domestiques du Proche-Orient ancien

Plaque en terre cuite représentant un homme conduisant un chien en laisse. Borsippa, début IIe millénaire av. J.-C., British Museum.
Statuette en bronze représentant un taureau, Mésopotamie, IIIe millénaire av. J.-C.

Le premier animal domestiqué est le chien, sans doute dÚs la fin du Paléolithique : on trouve des chiens enterrés avec des hommes à partir de la période natoufienne (c. 12000-10000), à Mallaha et Hayonim au sud du Levant. Le lieu géographique de sa domestication fait l'objet de débats, et rien ne permet d'affirmer qu'il a été domestiqué au Proche-Orient. Le fait qu'il ait été le premier animal domestique, dans une société antérieure au Néolithique ne pratiquant pas l'agriculture, le place dÚs les débuts à part des autres animaux dans sa relation avec l'homme[18] - [19].

Le NĂ©olithique est la grande pĂ©riode de domestication d'animaux, quand sont domestiquĂ©s les quatre ongulĂ©s qui fournissent par la suite l'essentiel des animaux domestiques de la rĂ©gion. Le phĂ©nomĂšne se fait donc sur quelques siĂšcles, et est centrĂ© sur la rĂ©gion du Taurus et du Nord du Levant (hautes vallĂ©es de l'Euphrate et du Tigre), avec une diffusion rapide vers le sud du Levant et vers le Zagros Ă  l'est. Les caprinĂ©s semblent avoir Ă©tĂ© les premiers domestiquĂ©s, mais les recherches rĂ©centes ont mis en avant le fait que les deux autres les ont rapidement suivis. La chĂšvre apparaĂźt entre 8500 et 8000, Ă  la suite de la domestication de son espĂšce sauvage (Capra aegagrus) vivant dans les terrains hauts allant de l'Anatolie au Pakistan[20] - [21]. Cet animal aurait pu ĂȘtre domestiquĂ© dans plusieurs foyers vers une mĂȘme pĂ©riode : la rĂ©gion du Taurus et la Syrie (Abu Hureya), et dans le Zagros (Ganj-i Dareh). Le mouton est domestiquĂ© au mĂȘme moment Ă  partir du mouflon vivant dans les rĂ©gions sĂšches de l'Anatolie orientale et du Nord de l'Irak et de l'Iran actuels, lĂ  encore dans le Taurus et le Nord du Levant (Hallan Çemi, Nevalı Çori), et met plus de temps Ă  se diffuser sur les sites du Levant Sud et du Zagros oĂč il ne devient important que deux millĂ©naires plus tard[20] - [21]. Les premiers bovins sont apparemment domestiquĂ©s un peu plus tard que les ovins et caprins, dans le Moyen Euphrate et le Taurus, mĂȘme si des recherches rĂ©centes tendent Ă  remonter leur domestication Ă  une pĂ©riode contemporaine des deux autres. L'auroch est Ă  l'origine des bovins domestiques les plus courants (Bos taurus : vaches, bƓufs, taureaux)[22] - [23]. Le cochon est domestiquĂ© Ă  partir du sanglier sauvage, dans le mĂȘme endroit et en gros Ă  la mĂȘme pĂ©riode ou un peu plus tard (Cafer HöyĂŒk, Hallan Çemi), et se retrouve rapidement sur des sites du sud du Levant et du Zagros[24]. Mais Ă  la diffĂ©rence des trois prĂ©cĂ©dents son Ă©levage n'est jamais trĂšs rĂ©pandu et dĂ©cline Ă  partir du IIe millĂ©naire[25]. Quoi qu'il en soit, au dĂ©but du nĂ©olithique cĂ©ramique, vers la seconde moitiĂ© du VIIe millĂ©naire av. J.-C., les quatre animaux ongulĂ©s domestiquĂ©s sont prĂ©sents sur des sites dans tout le Moyen-Orient[26].

D'autres animaux furent domestiquĂ©s ultĂ©rieurement, mais dans des rĂ©gions extĂ©rieures au Moyen-Orient, depuis lesquelles ils y ont Ă©tĂ© introduits[27]. Des buffles domestiques sont attestĂ©s en MĂ©sopotamie Ă  l'Ă©poque historique[28]. Les Ă©quidĂ©s domestiquĂ©s au Proche-Orient sont les Ăąnes, sans doute issus de la domestication de l'Ăąne sauvage d'Afrique au IVe millĂ©naire, en Égypte et au Moyen-Orient, avec des probables croisements avec l'Ăąne sauvage asiatique (hĂ©mione ou onagre)[29] - [30]. Les chevaux domestiques apparaissent dans les sources mĂ©sopotamiennes, syriennes et levantines vers la fin du IIIe millĂ©naire et le dĂ©but du suivant, et leur utilisation se rĂ©pand rapidement par la suite, en faisant un des principaux animaux domestiquĂ©s aux cĂŽtĂ©s de ceux Ă  avoir Ă©tĂ© domestiquĂ©s en premier[30]. Les premiĂšres traces de chat dont la condition domestique ne fait pas de doute remontent Ă  l'Égypte du Moyen Empire, mais cet animal a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© domestiquĂ© bien avant, comme le montre la dĂ©couverte d'une sĂ©pulture d'un chat Ă  Chypre remontant au VIIIe millĂ©naire[31]. Il reste peu prĂ©sent dans les sources du Proche-Orient ancien, Ă  la diffĂ©rence de l'Égypte antique[32]. Le dromadaire est domestiquĂ© au plus tard vers le milieu du IIIe millĂ©naire ou au dĂ©but du suivant, sans doute en Arabie, et il se rĂ©pand au Proche-Orient au Ier millĂ©naire. Le chameau de Bactriane est sans doute domestiquĂ© vers la mĂȘme Ă©poque en Asie centrale, puis se diffuse au Moyen-Orient dans le courant du IIe millĂ©naire. Ces deux animaux connaissent une grande popularitĂ© dans les milieux dĂ©sertiques Ă  partir de la premiĂšre moitiĂ© du Ier millĂ©naire[33].

BoĂźte Ă  fard en forme de canard, XIIIe siĂšcle av. J.-C., Minet el-Beida (Syrie).

Quant aux volailles, on sait dĂ©sormais que la poule est domestiquĂ©e en Asie orientale vers 6000 avant notre Ăšre, et est attestĂ©e en MĂ©sopotamie au IIIe millĂ©naire[34]. Concernant les pigeons, oies, colombes et canards, attestĂ©s trĂšs tĂŽt autour des habitats nĂ©olithiques, il n'y a pas suffisamment de sources pour savoir s'ils Ă©taient Ă©levĂ©s couramment, et donc si certains avaient Ă©tĂ© rĂ©ellement domestiquĂ©s. Les traces claires de leur Ă©levage se trouvent au Ier millĂ©naire[35]. Les abeilles sont un cas de figure identique. Leur miel est probablement exploitĂ© trĂšs tĂŽt durant la PrĂ©histoire, mais l'homme ne cherche Ă  les contrĂŽler qu'Ă  partir du IIIe millĂ©naire, en Égypte. On trouve une mention de l'apiculture dans les Lois hittites[36].

Les animaux sauvages

Parmi les ongulés non domestiqués[37], les hippotragues sont surtout représentés par les oryx, divisés en deux sous-espÚces dans le Proche et le Moyen-Orient (scimitar et arabe). Les antilopinés (gazelles) sont divisés en diverses espÚces vivant dans les biomes arides et semi-arides de l'Afrique du Nord jusqu'à l'Asie centrale et l'Inde. On remarque qu'ils sont beaucoup chassées par les sociétés du Natoufien : s'agit-il d'une chasse sélective, ou d'une pré-domestication qui n'a pas abouti ? Les caprinés non domestiqués comprennent le bouquetin (Capra ibex), la chÚvre sauvage (Capra aegagrus), ou encore le mouflon. Les bovinés sauvages (auroch, bison) vivant dans les régions basses du Proche et du Moyen-Orient durant l'Antiquité ont disparu aujourd'hui[38].

Statuette en bronze reprĂ©sentant un cerf, AlacahöyĂŒk (Turquie), fin du IIIe millĂ©naire av. J.-C.

Les carnivores les plus nombreux non domestiquĂ©s sont les loups. D'autres canidĂ©s non domestiquĂ©s Ă©taient prĂ©sents : des chacals, ainsi que diverses espĂšces de renards. Parmi les fĂ©lins, le chat sauvage eurasiatique est sans doute le plus rĂ©pandu. Des lions vivaient durant l'AntiquitĂ© dans les rĂ©gions basses du Moyen-Orient ; on n'en trouve plus de nos jours[39]. Le tigre de la Caspienne vivait au Nord de l'Iran et en Afghanistan, jusqu'au dĂ©but du XIXe siĂšcle de notre Ăšre. On trouve toujours des lĂ©opards dans des rĂ©gions montagneuses et collinaires du Proche-Orient. L'ours brun est Ă©galement un des rĂ©sidents des forĂȘts de l'Asie du sud-ouest[40].

Les cervidĂ©s sont prĂ©sents dans les terrains vĂ©gĂ©taux, ouverts et tempĂ©rĂ©s. Trois espĂšces sont indigĂšnes au Proche et Moyen-Orient : le cerf, aujourd'hui prĂ©sent en Turquie, au Caucase, et dans le Nord de l'Iran, le chevreuil, le plus petit du groupe, vivant aux mĂȘmes endroits, et le daim, de taille moyenne, divisĂ© en deux sous-espĂšces vivant dans deux zones diffĂ©rentes (europĂ©enne/anatolienne et mĂ©sopotamienne/perse)[41]. On trouvait Ă©galement un type d'Ă©lĂ©phant syrien, dans les terres basses et forĂȘts ouvertes de Syrie et mĂȘme d'Iran, jusqu'au dĂ©but du Ier millĂ©naire. Il Ă©tait apparemment proche de l'Ă©lĂ©phant asiatique, si l'on se fie aux reprĂ©sentations dont on dispose[42]. Des hippopotames vivaient encore au sud du Levant jusqu'au Ier millĂ©naire.

Peu de renseignements sont disponibles sur les rongeurs et chauves-souris, pourtant les mammifĂšres les plus nombreux en individus. Certains rongeurs Ă©mergent avec la sĂ©dentarisation, la mise en place de l'Ă©conomie agricole : la souris domestique, commensale de l'homme, apparaĂźt au Natoufien en Palestine, Ă  partir de souris sauvages. La souris Ă©pineuse est trĂšs courante dans les rĂ©gions sĂšches[43]. On trouvait Ă©galement des castors, aujourd'hui en voie de disparition avec le recul de la forĂȘt.

Parmi les mammifÚres marins figurent le phoque de la Caspienne, le phoque moine de la Méditerranée, le dugong dugon qui se rencontre dans le golfe Persique[44] et parfois dans la mer Rouge ; parmi les cétacés, les dauphins sont beaucoup mentionnés dans les sources antiques (en mer Méditerranée, mer Rouge, golfe Persique)[45].

Autruche avec une perdrix sur son dos. Bas-relief du palais de Tell Halaf, IXe siĂšcle av. J.-C.

Parmi les oiseaux, les espÚces résidentes sont à distinguer des espÚces migrantes. Il a déjà été dit plus haut que rien ne démontre vraiment que le pigeon, l'oie ou la colombe aient été domestiqués, pas plus que le canard. On trouvait encore des autruches au Levant et en Arabie durant l'Antiquité. Beaucoup d'espÚces migrantes survolent l'Eurasie pour aller hiverner au Proche-Orient, en Afrique du Nord ou en Asie du Sud[46].

Les insectes les plus mentionnĂ©s dans les textes du Proche-Orient ancien sont les criquets, notamment le criquet pĂšlerin, et les sauterelles (gĂ©nĂ©ralement sous une appellation gĂ©nĂ©rique ne permettant pas de bien les distinguer)[47], mais on trouve aussi mention des abeilles, papillons, libellules, mouches et autres moustiques. Plus de 70 espĂšces de scorpions sont rĂ©pertoriĂ©es actuellement dans l'aire gĂ©ographique concernĂ©e, et il devait en aller de mĂȘme dans le passĂ©. Les poissons sont peu reprĂ©sentĂ©s dans les restes archĂ©ologiques, ou mĂȘme dans les textes, mais on en trouve souvent des reprĂ©sentations, indiquant leur importance[48]. Des reptiles apparaissent dans certains textes, avant tous les serpents. Les gastĂ©ropodes, notamment le murex, sont plus facilement identifiables par leurs restes. Enfin, les textes mĂ©sopotamiens font rĂ©fĂ©rence aux crustacĂ©s, notamment les crevettes[49] - [50].

Les animaux et les hommes : aspects utilitaires et récréatifs

À partir du NĂ©olithique, les sociĂ©tĂ©s humaines entreprennent de contrĂŽler une grande partie des animaux qui leur sont potentiellement utiles, ce qui amĂšne un grand changement dans les rapports entre hommes et animaux au quotidien en bouleversant le fonctionnement des communautĂ©s humaines qui intĂšgrent des animaux en leur sein, mĂȘme si des formes antĂ©rieures peuvent subsister, comme la chasse ou la pĂȘche. Avec l'affirmation de sociĂ©tĂ©s Ă©tatiques et de grands organismes capables de prendre en charge un grand nombre d'activitĂ©s Ă©conomiques Ă  une Ă©chelle plus importante, le contrĂŽle des animaux prend ensuite une nouvelle dimension. Cela permet aux hommes de disposer de produits issus d'animaux Ă  diverses fins, mais aussi d'avoir de prĂ©cieux auxiliaires pour les travaux ou les dĂ©placements en des temps oĂč les moyens techniques sont limitĂ©s et oĂč la force musculaire reste de loin la plus utilisĂ©e, donnant donc aux animaux une fonction utilitaire primordiale pour le fonctionnement des sociĂ©tĂ©s humaines. Il en dĂ©coule parfois des rapports plus rĂ©crĂ©atifs ou intimes entre les hommes et les animaux. En mĂȘme temps, les hommes doivent Ă©galement composer avec divers risques liĂ©s aux animaux domestiques et sauvages.

Disposer des animaux : chasse, pĂȘche et Ă©levage

Les hommes obtiennent les animaux sauvages par la chasse ou la pĂȘche[51] - [52]. Ces activitĂ©s, prĂ©existant au NĂ©olithique, peuvent ĂȘtre exercĂ©es par des individus isolĂ©s ou en groupes, travaillant pour leur propre compte ou bien celui des institutions, notamment le palais royal, auquel cas elles constituent leur mĂ©tier. À moins qu'ils ne soient dans le dernier cas, les chasseurs et pĂȘcheurs ont laissĂ© trĂšs peu de traces, car les grands organismes sont les principaux pourvoyeurs de nos sources Ă©crites. L'ÉpopĂ©e de Gilgamesh montre un chasseur utilisant des piĂšges pour capturer des animaux. Mais les chasseurs les plus mentionnĂ©s sont les rois, pour qui cette activitĂ© Ă©tait valorisante, en tant que prĂ©paration Ă  la guerre mais aussi pour des raisons symboliques (voir plus bas). De toute maniĂšre, la chasse est une activitĂ© secondaire pour fournir de l'alimentation Ă  partir du IVe millĂ©naire, et les grands organismes la dĂ©laissent donc. Les chasseurs du Proche-Orient ancien pouvaient chasser une grande variĂ©tĂ© d'animaux sauvages[53]. On est assez bien informĂ© sur les pĂȘcheurs des cours d'eau et marais du sud mĂ©sopotamien vers la fin du IIIe millĂ©naire, parce que l'État contrĂŽlait leurs activitĂ©s[54] : ils sont organisĂ©s en groupes supervisĂ©s par un chef, qui leur distribue des rations de subsistance. Les textes mĂ©sopotamiens du IIe millĂ©naire font clairement la diffĂ©rence entre les pĂȘcheurs qui travaillent en mer, dans les marais, ou dans les terres. Ils pouvaient pĂȘcher Ă  la ligne, avec des hameçons, ou bien avec des filets et des nasses.

Sceau-cylindre avec son empreinte : troupeau de bƓufs dans un champ de blĂ©, pĂ©riode d'Uruk (IVe millĂ©naire av. J.-C.), musĂ©e du Louvre.

DĂ©veloppĂ©e Ă  partir du NĂ©olithique, peut-ĂȘtre aprĂšs une chasse « sĂ©lective » privilĂ©giant certains animaux qu'on a par la suite commencĂ© Ă  domestiquer, l'activitĂ© d'Ă©levage des animaux domestiques (ou la simple « gestion » d'animaux comme les oiseaux de basse-cour ou les abeilles) est quant Ă  elle plus productive pour l'homme que la chasse ou la pĂȘche, et permet d'offrir une ressource beaucoup plus sĂ»re, sans les alĂ©as de la chasse, car elle organise le contrĂŽle de toute la vie de l'animal (reproduction, croissance, dĂ©placements, choix du moment propice pour l'abattage). Avec l'Ă©laboration de sociĂ©tĂ©s plus complexes Ă  partir du IVe millĂ©naire (complexification sociale et politique avec l'urbanisation, l'apparition de l'État et le dĂ©veloppement de l'administration) l'Ă©levage prend une nouvelle dimension en Ă©tant plus spĂ©cialisĂ© et systĂ©matisĂ©, au moins dans les cercles du pouvoir[55]. C'est dans ce cadre que l'on peut dater l'Ă©mergence de divers mĂ©tiers spĂ©cialisĂ©s liĂ©s aux animaux : chasse, pĂȘche, conduite des troupeaux, engraissage, dressage, transformation de divers produits animaux, etc. ; auparavant ces activitĂ©s ne faisaient pas l'objet d'une division du travail aussi poussĂ©e.

B. Hesse propose de distinguer trois formes d'élevage dans les sociétés historiques du Proche-Orient ancien[56] :

  • l'« agro-pastoralisme » est un Ă©levage effectuĂ© dans le cadre de la communautĂ© villageoise, avec un bĂ©tail en nombre rĂ©duit appartenant Ă  des familles qui l'utilisent en complĂ©ment des cultures, donc pour un but avant tout vivrier, et le font sans doute paĂźtre sur les terrains en jachĂšre ou les marges incultes de leur terroir. Les diffĂ©rentes activitĂ©s liĂ©es Ă  la gestion des animaux n'y font pas l'objet d'une division du travail poussĂ©e ;
  • le nomadisme pastoral, qui est le fait de nomades ou semi-nomades Ă©voluant gĂ©nĂ©ralement aux marges du monde sĂ©dentaire et organisĂ©s dans un systĂšme tribal (lequel regroupe souvent des sĂ©dentaires, la limite entre les deux groupes n'Ă©tant pas toujours nette). Ils Ă©chappent souvent aux sources Ă©crites, n'Ă©tant gĂ©nĂ©ralement mentionnĂ©s que de façon indirecte quand ils sont au contact des sĂ©dentaires, et n'ont laissĂ© quasiment aucune trace matĂ©rielle. Il repose sur des migrations saisonniĂšres visant Ă  chercher les points d'approvisionnement en eau et les zones de pĂąture (notamment la steppe en saison humide). Il ne s'agit pas d'un mode de vie vouĂ© Ă  ĂȘtre autosuffisant, car il entre en symbiose avec les sociĂ©tĂ©s sĂ©dentaires pour effectuer des Ă©changes (d'animaux et de leurs produits) et ententes (prise en charge de troupeaux de sĂ©dentaires, travaux agricoles de nomades sur les champs des sĂ©dentaires) vitaux pour les deux parties[57]. Des litiges pouvaient cependant survenir lors du passage des troupeaux des nomades sur les terres des sĂ©dentaires, et certains groupes nomades pouvaient commettre des exactions et rapines et devenir des Ă©lĂ©ments d'insĂ©curitĂ© importants[58] ;
  • l'Ă©levage encadrĂ© par l'État et gĂ©rĂ© par les scribes de son administration, surtout connu pour les « grands organismes » (palais et temples) de la MĂ©sopotamie du sud qui ont livrĂ© une abondante documentation sur la gestion de leurs troupeaux. C'est dans ce cadre que l'on trouve le plus de tĂȘtes de bĂ©tail et la division du travail la plus poussĂ©e. Les bĂȘtes sont engraissĂ©es par des Ă©leveurs spĂ©cialisĂ©s dans ce domaine, rĂ©tribuĂ©s par le temple ou le palais, et surveillĂ©s par l'administration de l'institution. Leur abattage et la collecte des produits qu'elles fournissent sont supervisĂ©s. Ce systĂšme peut se superposer aux structures prĂ©cĂ©dentes et les met parfois Ă  contribution, par exemple quand des troupeaux sont confiĂ©s Ă  des pasteurs nomades. Les grands organismes avaient en effet l'habitude de confier certaines de leurs bĂȘtes Ă  des bergers indĂ©pendants, qui devaient les Ă©lever tout en fournissant chaque annĂ©e les nouveau-nĂ©s et certains produits (laine pour les moutons, tendons des bĂȘtes mortes). Les bovins servant au travail agricole des temples ou palais Ă©taient pour leur part nourris dans des parcs Ă  bestiaux ou des Ă©tables, par des rations alimentaires en grains, comme les travailleurs humains[59]. Dans le cas prĂ©cis des troupeaux des temples mĂ©sopotamiens, on notera que les animaux Ă©taient considĂ©rĂ©s comme les troupeaux de la divinitĂ© tutĂ©laire du temple et portaient sa marque (par exemple le croissant de lune pour le dieu-lune SĂźn) ; comme les rois, les dieux avaient de nombreux animaux pour subvenir Ă  leurs besoins (les sacrifices notamment, mais aussi le travail des champs des dieux) et aussi pour leur apparat[60].
« Dis Ă  Yasmah-Addu : ainsi parle Ishme-Dagan, ton frĂšre : Les mules et les Ăąnes-lagu de bonne qualitĂ© viennent du pays d'Andarig et de celui de HarbĂ». Renseigne-toi et on te le dira. PrĂ©cĂ©demment le Roi avait l'habitude de prendre les Ăąnes Ă  Andarig, chez Iluna-Addu. PrĂ©cĂ©demment Yahdun-LĂźm avait l'habitude de prendre des Ăąnes au mĂȘme endroit. (Si) Ăąnes et chiens proviennent bien du pays d'Andarig et de HarbĂ» en revanche mes juments, qui proviennent du Haut pays, sont petites de taille. Maintenant, fais mettre en route 10 Ăąnesses soutĂ©ennes de bonne qualitĂ© et fais-les monter vers moi. »

La sélection d'ùnes de trait, d'aprÚs les archives de Mari, début du XVIIIe siÚcle av. J.-C.[61]

Les ovins sont de loin les animaux qui sont les plus Ă©levĂ©s, parce qu'ils se contentent de peu de nourriture, et peuvent s'adapter Ă  de nombreux environnements climatiques. Les chĂšvres sont moins prĂ©sentes dans la documentation mais devaient avoir une place importante[21]. Les bovins, bien que moins nombreux, sont probablement plus utiles, car en plus de fournir des aliments en grande quantitĂ© (viande et lait) et leur peau, ils constituent une force de travail non nĂ©gligeable[23]. Ce sont eux qui ont le plus de valeur financiĂšre. Les textes distinguent souvent divers types d'animaux parmi une mĂȘme espĂšce, en fonction de leur aspect, ou bien de leur origine gĂ©ographique qui implique des spĂ©cificitĂ©s[62] : on trouve ainsi des moutons Ă  queue grasse, de montagne, ou « amorrites », etc. À partir des diffĂ©rentes caractĂ©ristiques des animaux d'une mĂȘme espĂšce, les Ă©leveurs pouvaient pratiquer des croisements pour amĂ©liorer les facultĂ©s des races.

Écuyer conduisant des chevaux, bas-relief Dur-Sharrukin (Assyrie), VIIIe siùcle av. J.-C..

L'Ă©levage du cheval est celui qui a fait l'objet du plus d'attentions[63]. Cela est liĂ© au fait que cet animal a un grand intĂ©rĂȘt militaire et a revĂȘtu avec le temps une fonction de prestige qui le place au-dessus des autres animaux domestiquĂ©s[64]. Les Kassites et les Hourrites semblent avoir jouĂ© un grand rĂŽle dans le dĂ©veloppement de l'art de l'Ă©levage du cheval Ă  partir du milieu du IIe millĂ©naire. L'Ă©levage du cheval a donnĂ© naissance Ă  une littĂ©rature spĂ©cifique : des textes dits hippiatriques (mĂ©decine du cheval) retrouvĂ©s Ă  Ugarit en Syrie[65], et des conseils pour bien dresser les chevaux prodiguĂ©s par un spĂ©cialiste hourrite nommĂ© Kikkuli, retrouvĂ©s dans un texte hittite[66]. Des textes administratifs d'autres sites contemporains (Assur, Nippur) montrent Ă©galement tous les soins portĂ©s Ă  l'Ă©levage des chevaux par les Ă©lites des diffĂ©rents royaumes du Proche-Orient ancien.

L'Ă©levage est une activitĂ© gĂ©nĂ©ratrice de nombreux litiges, Ă©voquĂ©s en particulier dans des textes lĂ©gislatifs qui permettent d'approcher certains aspects de cette activitĂ©. Des dĂ©gĂąts pouvaient ainsi ĂȘtre causĂ©s par des animaux domestiques : le Code de Hammurabi prĂ©voit ainsi le cas oĂč un bovin Ă©chapperait au contrĂŽle de son maĂźtre et tuerait une personne, ou provoquerait des destructions matĂ©rielles. D'autres affaires pouvaient survenir lorsqu'une personne confiait des bĂȘtes Ă  un berger, comme l'envisagent plusieurs passages des lois mĂ©sopotamiennes, hittites ou de l'Exode, et qu'une bĂȘte Ă©tait volĂ©e ou dĂ©vorĂ©e par un animal sauvage, ou mourait ou avortait par accident. Il fallait Ă©galement surveiller les troupeaux de façon qu'ils n'aillent pas dĂ©grader les zones de cultures. Dans ces cas-lĂ , les lĂ©gislateurs cherchent surtout Ă  Ă©tablir s'il y a ou non responsabilitĂ© du propriĂ©taire ou du berger Ă  qui les bĂȘtes sont confiĂ©es, et les Ă©ventuelles amendes et compensations[67].

Produits fournis par les animaux pour l'alimentation et l'artisanat

« Frise à la laiterie », détail : un homme trait une vache. V. 2500 av. J.-C., El-Obeid, British Museum.

Les animaux sont exploitĂ©s pour les produits alimentaires qu'ils peuvent fournir aux hommes[68] - [69]. La consommation de viande est occasionnelle pour la plupart des habitants du Proche-Orient ancien, et vient loin derriĂšre celle des vĂ©gĂ©taux[70]. Elle est avant tout fournie par l'Ă©levage Ă  partir du IVe millĂ©naire, la chasse devenant alors trĂšs secondaire. Il s'agit surtout de celle de moutons, mais aussi de caprins, de bovins et de porcs, voire de la volaille, et accessoirement d'animaux chassĂ©s comme les gazelles, les cerfs, les sangliers ou des oiseaux sauvages, voire certains types de souris. Les poissons se retrouvaient Ă©galement au menu des anciens habitants du Proche-Orient, de mĂȘme que certains crustacĂ©s, et des tortues. Certains insectes Ă©taient Ă©galement mangĂ©s (criquets, sauterelles), ce qui pouvait constituer un apport intĂ©ressant en protĂ©ines. La viande pouvait ĂȘtre consommĂ©e fraĂźche, mais pour la conserver longtemps il fallait la saler, la sĂ©cher ou la fumer. Des poissons et insectes pouvaient aussi ĂȘtre consommĂ©s en sauces. La graisse des porcs, et le sang de certains animaux entraient Ă©galement dans la composition de certains plats. Les bovins et les caprins fournissaient du lait, qui Ă©tait bu ou transformĂ© en beurre, babeurre, petit-lait ou en fromage, dont plusieurs variĂ©tĂ©s sont connues par les textes[71]. Les nomades, qui se livrent traditionnellement Ă  l'Ă©levage, avaient sans doute plus facilement accĂšs Ă  ces produits que la majoritĂ© des sĂ©dentaires. Les Ɠufs des oiseaux domestiques et sauvages Ă©taient Ă©galement mangĂ©s. Le miel est un produit trĂšs prisĂ©[36]. Si on consommait gĂ©nĂ©ralement les animaux dans un but alimentaire, parfois ils pouvaient entrer dans la composition de produits mĂ©dicinaux.

Les hommes Ă©levaient et chassaient des animaux pour se vĂȘtir : laine des moutons, poils des chĂšvres, peaux d'animaux domestiques et sauvages[72] - [69]. Ils avaient dĂ©veloppĂ© des techniques de traitement de ces matiĂšres premiĂšres : tannage des peaux pour en faire du cuir[73], teinturerie (parfois Ă  l'aide de murex, qui permet d'obtenir une couleur pourpre[74]). Cela constituait une alternative Ă  la confection de vĂȘtements en lin. On fabriquait des sacs et des outres en cuir, ainsi que des harnachements pour les animaux, des Ă©lĂ©ments de mobilier ou d'armement. La fibre de laine et les poils d'animaux pouvaient Ă©galement servir Ă  confectionner des cordes et des fils. La graisse animale Ă©tait utilisĂ©e comme lubrifiant dans l'artisanat (textile, mĂ©tallurgie, charrerie). Le fumier peut enfin servir de combustible, ou dans des constructions. Les tendons animaux Ă©taient utilisĂ©s en cordonnerie, pour la couture, voire la menuiserie. Les artistes et artisans Ă©taient Ă©galement versĂ©s dans le travail de l'os, des coquillages, et de l'ivoire qui sert de matiĂšre premiĂšre pour des objets de luxe : boĂźtes Ă  fard, Ă©lĂ©ments de statuettes, de mobilier[75]. Il Ă©tait prĂ©levĂ© sur des hippopotames, des Ă©lĂ©phants, et aussi des dugongs. Des objets Ă©taient Ă©galement faits dans des cornes de caprins, ovins, ou des gazelles, notamment des rĂ©cipients.

Les animaux, auxiliaires des hommes dans diverses activités

Empreinte de sceau de la période kassite (fin du XIVe siÚcle av. J.-C.) représentant une équipe de laboureurs conduisant un araire tiré par deux bovins.

Les animaux domestiques sont souvent des auxiliaires assurant des services essentiels pour les hommes dans des activités importantes : travaux agricoles, transport, chasse et guerre. C'est pour cela qu'il semble que les Anciens divisaient les animaux entre ceux qui étaient productifs et ceux qui ne l'étaient pas (voir plus bas). Le chien, qui est le premier animal domestiqué, est ainsi trÚs utile pour aider l'homme à la chasse, et aussi pour conduire les troupeaux, surveiller la maison. Des rapaces apprivoisés pouvaient également servir d'auxiliaires aux chasseurs, comme on le voit dans certains textes et sur des sceaux-cylindres[76].

Les activitĂ©s agricoles font appel Ă  des animaux de trait pour tirer les araires au moment des labours, avant tout des bovins (et sans doute aussi des Ăąnes). Ces mĂȘmes animaux Ă©taient mobilisĂ©s aprĂšs la moisson pour le foulage des cĂ©rĂ©ales et ainsi sĂ©parer l'Ă©pi des grains[77].

DĂ©portĂ©s sur un chariot tirĂ© par deux bƓufs, d'aprĂšs un bas-relief de Ninive, VIIe siĂšcle av. J.-C.

Une autre activitĂ© majeure pour laquelle la force de travail des animaux domestiques Ă©tait mobilisĂ©e Ă©tait le transport, les animaux Ă©tant alors utilisĂ©s pour tirer des chariots (trait) ou porter des biens (bĂąt). MĂȘme si des Ăąnes ont pu ĂȘtre attelĂ©s pour tirer des traĂźneaux (avant l'apparition de la roue vers la fin du IVe millĂ©naire) et des chariots lourds Ă  quatre roues, cette fonction est essentiellement rĂ©servĂ©e aux bovins, puis par la suite aux chevaux, l'introduction de ces derniers au IIe millĂ©naire permettant la rĂ©alisation de chars plus lĂ©gers et rapides Ă  deux roues[78]. Les Ăąnes sont essentiels pour le bĂąt, avant le dĂ©veloppement de l'Ă©levage des chameaux et dromadaires au dĂ©but du Ier millĂ©naire par les tribus arabes, qui entraĂźne des changements dans les pratiques commerciales : grĂące Ă  sa grande capacitĂ© de rĂ©sistance en environnement chaud et aride, il permet aux hommes de prendre des routes plus longues Ă  travers les dĂ©serts. Pour les transports Ă  longue distance, des caravanes sont organisĂ©es dĂšs les Ă©poques les plus anciennes, et sont particuliĂšrement bien connues pour le commerce des Assyriens en Anatolie centrale au dĂ©but du IIe millĂ©naire[79]. La monte des Ă©quidĂ©s reste en revanche peu dĂ©veloppĂ©e durant la pĂ©riode du Proche-Orient ancien, ne connaissant un essor qu'Ă  partir du Ier millĂ©naire, et surtout pour la chasse et la guerre.

Le roi urartéen Sarduri II sur un char léger tiré par deux chevaux, détail d'un casque en bronze, VIIe siÚcle av. J.-C.
Cavaliers assyriens armés de lances, bas-relief du Palais central de Kalkhu/Nimrud, VIIIe siÚcle av. J.-C. British Museum.

Dans la guerre, les animaux sont utilisĂ©s pour transporter tout l'appareil logistique suivant le principe de la caravane, mais aussi sur le champ de bataille en tant qu'animaux de trait et de monte. Les chars militaires sont connus en MĂ©sopotamie Ă  partir de la fin du IIIe millĂ©naire, et sont alors des chars lourds Ă  quatre roues pleines tirĂ©s par des Ăąnes ou des Ă©quidĂ©s (Ăąnes, hĂ©miones, peut-ĂȘtre des chevaux ou des croisements de ces diffĂ©rents Ă©quidĂ©s). À partir du deuxiĂšme quart du IIe millĂ©naire, le dĂ©veloppement de l'Ă©levage du cheval sous l'impulsion de divers peuples (Hourrites, Kassites, ainsi que des Ă©lĂ©ments Indo-Aryens) accompagne l'allĂšgement des chars, qui sont alors Ă  deux roues Ă  rayons. Ils sont plus maniables et plus rapides, ce qui entraĂźne une rĂ©volution des techniques militaires sur les champs de bataille de la seconde moitiĂ© du IIe millĂ©naire : offensives rapides, raids surprise comme l'atteste la bataille de Qadesh. L'armĂ©e assyrienne du dĂ©but du Ier millĂ©naire consacre ensuite l'organisation de chars tirĂ©s par deux chevaux et montĂ©s par trois soldats (conducteur, archer et porte-bouclier)[80]. Mais c'est aussi cette derniĂšre qui dĂ©veloppe la cavalerie montĂ©e, jusqu'alors peu employĂ©e, peut-ĂȘtre sous l'influence de ses adversaires aramĂ©ens. L'invention de la martingale vers le dĂ©but du VIIIe siĂšcle permet une utilisation plus importante de la cavalerie, dont des compagnies sont organisĂ©es[81]. La place essentielle que finit par occuper le cheval dans les pratiques militaires (et son corollaire la chasse) expliquent qu'il soit rapidement devenu un animal noble et prisĂ©, au prix Ă©levĂ©, faisant l'objet de traitĂ©s consacrĂ©s Ă  son Ă©levage et son entretien, privilĂšge dont ne bĂ©nĂ©ficiaient pas les autres animaux, avant de devenir le symbole des guerriers dans les reprĂ©sentations artistiques[82] - [64]. La spĂ©cialisation de certains peuples et rĂ©gions dans son Ă©levage (Urartu, MĂšdes, Scythes) leur confĂ©ra un avantage important sur les champs de bataille.

La circulation des animaux

Les humains ont procĂ©dĂ© Ă  plusieurs dĂ©placements d'animaux. Le cas des mouvements d'animaux domestiques depuis un foyer de domestication vers de nouvelles rĂ©gions est celui qui prend le plus de temps, mais couvre le plus de distances. Ainsi, la poule, domestiquĂ©e en Asie orientale vers 6000, a Ă©tĂ© introduite au Proche-Orient trois millĂ©naires plus tard, et passĂ©e ensuite vers l'Occident[83]. Les animaux domestiquĂ©s au Proche-Orient ont Ă©tĂ© diffusĂ©s vers d'autres rĂ©gions, dont l'Europe. Les restes archĂ©ozoologiques et les textes montrent en tout cas que les animaux pouvaient circuler sur de grandes distances Ă  certaines occasions. La viande devait ĂȘtre fumĂ©e, sĂ©chĂ©e ou salĂ©e pour circuler sur de grandes distances. Sinon, on pouvait faire voyager des animaux vivants (y compris des poissons), pour ensuite les abattre sur le lieu d'arrivĂ©e si on souhaitait les consommer. Des poissons du golfe Persique ou de MĂ©diterranĂ©e se retrouvent ainsi dans des sites de Haute MĂ©sopotamie comme Tell Beydar, et des crevettes de mer en Assyrie[49].

Les dĂ©placements d'animaux sur de longues distances pouvaient s'effectuer de façon sĂ©lective pour le bon plaisir des souverains, qui voulaient se constituer une collection d'animaux exotiques. Pour cela ils avaient plusieurs moyens Ă  leur disposition. D'abord la voie diplomatique : le roi Zimri-Lim de Mari obtient ainsi un chat Ă©gyptien. Mais il y avait aussi des animaux offerts en tribut : les rois assyriens demandaient aux vaincus de leur offrir des animaux exotiques, quand ils ne capturaient pas eux-mĂȘmes ces animaux au cours de leurs campagnes militaires[84].

Sur des distances moins longues mais parfois importantes, les animaux domestiques Ă©taient parfois groupĂ©s en troupeaux qui effectuaient des dĂ©placements du type de la transhumance pouvant ĂȘtre longs, pour Ă©viter de rester dans les zones de cultures pendant les pĂ©riodes de croissance des plantes, et se diriger vers des zones oĂč les points d'eau sont plus abondants et les pĂąturages plus importants : les espaces steppiques en saison humide quand ils sont couverts d'herbes, les espaces de collines ou montagnes en Ă©tĂ© pour disposer d'un climat plus frais et d'une vĂ©gĂ©tation plus dense[57]. Les grands organismes engageaient des pasteurs nomades pour faire faire Ă  leurs troupeaux ces dĂ©placements. Quand les zones traversĂ©es Ă©taient dangereuses, les troupeaux Ă©taient parfois accompagnĂ©s de soldats. Cela se repĂšre dans les archives du temple d'Uruk au Ve siĂšcle, qui dĂ©pĂȘche des archers en plus des pasteurs pour escorter ses moutons qui vont paĂźtre vers la Haute MĂ©sopotamie, dans la rĂ©gion de Tikrit, oĂč le climat est plus doux et les terres de pĂąture plus abondantes[85].

Les institutions organisaient Ă©galement des systĂšmes de redistribution des animaux, parfois Ă  l'Ă©chelle interrĂ©gionale comme dans le systĂšme du BALA sous la troisiĂšme dynastie d'Ur : les rĂ©gions disposant de beaucoup de bĂ©tail en livraient Ă  l'État Ă  titre d'impĂŽt, et ce dernier pouvait le rediriger vers une autre rĂ©gion de son territoire, notamment vers les grands centres de culte comme Nippur oĂč les animaux pouvaient ĂȘtre donnĂ©s en sacrifice au grand dieu Enlil. Il a Ă©tĂ© Ă©valuĂ© qu'environ 60 000 ovins faisaient l'objet de tels mouvements chaque annĂ©e durant la fin du rĂšgne de Shulgi (2094-2047). Ce systĂšme Ă©tait cependant exceptionnel et n'a durĂ© que quelques annĂ©es[86]. Il est impossible de dĂ©terminer la part des Ă©changes dans l'approvisionnement des communautĂ©s en bĂ©tail, les animaux Ă©tant probablement surtout Ă©levĂ©s et utilisĂ©s localement[87]. Seuls les plus aisĂ©s devaient ĂȘtre correctement approvisionnĂ©s par les institutions, notamment par le biais de la redistribution des parties d'animaux abattus pour les sacrifices, et avoir accĂšs Ă  des circuits d'Ă©changes.

Fonction récréative, affective et de prestige

Lion criblé de flÚches lors d'une chasse d'Assurbanipal, bas-relief de Ninive, VIIe siÚcle av. J.-C.

Quand se pose la question de pratiques humaines rĂ©crĂ©atives avec des animaux, le problĂšme est que les sources ne les mentionnent explicitement que rarement. Des animaux sauvages pouvaient prendre part Ă  des fĂȘtes organisĂ©es par les rois, notamment sous la TroisiĂšme dynastie d'Ur oĂč se trouve la mention d'un ours montrĂ©[88]. En tout cas, il est clair que les animaux sauvages exotiques Ă©taient trĂšs prisĂ©s par les grands souverains du Proche-Orient ancien, depuis ceux d'Akkad et d'Ur III jusqu'Ă  ceux de l'Empire assyrien, comme vu plus haut sur la circulation des animaux dans le milieu des cours royales. On connaĂźt les grandes finalitĂ©s de ces dĂ©placements par les sources assyriennes : la constitution de sortes de « zoos » dans les jardins royaux, regroupant des animaux exotiques[89], et les chasses qui y sont rĂ©alisĂ©es par les rois, rapportĂ©es par leurs Annales et les bas-reliefs d’un palais de Ninive montrant Assurbanipal chassant des lions[90]. Les chasses royales sont couramment reprĂ©sentĂ©es dans l'art du Proche-Orient ancien en tant qu'Ă©lĂ©ment de glorification et de lĂ©gitimation du pouvoir dans son aspect guerrier et maĂźtre du monde animal[91]. Certes, les rois et les autres participants ont pu prendre du plaisir Ă  tout cela ; mais ce n’est pas pour rapporter une telle chose que les faits ont Ă©tĂ© mis en image et par Ă©crit.

La cohabitation entre les hommes et les animaux domestiques ouvre la voie Ă  des relations plus intimes, d'ordre affectif, entre ceux-ci. Cela se voit par exemple dans les attestations de noms donnĂ©s Ă  des bovins dans plusieurs documents de la Babylonie du dĂ©but du IIe millĂ©naire et de l'Ă©poque rĂ©cente, qui traduisent le fait que ces animaux, chers et trĂšs importants pour les agriculteurs en tant qu'auxiliaires de travail, pussent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des membres Ă  part entiĂšre de leurs familles[92]. Les Ă©quidĂ©s sont quant Ă  eux prisĂ©s pour le prestige qu'ils dĂ©gagent lors de manifestations publiques de la puissance d'un souverain ou d'un dieu. Dans la Syrie amorrite (dĂ©but du IIe millĂ©naire), c'est l'Ăąne ou mulet qui a la plus forte valeur de prestige, et le roi Zimri-Lim de Mari reçoit le conseil de faire son entrĂ©e dans une ville sur cet animal (ou sur une chaise Ă  porteur) et non sur un cheval, animal qu'il prĂ©fĂšre manifestement mais qui est alors jugĂ© moins digne que le premier[93]. Mais par la suite ce sont les chevaux qui sont incontestablement les animaux de prestige associĂ©s Ă  la puissance des rois et des dieux, qui disposent de haras oĂč les Ă©talons les plus remarquables (parfois choisis par le dieu lui-mĂȘme Ă  la suite d'une procĂ©dure de divination) bĂ©nĂ©ficient de soins de choix, et sont sortis pour les grandes parades, comme les chevaux blancs tirant le char du dieu Assur lors de la fĂȘte du Nouvel An[60]. Il est en revanche difficile d'aller plus loin et de parler d'« animaux de compagnie Â» dans les sociĂ©tĂ©s du Proche-Orient ancien, car il n'y a pas vraiment de preuves dĂ©montrant qu'il y avait des animaux Ă©levĂ©s pour le simple plaisir de leur maĂźtre dans son intimitĂ©[94].

Risques liés aux animaux

ÉlĂ©ment de mobilier en ivoire de style phĂ©nicien reprĂ©sentant un homme saisi Ă  la gorge par une lionne, trouvĂ© Ă  Nimrud, IXe et VIIIe siĂšcles av. J.-C., British Museum.

Les sociĂ©tĂ©s humaines sont rĂ©guliĂšrement soumises Ă  des risques liĂ©s aux comportements de certains animaux sauvages, avec lesquelles elles rentrent en interaction. Ainsi, plusieurs lettres de Mari mentionnent des attaques de lion contre les hommes et leurs bĂȘtes dans la Syrie du XVIIIe siĂšcle[95]. Les scorpions et les serpents (notamment la redoutable vipĂšre Ă  cornes) reprĂ©sentent des menaces fortes. Plusieurs incantations, parmi les plus anciennes connues, visaient Ă  combattre ces maux ; les serpents d'airain de la Bible avaient pour but de guĂ©rir les morsures de serpent[96].

Certaines des dix plaies d'Égypte prĂ©sentĂ©es dans la Torah sont directement provoquĂ©s par des animaux sauvages et renvoient Ă  des flĂ©aux pouvant toucher les sociĂ©tĂ©s du Proche-Orient ancien, en particulier les invasions de moustiques et surtout de criquets pĂšlerins et autres insectes proches[97]. La documentation assyrienne mentionne Ă©galement les dĂ©gĂąts qui peuvent ĂȘtre causĂ©s par les mites, notamment sur les Ă©toffes[98]. Plusieurs mĂ©thodes avaient Ă©tĂ© mises au point pour y faire face : aĂ©rer les tissus attaquĂ©s par les mites, noyer les larves de criquets dans des canaux. Mais bien souvent les Anciens s'en remettaient Ă  des priĂšres et des incantations face aux menaces causĂ©es par des insectes[47].

D'autres risques Ă©taient liĂ©s Ă  la pratique de l'Ă©levage domestique au contact des hommes, et sont Ă©voquĂ©s dans les textes de lois. Le Code de Hammurabi Ă©voque ainsi les dĂ©gĂąts ou les blessures (parfois mortelles) que pouvaient infliger des bƓufs, ou encore les attaques de troupeaux par des bĂȘtes sauvages, ainsi que les cas d'Ă©pizooties et autres maladies survenant dans des enclos[67]. Ces Ă©pidĂ©mies apparaissent Ă©galement dans des textes de la vie quotidienne, comme les lettres de Mari[99].

L'animal, « objet » symbolique

La communauté qu'ont formé les hommes et les animaux a entraßné une relation allant au-delà du simple rapport utilitariste, qui est de nature symbolique. Les animaux ont depuis les temps préhistoriques été constitués en objets culturels par les hommes. Ils en ont fait des symboles des forces surnaturelles, mais aussi des moyens de communication avec le monde divin dans divers actes rituels et ont pu mettre en place des tabous proscrivant certains contacts avec certains animaux. Dans le domaine intellectuel, ils ont cherché à classifier le monde animal et ont eu des représentations mentales précises des caractÚres des animaux. Cela explique la présence courante des animaux dans l'art, généralement pour une motivation symbolique.

Animaux divins et animaux mythiques

Représentation des symboles des principales divinités du panthéon babylonien à la période kassite (XIIe siÚcle av. J.-C.), sur le revers d'un kudurru : sont notamment représentés sur le troisiÚme registre le dragon-serpent de Marduk et Gula avec son chien ; musée du Louvre.

Les animaux sont prĂ©sents dans la religion des cultures du Proche-Orient de l'ÉpipalĂ©olithique et le dĂ©but du NĂ©olithique. Les piliers du sanctuaire de Göbekli Tepe portent des reprĂ©sentations d’animaux sauvages (la domestication des animaux n’ayant pas encore dĂ©butĂ©, sauf pour le chien). Dans les premiers temps du NĂ©olithique, Ă  Çatal HöyĂŒk ou Mureybet, des Ă©difices qui ont vraisemblablement servi de sanctuaires ont livrĂ© des bucranes, crĂąnes de bovidĂ©s ayant une fonction cultuelle[100]. Selon J. Cauvin, le taureau reprĂ©sente alors un principe mĂąle, fertile, pendant de la dĂ©esse-mĂšre[101]. En rĂ©alitĂ©, rien n'atteste avec certitude que des divinitĂ©s animales aient jamais Ă©tĂ© vĂ©nĂ©rĂ©es par les civilisations du Proche-Orient ancien, seuls des dieux et dĂ©esses anthropomorphes Ă©tant attestĂ©s aux pĂ©riodes historiques.

Cependant, on trouve quand mĂȘme des animaux qui sont associĂ©s Ă  des divinitĂ©s, qu'ils servent Ă  l'occasion Ă  symboliser : on parle d'« animaux-symboles », ou « animaux-attributs »[102]. Ce peuvent ĂȘtre des animaux naturels (presque jamais des animaux domestiques, sauf le chien de la dĂ©esse mĂ©sopotamienne Gula), ou mythologiques. Ainsi, pour les premiers on trouve le taureau, animal-attribut du dieu de l'Orage (Adad, Teshub) reprĂ©sentant son aspect fertiliseur, ou le lion reprĂ©sentant l'aspect guerrier d'Ishtar, le cerf des divinitĂ©s hittites protectrices de la nature (DLAMMA) ; pour les seconds, le dragon-serpent (muĆĄhuĆĄĆĄu) est l'animal de Marduk (entre autres), et le Capricorne (suhurmaĆĄu) celui d'Ea. Des statues de ces animaux pouvaient prendre part Ă  des rituels au mĂȘme titre que d'autres symboles divins. Par exemple, des effigies de cerfs reçoivent des libations et des offrandes alimentaires lors du rituel de la montagne Pushkurunawa durant la grande fĂȘte hittite AN.TAH.Ć UM[103]. Il semble que certains temples de Syrie et du Levant de la pĂ©riode tardive abritaient des animaux vivants comme des lions, symboles de la dĂ©esse de la fertilitĂ©, Ă  cĂŽtĂ© d'autres animaux[104], pour leur caractĂšre sacrĂ© et non pour les sacrifier ; de la mĂȘme maniĂšre certains dieux avaient des animaux pour leur apparat, notamment des chevaux de qualitĂ©[60].

La Bible hĂ©braĂŻque proscrit en revanche l'identification de Dieu Ă  des animaux, comme dans le cas du « veau d'or » de l'Exode, mĂȘme si Dieu est souvent comparĂ© Ă  des animaux dans des tournures littĂ©raires (par exemple un vautour qui veille)[105]. Reste le cas des « serpents d'airain » (nehuĆĄtan), prĂ©sents dans des temples oĂč ils avaient apparemment la fonction de guĂ©rir des morsures de serpent, dont la Bible attribue l'origine Ă  MoĂŻse. Des exemples de serpents de bronze ont Ă©tĂ© trouvĂ©s lors des fouilles de plusieurs sanctuaires du Proche-Orient[96]. Plus tard la tradition chrĂ©tienne a repris le symbole de la colombe, liĂ©e aux dĂ©esses de l'amour, pour en garder l'aspect pacifique et messager, et symboliser le Saint-Esprit[106].

ChimÚre, bas-relief de Karkemish, IXe et VIIIe siÚcles av. J.-C., Musée des civilisations anatoliennes d'Ankara.

Les mythologies du Proche-Orient ancien prĂ©sentent de nombreux animaux imaginaires, et des gĂ©nies ou dĂ©mons ayant des traits animaliers, notamment de nombreux hybrides[107]. Cette faune mythologique est trĂšs vaste ; elle comprend les hommes-scorpions, les hommes-poissons, le griffon, les taureaux et lions ailĂ©s, des chevaux ailĂ©s semblables Ă  PĂ©gase[82], des sirĂšnes, divers types de « dragons » (dragon-serpent, dragon-lion) ou l'oiseau lĂ©ontocĂ©phale Imdugud/Anzu, le dĂ©mon hybride Pazuzu, etc. La dĂ©mone Lamashtu a quant Ă  elle le visage d'une chienne, des oreilles et des dents d’ñne, les serres d’un oiseau. La Bible comprend plusieurs de ces ĂȘtres, comme le LĂ©viathan et d'autres sortes de dragons[108].

Certains animaux ont été utilisés pour qualifier des constellations du ciel. Pour ce qui concerne les signes du zodiaque mésopotamien, on trouve le Crabe (Cancer), le Lion, le Scorpion, le Capricorne[109].

Les animaux dans le culte et les pratiques religieuses

Maquettes en argile de foies divinatoires, XIXe et XVIIIe siÚcles av. J.-C., Mari, musée du Louvre.

De façon plus concrĂšte, les animaux sont souvent utilisĂ©s dans le culte religieux. De nombreux animaux Ă©taient offerts en sacrifice au dieu, quasi exclusivement des animaux domestiques, surtout des moutons, ainsi que des caprins, voire des oiseaux chez les Hittites. Leur viande (gĂ©nĂ©ralement prĂ©parĂ©e) Ă©tait offerte en repas au dieu, les piĂšces Ă©tant ensuite rĂ©parties entre les prĂȘtres et les autoritĂ©s politiques[110]. Dans l'IsraĂ«l antique, les sacrifices animaux sont prĂ©sents, et semblent distinguer ceux comme les sacrifices de clĂŽture et de communion durant lequel une partie de la viande est rĂ©cupĂ©rĂ©e et consommĂ©e par les humains, le reste (dont la graisse) Ă©tant rĂ©servĂ© pour Dieu et brĂ»lĂ©, et les holocaustes durant lesquels la totalitĂ© de l'animal est incinĂ©rĂ©e et donc consommĂ©e par Dieu[111].

Un autre type de sacrifice d'animaux pour des rituels est celui de l'hĂ©patoscopie, la divination qui s'effectue en lisant le foie d'agneaux. La divination avec des animaux se fait Ă©galement sans sacrifice dans le cas de la lecture des vols d'oiseaux, ou en pays hittite les dĂ©placements de serpents. Les animaux sont couramment mentionnĂ©s dans les textes de prĂ©sages ; on interprĂšte notamment les anomalies dĂ©tectĂ©es chez des nouveau-nĂ©s. Les animaux sont donc un intermĂ©diaire servant aux dieux pour adresser des messages aux humains[112]. Les animaux servent aussi dans des rituels, notamment pour la purification, lors de la conclusion d'une alliance (le sacrifice sanglant d’ñnons vient souvent sceller un accord diplomatique Ă  la pĂ©riode amorrite) ou enfin lors de l'inhumation d'une personne aux cĂŽtĂ©s de qui ils Ă©taient enterrĂ©s (lĂ  encore surtout des Ă©quidĂ©s mais aussi les chiens)[19] - [113].

Les rituels d'exorcisme faisaient souvent appel Ă  des animaux dans les cas oĂč il y avait besoin d'un substitut qui devait porter le mal menaçant un ĂȘtre humain Ă  sa place avant d'ĂȘtre sacrifiĂ©, emportant ainsi la menace avec lui (on pouvait parfois le brĂ»ler ou l'enterrer), ou bien servir Ă  absorber le mal, auquel cas il n'est pas tuĂ© mais relĂąchĂ© au loin, symbolisant la purification de l'humain concernĂ© (pratique du « bouc Ă©missaire Â»). En MĂ©sopotamie, les animaux employĂ©s dans ces rituels sont de prĂ©fĂ©rence des caprins, ainsi que certains peu employĂ©s dans les sacrifices (cochons, chiens, oiseaux, poissons). On pouvait mĂȘme aller jusqu'Ă  faire revĂȘtir des habits de femmes Ă  l'animal-substitut pour incarner plus profondĂ©ment la personne Ă  guĂ©rir. Dans les rituels de magie analogique courants au Hatti (oĂč on Ă©voque les menaces qui pĂšsent sur une personne en employant des comparaisons trĂšs imagĂ©es), les animaux sont Ă©galement mentionnĂ©s comme rĂ©fĂ©rence dans les incantations, sans ĂȘtre forcĂ©ment prĂ©sents physiquement[114].

Les animaux dans l'art

Les artistes du Proche-Orient ancien ont reprĂ©sentĂ© des animaux suivant les diffĂ©rentes formes d’expression visuelle auxquelles ils avaient l'habitude de recourir : des bas-reliefs sur de la pierre, du mĂ©tal, des sceaux-cylindres, de la vaisselle ; des reprĂ©sentations en trois dimensions comme des statues, Ă©tendards, poids ou cĂ©ramiques zoomorphes ; et des peintures sur murs ou cĂ©ramique, souvent mal conservĂ©es. Les matiĂšres travaillĂ©es sont tout aussi diverses : terre cuite, diffĂ©rents types de pierre et mĂ©taux, ivoires, etc. (les tissus et le bois ayant disparu)[115].


Ces diffĂ©rents types de reprĂ©sentations se retrouvent dĂšs les sociĂ©tĂ©s nĂ©olithiques du Proche-Orient ancien : bas-reliefs des piliers de Göbekli Tepe, peintures, statues et bucranes de Çatal HöyĂŒk, cĂ©ramiques peintes de la pĂ©riode de Samarra, par exemple. De fait, il y a des traditions et des stĂ©rĂ©otypes de reprĂ©sentations animales qui transparaissent dans les diffĂ©rentes rĂ©gions concernĂ©es, et parfois mĂȘme des points communs du fait d’échanges. Ainsi des motifs rĂ©currents sont dĂ©celables, mettant en avant un aspect particulier des animaux reprĂ©sentĂ©s, par exemple le lion rugissant, ou les bovins et caprins aux cornes proĂ©minentes. Les Ă©volutions sont cependant manifestes : les reprĂ©sentations proto-historiques d'animaux sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs stylisĂ©es, les artistes ne recherchant pas vraiment un rendu rĂ©aliste, parce que ces reprĂ©sentations se font sans doute dans un but uniquement symbolique, les approches narratives et naturalistes ne se dĂ©veloppant que plus tardivement (ce qui rend parfois difficile l’identification des animaux reprĂ©sentĂ©s)[116]. Les artistes ont donc eu le choix entre des reprĂ©sentations d'animaux isolĂ©s, ou bien des scĂšnes figuratives plus complexes, pouvant avoir un but narratif et porter un message plus complexe[117]. Cette approche trouva son expression la plus aboutie dans les scĂšnes narratives et plus naturalistes (et souvent complĂštement « profanes ») des bas-reliefs nĂ©o-assyriens, donc tardivement[118], tout en Ă©tant dĂ©laissĂ©e dans d’autres parties du Moyen-Orient, comme l'Anatolie[119].

Les buts des reprĂ©sentations artistiques des animaux ne sont pas toujours aisĂ©s Ă  identifier, mais il est manifeste qu'ils renvoient aux fonctions symboliques qu'ils ont aux yeux de ceux qui les rĂ©alisent et de ceux Ă  qui elles sont destinĂ©es. La volontĂ© premiĂšre des artistes n'Ă©tait donc pas de reprĂ©senter les animaux de façon rĂ©aliste dans leur cadre de vie ni dans un but purement esthĂ©tique. Ainsi, un nombre important de reprĂ©sentations d'animaux peut ĂȘtre rattachĂ© Ă  leur fonction de symbole divin ou de symbole de forces surnaturelles, auquel cas le choix de la reprĂ©sentation de l'animal vise sans doute Ă  assurer l'efficacitĂ© de l'objet en y transfĂ©rant une partie de cette puissance[120]. Les animaux-symboles se retrouvent ainsi dans les reprĂ©sentations de l’art anatolien Ă  ses diffĂ©rentes pĂ©riodes[121], les nombreuses reprĂ©sentations de serpents en Iran oĂč cet animal a une valeur symbolique trĂšs forte[122], ou sur les kudurrus babyloniens de la seconde moitiĂ© du IIe millĂ©naire qui voient la systĂ©matisation des symboles divins[123], et un peu partout au Moyen-Orient antique. Les reprĂ©sentations d'animaux sur des sortes d’étendards et les vaisselles zoomorphes dans l'Anatolie de la fin du IIIe millĂ©naire et le dĂ©but du IIe millĂ©naire ont manifestement un but cultuel, sans doute en lien avec le rĂŽle des animaux en tant que symbolisation des dieux ou de forces de la nature, et les textes rituels apprennent qu'ils Ă©taient intĂ©grĂ©s dans le culte et pouvaient faire l'objet d'hommages et de libations[124].

Les représentations d'animaux peuvent aussi renvoyer à leur fonction de symboles du pouvoir : ainsi dans l'empire néo-assyrien le lion et le taureau sont des symboles du roi, tandis que le scorpion symbolise la reine, et le harem en général[125].

Les reprĂ©sentations animales pouvaient Ă©galement avoir un rĂŽle protecteur (apotropaĂŻque) et guĂ©risseur : talismans, amulettes, bĂȘtes gardiennes de portes[126], ou les « serpents d’airain » de l'IsraĂ«l antique[96] et les statuettes de chiens vouĂ©es Ă  la dĂ©esse guĂ©risseuse Gula (dont ils Ă©taient le symbole) en MĂ©sopotamie. Ces formes de reprĂ©sentations d’animaux en tant que symboles favorisaient donc les animaux les plus associĂ©s aux forces divines : le lion et le taureau avant tout, mais aussi les serpents et divers animaux imaginaires (« sphinx », « griffons », et autres « taureaux ailĂ©s »). C'est ainsi le cas des statues monumentales de taureaux et lions androcĂ©phales ailĂ©s, des gĂ©nies appelĂ©s ơēdu et lamassu, gardant les entrĂ©es des palais des capitales assyriennes et certains de leurs points de passage interne, qui Ă©taient censĂ©es ĂȘtre dotĂ©es d'une puissance mystique (puluhtu) suscitant la terreur des forces malfaisantes et assurant une protection magique Ă  l'Ă©difice.

Empreinte de sceau-cylindre de la période d'Akkad (c. 2200 av. J.-C.) représentant des héros nus abreuvant des buffles. Musée du Louvre.

Les reprĂ©sentations d’animaux dans des scĂšnes complexes les mettent en relation directe avec les humains, et reflĂštent alors des conceptions de la sociĂ©tĂ© et de la politique. De nombreuses scĂšnes reprĂ©sentent ainsi des hommes (rois ou hĂ©ros mythologiques) maĂźtrisant ou tuant des animaux dans des scĂšnes de combat et de chasse, depuis le « MaĂźtre des animaux Â» reprĂ©sentĂ© sur des sceaux de l'Iran protohistorique[127] jusqu'aux rois nĂ©o-assyriens et perses chassant des animaux sauvages sur des orthostates et des sceaux-cylindres. D'autres scĂšnes, trĂšs courantes durant la pĂ©riode d'Uruk, reprĂ©sentent ces mĂȘmes figures de combattant et de souverains en train de nourrir des animaux ou les conduisant[128] - [91]. Ici il s'agit donc de mettre en avant les qualitĂ©s d'une figure souveraine capable de dominer et de mettre en ordre le monde animal, renvoyant Ă  l'image rĂ©currente du roi en tant que « berger » dirigeant ses sujets qui sont assimilĂ©s Ă  un troupeau. Ici les animaux reprĂ©sentĂ©s sont trĂšs divers : animaux sauvages, parfois mythologiques, mais aussi des animaux domestiques (caprins et bovins surtout).

En outre, des animaux sont prĂ©sents dans des scĂšnes oĂč ils n'ont pas de fonction symbolique centrale (voire aucune fonction symbolique) mais sont reprĂ©sentĂ©s en tant qu’auxiliaires ou Ă©lĂ©ment valorisant la qualitĂ© des hommes, par exemple les scĂšnes de guerriers sur un char tirĂ© par des chevaux au galop renvoyant Ă  la symbolique guerriĂšre[82]. Un autre type de scĂšne narrative particulier est celui des reprĂ©sentations courantes dans le monde Ă©lamite, en particulier sur les sceaux-cylindres de la pĂ©riode proto-Ă©lamite montrant des animaux accomplissant des activitĂ©s d'humains (musiciens, bĂątisseurs, maĂźtrisant d’autres animaux, etc.)[129].

Finalement, un nombre limitĂ© d'animaux fait l'objet de la majoritĂ© des reprĂ©sentations, et avant tout des animaux sauvages : le couple dominant taureau-lion qui est le plus associĂ© aux fonctions souveraines (en particulier dans le monde syro-anatolien), les caprins, les serpents dans toutes les rĂ©gions, ainsi que les cerfs dans le monde anatolien oĂč ils sont associĂ©s Ă  des divinitĂ©s importantes, des Ă©quidĂ©s (en particulier les chevaux, mais gĂ©nĂ©ralement en tant qu'auxiliaire des hommes), mais aussi souvent des oiseaux et des poissons (sans jamais avoir une place centrale). Et d'autres comme les moutons (pourtant sans doute les mammifĂšres domestiques les plus nombreux) et le cochon sont trĂšs peu prĂ©sents[130].

Classifications et stéréotypes

Les scribes de MĂ©sopotamie et Ă  leur suite ceux de plusieurs peuples du Proche-Orient ancien avaient l'habitude de rĂ©diger de longues listes lexicales rĂ©pertoriant et organisant les Ă©lĂ©ments du monde connu. Elles permettent de percevoir la façon dont les Anciens concevaient le monde animal et le classifiaient. La plus massive des listes mĂ©sopotamiennes, appelĂ©e d'aprĂšs son incipit HAR.RA = hubullu, dont la forme standard date du Ier millĂ©naire, rĂ©unit des noms du monde animal, classĂ©s en trois groupes : animaux de la terre, de l'air et de l'eau. Les premiers sont divisĂ©s entre les animaux domestiques, de loin ceux qui sont traitĂ©s plus en dĂ©tail, et les non domestiques. En rĂ©alitĂ© on devrait plutĂŽt parler d'animaux « productifs » et « non productifs », dans la mesure oĂč le chien et le porc sont classĂ©s dans la seconde catĂ©gorie. Mais les Anciens mĂ©sopotamiens considĂ©raient bien qu'il y eĂ»t des animaux sauvages : ils parlaient en gĂ©nĂ©ral de bĆ«l áčŁÄ“ri ou umām áčŁÄ“ri, « animaux de la steppe », ou d'autres lieux comme les marais ou les montagnes[131]. Dans la seule liste lexicale hittite retrouvĂ©e faisant une classification des animaux, la mĂȘme distinction est opĂ©rĂ©e entre animaux domestiques (ĆĄupalla-) et sauvages, ces derniers Ă©tant divisĂ©s entre animaux du champ (gimraĆĄ huitar-, surtout des mammifĂšres), de la terre (daganzipaĆĄ huitar-, des insectes essentiellement) et de la mer (arunaĆĄ huitar-, en fait les animaux liĂ©s Ă  l'eau, grenouilles et serpents compris aux cĂŽtĂ©s des poissons)[132]. Le porc et le chien sont lĂ  aussi placĂ©s Ă  part.

Dans la Bible hĂ©braĂŻque, une forme de classification des animaux apparaĂźt dans le passage du LĂ©vitique prescrivant les interdits alimentaires, qui fonctionne suivant la distinction entre animaux qui peuvent ĂȘtre mangĂ©s et ceux qui ne peuvent pas l'ĂȘtre, mais suit Ă©galement d'autres principes d'arrangement. La distinction entre animaux domestiques et animaux sauvages y est ainsi manifeste, car les premiers (ovins, caprins et bovins) font partie de l'Alliance entre Dieu et les hommes, et peuvent lui ĂȘtre donnĂ©s en sacrifice, tandis que les autres non. Les critĂšres de classement reposent aussi le lieu de vie comme dans les textes mĂ©sopotamiens et hittites, Ă  savoir la terre, l'eau et l'air, mais Ă©galement l'apparence des animaux pour rĂ©aliser des regroupements plus fins. Ainsi, parmi les animaux de la terre qui sont le groupe le plus Ă©voquĂ©, on distingue les quadrupĂšdes des autres, puis les ruminants ou non ruminants Ă  sabots fendus et ceux Ă  sabots pleins, et ensuite les animaux qui marchent sur la plante des pieds (plantigrades : lion, chien, hyĂšne, civette) et enfin ceux qui marchent sur le ventre (les bestioles : taupe, souris, lĂ©zard). La classification des animaux de l'air et de l'eau est moins raffinĂ©e, et prend l'apparence d'une liste[133].

Dans les reprĂ©sentations mentales des anciens habitants du Proche-Orient, la cĂ©sure entre animaux sauvages et domestiques est donc trĂšs marquĂ©e. Les animaux sauvages apparaissent souvent comme reprĂ©sentant le monde non civilisĂ©, donc d'une certaine maniĂšre le chaos, parce qu'ils vivent dans la steppe, loin des villes qui sont les garantes du monde civilisĂ©. Cela se retrouve dans l'ÉpopĂ©e de Gilgamesh, autour de la figure d'Enkidu, « sauvage » vivant au dĂ©but de son existence au milieu des animaux avant d'ĂȘtre « apprivoisĂ© » par une courtisane et de se joindre Ă  la civilisation[134]. En contrepartie de cette reprĂ©sentation nĂ©gative, les animaux sauvages Ă©taient considĂ©rĂ©s comme supĂ©rieurs en force et caractĂšre aux animaux domestiques, de ce fait quand on souhaite parler positivement de quelqu'un on le compare Ă  des animaux sauvages, trĂšs rarement des domestiques.

Un lion avait capturĂ© une chĂšvre. Elle lui dit : « RelĂąche-moi ; je te donnerai une brebis, une mienne compagne, bien grasse ! Â» Le lion dit : « Si je dois te relĂącher, dis-moi d'abord ton nom ! Â» La chĂšvre rĂ©pond au lion : « Tu ne connais pas mon nom ? Mon nom est « Je me montre avisĂ©e envers toi Â» (unum-mu-e-da-ak-e) Â». Lorsque le lion, plus tard, parvient Ă  l'enclos, il rugit : « Je t'ai relĂąchĂ©e ! » Elle lui rĂ©pond de lĂ  et lui dit : « Tu m'as relĂąchĂ©e ; tu t'es montrĂ© avisĂ©, parce que les moutons ne sont pas ici ! Â»

Une fable sumérienne : Le lion et la chÚvre[135].

Les rĂ©flexions sur le statut et les spĂ©cificitĂ©s des animaux apparaissent aussi dans des tablettes de la littĂ©rature sapientiale mĂ©sopotamienne qui mettent en scĂšne plusieurs espĂšces animales et leur attribuent un comportement stĂ©rĂ©otypĂ©. Ces sources sont des recueils de proverbes, et mĂȘme des courtes fables, datant pour beaucoup de l'Ă©poque sumĂ©rienne, mais on en connaĂźt pour les pĂ©riodes ultĂ©rieures (et Ă©galement des passages de la Bible[136]). Ces textes servent Ă  dispenser des prĂ©ceptes moraux aux hommes, et ont pu ĂȘtre mis par Ă©crit pour des besoins didactiques. Y sont mis en scĂšne un nombre limitĂ© d’animaux, surtout domestiques, ou familiers des hommes, essentiellement des mammifĂšres, plus ressemblants aux hommes. On peut y relever plusieurs stĂ©rĂ©otypes attribuĂ©s Ă  certains animaux par les anciens MĂ©sopotamiens[137] :

  • le renard, le plus reprĂ©sentĂ©, est rusĂ©, sait toujours se tirer des situations pĂ©rilleuses de façon malhonnĂȘte, et est couard et vantard (donc des traits assez proches de ceux de la tradition littĂ©raire occidentale) ;
  • le chien, souvent adversaire du renard et du loup, est prĂ©sentĂ© comme un animal protecteur, fidĂšle envers son maĂźtre, garant de l'ordre ; mais il peut ĂȘtre aussi prĂ©sentĂ© comme dangereux, impur, notamment Ă  partir du Ier millĂ©naire ; il y a une opposition entre le chien de berger, vu sous un jour positif, incarnation du monde civilisĂ© et ordonnĂ©, et le chien errant, vu sous un jour nĂ©gatif, incarnation du monde sauvage dans les espaces civilisĂ©s[138] ;
  • le loup est redoutĂ©, et il passe pour ĂȘtre parfois couard ;
  • le lion est lui aussi couramment mentionnĂ© ; il est fort, puissant, domine les autres animaux, mais peut Ă©galement ĂȘtre arrogant et vorace, en revanche il n'est pas forcĂ©ment trĂšs intelligent (dans une fable il se fait duper par une chĂšvre) ;
  • le bƓuf est fort, fait son devoir pour l'homme, notamment en tirant l'araire, mais est aussi balourd, parfois fainĂ©ant ;
  • le taureau est prĂ©sentĂ© comme Ă©tant tĂȘtu ;
  • l'Ăąne est un animal soumis, indolent, bon Ă  rien, et aurait une sexualitĂ© exubĂ©rante ;
  • l'ours, la hyĂšne, le porc, la chĂšvre voire des oiseaux sont parfois des personnages de fables ;
  • dans la littĂ©rature du Proche-Orient ancien, le serpent laisse une image d'animal rusĂ© (tel le serpent du paradis dans la GenĂšse)[139].

Ces animaux-là sont souvent mis en scÚne comme personnages doués du sens de la parole, pouvant dialoguer entre eux, voire avec des humains dans des textes mythologiques ou d'autres récits[140]. C'est moins le cas dans la littérature hittite, dans laquelle les animaux ont peu de personnalité et sont du reste rarement présents, une exception étant le Mythe de Télipinu, le dieu disparu que recherchent un aigle et une abeille envoyés par les dieux[141].

Les hommes animalisés

Briques émaillées de la Porte d'Ishtar, Babylone : lion, animal-symbole d'Ishtar.

Divers textes voient les hommes ĂȘtre comparĂ©s Ă  des animaux. Ainsi, dans les Lettres d’Amarna, les rois vassaux du pharaon Ă©gyptien utilisent Ă  de nombreuses reprises l'exemple du chien : souvent cela sert Ă  dĂ©nigrer un ennemi, « chien » Ă©tant alors une insulte ; mais Ă  l’opposĂ© un vassal peut se prĂ©senter comme le chien fidĂšle Ă  son maĂźtre. Les annales royales assyriennes font un usage rĂ©current de ce mĂȘme type de comparaisons dans les passages mentionnant des victoires du souverain. Le roi y est souvent prĂ©sentĂ© comme un lion (association courante en MĂ©sopotamie depuis l'Ă©poque d'Akkad[142]), et Ă©galement un taureau sauvage ; dans les montagnes, c’est est un mouflon agile. Il est toujours reprĂ©sentĂ© comme un animal sauvage. Quand l'ennemi prend les traits d’un animal domestique, ce peut ĂȘtre un agneau comme ceux que l’on sacrifie aux dieux, ou bien un Ăąne. Quand il apparaĂźt comme un animal sauvage, ce sont ceux qui sont perçus comme lĂąches ou fourbes, ainsi le renard ou l’ours, prompts Ă  s’enfuir devant la puissance du roi assyrien[143]. Les diffĂ©rentes lettres et chroniques, plus anciennes d’un millĂ©naire, relatives au rĂšgne du roi hittite Hattusili Ier font Ă©galement un usage de telles images. Le lion et l’aigle sont les animaux reprĂ©sentant le roi par excellence, les ennemis sont vus sous la forme du loup (symbolisant le chaos, le rejet de l’ordre Ă©tabli) et du renard (la lĂąchetĂ©), entre autres[144]. Dans un registre plus pacifique, l'idĂ©ologie royale du Proche-Orient ancien met aussi en avant la figure du roi-berger, auquel cas ce sont ses sujets qui sont assimilĂ©s Ă  un troupeau[145].

Ces mĂ©taphores animales se retrouvent Ă©galement dans les textes bibliques. Dans ces documents, l'animalisation passe aussi par les noms de personnes liĂ©s Ă  des animaux, qui y sont relativement courants. Ils sont peut-ĂȘtre donnĂ©s pour confĂ©rer la vitalitĂ© et la force animale Ă  ceux qui les portent, ou remercier des divinitĂ©s liĂ©es Ă  ces animaux. Pour les garçons, ces noms sont souvent liĂ©s Ă  la force, la rapiditĂ© ou l'habiletĂ©, tandis que pour les filles ils insistent plutĂŽt sur l'Ă©lĂ©gance ou la fĂ©conditĂ©. Mais souvent ces attributions restent assez Ă©nigmatiques, Ă  l'instar des cas de RĂ©becca (Rivqah) « Vache », Rachel (Rakkel) « Brebis », Deborah « Abeille », Jonas (Yonah) « Colombe »[146]. Des personnes portant des noms d'animaux se retrouvent aussi dans les documents d'Ugarit[147] ou de MĂ©sopotamie.

Tabous dans les relations hommes/animaux : interdits alimentaires et bestialité

Vase en albĂątre ayant la forme d'un porcin, Suse.

La classification des animaux en plusieurs catĂ©gories peut aussi amener les relations avec certains d'entre eux Ă  ĂȘtre relĂ©guĂ©es dans le domaine du tabou. Cela ressort en particulier dans les interdits alimentaires contenus dans la Bible, en particulier le DeutĂ©ronome et le LĂ©vitique, qui dĂ©signent un ensemble d'animaux impurs ne pouvant ĂȘtre consommĂ©s : les porcins, les oiseaux de proie, le dromadaire, les charognards, les crĂ©atures aquatiques qui n'ont pas d'Ă©cailles et de nageoires, la plupart des bestioles ailĂ©es, certains bestioles rampantes, etc. Un interdit d'ordre gĂ©nĂ©ral concerne la consommation du sang et des animaux non saignĂ©s, qui sont impurs. D'autres interdits spĂ©cifiques ont Ă©tĂ© prononcĂ©s comme la dĂ©fense de faire cuire un fils dans le lait de sa mĂšre[148].

« § 187 : Si un homme pĂšche avec un bovin, c'est un mĂ©fait ; il devra ĂȘtre mis Ă  mort. On le conduira Ă  la porte du palais, le roi les tuera ou les laissera vivre ; mais il n'entrera plus chez le roi. § 188 : Si un homme pĂšche avec une brebis, c'est un mĂ©fait ; il devra ĂȘtre mis Ă  mort. On le conduira Ă  la porte du palais, le roi les tuera ou les laissera vivre ; mais il n'entrera plus chez le roi. § 199 : Si quelqu'un pĂšche avec un porc ou un chien, il devra ĂȘtre mis Ă  mort. On les conduira Ă  la porte du palais, le roi les tuera ou les laissera vivre ; mais il n'entrera plus chez le roi. Si un bovin saillit un homme, le bovin sera tuĂ© (mais) l'homme ne sera pas mis Ă  mort. On amĂšnera une brebis Ă  la place de l'homme et on la tuera. Si un porc saillit un homme, il n'y a pas de scandale. § 200 : Si un homme pĂšche avec un cheval ou avec un mulet, il n'y a pas de scandale ; mais il n'entrera plus chez le roi ; il ne deviendra pas non plus prĂȘtre. »

Extraits des Lois hittites relatifs à la bestialité[149].

Un cas a Ă©tĂ© particuliĂšrement Ă©tudiĂ© : celui des porcs, et de la famille des suidĂ©s en gĂ©nĂ©ral. ÉlevĂ©s aux cĂŽtĂ©s des autres animaux domestiques depuis leur domestication au IXe millĂ©naire, uniquement pour la consommation alimentaire, les porcs sont souvent reprĂ©sentĂ©s dans l'iconographie, de mĂȘme que les cochons sauvages qui sont chassĂ©s. À partir de la fin du IIe millĂ©naire, les porcs mentionnĂ©s dans les textes de prĂ©sages babyloniens sont toujours annonciateurs de mauvaises nouvelles. Ces animaux sont progressivement perçus comme impurs, et mĂȘme stupides. Dans le sud du Levant, ils semblent disparaĂźtre durant la seconde moitiĂ© du IIe millĂ©naire car on n'en trouve plus de trace dans les sites archĂ©ologiques. La Bible hĂ©braĂŻque finit par proscrire la consommation de cet animal (LĂ©vitique 11 et DeutĂ©ronome 14) : l'interdit est d'ordre religieux et est intĂ©grĂ© dans un ensemble de prescriptions sur les animaux dont la consommation est autorisĂ©e et ceux dont elle est interdite. Encore attestĂ©s en MĂ©sopotamie Ă  la pĂ©riode nĂ©o-assyrienne (911-609), les porcins disparaissent de la documentation mĂ©sopotamienne Ă  la pĂ©riode nĂ©o-babylonienne (624-539). Le phĂ©nomĂšne reste mal compris. Dans le cas des HĂ©breux, il faut peut-ĂȘtre y voir une maniĂšre de se distinguer des peuples voisins ennemis, notamment les Philistins qui consomment beaucoup de porc. Le porc a toujours une position particuliĂšre parmi les animaux domestiques, dans la mesure oĂč il est le seul Ă  ne pas ĂȘtre productif et Ă  n'ĂȘtre Ă©levĂ© que pour sa viande[150].

Parmi les interdits d'ordre religieux liĂ©s aux animaux figure Ă©galement le cas de la bestialitĂ© qui apparaĂźt dans la Bible hĂ©braĂŻque (Exode 22.18 et LĂ©vitique 18.23) et deux passages des Lois hittites sur lesquels des zones d'ombres demeurent : un homme coupable de relations sexuelles avec un cochon, un mouton ou un chien peut ĂȘtre puni de mort, Ă  moins que le roi ne le gracie. Or, la peine de mort est exceptionnelle en droit hittite (un homicide est gĂ©nĂ©ralement condamnĂ© par une amende), ce qui semble indiquer que le pĂȘchĂ© de zoophilie est dans ces cas-ci extrĂȘmement grave. En revanche, les relations sexuelles avec un cheval ou un Ăąne ne sont pas passibles de la peine de mort, sans doute parce que ces animaux sont mieux considĂ©rĂ©s. En tout cas, un homme ayant commis un acte de zoophilie est impur, puisqu'il ne peut plus paraĂźtre devant le roi, au risque de le contaminer[151].

Notes et références

  1. (en) P. Wapnish, « Ethnozoology », dans Meyers (dir.) vol. 2 1997, p. 284-285 ; (en) B. Hesse et P. Wapnish, « Paleozoology », dans Meyers (dir.) vol. 4 1997, p. 206-207. L. Bodson, « Les animaux dans l'AntiquitĂ© : un gisement fĂ©cond pour l'histoire des connaissances naturalistes et des contextes culturels », dans C. Cannuyer (dir.), L’animal dans les civilisations orientales. Henri Limet in honorem, Louvain, 2001, p. 1-27 « Lire en ligne (consultĂ© le 09/02/2012). »
  2. Sur le NĂ©olithique proche-oriental, voir notamment O. Aurenche et S. Kozlowski, La naissance du NĂ©olithique au Proche-Orient, Paris, 1999
  3. Helmer 1992, p. 26
  4. Discussions méthodologiques dans Helmer 1992, p. 31-48
  5. Helmer 1992, p. 29-30
  6. C'est le cas pour la chĂšvre, cf. Vigne 2004, p. 51
  7. Helmer 1992, p. 152
  8. Helmer 1992, p. 66-71
  9. Vigne 2004, p. 44-48 ; Arbuckle 2012, p. 202-203. (en) M. A. Zeder, « The Origins of Agriculture in the Near East », Current Anthropology, vol. 52, no S4 « The Origins of Agriculture: New Data, New Ideas »,‎ , p. 221-235.
  10. Vigne 2004, p. 100-104
  11. Helmer 1992, p. 153-154 ; Vigne 2004, p. 104-110
  12. (en) E. Tchernov et L. K. Horwitz, « Body Size Diminution under Domestication: Unconscious Selection in Primeval Domesticates », dans Journal of Anthropological Archaeology 10, 1991, p. 54-75
  13. Helmer 1992, p. 155-157 ; Vigne 2004, p. 14-19
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  17. Arbuckle 2012, p. 210-213
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  19. (en) B. Hesse et P. Wapnish, « Dogs », dans Meyers (dir.) vol. 2 1997, p. 166-167
  20. (en) M. A. Zeder, « The Origins of Agriculture in the Near East », Current Anthropology, vol. 52, no S4 « The Origins of Agriculture: New Data, New Ideas »,‎ , p. 226-227.
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  22. (en) M. A. Zeder, op. cit., p. 227-228
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  24. (en) M. A. Zeder, op. cit., p. 228
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  29. Hesse 1995, p. 216
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  31. « J. Vigne et J. Guilaine, « Les premiers animaux de compagnie 8500 ans avant notre Ăšre ? 
 ou comment j'ai mangĂ© mon chat, mon chien et mon renard » dans Anthropozoologica 39/1, 2004, p. 249-273 »
  32. (en) P. Wapnish, « Cats », dans Meyers (dir.) vol. 1 1997, p. 441-442
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  37. Pour un aperçu des différents animaux attestés dans le Proche-Orient ancien, voir en dernier lieu (en) A. S. Gilbert, « The Native Fauna of the Ancient Near East », dans Collins (dir.) 2002, p. 3-75. Voir aussi B. Lion, « Animaux sauvages », dans JoannÚs (dir.) 2001, p. 50-53 sur la place des animaux non domestiqués dans la Mésopotamie antique.
  38. (en) A. S. Gilbert dans Collins (dir.) 2002, p. 10-24
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  45. (en) A. S. Gilbert dans Collins (dir.) 2002, p. 28-30
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  58. Voir en particulier la documentation de Mari pour avoir une approche vivante de ce sujet : J.-M. Durand, Les Documents Ă©pistolaires du palais de Mari, Tome II, Paris, 1998, p. 470-511.
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  64. D. Pardee, « Les Ă©quidĂ©s Ă  Ougarit au Bronze RĂ©cent : la perspective des textes », dans Parayre (dir.) 2000, p. 223-234, qualifie les chevaux de « MercĂ©dĂšs du Bronze rĂ©cent Â».
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  88. B. Lion, « Animaux sauvages », dans JoannÚs (dir.) 2001, p. 51-52
  89. B. Lion, « Jardins et zoos royaux », dans Fastes des palais assyriens, Au nouvel empire, Les dossiers d'archéologie 171, mai 1992, p. 72-79
  90. La bibliographie sur les chasses des souverains nĂ©o-assyriens est particuliĂšrement abondante. Voir notamment : H. Limet, « Les animaux sauvages : chasse et divertissement en MĂ©sopotamie Â», dans J. Desse et F. Audoin-Rouzeau (dir.), Exploitation des animaux sauvages Ă  travers le temps, Nice, 1993 ; (en) C. E. Watanabe, Animal Symbolism in Mesopotamia, A Contextual Approach, Vienne, 2002 ; B. Lion et C. Michel, « Les chasses royales nĂ©o-assyriennes, Textes et images Â», dans I. SidĂ©ra, E. Vila et P. Erikson (dir.), La chasse, pratiques sociales et symboliques, Paris, 2006, p. 217-233
  91. (en) J. K. Anderson, « Hunting », dans Meyers (dir.) vol. 3 1997, p. 122-124
  92. (de) G. Farber, « Rinder mit Namen », dans G. van Driel (dir.), Zikir ĆĄumim: Assyriological studies presented to F.R. Kraus on the occasion of his seventieth birthday, Leyde, 1982, p. 34-36 ; B. Lion, « Les noms de bovins Ă  l'Ă©poque nĂ©o-babylonienne Â», dans Sources Travaux historiques 45-46, 1996-1998, p. 11-20
  93. J.-M. Durand, Les Documents Ă©pistolaires du palais de Mari, Tome II, Paris, 1998, p. 484-488 (ARMT VI 76/LAPO 17 732)
  94. H. Limet, « Animaux compagnons ou de compagnie. La situation dans le Proche-Orient Ancien », dans L. Bodson (dir.), L’animal de compagnie : ses rĂŽles et leurs motivations au regard de l'histoire. JournĂ©e d’étude – UniversitĂ© de LiĂšge, 23 mars 1996, LiĂšge, 1997, p. 53-73
  95. J.-M. Durand, Les Documents Ă©pistolaires du palais de Mari, Tome I, Paris, 1997, p. 344-352
  96. DEB 2002, p. 906-907
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  104. Lucien de Samosate (?), De Dea Syria, 41
  105. O. Keel, « Dieu a-t-il une forme animale ? », dans Schneider et Staubi (dir.) 2003, p. 77-79
  106. O. Keel, « Comment les animaux sont-ils devenus des symboles », dans Schneider et Staubi (dir.) 2003, p. 62-64
  107. On trouvera de nombreux exemples dans Black et Green 1998.
  108. DEB 2002, p. 371
  109. Black et Green 1998, p. 190
  110. Black et Green 1998, p. 158-159 ; F. JoannÚs, « Sacrifice », dans JoannÚs (dir.) 2001, p. 743-744 et id., « Offrandes », dans JoannÚs (dir.) 2001, p. 601-603 ; (en) J. A. Scurlock, « Animal sacrifice in Ancient Mesopotamian religion », dans Collins (dir.) 2002, p. 391-403.
  111. DEB 2002, p. 1157, 604, 292-293 et 298-299
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  148. DEB 2002, p. 1048-1049 ; O. Borowski dans Collins (dir.) 2002, p. 411-412 ; T. Staubli, « Animaux et alimentation humaine dans la Bible et le Proche-Orient ancien », dans Schneider et Staubi (dir.) 2003, p. 44-47.
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Voir aussi

Outils de travail

  • Dictionnaire encyclopĂ©dique de la Bible, Turnhout, Brepols, , 1373 p. (ISBN 978-2-503-51310-2, BNF 38970782)
  • (en) Jeremy Black et Anthony Green, Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia, Londres, British Museum Press,
  • Francis JoannĂšs (dir.), Dictionnaire de la civilisation mĂ©sopotamienne, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins »,
  • (en) Eric M. Meyers (dir.), Oxford Encyclopaedia of Archaeology in the Near East, 5 vol., Oxford et New York, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-506512-1, BNF 37513262)

Études sur les animaux

  • L'animal, l'homme et le dieu dans le Proche-Orient ancien : Actes Du Colloque de Cartigny 1981, Louvain, Peeters,
  • (en) Billie Jean Collins (dir.), A History of the Animal World in the Ancient Near East, Leyde, Brill, coll. « Handbuch der Orientalistik »,
  • Daniel Helmer, La domestication des animaux par les hommes prĂ©historiques, Paris, Masson, coll. « PrĂ©histoire »,
  • (en) Brian Hesse, « Animal Husbandry and Human Diet in the Ancient Near East », dans Jack M. Sasson (dir.), Civilizations of the Ancient Near East, New York, Scribner, (ISBN 0-684-19279-9), p. 203-222
  • Othmar Schneider et Thomas Staubli (dir.), Les animaux du 6e jour : Les animaux dans la Bible, Fribourg, Éditions universitaires de Fribourg,
  • Dominique Parayre (dir.), Les animaux et les hommes dans le monde syro-mĂ©sopotamien aux Ă©poques historiques, Lyon, Maison de l'Orient MĂ©diterranĂ©en-Jean Pouilloux, coll. « Topoi. Orient-Occident. SupplĂ©ment » (no 2), (lire en ligne).
  • Jean-Denis Vigne, Les dĂ©buts de l'Ă©levage, Paris, Le Pommier,
  • (en) Benjamin S. Arbuckle, « Animals in the Ancient World », dans Daniel T. Potts (dir.), A Companion to the Archaeology of the Ancient Near East, Malden et Oxford, Blackwell Publishers, coll. « Blackwell companions to the ancient world », , p. 201-219
  • (en) Laerken Recht et Christina Tsouparopoulou (dir.), Fierce lions, angry mice and fat-tailed sheep : Animal encounters in the ancient Near East, Cambridge, McDonald Institute for Archaeological Research, (DOI 10.17863/CAM.76169, lire en ligne)

Articles connexes

Liens externes

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