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Bataille des Cardinaux

La bataille des Cardinaux, connue sous le nom de Battle of Quiberon Bay (« bataille de la baie de Quiberon ») par les Britanniques, est une bataille navale ayant opposĂ© les flottes française et britannique pendant la guerre de Sept Ans. Elle a lieu le et se dĂ©roule dans un triangle de sept milles marins formĂ© par les Ăźles d'HƓdic et Dumet et la pointe du Croisic, au large de la Bretagne.

Bataille des Cardinaux
(en) Battle of Quiberon Bay
Description de cette image, également commentée ci-aprÚs
La bataille de la baie de Quiberon, Nicholas Pocock, 1812. National Maritime Museum
Informations générales
Date
Lieu Baie de Quiberon
Issue Victoire britannique décisive
Forces en présence
21 navires de ligne,
13 500 Ă  16 000 hommes
23 navires de ligne,
12 790 hommes
Pertes
5 navires de ligne perdus, 1 capturé,
2 500 morts
2 navires de ligne perdus,
prĂšs de 300 morts

Guerre de Sept Ans

Batailles

Europe

Amérique du Nord

Antilles

Asie

Afrique de l'Ouest
CoordonnĂ©es 47° 31â€Č 00″ nord, 3° 00â€Č 00″ ouest
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Bataille des Cardinaux(en) Battle of Quiberon Bay
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Bataille des Cardinaux(en) Battle of Quiberon Bay
GĂ©olocalisation sur la carte : France
(Voir situation sur carte : France)
Bataille des Cardinaux(en) Battle of Quiberon Bay

Alors que la France s’est engagĂ©e aux cĂŽtĂ©s de l’Autriche contre la Prusse et la Grande-Bretagne, naĂźt un projet d’invasion de l’Angleterre destinĂ© Ă  concentrer sur cette derniĂšre l’effort militaire et Ă  mettre fin au plus vite au conflit maritime et terrestre qui Ă©puise financiĂšrement le royaume français. Le projet d’invasion prĂ©voit une attaque directe de Londres par des troupes embarquĂ©es des Pays-Bas autrichiens, accompagnĂ©e de deux actions de diversion ; l’une constituĂ©e d'un corps expĂ©ditionnaire dĂ©barquant en Écosse pour ensuite envahir l’Angleterre par le nord-ouest et l’autre initiĂ©e sur le nord-ouest de l’Irlande. Ce projet est Ă©laborĂ© par un cabinet secret constituĂ© des secrĂ©taires d’État Belle-Isle, Choiseul et Berryer ; le duc d’Aiguillon, qui doit prĂ©parer les troupes terrestres dans le Morbihan, y est Ă©galement admis ; Madame de Pompadour joue un rĂŽle important, quoique occulte, dans les choix stratĂ©giques du projet.

La partie la plus compliquĂ©e du projet consiste Ă  rassembler et Ă©quiper une armĂ©e terrestre de 17 000 soldats dans le Morbihan, devant ĂȘtre escortĂ©e jusqu’à destination par une escadre de 21 vaisseaux de ligne prĂ©parĂ©e Ă  Brest et commandĂ©e par le marĂ©chal de Conflans. Les prĂ©paratifs sont rendus ardus par les antagonismes politiques et l’état de dĂ©litement de la Marine royale engendrĂ© par le manque de moyens financiers et humains. En parallĂšle, l’Angleterre de William Pitt impose un blocus naval hermĂ©tique sur les cĂŽtes bretonnes françaises, par l’intermĂ©diaire du Western Squadron de l’amiral Hawke, tirant profit de sa prĂ©sence dans la Manche et le golfe de Gascogne pour espionner les prĂ©paratifs d’invasion et intensifier l’entraĂźnement de ses Ă©quipages.

Le , profitant d'une accalmie mĂ©tĂ©orologique, la flotte de Conflans quitte enfin Brest et se dirige vers la baie de Quiberon ; le mĂȘme jour, Hawke, bien renseignĂ©, quitte l’abri de Torbay pour venir l’affronter. Le matin du , Conflans aperçoit l’escadre du commodore Robert Duff, Ă  la sortie de la baie de Quiberon et la prend en chasse. Celle-ci prend la fuite jusqu’au moment oĂč la flotte de Hawke apparaĂźt Ă  l’horizon. La surprise est totale et Conflans choisit de se rĂ©fugier dans la baie plutĂŽt que d’affronter les Anglais en pleine mer. Las, dans une mer dĂ©chainĂ©e, Hawke conduit la chasse et provoque le combat durant lequel 44 vaisseaux s’affrontent dans un espace restreint et qui conduit Ă  la dislocation de la flotte française. Au bilan de la bataille, la marine française perd six vaisseaux et dĂ©plore 2 500 tuĂ©s alors que la Royal Navy a vu deux de ses navires s’échouer et a perdu 300 hommes. ConsĂ©quences secondaires de la bataille, les flottilles françaises rĂ©fugiĂ©es dans les estuaires de la Vilaine et la Charente restent bloquĂ©es plus de deux ans, privant le royaume de leur puissance de feu.

Cette dĂ©faite française, qui sonne le glas du projet d’invasion de l’Angleterre et dont Conflans porte seul la responsabilitĂ© aux yeux de ses contemporains, ouvre la voie Ă  une rĂ©novation de la Marine royale dans son ensemble, qui permet Ă  celle-ci d’ĂȘtre de nouveau compĂ©titive 15 ans plus tard, alors que commence la guerre d'indĂ©pendance des États-Unis.

Contexte historique et politique

La guerre de Sept Ans (1756 - 1763)

Si la paix d‘Aix-la-Chapelle, signĂ©e le , met un terme Ă  la guerre de Succession d'Autriche, elle sacre Ă©galement l'Ă©mergence d'une nouvelle puissance, la Prusse[1]. FrustrĂ©e par la perte de la SilĂ©sie et de ses ressources — agriculture et minĂ©raux — au profit du roi de Prusse, FrĂ©dĂ©ric II, Marie-ThĂ©rĂšse d’Autriche recherche des alliances pour la reconquĂ©rir. L’Autriche se rapproche alors de la France, alors que la Prusse s'allie Ă  la Grande-Bretagne[LMA 1].

L’invasion de la Saxe par les troupes prussiennes, le , dĂ©clenche le conflit, dĂ©nommĂ© plus tard « guerre de Sept Ans » ; celui-ci ouvre deux fronts sur lesquels la France est engagĂ©e, l'un terrestre, alliĂ©e Ă  l'Autriche contre la Prusse, et l'autre maritime, contre la Grande-Bretagne. Si le sort lui semble favorable au dĂ©but de l'affrontement, la chance tourne et, Ă  la fin de 1758, l’effort financier nĂ©cessaire pour soutenir les troupes a vidĂ© les caisses de l’État français[LMA 1].

Au dĂ©but de l'annĂ©e 1759, aucune suprĂ©matie ne se dĂ©gage encore, que ce soit sur terre ou sur mer, mais la Marine royale peine Ă  se maintenir sur les diffĂ©rents fronts, du Canada aux Indes orientales en passant par les Indes occidentales[OC 1]. Elle paie aussi l'absence d'une doctrine cohĂ©rente d'emploi de la Marine et le secrĂ©taire d’État qui la dirige, Nicolas-RenĂ© Berryer, ancien lieutenant gĂ©nĂ©ral de police sans compĂ©tence dans le domaine maritime, se montre incapable de la restaurer[2]. La stratĂ©gie menĂ©e par le ministre de la Guerre britannique, William Pitt[N 1], commence Ă  porter ses fruits[N 2] ; elle consiste d’une part Ă  mener un effort naval et colonial massif pour expulser les Français d’AmĂ©rique du Nord et ruiner leur commerce maritime[4], et d’autre part Ă  disperser les efforts et les ressources ennemies entre l’Europe et l’outre-mer[OC 2].

Le plan d'invasion de la Grande-Bretagne

Les caisses de l’État Ă©tant vides, la situation nĂ©cessite de terminer au plus vite un conflit aux consĂ©quences financiĂšres dĂ©sastreuses. Le marĂ©chal de Belle-Isle, secrĂ©taire d’État Ă  la Guerre, propose alors au duc de Choiseul, secrĂ©taire d’État aux Affaires Ă©trangĂšres, de concentrer les forces françaises sur la Grande-Bretagne et de l’envahir afin de contraindre le gouvernement britannique Ă  demander grĂące, imposant ainsi la paix Ă  l’Europe[LMA 1]. Cette idĂ©e est prĂ©sentĂ©e Ă  Louis XV — « nous nous trompons d’ennemi en combattant la Prusse ; c’est l’Angleterre qu'il faut Ă©craser » — qui semble sĂ©duit par la proposition et la dĂ©cision de principe est entĂ©rinĂ©e lors d'un conseil du roi de [GM 1]. Un cabinet secret est alors crĂ©Ă©, chargĂ© de dĂ©finir les grandes lignes du projet. Outre Belle-Isle et Choiseul, le marĂ©chal Berryer, secrĂ©taire d’État Ă  la Marine, y est conviĂ© ainsi que, par la suite, Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis, duc d’Aiguillon, qui est le coordinateur d’une partie du projet[LMA 2] et le protĂ©gĂ© de Belle-Isle[LC 1]. Outre cette relation particuliĂšre entre Belle-Isle et Aiguillon, qui se signale Ă  plusieurs reprises contre Berryer et le de Conflans — le vice-amiral de Conflans, en tant que marĂ©chal de France, doit diriger l’escadre qui accompagne le corps expĂ©ditionnaire jusqu’en Écosse —, le rĂŽle occulte qu’exerce Madame de Pompadour durant tout le projet permet de comprendre certains aspects insolites des dĂ©cisions[GM 2].

« Vous sentez l’importance du secret. Madame de Pompadour est la seule qui est informĂ©e que je vous Ă©cris ; je lui dois auprĂšs de vous la justice que dĂšs qu'il a Ă©tĂ© question de cette expĂ©dition elle m’a dit : Il faut savoir ce que pense M. d’Aiguillon [
]. »

— Lettre de Belle-Isle Ă  Aiguillon, datĂ©e du [GM 3].

Le plan qui est Ă©laborĂ©, quoiqu’encore flou au dĂ©but de 1759[GM 2], prĂ©voit d’attaquer la Grande-Bretagne sur trois fronts. L’attaque la plus importante serait centrĂ©e sur l’estuaire de la Tamise afin de dĂ©ferler sur Londres, par une armĂ©e provenant de la Flandre belge actuelle[LMA 1]. SimultanĂ©ment, deux actions de diversion seraient menĂ©es, l’une comprenant un corps expĂ©ditionnaire qui attaquerait l’Angleterre par l’Écosse, aprĂšs avoir dĂ©barquĂ© Ă  l’ouest de celle-ci[LMA 2] ; la seconde action de diversion serait initiĂ©e par le nord-ouest de l’Irlande[LMA 2].

Si l’attaque directe de Londres, prĂ©voyant la traversĂ©e par la mer du Nord, est la plus importante, sa mise en Ɠuvre n’est pas la plus compliquĂ©e. Une armĂ©e de 20 000 hommes[N 3], placĂ©e sour les ordres du marĂ©chal de Soubise et du gĂ©nĂ©ral Chevert, serait transportĂ©e des Pays-Bas autrichiens et dĂ©barquĂ©e sur les cĂŽtes de l’Essex[LMA 2]. L’Autriche, alliĂ©e de la France, ne devrait pas s’opposer Ă  un regroupement de soldats dans la rĂ©gion de la ville portuaire d’Ostende. Le dĂ©barquement s’effectuerait sur les plages de l’embouchure de la Blackwater, Ă  prĂšs de 40 km de Londres[GM 4] - [N 4]. La simplicitĂ© du schĂ©ma, la briĂšvetĂ© de la traversĂ©e et la perspective d’un succĂšs facile permettent Ă  Chevert de claironner : « je donnerai un bal en Angleterre vers le . Mesdames, je vous y invite[GM 4]. »

L’organisation du dĂ©barquement en Écosse s’avĂšre, en revanche, plus problĂ©matique. Elle fait l’objet de rĂ©flexions et d’affrontements au sein du cabinet secret durant tout le premier semestre de 1759[LMA 2]. Une version initiale prĂ©voit la constitution Ă  Bordeaux d’une armĂ©e de 8 000 hommes, sous le commandement du duc d’Aiguillon ; ce corps expĂ©ditionnaire serait escortĂ© par la Marine royale jusqu’aux cĂŽtes occidentales de l’Écosse[GM 4]. Aiguillon juge l’aventure hasardeuse. « Je ne vois aucune apparence de succĂšs, de quelque genre que ce soit, dans cette expĂ©dition, et par consĂ©quent aucune gloire Ă  acquĂ©rir [
] Qu’y feront [en Écosse] huit mille hommes sans point d’appui, sans places de guerre, sans magasins, sans parti ? [
] Les Anglais opposeront Ă  M. de Soubise quelques hommes et beaucoup de vaisseaux. Ils garderont sur leurs cĂŽtes un corps de 12 000 Ă  15 000 hommes qui suffiront Ă  Ă©craser la premiĂšre division si elle peut passer. Ils enverront en Écosse 10 Ă  12 000 hommes de troupes rĂ©glĂ©es, toute leur cavalerie, beaucoup de milices, qui nous obligeront Ă  nous tenir dans les montagnes oĂč le froid et la faim nous dĂ©truiront »[LC 3].

Aiguillon finit par s’incliner, mais impose ses propres conditions. Il rĂ©clame un corps expĂ©ditionnaire de 16 000 hommes au lieu des 8 000 initiaux, un dĂ©part de Brest prĂ©fĂ©rable Ă  Bordeaux, une escorte lĂ©gĂšre et une action de diversion visant Ă  dĂ©tourner la Royal Navy[LMA 2]. Il obtient finalement une force de 20 000 hommes concentrĂ©e dans le golfe du Morbihan — Brest demeure le centre d’armement et de rassemblement de l’escadre — et une escorte de quatre Ă  six vaisseaux sous le commandement de SĂ©bastien-François Bigot de Morogues, capitaine Ă  bord du Magnifique[LC 4]. Le convoi doublerait l’Irlande pour aborder les rives du golfe de la Clyde Ă©cossaise. Il emporterait, en outre, des compagnies irlandaises au service de la France[LC 4]. De plus, des armes et Ă©quipements, Ă  destination d’un corps de volontaires Ă©cossais de prĂšs de 4 000 hommes, seraient contenues dans les cales de la flotte[LC 4]. L’objectif de ce corps expĂ©ditionnaire est de se rendre maĂźtre du chĂąteau d'Édimbourg pour y installer dĂ©pĂŽt principal et quartier gĂ©nĂ©ral[LC 5]. En outre, le roi espĂšre une aide de la Russie et de la SuĂšde[MG 1], dont Choiseul doit nĂ©gocier les conditions[N 5] ; dans un premier temps, cette derniĂšre ambassade semble avoir Ă©tĂ© assez fraichement reçue[MG 2]. Une force russo-suĂ©doise, partie de Göteborg et transportĂ©e par la flotte suĂ©doise, devrait venir renforcer les Français en Écosse[MG 1].

Enfin, l’opĂ©ration de diversion sur l’Irlande est destinĂ©e Ă  disperser les forces britanniques. Sous les ordres du corsaire François Thurot, une petite escadre quitterait Dunkerque pour harceler les Ăźles Britanniques et transporterait une force pouvant s’adjoindre Ă  celles du duc d’Aiguillon[LC 5].

Le contexte politique français

Le « gouvernement » de Louis XV s’articule autour de cinq secrĂ©taires d’État qui traitent directement avec le roi, dans le champ de leurs responsabilitĂ©s[GM 2]. Choiseul dĂ©tient le portefeuille des Affaires Ă©trangĂšres, Belle-Isle celui de la Guerre, Berryer a la charge de la Marine ; jusqu’en , Boullongne est le contrĂŽleur gĂ©nĂ©ral des finances, Silhouette lui succĂ©dant. Enfin, Louis XV se rĂ©servant la fonction de garde des Sceaux, Saint-Florentin est Ă  la tĂȘte du dĂ©partement de la Maison du roi[GM 2]. En l’absence de Premier ministre, la coordination et la concertation interministĂ©rielles sont minimales et la constitution des diffĂ©rents Conseils du roi, tout comme les dĂ©libĂ©rations qui s’y mĂšnent, sont politiques et opaques[GM 2]. S’ajoute Ă  cette situation l’influence dĂ©cisive de Madame de Pompadour, dont, par exemple, Silhouette est un protĂ©gĂ©[6], tout comme Aiguillon. Par ailleurs, Berryer est un obligĂ© de Madame de Pompadour et de Belle-Isle[LC 6].

En , le systĂšme dĂ©fensif du littoral français Ă©chappe Ă  Berryer pour passer sous la responsabilitĂ© de Belle-Isle. Ce dernier s’adresse immĂ©diatement Ă  son protĂ©gĂ©, Aiguillon, commandant en chef de Louis XV en Bretagne.

« Il n’y a pas un moment Ă  perdre pour mettre toutes les batteries en Ă©tat et en assurer le service, faire le remplacement des milices gardes-cĂŽtes et dĂ©terminer les projets et les rĂ©parations et augmentations qu’il sera nĂ©cessaire de faire aux fortifications maritimes [
] Je m’en repose avec raison sur toute votre vigilance et votre exactitude. »

— Lettre du marĂ©chal de Belle-Isle au duc d’Aiguillon, [LC 7].

Cette dĂ©cision amplifie les diffĂ©rends qui existent entre le dĂ©partement de la Marine et celui de la Guerre[LC 5]. D’autre part, Aiguillon et de Morogues partagent une vision sur la participation de l’armĂ©e navale Ă  l’expĂ©dition sur l’Écosse qui va Ă  l’encontre de celle du marĂ©chal de Conflans[LC 8]. Celui-ci s'oppose en effet obstinĂ©ment au fractionnement de l'escadre de 21 vaisseaux, placĂ©e sous ses ordres Ă  Brest. Il ne dĂ©couvre d'ailleurs qu'Ă  la mi-juillet 1759, par une dĂ©pĂȘche du ministre de la Marine, ce que l'on attend de lui. Il n'a de cesse, par la suite, de combattre ce plan[LC 9].

Les prĂ©paratifs de l’invasion

Les préparatifs de la Marine royale

Dessin en noir et blanc d’une barque à fond plat.
Dessin d’une prame à partir d'une barge à fond plat par Nicolas Witsen (1671).

Au printemps 1759, l’activitĂ© de la construction navale française est intense, de Dunkerque Ă  Rochefort et Bordeaux. Des bateaux de faible tirant d’eau, pouvant embarquer un Ă  deux canons et transporter des troupes d’infanterie, sont construits Ă  Dunkerque, Ă  Boulogne, Ă  Saint-Valery et au Havre[LC 10]. Ainsi les chantiers navals de Dunkerque doivent fournir six prames[N 6], portant chacune 20 canons de 31 livres et deux mortiers ; cette commande implique la fourniture de matĂ©riaux et d’équipements en provenance de Hollande[LC 10]. D’autre part, de nouveaux canons sont conçus pour Ă©quiper les bateaux de transport. Il s’agit de petits canons pouvant tirer 20 coups Ă  la minute, faciles Ă  monter, dĂ©monter et transporter[LC 10].

Une flotte de transport importante est prĂ©vue ; il faut en effet 82 navires uniquement pour la troupe[LC 11]. En consĂ©quence, le plan prĂ©voit d’affrĂ©ter 90 navires, auxquels viennent s’ajouter deux frĂ©gates armĂ©es en flĂ»tes. C’est le commissaire gĂ©nĂ©ral de la Marine, Le Brun, qui est chargĂ© de coordonner la partie maritime relative Ă  l’expĂ©dition[LC 11]. Les ports de Nantes, de Bordeaux, de Bayonne, de La Rochelle, de Brest, de Morlaix et de Saint-Malo sont mis Ă  contribution[LC 11].

Le duc d’Aiguillon dirige de Lannion les prĂ©paratifs relatifs Ă  l’armĂ©e qu'il doit transporter en Écosse. Il se prĂ©pare donc Ă  concentrer dans le golfe du Morbihan et ses alentours la flotte de transport, la troupe et les Ă©quipements, munitions, vivres et services administratifs nĂ©cessaires[LC 12]. Ainsi douze rĂ©giments français d’infanterie — dont sept comportent deux bataillons[N 7] — et cinq rĂ©giments irlandais Ă  un bataillon sont prĂ©vus, soit 24 bataillons auxquels ceux de Berry et de Lorraine sont adjoints postĂ©rieurement. De plus, quatre escadrons des dragons de Marbeuf doivent se joindre au corps expĂ©ditionnaire[LC 13]. On prĂ©voit doter chaque bataillon de deux petits canons transportables Ă  dos de mulet[LC 13]. Si les chevaux ne doivent pas faire partie de l’expĂ©dition, l’Écosse Ă©tant censĂ©e en pourvoir, l’artillerie — 32 bouches Ă  feu, dont 4 canons de 24 livres[LC 13] — et le gĂ©nie doivent ĂȘtre Ă©quipĂ©s[LC 11].

Ces prĂ©paratifs suscitent des inquiĂ©tudes de la part des Britanniques et les tentatives d’observation, voire d’intimidation, ne manquent pas mĂȘme si Edmond Jean François Barbier affirme que les bruits sur un dĂ©barquement en Angleterre ne sont rĂ©pandus « que pour faire peur aux Anglais et les obliger Ă  garder leurs troupes dans leur Ăźle »[LC 10]. Ainsi, fin mai 1759, « trois grands vaisseaux britanniques » sont signalĂ©s devant Roscoff[LC 12] ; Le Havre est bombardĂ© du 4 au pendant 52 heures[MG 3] par l’admiral George Brydges Rodney[LC 14] ; si la flotte en cours de construction semble n'avoir subi que peu de dommages[N 8], de nombreux morts et blessĂ©s, ainsi que des incendies sont Ă  dĂ©plorer dans la ville[LC 9].

DĂ©but , le corps expĂ©ditionnaire est quasiment rassemblĂ© dans le Morbihan ; 17 000 soldats et officiers et prĂšs de 100 navires de transports sont Ă  pied d’Ɠuvre, n’attendant plus que la flotte qui doit les escorter[GM 5].

La situation de la marine française

Devant escorter le corps expĂ©ditionnaire jusqu’aux cĂŽtes occidentales de l’Écosse, Conflans dispose d’une escadre de 21 vaisseaux, stationnĂ©e Ă  Brest. Il doit, pour armer sa flotte, rassembler 13 000 hommes, rĂ©partis entre 9 000 marins et 4 000 soldats de marine[N 9].

Las, la main-d’Ɠuvre qualifiĂ©e fait cruellement dĂ©faut. Compte tenu de l’état de la trĂ©sorerie du royaume, engendrant des arrĂ©rages de solde, les marins ont Ă©tĂ© mis Ă  terre. La guerre de course se rĂ©vĂ©lant plus rĂ©munĂ©ratrice, elle attire un gros contingent de marins de mĂ©tier[7]. La politique de l'amirautĂ© britannique joue aussi son rĂŽle, celle-ci s'opposant Ă  l'Ă©change des marins confirmĂ©s et de maistrance prisonniers[8]. Belle-Isle doit rĂ©affecter Ă  l’escadre de Conflans des marins de celle de Bompar et mobiliser les conscrits du rĂ©giment de Saintonge et des grenadiers royaux d’Ailly ainsi que des miliciens gardes-cĂŽtes[GM 6]. Il en rĂ©sulte une rĂ©partition oĂč prĂšs d’un homme sur deux n’est pas un marin professionnel. Ceux-ci comptent pour environ 7 100 hommes sur les 13 000 souhaitĂ©s, aux cĂŽtĂ©s de prĂšs de 1 500 soldats de marine, 1 700 soldats de terre et 2 700 gardes-cĂŽtes de Bretagne et de Normandie[GM 6] - [LC 15].

« Je m’en rapporte Ă  vous, Monsieur le duc, pour mettre dans cette opĂ©ration toute l’industrie et la cajolerie dont vous ĂȘtes capables pour ne pas effaroucher les gardes-cĂŽtes par l’idĂ©e qu’ils pourraient avoir en s’embarquant de servir comme des matelots pour les basses manƓuvres, ce qui pourtant, vous le savez, est l’objet du ministre de la Marine. »

— Lettre de Belle-Isle à Aiguillon, [GM 6]

Il ressort de l’échange Ă©pistolaire ci-dessus que les gardes-cĂŽtes, par ailleurs issus principalement de la population rurale, rechignent Ă  rĂ©pondre Ă  la mobilisation.

Le niveau de compĂ©tence des Ă©quipages de la Marine royale a, au long des derniers mois d’inactivitĂ© forcĂ©e, fortement baissĂ© et le manque d’exercice, ajoutĂ© Ă  l’hĂ©tĂ©roclisme des Ă©quipages, influe trĂšs nĂ©gativement sur la motivation des officiers de marine[GM 7].

« Je ne vous dissimulerai pas que je commence Ă  trouver bien du dĂ©goĂ»t dans plusieurs des capitaines de l’escadre. On fronde tous les projets, depuis le premier jusqu’au dernier du corps. On les tourne si fort en ridicule, quoiqu’on ne sache point encore le vrai, et l’on bavarde tant que l’on ĂŽte peu Ă  peu la confiance et que le mĂ©contentement ou la mauvaise humeur se montre partout. »

— Lettre de Bigot de Morogues à Aiguillon, [GM 7].

Outre les difficultĂ©s de formation du corps d'armĂ©e, la Marine souffre profondĂ©ment du manque de contrĂŽle financier des dĂ©penses, et Aiguillon s'indigne auprĂšs de Belle-Isle : « je savais depuis longtemps qu'il y avait beaucoup d’embrouillement, de doubles emplois, de gaspillage et de friponneries dans les dĂ©penses de la marine, mais je n’avais jamais cru qu’on les eĂ»t portĂ©es si loin »[LC 9] - [N 10].

Le choix du golfe du Morbihan

En dĂ©pit de l'insistance d'Aiguillon de choisir Brest comme point de dĂ©part du corps expĂ©ditionnaire vers l’Écosse[N 11], Versailles choisit le golfe du Morbihan comme lieu de rassemblement. La raison en est l’accĂšs difficile Ă  Brest, de terre comme par mer. Il faut en effet faire concentrer le ravitaillement et l’équipement nĂ©cessaires Ă  un corps de 20 000 hommes en provenance des ports de Bordeaux, de Rochefort et de Nantes, ou d’origines terrestres tel qu’OrlĂ©ans[LMA 3]. Le blocus maritime sur les cĂŽtes bretonnes imposĂ© par la Royal Navy est particuliĂšrement sĂ©vĂšre sur la pointe de la Bretagne. En outre, Brest vient de subir une grave Ă©pidĂ©mie de typhus et la crainte d’une rĂ©cidive est sĂ©rieuse[N 12].

La proximité de la Loire et de son estuaire, ainsi que la meilleure protection du golfe du Morbihan jouent en faveur de ce dernier[LMA 4].

Vue panoramique d’une baie Ă  marĂ©e basse.
Le golfe du Morbihan à marée basse.

Les préparatifs de la Royal Navy

Portrait en buste d’un officier portant perruque, à la veste bleue avec parements d’or.
L’amiral George Anson.

L'activitĂ© dans les chantiers navals français ne manque pas d’alarmer les Britanniques et de renforcer les activitĂ©s de renseignement des agents de Thomas Pelham-Holles, duc de Newcastle-upon-Tyne[MG 1]. AprĂšs quelques atermoiements, le gouvernement de William Pitt instaure des mesures prĂ©ventives Ă  partir du printemps 1759[GM 8]. Le , un ordre de mobilisation gĂ©nĂ©rale des forces navales, incluant corsaires et pĂȘcheurs, est lancĂ©[N 13]. Au dĂ©but du mois d’aoĂ»t, les milices sont prĂȘtes Ă  recevoir les forces françaises, rassurant les populations locales sur la capacitĂ© du pays Ă  se dĂ©fendre.

« Our Navy abroad — our Militia at home,
What have we to fear then from Bourbon or Rome[N 14].
»

— John Bull, Ă©tĂ© 1759.

Sur mer, l’amiral George Anson, First Sea Lord depuis 1755, a mis en place un blocus du littoral français, de la Manche au golfe de Gascogne, qui se resserre Ă  partir de [GM 9]. Il Ă©tend durant l’étĂ© ce blocus aux cĂŽtes de Flandres et au littoral de l’estuaire de la Seine[GM 10]. Depuis le mois de , l’amiral Edward Hawke est Ă  la tĂȘte du Western Squadron — Ă©galement nommĂ© Channel Fleet[MG 4] —, cette force navale dĂ©jĂ  si efficace durant la guerre de Succession d'Autriche, qui, par la politique de blocus qu’elle induit, provoque en 1747 la reprise des grands affrontements navals sur la façade atlantique[OC 2]. Il monte la garde devant Brest, commandant son escadre depuis le HMS Ramillies, au large d’Ouessant ou de la pointe Saint-Mathieu en fonction des vents, dans l’attente de l’escadre de Conflans[OC 2]. Des frĂ©gates sont rĂ©parties du plateau du Four — un haut-fond rocheux situĂ© au large du Croisic et de La Turballe — Ă  la pointe du Raz, promontoire rocheux constituant la partie la plus avancĂ©e vers l'ouest du cap Sizun, face Ă  la mer d'Iroise au sud-ouest du FinistĂšre[MG 4].

Le théùtre du combat

GĂ©omorphologie

Carte montrant le golfe du Morbihan.
Le golfe du Morbihan et la presqu'Ăźle de Rhuys (carte Michelin de 1913).

Les prĂ©paratifs et le rassemblement des troupes prĂ©vues pour l'invasion de la Grande-Bretagne par l’Écosse se sont faits dans la baie de Quiberon et le golfe du Morbihan. Cette zone abritĂ©e des intempĂ©ries est propice Ă  de telles activitĂ©s. La proximitĂ© des ports d'Auray au fond de la riviĂšre d'Auray et de celui de Vannes au fond de la Marle constitue un atout supplĂ©mentaire.

Le combat se dĂ©roule dans un triangle de 7 milles marins formĂ© par les Ăźles d'HƓdic et Dumet et la pointe du Croisic[3]. Cette rade est protĂ©gĂ©e naturellement par des rochers et des Ăźlots qui imposent aux capitaines une parfaite connaissance des lieux ou la prĂ©sence d’un pilote[10]. SituĂ©e entre l'embouchure du Blavet et celle de la Loire[11], cette rĂ©gion comprend de vastes baies, prĂ©sentant des fonds de moins de 30 m et souvent voisins de 15 m[12].

À l'ouest, la presqu'Ăźle de Quiberon est une langue rocheuse de 14 km qui s’avance dans la mer[13]. Au nord, s’étend le golfe du Morbihan, de 20 km de longueur ; parsemĂ© d'Ăźles, peu profond, fermĂ© au sud par la presqu'Ăźle de Rhuys, il s'ouvre sur la baie de Quiberon par une entrĂ©e Ă©troite. Sur la cĂŽte sud, donnant sur Mor braz, alternent les longues plages de sable et les pointes rocheuses[14]. À l'est, se trouve le port de PĂ©nerf, sur la rade et Ă  l'embouchure de la riviĂšre du mĂȘme nom. Il prĂ©cĂšde l'embouchure de la Vilaine, sur laquelle se trouvent les deux ports de la Roche-Bernard et de Redon. À 4 milles nautiques de la cĂŽte au large du Croisic surgit le plateau du Four, un haut-fond rocheux de 4 kilomĂštres de longueur[15]. AprĂšs avoir doublĂ© la pointe du Croisic, haute et rocheuse, prĂ©cĂ©dĂ©e de dunes sableuses, on pĂ©nĂštre dans l’estuaire de la Loire, en passant la pointe de ChĂ©moulin.

Toponymie

La chaussĂ©e des Cardinaux est un haut-fond rocheux situĂ© au sud-est de l’üle de HƓdic. Il accueille depuis 1875 le phare des Grands Cardinaux. Selon Guy Le Moing, le toponyme Cardinaux est d’origine bretonne dont la forme primitive signifie « les gardiens »[LMA 1]. Jean-Michel Ériau Ă©voque, lui, un alignement de rochers vaguement orientĂ©s selon les axes cardinaux[3].

Pour les Britanniques, la bataille est connue sous le nom de Battle of Quiberon Bay.

Les forces en présence

Les amiraux

Hubert de Brienne de Conflans est ùgé de 69 ans et maréchal de France depuis 1758. Vice-amiral du Ponant depuis 1756, c'est un marin accompli et un personnage important de la Cour, ce qui explique qu'il commande la flotte française[N 15].

ÂgĂ© de 54 ans, l'amiral britannique Edward Hawke n'a pas eu un avancement particuliĂšrement rapide. NommĂ© capitaine de vaisseau en 1734, il n'atteint le grade d'officier gĂ©nĂ©ral qu'en 1747 par faveur royale[17] refusant que Hawke soit nommĂ© dans l'escadre jaune[N 16]. En mai 1759[LM 1], il est au commandement de la flotte dite des Home waters, c'est-Ă -dire responsable de la frontiĂšre maritime avec le royaume de France. Pour son agressivitĂ© et le soin mis Ă  maintenir le blocus[N 17], Hawke est souvent prĂ©sentĂ© comme un prĂ©curseur de Nelson[LM 2].

Organisation

L'armĂ©e navale française est organisĂ©e en trois escadres, correspondant Ă  l'avant-garde, le corps de bataille et l'arriĂšre-garde. Chaque escadre arbore un pavillon distinctif sur chacun de ses navires. Il s'agit d'un pavillon bleu et blanc pour l'avant-garde, blanc pour le corps de bataille et bleu pour l'arriĂšre-garde[GM 12]. Les escadres sont sensiblement de la mĂȘme force. Le commandant en chef de « l'ArmĂ©e navale » se place gĂ©nĂ©ralement au milieu du corps de bataille, autant pour tenter d'avoir une vue d'ensemble que pour faciliter la transmission de ses ordres. Ceux-ci sont transmis par des pavillons dont la couleur, la forme et l'emplacement donnent les clĂ©s de correspondance avec un code secret fourni au prĂ©alable et dont dispose chaque capitaine. Dans les escadres sont comptĂ©s les navires de ligne, c'est-Ă -dire ceux qui forment la ligne de bataille. Ici, il s'agit des vaisseaux d'au moins 64 canons. Les autres navires, plus petits, comme les frĂ©gates, sont en dehors de la ligne et sont destinĂ©s Ă  rĂ©pĂ©ter les signaux ou assister les navires de ligne dĂ©semparĂ©s. Les ordres du marĂ©chal de Conflans prĂ©voient que les navires en ligne naviguent Ă  une distance d'une demi-encablure (93 m soit 1⁄20 de mille)[18].

La flotte française est composĂ©e de vingt-et-un navires de ligne, divisĂ©s en trois escadres de sept vaisseaux chacune, et de cinq frĂ©gates ou corvettes[GM 12]. Le corps de bataille, escadre blanche, est commandĂ© par le chevalier Joseph-Marie Budes de GuĂ©briant, sur l’Orient. En son sein demeure le Soleil Royal, vaisseau amiral de Conflans. L'avant-garde, division blanche et bleue, est sous les ordres du chevalier Joseph de Bauffremont, Ă  bord du Tonnant. Enfin, l’arriĂšre-garde, sous pavillon bleu, est commandĂ©e par Louis de Saint-AndrĂ© du Verger, commandant du Formidable[GM 13]. Les 21 vaisseaux alignent une puissance de feu de 1 492 canons auxquels viennent s’ajouter ceux des frĂ©gates et corvettes, 82 piĂšces, soit un total de 1 574 canons[GM 14].

L’une des frĂ©gates, l’HĂ©bĂ©, entre en collision avec le Robuste le . EndommagĂ©e, elle reçoit quelques rĂ©parations de fortune[GM 15]. Ayant hissĂ© le signal d’incommoditĂ© de manƓuvre, elle met le cap sur Rochefort et ne participe donc pas au combat. Elle rencontre le sloop britannique Fortune, commandĂ© par le capitaine Stuart, avant d’arriver Ă  hauteur de la baie de Quiberon.

Organisation

Vue d’un bateau gravĂ© sur un fanon de baleine.
The HMS. Royal George Hawkes flag-ship at Quiberon Bay, gravure sur une réplique d'un fanon de baleine.

La flotte de l'amiral Hawke est Ă©galement rĂ©partie en trois escadres. L'escadre bleue, avant-garde, l'escadre rouge, corps de bataille, et l’escadre blanche, arriĂšre-garde[GM 16]. Elle est aussi prĂ©vue pour combattre en ligne de bataille. Cette ligne doit ĂȘtre formĂ©e, sur ordre, dĂšs que Hawke veut engager le combat.

L'armĂ©e navale britannique, commandĂ©e par l’amiral Hawke Ă  bord du Royal George — un navire de ligne de premier rang portant 100 canons —, comprend vingt-trois vaisseaux de ligne, rĂ©partis en trois divisions et cinq frĂ©gates, en sus de la division de Robert Duff — quatre vaisseaux et une frĂ©gate, le Belliqueux ne participant pas au combat[GM 16]. Le corps de bataille, division rouge, comprend le Royal George sur lequel Edward Hawke a montĂ© son pavillon et sept autres vaisseaux. Charles Hardy, Ă  bord de l’Union, commande l’avant-garde bleue, de sept vaisseaux. L'arriĂšre-garde, escadre blanche de huit vaisseaux, est sous les ordres de Francis Geary, qui a montĂ© sa marque sur le Resolution[GM 17].

La petite escadre du commodore Duff prend Ă©galement part au combat. Elle ne fait pas partie de la flotte de Hawke, mĂȘme si celui-ci est en droit de lui donner des ordres. Quand les Français arrivent, les navires de Duff sont Ă  l'ancre, Ă  l'abri de Quiberon, avec pour mission de surveiller les transports français du golfe du Morbihan. Les 27 vaisseaux britanniques qui participent Ă  la bataille alignent 1 866 canons, auxquels s’ajoutent ceux des frĂ©gates, 184 piĂšces, soit un total de 2 050 bouches Ă  feu[GM 14]. La puissance de feu est donc largement favorable Ă  la flotte britannique.

Le blocus

Le principe adopté par les Britanniques est de placer des frégates devant les différents ports de guerre français. Elles doivent observer et prévenir les escadres qui attendent dans les ports anglais pour combattre toute tentative de sortie[19].

La Royal Navy a mis au point une technique de blocus, nommĂ©e close blockade, perfectionnĂ©e par l’amiral Hawke. Celui-ci instaure un blocus Ă  deux niveaux. Le premier repose sur les frĂ©gates, comme auparavant. Le second, sur une flotte qui croise continuellement dans la Manche — dans ce cas prĂ©cis, au large d'Ouessant — sans avoir besoin de retourner au port pour se ravitailler[19]. Hawke parvient Ă  embarquer jusqu’à trois mois de vivres sur ses navires Ă  Torbay ou Ă  Plymouth[20] - [21]. Il met en place un systĂšme de ravitaillement Ă  la mer, par des navires marchands qui apportent rĂ©guliĂšrement des vivres frais aux vaisseaux croisant au large[MG 5]. Cela va de la viande aux lĂ©gumes et Ă  la biĂšre — la biĂšre n'est pas pour l'agrĂ©ment des marins mais comme aliment anti-scorbutique, estime-t-on Ă  l'Ă©poque[MG 6]. Il organise une rotation des navires de son escadre Ă  Plymouth ou Ă  Torbay afin de garantir la maintenance des vaisseaux et le repos des Ă©quipages[GM 10]. De plus, l’hygiĂšne Ă  bord est irrĂ©prochable, puisqu’en six mois de navigation, l’escadre que dirige Hawke n’a Ă  dĂ©plorer qu’une vingtaine de malades parmi les 14 000 hommes mobilisĂ©s[22].

En outre, l’arsenal de Plymouth s’est dĂ©veloppĂ© et est devenu le deuxiĂšme d’Angleterre, permettant la construction et la rĂ©paration des vaisseaux de guerre nĂ©cessaires au Western Squadron[OC 3]. Autre consĂ©quence de ce choix, les Ă©quipages britanniques sont particuliĂšrement bien entraĂźnĂ©s, au contraire des Ă©quipages français qui manquent d'entraĂźnement[23].

Préludes

La sortie de Toulon et la bataille de Lagos

Il semble que le projet d’invasion de l’Angleterre ait prĂ©vu d’adjoindre la flotte de Toulon Ă  celle de Brest[24] - [25] - [26]. Certains auteurs, dont Guy Le Moing, contestent ce point de vue, rappelant que les ordres de l’escadre de Toulon Ă©taient de rejoindre Cadix oĂč des instructions concernant sa destination finale l’attendaient[LMA 5]. Selon Coster, la flotte de Toulon devait se rendre en Martinique[27].

Le , le chef d'escadre La Clue appareille de Toulon avec douze vaisseaux et trois frĂ©gates. Le , il franchit le dĂ©troit de Gibraltar sans rĂ©ussir Ă  passer inaperçu des Anglais. À la suite de signaux dĂ©fectueux pendant la nuit, son escadre ne reste pas groupĂ©e ; 5 vaisseaux se rĂ©fugient dans le port de Cadix et il n'a plus que 7 navires quand il rencontre les 14 vaisseaux de l'amiral Boscawen. Il rĂ©siste une journĂ©e Ă  l'assaut anglais et ne perd qu'un vaisseau qui doit se rendre. Dans la nuit, deux vaisseaux prennent encore la fuite. Avec 4 unitĂ©s restantes, il ne lui reste plus aucune chance de rĂ©sister au combat. Il tente de se rĂ©fugier dans la baie d'Almadora, prĂšs de Lagos au Portugal. Boscawen n'hĂ©site pas Ă  violer la souverainetĂ© de ce pays pour incendier deux des navires français et en capturer deux autres[24].

La nouvelle parvient à Versailles fin août, suivie par la capitulation de Québec en septembre, ajoutant son effet désastreux sur le moral des troupes rassemblées à Brest et dans le Morbihan. Le chroniqueur Edmond Jean François Barbier constate : « nos malheurs augmentent tous les jours »[LC 17].

La sortie de Brest et le trajet vers Quiberon

Carte montrant les cÎtes bretonnes avec des pointillés indiquant des trajets de navires.
La sortie de Brest et le trajet vers Quiberon.

Le mois d’ est marquĂ© par de fortes tempĂȘtes. Celle qui se lĂšve le force Hawke Ă  rentrer s’abriter Ă  Plymouth le 13 suivant avec le Ramillies :

« Hier et aujourd’hui la tempĂȘte a sensiblement augmentĂ©. J'ai pensĂ© qu’il valait mieux faire route sur Plymouth, plutĂŽt que de courir le risque d’ĂȘtre dispersĂ©s et dĂ©portĂ©s plus loin vers l’est. Tant que le vent durera, il sera impossible Ă  l’ennemi de bouger. Je garderai les navires employĂ©s nuit et jour Ă  complĂ©ter l’eau et les vivres pour trois mois ; car en cette saison on ne peut pas dĂ©pendre de ravitailleurs venant par mer. DĂšs qu’il y aura une accalmie, je ferai voile Ă  nouveau. »

— Journal de bord de Hawke, [N 18].

La tempĂȘte se calme le et Hawke appareille aussitĂŽt[GM 18]. Les vents forcissent encore dĂ©but novembre ; le 6, les vents d’ouest se transforment en tempĂȘte qui force l’escadre en faction au large de Brest Ă  rentrer Ă  Torbay le 9 suivant[GM 19]. Le , Bompar parvient devant Brest, en provenance des Antilles, et constatant l’absence de l’escadre britannique, il pĂ©nĂštre dans la rade et prĂ©vient Conflans[GM 20]. AussitĂŽt, Conflans se prĂ©pare Ă  l'appareillage[LM 3]. Il rĂ©cupĂšre en particulier des marins sur les bateaux de Maximin de Bompar pour complĂ©ter ses Ă©quipages[N 19]. Conflans Ă©crit le 10 suivant au duc d’Aiguillon : « il n’y a plus que le vent favorable Ă  dĂ©sirer pour se rendre dans le Morbihan[GM 20]. »

L'accalmie tant attendue survient le , avec une brise qui souffle du nord-ouest[MG 8] ; la flotte de Conflans quitte Brest ce mĂȘme jour, en fin de matinĂ©e, se dirigeant vers le Morbihan, une centaine de milles au sud-est[GM 21] - [MG 8]. Ce mĂȘme jour, Hawke quitte Torbay Ă  15 h Ă  bord du Royal George et donne Ă  sa flotte le signal du dĂ©part ; vers 20 h l’avant-garde de l’escadre se situe Ă  3 milles au sud-sud-ouest de Berry Head, l’extrĂ©mitĂ© sud de la baie de Torbay[MG 9].

Le , la flotte française fait cap au sud, dans une zone de vent faible. Elle prend en chasse la frĂ©gate anglaise Juno de 9 h Ă  14 h[GM 21]. Celle-ci parvient Ă  s’échapper et Ă  prĂ©venir un convoi de ravitailleurs britanniques de la sortie de la flotte française[GM 22]. Traversant momentanĂ©ment une zone de calme plat, l'armĂ©e de Conflans s’encalmine et dĂ©rive lentement vers le sud, alors que la flotte de Hawke, encore dans la Manche, progresse vers le sud-ouest[GM 22]. Alors que la flotte française navigue sur deux colonnes, en rĂ©ponse au pavillon Ă  carreaux blancs et bleus hissĂ© Ă  la vergue d’artimon du Soleil Royal, la frĂ©gate Vestale, de retour de reconnaissance, rapporte avoir croisĂ© une escadre ennemie forte de 18 vaisseaux[LC 14]. Conflans forme alors sa flotte en ordre de bataille, formation qu’elle conserve durant toute la nuit[LC 14].

Le , la flotte britannique fait toujours route vers Ouessant. À ce moment-lĂ , Hawke n’a pas encore Ă©tĂ© prĂ©venu de la sortie de Conflans de Brest[GM 22]. MĂ» semble-t-il par une intuition, il dĂ©cide de prĂ©venir le commodore Duff de venir lui-mĂȘme au large de Belle-Île avec toute son escadre, Ă  l’exception de quatre frĂ©gates qui doivent demeurer dans la baie de Quiberon et de trois autres au large de Lorient[GM 22]. En fin d’aprĂšs-midi, un convoi de ravitailleurs anglais signale Ă  l’amiral britannique que la flotte française a Ă©tĂ© croisĂ©e la veille, dans la direction de Belle-Île[GM 22].

« [
] Le seize, [nous Ă©tions] Ă  8 ou 9 lieues de l’üle d’Ouessant. L'aprĂšs-midi, nous rencontrĂąmes quelques transports anglais revenant de Quiberon, qui informĂšrent l’amiral qu'ils avaient vu la flotte française la veille, constituĂ©e de 24 voiles, faisant route au sud-est Ă  24 lieues Ă  l’ouest de Belle-Île. Le renseignement fut accueilli par des acclamations gĂ©nĂ©rales, et chaque navire se prĂ©para Ă  l’action. L’amiral ne perdit pas une minute, mais poursuivit sa route avec le maximum de promptitude [
]. »

— Robert English, chaplain de l’amiral Hawke sur le Royal George, The Gentleman's Magazine, 1759[29] - [N 20].

Dans l'aprÚs-midi du 16, le temps se dégrade et le vent passe au sud-est, rendant difficile la conservation du cap prévu[N 21]. Le vent fraßchit encore durant la nuit. La direction du vent, au sud-sud-ouest à présent[MG 10], ralentit la progression des deux escadres[GM 23].

Le lendemain, fuyant la tempĂȘte, Ă  la cape, la flotte de l'amiral de Conflans se trouve Ă  quelque 180 milles nautiques Ă  l'ouest de Belle-Ăźle ; Hawke est soumis Ă  la mĂȘme tempĂȘte mais la compĂ©tence de ses marins lui permet de ne pas ĂȘtre aussi dĂ©portĂ© vers l'ouest que son adversaire[GM 23]. Le commodore Duff, toujours dans la baie de Quiberon avec son escadre, n’est pas encore informĂ© de la proximitĂ© de la flotte française qui vient rejoindre le corps expĂ©ditionnaire d’Aiguillon et referme l’étau sur ses forces, ni des ordres de Hawke Ă©mis le 16. Il n'en est averti que le par une des frĂ©gates dĂ©tachĂ©es par Hawke, le Vengeance[GM 24].

Le , la tempĂȘte a un peu faibli mais les vents sont toujours dĂ©favorables Ă  une progression vers l'est. Comme dĂ©crit plus haut, la frĂ©gate HĂ©bĂ© heurte le Robuste et doit se dĂ©router vers Rochefort, pour effectuer des rĂ©parations. La nuit, qui dĂ©bute avec une brise lĂ©gĂšre de sud-ouest et un temps clĂ©ment, s’achĂšve avec des vents d’ouest violents annonciateurs de tempĂȘte et Hawke fait amener la voilure de l’escadre jusqu’à 7 h du matin suivant[MG 10].

Le , le vent est plus faible mais souffle toujours du sud-est. Le Vengeance parvient Ă  franchir le dangereux passage de la Teignouse entre la presqu’üle de Quiberon et l’üle d’Houat pour rejoindre Duff et l’avertir du danger d’ĂȘtre pris dans la tenaille de l'armĂ©e française[GM 24]. Ce dernier donne immĂ©diatement l’ordre de filer les cĂąbles[N 22]. Il est approximativement 15 h et, Ă  17 h, la flottille a passĂ© la Teignouse ; Ă  la tombĂ©e de la nuit, l’escadre se trouve au nord de Belle-Île[GM 24]. Hawke a refait une partie de son retard — Ă  midi, il est Ă  70 milles au nord-ouest de Belle-Île[MG 10] —, mais est bien plus au nord que Conflans. Vers 23 h, le vent vire du sud-est au sud-ouest, devenant favorable pour la flotte française, qui peut alors remonter grand largue au nord-est en direction de Belle-Île et de Quiberon[GM 25]. À nouveau, le vent fraĂźchit durant la nuit ; Conflans fait rĂ©duire la voilure en consĂ©quence[GM 25] ; Hawke fait de mĂȘme en faisant serrer les perroquets et prendre un ris dans les huniers[N 23]. Le changement d’orientation du vent contrarie la progression de Duff vers le sud, qui doit alors contourner Belle-Île par l’est et le sud pour gagner le large, le rapprochant dangereusement de la flotte française[GM 25].

La bataille

Conditions météorologiques et allures

SchĂ©ma montrant des quadrants de disque, avec des formes de bateaux confrontĂ©es Ă  un vent du haut de l’image vers le bas.
Schéma des différentes allures.

L’analyse des conditions mĂ©tĂ©orologiques est importante pour comprendre le dĂ©roulement de la bataille, en premier lieu parce qu'un vent fort, 40 nƓuds, c'est-Ă -dire prĂšs de 75 km/h[32], limite la surface de voilure que peuvent porter les navires et augmente les risques d'avaries (bris d'Ă©lĂ©ments de mĂąture, voiles dĂ©chirĂ©es) — ce qui arrive effectivement Ă  plusieurs des navires engagĂ©s — ; la meilleure allure pour le type de voiliers du XVIIIe siĂšcle est en effet le vent arriĂšre[N 24]. Plus le voilier cherche Ă  serrer le vent, plus grands sont les risques d'avarie. En deuxiĂšme lieu, la prise au vent offerte par la mĂąture et par la voilure fait gĂźter le navire, ce qui peut interdire d'ouvrir les sabords de la batterie basse du cĂŽtĂ© sous le vent[34], sauf Ă  risquer d'embarquer des paquets de mer et chavirer. Et, s'il gĂźte, la puissance de feu sur ce bord du vaisseau est fortement rĂ©duite puisque les canons les plus puissants, donc les plus lourds[N 25], sont placĂ©s Ă  la batterie la plus basse pour des raisons de stabilitĂ©[38]. En troisiĂšme lieu, les conditions mĂ©tĂ©o interviennent dans la conduite de la bataille. La transmission des ordres s'effectue par le biais de pavillons de couleurs envoyĂ©s en tĂȘte de mĂąt. Une faible visibilitĂ©, la pluie et une mer dĂ©montĂ©e contribuent Ă  gĂȘner l'observation des signaux faits et peuvent ĂȘtre la cause de mauvaise exĂ©cution, voire d'ignorance des ordres donnĂ©s par l'amiral[N 26].

Dans la marine Ă  voile, l’« allure » dĂ©signe l’angle d'un bateau par rapport au vent. Les archives britanniques — soit au sein du Public Record Office (PRO), derniĂšrement renommĂ© National Archives dans le fonds de l’Admiralty, soit Ă  la bibliothĂšque du National Maritime Museum (NMM) Ă  Greenwich — conservent les lettres Ă©crites par Hawke depuis son bord ainsi que les logs des bĂątiments engagĂ©s dans la bataille[OC 1].

Dans la nuit du 19 au le vent souffle du sud-ouest et remonte doucement Ă  l’ouest ; Hawke, qui avance dans la direction est-sud-est, est tribord amures[N 27] puis grand largue[OC 4]. Au lever du jour, le vent souffle d’ouest puis vire, en milieu de matinĂ©e et jusqu’à 14 h 30, ouest-nord-ouest. À midi, Hawke navigue au sud de Belle-Île, vent arriĂšre puis largue[OC 4].

De son cĂŽtĂ©, pendant la nuit, Conflans avance vers le nord-nord-est ; il est alors soit vent arriĂšre bĂąbord ou dĂ©jĂ  largue ; le vent adonne ensuite d'un quart[N 28] - [OC 4]. Lorsque, au lever du jour, il aperçoit l’escadre de Duff qui se divise, Conflans adopte une formation identique ; une partie de sa flotte se dirige nord ou nord-est vers Groix et est alors largue, voire au plus prĂšs ; l’autre avance au sud-ouest, petit largue ou au plus prĂšs[OC 4]. Hawke arrivant Ă  la rescousse, Conflans regroupe sa flotte et se dirige vers l’est-nord-est, pour chercher refuge dans la baie, vent arriĂšre, au-delĂ  des Cardinaux[OC 4].

Il est Ă  peu prĂšs 14 h 30 quand surviennent des grains d’ouest-nord-ouest. L'avant-garde française, menĂ©e par Conflans, double les Cardinaux, alors que son arriĂšre-garde, encore au sud de Belle-Île, reçoit les premiĂšres attaques de l’avant-garde anglaise qui a l’avantage du vent[OC 4].

À 15 h, le vent tourne au nord-nord-ouest. Selon un axe Cardinaux-pointe de Penvins, les Britanniques avancent vers le nord-est et remontent la ligne française qui double les Cardinaux. L’allure devient alors proche de la ligne du plus prĂšs bĂąbord ; le roulis diminue en consĂ©quence et ajuster le tir devient plus aisĂ©[OC 4]. Alors que les Britanniques commencent Ă  pĂ©nĂ©trer dans la baie, Conflans vire de bord vent devant pour se porter au milieu de la ligne française. Il envoie l’ordre de virer par la contremarche[N 29] ; certains vaisseaux, tel le Glorieux qui va se retrouver Ă  l’embouchure de la Vilaine, manquent Ă  virer. Le navire amiral de Conflans, le Soleil Royal, est vent arriĂšre puis largue[OC 4]. Le ThĂ©sĂ©e coule dans l’engagement provoquĂ© par ce changement de bord.

Vers 16 h, Conflans vire Ă  nouveau de bord vent devant, grand largue et enfin vent arriĂšre. Hawke, Ă  bord du Royal George, chasse Conflans et le rejoint Ă  l’ouest de l’üle Dumet, largue. L’amiral français tente de s’échapper de la baie, mais il est abordĂ© successivement par le Bizarre et le Tonnant. Il vient finalement mouiller devant La Turballe alors que la nuit tombe[OC 4].

Le 20 novembre

Frise chronologique indiquant des événements par des flÚches bleues et rouges.
Chronologie de la bataille, le .

Lorsque le jour se lĂšve, le — jour rebaptisĂ©, par dĂ©rision, « la journĂ©e de M. de Conflans[GM 26] » —, la flotte française se dirige toujours vers Belle-Île ; elle en est distante de 50 milles Ă  l’ouest-sud-ouest[GM 25]. Les vigies aperçoivent l’escadre du commodore Duff qui cherche Ă  s'Ă©chapper, se divisant en deux groupes[42] ; trois ou quatre navires de l’escadre anglaise serrent le vent en faisant route vers le nord-ouest, dans la direction de Groix[N 30], alors que le reste de la flottille laisse porter en se dirigeant rĂ©solument vers le sud-est[N 31]. Conflans donne le signal de la chasse — « au premier parĂ©[N 32] » ; l'avant-garde française de Bauffremont se dirige vers le groupe du nord et le centre de Budes de GuĂ©briant vers celui du sud, l'arriĂšre-garde restant au vent. Le Chatham, plus mauvais marcheur de l’escadre de Duff, se trouve bientĂŽt Ă  portĂ©e de canons[GM 27], quand des voiles suspectes sont repĂ©rĂ©es Ă  l'ouest[43].

Pour la flotte de l’amiral Hawke, c'est la frĂ©gate Maidstone, placĂ©e avec le Coventry en Ă©claireur sur l'avant de la flotte, qui signale Ă  8 h 30 la prĂ©sence de l'ennemi[N 33] - [44]. Le signal est rĂ©pĂ©tĂ© par le Magnanime et Hawke est alertĂ©. Il donne l'ordre Ă  ses vaisseaux de se ranger en ligne de front. De son cĂŽtĂ©, Duff, Ă  bord du Rochester, reprend espoir[N 34]. Il change alors de tactique, ordonnant Ă  ses navires retardĂ©s d’attaquer Ă  leur tour leurs poursuivants. De fait, le Tonnant se retrouve menacĂ© d’encerclement et Conflans doit envoyer son arriĂšre-garde Ă  sa rescousse[GM 28]. Ce dernier ordonne alors Ă  sa flotte d’arrĂȘter la chasse et de se placer en ligne derriĂšre son vaisseau[GM 28].

L’effet de surprise est du cĂŽtĂ© britannique et mĂȘme si les deux flottes sont de taille Ă©quivalente — deux vaisseaux de ligne et quelques frĂ©gates supplĂ©mentaires pour Hawke —, l'initiative a changĂ© de camp.

« Je regardais comme impossible que les ennemis eussent dans ce parage des forces supĂ©rieures ni mĂȘme Ă©gales Ă  celles que je commandais. »

— Rapport de M. de Conflans au ministre de la Marine du [46].

Conflans choisit alors de commander un mouvement de retraite, pour mettre la flotte en sĂ©curitĂ©, plutĂŽt que de virer et d’accepter un affrontement au large, ou encore, de fuir vers Rochefort. C’est, semble-t-il, une des clĂ©s du , plus tard dĂ©battue par les pourfendeurs du marĂ©chal[LC 18]. Ordre est donc donnĂ© de doubler les Cardinaux et de se rĂ©fugier dans la baie de Quiberon.

Sans compter les frĂ©gates, lorsque la flotte anglaise rejoint l’armĂ©e navale française au large des Cardinaux, ce sont 44 vaisseaux de ligne qui manƓuvrent et combattent entre Belle-Île et Le Croisic, c’est-Ă -dire dans un espace d’à peu prĂšs 5 milles sur 6,5 milles marins, ou encore 9 sur 12 km[47] - [MG 11].

Carte maritime montrant des trajets de bateaux par des pointillés.
Croquis du combat.

À 9 h 45, Hawke signale aux sept premiers navires de se ranger en ligne de bataille et d'engager dùs que possible l'arriùre-garde ennemie[N 35] - [GM 29]. Le vent souffle alors à prùs de 40 nƓuds[48] ; à 10 h, la flotte française se situe à environ 15 milles sud-ouest quart ouest de Belle-Île[GM 30].

Francis Swaine : The Battle of Quiberon Bay, 20 November 1759.

Vers 14 h 10, dans une mer grosse soulevĂ©e par un vent trĂšs fort de secteur ouest[LMA 6], alors que le Soleil Royal double les Cardinaux et que l'escadre bleue française n'a toujours pas rĂ©ussi Ă  se mettre en ligne de file[GM 31], le combat s’engage entre les navires de l’arriĂšre-garde et les plus rapides des vaisseaux britanniques[GM 30]. Le Magnifique de Bigot de Morogues reçoit les premiĂšres bordĂ©es, attaquĂ© simultanĂ©ment par trois vaisseaux, bientĂŽt rejoints par un quatriĂšme ; le combat dure prĂšs d’une heure et le vaisseau français est fortement endommagĂ©. Il Ă©vite de peu de couler — les sabords ouverts sous le vent embarquant beaucoup d’eau — grĂące Ă  l’action de son capitaine qui le replace vent arriĂšre, mais l’écarte de fait du combat par cette manƓuvre. Le HĂ©ros s’étant portĂ© rapidement Ă  son secours, il est lui-mĂȘme en mauvais Ă©tat Ă  la fin de l’engagement[GM 32].

C’est la deuxiĂšme surprise de la journĂ©e pour Conflans, qui a choisi de se rĂ©fugier dans la baie de Quiberon, mais qui voit les Anglais le suivre et lui imposer le combat[LC 19]. Hawke fait en effet envoyer le pavillon rouge en haut de son mĂąt de misaine, ce qui signifie : « ordre Ă  tous les navires de la flotte de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour engager l’ennemi d’aussi prĂšs que possible[GM 31] ». Avec un tel ordre, il n'est plus question de manƓuvres savantes pour les diffĂ©rentes escadres et, de fait, les historiens relatent une succession d’actions confuses et individuelles dans une mer dĂ©montĂ©e et un espace trop restreint[N 36] - [N 37].

Les navires britanniques commencent Ă  remonter la formation française pour engager le combat avec les navires de tĂȘte[N 38]. Ils Ă©changent des bordĂ©es avec chaque navire qu'ils dĂ©passent, ceux-ci se trouvant par moments engagĂ©s des deux bords[N 39]. Ils rejoignent bientĂŽt le corps de bataille.

« Le combat [
] s’étendit jusqu’à M. de GuĂ©briant [sur l‘Orient] et moi qui Ă©tions au centre de la ligne, mais faiblement de notre part, les ennemis ayant plusieurs vaisseaux sous le vent auxquels nous ne pouvions rĂ©pondre Ă  cause de la force du vent qui mettait notre batterie basse hors d’état d’agir. »

— Rapport du capitaine Villars de la Brosse du [52].

Peinture montrant un trois mĂąts au combat.
Le Soleil Royal au combat.

Vers 15 h 15, aprĂšs un gros grain de nord-nord-ouest, le vent tourne et passe d’ouest-sud-ouest au ouest-nord-ouest. Cela contrarie la marche des navires remontant dans la baie sous la tempĂȘte ; Conflans est contraint d’inflĂ©chir sa route vers le nord-est et d’abandonner l’abri de Quiberon ; ce brusque changement d’allure met Ă  mal l’organisation de la ligne de bataille française[GM 33]. Les Anglais ne sont pas mieux lotis. En consĂ©quence de la saute brutale du vent, le Dorsetshire et le Torbay embarquent beaucoup d’eau par leurs ventaux et doivent venir nez au vent ; en outre, trois navires se tĂ©lescopent, le Magnanime, le Montagu et le Warspite[GM 33].

Ce n’est qu’à 15 h 30 que Conflans, qui vogue toujours cap au nord, dĂ©laisse la tĂȘte de l’escadre et vient participer au combat[GM 34]. Il vire donc de bord et ordonne Ă  ses suivants d’effectuer la mĂȘme manƓuvre par la contremarche[N 40]. Le Tonnant manque Ă  virer[N 41], se met Ă  culer et brise l’alignement, privant de place ses suivants qui rĂ©alisent la manƓuvre dans la confusion ; le Glorieux se retrouve alors Ă  l’estuaire de la Vilaine[GM 35]. Le Soleil Royal parvient nĂ©anmoins Ă  dĂ©gager le Juste entourĂ© par quatre vaisseaux ennemis[GM 35].

Peu avant 16 h, le Formidable, amiral de l'escadre bleue, qui a volontairement ralenti sa marche pour soutenir ses navires, menace de couler bas lors d'une action oĂč le mĂȘme boulet tue les deux frĂšres Saint-AndrĂ© du Verger : Louis a la tĂȘte emportĂ©e et Marc-Antoine le corps coupĂ© en deux[53]. ComplĂštement dĂ©semparĂ©, rĂ©duit Ă  l'Ă©tat de « carcasse recouverte de cadavres[54] - [55] » aprĂšs avoir essuyĂ© les bordĂ©es d’au moins quinze adversaires[LC 20], il est contraint de baisser pavillon alors que le reste de l'escadre anglaise arrive sur le champ de bataille[56] - [N 42]. Le Formidable est amarinĂ© par le Resolution[N 43] - [N 44]. Parmi les survivants du navire se trouve le jeune LapĂ©rouse, futur explorateur du Pacifique sous Louis XVI[53].

Deux vaisseaux, le ThĂ©sĂ©e et le Superbe, ont coulĂ©, probablement pour la mĂȘme raison : la mer est rentrĂ©e par les sabords ouverts de la batterie basse[N 45].

Le ThĂ©sĂ©e, commandĂ© par Guy François de Kersaint, a Ă©tĂ© pris Ă  partie par le Magnanime dans un premier temps, avant l’abordage de celui-ci avec le Montagu et le Warspite. Le Torbay d’Augustus Keppel attaque alors le bateau français, qui rĂ©plique par une bordĂ©e de sa batterie basse. La mer s’engouffre par les ventaux et le ThĂ©sĂ©e coule bas en quelques instants[GM 36].

Le Superbe a lui coulĂ© vers 16 h 45 — le journal de John Campbell, capitaine du vaisseau amiral Royal George, indique prĂ©cisĂ©ment deux bordĂ©es dĂ©cisives Ă  16 h 41[N 46] ; le bateau sombre alors que « jusqu’au dernier moment, les soldats de marine rassemblĂ©s sur la dunette continuent Ă  tirer au mousquet sur le Royal George »[GM 37] — au cours de l’engagement qui met aux prises le Royal George et le Soleil Royal, protĂ©gĂ© par 3 vaisseaux dont le Superbe. Hawke s’est en effet lancĂ© personnellement Ă  la recherche du navire amiral français et il engage le combat avec celui-ci et trois autres navires. Quelques hommes du Superbe sont secourus par les Britanniques mais la nuit interrompt les recherches[LC 22].

Le Héros, qui en début de combat a porté secours au Magnifique, est démùté puis heurté accidentellement par un navire anglais ; il est de nouveau attaqué par le Magnanime et le Chatham vers 16 h 30. Désemparé, il amÚne son pavillon[GM 37]. Le Magnanime et le Chatham sont mis en fuite par quatre assaillants ; le Héros re-hisse alors ses couleurs.

« On allait nous amariner, lorsqu’à l’entrĂ©e de la nuit quatre de nos vaisseaux retirĂšrent de bord et passĂšrent auprĂšs de nous, ce qui nous fit abandonner des deux vaisseaux anglais qui nous avaient combattus sous le vent. Je pris le parti de mouiller pour me dĂ©gager, et fit couper et jeter Ă  la mer nos mĂąts et nos vergues qui Ă©taient sur les gaillards. Je fis enverguer une misaine et un petit foc que je fis grĂ©er. Avant le jour je fis couper mon cĂąble pour perdre Ă  terre [
] »

— Rapport de M. de Sansay au ministre du la Marine du [GM 38].

Entre-temps, le combat fait rage entre Hawke et les navires français. Le Royal George est secouru par plusieurs vaisseaux britanniques, dont l’Union, le Mars et le Hero. L’IntrĂ©pide se porte au secours du Soleil Royal et s’interpose entre les deux navires amiraux, recevant les bordĂ©es destinĂ©es au vaisseau de Conflans[GM 39].

En ce mois de novembre, les jours sont courts ; le , la nuit arrive Ă  16 h 27[LM 4] ; des abordages accidentels entre vaisseaux français interviennent, comme celui entre le Soleil Royal et le Tonnant[GM 40]. Conflans, dĂ©portĂ© vers l’üle Dumet et le fond de la baie au cours du combat contre le Royal George, dĂ©cide un nouveau virement de bord pour sortir de la baie de Quiberon, doubler le plateau du Four et gagner le large en y dĂ©plaçant la bataille[GM 40].

À 17 h 30, Hawke « rentre le signal d’engagement », fait envoyer le signal de mouiller— c'est-Ă -dire « jeter l'ancre » — par deux coups de canons ; lui-mĂȘme mouille par 25 mĂštres de fond[GM 41]. Le signal n’est pas compris par tous les navires de la flotte, soit en raison de l’éloignement, soit parce que les coups de canons se sont fondus dans le vacarme de la bataille. Certains navires restent sous voile, tels le Dorsetshire, le Revenge ou le Swiftsure ; d’autres prennent la dĂ©cision de mouiller. C’est une occasion de victoire que Conflans n’exploite pas.

Conflans est surpris par l’obscuritĂ© et ne peut mettre son projet de quitter la baie Ă  exĂ©cution. Il a perdu le contact avec sa flotte « [
] la nuit qui survint me dĂ©roba la connaissance du parti que chacun prit [
][N 47] ». Il jette l’ancre au large de La Turballe, Ă  peu de distance de l’escadre britannique « sans faire aucun signal Ă  sa flotte, sans mĂȘme allumer ses feux distinctifs, laissant dans l’ignorance de sa position et de ses intentions ses vaisseaux Ă©gaillĂ©s dans la nuit et dans la tempĂȘte [
][N 48] ».

À 22 h, le Resolution s’échoue sur le haut-fond du Four[GM 42]. De son combat contre le Formidable, il ne dĂ©plore que cinq tuĂ©s et quatre blessĂ©s, auxquelles s’ajoutent des avaries minimes[LC 21]. Il ne parvient pas malgrĂ© tout Ă  se dĂ©gager du piĂšge du haut-fond.

À la fin de la journĂ©e du , onze navires français ont mouillĂ© au fond de la baie, se rĂ©fugiant dans l'embouchure de la Vilaine. Sept autres ont choisi, de leur propre initiative, de gagner la haute mer et de faire voile vers Rochefort. Le Juste, qui a perdu son capitaine et son second, fait eau de toute part ; il trouve un mouillage Ă  prĂšs de 15 milles du Pouliguen[GM 43]. L‘IntrĂ©pide demeure dans la baie[GM 44], tout comme le Soleil Royal et le HĂ©ros. Le Formidable a Ă©tĂ© amarinĂ©, le ThĂ©sĂ©e et le Superbe ont coulĂ©. Alors que la nuit lui cache la baie, Conflans ignore tout de l’état de sa flotte et des dĂ©cisions prises par ses capitaines[MG 15].

La flotte anglaise est partiellement stationnĂ©e au vent, dans le sud-ouest de l’Île Dumet[LC 23] ; certains de ses navires — tels le Swiftsure, le Revenge, le Dorsetshire ou le Defiance — ont regagnĂ© la pleine mer pour panser leur plaies[MG 16]. Elle a perdu, encore Ă  l'insu de Hawke, le Resolution, Ă©chouĂ©, mais pas encore abandonnĂ© par son Ă©quipage.

  • ScĂšnes de la bataille (sĂ©lection)
  • Tableau d’une bataille navale au XVIIIe siĂšcle.
    Vue gĂ©nĂ©rale de la bataille au moment oĂč le vaisseau le ThĂ©sĂ©e commence Ă  sombrer.
    Tableau de Richard Paton.
  • Tableau d'une bataille navale au XVIIIe siĂšcle.
    A droite : le HĂ©ros dĂ©semparĂ©. À l'arriĂšre-plan : le duel des vaisseaux amiraux.
    Tableau de Thomas Luny.
  • Tableau d'une bataille navale au XVIIIe siĂšcle.
    Le Soleil Royal et le Héros incendiés le surlendemain du combat prÚs du Croisic.
    Tableau de Richard Paton.

Les jours suivants

Tableau d'une bataille navale au XVIIIe siĂšcle.
La Bataille de la Baie de Quiberon, 21 novembre 1759 : le Jour d'AprĂšs de Richard Wright.
Gravure représentant un trois mùts dans un port.
Le Royal George, Ă  droite.

Le lendemain matin, le temps est aussi mauvais que la veille, sinon pire[LM 5] ; Conflans dĂ©couvre que sa flotte a disparu, Ă  l’exception du HĂ©ros dĂ©semparĂ©, l‘IntrĂ©pide ayant, durant la nuit, fait route vers Rochefort[GM 45].

Sept vaisseaux français — le Glorieux, le Robuste, l’Inflexible, le Dragon, l’ÉveillĂ©, le Brillant et le Sphinx —, deux frĂ©gates et deux corvettes — respectivement la Vestale et l’Aigrette, la Calypso et le Prince Noir — sont prĂšs de l'embouchure de la Vilaine, au pied du corps de la pointe de Pen Lan qui est armĂ© de canons supplĂ©mentaires pour rĂ©sister Ă  la flotte anglaise et protĂ©ger les rĂ©fugiĂ©s. Ils rĂ©ussissent Ă  y entrer grĂące Ă  l'aide de pilotes locaux, passant par-dessus bord canons, ravitaillement et mĂȘme une partie de leur grĂ©ement pour s'allĂ©ger[N 49] - [LM 6].

Quand Conflans dĂ©couvre le HĂ©ros, celui-ci, qui a rĂ©ussi pendant la nuit Ă  enverguer une misaine et Ă©tablir un petit foc, se dirige vers la pointe du Croisic[GM 45]. MalgrĂ© les conditions mĂ©tĂ©o qui interdisent aux Anglais d'approcher, Hawke donne l'ordre Ă  l‘Essex de s’emparer du HĂ©ros, mais le navire britannique comprend mal le signal et se dirige vers le Resolution[GM 46] ; il s’échoue sur le mĂȘme plateau du Four qui a dĂ©jĂ  causĂ© la perte de ce dernier[GM 45]. Le Soleil Royal, qui a passĂ© la nuit devant La Turballe, va s'Ă©chouer devant Le Croisic et le HĂ©ros l’y rejoint et s’échoue Ă  son tour[GM 47].

Le Juste, qui a réparé provisoirement son gouvernail, colmaté ses voies d'eau et établi une voilure de fortune, tente de gagner la Loire et le port de Saint-Nazaire ; il fait naufrage sur un haut-fond, entraßnant dans la mort la majeure partie de son équipage[GM 48].

Le jeudi 22, le temps s'amĂ©liore un peu. Craignant une attaque sur les deux derniers navires, Conflans donne l'ordre d'incendier le Soleil Royal. Cinq bateaux anglais s’approchent du HĂ©ros, cachĂ©s par les fumĂ©es de l’incendie et, Ă  leur tour, y mettent le feu[GM 49]. L'amiral de Conflans, dĂ©barquĂ© en mĂȘme temps que les 1 100 hommes du Soleil Royal, remet son Ă©pĂ©e Ă  Michel Armand, marquis de Broc, commandant la place du Croisic[N 50] : « Tenez, Monsieur, je doute dĂ©sormais en avoir encore besoin [
][59] ».

Hawke fait préparer des chaloupes comme brûlots pour attaquer les navires réfugiés en Vilaine, mais le temps et la mer ne permettent pas de les lancer. L'idée est ensuite abandonnée, en particulier parce que les navires sont remontés plus haut dans la riviÚre[60].

Les semaines suivantes, les flottes procÚdent à des échanges de prisonniers[N 51], accompagnés des discussions, parfois ùpres, sur les prises et les dépouilles revendiquées par le vainqueur[GM 50]. Concernant les revendications britanniques sur le Héros et le Soleil Royal, leur épave ou leur équipage, la commission réunie par Berryer donne ses conclusions le , réfutant toutes les réclamations ennemies[GM 51].

L'action se concentre alors pour plusieurs semaines au Croisic. Le duc d’Aiguillon, rĂ©cemment installĂ© dans la localitĂ©, refuse Ă  Hawke la restitution du HĂ©ros, qui bien qu’ayant amenĂ© son pavillon durant la bataille, s’est esquivĂ© et a repris le combat. La demande britannique s’étend bientĂŽt au Soleil Royal. Devant le refus d’Aiguillon, les Anglais s’approchent, au dĂ©but de , de l’épave du Soleil Royal et parviennent Ă  s’emparer de plusieurs canons et d’une statue de Louis XV[LMA 7], non sans avoir adressĂ© aux Croisicais un ultimatum portant « que si l'on tentait de s'y opposer [au retrait des canons], ils bombarderaient la ville et la rĂ©duiraient en cendres ». La garnison du Croisic, obĂ©issant aux ordres du marquis de Broc, et quoique assez faible[N 52], ouvre alors le feu sur les bĂątiments anglais pour les Ă©loigner des Ă©paves[N 53]. IrritĂ©s, le , les Britanniques s'embossent et ouvrent le feu Ă  leur tour. Pendant trois jours, les champs sont sillonnĂ©s par des boulets. Une bombe tombe dans le milieu du Croisic, devant la porte principale de l'Ă©glise. Devant la rĂ©sistance croisicaise, l'amiral Hawke dĂ©cide de relĂącher sa pression sur la localitĂ©[LMA 7]. Les blessĂ©s des combats des bĂątiments Ă©chouĂ©s ont Ă©tĂ© pris en charge par les capucins du Croisic[N 54].

Bilan humain et matériel

Bilan des pertes humaines françaises[GM 52].

La marine française a perdu six vaisseaux dont le vaisseau amiral ; huit navires ont fui vers Rochefort et onze autres sont coincĂ©s dans l’estuaire de la Vilaine pendant deux ans et demi par le blocus britannique ; lors de ce blocus, l‘Inflexible coule dans la Vilaine.

Sur le plan humain, l’armĂ©e française dĂ©plore 2 500 morts, la plupart noyĂ©s, sur les quelque 14 230 hommes d’équipage[62]. Pour une partie d’entre eux, les blessĂ©s sont soignĂ©s Ă  Vannes, soit Ă  La Garenne, soit au couvent des JĂ©suites[N 55]. Les blessĂ©s des bĂątiments Ă©chouĂ©s devant Le Croisic, le Soleil Royal et le HĂ©ros, sont pris en charge par les capucins du Croisic[N 54].

Du cÎté anglais, la Royal Navy a perdu deux vaisseaux, échoués par accident. Le bilan humain est beaucoup moins lourd et ne dépasse pas 300 victimes[GM 53].

Les suites de la bataille

Le blocus de la Vilaine

Le au soir, onze bateaux se sont rĂ©fugiĂ©s dans la baie de Vilaine, presque indemnes, sous les fenĂȘtres du corps de garde de la pointe de Pen Lan. Le vent les pousse Ă  la cĂŽte et la nuit tombe[64]. Lorsque le soleil se lĂšve le lendemain, le Robuste, le Dragon, l‘Inflexible, le Brillant, le Sphinx, la Vestale, l‘Aigrette, la Calypso et le Prince Noir sont ancrĂ©s devant l’entrĂ©e de la riviĂšre oĂč, lors des basses eaux, la profondeur n’est que de trois brasses[64]. Le passage est donc impraticable pour ces vaisseaux de fort tonnage. D’ailleurs, le Glorieux et l’ÉveillĂ©, rĂ©fugiĂ©s au mĂȘme endroit, mais arrivĂ©s de nuit, se sont enlisĂ©s dans les vases de l’embouchure[64]. Pour prĂ©venir l’attaque de l’escadre de Hawke qui est Ă  leur poursuite, le duc d’Aiguillon et le commandant du Glorieux, RenĂ© Villars de la Brosse-Raquin, organisent la dĂ©fense de l’entrĂ©e de la Vilaine ; des canons des navires Ă©chouĂ©s sont installĂ©s dans les corps de garde de Kervoyal, Pen Lan et PĂ©nestin, ce qui allĂšge d’autant les bateaux envasĂ©s[64] - [65]. GuidĂ©s par des pilotes locaux[N 56] et bĂ©nĂ©ficiant enfin d’un vent favorable ainsi que de la marĂ©e montante, les capitaines choisissent un premier mouillage, au port de TrĂ©higuier ; la flotte reste cependant en vue des Anglais qui prĂ©parent des brĂ»lots — il s'agit de chaloupes enflammĂ©es[60] — et les navires s’enfoncent un peu plus dans l’estuaire jusqu’à Vieille-Roche[64] - [N 57], aprĂšs s'ĂȘtre dĂ©faits des canons, des boulets et des chaĂźnes qui les alourdissent[60]. Un hĂŽpital, construit sur la rive nord, permet de soigner les quelques blessĂ©s et les malades[64]. L’état-major est logĂ© dans les bĂątiments de l’abbaye de PriĂšres, toute proche, d’oĂč il voit probablement la flotte anglaise mettant en place un blocus destinĂ© Ă  l’arraisonnement, puis la prise, de tout bateau qui tenterait de s’échapper[64].

Alors que le marĂ©chal de Conflans se rend Ă  Versailles pour entendre le mĂ©contentement du roi et de ses ministres, la situation des bateaux de la Vilaine est jugĂ©e honteuse pour la Marine royale qui, en plein conflit avec l’Angleterre, ne peut guĂšre se passer de sept puissants vaisseaux de guerre. Il convient donc de les faire sortir de leur abri dans les meilleurs dĂ©lais.

« [
] sa MajestĂ© ne conçoit pas comment vous avez pu prendre le parti de chercher une semblable relĂąche que sa MajestĂ©, relativement Ă  toutes les circonstances, ne peut regarder que trĂšs dĂ©favorablement. Elle vous charge d’examiner avec soin quels peuvent ĂȘtre les moyens Ă  mettre en place pour que les vaisseaux puissent reprendre la mer et gagner Brest, sinon ensemble, ce qui souffrira sans doute beaucoup de difficultĂ©s, du moins l’un aprĂšs l’autre, si cela est praticable [
]. »

— Lettre du ministre de la Marine Berryer à Villars de La Brosse, [64].

Loin de s'amĂ©liorer, la situation se complique encore lorsque le , l'Inflexible s'Ă©choue « crevĂ© sur une roche », poussĂ© par la tempĂȘte. Il faut alors le dĂ©membrer pour sauver ce qui peut l'ĂȘtre, entraĂźnant ainsi des frais supplĂ©mentaires[64].

Il faut plus de deux ans et demi d'effort aux deux officiers nommés par le duc d'Aiguillon[67], Charles-Henri-Louis d'Arsac de Ternay[N 58] et Charles Jean d'Hector[N 59], pour sortir les navires de la Vilaine.

La chapelle seigneuriale de Bavalan[N 60] prĂ©sente des graffitis, sans doute rĂ©alisĂ©s par la population locale, reprĂ©sentant des navires de guerre aux rangĂ©es de sabords superposĂ©es ; ces graffitis maritimes de la seconde partie du XVIIIe siĂšcle[N 61] sont la marque du sĂ©jour prolongĂ© des Ă©quipages de l’escadre bloquĂ©e dans l’estuaire de la Vilaine[71].

Le blocus de la Charente

Faisant suite Ă  l‘HĂ©bĂ©, dĂ©jĂ  parvenu dans l’embouchure de la Charente pour panser les avaries subies lors de l’abordage avec le Robuste, 7 vaisseaux français joignent la rade des Basques le — il s’agit du Magnifique, du Northumberland, du Bizarre, du Dauphin Royal, du Solitaire, du Tonnant et de l‘Orient —, suivis, le lendemain, par l‘IntrĂ©pide[GM 54]. Comme pour la flottille bloquĂ©e Ă  l’embouchure de la Vilaine, les vaisseaux s’allĂšgent fiĂ©vreusement afin de pouvoir remonter le fleuve et se mettre Ă  l’abri de poursuivants. Bien leur en prend, puisque l’escadre d’Augustus Keppel arrive quelques jours plus tard au large de l’üle d'Aix, mais ne peut les poursuivre[GM 54].

MalgrĂ© l’injonction donnĂ©e par Berryer Ă  la flottille de rejoindre Brest, celle-ci subit le blocus imposĂ© par Keppel jusqu’en , Ă  l’exception de la frĂ©gate HĂ©bĂ© qui parvient Ă  tromper la vigilance anglaise en et Ă  conduire Ă  la Martinique le nouveau gouverneur Louis-Charles Le Vassor de La Touche[GM 55].

L'invasion de l’Irlande

François Thurot, corsaire du roi, a pris la mer le de Dunkerque[GM 56]. Il est Ă  la tĂȘte d’une petite escadre de 6 navires[N 62] et embarque un corps expĂ©ditionnaire de 1 200 hommes, sous les ordres du brigadier gĂ©nĂ©ral Flobert[GM 56]. Les deux hommes ne s’apprĂ©cient pas et des dissensions vont naĂźtre entre marins et soldats[GM 54]. L’escadre navigue d’abord vers Göteborg en SuĂšde, pour tromper les espions anglais qui observent les mouvements français, puis relĂąche Ă  Bergen en NorvĂšge oĂč Thurot constate la dĂ©saffectation de deux de ses navires, le BrĂ©gon et le Faucon ; ceux-ci ont Ă©tĂ© endommagĂ©s dans une tempĂȘte et sont rentrĂ©s Ă  Dunkerque[GM 57].

La flottille rĂ©duite Ă  4 navires quitte Bergen le et fait route vers les Ăźles FĂ©roĂ©[GM 57]. Les conditions mĂ©tĂ©orologiques adverses qu’elle rencontre au large de Londonderry et les affrontements croissants entre marins et hommes de troupe expliquent la dĂ©fection de l‘Amarante Ă  la mi-fĂ©vrier 1760. Thurot apprend la dĂ©faite française des Cardinaux et dĂ©cide de mener un coup d’éclat avant de rentrer en France[GM 54]. Le , les trois navires restants dĂ©barquent leurs troupes sur la cĂŽte irlandaise ; celles-ci s’emparent de Carrickfergus, puis repartent pour la France le 26 suivant[GM 54].

Sur le chemin du retour, les trois navires sont pris Ă  partie prĂšs de l’üle de Man par les forces du commodore John Elliot. Dans l’affrontement, Thurot est tuĂ©, son navire est capturĂ© et les deux autres vaisseaux français se rendent[GM 54].

Sanctions françaises

L'amiral Conflans, dans son premier rapport adressĂ© au duc d’Aiguillon, estime avoir fait son devoir.

« Je crois [
] avoir sauvĂ© mon honneur et exĂ©cutĂ© ce que la cour dĂ©sirait, avec la prudence convenable. »

— Compte-rendu du marĂ©chal de Conflans au duc d’Aiguillon, [GM 58].

Sarcasmes populaires adressés à M. de Conflans et à la flottille de la Vilaine[N 63].

« Ils ont pris, ces héros, descendants de Thersite,
Le signal du combat pour un signal de fuite ! »

NĂ©anmoins, objet des critiques de l’environnement royal, il change rapidement de systĂšme de dĂ©fense aprĂšs n’avoir mis en cause que la supĂ©rioritĂ© numĂ©rique de l’ennemi. PĂȘle-mĂȘle, il accuse le ministre de la Marine et Aiguillon de lui avoir confiĂ© une mission impossible et ses subordonnĂ©s d’incompĂ©tence et de n'avoir pas suivi ses signaux durant le combat[GM 59]. Cependant, il ne subit aucune condamnation, pas de conseil de guerre, ni mĂȘme une enquĂȘte. Le marĂ©chal de Conflans, vice-amiral du Ponant, mis en cause, Versailles ne pourrait Ă©viter d'ĂȘtre mis en cause ; c'est probablement la raison de cette abstention. L'amiral est dĂ©clarĂ© persona non grata Ă  la Cour et doit se retirer sur ses terres. « Le mĂ©pris populaire fut [son] seul chĂątiment[72] ». Cependant, sarcasmes et libelles populaires s'acharnent sur lui et ses marins[LM 7].

Le vice-amiral de Bauffremont, commandant l'escadre blanche et bleue a choisi de sortir de la baie, de gagner la pleine mer puis Rochefort. Sans ordre, comme s'il avait considĂ©rĂ© que la bataille Ă©tait dĂ©jĂ  perdue. Il Ă©tait pourtant possible de passer la nuit dans les parages pour reprendre le combat le lendemain. M. de Conflans l'accuse d'avoir dĂ©sobĂ©i aux ordres[GM 60]. À cela, Bauffremont a beau jeu de rĂ©pondre que, la nuit Ă©tant tombĂ©e, il n'aurait pas pu voir ces ordres ; que son pilote conseillait de regagner la mer libre ; que le premier devoir d'un capitaine Ă©tait de conserver son navire pour de futurs combats. Son argumentation est admissible, d'autant que les autres navires qui ont quittĂ© les lieux du combat donnent les mĂȘmes arguments. En revanche, son manque de combativitĂ©, comme sa dĂ©ficience dans la direction de son escadre lui valent rĂ©probation. Il n'obtient pas la promotion qu'il rĂ©clame avant 1764[GM 61].

Célébrations britanniques

La nouvelle de la victoire parvient en Angleterre le [OC 6]. Hawke et ses marins sont fĂȘtĂ©s comme des libĂ©rateurs. Si l'annĂ©e 1759 avait commencĂ© sous de sombres auspices, elle se termine sur une sĂ©rie de victoires, amenant mĂȘme Ă  la surnommer Annus mirabilis. Pour sa victoire, Hawke est reçu par le roi et obtient une pension de 2 000 ÂŁ, transfĂ©rable Ă  ses deux hĂ©ritiers suivants. Pourtant, Hawke doit attendre 1766 pour ĂȘtre Ă©levĂ© Ă  la pairie de Grande-Bretagne, devenant Ă  cette date et jusqu’en 1771, First Lord of the Admiralty[OC 6].

La chanson Heart of Oak, composée pour The Harlequin's Invasion, piÚce de théùtre non sans rapport avec l'actualité[N 64], devient un hymne à la victoire[N 65].

Analyse de la défaite de la Marine royale et de ses conséquences

Les historiens sont trĂšs sĂ©vĂšres Ă  l’égard du marĂ©chal de Conflans. Ainsi, BarthĂ©lemy-AmĂ©dĂ©e Pocquet parle de « l’imbĂ©cile Conflans », le qualifiant, en outre, de « vieil officier, fatiguĂ©, incapable et prĂ©somptueux »[73]. Ses contemporains, ou mĂȘme subalternes durant la bataille, ne mĂąchent Ă©galement pas leurs mots : « je puis dire que c’est Ă  cette derniĂšre manƓuvre de notre amiral qu'on doit attribuer tous les malheurs de cette journĂ©e [
][N 66] ». On lui reproche d’avoir refusĂ© le combat et de s’ĂȘtre rĂ©fugiĂ© dans la baie de Quiberon alors que les Anglais l’ont pris en chasse, provoquant l’hallali dans un espace restreint[74].

Les conditions mĂ©tĂ©orologiques sont Ă©galement dĂ©terminantes au cours de cette journĂ©e nĂ©faste pour la Marine royale. Ainsi, la tempĂȘte caractĂ©risĂ©e ce jour-lĂ  par des sautes de vent frĂ©quentes, est Ă  l’origine de brusques changements de cap engendrant des collisions, ou des modifications d’allure Ă  l’origine d’entrĂ©es d’eau catastrophiques[75].

La constante prĂ©sence britannique au large des cĂŽtes françaises, alliĂ©e Ă  un systĂšme d’espionnage dĂ©veloppĂ©, a permis aux Anglais de se tenir au courant des projets et de leur progression tout au long de la prĂ©paration du projet d’invasion. Ce n’est donc pas par hasard qu’Hawke quitte Torbay le jour mĂȘme du dĂ©part de l’escadre française de Brest[75].

Alors que la Royal Navy a fait un effort Ă©norme pour armer sa flotte de nouveaux vaisseaux et entraĂźner les Ă©quipages, la situation de l’escadre française est beaucoup plus contrastĂ©e. Le Juste, par exemple, date de 1725 et a Ă©tĂ© modifiĂ© pour embarquer des canons de 24 pour sa batterie basse, au lieu de canons de 36[75]. Le recrutement des Ă©quipages français traduit les difficultĂ©s de la Marine et leur manque de prĂ©paration au combat et aux manƓuvres maritimes est Ă  l’origine des dĂ©ficiences notĂ©es dans l’accomplissement des changements de cap, en dĂ©pit du courage montrĂ© par les unitĂ©s combattantes[75]. Les dissensions apparues entre officiers lors des prĂ©paratifs de l’expĂ©dition se rĂ©vĂšlent au cours de la bataille et contribuĂšrent Ă  l’échec, et continuĂšrent lors du blocus de la Vilaine. L’indiscipline atteignit son point culminant lorsqu’au cƓur de la bataille, huit vaisseaux s’éclipsĂšrent pour se rĂ©fugier Ă  Rochefort[75].

La dĂ©faite de la baie de Quiberon sonne le glas de l'opĂ©ration de 1759 et toute l’opĂ©ration est arrĂȘtĂ©e, mise Ă  part l’expĂ©dition sur l’Irlande qui continue de façon autonome jusqu’en fĂ©vrier suivant[OC 6].

Portrait en noir et blanc, en buste d’un homme portant perruque.
SĂ©bastien-François Bigot de Morogues, auteur de Tactique navale ou TraitĂ© des Évolutions et des Signaux.

AprĂšs la bataille des Cardinaux, la Marine royale n'est plus en Ă©tat de disputer la maĂźtrise des mers Ă  la Royal Navy. Outre-mer, celle-ci peut conquĂ©rir, une Ă  une, les colonies convoitĂ©es sans risque de voir celles-ci suffisamment renforcĂ©es pour pouvoir rĂ©sister[MG 19]. Au traitĂ© de Paris de 1763 en particulier la France cĂšde Ă  l’Angleterre l'Île Royale, l'Isle Saint-Jean, l'Acadie et le Canada, ainsi que certaines Ăźles des Antilles (Saint-Vincent, la Dominique, Grenade et Tobago) ; elle perd Ă©galement son empire des Indes, ne conservant que ses cinq comptoirs de PondichĂ©ry, KĂąrikĂąl, MahĂ©, Yanaon et Chandernagor[59].

« Ainsi payions-nous, d'une lourde monnaie, cette criminelle erreur d’avoir cru qu’on peut avoir des colonies en nĂ©gligeant d’avoir une marine. »

— Claude Farrùre, Histoire de la marine française, 1962[76].

Cette dĂ©faite a cependant, Ă  terme, des effets bĂ©nĂ©fiques pour la Marine. En 1761, le duc de Choiseul reprend le portefeuille de la Marine et s'attache Ă  reconstruire une flotte de guerre. Cette dĂ©faite majeure stimule aussi la rĂ©flexion thĂ©orique sur la conduite des opĂ©rations et, en particulier, sur les moyens propres Ă  assurer un commandement efficace. L'analyse de la dĂ©faite conduit Ă  reconnaĂźtre que Conflans n'a pas Ă©tĂ© obĂ©i de ses capitaines, volontairement ou par inaptitude ; qu'il y a nĂ©cessitĂ© de codifier les Ă©volutions afin d'avoir des ordres stricts favorisant la victoire ; que tout repose sur un systĂšme efficace de signalisation[77]. Parmi ceux qui alimentent cette rĂ©flexion on trouve plusieurs combattants de la bataille du : SĂ©bastien-François Bigot de Morogues, commandant le Magnifique, et le chevalier du Pavillon, enseigne sur le vaisseau L'Orient. Le premier publie dĂšs 1763 un ouvrage qui devient vite cĂ©lĂšbre[N 67], la Tactique navale ou TraitĂ© des Évolutions et des Signaux[79]. Le deuxiĂšme imagine un systĂšme remarquable pour l'Ă©poque et qui est mis en Ɠuvre, entre autres, Ă  la bataille d'Ouessant de 1778[80]. La reconstruction de la Marine, amorcĂ©e Ă  partir de 1761, s’intensifie avec le choix du vaisseau de 74 canons comme modĂšle français puis europĂ©en[81]. Un immense effort financier permet au Royaume de France de disposer en 1780 de 79 vaisseaux de ligne, de 86 frĂ©gates ainsi que d’une centaine de bĂątiments de taille plus modeste[81]. En parallĂšle, un corps de canonniers spĂ©cialisĂ©s est crĂ©Ă© et un effort est engagĂ© pour dĂ©velopper la formation des mĂ©decins, chirurgiens et pharmaciens de la Marine[81]. Ces rĂ©formes permettent Ă  la Marine royale de jouer un rĂŽle de premier plan dans le conflit suivant, celui qui mĂšne les colonies britanniques d'AmĂ©rique du Nord Ă  gagner leur indĂ©pendance.

Vestiges

Vue d’un canon de marine sur un affut.
Canons du Juste Ă  Piriac-sur-Mer.

Un canon du Soleil Royal, propriété du musée national de la Marine, est demeuré sous la responsabilité du Croisic depuis sa découverte en 1955[82] - [N 68] ; un second, provenant de l'Inflexible, est visible à La Roche-Bernard.

L’épave du Juste se trouve Ă  1,9 mille du Grand-Charpentier et pour moitiĂ© en dehors du chenal de Saint-Nazaire[N 69].

Le , des restes de bois de navire, de poulies et de canons sont dĂ©versĂ©s par un ponton-grue de dragage chargĂ© de l’élargissement du chenal. Des restes humains sont Ă©galement Ă©mergĂ©s, puis inhumĂ©s le au monument des marins de Trentemoult[85].

Une campagne de dragage a lieu en 1973. Elle dĂ©verse sur l’üle MarĂ©chale, prĂšs de PaimbƓuf, des essieux et des roulettes d’affĂ»ts de canons, des projectiles, des poulies de grĂ©ement — caps de mouton —, des Ă©toffes et plusieurs chapeaux de feutre, un corps de pompe, un chouquet de perroquet, deux mantelets de sabord et une quarantaine de canons en fer de 24, de 18, de 12 et de 8 livres[86].

Les 41 canons remontés lors des campagnes de dragage sont répartis en dotation dans diverses localités de la cÎte Atlantique et à Nantes[N 70].

Quant aux rochers des Cardinaux, ils sont aujourd'hui flanquĂ©s d'un phare du mĂȘme nom qui remplace celui d'HƓdic. Une tourelle est Ă©galement implantĂ©e sur les lieux du naufrage du Soleil Royal.

Célébrations du 250e anniversaire

Au printemps 2009, le Bath International Music Festival choisit de cĂ©lĂ©brer le 250e anniversaire de la mort de Georg Friedrich Haendel, dĂ©cĂ©dĂ© Ă  Westminster le . À cette occasion, sur une sĂ©lection d’extraits de Water Music et de la bataille de l’opĂ©ra Rinaldo, des maquettes de voiliers rĂ©parties en deux flottes s’affrontent, simulant la bataille des Cardinaux sur les flots dĂ©montĂ©s d’un bassin des thermes romains[OC 4]. Le public est alors invitĂ© Ă  se regrouper derriĂšre l’Union Jack ou le drapeau tricolore[N 71], pour soutenir son favori, pendant que les flottes tĂ©lĂ©guidĂ©es Ă©changent des coups de canons[OC 4].

Le se déroule une cérémonie de commémoration sur le port du Croisic, journée organisée par le comité de pilotage des manifestations du 250e anniversaire de la bataille, avec la participation de l'association des amis du musée national de la Marine et le commandement de la Marine Nantes-Saint-Nazaire[87]. Sur mer se rassemblent le chasseur de mines Croix du Sud, quatre vedettes de la société nationale de sauvetage en mer (SNSM), une de la gendarmerie maritime et le Kurun, en prélude à la journée. Des personnalités politiques locales, des défilés militaires et des dépÎts de gerbes soulignent l'événement[87].

Voir aussi

Bibliographie utilisĂ©e pour la rĂ©daction de l’article

  • Sur la bataille
    • Claude CarrĂ©, « Les enjeux de la bataille des Cardinaux », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ , p. 57 (ISSN 0765-3565)
    • Olivier Chaline, « Quiberon Bay, 20 novembre 1759 », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
    • Jonathan R. Dull (trad. Thomas Van Ruymbeke), La Guerre de Sept ans. Histoire navale, politique et diplomatique, BĂ©cherel, Les PersĂ©ides, coll. « Le monde atlantique », , 536 p. (ISBN 978-2915596366, BNF 41465814)
    • Jean-Michel Ériau, « La bataille du Croisic », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
    • Pierre de La Condamine, Le combat des Cardinaux : 20 novembre 1759, baie de Quiberon et rade du Croisic, La Turballe, Éditions du Bateau qui vire, rĂ©Ă©d. AlizĂ©s - L'Esprit large, (1re Ă©d. 1982), 143 p. (ISBN 2911835034, BNF 37624571)
    • Henri Legoherel, « Des Cardinaux Ă  Chesapeake, le temps de la revanche », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ , p. 57 (ISSN 0765-3565)
    • Guy Le Moing, La bataille des « Cardinaux » : (20 novembre 1759), Paris, Economica, coll. « Campagnes et stratĂ©gies », , 179 p. (ISBN 2717845038, BNF 38940411)
    • Guy Le Moing, Les 600 plus grandes batailles navales de l'histoire, Rennes, Marines Ă©ditions, , 619 p. (ISBN 978-2-35743-077-8, BNF 42480097)
    • Guy Le Moing, « La bataille des Cardinaux », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
    • Brigitte Maisonneuve, « Les enjeux de la bataille des Cardinaux », Les Cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
    • (en) Geoffrey J. Marcus, Quiberon Bay : The campaign in home waters, 1759, Hollis & Carter,
    • CĂ©cile Perrochon, « La bataille des Cardinaux et le blocus de la Vilaine », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
    • Gilles Renaudeau, « 20 novembre 2009 : journĂ©e commĂ©morative », Les cahiers du Pays de GuĂ©rande, SociĂ©tĂ© des Amis de GuĂ©rande, no 53,‎ (ISSN 0765-3565)
  • Sur le conflit et ses aspects navals
    • Michel Depeyre, Tactiques et StratĂ©gies navales : de la France et du Royaume-Uni de 1690 Ă  1815, Economica, coll. « BibliothĂšque stratĂ©gique », , 450 p. (ISBN 2-7178-3622-5, BNF 36702518), p. 99-164
    • (en) Julian Stafford Corbett, England in the Seven Years War : A study in combined operations, vol. II, Londres, Longmans, Greens, (lire en ligne), chap. 1, p. 1-70
  • Sur le blocus de la Vilaine
    • Odon du Hautais, Aux environs de la Roche-Bernard : notices et essais historiques, (1re Ă©d. 1894) (lire en ligne)
  • Sur la marine française
    • Jean Boudriot, Le vaisseau de 74 canons : l'Ă©quipage, la conduite du bateau, vol. 4, Lyon, Éditions des Quatre Seigneurs, coll. « ArchĂ©ologie navale française », , 391 p. (BNF 34630825)
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    • Charles Chabaud-Arnault, « Études historiques sur la Marine militaire de France », Revue maritime et coloniale, vol. 14, no 6,‎ , p. 415-423 (lire en ligne)
    • Maurice Dupont et Étienne Taillemite, Les guerres navales françaises : du Moyen Âge Ă  la guerre du Golfe, Paris, SPM, coll. « Kronos », , 392 p. (ISBN 2-901952-21-6, BNF 35840024), p. 92-94
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    • Georges Lacour-Gayet, La Marine militaire de la France sous le rĂšgne de Louis XV, Paris, HonorĂ© Champion Ă©diteur, (1re Ă©d. 1902), 581 p. (BNF 37450961, lire en ligne)
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    • Henri RiviĂšre, Histoire maritime de la France au dix-huitiĂšme siĂšcle, t. 2, Paris, Le Normant, , 469 p. (BNF 31223210, lire en ligne)
    • OnĂ©sime Joachim Troude, Batailles navales de la France, vol. 1, Paris, Batailles navales de la France, (BNF 36474146)
  • Sur la marine anglaise
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    • (en) Nicholas B&T Tunstall, Naval Warfare in the Age of Sail : The Evolution of Fighting Tactics, 1650-1815, Londres, (ISBN 0785814264)
  • Autres
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    • Jean Mascart, La vie et les travaux du chevalier Jean-Charles de Borda, 1733-1799 : Ă©pisodes de la vie scientifique au XVIIIe siĂšcle, Paris, Presses de l'universitĂ© de Paris-Sorbonne, coll. « BibliothĂšque de la Revue d'histoire maritime », (1re Ă©d. 1911), 817 p. (ISBN 2-84050-173-2, BNF 37219533, lire en ligne)
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    • (en) Alfred Thayer Mahan, The Influence of Sea Power upon History, New York, Little, Brown and Company, (lire en ligne)
    • (en) Ruddock F. McKay et Jack Sweetman (dir.), The great admirals : command at sea, 1587-1945, Annapolis (Md.), U.S. Naval institute press, cop, , 535 p. (ISBN 0-87021-229-X, BNF 37057355), p. 161

Autres sources conseillées

  • Henri Pluyette, Le blocus de la Vilaine 1759-1762, BroĂ«l,
  • Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Paris, Tallandier, , 573 p. (ISBN 2-84734-008-4, BNF 38887742)
  • RĂ©mi Monaque, Une histoire de la marine de guerre française, Paris, Ă©ditions Perrin, , 526 p. (ISBN 978-2-262-03715-4)
  • Olivier Chaline, La mer et la France : Quand les Bourbons voulaient dominer les ocĂ©ans, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », , 560 p. (ISBN 978-2-0813-3327-7)

Articles connexes

Liens externes

Notes et références

Notes

  1. Son gouvernement est soumis à la pression des « lobbies des armateurs et des commerçants »[3].
  2. Cette stratĂ©gie a commencĂ© bien avant la dĂ©claration de guerre. DĂšs 1755, la Royal Navy se livre Ă  des actes assimilables Ă  de la piraterie pour affaiblir la Marine royale. Ainsi, en , l’admiral Boscawen commandant l’escadre stationnĂ©e dans les eaux nord-amĂ©ricaines, la North America and West Indies Station, capture prĂšs de 300 navires de pĂȘche au large de Terre-Neuve et de leurs Ă©quipages, soit 4 000 marins, Ă©puisant ainsi la main d’Ɠuvre potentielle de la Marine royale[3].
  3. Au total, 72 rĂ©giments devaient se regrouper en Flandre et en Artois, dont 34 rĂ©giments d’infanterie, 26 de cavalerie et 12 de milices[LC 2].
  4. « Selon un mĂ©moire de 1759, le site de dĂ©barquement en Angleterre, considĂ©rĂ© comme prĂ©fĂ©rable Ă  tout autre, Ă©tait la cĂŽte d’Essex entre la riviĂšre Crouch et la baie de Maldon. Peu Ă©loignĂ© de Dunkerque, l’endroit Ă©tait facile d’accĂšs et n’était sĂ©parĂ© de Londres que par onze lieues de pays plat[LC 2]. » Ce mĂ©moire sera communiquĂ© en son temps par Bourrienne Ă  Bonaparte[5].
  5. Louis XV Ă©crit en effet : « il y a une nĂ©gociation sur le tapis pour se procurer des secours Ă©trangers », allusion Ă  l’action de Choiseul auprĂšs de la SuĂšde[LC 5].
  6. Selon La Condamine[LC 10], ces prames sont des bateaux de grandes dimensions, « 130 pieds de longueur, 36 de largeur et de 9 de creux ».
  7. Les régiments à deux bataillons sont ceux de Bourbon, PenthiÚvre, Royal-La Marine, Eu, Limousin, Nice et Bricqueville ; les régiments à un seul bataillon sont ceux de Brie, Bourbonnais, Guyenne, Quercy et Royal-Corse[LC 12].
  8. La lecture britannique de cet engagement est diffĂ©rente puisqu’elle rend compte de la « destruction de nombreux bateaux Ă  fond plat et de la capture de considĂ©rables quantitĂ©s de fournitures rassemblĂ©es dans le but du dĂ©barquement » ((en) « the destruction of numbers of flat-bottomed boats and of considerable quantities of stores collected for the intended descent »[MG 3]).
  9. Selon Guy Le Moing[GM 6], il se trouve Ă  bord de chaque navire du roi « une garnison de soldats de marine destinĂ©e Ă  assurer le service de la mousqueterie au combat, de l’infanterie lors des dĂ©barquements, de la sĂ©curitĂ© en cas d’éventuelles mutineries. Elle participe Ă©galement au service de l’artillerie et aux manƓuvres basses », ne nĂ©cessitant pas de monter dans la mĂąture.
  10. « En , il manquait Ă  Brest 140 canons pour armer les vaisseaux de l’escadre de M. de Conflans [
] »[LC 16].
  11. Bigot de Morogues Ă©crit le Ă  Belle-Isle : « [le duc d’Aiguillon] aurait souhaitĂ© que l’on put assembler Ă  Brest les bĂątiments de Saint-Malo, de Morlaix et de Brest afin d’y embarquer les troupes et Ă©viter l’engagement qu'il craint dans le Morbihan »[LMA 3].
  12. Le , l’escadre de Toussaint-Guillaume Picquet de La Motte rejoint Brest avec 4 000 hommes atteints du typhus. L’épidĂ©mie s’étend Ă  la ville et Ă  la rĂ©gion et prĂšs de 10 000 dĂ©cĂšs lui sont imputĂ©s[9].
  13. L’ordre de mobilisation du est Ă©mis (en) « to impress for the King’s service all seamen and seafearing men whom you can meet with, without regard to any protection whatever except those granted in puissance or Acts of Parliament »[MG 2].
  14. « Avec notre Marine Ă  l’extĂ©rieur et notre milice chez nous, qu’avons nous Ă  craindre du Bourbon ou de Rome[MG 4] ».
  15. Conflans totalise plus de 50 années de marine ; ses supérieurs le jugent « bon officier sachant son métier et brave »[16] - [GM 11].
  16. C'est-à-dire ce qui correspond à ce que l'on appellerait de nos jours le « cadre de réserve ».
  17. Par exemple, il est connu pour le maintien d'un systÚme de ravitaillement en mer de produits frais de la flotte, dans les buts d'éviter de trop fréquents retours au port et de maintenir l'état sanitaire des équipages.
  18. (en) « Yesterday and this day the gale rather increasing. I thought it better to bear up for Plymouth than the risk of being scattered and driven farther to the Eastward. While this wind shall continue it is impossible for the enemy to stir. I shall keep the ships employed night and day in completing their water and provisions to three months; for at this season there can be no dependence on victuallers coming to sea. The instant I shall be moderate I shall sail again »[MG 7].
  19. Ce n'est pas le systĂšme de la presse, comme pratiquĂ©e par les Britanniques, mais le versement d'une prime qui permet cette rĂ©cupĂ©ration de marins et surtout, de quartiers-maĂźtres, expĂ©rimentĂ©s par rapport aux novices qui composent la majoritĂ© de ses Ă©quipages. Il a 7 090 marins et 1 411 soldats de marine, mais aussi de 2 735 membres de compagnies de garde-cĂŽtes et 1 715 hommes du rĂ©giment d'infanterie de Saintonge et du rĂ©giment des grenadiers royaux d'Ailly[LC 17]. De son cĂŽtĂ©, sur L'Orient, le chevalier de GuĂ©briant estime que sur les 750 hommes de l'Ă©quipage, pas plus de 20 ou 30 sont des marins confirmĂ©s[28].
  20. (en) « [
] on the 16th [we] were within eight or ten leagues of Ushant. The same afternoon we fell in with some English transports returning from Quiberon Bay, who gave the Admiral information that they had seen the French squadron the day before, consisting of twenty-four sail, standing to the south-east; and were at that time about twenty-three leagues west of Belleisle. The intelligence was received with universal acclamations, and every ship prepared for action. The Admiral lost not a minute of time, but pursued with the upmost alertness [
][30] ».
  21. Les navires de cette époque, à voilure carrée, peuvent difficilement remonter au vent. Les meilleures allures vont du largue au vent arriÚre[31].
  22. « Filer ou couper les cùbles » signifie partir précipitamment en abandonnant ses ancres sur place[GM 24].
  23. « Prendre un ris » signifie rĂ©duire la surface d’une voile en la repliant en partie, afin de diminuer la prise au vent et de ralentir le navire[GM 25].
  24. Une allure « largue » signifie que le navire reçoit le vent sur son arriÚre mais légÚrement de cÎté. Naviguer strictement dans le sens du vent oblige à limiter la voilure et expose à un roulis prononcé préjudiciable à l'efficacité de l'artillerie[33].
  25. Le poids d'un canon de marine de la fin du XVIIIe siĂšcle correspond environ Ă  220 fois le poids du boulet qu'il envoie. Un canon de 36 livres, calibre habituel de la batterie basse d'un vaisseau de 74 canons ou plus, pĂšse ainsi 7 200 livres — livres de Paris, ce qui complique la comparaison avec les autres marines, la livre de rĂ©fĂ©rence ayant, trĂšs gĂ©nĂ©ralement, un poids diffĂ©rent — soit 3,5 tonnes[35] - [36]. Un vaisseau de 74 canons aligne 14 de ces canons de chaque bord[37].
  26. Pour donner un double exemple, quand Conflans veut attaquer la petite escadre du commodore Duff, il doit envoyer successivement les signaux suivants : « Ralliement sur le navire amiral », « se prĂ©parer au combat », « faire attention aux signaux de combat » (ceux-ci sont envoyĂ©s en tĂȘte du grand mĂąt, les signaux de navigation — comme le premier de notre exemple — l'Ă©tant en tĂȘte du mĂąt de misaine ; il s'agit de ne pas les confondre) : « se prĂ©parer au combat » et enfin « chasse gĂ©nĂ©rale ». Chaque ordre doit ĂȘtre confirmĂ© comme reçu par chaque division avant que le suivant ne soit envoyĂ©, en rĂ©pondant, comme le prĂ©cise le pĂšre Hoste, par une flamme blanche. De la mĂȘme maniĂšre, quand l'escadre de Hawke est dĂ©couverte, il doit envoyer successivement les signaux : « abandonner la chasse », « se regrouper », « former la ligne de bataille »[39].
  27. « Tribord amures » signifie que les navires reçoivent le vent par leur flanc droit[GM 25].
  28. Le vent adonne, pour un navire à voiles, quand il tourne dans un sens favorable à la marche, c’est-à-dire quand il vient plus à l’arriùre[40].
  29. « Une armĂ©e navale vire de bord lorsque les vaisseaux dont elle est composĂ©e exĂ©cutent tous cette Ă©volution. Quelquefois aussi les vaisseaux exĂ©cutent successivement cette rotation, soit vent devant, soit vent arriĂšre, et alors l’armĂ©e vire de bord par la contre-marche, vent devant ou vent arriĂšre[41] ».
  30. « Serrer le vent » signifie se rapprocher de l’allure du vent debout[GM 27].
  31. « Laisser porter » signifie se rapprocher du vent arriÚre[GM 27].
  32. « Au premier paré » signifie sans ordre préétabli[GM 27].
  33. Le signal convenu est de laisser faseyer les voiles de perroquets, action anormale qui peut ĂȘtre vue de loin, plus facilement qu'un pavillon dans la tempĂȘte.
  34. (en) « [The crew of the Rochester frigate] not only gave the accustomed three cheers, but there was scarce a man but threw his hat overboard as a sort of defiance to the enemy. The other ships of the little fleet followed the example set them by the Commodore’s ship » (« [l’équipage de la frĂ©gate Rochester] ne se contenta pas de lancer les trois hourras habituels, mais il y eut des lancers de chapeau en l’air, en provocation Ă  l’ennemi. Les autres navires de la flottille suivirent l’exemple du bateau du commodore »[45].
  35. (en) « [
] to draw into a Line of Battle a breast at the distance of 2 cables asunder »[MG 12] ; l'ordre est transmis au moyen d'un pavillon blanc Ă  croix rouge envoyĂ© en tĂȘte du grand-mĂąt. Ce pavillon s'adresse alors aux navires d'avant-garde sans rĂ©fĂ©rence Ă  l'ordre de marche. Il s'adresse aux cinq ou sept premiers navires. Pour sept, le code des signaux est d'accompagner l'envoi du pavillon par trois coups de canons. Incidemment, l'exĂ©cution correcte d'un tel ordre pendant une tempĂȘte est une manifestation de la compĂ©tence des marins anglais[LC 19].
  36. « [ce fut] moins une bataille qu’une espĂšce de dĂ©bandade, oĂč chacun agit pour son compte et oĂč les vaisseaux auront pour la plupart moins Ă  souffrir de l’ennemi que d’eux-mĂȘmes, s’entrechoquant les uns les autres dans un espace trop resserrĂ© [
][49] ».
  37. (en) « [
] this was a battle of incidents [
] not one of manoeuvres[50] » ([
] ce ne fut qu’une bataille faite d’incidents isolĂ©s [
] et non de manƓuvres combinĂ©es).
  38. Les navires français naviguent sous voilure de combat, sous huniers seuls, grand-voiles carguées. Cela permet au commandement de mieux voir ce qui se passe, mais aussi de limiter la bande et, partant, de permettre à un vaisseau au vent de l'adversaire l'utilisation sans trop de risques des canons de la batterie basse[51]. Les Britanniques ne respectent pas ces rÚgles et sont chargés de voiles, grand-voiles et perroquets. Cela explique pourquoi ils rattrapent les Français, au prix de beaucoup de casse[MG 13].
  39. En gĂ©nĂ©ral, l'effectif ne permet pas de servir en mĂȘme temps les canons des deux bords d'un vaisseau. L'Ă©quipage d'un canon sert alternativement d'un cĂŽtĂ© ou de l'autre.
  40. Virer par la contremarche s’exĂ©cute en virant vent devant, les navires manƓuvrant successivement et non simultanĂ©ment[GM 35].
  41. « Manquer à virer » signifie rater un virement de bord[GM 35].
  42. Le nombre des victimes n'est pas connu avec précision. Une source ancienne parle de 300 morts[56]. Une autre relate qu'il ne reste plus qu'une soixantaine d'hommes en état de combattre[57]. 800 impacts de charges de canons sont dénombrés[GM 36].
  43. « Amariner » signifie prendre possession d’un navire en envoyant un Ă©quipage de prise Ă  son bord[GM 36].
  44. « Le lendemain de la bataille, l’amiral Hawke demande le corps du chef d’escadre [Louis de Saint-AndrĂ© du Verger] pour lui rendre tous les honneurs mĂ©ritĂ©s par sa valeur et sa belle manƓuvre »[LC 21].
  45. Selon Alfred Doneaud du Plan, un virement de bord prĂ©cipitĂ©, la prĂ©cision du tir anglais, la fermeture tardive des sabords aprĂšs un tir par un Ă©quipage peu entraĂźnĂ©, voire l'orgueil du capitaine refusant de voir le danger prĂ©sentĂ© par les sabords restant ouverts, sont Ă  l’origine de cette entrĂ©e d’eau dĂ©sastreuse[58]. Pour Olivier Chaline, le Superbe n’ayant que 70 canons face aux 100 piĂšces du Royal George, tente de rĂ©duire le dĂ©savantage en faisant donner les piĂšces lourdes de sa batterie basse. La mer s’engouffre alors par les vantaux ouverts du vaisseau, qui est, de surcroĂźt, au vent de son adversaire. En deux bordĂ©es du Royal George, le Superbe disparaĂźt dans les flots[OC 5].
  46. (en) « At 41 minutes after 4 the Royal George poured two broadsides into the Superbe; after which the latter suddenly foundered » (« à 16 h 41, le Royal George tira deux bordées sur le Superbe qui sombra en quelques instants »)[MG 14].
  47. Rapport de M. de Conflans au ministre de la Marine du [46].
  48. Fortin, L’affaire des Cardinaux, École de guerre navale, citĂ© par Guy Le Moing[GM 41].
  49. Ils bénéficient de marées importantes pour ce faire (nouvelle lune le ), portant la profondeur de l'estuaire à prÚs de cinq mÚtres alors que les navires en calent environ sept.
  50. Michel Armand, marquis de Broc, naßt en 1707 et meurt en 1775. Il combat à la bataille de Prague, à Dettingen et à Fontenoy. Il est colonel-lieutenant du régiment de Bourbon durant la guerre de Sept Ans. Sous le commandement du duc d'Aiguillon, il est l'un des chefs militaires qui remporte la bataille de Saint-Cast[LC 24].
  51. Parmi ceux-ci, un garde de la Marine blessé sur Le Formidable. Il s'agit de Jean-François de La Pérouse.
  52. Broc dispose seulement de trois canons de 24 livres et d’une centaine d’hommes du rĂ©giment de Dinan, appuyĂ©s par les Ă©quipages dĂ©barquĂ©s dĂ©pourvus d’armes[59].
  53. La rĂ©ponse du marquis de Broc au capitaine Paul Ourry, porteur du message de l’amiral Hawke est la suivante : « L’honneur que j’ay de commander, Monsieur, me met dans le cas de refuser la proposition que vous me faites. J’ignore les droits que vous prĂ©tendez avoir de lever les canons du Soleil Royal et du HĂ©ros, en supposant que vous en ayez [
]. Si vous entrepreniez d’approcher du Soleil Royal et du HĂ©ros, je vous dĂ©clare que j’employerais tous les moyens que j’ay pour m’y opposer [
] ». AprĂšs ĂȘtre parvenu Ă  s’emparer de canons du Soleil Royal, Ourry laisse un message Ă  l’attention de Broc, clouĂ© sur le mĂąt de misaine : « Celle-ci servira de rĂ©ponse Ă  la vĂŽtre. J’ai rempli mon objet en retirant du Soleil Royal les canons dont j’avais besoin. J’en ai pris possession ainsi que vous l’avez vu par le pavillon anglais que j’y ai arborĂ©. J’en ai pris les Ă©toiles, et j’y travaillerai quand il me plaira. Vous avez fait votre devoir et j’espĂšre que mon gĂ©nĂ©ral sera content du mien. Je suis fĂąchĂ© de ne pouvoir faire connaissance avec vous. Je suis, Monsieur, votre 
 Paul Ourry[LMA 7] ».
  54. « Je m’en rapporte Ă  vous de dĂ©livrer aux Capucins du Croisic quelques morceaux de bois de ces dĂ©bris, pour l’indemnitĂ© que vous jugerez Ă  propos de leur accorder pour l’embarras qu’ils ont eu par le logement dans leur couvent des malades sauvĂ© du Soleil Royal et du HĂ©ros [
][61] ».
  55. L'intendant de Bretagne, Charles François Xavier Le Bret, dĂ©taille le nombre de journĂ©es de traitement dans les centres de soin vannerais des soldats des troupes de terre et celles des soldats de marine et matelots et totalise respectivement 2 040 et 4 009 journĂ©es d’hĂŽpital[63].
  56. Les pilotes sont Louis Le Guennec et Joseph Le Goff de Billiers et Jean Bideau de Damgan[66].
  57. Vieille-Roche est un lieu-dit d’Arzal, ancien passage par bac, qui accueille depuis 1970 le barrage d’Arzal-CamoĂ«l.
  58. D'Arsac de Ternay est nommé capitaine le en récompense de ses efforts durant le blocus[68].
  59. D'Hector est nommĂ© capitaine le pour avoir sauvĂ© le Brillant et l'ÉveillĂ© durant le blocus[69].
  60. La chapelle de Bavalan est situĂ©e Ă  Ambon, au nord de l’embouchure de la Vilaine ; elle fait l’objet d’une inscription au titre des monuments historiques depuis le [70]
  61. Les murs de la chapelle portent des graffitis maritimes plus anciens, probablement du siÚcle précédent[70].
  62. Les 6 navires dont dispose Thurot sont le MarĂ©chal de Belle-Isle, lui appartenant et portant 44 canons, le BrĂ©gon, bateau corsaire de 38 canons, l‘Amarante, autre corsaire de 18 canons, les corvettes royales Terpsichore et le Faucon, portant respectivement 24 et 8 canons et la frĂ©gate de la marine royale, la Blonde, de 32 canons[GM 56].
  63. Pamphlet intitulé Les plongeons de la Vilaine, cité par Stéphane de La NicolliÚre-Teijeiro[GM 59].
  64. L'argument en est le suivant : Harlequin, un Français, veut envahir le royaume du Parnasse ; aprÚs diverses péripéties, il est vaincu et expulsé[MG 17].
  65. Pour chercher une équivalence dans les hymnes militaires notoires, on peut penser aux chansons Ah ! ça ira, John Brown's Body, voire Le Chant des partisans ; cet air a été joué sur le HMS Victory, lors du branle-bas à l'ouverture de la bataille de Trafalgar[LM 8] - [MG 18].
  66. Louis de Parseau, lieutenant de vaisseau sur le Brillant, archives départementales du Morbihan, 7J32, citées par Perrochon 2011, p. 35.
  67. En 1763, Bigot de Morogues, expert en artillerie, publie Tactique navale ; cet ouvrage est acclamĂ©, en particulier par Julian Corbett, qui en dit qu’il est « peut-ĂȘtre l’analyse la plus scientifique jamais rĂ©digĂ©e sur les tactiques navales » (« perhaps the most scientific work on naval tactics ever written »[MG 20]) ; il y Ă©crit : « L'armĂ©e qui est sous le vent a des avantages qui, quelquefois, ont Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rĂ©s Ă  ceux de l’armĂ©e du vent. En gĂ©nĂ©ral, les vaisseaux de l’armĂ©e de sous le vent peuvent se servir de leur batterie basse, sans craindre de prendre de l’eau par les sabords, quand le vent est frais, et que la mer est dĂ©jĂ  assez grosse pour que les vaisseaux du vent ne puissent plus ouvrir leurs sabords[78]. »
  68. Claude Carré signale que la ville du Croisic a reçu, en outre, deux canons du Juste, coulé à l'entrée de l'estuaire de la Loire[83].
  69. Rapport du commandant Yves Roy, en date du [84].
  70. Pour un dĂ©tail de la dotation des canons, voir l’article dĂ©diĂ© au Juste[83].
  71. En dĂ©pit de l’anachronisme.

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