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Pégase

P√©gase (en grec ancien ő†őģő≥őĪŌÉőŅŌā / PŠłógasos, en latin Pegasus) est un cheval ail√© divin, l'une des cr√©atures fantastiques les plus c√©l√®bres de la mythologie grecque. G√©n√©ralement blanc, ayant pour p√®re Pos√©idon, P√©gase na√ģt avec son fr√®re Chrysaor du sang de la Gorgone M√©duse, lorsqu'elle est d√©capit√©e par le h√©ros Pers√©e. D'apr√®s les po√®tes gr√©co-romains, il monte au ciel apr√®s sa naissance et se met au service de Zeus, qui le charge d'apporter les √©clairs et le tonnerre sur l'Olympe.

Pégase
Description de cette image, également commentée ci-après
Bellérophon chevauchant Pégase d'après Mary Hamilton Frye, 1914.
Créature
Groupe Mythologie
Sous-groupe Cheval ailé
Caractéristiques Porteur d'éclairs
Créateur de sources
Symbole d'inspiration poétique
Transformation en constellation
Habitat Mont Hélicon, Mont Olympe
Proches Bouraq, Chollima
Origines
Origine Mythologie grecque
Région Grèce antique
Première mention Hésiode, Théogonie, IXe ou VIIIe siècle av. J.-C.

Ami des Muses, P√©gase cr√©e la source Hippocr√®ne qu'il fait jaillir d'un coup de sabot. Captur√© par Bell√©rophon pr√®s de la fontaine de Pir√®ne, gr√Ęce √† l'aide de la d√©esse Ath√©na et de Pos√©idon, P√©gase permet √† ce h√©ros grec de le monter afin de vaincre la Chim√®re, et r√©alise avec son cavalier beaucoup d'autres exploits. Bell√©rophon tombe victime de son orgueil et chute en tentant d'atteindre le mont Olympe sur le dos du cheval ail√©. P√©gase retrouve Zeus, qui finit par le transformer en constellation et le placer dans le ciel.

Peut-√™tre issu d'un ancien dieu des orages de la mythologie hittite portant l'√©pith√®te de Pihassassa, P√©gase voit une partie de son mythe passer des peuples louvitophones aux anciens Grecs. D'autres th√©ories √©voquent l'observation des forces naturelles, de l'eau, de la foudre ou des oiseaux, ou encore la domestication du cheval. Le mythe de P√©gase conna√ģt une large diffusion dans le monde antique ; repris par les Romains, il est partiellement christianis√© et fait l'objet de nombreux commentaires, de th√©ories et de reconstitutions depuis le Moyen √āge. Des hypoth√®ses sont propos√©es quant √† son lien avec les Muses, les dieux Ath√©na, Pos√©idon, Zeus et Apollon, ou encore le h√©ros Pers√©e.

La vaste symbolique de P√©gase suit les √©poques et les courants de pens√©e. Symbole de sagesse et surtout de renomm√©e du Moyen √āge aux Temps modernes, il devient celui de la po√©sie et le cr√©ateur des sources dans lesquelles les po√®tes viennent puiser l'inspiration, particuli√®rement au XIXe si√®cle o√Ļ de nombreux po√®mes l'exaltent. P√©gase est le sujet d'une iconographie tr√®s riche √† toutes les √©poques, des poteries grecques antiques aux peintures et sculptures de la Renaissance, jusqu'aux dessins modernes. Personnification de l'eau, mythe solaire, monture chamanique ou alchimique, son lien avec l'imagination humaine est mis en valeur dans les travaux des psychanalystes continuateurs de Carl Gustav Jung. Une profonde symbolique √©sot√©rique en relation avec l'√©nergie spirituelle qui permet d'acc√©der au domaine des dieux, le mont Olympe, lui est attach√©e.

Aux XXe et XXIe si√®cles, il fait son apparition au cin√©ma, dans les litt√©ratures de l'imaginaire telles que la fantasy, dans les jeux vid√©o et les jeux de r√īle, o√Ļ le nom de ¬ę p√©gase ¬Ľ est souvent devenu un nom commun qui d√©signe tous les chevaux ail√©s du bestiaire fantastique.

√Čtymologie, d√©nominations et polys√©mie

Le nom mentionn√© dans les premiers po√®mes en grec ancien est ő†őģő≥őĪŌÉőŅŌā, qui a lui-m√™me donn√© PŠłógasos et Pegasus en latin, puis le nom propre ¬ę P√©gase ¬Ľ en fran√ßais. Les auteurs gr√©co-latins attribuent de nombreuses √©pith√®tes √† P√©gase, parmi lesquelles Hyios gorgoneus (¬ę fils de la Gorgone ¬Ľ), equus Gorgoneus (¬ę cheval de la Gorgone ¬Ľ), prŇďpes M√©dusae, PeirenŇďos polos (¬ę cheval de Pir√®ne ¬Ľ), equus Bellerophonteus (¬ę cheval de Bell√©rophon ¬Ľ), ales (¬ę ail√© ¬Ľ), aerlus equus (¬ę cheval ail√© ¬Ľ) et sonipes (¬ę au pied sonore ¬Ľ)[1]. Selon le po√®te grec H√©siode, le nom PŠłógasos provient du grec ancien ŌÄő∑ő≥őģ / pńďgŠłó, qui signifie ¬ę source ¬Ľ ou ¬ę fontaine ¬Ľ :

¬ę Et celui-ci fut ainsi nomm√© parce que ce fut pr√®s des sources Oc√©aniennes qu'il naquit. ¬Ľ

‚ÄĒ H√©siode, Th√©ogonie [d√©tail des √©ditions] [lire en ligne], vers 280.

Le nom de P√©gase signifierait en grec ancien ¬ę de la source ¬Ľ (pńďgŠłó) ou ¬ę la source jaillissante ¬Ľ[2], et se rapproche du mot ¬ę source ¬Ľ[3] ainsi que du concept d'eau. Certains philologues attribuent √† ce nom une origine carienne[4]. P√©gase est en effet associ√© aux sources et aux fontaines : la source Hippocr√®ne de l'H√©licon et une source pr√®s de Tr√©z√®ne sont l'une et l'autre jaillies sous son sabot. En outre, le lieu de rencontre de P√©gase et de Bell√©rophon, h√©ros solaire, n'est autre que la fontaine Pir√®ne √† Corinthe, ville dont pr√©cis√©ment P√©gase est le symbole[5]. Toutefois, pour d'autres sp√©cialistes, cette origine rel√®ve de la l√©gende plut√īt que de l'histoire, car le suffixe -asos sugg√®re une origine pr√©-grecque du nom[6], qui renvoie √† une p√©riphrase pour d√©signer un animal blanc porteur de foudre[4].

L'√©tude du langage proto-indo-europ√©en sugg√®re que le mot d'origine pour ¬ę cheval ¬Ľ, *h‚āĀ√©ŠłĪwos, a donn√© le hi√©roglyphe hittite asu ou asuwa. Le *-k- de *ekwo- se serait chang√© en -s- dans les langues anatoliennes[7]. Un autre rapprochement, plus largement accept√©, existe entre ¬ę P√©gase ¬Ľ et le louvite pihassa/i, qui signifie ¬ę √©clair ¬Ľ ou quelque chose de ¬ę lumineux ¬Ľ. Dans la m√™me langue, Pihassasas est soit une divinit√© ou une √©pith√®te pour le dieu des temp√™tes Tarhu. Il semble que la racine piha- ait d√©sign√© la luminosit√© et la splendeur[8] - [alpha 1]. Cette √©pith√®te ou cet ancien dieu de l'orage pourrait √™tre √† l'origine de P√©gase, dont le nom ő†őģő≥őĪŌÉőŅŌā correspondrait au louvite Pihassassas[9] - [10] - [11].

Adalbert Kuhn a suppos√© en 1852 que le nom de P√©gase d√©rive du m√™me radical qu'un verbe et un adjectif signifiant ¬ę √©pais ¬Ľ et ¬ę fort ¬Ľ, et qu'il pourrait √™tre rapproch√© du sanskrit v√©dique p√Ęjas, signifiant ¬ę force ¬Ľ et ¬ę puissance ¬Ľ[12] - [13]. La m√™me hypoth√®se est soutenue par Sri Aurobindo[14]. Une hypoth√®se non reprise par des travaux de recherche rigoureux voudrait que le nom de P√©gase d√©rive de l'√©gyptien pgw, d√©signant la cruche en usage pour se laver[15].

¬ę P√©gase ¬Ľ peut √™tre un nom commun pour d√©signer le cheval ail√©. C'est le cas en h√©raldique, o√Ļ le nom commun ¬ę p√©gase ¬Ľ d√©signe la figure du cheval ail√©, mais aussi dans les jeux de r√īle, comme Donjons et Dragons, et les jeux vid√©o, qui attribuent le nom de ¬ę p√©gases ¬Ľ aux repr√©sentants de la ¬ę race ¬Ľ des chevaux ail√©s. On retrouve ce nom devenu commun dans de multiples mondes imaginaires inspir√©s du mythe antique, comme celui de Warhammer o√Ļ ils peuvent servir de monture aux chevaliers de Bretonnie, dans la saga Heroes of Might and Magic, ou encore dans les deux versions du film Le Choc des Titans.

Origine

Pégase est peut-être issu de l'observation de forces naturelles.

Plusieurs auteurs et chercheurs se sont pench√©s sur l'origine du mythe de P√©gase. Divers courants de pens√©e s'affrontent. En 1955, √Čdouard Will penchait pour une origine purement europ√©enne[16]. La th√©orie la plus largement reconnue par les historiens au d√©but du XXIe si√®cle laisse √† penser qu'il est d'origine asiatique[17].

Un dieu asiatique des orages

Le mythe de P√©gase est vraisemblablement issu des dieux lyciens et assyriens[17]. Comme le souligne l'historien du cheval Marc-Andr√© Wagner, les premi√®res repr√©sentations de chevaux ail√©s datent du XIXe si√®cle av. J.-C., chez les Proto-Hittites. Il est possible que le mythe se soit r√©pandu chez les Assyriens ensuite, puis ait gagn√© l'Asie mineure et la Gr√®ce. Les animaux porteurs d'√©clairs sont d'origine orientale, le cheval se substituant au taureau dans ce r√īle[4]. En se basant sur les travaux des philologues et des hittitologues, cette th√©orie laisse √† penser que P√©gase est issu d'une ancienne divinit√© de l'orage connue des peuples louvitophones[18].

Cette divinit√© de l'orage a pour √©pith√®te PiŠłęaŇ°Ň°aŇ°(Ň°)i- (¬ę √©clair ¬Ľ), et c'est avant tout sur la similitude phon√©tique entre ce nom et le Pegasos grec qu'il a √©t√© propos√© que le second d√©rive du premier, proposition qui est g√©n√©ralement accept√©e. Pour le reste, il n'y a pas d'√©l√©ment sp√©cifique reliant ce dieu √† un cheval ail√©, le fait que des courses de chevaux aient lieu lors de la f√™te qui lui est consacr√©e et que le char du dieu soit tir√© par des chevaux ne constituant pas de v√©ritables parall√®les[19].

Ce nom louvite aurait √©volu√© vers le lycien et le grec ancien, la plupart des √©l√©ments originels se seraient perdus, le mythe grec de P√©gase devenant ¬ę l'habillage d'une divinit√© indig√®ne ¬Ľ[20] li√©e aux orages. Les historiens supposent l'existence d'un culte √† cette ancienne divinit√© gr√Ęce √† une hypostase en louvite[21]. Une grande partie du mythe de P√©gase et de Bell√©rophon √©voque des aventures en Lycie (Asie Mineure), illustrant les liens particuliers de cette r√©gion avec la cit√© de Corinthe, dont P√©gase √©tait l'un des embl√®mes[22].

Un être totalement imaginaire

D'autres théories voient dans Pégase un être totalement imaginaire[23]. Sa figure est peut-être issue de l'observation des forces naturelles (orages, cours d'eau rappelant la course du cheval, etc.), ou de celle des oiseaux dont les ailes seraient devenues une métaphore de rapidité, et auraient donné naissance à la figure du cheval ailé dans plusieurs régions du monde[23].

Si l'existence biologique de P√©gase est tr√®s hautement improbable, une question soulev√©e par ce mythe est celle de la construction de la figure du cheval ail√©[24]. P√©gase est, tout comme le sphinx, le centaure ou le griffon, compos√© d'√©l√©ments qui existent r√©ellement, √† savoir un cheval et les ailes d'un oiseau[24]. Le processus d'invention combine des √©l√©ments existants, par l'imagination[24]. Bien que P√©gase n'existe pas dans le monde physique, il poss√®de une forme de r√©alit√© dans le domaine du r√™ve, du surnaturel et de la mythologie : la r√©alit√© physique est constitutive de la r√©alit√© interne[24]. Chaque personne qui imagine P√©gase cr√©e ¬ę son ¬Ľ P√©gase, en lui attribuant une certaine couleur, une certaine mani√®re de voler, ou d'autres particularit√©s en fonction des √©l√©ments qu'elle conna√ģt, qu'elle a lus ou qu'elle a vus[24].

Un navire

D'anciennes th√©ories associent P√©gase au combat naval, ou voient en lui un simple navire. Plutarque livre dans ses Ňíuvres morales une version du mythe d√©pouill√©e de tout aspect fantastique : Bell√©rophon est un prince de Lycie, la Chim√®re n'est pas un monstre mais un capitaine pirate nomm√© Chimarros, qui cause de nombreux dommages aux Lyciens. Son bateau est orn√© d'un lion √† la proue et d'un dragon √† la poupe. Bell√©rophon le prend en chasse avec P√©gase, et le tue[25]. Le th√©ologien Jacques-Paul Migne affirme en 1855 que M√©duse est l'un des cinq navires de la flotte de Phorcis, prince ph√©nicien et roi d'Ithaque. La t√™te de M√©duse repr√©senterait le commandant du vaisseau tu√©, Chrysaor et P√©gase des personnes lib√©r√©es du vaisseau[26].

Mythologie comparée

La figure du cheval ail√© est universellement pr√©sente en Eurasie. Les chevaux ail√©s de Tarquinia chez les √Čtrusques, Chollima en Cor√©e, Ponkhiraj au Bangladesh, Tarkshya en Inde, Tianma en Chine ou encore Tulpar chez les Tatars attestent de la popularit√© de cette cr√©ature. Le mythe de P√©gase partage des traits communs avec d'autres histoires, sans que l'on puisse toujours savoir s'il y a inspirations ou influences communes. La mythologie compar√©e permet de mettre en relief ces points communs parmi les mythes et traditions des indo-europ√©ens.

L'id√©e d'une origine commune du mythe de P√©gase et des traditions indiennes connait une grande popularit√© au XIXe si√®cle. Alfred Maury et Charles-Fran√ßois Dupuis le rapprochent de la cr√©ation des sources de l'Ashvamedha (sacrifice v√©dique du cheval), et d'une tradition o√Ļ un cheval fait jaillir de son sabot la boisson inspir√©e qui ouvre les yeux de l'esprit et procure la vue des cieux. La derni√®re incarnation de Vishnou, le cheval blanc Kalk√ģ, est vue comme un cheval ail√© qui d√©truira le monde d'un coup de sabot[27]. Le h√©ros V√™du poss√®de un magnifique cheval blanc tueur de serpents, qui incarnerait le soleil comme P√©gase[28]. La naissance de P√©gase et Chrysaor se rapprocherait ainsi des croyances v√©diques personnifiant le principe de v√©g√©tation n√© des eaux[13], la cr√©ation des Ashvins par Vivasvat et Saranya est elle aussi √©voqu√©e en parall√®le[29].

L'id√©e g√©n√©rale veut que ces chevaux indiens et grecs √©voquent un dieu v√©g√©tal primordial sorti de l'eau, origine de toute vie. Elle est remise en cause par la philosophe croate Marina Milińáevińá-Bradańć. Le th√®me du cheval franchissant l'eau avec son cavalier pour voyager sur de vastes distances se retrouve dans la mythologie celtique, dans le Rig-V√©da, et dans des r√©gions aussi vari√©es que l'Irlande, la Gr√®ce, l'Europe du Nord, la Perse et l'Inde. Ce th√®me se retrouve largement dans la monture chamanique du dieu supr√™me finno-ougrien, un cerf blanc ail√© qui permet √† son cavalier et ma√ģtre de parcourir le monde √† toute vitesse. Ces coursiers fabuleux ont souvent une particularit√© morphologique, telle que des ailes, un nombre anormal de membres, ou plusieurs t√™tes. Les Proto-Indo-Europ√©ens sont rest√©s en contact √©troit durant la Pr√©histoire, ce qui laisse entrevoir un mythe commun d'inspiration chamanique avant sa dispersion, ou du moins, une influence commune : celle d'un cheval psychopompe passeur de fronti√®res (symbolis√©es par l'eau) et voyageant entre les mondes[30].

Quart de statère au Pégase daté du IIe siècle av. J.-C.

Autres théories

Selon l'auteur √©sot√©riste D. J. Conway, P√©gase viendrait d'√Čgypte via une hypoth√©tique source sacr√©e d'Osiris, pr√®s d'Abydos, 2000 ans avant notre √®re, qui aurait port√© le nom de Pega[31].

En 1854, D√©sir√© Monnier parle de la cavalerie des Parthes : les Usbeks se servaient d'oiseaux de proie pour la chasse aux chevaux sauvages, et les dressaient √† saisir l'animal par la t√™te ou le cou. Il affirme que ¬ę l'on a fini, en reproduisant ce dessin mal compris, par ne garder de l'oiseau que les ailes, et par les attacher imm√©diatement aux √©paules du quadrup√®de m√™me. Voil√† P√©gase, voil√† la noble monture a√©rienne dont la po√©sie a tir√© un si grand parti[32]. ¬Ľ Cette th√©orie est d√©sormais obsol√®te.

Sources antiques écrites

De toutes les créatures fantastiques de la mythologie grecque, Pégase est l'une des plus connues[33]. Les épisodes de son mythe proviennent des poètes gréco-romains. La plus ancienne source écrite est celle d'Hésiode, au IXe ou VIIIe siècle av. J.-C., qui parle de la naissance de Pégase et de la Chimère dans sa Théogonie. Ovide raconte sa naissance dans les Métamorphoses, Hygin évoque plusieurs épisodes dans ses Fables, et Pindare conte la façon dont Bellérophon capture Pégase au VIe siècle av. J.-C. Il est très difficile de restituer un ordre chronologique à l'histoire de Pégase. De nombreux auteurs évoquent ce mythe plus ou moins brièvement, en se contredisant parfois entre eux.

Naissance

Méduse est décapitée par Persée, Pégase et Chrysaor sortant du cou tranché.
Gouache par Edward Burne-Jones.

P√©gase est consid√©r√© comme le fils du dieu Pos√©idon et de la Gorgone M√©duse. H√©siode dit que ¬ę Poseida√īn (Pos√©idon) aux cheveux noirs s'unit √† M√©dousa (M√©duse) dans une molle prairie, sur des fleurs printani√®res[34] ¬Ľ. L'√©pith√®te ¬ę aux cheveux noirs ¬Ľ est traduit plus r√©cemment par ¬ę Sombre-crini√®re ¬Ľ, indiquant que Pos√©idon prend la forme du cheval pour s'unir √† M√©duse[35]. La version d'Ovide est plus compl√®te :

Ovide, Les Métamorphoses, chant IV vers 794-801, en latin Traduction française

Clarissima forma
multorumque fuit spes inuidiosa procorum
illa, neque in tota conspectior ulla capillis
pars fuit ; inueni, qui se uidisse referret.
Hanc pelagi rector templo uitiasse Mineruae
dicitur ; auersa est et castos aegide uultus
nata Iouis texit ; neue hoc inpune fuisset,
Gorgoneum crinem turpes mutauit in hydros[36].

Très célèbre pour sa beauté,
Méduse éveilla l'espoir jaloux de nombreux prétendants
et, de toute sa personne, rien n'était plus remarquable
que sa chevelure ; j'ai connu quelqu'un qui disait l'avoir vue.
Le ma√ģtre de la mer l'aurait outrag√©e dans le temple de Minerve
la fille de Jupiter se détourna, dissimula derrière son égide
son chaste visage et, pour ne pas laisser cet acte impuni,
transforma les cheveux de la Gorgone en hydres affreuses[37].

√Ä la suite de sa m√©tamorphose, M√©duse se met √† d√©vaster la contr√©e avec ses deux sŇďurs. Plus tard, rapporte Ovide, le h√©ros Pers√©e re√ßoit l'ordre de tuer M√©duse, seule mortelle des trois gorgones. Deux √™tres, P√©gase et Chrysaor, √©taient en elle et sont lib√©r√©s par le coup d'√©p√©e de Pers√©e qui lui tranche la t√™te[38]. H√©siode dit que ¬ę lorsque Perseus lui eut coup√© la t√™te, le grand Khrysa√īr naquit d'elle, et le cheval Pegasos aussi[34] ¬Ľ, c'est-√†-dire que P√©gase jaillit avec son fr√®re Chrysaor du corps d√©capit√© de M√©duse. Selon les M√©tamorphoses toutefois, P√©gase na√ģt du sang de sa m√®re[38].

Ovide, Les Métamorphoses, chant IV vers 784-786, en latin Traduction française

dumque grauis somnus colubrasque ipsamque tenebat,
eripuisse caput collo pennisque fugacem
Pegason et fratrem matris de sanguine natos[39].

et tandis qu'elle et ses vipères dormaient d'un lourd sommeil,
il lui avait séparé la tête du cou ; ensuite, du sang de leur mère
étaient nés Pégase aux ailes rapides et son frère[37].

Le pseudo-Apollodore dit que P√©gase et Chrysaor jaillissent du corps de M√©duse lorsqu'elle est d√©capit√©e, et que Pos√©idon est le p√®re des deux[40]. La naissance de P√©gase est rapport√©e succinctement dans les m√™mes termes par Strabon[41], Hygin[42], et Nonnos de Panopolis[43]. Dans ses Fastes, Ovide dit que ¬ę les hommes croient que P√©gase s'√©lan√ßa avec sa crini√®re √©clabouss√©e de sang depuis le cou tranch√© de M√©duse alors qu'elle √©tait enceinte. Comme il se glissait au-dessus des nuages et sous les √©toiles, le ciel √©tait sa terre et les ailes √©taient ses pieds ¬Ľ[44].

Hésiode précise que ce cheval ailé nait près des sources (pêgai) du fleuve Océan, à l'extrémité occidentale du monde[45].

Il est possible de reconstituer les origines de P√©gase gr√Ęce aux informations sur sa g√©n√©alogie fournies par la Th√©ogonie et la cosmogonie orphique, o√Ļ √Üther est parent de Pontos √† la place d'Ouranos :

Origines de Pégase

Les Muses et les sources

Helicon ou la visite de Minerve aux Muses.
Huile sur toile par Joos de Momper (1564-1635).

Un lien √©troit existe entre P√©gase et la source Hippocr√®ne (du grec hippos, ¬ę cheval ¬Ľ, et kr√™n√™, ¬ę source ¬Ľ, ce qui signifie la ¬ę source du cheval ¬Ľ), qui est aussi la source des Muses. D'apr√®s les M√©tamorphoses, l'Hippocr√®ne est si c√©l√®bre que la d√©esse Ath√©na s'y rend pour l'admirer. Guid√©e par Uranie, la muse de l'astronomie, Ath√©na s'approche des eaux et s'en fait raconter l'histoire :

¬ę Pallas [‚Ķ] se dirige vers Th√®bes et vers l‚ÄôH√©licon, s√©jour des chastes Muses. Elle s‚Äôarr√™te sur ce mont, et tient ce langage aux doctes sŇďurs : ‚ÄúLa Renomm√©e a port√© jusqu‚Äô√† mes oreilles la nouvelle de cette fontaine que P√©gase aux ailes rapides a fait jaillir de terre sous ses pieds vigoureux ; elle est l‚Äôobjet de mon voyage : j‚Äôai voulu voir cette merveille op√©r√©e par le coursier qui naquit sous mes yeux du sang de sa m√®re‚ÄĚ. Uranie lui r√©pond : ‚ÄúQuel que soit le motif qui te fait visiter nos demeures, √ī d√©esse ! ta pr√©sence remplit nos √Ęmes de joie ; la Renomm√©e dit vrai : c‚Äôest √† P√©gase que nous devons cette source.‚ÄĚ √Ä ces mots, elle conduit Pallas vers l‚Äôonde sacr√©e. La d√©esse admire longtemps ces eaux que le pied de P√©gase a fait sortir de la terre [‚Ķ] ¬Ľ

‚ÄĒ Ovide, M√©tamorphoses [d√©tail des √©ditions] [lire en ligne], V, 250

La raison pour laquelle Pégase a créé cette source diffère selon les auteurs. Ovide précise dans ses Fastes que le cheval venait protester contre son étrange bridage par Bellérophon, et que son sabot de lumière creusa la source[44]. Pour Antoninus Liberalis, lorsque les Muses chantaient, le ciel, les étoiles, la mer et les rivières s'arrêtaient, tandis que le mont Hélicon, séduit par le plaisir d'entendre leurs voix, enflait jusqu'à atteindre le ciel. Par la volonté de Poséidon, Pégase frappa le sommet du mont de ses sabots et celui-ci reprit une taille normale[46].

Quatre Muses, par Caesar van Everdingen, XVIIe siècle.

Aratos de Soles √©voque dans ses Ph√©nom√®nes ¬ę celui qui a √©t√©, dit-on, √† l'origine de l'eau claire de l'Hippocr√®ne ¬Ľ : le cheval frappa de son pied droit et aussit√īt l'eau jaillit[47]. De nombreux autres auteurs gr√©co-latins parlent de cet √©pisode, notamment Strabon qui √©voque une roche sous la montagne que P√©gase aurait bris√©e d'un coup de sabot[41]. Nonnos de Panopolis parle ¬ę de la fontaine qui naquit √† l'endroit o√Ļ le sabot humide du cheval gratta la surface de la terre et fit un creux pour l'eau qui prit son nom de lui ¬Ľ[48]. Pour Callistrate, les eaux de la source sacr√©e des Muses √©taient de couleur violet-noir[49]. Hygin[50] et Pausanias[51] √©voquent bri√®vement ce mythe mais Pausanias pr√©cise plus loin que le cheval ail√© cr√©a une autre source de la m√™me mani√®re, pr√®s de Tr√©z√®ne :

¬ę Entre les diff√©rentes choses qui servirent √† purifier Oreste, les Tr√©z√©niens citent l'eau de l'Hippocr√®ne, car ils ont aussi une fontaine de ce nom, et ils en racontent l'origine de la m√™me mani√®re que les B√©otiens, car ils disent que l'eau jaillit de la terre √† l'endroit que le cheval P√©gase avait frapp√© du pied. ¬Ľ

‚ÄĒ Pausanias, Description de la Gr√®ce [d√©tail des √©ditions] [lire en ligne], II, 31

Une tradition attribue aux eaux de la source Hippocr√®ne la facult√© de changer en po√®te ceux qui en boivent, mais elle est post√©rieure √† l'Antiquit√©. Elle est cependant √©voqu√©e par Properce dans ses √Čl√©gies, o√Ļ il dit avoir r√™v√© ¬ę √† l'ombre douce de l'H√©licon, o√Ļ coule la fontaine du cheval de Bell√©rophon ¬Ľ, qu'il poss√©dait le pouvoir de proclamer le roi d'Alba et ses actes en les accompagnant de sa lyre[52].

Pégase et Bellérophon

Bellérophon monté sur Pégase, pélikè attique à figures rouges du Peintre de Barclay, v. 440 av. J.-C., musée du Louvre.

L'histoire de P√©gase se m√™le √† celle du h√©ros grec Bell√©rophon. Ce dernier est surtout connu par l'Iliade d'Hom√®re[alpha 2], o√Ļ Glaucos fils d'Hippoloque r√©pond √† Diom√®de qui l'interroge sur sa g√©n√©alogie[53]. Bell√©rophon est re√ßu par le roi Iobat√®s et bo√ģt √† sa table, avant que celui-ci ne voie le message que porte le jeune homme, disant de tuer le porteur. R√©ticent √† tuer son invit√©[54], Iobat√®s donne √† Bell√©rophon l'ordre d'abattre un monstre terrible, ¬ę lion par devant, serpent par derri√®re et ch√®vre entre les deux ¬Ľ, capable de cracher le feu, la Chim√®re. Le jeune homme ne peut pas repara√ģtre devant le roi de Lycie avant que ce soit fait, sous peine de mort[53]. Bien que l'Iliade ne cite pas P√©gase, d'autres auteurs rapportent que Bell√©rophon part en qu√™te du cheval ail√© P√©gase avant d'accomplir cette t√Ęche.

Capture de Pégase

Les Olympiques de Pindare (XIII), composées dans le cadre des jeux olympiques, rapportent la capture de Pégase par Bellérophon :

¬ę Bell√©rophon br√Ľlait du d√©sir de dompter P√©gase qui devait le jour √† l'une des Gorgones, aux cheveux h√©riss√©s de serpents ; mais ses efforts furent inutiles jusqu'au moment o√Ļ la chaste Pallas lui apporta un frein enrichi de r√™nes d'or. R√©veill√© en sursaut d'un sommeil profond, il la voit appara√ģtre √† ses yeux et l'entend prononcer ces paroles : Tu dors, roi, descendant d'√Čole ! Prends ce philtre, seul capable de rendre les coursiers dociles ; apr√®s l'avoir offert √† Neptune (Pos√©idon), ton p√®re, immole un superbe taureau √† ce dieu si habile √† dompter les coursiers.
La d√©esse √† la noire √©gide ne lui en dit pas davantage au milieu du silence de la nuit. Bell√©rophon se l√®ve aussit√īt et, saisissant le frein merveilleux, le porte au fils de Coeramus, le devin de ces contr√©es. Il lui raconte la vision qu'il a eue, comment, docile √† ses oracles, il s'est endormi pendant la nuit sur l'autel de la d√©esse et comment cette fille du dieu, √† qui la foudre sert de lance lui a donn√© elle-m√™me ce frein d'or sous lequel doit plier P√©gase. Le devin lui ordonne d'ob√©ir sans retard √† ce songe et d'√©lever un autel √† Minerve √Čquestre (Ath√©na Hippia), apr√®s avoir immol√© un taureau au dieu, qui de ses ondes environne la terre.
C'est ainsi que la puissance des dieux rend facile ce que les mortels jureraient √™tre impossible et d√©sesp√©reraient m√™me d'ex√©cuter jamais. Tressaillant d'all√©gresse, l'intr√©pide Bell√©rophon saisit le cheval ail√© : tel qu'un breuvage calmant, le frein dont il presse sa bouche mod√®re sa fougue imp√©tueuse ; alors, s'√©lan√ßant sur son dos, Bell√©rophon, rev√™tu de ses armes, le dresse au combat en se jouant. Bient√īt, transport√© avec lui dans le vide des airs sous un ciel glac√©, il accable de ses traits les Amazones, habiles √† tirer de l'arc, tue la Chim√®re qui vomissait des flammes et d√©fait les Solymes. Je ne parlerai point de la mort de Bell√©rophon : je dirai seulement que P√©gase fut re√ßu dans les √©tables de l'immortel roi de l'Olympe. ¬Ľ

‚ÄĒ Pindare, Odes [d√©tail des √©ditions] (lire en ligne), Olympiques, XIII, traduction de M. Al. Perrault-Maynand[55]

Pour Hygin dans ses Astronomiques, Proétos, sachant que Bellérophon a le cheval Pégase, l'envoie au père d'Antia (ou Sthénébée), pour lui permettre de défendre la chasteté de sa fille[50]. Strabon précise que Pégase est capturé par Bellérophon alors qu'il buvait à la fontaine de Pirène[41]. Toutefois, selon les Corinthiens et ainsi que le rapporte Pausanias dans ses Descriptions de la Grèce, Pégase est amené à Bellérophon par Athéna, qui l'avait dompté et soumis au frein elle-même[56]. Si on en croit le pseudo-Hésiode dans son Catalogue des femmes, c'est Poséidon, père de Pégase et de Bellérophon, qui lui amène le coursier alors que le héros errait en quête d'une solution pour tuer la Chimère[57].

Combats

Bellérophon combattant la Chimère.
Scène peinte sur l'extrémité d'un épinétron attique, Ve siècle av. J.-C.

L'√©pisode le plus c√©l√®bre du mythe de P√©gase et de Bell√©rophon est celui de leur victoire sur la Chim√®re, dont parlait d√©j√† H√©siode dans sa Th√©ogonie[58] - [59]. Hygin pr√©cise que la Chim√®re, √† cette √©poque, ravageait le pays des Lyciens de ses flammes[50]. Le pseudo-Apollodore pr√©cise que le h√©ros Bell√©rophon accomplit tue le monstre en le survolant et parvient √† la victoire gr√Ęce √† son arc et √† ses fl√®ches[60]. Pour Oppien de Syrie, ¬ę les chevaux au-del√† de toutes les cr√©atures mortelles sont celles √† qui la nature ing√©nue a donn√© un esprit subtil et du cŇďur‚Ķ ainsi, le cheval P√©gase a-t-il port√© Bell√©rophon qui tua la Chim√®re au-dessus des nuages ¬Ľ[61]. Apul√©e fait r√©f√©rence √† ce combat dans L'√āne d'or, lorsqu'il dit que la panique plus que tout avait incit√© le c√©l√®bre P√©gase √† prendre l'air. La tradition selon laquelle il avait des ailes √©tait justifi√©e, car il bondit aussi haut que le ciel dans sa peur d'√™tre mordu par la Chim√®re cracheuse de feu[62].

Ascension de l'Olympe

Bellérophon, devenu orgueilleux, s'estime digne de rejoindre le séjour des dieux, l'Olympe, avec sa monture.

Apr√®s la cr√©ation de la source Hippocr√®ne, dit Hygin dans ses Astronomiques, et alors qu'il tentait de voler jusqu'au ciel et l'avait presque atteint, Bell√©rophon s'effraie en regardant la terre, tombe et meurt sur le coup[50]. Pindare dit dans ses Odes que ¬ę le cheval ail√© P√©gase jeta son seigneur Bell√©rophon de haut vers la terre, lui qui pensait atteindre les demeures du ciel ¬Ľ[63] et Nonnos que ¬ę P√©gase aux ailes rapides ¬Ľ, ce cheval ail√© inlassable √† la course et passant dans l'air comme une rafale de vent, jeta Bell√©rophon[64] et l'envoya t√™te baiss√©e vers le sol. Selon lui, le h√©ros a surv√©cu parce qu'il est du sang de Pos√©idon, que le cheval lui-m√™me partage[65]. Hygin dit toutefois dans ses Fables que Bell√©rophon tombe dans les plaines d'Aelia, en Lycie, o√Ļ il se d√©met la hanche[54], et finit donc sa vie estropi√©.

Horace évoque l'essence de ce mythe en disant que :

¬ę Par un terrible exemple, P√©gase, l'animal ail√© qui ne put supporter Bell√©rophon, son cavalier terrestre, t'enseigne √† rechercher toujours des objets √† ta mesure, et, tenant pour sacril√®ge d'esp√©rer au-del√† des limites permises, √† √©viter un compagnon mal assorti[66] ¬Ľ

À la Renaissance se répand une version selon laquelle Zeus envoie un taon piquer le cheval, qui désarçonne alors son cavalier : elle est peut-être issue des Mythologiae de Natale Conti (livre IX ch.4) ; son succès est tel qu'André Dacier[67] la considère (sans en mentionner d'origine) comme la version courante, sur laquelle il s'appuie pour critiquer la version d'Horace.

Arrivée sur l'Olympe et transformation en constellation

Mars et Vénus, dit Parnasse d'Andrea Mantegna, (1497). Pégase est représenté parmi les dieux de l'Olympe.

Il existe relativement peu de sources √©crites concernant l'arriv√©e de P√©gase sur l'Olympe, son r√īle aupr√®s de Zeus et sa transformation en constellation. Pour H√©siode, P√©gase, juste apr√®s sa naissance, ¬ę s'envolant loin de la terre f√©conde en troupeaux, parvint jusqu'aux Dieux. Et il habite dans les demeures de Zeus, et il porte le tonnerre et la foudre du sage Zeus ¬Ľ[68]. Sa version est ant√©rieure √† l'histoire de Bell√©rophon et √† celle de Pindare, qui pr√©cise qu'apr√®s la mort de son cavalier, P√©gase est re√ßu ¬ę dans les √©tables de Zeus sur le mont Olympe ¬Ľ[55], continuant (selon Hygin) son ascension interrompue[50]. Dans tous les cas, P√©gase atteint l'Olympe et rejoint Zeus. Lorsque ce dernier veut utiliser les √©clairs et le tonnerre, c'est P√©gase qui les lui apporte depuis la forge d'H√©pha√Įstos, en traversant le ciel[45].

Dans Ph√®dre, Platon √©voque un r√īle de cheval d'attelage pour P√©gase, disant que les chevaux ail√©s et les cochers des dieux sont tous des nobles, et de noble lign√©e [‚Ķ] Zeus tient les r√™nes d'un char ail√©, ouvre la voie dans le ciel, ordonnant √† tous et prenant soin de tous[69].

P√©gase est immortel car Zeus le change en constellation[50]. Aratos de Soles dit que l'immense constellation du cheval, c'est P√©gase [‚Ķ] ¬ę qui fait des cercles dans le ciel de Zeus et est toujours l√† pour te voir ¬Ľ[47]. Nonnos √©crit que P√©gase continue √† voler l√†-haut, fendant l'air de ses longues ailes[70]. Pour Ovide, il jouit du ciel que jadis il cherchait √† atteindre au galop de ses ailes, et il brille et scintille de ses quinze √©toiles[44].

Sources archéologiques antiques

Rouelle aux Pégases et aux Chimères, probablement une boucle d'oreille.
Or à décor de filigrane, de granulation et d'estampage, début du IVe siècle av. J.-C. Origine incertaine : la forme renvoie à l'Italie méridionale, mais le décor de granulation est particulier aux bijoux étrusques.

Les plus anciens chevaux ail√©s repr√©sent√©s semblent √™tre d'origine orientale. Ils apparaissent sur des sceaux assyriens au XIIIe si√®cle av. J.-C., mais en l'absence d'autre √©l√©ment, il est impossible de savoir s'ils ont une quelconque relation avec P√©gase[71]. La premi√®re repr√©sentation attest√©e de P√©gase date du VIIe si√®cle av. J.-C. : il s'agit d'un combat au sol contre la Chim√®re. D√®s le milieu du VIIe si√®cle av. J.-C., P√©gase est repr√©sent√© en vol, ce qui reste la r√®gle jusqu'√† l'√©poque archa√Įque, o√Ļ il est souvent seul √† lutter contre la Chim√®re[72]. Il arrive que d'anciennes repr√©sentations le figurent sans ailes, ce qui le rend difficile √† identifier[73]. Son iconographie a peut-√™tre √©t√© influenc√©e par celle de l'hippalectryon, cr√©ature hybride mi-coq et mi-cheval, sans mythe connu[74].

P√©gase est figur√© le plus souvent seul, ou accompagn√© de Bell√©rophon combattant la Chim√®re, auquel cas la repr√©sentation la plus classique montre le h√©ros en selle, brandissant une lance face au monstre[75] - [alpha 3]. Une tradition de l'√©poque archa√Įque veut que le h√©ros mette pied √† terre avant de combattre. On en retrouve des repr√©sentations dans l'art grec antique mettant en sc√®ne le combat contre la Chim√®re[76]. P√©gase est aussi repr√©sent√© aux c√īt√©s des Muses[alpha 4], lors de sa naissance avec M√©duse, captur√© pr√®s de la fontaine de Pir√®ne[alpha 5] ou encore abreuv√© par ce dernier[77]. La Description de la Gr√®ce de Pausanias atteste que P√©gase √©tait une figure ornementale dans l'art antique : √† Corinthe, o√Ļ l'on rendait un culte h√©ro√Įque √† Bell√©rophon, une statue de ce h√©ros et du cheval P√©gase d√©corait le temple de Pos√©idon[78]. ¬ę La plus remarquable des fontaines de Corinthe ¬Ľ √©tait un Bell√©rophon plac√© aupr√®s d'Art√©mis, mont√© sur P√©gase, l'eau sortant d'un sabot du cheval[79].

Le mythe a été repris par les Romains. Ils y ont fait des ajouts avant l'essor du christianisme, notamment dans la symbolique psychopompe et son association avec l'empereur Auguste. Le cheval ailé est d'ailleurs l'emblème de plusieurs légions romaines comme Legio II Adiutrix ou Legio III Augusta[80]

Céramique, décorations et figurines

Pégase est représenté sur de nombreuses céramiques attiques à figures noires ou rouges, principalement retrouvées en Grèce et dans les régions avoisinantes. On le retrouve aussi, entre autres, sur des casques et des assiettes antiques.

Numismatique

Statère représentant Pégase en vol.

P√©gase est pr√©sent sur des m√©dailles. Une s√©rie de pi√®ces antiques grecques nomm√©es les ¬ę poulains de Corinthe ¬Ľ pr√©sentent P√©gase accompagn√© de la d√©esse Ath√©na. Elles font partie des pi√®ces de monnaie antiques les plus connues et typiquement reconnaissables[81]. On le retrouve sur de nombreuses pi√®ces romaines[82].

Symbolisme et r√īle antiques

Bell√©rophon s'appr√™tant √† tuer la Chim√®re, par Alexandre Andre√Įevitch Ivanov (1829).

De nombreuses √©tudes tentent de reconstituer le r√īle et le symbolisme de P√©gase √† l'√©poque antique, o√Ļ il semble avoir √©t√© v√©n√©r√©[83]. Selon le Dictionnaire des symboles, il allie la symbolique positive du cheval, soit la fougue, l'imp√©tuosit√© et la force, √† celle de l'oiseau, l'ind√©pendance et l'√©l√©vation vers le ciel, la l√©g√®ret√©, la rapidit√© et l'ascension vers le sacr√©[84]. Le vol et la course de P√©gase symbolisent sa l√©g√®ret√©[85], car l'une des grandes particularit√©s de P√©gase sur un cheval ¬ę normal ¬Ľ est de poss√©der des ailes, comme l'attestent ses premi√®res descriptions connues :

¬ę Un coursier ail√©, inlassable √† la course, et qui passe dans l'air comme une rafale de vent ¬Ľ

‚ÄĒ Catalogue des femmes[57]

Bien que l'apparence de P√©gase soit celle d'une cr√©ature composite, il n'est pas symboliquement per√ßu comme un √™tre mi-oiseau et mi-cheval, contrairement √† d'autres cr√©atures comme l'hippocampe, d√©crit comme un hybride de cheval et de monstre marin, le centaure, moiti√© homme et moiti√© cheval, Arion, qui poss√®de parfois deux pieds humains et la parole, ou encore l'hippogriffe, m√©lange de cheval et de griffon. De m√™me, il n'est jamais dit que P√©gase se m√©tamorphoserait p√©riodiquement en oiseau : il est toujours per√ßu comme un cheval et rien qu'un cheval[86]. Il s'opposerait √† (ou compl√®terait) Arion, un autre cheval grec mythique, mais vu comme totalement terrestre, et fils de C√©r√®s, la d√©esse des moissons[87]. Dans la filiation √©tablie par H√©siode, P√©gase est ambigu puisqu'il nait d'un monstre et d'un dieu. Sa forme chevaline terrestre, chtonienne, le rend responsable des tremblements de terre ou du jaillissement des sources[88]. Na√ģtre du sang de la t√™te de M√©duse, centre de l'intelligence, le relie √† la connaissance et √† l'intelligence h√©r√©tique[89]. Sachant que la t√™te de M√©duse est couverte de serpents, cela fait de lui, ¬ę le premier √©talon ¬Ľ, un ¬ę fils de serpents ¬Ľ associ√© √† la symbolique de cet animal et tout ce qu'elle suppose[90] de mortel et de n√©gatif[30].

Si les anciens textes attestent bien que P√©gase est le porteur de la foudre de Zeus, c'est-√†-dire un ¬ę coursier du tonnerre ¬Ľ[91], il s'est vu attribuer bien d'autres fonctions.

Monture de héros

La premi√®re interpr√©tation du mythe de P√©gase semble √™tre celle, tr√®s classique, du combat des dieux et des h√©ros solaires contre les monstres infernaux et souterrains[92]. Monture ¬ę des h√©ros de la lumi√®re et des rapides √©cuyers ¬Ľ[87], animal divin, il permet aux mortels de s'√©lever au niveau des dieux mais ceux-ci deviennent d√©pendants de lui, de la mobilit√© et de la force qu'il leur apporte[83].

Bell√©rophon ne peut atteindre l'Olympe tandis que P√©gase y parvient[31]. De plus, H√©siode semble attribuer un plus grand r√īle au cheval ail√© qu'√† son cavalier, puisque c'est P√©gase qui arrache la vie de la Chim√®re, Bell√©rophon √©tant r√©duit √† un simple compl√©ment d'objet. La raison pourrait-√™tre imputable √† l'origine asiatique du mythe. Ludolf Malten a √©voqu√© le dieu cavalier du cheval-√©clair terrassant un monstre hybride comme un concept religieux typique de l'Asie mineure, d√®s les troisi√®mes et deuxi√®mes mill√©naires. Adopt√© par les Grecs, le dieu asiatique pourrait √™tre devenu un h√©ros pour ne pas concurrencer Zeus dans son r√īle. Bell√©rophon aurait √©t√© condamn√© √† disparaitre dans le mythe grec, tandis que P√©gase survit et se met au service de Zeus[92].

Psychopompe

De nombreuses repr√©sentations de P√©gase sans cavalier sont retrouv√©es sur des monuments et objets fun√©raires de l'Antiquit√©, laissant √† penser qu'il s'agit d'un animal psychopompe dont la charge est de ramener les √Ęmes descendues sur terre vers le soleil[93] - [94]. Son r√īle est √©minemment positif, P√©gase h√©ro√Įsant et immortalisant la personne pr√®s de laquelle il est repr√©sent√©[77].

D'autres légendes, en plus de celle de l'empereur Auguste, parlent de personnages illustres enlevés par Pégase après leur mort[95]. La symbolique du cheval est, de manière générale, celle d'un psychopompe[96], la présence de Pégase symbolisant probablement la promesse d'une immortalité bienheureuse[95].

La figure psychopompe du cheval dans la mythologie grecque semble d√©couler de son lien avec l'eau, qui symbolise la fronti√®re entre le monde des vivants et l'au-del√†. Le cheval, notamment P√©gase, est charg√© de porter l'√Ęme du d√©funt par del√† cette fronti√®re, tout comme il permet au chaman de r√©aliser son voyage extatique[30].

Domestication du cheval

En 1988, le doctorant en litt√©rature grecque Jacques Desautels note que les chevaux violents et nerveux sont qualifi√©s par les anciens Grecs de gorgos, c'est-√†-dire ¬ę terrifiants, inqui√©tants, dont les yeux refl√®tent un √©clat diabolique ¬Ľ. La violence et la puissance dont ces animaux peuvent faire preuve inqui√©tait.

On retrouverait les traces de cette symbolique dans les origines de P√©gase, la Gorgone M√©duse et le dieu Pos√©idon, tous deux des figures puissantes et inqui√©tantes[97] - [88]. Jacques Desautels s'appuie sur la composition des Odes de Pindare en faveur d'un athl√®te des jeux olympiques dont il aurait voulu louer l'habilet√© pour affirmer que le mythe du dressage de P√©gase par Bell√©rophon repr√©sente la domestication du cheval, cet animal inqui√©tant et sauvage, par les anciens Grecs. Gr√Ęce au mors fourni par Ath√©na, vu comme √©tant un objet en or dot√© de vertus magiques[alpha 6], P√©gase devient le premier cheval dompt√©[88].

Il est possible que l'épithète gorgo attribuée au cheval signifie que Méduse puisse avoir elle-même l'apparence de cet animal[30].

Personnification de l'eau

La fontaine Pir√®ne inf√©rieure √† Corinthe, lieu o√Ļ P√©gase est captur√© selon le mythe.

Le lien entre P√©gase et l'eau est connu de longue date. D√®s la fin du XIIe si√®cle, un mythographe du Vatican assure que le nom de P√©gase s'applique √† tous les cours d'eau, car ceux-ci √©voquent la rapidit√© de la course du cheval[98]. En 1857, Louis-Ferdinand-Alfred Maury rapproche P√©gase d'¬ę une personnification de l‚Äôeau des sources qui s'√©lance et qui sourd ¬Ľ, √† l'image de tous les chevaux de la Gr√®ce antique qu'il personnifie √† lui seul[13]. Les anciens Grecs symbolisent les eaux et les fontaines sous l'embl√®me du cheval, c'est pourquoi cet animal est consacr√© √† Pos√©idon qui l'aurait cr√©√© avec son trident[13]. La foudre, c'est-√†-dire ¬ę l'arme d'or de Zeus ¬Ľ, na√ģt, tout comme P√©gase, des eaux qui s'√©coulent, figur√©es par le sang de M√©duse, et s'√©lance au ciel[13].

Au XXe si√®cle, le Dictionnaire des symboles met en avant ce lien entre P√©gase et l'eau : la foudre et le tonnerre qu'il porte pour Zeus cr√©ent les orages, donc la pluie[84]. Il est le fils du dieu de la mer Pos√©idon, son nom est tir√© du mot ¬ę source ¬Ľ, il est n√© aux ¬ę sources de l'Oc√©an ¬Ľ, il peut cr√©er des sources d'un coup de sabot et il est captur√© par Bell√©rophon alors qu'il boit √† la fontaine Pir√®ne[84] (cet √©pisode pr√©sente un rapport entre la f√©condit√© et l'√©l√©vation[99]). L'ouvrage en conclut qu'il est une ¬ę source ail√©e ¬Ľ et un ¬ę nuage porteur d'eau f√©conde ¬Ľ[84].

Carl Gustav Jung voit dans le sabot du cheval P√©gase ¬ę le dispensateur du fluide f√©condant ¬Ľ[100], que Jean-Paul Cl√©bert interpr√®te comme le sexe masculin, tandis que le sabot en forme de fer √† cheval repr√©sente selon lui le vagin f√©minin[101]. Le pied de P√©gase, cr√©ateur de sources, aurait pu √™tre un symbole de l'acte reproductif, source de toute vie[17].

Dans Le bestiaire divin, Jacques Duchaussoy voit dans les sources cr√©√©es par P√©gase et le cheval Bayard d'un coup de pied des ¬ę sources de connaissance spirituelle ¬Ľ qui finissent par devenir l'eau pure destin√©e √† d√©salt√©rer le p√®lerin ou le voyageur le long du chemin[102].

Spiritualité

Bellérophon terrassant la Chimère monté sur Pégase.
M√©daillon central restaur√© d'une mosa√Įque romaine de plus de 100 m2 d√©couverte en 1830 √† Autun.

Selon Paul Diel, qui s'attache au c√īt√© spirituel du mythe, le don de P√©gase √† Bell√©rophon par Ath√©na, symbole de la combativit√© sublime, signifie que l'homme ne peut vaincre l'exaltation imaginative (symbolis√©e par la Chim√®re) qu'√† condition de ma√ģtriser l'√©nergie spirituelle repr√©sent√©e par le cheval ail√©. Il s'oppose √† la Chim√®re, monstre compos√© du corps d'un lion, d'un bouc et d'un serpent, o√Ļ le lion repr√©senterait la perversion des d√©sirs mat√©riels, le bouc la domination perverse sexuelle et le serpent le mensonge. P√©gase symboliserait l'√©l√©vation des d√©sirs essentiels de spiritualit√© oppos√©e √† la banalisation et la perversion repr√©sent√©es par la Chim√®re[103].

Diel souligne aussi que P√©gase, en tant que cheval des Muses, repr√©sente ¬ę l'art et l'√©l√©vation par la beaut√© ¬Ľ. Il est le contraire de la laideur de M√©duse dont il est issu. Le sublime de l'imagination cr√©atrice jaillit ainsi de la perversion de l'imaginaire, dont il est indissociable : ¬ę M√©duse aussit√īt morte, l'image vraie de la vie, la vision sublime, la beaut√©, P√©gase, est d√©livr√©e ¬Ľ[104]. La beaut√© que cr√©e l'artiste est profond√©ment ancr√©e dans une exp√©rience sublim√©e des affects.

Les ailes de P√©gase, peut-√™tre h√©rit√©es de sa m√®re M√©duse qui poss√®de des ailes d'or, en font une cr√©ature surnaturelle qui √©chappe aux limites du monde connu[30] et le relient √† l'extase du chaman qui monte au ciel sur une cr√©ature ail√©e, g√©n√©ralement un oiseau. Dans toutes les pratiques chamaniques, l'homme qui entreprend un voyage spirituel est assist√© d'un ¬ę animal qui n'a pas oubli√© comment on acqu√©rait des ailes ¬Ľ, faute de quoi il ne peut s'√©lever. Ces ailes sont √† rapprocher du mythe d'Icare, des sandales de Pers√©e et de celles d'Herm√®s dans sa fonction de messager des dieux[105]. Selon l'auteur √©sot√©riste D. J. Conway, P√©gase repr√©sente le d√©sir humain de s'√©lever au-del√† du monde mat√©riel, la qu√™te spirituelle, mais aussi l'attrait pour le voyage astral. La chute de Bell√©rophon semble indiquer que cette connaissance intime procur√©e par P√©gase peut rendre une personne orgueilleuse et la pousser √† se sentir sup√©rieure aux autres[31].

Mariage et lutte contre le matriarcat

Bellérophon domptant Pégase par Walter Crane. Illustration de la fin du XIXe siècle.

Jacques Desautels assimile P√©gase, premier cheval dress√©, √† une jeune femme qui n'a pas encore subi ¬ę le joug du mariage ¬Ľ, l'√©poux √©tant celui qui applique le mors ou les r√™nes et r√©ussit √† subjuguer le vigoureux animal indompt√©. Il note √©galement que cette r√©ussite du dressage de P√©gase devait symboliquement promettre √† Bell√©rophon un mariage heureux[97]. Bell√©rophon porte le surnom d'Hipponoos, qui signifie ¬ę dompteur de chevaux ¬Ľ, il est consid√©r√© comme le premier homme qui enseigna l'art de conduire un cheval avec la bride[106].

Selon la logique de Robert Graves, la Chim√®re est un monstre compos√© de trois principes f√©minins[107] et le combat de Bell√©rophon mont√© sur P√©gase serait celui d'un homme contre la soci√©t√© matriarcale. Il met en avant le fait que les Grecs formaient une soci√©t√© patriarcale et s'opposaient aux soci√©t√©s dirig√©es par des femmes, comme en t√©moigne le mythe des Amazones, probablement inspir√© par les peuples scythes et sarmates d'Asie mineure, o√Ļ les femmes avaient l'habitude de prendre les armes[107]. La Chim√®re serait l'un des aspects n√©gatifs de la Terre-M√®re. √Čric Neumann voit dans le P√©gase ¬ę un symbole de la libido masculine qui se lib√®re de l'√©treinte de la Grande M√®re ¬Ľ, et qui se r√©v√®le n√©cessaire √† cette victoire ¬ę h√©ro√Įque ¬Ľ des valeurs patriarcales sur le matriarcat qui exer√ßait alors son pouvoir. Il est possible que le cheval ail√© pr√™te son assistance √† Bell√©rophon parce qu'il est lui-m√™me le fils de M√©duse, un monstre chtonien repr√©sentant l'un des mauvais aspects de la terre-m√®re. De plus, il est ¬ę lib√©r√© ¬Ľ de M√©duse par un autre h√©ros masculin en la personne de Pers√©e. Contrairement √† Pers√©e qui prend de grands risques pour d√©capiter M√©duse, Bell√©rophon tue la Chim√®re avec une relative facilit√©, prenant de la distance gr√Ęce √† l'avantage tactique que lui procurent son cheval, son arc et ses fl√®ches. La seconde version de la mort de la Chim√®re rapport√©e par Robert Graves veut que Bell√©rophon utilise une lance lest√©e de plomb que le monstre fait fondre de ses propres flammes, se tuant sur le coup. Cela rend la victoire de Bell√©rophon bien moins h√©ro√Įque qu'on ne le supposerait[108].

Un mythe solaire

L'id√©e de mythe solaire semble attest√©e par deux vases o√Ļ Bell√©rophon, mont√© sur P√©gase, a la t√™te radi√©e. Il existe une √©tude scolastique qui relie Bell√©rophon et P√©gase √† H√©lios, et une association entre P√©gase et Sol √† D√©los. De mani√®re g√©n√©rale, les combats h√©ro√Įques de la mythologie grecque symbolisent l'id√©e de ciel contre l'enfer et de soleil contre les t√©n√®bres. Cette id√©e est reprise dans une √©tude consacr√©e au chamanisme, qui voit dans le cheval la monture appropri√©e pour s'√©lever dans le ciel et tirer le char du soleil d'est en ouest, direction que rejoignent les √Ęmes des morts[105]. Elle est connue depuis le d√©but du XIXe si√®cle :

¬ę P√©gase est un mythe astronomique n√© de l'Orient [...] P√©gase est l'embl√®me de la Course infatigable et rapide du soleil, qu'on sait cependant n'√™tre qu'apparente autour de la terre. Cette source inspiratrice, enivrante, qu'il fait jaillir, sont ces sources de feu et de vie qui s'√©lancent sur le globe, en moins de huit minutes, de l'astre enflamm√©. Ce sang pourpr√© de M√©duse dont il naquit est la couleur rouge du jour naissant, que les po√®tes appellent les doigts de rose de l'Aurore. Son voyage des monts de l'√Čthiopie aux limites de la Mauritanie, vers les extr√©mit√©s de l'oc√©an, o√Ļ le flambeau du monde semble s'√©teindre dans les ondes, est le symbole de la moiti√© de la course du soleil d'orient en occident. Bell√©rophon, bien que mont√© sur P√©gase, le cheval de flamme, n'est la personnification que des feux terrestres, de ceux des volcans [...] Ces sources de l'oc√©an pr√®s desquelles est n√© P√©gase, la source par excellence, n'est-ce point cette multitude de fleuves dont l'oc√©an est le p√®re ? Ces m√™mes ondes ne sont-elles point comme le cheval merveilleux, terrestres et c√©lestes, terrestres quand elles sourdent de la terre, c√©lestes quand, pomp√©es par le soleil, elles retombent en pluie ou en ros√©e ? [...] ¬Ľ

‚ÄĒ Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1837[109]

Selon une th√®se universitaire de 1990, la victoire de Pers√©e sur la Gorgone M√©duse serait un mythe solaire cosmologique o√Ļ un g√©nie solaire met fin au r√®gne de l'hiver. Les gorgones sont li√©es au monde noir d'Ouranos et r√©sident √† l'extr√™me occident o√Ļ le soleil dispara√ģt chaque jour. Le pouvoir p√©trifiant du regard de M√©duse est celui du gel. En d√©capitant M√©duse, Pers√©e an√©antit une force hivernale et permet la lib√©ration des forces solaires, les jumeaux divins P√©gase et Chrysaor. Tous deux incarnent la vie solaire jaillissant de la mort hivernale[110], et P√©gase est sur de nombreux points une incarnation du soleil[28].

Diffusion du mythe

Bellérophon combattant la Chimère. Face A d'une coupe de Siana à double panse à figures noires fabriquée à Athènes, v. 575-550 av. J.-C. Trouvée à Camiros (Rhodes).

Les mythologies et l'art antique comptent beaucoup de chevaux ail√©s, mais P√©gase est le plus connu[4]. On ignore de quelle fa√ßon son culte s'est transmis √† toute la Gr√®ce et la Lycie. D√®s l'√©poque classique, cet animal d√©ifi√© fait partie int√©grante de l'iconographie fun√©raire lycienne et des institutions civiques[18] - [17]. La cit√© de Corinthe, o√Ļ il appara√ģt sur des pi√®ces d√®s le VIe si√®cle av. J.-C.[111] et dont il devient l'embl√®me mon√©taire[112], pourrait avoir jou√© un r√īle majeur puisqu'un culte y √©tait rendu √† Bell√©rophon et Ath√©na en relation avec la pratique de l'√©quitation, qui serait originaire de cette cit√©. Le chercheur J.J. Dunbabin suppose qu'on y trouvait jadis, en plus des statues d√©j√† √©voqu√©es par Pausanias dans sa Description de la Gr√®ce, une grande peinture de Bell√©rophon combattant la Chim√®re sur P√©gase, qui aurait inspir√© de nombreux autres artistes et serait √† l'origine (du moins en partie) d'une abondante iconographie dans les arts mineurs[111]. D. J. Conway √©voque la fontaine de Pir√®ne, situ√©e dans la m√™me ville selon Pindare, qui aurait √©t√© sacr√©e et √† laquelle auraient pr√©sid√© des pr√™tresses portant le nom de ¬ę Pegae ¬Ľ, et un masque de cheval[31].

La parodie de la chute de Bell√©rophon r√©alis√©e par Aristophane dans La Paix, o√Ļ le r√īle de P√©gase est jou√© par un scarab√©e, laisse √† penser que ce mythe √©tait tr√®s connu au Ve si√®cle av. J.-C.[alpha 7] - [113]. √Ä l'√©poque hell√©nistique, il appara√ģt sur les pi√®ces d'Alabanda et d'autres cit√©s de Carie, en r√©f√©rence √† son origine lycienne[112].

Son mythe est repris par les Romains, comme pour bien d'autres créatures de la mythologie grecque[82]. On en retrouve des mentions et des représentations dans de nombreux lieux du monde antique et sur plusieurs siècles, au moins depuis le VIIe siècle av. J.-C. et jusqu'au IVe siècle. À l'époque grecque, il y en a en Lycie (actuelle Turquie), à Athènes, en Sicile[75], ou encore en Iran. Pour l'époque romaine, on le retrouve sur un sarcophage conservé dans l'actuelle Algérie, en France, et jusqu'en Angleterre[114] - [alpha 8].

Christianisation

D'apr√®s l'historien des religions Marcel Simon, le mythe de P√©gase est progressivement christianis√©, surtout au IVe si√®cle, lors de la r√©habilitation partielle de la mythologie. Douze mosa√Įques repr√©sentant le combat de Bell√©rophon mont√© sur P√©gase contre la Chim√®re ont √©t√© retrouv√©es lors de fouilles arch√©ologiques dans des villas en Europe, dont deux en Angleterre[alpha 9]. Elles associent des symboles chr√©tiens √† Bell√©rophon et P√©gase. Cela tend √† d√©montrer que le propri√©taire des lieux s'est converti au christianisme mais n'a pu se r√©soudre √† faire dispara√ģtre ses repr√©sentations pa√Įennes ; il s'est content√© de leur donner une place moins importante.

La symbolique psychopompe de P√©gase, avec son c√īt√© solaire, r√©put√© dans une large partie du monde antique, a sans doute largement contribu√© √† son succ√®s et √† sa diffusion avant celle du christianisme. L'√©vh√©m√©risme chr√©tien ravale le h√©ros au rang de mortel avec des arguments parfois violents, comme ceux de Justin : ¬ę les d√©mons racontent que Bell√©rophon, homme et fils des hommes, monta au ciel sur le cheval P√©gase ¬Ľ. Toutefois, le mythe n'est pas v√©ritablement combattu. Il se trouve chang√©, devenant plus all√©gorique. Les attributs de Bell√©rophon se fondent peu √† peu dans ceux de J√©sus, et plus tard dans ceux des saints pr√©chr√©tiens remarquables par leurs vertus et leurs actions[114].

Influence du mythe

Pégase par Odilon Redon, en 1900.
Le cheval ailé est représenté au sommet d'une montagne.

La forte diffusion du mythe de P√©gase durant l'Antiquit√© laisse supposer qu'il a influenc√© d'autres mythes, l√©gendes et religions. Marcel Simon note que plusieurs historiens ont remarqu√© que l'iconographie de Bell√©rophon et P√©gase contre la Chim√®re a pu fixer celle des saints sauroctones, comme Georges de Lydda. Il serait toutefois faux de dire que ces saints ont ¬ę la figure de Bell√©rophon sous un autre nom ¬Ľ, en raison de la large p√©riode de temps qui s'√©coule entre la christianisation de Bell√©rophon et l'hagiographie des saints sauroctones[114]. Le Bouraq (√©clair), jument psychopompe ail√©e √† t√™te de femme qui permet au proph√®te Mahomet de monter au ciel selon la tradition islamique, pr√©sente de nombreux points communs avec P√©gase dont elle est peut-√™tre une r√©miniscence[115].

Dans le l√©gendaire jurassien du XIXe si√®cle sont mentionn√©s plusieurs chevaux ail√©s de couleur blanche, dont la tradition s'est transmise par le folklore local. Ils sont peut-√™tre en partie issus du mythe de P√©gase selon D√©sir√© Monnier. Le ch√Ęteau de l'Aigle est assimil√© au mont Olympe et la cime d'une montagne proche de Foncine-le-Haut, au mont Parnasse grec[116] - [117]. L'origine de l'image du ¬ę cheval ail√© au sommet d'une montagne ¬Ľ est clairement li√©e au mythe de P√©gase. Un personnage du l√©gendaire jurassien, le sylphe cavalier de Bonlieu, rappelle Bell√©rophon[118].

On dit de l'Hippogriffe d'Arioste, cr√©ature mi-cheval mi-aigle rapide comme la foudre, que son cr√©ateur aurait √©crit le Roland furieux en s'inspirant de divers mythes grecs dont celui de P√©gase[119]. Toutefois, la symbolique de P√©gase, monture des po√®tes, n'est pas la m√™me que celle de l'hippogriffe, monture de guerriers. L'hippogriffe imagin√© par l'Arioste comme monture des chevaliers est c√©l√©br√© au XIXe si√®cle comme √©tant le ¬ę P√©gase du Moyen √āge ¬Ľ[120].

Interprétations et réécritures des sources antiques

Les textes des auteurs gr√©co-latins ont fait l'objet de commentaires et de r√©√©critures d√®s le Moyen √āge. L'une des plus c√©l√®bres reconstitutions est le manuscrit anonyme L'Ovide moralis√©, publi√© vers 1320, qui r√©interpr√®te l'Ňďuvre d'Ovide et exerce une influence durable sur la perception de cette mythologie chez les auteurs et les artistes[121].

Un manuscrit de l'histoire des deux destructions de Troie, moins connu, comporte le récit des mythes de Bellérophon et de Persée[alpha 10]. Exécuté pour Louis XII lorsqu'il était duc d'Orléans, il fut probablement offert à Charles Guillard qui fit exécuter une miniature de Pégase chargé d'un phylactère à sa devise[122].

De multiples analyses, ajouts, compl√©ments et interpr√©tations du mythe de P√©gase n'ont jamais cess√© de se b√Ętir sur les r√©cits originaux de la mythologie grecque, dont les auteurs se contredisaient parfois d√©j√†.

Analyse de la naissance

Persée vainqueur de Méduse, peinture d'Eugène Thirion, fin du XIXe.

Pégase est considéré comme le fils de la Gorgone Méduse (parfois représentée avec une tête de cheval) et du Dieu Poséidon. Ce dernier s'est, selon l'historien Marc-André Wagner, changé en cheval (comme il en a l'habitude)[4] afin de la violer[87] - [alpha 11]. Jacques Duchaussoy rappelle dans Le bestiaire divin que la naissance de Pégase est le résultat d'un sacrifice, soit le meurtre de Méduse par Persée[123]. De plus, la Gorgone Méduse accouche de Pégase par le col, ce qui induit une inversion des fonctions de l'orifice buccal et vaginal[124].

Les sources semblent indiquer que Pégase et Chrysaor naissent complètement formés et d'apparence adulte[17], mais il est possible d'y voir différentes interprétations selon que Pégase soit né directement du sang de Méduse, que son sang coule jusqu'à la mer et se mélange à l'écume, que le sang de Méduse arrose le sable (peut-être avec l'intervention de Poséidon), voire que Pégase soit né des menstrues de Méduse[31]. L'interprétation des frères Michaud (1833) veut que le sang de Méduse forme une source étincelante dont sortent Pégase et Chrysaor[87], et une autre qu'il arrose la terre, coule jusqu'à la mer (les sources de l'Océan), puis que le cheval ailé jaillisse des vagues[125]. Le frère de Pégase, Chrysaor, est parfois vu comme un cheval fauve[126]. Selon Hésiode et d'autres auteurs gréco-latins, Chrysaor est un géant portant une épée d'or, et non pas un cheval[45].

Pour les fr√®res Michaud, sit√īt n√©, ¬ę P√©gase s‚Äôenvola dans les r√©gions d‚Äôo√Ļ partent la foudre et les √©clairs ¬Ľ[87]. Jacques Desautels, s'appuyant sur la Th√©ogonie d'H√©siode, estime que d√®s sa naissance, P√©gase prit son envol et se pla√ßa au service de Zeus √† qui il apporta ses armes, la foudre et le tonnerre[127].

La couleur blanche

Pégase et l'astre lunaire. Hydrie attique à figures rouges et décor en peinture superposée montrant Pégase en blanc, milieu du Ve siècle av. J.-C.

P√©gase est souvent vu comme un cheval blanc immacul√©[17], il est parfois consid√©r√© comme le premier cheval blanc[128]. L'√©tymologie asiatique renvoie √† cette couleur, tout comme certains t√©moignages arch√©ologiques antiques, mais aucun texte mythologique ne la mentionne[105]. La plupart des chevaux r√©els d√©crits comme blancs ont une robe grise et un pelage per√ßu √† tort comme blanc. Les v√©ritables chevaux blancs[129] - de robe blanche - sont extr√™mement rares ; leur peau, sous le pelage uniform√©ment blanc, est rose et non grise comme celle du cheval dit "gris", leurs sabots sont tous clairs. Cette raret√© a pu influencer les mythes et l√©gendes. Une robe qui n'existe pas chez le cheval r√©el d√©signe √† coup s√Ľr un animal venu d'un autre monde[130]. En outre, chez les Hommes, devenir blanc indique toujours que l'on est proche d'une transformation[131] - [alpha 12].

Relation avec Persée

Persée délivrant Andromède.
Peinture de Pierre Paul Rubens (vers 1620), o√Ļ l'on peut voir P√©gase.
Illustration européenne populaire associant Pégase à Persée.

Il existe un tr√®s grand nombre d'associations entre Pers√©e et P√©gase, bien qu'elles ne soient issues ni des textes fondateurs, ni de l'art antique[132]. En effet, selon les auteurs gr√©co-romains tels que Pindare, Pers√©e, apr√®s avoir contribu√© par le meurtre de M√©duse √† la naissance de P√©gase et de Chrysaor, s'enfuit des sources de l'Oc√©an gr√Ęce aux sandales ail√©es qu'Ath√©na lui avait offertes[133] - [134] - [132].

L'historien des religions Salomon Reinach affirme que Pégase n'a jamais servi de monture à Persée[135], les multiples représentations de la délivrance d'Andromède dans les tableaux des peintres de la Renaissance seraient des erreurs, ainsi que l'établit une étude de Rensselaer W. Lee, selon laquelle cette figure résulte d'une combinaison du thème de Roger chevauchant l'hippogriffe et terrassant un monstre marin pour délivrer Angélique dans le Roland furieux, du mythe de Bellérophon et du mythe de Persée.

L'association des mythes de Persée et de Pégase remonte aux premiers commentaires médiévaux des textes classiques, elle est popularisée par le manuscrit de L'Ovide moralisé qui fait suivre le récit de la mort de Méduse par celui de Bellérophon et de Pégase, et induit donc une confusion entre les deux[136] - [132]. Une édition des Métamorphoses en 1497 contenait une illustration de Persée sur Pégase, qui a servi de source d'inspiration à de nombreux peintres[134] - [137].

Au XIXe si√®cle, de nombreuses interpr√©tations veulent qu'Ath√©na ou Pos√©idon aient dompt√© P√©gase pour en faire don au h√©ros Pers√©e, qui s'envole alors en √Čthiopie pour secourir la princesse Androm√®de livr√©e √† la col√®re d'un monstre marin[87] - [106]. Pers√©e aurait pu, suivant des interpr√©tations du m√™me type b√Ęties sur les textes d'H√©siode, dompter lui-m√™me P√©gase d√®s sa naissance apr√®s le meurtre de M√©duse, et le chevaucher afin d'√©chapper √† la col√®re des deux autres Gorgones rest√©es en vie, avant de partir d√©livrer Androm√®de. Le pseudo-H√©siode attribue en effet le qualificatif de ¬ę dompteur de chevaux ¬Ľ √† Pers√©e[138]. Des dizaines d'ouvrages, m√™me r√©cents, existent pour affirmer que P√©gase sert de monture √† Pers√©e[128] - [139] - [90]. Par ailleurs, la constellation de P√©gase est voisine de celles d'Androm√®de et de Pers√©e.

Relation avec les Muses et les sources

Il semblerait que le mont H√©licon soit √©t√© la demeure favorite de P√©gase, tout comme il √©tait celle des Muses[125]. Toutefois, il n'existe pas de preuve d'une relation plus √©troite, le cheval ail√© n'ayant que cr√©√© la source sacr√©e Hippocr√®ne. La c√©l√©bration de P√©gase comme cheval des Muses est plus r√©cente, li√©e √† son statut de symbole de la po√©sie, d'o√Ļ d√©coule aussi le pouvoir des eaux de l'Hippocr√®ne, qui n'est pas clairement √©voqu√© dans les r√©cits mythologiques[140].

Des tentatives de reconstitutions post√©rieures aux textes gr√©co-romains visent √† savoir quelle s√©rie d'√©v√®nement a pu le conduire √† frapper le mont H√©licon du sabot pour en faire jaillir la source dont les eaux acqui√®rent plus tard le pouvoir de changer en po√®te celui qui en boit. Selon l'une d'elles, d√®s que le dieu Apollon voit le cheval ail√© P√©gase, il l'enfourche, prend les neuf Muses en croupe et lui demande de les porter jusqu'√† la cour de Dionysos o√Ļ elles ont une dispute avec les Pi√©rides[106]. L'Ovide moralis√© reprend le r√©cit d'Antoninus Liberalis, disant que sur le mont H√©licon, les Muses proposent un concours de chant aux orgueilleuses Pi√©rides. Leur mont sacr√© se met √† enfler d'all√©gresse au point de menacer d'atteindre le ciel. P√©gase re√ßoit l'ordre, de Zeus ou de Pos√©idon, de ramener le mont H√©licon √† sa taille normale[141]. Pendant que les Muses, vainqueurs, changent les Pi√©rides en pies, P√©gase donne un coup de sabot √† la montagne et une source en jaillit, celle que l'on nomme d√©sormais l'Hippocr√®ne. L'Hippocr√®ne devient sacr√©e pour les Muses qui s'y baignent, et ses eaux, source d'inspiration in√©puisable pour les po√®tes[141], sont aussi une m√©taphore de l'origine[3].

D'autres auteurs pensent que Pégase avait simplement soif, et créé la source pour se désaltérer lui-même[140]. Le cheval ailé est cité pour avoir peut-être lui-même créé la fontaine de Pirène[142] - [140] et celle d'Aganippe[143] - [144].

Pégase avec les Muses, tableau attribué à Girolamo di Romano, vers 1540.

Analyse du mythe de Bellérophon

Bellérophon et Pégase selon le Nordisk familjebok.

Bell√©rophon et P√©gase partagent une origine commune puisque selon Pindare, Pos√©idon √©tait le p√®re divin de Bell√©rophon. Ils sont donc demi-fr√®res. Jacques Desautels ajoute que l'association de Bell√©rophon et P√©gase commence avec le r√©cit des Odes de Pindare, pr√®s de la source Pir√®ne √† Corinthe, alors que le h√©ros fait de multiples tentatives pour capturer le cheval ail√©. Il n'y parvient que gr√Ęce √† la bride d'or fournie par Ath√©na[97].

Dans la version de l'histoire de Bell√©rophon fournie par l'Iliade, P√©gase n'est pas mentionn√©. Robert Graves suppose pourtant que le h√©ros s'est acquitt√© des autres t√Ęches que lui impose le roi Iobat√®s apr√®s la mort de la Chim√®re gr√Ęce √† l'aide du cheval ail√©. Ainsi, selon lui, Bell√©rophon vainc les Amazones et les Solymes en volant loin au-dessus d'eux, hors de port√©e de leurs fl√®ches et en leur d√©cochant de nombreux projectiles. Pour vaincre les pirates de Carie puis la garde royale lycienne, Bell√©rophon ne fait toutefois pas appel √† l'aide de P√©gase[145].

Poséidon et Athéna

Un autre point que note Jacques Desautels r√©side dans les relations qu'entretiennent les divinit√©s Ath√©na et Pos√©idon avec le cheval dans la mythologie grecque. Pos√©idon est associ√© √† l'√©pith√®te hippio, soit ¬ę √©questre ¬Ľ ou ¬ę hippique ¬Ľ, et partage son caract√®re impr√©visible avec son animal favori qu'il a cr√©√© d'un coup de trident (ce premier cheval[30], est apparu lors de la fondation d'Ath√®nes, il est parfois confondu avec P√©gase[146]). C'est lui qui demeure le seul dieu capable de contr√īler et ma√ģtriser les coursiers avant l'invention du mors par sa rivale, Ath√©na, qui porte l'√©pith√®te ¬ę au mors ¬Ľ[147] et a peut-√™tre, de ce fait, chevauch√© P√©gase[17]. C'est pourquoi, apr√®s avoir fait don du mors √† Bell√©rophon, la d√©esse lui demanderait d'effectuer un sacrifice au dieu des mers afin de l'apaiser, avant de lui enseigner l'art de mener un cheval √† la guerre. La cit√© de Corinthe, o√Ļ a eu lieu le domptage de P√©gase par Bell√©rophon, √©tait r√©put√©e pour le culte rendu √† ces deux divinit√©s[147].

La mort de la Chimère

Bellérophon tuant la Chimère par August Ferdinand Hopfgarten (1846-1852).

Suivant la logique de Jacques Desautels, la venue de Bellérophon à la cour du roi de Tirynthe, sa rencontre avec Sthénébée qui le trahit et fait qu'il vient à la cour du roi de Lycie, Iobatès, porteur d'un message disant de le tuer, viennent après le dressage de Pégase. Iobatès exige de Bellérophon qu'il tue la Chimère, persuadé que le héros y trouvera la mort[148].

Le combat contre la Chim√®re est une seconde association √©vidente entre le h√©ros et le cheval, ces combats contre des monstres chtoniens formant un th√®me fr√©quent dans la mythologie grecque[95]. Bell√©rophon est cens√© survoler la Chim√®re sur P√©gase, sa ¬ę monture divine ¬Ľ, et vaincre le monstre ¬ę d'un seul coup ¬Ľ[149], gr√Ęce √† un arc et des fl√®ches ou, d'apr√®s Robert Graves, en utilisant une lance lest√©e de plomb qui aurait fondu dans la gueule enflamm√©e du monstre, lui br√Ľlant les entrailles[150].

Lors de ce combat, quelques auteurs anciens mentionnent un hypothétique compagnon de Bellérophon, Bargyte, que Pégase aurait blessé gravement d'une ruade dans le ventre alors qu'il tentait de s'emparer du cheval ailé. Il serait mort et Bellérophon aurait fondé une ville à son nom pour lui rendre hommage[106] - [87]. Aucun compagnon de Bellérophon n'existe dans les sources littéraires classiques, bien que des représentations antiques du combat contre la Chimère montrent Bellérophon accompagné[75] - [151].

L'orgueil et la chute

Paul Diel a not√© qu'en capturant P√©gase avec une bride dor√©e et en le chevauchant, Bell√©rophon est capable de vaincre la Chim√®re mais que cette victoire ¬ę chim√©rique ¬Ľ et passag√®re le rend vaniteux et, par l√† m√™me, pr√©cipite sa chute. Bell√©rophon croit pouvoir acc√©der √† l'immortalit√© en atteignant l'Olympe, mais P√©gase ne reste pas soumis √† un orgueilleux bien longtemps. La symbolique de la chute de Bell√©rophon du dos de P√©gase lors de l'ascension de l'Olympe est celle de l'orgueil qui finit par causer la perte de l'homme qui veut s'√©lever au niveau des dieux : abandonn√© par son alli√©, P√©gase, il chute[103].

Jacques Duchaussoy fait la même remarque dans Le bestiaire divin et note que Bellérophon est foudroyé en chemin car non-initié, rapprochant ce mythe de celui de Phaéton, qui veut conduire le char de son père[152]. Il peut aussi être rapproché de celui d'Icare, avec lequel il présente un parallèle évident : un héros parvient à voler, devient orgueilleux, n'écoute plus les conseils et chute, soit en se tuant sur le coup, soit en survivant mais en devenant fou[153].

Dans un fragment d'une trag√©die d'Euripide, Bell√©rophon, ayant dompt√© P√©gase, se venge de la reine Sth√©n√©b√©e[154] qui l'a autrefois accus√© faussement aupr√®s de son p√®re, le roi de Tirynthe, en lui proposant de chevaucher avec lui au-dessus des flots. II fait monter Sth√©n√©b√©e sur le cheval ail√© et s'√©l√®ve dans les airs, au-dessus de la mer. Parvenu dans les parages de l'√ģle de M√©los, il la fait tomber en la pr√©cipitant du haut du cheval[155].

La version pour la chute de Bellérophon qui met en scène un taon est souvent évoquée depuis le XIXe siècle :

¬ę Jupiter, pour punir son audace, envoya un taon qui piqua P√©gase, et Bell√©rophon fut secou√© et renvers√© par terre. Horace pr√©tend que le cheval ail√© avoit d√©daign√© de porter plus long-temps un mortel. Libre de sa charge, il continua sa route, et arriva au ciel, o√Ļ Jupiter le mit au rang des constellations. ¬Ľ

‚ÄĒ Mathieu Guillaume Th√©r√®se de Villenave, Les M√©tamorphoses d'Ovide : traduction nouvelle avec le texte Latin, 1806[156]

Cette version o√Ļ Zeus envoie un taon est reprise par Robert Graves, qui pr√©cise que l'insecte piqua le cheval ail√© sous la queue et que celui-ci se cabra en jetant Bell√©rophon √† terre[157]. Cette version met en avant le fait que le roi des dieux envoie un simple insecte volant piquer ¬ę les fesses ¬Ľ d'une autre cr√©ature volante qui se livre √† un rod√©o dans le ciel, induisant une grande d√©ch√©ance[158], et signifiant selon les termes de Carl Gustav Jung que Zeus d√©gonfle l'ego du h√©ros qui s'estime √† son niveau[153].

Interpr√©tations du r√īle sur l'Olympe et de la transformation en constellation

P√©gase √©tait assur√©ment le cheval messager de la col√®re du roi des dieux[159] - [95], en relation √©troite avec Zeus[160] qu'il assistait peut-√™tre pour transmettre des messages entre les diff√©rentes divinit√©s[125]. C'est surtout dans sa fonction de dieu du Tonnerre ¬ę lan√ßant de sa main le trident de feu sur les ailes de l'aigle ou de P√©gase, coursiers a√©riens de l'√©clair ¬Ľ, que Zeus fait appel √† P√©gase avant la venue du monoth√©isme[160]. Il s'agit d'un grand honneur pour le cheval ail√© que de porter l'attribut de Zeus[158]. Dans son ouvrage consacr√© aux structures anthropologiques de l'imaginaire, Gilbert Durand rappelle aussi que le P√©gase, fils de Pos√©idon et d√©mon de l'eau, porte les foudres de Jupiter et que son galop est isomorphe du claquement du tonnerre, provoquant un son effrayant[161].

Les Romains ont fait de P√©gase le servant d'√Čos, ou l'Aurore[17], d√©esse v√™tue d'une robe couleur safran qui l'attellerait lorsqu'elle n'utilise pas les deux chevaux du soleil, Lampus et Pha√©ton, pour parcourir le ciel et chasser la nuit[162] - [106]. Toujours selon les Romains, P√©gase devient la monture du dieu du Soleil, Apollon, lorsqu'il n'utilise pas son char. Lorsque le dieu solaire est mis au service d'Adm√®te, P√©gase aurait fait partie du troupeau[87]. Ils associaient l'empereur Auguste au dieu Apollon et ce dernier aurait √©t√© enlev√© par P√©gase apr√®s sa mort, de nombreuses repr√©sentations attestant de cette l√©gende, notamment en numismatique[163].

La transformation en constellation vise probablement à remercier le cheval ailé de ses bons et loyaux services[125]. À l'instant de cette transformation et sous l'action de Zeus, un ajout au mythe veut qu'une plume blanche soit tombée sur le sol près d'une ville qui prit le nom de Tarse en hommage[164].

Descendance

Un scoliaste d'Hom√®re fait de P√©gase le p√®re des Centaures, qui naquirent, dit-il, ¬ę d'une esclave avec laquelle Ixion et le coursier des Muses eurent commerce dans la m√™me nuit ¬Ľ[1]. Une autre interpr√©tation tardive dit que P√©gase a eu un fr√®re du nom de Celeris, associ√© √† la constellation du Petit Cheval[165].

Symbolisme du Moyen √āge √† l'√©poque moderne

Le symbolisme de Pégase a changé au fil du temps, depuis les mythographes du Vatican jusqu'aux travaux des psychanalystes, il est devenu celui de la sagesse, de la Renommée, de la poésie, de l'imagination et de l'érection. Les astrologues qui ont étudié la constellation de Pégase disent que ceux qui naissent sous ce signe aiment la gloire et les armes. Ils ajoutent qu'ils ont beaucoup de talent pour la poésie[166].

La sagesse

Entre 1181 et 1202, Ma√ģtre Alb√©ric, chanoine de Saint-Paul de Londres, interpr√®te les mythes et leurs all√©gories. Dans la traduction effectu√©e par Philippe Dain en 2005, le chanoine assure que pour quelques-uns de ses contemporains, P√©gase repr√©sente la sagesse, la mise √† mort de M√©duse √©tant le commencement de celle-ci : le nom de M√©duse signifierait ¬ę la terreur ¬Ľ, soit la crainte du commencement de la sagesse. P√©gase na√ģt de la mort de M√©duse une fois que la crainte, fruit de la d√©raison, est dissip√©e et r√©duite √† n√©ant et que la sagesse s'introduit dans l'esprit de chacun. Avec ses ailes, la sagesse survole ensuite ce qui existe dans le monde √† la rapidit√© de la pens√©e. Il interpr√®te la Chim√®re comme ¬ę les vagues de la passion ¬Ľ et voit dans le combat de Bell√©rophon aid√© par P√©gase une lutte contre le plaisir des sens, qui est contraire √† la vertu[98].

La Renommée

La Renommée retenant Pégase.
Statue d'Eugène-Louis Lequesne.

√Ä partir du Moyen √āge, peut-√™tre √† la suite des √©crits de Fulgence, P√©gase devient un symbole de la Renomm√©e acquise par la pratique de la virt√Ļ. Pour cet auteur, ¬ę P√©gase [‚Ķ] passe pour un cheval volant, parce que la renomm√©e a des ailes ¬Ľ[167] - [alpha 13].

Cette image est reprise par les trois mythographes du Vatican[167] et Boccace, qui est cit√© par l'auteur anonyme du manuscrit m√©di√©val de l'Histoire des deux destructions de Troie : ¬ę P√©gase, cheval qui vole par les airs, n‚Äôest autre chose que la Renomm√©e des gestes des conqu√©rants ¬Ľ. L'auteur du manuscrit le d√©crit comme un monstre portant deux cornes sur la t√™te, avec l'haleine de feu et des pieds de fer[alpha 14]. Selon son interpr√©tation, ¬ę le fait que P√©gase soit le fils de la Gorgone M√©duse et de Pos√©idon le rattache aux batailles sur la terre (M√©duse) comme sur mer (Pos√©idon) d'o√Ļ na√ģt la renomm√©e des princes et des ducs.

Que P√©gase soit con√ßu dans un temple de Minerve, d√©esse de la Sagesse, signifie que les batailles doivent √™tre men√©es avec une grande prudence et en suivant de bons conseils pour conduire √† la Renomm√©e, sous peine de ne conduire qu'√† la pr√©somption et √† l'infamie symbolis√©es par la chute de Bell√©rophon. Les pieds de fer de P√©gase signifient que la Renomm√©e ne perd jamais sa vigueur en avan√ßant, mais qu'elle accro√ģt au contraire sa force et sa vertu. Les cornes du cheval, que l'on doit exalter les faits des hommes nobles selon leurs m√©rites. L‚Äôhaleine enflamm√©e symbolise l‚Äôardent d√©sir que doivent avoir ceux qui r√©citent les gestes des conqu√©rants, afin d'√©mouvoir les auditeurs √† leurs vertus. Lorsque les po√®tes disent que P√©gase a fait appara√ģtre la fontaine Castalie en frappant un rocher, ils ont voulu dire que les po√®tes et historiens, en illustrant les gestes des princes et des rois conqu√©rants, forment comme de nombreux ruisseaux qui partent de la source Castalie, c‚Äôest-√†-dire de la fontaine d‚Äô√©loquence qui rafra√ģchit la m√©moire des hommes ¬Ľ[168].

La transformation de P√©gase en constellation signifierait que la Renomm√©e reste √©ternellement grav√©e dans la m√©moire des hommes, √† l'instar des √©toiles dans le ciel[85]. Selon eux, lorsque le courage a surmont√© les obstacles et √©limin√© la crainte, il fait na√ģtre la renomm√©e. Les po√®tes auraient consid√©r√© la Renomm√©e qui entoure les h√©ros comme un th√®me pour leurs √©crits[98]. Ce symbolisme se d√©veloppe tout particuli√®rement √† la Renaissance, dans le domaine de la sculpture.

La poésie

Le Poète voyageur.
Peinture de Gustave Moreau (fin du XIXe siècle).

C'est apr√®s l'Antiquit√© classique, √† partir du XVe si√®cle[169] et principalement au XIXe si√®cle que P√©gase obtient, ¬ę comme coursier des Muses, une c√©l√©brit√© qu'il n'avait jamais eue chez les Grecs ¬Ľ[1]. Il devient le symbole de la po√©sie[170] et par extension de l'inspiration po√©tique, ¬ę la Po√©sie qui d'un bond s'√©lance jusqu'aux cieux[126] ¬Ľ. Dans sa fonction d'alli√© des po√®tes, probablement popularis√©e par Boiardo[1], les ailes de P√©gase ne sont plus celles d'un psychopompe mais symbole d'un appel de l'inspiration, du besoin de s'√©lever dans les solitudes c√©lestes, du bondissement de l'√Ęme que la pens√©e arrache au sol[171].

P√©gase est d√©crit comme l'alli√© des po√®tes qu'il assiste quels que soient leurs √©crits[98]. D'apr√®s Jacques-Paul Migne et plusieurs ouvrages du XIXe si√®cle, les Muses, d√©esses des Arts, portaient le surnom de ¬ę P√©gasides ¬Ľ, c'est-√†-dire ¬ę de la source Hippocr√®ne ¬Ľ[26] - [1].

Cette symbolique donne naissance √† des expressions litt√©raires li√©es √† la po√©sie, mentionn√©es par l'Acad√©mie fran√ßaise au XIXe si√®cle[172] ¬ę Enfourcher P√©gase ¬Ľ ou ¬ę monter sur P√©gase ¬Ľ signifie ¬ę avoir de l'inspiration ¬Ľ et √©crire des vers, c'est-√†-dire de la po√©sie[172]. ¬ę Son P√©gase est r√©tif ¬Ľ ou ¬ę P√©gase est r√©tif pour lui ¬Ľ d√©signe les mauvais po√®tes[172].

Le lien entre cette fonction d'alli√© des po√®tes et la symbolique originelle de P√©gase dans la geste de Bell√©rophon semble d√©couler du fait qu'en exer√ßant leur art, les po√®tes ¬ę deviennent Bell√©rophon volant sur P√©gase, le cheval dot√© des ailes de l'imagination ¬Ľ[86]. √Čcrire de la po√©sie demande, entre autres qualit√©s, d'avoir de l'intuition et de l'imagination, indispensable pour le po√®te : il aurait beau manier les mots avec la plus grande habilet√©, s'il n'a pas d'imagination, il ne peut √™tre po√®te[173]. La bride offerte par Ath√©na devient l'objet mod√©rant la fougue po√©tique. Si l'animal ail√© est indispensable au po√®te, la bride permet de ne pas √™tre domin√© par lui dans une forme d'envo√Ľtement passionnel[174].

La connaissance ésotérique et l'alchimie

Selon l'Adepte Fulcanelli dans Les demeures philosophales, le latin caballus et le grec ancien caball√®s, qui signifient tous deux ¬ę cheval de somme ¬Ľ, auraient un rapport √©troit avec la Cabale herm√©tique, signifiant par l√† qu'elle soutient la somme des connaissances antiques et de la chevalerie ou cabalerie m√©di√©vale, ainsi que des v√©rit√©s √©sot√©riques transmises √† travers les √Ęges. La langue secr√®te des cabaliers, cavaliers ou chevaliers serait la langue du cheval, connue des seuls initi√©s et intellectuels de l'Antiquit√©[175] - [176].

P√©gase y symboliserait la cavale, le v√©hicule spirituel qu'ils enfourchaient pour acc√©der √† la pl√©nitude du savoir. Lui seul permettrait aux √©lus d'acc√©der aux r√©gions inconnues du savoir, de tout voir et de tout comprendre √† travers l'espace et le temps, l'√©ther et la lumi√®re. Conna√ģtre la Cabale signifierait donc parler la langue de P√©gase, la langue du cheval. De plus, l'√©tymologie de P√©gase le relie √† la source herm√©tique des alchimistes[176]. Il symboliserait la connaissance r√©demptrice, ¬ę descendue sur terre sous la forme de P√©gase ¬Ľ[128].

Psychanalyse et psychologie analytique

Muse et Pégase.
Tableau d'Odilon Redon (vers 1900).

La figure de P√©gase a fait l'objet d'√©tudes par le biais de la psychanalyse et de la psychologie analytique, notamment gr√Ęce aux √©l√®ves de Carl Gustav Jung. Une conf√©rence r√©unissant des psychanalystes est consacr√©e √† l'image du cheval ail√© en 1984. De mani√®re g√©n√©rale, il s'agit d'un symbole de qu√™te li√© √† l'inconscient, aux instincts et √† l'intuition, dont les ailes symbolisent ¬ę le pouvoir transformateur et transcendant de l'imagination ¬Ľ[177].

L'imagination

Illustration de la sc√®ne vue par un patient de Wilhelm Stekel : la moiti√© d'un cheval ail√© tente de s'extraire du sol o√Ļ il g√ģt en battant d'une aile unique.

Wilhelm Stekel √©voque dans un livre publi√© en 1943 l'un de ses patients qui voit la moiti√© d'un cheval ail√© tenter de s'extraire du sol o√Ļ il git en battant d'une aile unique. Cet homme gagne sa vie comme journaliste, mais aurait voulu devenir romancier. Selon son interpr√©tation, le r√™ve symbolise son ambition et son impuissance : le cheval ail√© repr√©sente P√©gase, la monture des po√®tes, coup√©e √† moiti√© √† cause des limites impos√©es par la fonction de journaliste. Wilhelm Stekel dit √† son patient que son P√©gase est mutil√© car son m√©tier de journaliste ne lui permet d'exprimer que la moiti√© de son imagination[178].

Selon le Dictionnaire des symboles et Paul Diel, P√©gase repr√©sente l'imagination et l'inspiration cr√©atrice sublim√©es[84] - [103]. Dans l'iconographie moderne, les ailes blanches de P√©gase sont semblables √† celles des anges[103]. Pour l'√©crivain de jeunesse Nathaniel Hawthorne, elles sont en m√©tal, pr√©cis√©ment en argent[179], mais il arrive aussi qu'elles soient d√©crites comme d'or[31], √† l'instar de celles de M√©duse. Si la bride donn√©e par Ath√©na permet √† Bell√©rophon de diriger le vol de sa monture o√Ļ bon lui semble, les ailes de P√©gase, dans leur fonction d'ailes de l'imagination, sont un don de naissance que rien ni personne ne peut ¬ę fabriquer ¬Ľ ou ¬ę produire ¬Ľ. En psychologie analytique, l'imagination est assimil√©e aux ailes du cheval P√©gase, une forme de gr√Ęce transcendante qui peut √™tre m√©rit√©e ou pas. Ceux qui en b√©n√©ficient doivent respecter leur don[173].

L'instinct et le changement psychique

Gilbert Durand parle du cheval dans ses Structures anthropologiques de l'imaginaire, distinguant plusieurs types d'animaux, comme le chtonien, l'ailé, ou le solaire. Il voit dans Pégase un symbole de la fulgurance des changements psychiques, souvent terribles, car il est associé au tonnerre[161].

Un patient du psychanalyste Joseph E. Henderson fait mention d'un m√©daillon au cheval ail√© portant un cavalier, apparu dans un r√™ve alors qu'il se posait des questions sur sa r√©ussite professionnelle. Ce dernier a vu dans l'apparition de P√©gase un symbole de l'instinct incontr√īl√© qui, avec suffisamment de doigt√©, peut acqu√©rir les ailes lui permettant de se lib√©rer de la mati√®re. Il met en avant le paradoxe soulev√© par la figure de P√©gase, √† la fois introvertie et extravertie, terrestre et c√©leste, verticale (le vol) et horizontale (le galop). Il conclut que son patient pensait que son cheval ail√© devait √™tre mis au service de sa r√©ussite professionnelle et qu'il ne le laisserait pas voler au-del√† des limites impos√©es par le contrat social. Il s'agit d'un exemple o√Ļ le r√™veur choisit de ne pas faire l'exp√©rience du ¬ę vol transcendant ¬Ľ que P√©gase permet[180].

Un symbole sexuel

Le patient que Wilhelm Stekel √©voque dans son ouvrage de 1943 dit que P√©gase √©tait aussi le surnom que sa femme donnait √† son p√©nis, et que lorsqu'il n'avait pas d'√©rection, celle-ci lui disait que ¬ę P√©gase a perdu ses ailes ¬Ľ. La figure du p√©nis ail√© est vue par Carl Gustav Jung comme un arch√©type tr√®s ancien. C'est un certain Thomas Wright qui parle le premier de ¬ę triple phallus ¬Ľ et y voit, outre un symbole de l'√©rection, une cr√©ature dot√©e de trois extr√©mit√©s, c'est-√†-dire d'un ¬ę corps ¬Ľ, d'une ¬ę t√™te ¬Ľ et d'une ¬ę queue ¬Ľ. Cette figure est aussi √©voqu√©e par Freud vers 1900. Pour voler, c'est-√†-dire avoir une √©rection, le p√©nis doit poss√©der deux ailes en √©tat de fonctionner. La figure de P√©gase est ici en relation avec la libido, qui n'a toutefois pas qu'une valeur sexuelle selon la conception de Jung[181].

Pégase dans l'art

Graffiti représentant Pégase effrayé, peint à Pittsburgh.

P√©gase est le sujet d'une iconographie tr√®s riche, √† toutes les √©poques, m√™me apr√®s l'antiquit√©. Au Moyen √āge, les Ňďuvres sont peu nombreuses et incluent une tapisserie de l'histoire de Pers√©e r√©alis√©e vers 1400[85]. Il faut attendre la Renaissance pour voir l'image de P√©gase abondamment reprise, surtout au XVIe si√®cle o√Ļ elle figure la ¬ę Renomm√©e ¬Ľ.

Le regain d'intérêt pour la mythologie grecque à la Renaissance permet au mythe de Pégase d'être abondamment représenté par la peinture et la sculpture, le succès du cheval ailé dans l'art ne se dément pas jusqu'à l'époque actuelle.

√Ä partir des ann√©es 1970, P√©gase devient une cr√©ature de jeu de r√īle et rejoint le bestiaire inspir√© de la fantasy. Son attribut, les ailes, est parfois m√©lang√© √† celui de la licorne, la corne, pour donner un cheval ail√© et cornu. Boris Vallejo figure parmi les artistes de fantasy qui font ce type de repr√©sentations[182].

Dans la littérature

Le mythe de P√©gase est omnipr√©sent dans la litt√©rature classique et dans la po√©sie, √† tel point qu'on ne compte plus les auteurs qui lui ont d√©di√© un ou plusieurs textes, en particulier des po√®mes o√Ļ il fait r√©f√©rence √† l'appel de l'inspiration. Voltaire, Honor√© de Balzac, Friedrich von Schiller, Heinrich Heine, Victor Hugo, Alice de Chambrier, Jos√©-Maria de Heredia ou encore Jean Cocteau ont rendu hommage au cheval ail√© de la mythologie grecque √† travers leurs Ňďuvres.

En héraldique

Blason du Robinson College.

En h√©raldique, le ¬ę p√©gase ¬Ľ est un nom commun qui d√©signe la figure h√©raldique imaginaire du cheval ail√©, dont la symbolique est conforme √† l'image mythologique. Le p√©gase est assez souvent utilis√©[183].

En France, Pégase est le symbole du département de la Mayenne, en Italie, il figure sur le drapeau de la région de Toscane et en Angleterre, sur les armoiries de l'Inner Temple et du Robinson College.

Pégase dans la culture populaire

Médaillon représentant Pégase.
Logo de Mobil, dans un ascenseur à Dallas, Texas.

P√©gase et sa l√©gende continuent √† √™tre √©norm√©ment employ√©s ou √©voqu√©s dans la culture populaire, que ce soit par le nom et la symbolique, comme en dressage √©questre o√Ļ un p√©gase en pesade est une figure √©questre o√Ļ le cheval s'√©l√®ve, comme s'il s'appr√™tait √† s'envoler[184], ou comme embl√®me et logo, principalement par des entreprises, l'arm√©e, le domaine a√©ronautique et en numismatique. √Ä l'instar d'autres cr√©atures telles que la licorne ou le dragon, P√©gase a trouv√© sa place au cin√©ma, dans les litt√©ratures de l'imaginaire et dans les bestiaires de nombreux jeux de r√īle et jeux vid√©o.

Notes et références

Notes

  1. Le louvite est probablement la langue √† l‚Äôorigine du lycien, la Lycie √©tant le pays o√Ļ se d√©roulent la plupart des aventures de Bell√©rophon.
  2. P√©gase n'appara√ģt pas dans l'Iliade.
  3. Selon les sources littéraires antiques, Bellérophon utilise un arc et des flèches pour vaincre le monstre.
  4. Thème fréquent, particulièrement en Afrique.
  5. O√Ļ il est le plus souvent repr√©sent√© tentant de s'envoler tandis que Bell√©rophon le retient[75].
  6. Probablement fabriqu√© par H√©pha√Įstos selon Desautels, bien que le mythe ne le dise pas.
  7. Tryg√©e chevauche son scarab√©e et tente d'atteindre les cieux en disant : ¬ę Mon P√©gasounet fi√®rement ail√©, sois gentil : emporte-moi droit chez Zeus quand tu t'envoleras ¬Ľ, sous le regard inquiet de ses filles.
  8. Voir la galerie détaillée des poteries grecques antiques sur Wikimédia commons, ainsi que les différents objets antiques présentés dans cet article.
  9. Le culte de Bellérophon semble avoir été promulgué par la famille de Constance Chlore vers l'an 300.
  10. Ancien manuscrit no 161 du Catalogue des livres, manuscrits tr√®s antiques et curieux ms. Paris, Arsenal, 5068, f¬į 56 v¬į-58 v¬į ‚Äď p. 110-114.
  11. On trouve également mention d'une transformation de Poséidon en oiseau, mais le dieu n'adopte pas cette forme dans la mythologie grecque, contrairement à celle du cheval.
  12. Le blanchissement des cheveux annonce la transformation vers la mort, et le blanchissement de la peau un malaise, par exemple.
  13. Il est historiquement plus exact de dire que parce que Pégase a des ailes, il est devenu symbole de la Renommée.
  14. ¬ę Le cheval vollant appel√© Pegasus, comme dit saint Anceaulme ou Livre de l‚ÄôYmaige du monde, avoit deux cornes en la t√™te, halayne de feu et les piez de fer ¬Ľ. Voir les P√©gases √©thiopiens, une tribu de chevaux ail√©s et cornus d√©crite par Pline l'Ancien dans son Histoire naturelle, et reprise dans les bestiaires m√©di√©vaux.

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Annexes

Pégase et Bellérophon, bas-relief de Julius Troschel à la Nouvelle Pinacothèque de Munich (1840-1850).

Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Sources primaires greco-romaines

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  • Paul Decharme, Mythologie de la Gr√®ce antique, Garnier, (pr√©sentation en ligne).
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  • Louis-Ferdinand-Alfred Maury, Histoire des religions de la Gr√®ce antique depuis leur origine jusqu‚Äô√† leur compl√®te constitution, vol. 1, Librairie philosophique de Ladrange, (lire en ligne). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
    Avec quelques travaux proches de la mythologie comparée
  • Jacques-Paul Migne, Dictionnaire universel de mythologie ancienne et moderne, J. P. Migne, (lire en ligne). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
    Ouvrage contenant de nombreuses approximations

XXe siècle

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  • Maureen Smith, Denise Levertov : le don de po√©sie, L'Harmattan, coll. ¬ę critiques litt√©raires ¬Ľ, , 175 p. (ISBN 9782747508612, lire en ligne).
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√Čtudes √©tymologiques
√Čtudes du symbolisme
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  • (en) Cassandra Eason, Fabulous creatures, mythical monsters, and animal power symbols: a handbook, Greenwood Publishing Group, , 181 p. (ISBN 9780275994259, lire en ligne).
  • H√©siode (trad. Annie Bonnaf√©, pr√©f. Jean-Pierre Vernant), Th√©ogonie, Paris, Payot & Rivages, coll. ¬ę La Petite Biblioth√®que ¬Ľ, , 184 p. (ISBN 978-2743621384). Ouvrage utilis√© pour la r√©daction de l'article
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  • Marcello Paling√®nio Stellato et Jacques Chomarat, Le zodiaque de la vie, vol. 307 de Travaux d'humanisme et Renaissance, Librairie Droz, , 527 p. (ISBN 9782600001816, lire en ligne).
  • Patrick Rivi√®re, L'Alchimie science et mystique, √Čditions De Vecchi, (ISBN 9782732806327).

Articles connexes

  • Geste de Bell√©rophon
  • Cr√©atures grecques li√©es
  • Symbolique
  • L√©gendes similaires
  • Contes populaires russes

Liens externes

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