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Casbah d'Alger

La casbah d'Alger, communĂ©ment appelĂ©e la Casbah (en arabe : Ű§Ù„Ù‚Ű”ŰšŰ©, Al-qaáčŁabah, « la citadelle ») correspond Ă  la vieille ville ou mĂ©dina d'Alger, capitale de l'AlgĂ©rie, dont elle forme un quartier historique inscrit au patrimoine mondial de l'humanitĂ© de l'Unesco depuis 1992. Administrativement, elle est situĂ©e dans la commune de Casbah, au sein de la wilaya d'Alger.

Casbah d'Alger *
Image illustrative de l’article Casbah d'Alger
Ruelle de la Casbah.
CoordonnĂ©es 36° 47â€Č 00″ nord, 3° 03â€Č 37″ est
Pays Drapeau de l'Algérie Algérie
Type Culturel
CritĂšres (ii) (v)
Superficie 105 ha[note 1]
Numéro
d’identification
565
Zone gĂ©ographique États arabes **
AnnĂ©e d’inscription 1992 (16e session)
GĂ©olocalisation sur la carte : ville d'Alger
(Voir situation sur carte : ville d'Alger)
Casbah d'Alger
GĂ©olocalisation sur la carte : Alger
(Voir situation sur carte : Alger)
Casbah d'Alger
* Descriptif officiel UNESCO
** Classification UNESCO

Probablement peuplĂ©e dĂšs le nĂ©olithique comme divers sites du Sahel algĂ©rois, les premiĂšres mentions de la ville remontent Ă  l'AntiquitĂ©, oĂč elle est d'abord un port punique, puis berbĂšre et enfin romain. Le cadre urbain actuel est conçu au Xe siĂšcle par les BerbĂšres sous la dynastie des Zirides, il est ensuite enrichi par les apports des autres dynasties berbĂšres qui dominent successivement le Maghreb central. La Casbah atteint son apogĂ©e durant la pĂ©riode de la rĂ©gence d'Alger, de laquelle elle est le siĂšge du pouvoir politique. ColonisĂ©e par les Français en 1830, elle est progressivement marginalisĂ©e car les centres de pouvoir sont dĂ©placĂ©s vers la nouvelle ville. Elle occupe un rĂŽle central pendant la guerre d'AlgĂ©rie, servant de bastion aux indĂ©pendantistes du FLN. À l'indĂ©pendance du pays, en 1962, elle ne retrouve pas son rĂŽle central et redevient un espace marginalisĂ© de la ville.

Exemple d'architecture islamique et d'urbanisme des médinas arabo-berbÚres, elle est aussi un symbole de la culture algérienne, un objet d'inspiration artistique et le siÚge d'un savoir-faire artisanal ancestral. Des acteurs locaux se battent pour faire vivre son patrimoine matériel et immatériel.

GĂ©ographie

Toponymie

La casbah d’Alger tire son nom de la citadelle qui la surplombe (dĂ©signĂ©e en arabe par le mot : Ű§Ù„Ù‚Ű”ŰšŰ©, Al Kasabah)[2]. Le terme « casbah Â» Ă©tait Ă  l'origine attribuĂ© au point culminant de la mĂ©dina — la vieille ville — de l'Ă©poque ziride ; par extension, il s'est ensuite appliquĂ© Ă  toute la mĂ©dina, dĂ©limitĂ©e par les remparts de l'Ă©poque de la rĂ©gence d'Alger, au XVIe siĂšcle[1].

Situation et topographie

Vue du centre d'Alger depuis la mer.
Vue sur la Casbah avec en arriÚre-plan le massif de Bouzeréah.
Plan du quartier avec les diverses rues.
Plan de la Casbah.

La Casbah se situe dans le centre de la ville d'Alger dont elle constitue le cƓur historique. La citĂ© occupe historiquement une place stratĂ©gique car sa localisation gĂ©ographique est centrale Ă  l'Ă©chelle de l'AlgĂ©rie et du Maghreb[3]. Elle fait face Ă  la mer MĂ©diterranĂ©e et est construite sur un terrain prĂ©sentant un dĂ©nivelĂ© de 118 mĂštres. La Casbah offre ainsi, Ă  premiĂšre vue, le dĂ©cor d'un enchevĂȘtrement de maisons construites sur une pente. L’étroitesse et la sinuositĂ© de ses rues en font une zone sans voitures, dont le ravitaillement ou le ramassage des ordures se fait encore traditionnellement Ă  dos d'Ăąne[4]. Elle forme un triangle dont la base rejoint la baie d'Alger, ce qui lui donne, vue de la mer, un aspect de « pyramide colossale Â» ou d'« amphithĂ©Ăątre triangulaire Â»[5]. La blancheur de ses maisons et leur disposition alimentent le lyrisme d'auteurs qui voient la ville d'Alger sous la forme d'un « sphinx Â»[6]. La citadelle, surplombant le site de la mĂ©dina, lui donne un aspect de « ville bien gardĂ©e Â», d'oĂč son surnom en arabe El DjazaĂŻr El Mahroussa. Cette rĂ©putation existe jusqu'en Europe, oĂč le souvenir de l'Ă©chec de Charles Quint en 1541 perdure jusqu'au dĂ©barquement français de 1830[7].

L'implantation sur le site remonte Ă  l'Ă©poque punique, dont la trace la plus ancienne date de la fin du VIe siĂšcle av. J.-C. À cette Ă©poque, les Carthaginois cherchent Ă  installer une sĂ©rie de relais sur le littoral mĂ©ridional de la mer MĂ©diterranĂ©e pour contrĂŽler divers flux commerciaux, or subsaharien, argent d'Espagne ou Ă©tain des Ăźles CassitĂ©rides. Ce dispositif, appelĂ© « Ă©chelles puniques Â», permet aux navigateurs de trouver refuge et d'avoir un lieu oĂč Ă©changer leur marchandise. Le site d'Alger, alors appelĂ© Ikosim, prĂ©sente des Ăźlots qui peuvent abriter un mouillage et rĂ©pond, Ă  l'Ă©poque, Ă  la nĂ©cessitĂ© de trouver un relais entre deux Ă©tablissements puniques espacĂ©s de 80 km, Bordj el Bahri (Rusguniae) et Tipaza.

L'emplacement est protĂ©gĂ©, d'une part, par le rivage de Bab-el-Oued et, d'autre part, par la baie de l'Agha exposĂ©e aux vents du nord et de l'est, comportant quatre Ăźlots proches du rivage[note 2]. Sur le rivage, un promontoire de 250 mĂštres sert alors de refuge. Le massif de BouzarĂ©ah fournit des moellons de calcaire, et les environs de la terre Ă  brique et des ressources en eau[8]. Ce rĂŽle portuaire de la ville est confirmĂ© par le gĂ©ographe cordouan Al Barki qui rapporte, au XIe siĂšcle, que la ville est protĂ©gĂ©e par une rade, ses Ăźlots et sa baie et qu'elle sert de point de mouillage d'hiver. Le site est Ă  diverses Ă©poques, outre le refuge de navires commerciaux, celui de pirates et de corsaires[3].

ArriĂšre-pays

Le massif de BouzerĂ©ah, culminant Ă  400 mĂštres, fait partie de l'ensemble du Sahel algĂ©rois, lequel ouvre sur la plaine de la Mitidja puis, plus au sud, sur le massif de l'Atlas, dont Alger est le dĂ©bouchĂ©[3]. Cet arriĂšre-pays contribue Ă  enrichir la ville au cours de l'histoire par ses productions agricoles issues de l'Ă©levage et de l'apiculture. La ville se caractĂ©rise, dĂšs le Moyen Âge, par la prĂ©sence de propriĂ©taires agricoles, par son caractĂšre commerçant et par son statut d'important port mĂ©diterranĂ©en ; elle exporte en effet les diverses productions locales. Cela attire la convoitise des divers conquĂ©rants qui dominent successivement le Maghreb[3]. Alger est Ă©galement situĂ©e aux marges de la Kabylie et devient, Ă  partir du XVIe siĂšcle, le principal lieu d'accueil des populations qui en proviennent, dĂ©trĂŽnant BĂ©jaĂŻa, autre citĂ© importante du Maghreb central. Elle attire donc les productions de cette rĂ©gion ainsi que sa main d'Ɠuvre[9].

Hydrogéologie

L’eau qui alimente l'ancienne mĂ©dina provient du Sahel algĂ©rois et des nappes phrĂ©atiques du Hamma, d'Hydra et de Ben Aknoun. Elle Ă©tait acheminĂ©e par un rĂ©seau d'aqueducs datant de l'Ă©poque de la rĂ©gence d'Alger, lequel est toujours en place ; il est dĂ©sormais remplacĂ© par un rĂ©seau de distribution plus moderne, datant du dĂ©but du XXe siĂšcle[10].

La Casbah est alimentĂ©e par quatre aqueducs principaux durant la rĂ©gence d'Alger, dont certains sont en fonction jusqu'au dĂ©but du XXe siĂšcle. Les eaux proviennent des environs : le Sahel, Telemly, le Hamma, Hydra et Bitraria[11]. L'eau des nappes phrĂ©atiques est remontĂ©e par un systĂšme de norias pour ĂȘtre accumulĂ©e dans des bassins qui gonflent le dĂ©bit des aqueducs. Un rĂ©seau de galeries filtrantes permet aussi de collecter les filets aquifĂšres mineurs. AprĂšs avoir transitĂ© par les aqueducs, l'eau se dĂ©verse dans des rĂ©servoirs aux portes de la ville, eux-mĂȘmes points de dĂ©part de canalisations allant vers diverses fontaines. Les aqueducs sont bĂątis entre 1518 et 1620 et cheminent Ă  travers le Fahs[note 3] pour alimenter la mĂ©dina. Ils ne reposent pas simplement sur un Ă©coulement gravitaire, mais emploient la technique du souterazi ou tours-siphons. Cette technique consiste Ă  faire passer un conduit d'eau par un pilier en hauteur. Si, Ă  premiĂšre vue, elle ralentit le dĂ©bit d'eau, elle prĂ©sente des avantages certains : Ă©vacuation de la pression d'air, harmonisation de la hauteur d'eau dans les diffĂ©rents conduits et maĂźtrise relative du dĂ©bit[12]. Cette technique du souterazi se retrouve Ă  Constantinople et dans certaines villes d'Espagne et du Maghreb[10].

Les sources se trouvent dans une zone d'affleurements calcaires, de gneiss et de filons de granulites reposant sur une assise schisteuse. L'alimentation en eau, outre les sources, les aqueducs et les fontaines, s'effectue grĂące Ă  des puits domestiques d'une profondeur de 50 Ă  70 mĂštres, percĂ©s dans les couches de gneiss ou de schiste[10].

Histoire

Carte de la Casbah indiquant les différentes parties du quartier.
La casbah d'Alger et les divers sites historiques.

La casbah d'Alger est une ancienne médina dont l'origine est millénaire si l'on prend en compte le passé punique et romain du site[note 4]. Elle est considérée comme un bien culturel d'importance mondiale en raison de son patrimoine ancien et de l'histoire dont elle témoigne[13].

Préhistoire

Le site de la Casbah ne présente pas de traces d'un peuplement préhistorique. Néanmoins, sachant qu'on a des preuves d'un tel peuplement aux alentours immédiats (Sahel algérois), il est probable que ces traces ont, en fait, été masquées par l'urbanisation ancienne, dense et permanente du site et qu'il fut, lui aussi, peuplé dÚs le Néolithique[8].

L'Antiquité punique, numide et romaine

Schéma d'un puits et de ses différents niveaux.
Schéma du puits antique de la basse Casbah.

On ne peut dater prĂ©cisĂ©ment l'Ă©tablissement de la ville antique d'Alger (Ikosim) par les phĂ©niciens, mĂȘme s'il est probable que ce soit postĂ©rieur Ă  la fin du VIe siĂšcle av. J.-C.. Il semble que deux ports sont fondĂ©s dans la baie d'Alger ; l'un Rusguniae (Bordj el Bahri) Ă  l'est, permet aux navigateurs de s'abriter des vents d'ouest ; l'autre Ikosim (Alger) Ă  l'ouest, permet de s'abriter des vents d'est. Datant de cette Ă©poque, on a retrouvĂ© une stĂšle punique, rue du Vieux Palais Ă  Alger, un sarcophage en pierre en 1868, dans le jardin Marengo, contenant des bijoux d'Ă©poque et, surtout, de nombreuses piĂšces de monnaie dans le quartier de la Marine[14].

Ces 158 piĂšces puniques en plomb et en bronze, datant du IIe au Ier siĂšcle av. J.-C., qui portent l'inscription « IKOSIM » permettent alors d'attester du nom antique d'Alger, jusque-lĂ  pressenti sans preuve. Selon Cantineau, l'Ă©tymologie punique du mot Ikosim renvoie en fait Ă  deux mots accolĂ©s : i signifiant l'« Ăźle » et kosim signifiant « hibou » ou dans une traduction alternative « Ă©pine ». Ainsi le nom antique d'Alger, Ikosim signifie soit « Ăźle des hiboux », soit « Ăźle des Ă©pines ». Victor BĂ©rard, appuyĂ© par Carcopino, prĂ©fĂšre quant Ă  lui la traduction d’« Ăźle aux mouettes ». Un puits antique a Ă©galement Ă©tĂ© dĂ©couvert dans le quartier de la Marine ; il contenait des tessons de poterie de diverses Ă©poques. Pour la pĂ©riode antique, les vestiges retrouvĂ©s tĂ©moignent des relations commerciales avec le nord de la MĂ©diterranĂ©e (Gaule, Espagne, Sud de l'Italie) du IIIe au Ier siĂšcle av. J.-C. puis, plus tardivement, de la prĂ©sence romaine jusqu'au Ve siĂšcle[note 5] - [14].

La chute de Carthage, en 146 av. J.-C., n'entraĂźne pas de grands changements pour Ikosim qui fait partie du royaume numide puis entre dans l'aire d'influence du royaume maure du roi Bocchus et de ses successeurs. La MaurĂ©tanie, qui correspond Ă  cette partie ouest de l'Afrique du Nord, reste indĂ©pendante jusqu'en 40 ap. J.-C., oĂč elle se retrouve, aprĂšs une pĂ©riode de rĂšgne de rois vassaux tel PtolĂ©mĂ©e de MaurĂ©tanie, sous la domination de l'Empire romain. Le nom d'Ikosim est latinisĂ© en Icosium et des colons romains s'y installent dĂšs la pĂ©riode des rois vassaux, avant mĂȘme la conquĂȘte romaine. Ainsi, la ville voit s'installer prĂ©cocement des magistrats romains, comme en tĂ©moigne une base honorifique en latin concernant le roi PtolĂ©mĂ©e, retrouvĂ©e dans la rue Hadj Omar de la Casbah[14]. Une autre inscription faisant rĂ©fĂ©rence Ă  PtolĂ©mĂ©e figure sur une dalle dans le minaret de la grande mosquĂ©e[14].

En 40 ap. J.-C., la MaurĂ©tanie est rĂ©duite au rang de province par l'empereur Caligula. Icosium dĂ©pend d'un procurateur-gouverneur qui s’installe Ă  Caesarea (Cherchell). Vespasien octroie les privilĂšges du droit latin Ă  Icosium, devenue ville romaine, quoiqu'avec des droits rĂ©duits par rapport aux colonies de droit romain[14] - [15].

La ville dĂ©limitĂ©e par le rempart antique devait dĂ©jĂ  recouvrir plus ou moins une zone similaire Ă  celle qu'elle occupe durant la pĂ©riode de la rĂ©gence d'Alger, mais les habitations se concentrent surtout dans la partie voisine de la mer ; les pentes plus abruptes devaient ĂȘtre occupĂ©es par des jardins. Au-dessus d'une ville basse oĂč la population est dense, les hauteurs comportent probablement des quartiers rĂ©sidentiels ; le tout est entourĂ© par des villas rurales. Divers vestiges d'Ă©poque ont Ă©tĂ© dĂ©couverts autour du site de la Casbah, ils montrent le tracĂ© d'une ancienne route romaine menant vers le quartier de Belouizdad[14] - [15].

Les anciennes nĂ©cropoles, situĂ©es en dehors de la ville selon les usages romains, donnent une indication encore plus affinĂ©e du pĂ©rimĂštre de la ville d'Icosium. Les tombeaux retrouvĂ©s indiquent que les sĂ©pultures se trouvent au nord et au nord-ouest de la ville, ce qui est un constante historique que l'on retrouve aux Ă©poques berbĂšres et turques, puis de nos jours avec le cimetiĂšre de Saint-EugĂšne, dont la particularitĂ© est d'ĂȘtre Ă©loignĂ© de deux kilomĂštres de la Casbah alors que les cimetiĂšres sont traditionnellement placĂ©s directement sous les remparts[14].

Il est difficile de retrouver les axes de la ville antique à cause des nombreux remaniements du tissu urbain. Cependant, la basse Casbah a été remplacée en partie par une ville moderne d'époque coloniale, laquelle suit les tracés et les axes déjà en place dans l'Antiquité.

On ne connait pas grand chose de la vie Ă©conomique, sans doute portuaire, de la ville Ă  l'Ă©poque.

La vie religieuse est d'abord consacrĂ©e au panthĂ©on romain puis, Ă  une Ă©poque impossible Ă  dater prĂ©cisĂ©ment, la ville devient chrĂ©tienne. Elle connaĂźt plusieurs Ă©vĂȘques donatistes ou catholiques. Des vestiges de cette Ă©poque ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s lors des fouilles rĂ©centes, dans les annĂ©es 2000, liĂ©es aux travaux du mĂ©tro d'Alger et Ă  l’amĂ©nagement de la place des Martyrs. On a ainsi trouvĂ© une basilique romaine, ornĂ©e de mosaĂŻques et dont la portĂ©e de l’espace central atteint prĂšs de 10 mĂštres, datant probablement du IIIe ou IVe siĂšcle et une nĂ©cropole d'Ă©poque byzantine[16].

Il y a peu d'informations sur les siĂšcles qui suivent, exceptĂ© la mise Ă  sac de la ville par Firmus en 371 ou 372. L'histoire antique d’Icosium se dilue ensuite dans l'histoire de la province de MaurĂ©tanie puis dans celle de la domination byzantine jusqu'Ă  la fondation, en 960, de la mĂ©dina actuelle — El DjazaĂŻr Beni Mezghana — par Bologhin Ibn Ziri, qui ouvre un nouveau chapitre de l'histoire de la ville[14].

La période des Zirides et du Maghreb central sous les dynasties berbÚres

Vue sur un bĂątiment blanc et son minaret.
La Grande Mosquée, Jamaa El Kebir, construite à l'époque des Almoravides.

La Casbah correspond Ă  la vieille ville d'Alger, la mĂ©dina, bĂątie par Bologhine Ibn Ziri en 960 sur les ruines de l'ancienne ville romaine d'Icosium, situĂ©e dans le territoire de la tribu berbĂšre des Beni Mezghenna[3]. Cette fondation au Xe siĂšcle semble confirmĂ©e par le fait que durant la conquĂȘte arabe, aucun auteur n'a relevĂ© ce nom et qu'il faut attendre le Xe siĂšcle pour que les auteurs de l'Orient en fassent mention. Le nom donnĂ© par Bologhine ibn Ziri serait une rĂ©fĂ©rence aux Ăźles qui faisaient face au port d’Alger Ă  l'Ă©poque et qui furent plus tard rattachĂ©es Ă  sa jetĂ©e actuelle, en arabe Al-Djaza’ir (Ű§Ù„ŰŹŰČۧۊ۱), « Les Îlots »[3] - [17]. Selon d'autres hypothĂšses, avancĂ©es par Al-Bakri, cĂ©lĂšbre polygraphe andalou, le nom correct serait celui conservĂ© par la tradition orale des habitants de la ville la dĂ©signant comme Dzeyer, qui serait un hommage Ă  Ziri fondateur de la ville. D'ailleurs les habitants de la ville jusqu'Ă  nos jours se dĂ©signent comme Dziri[18].

Ibn Hawkal, un négociant de Bagdad, décrit la ville au Xe siÚcle[17] :

« La ville d'Alger est bĂątie sur un golfe et entourĂ©e d'une muraille. Elle renferme un grand nombre de bazars et quelques sources de bonne eau prĂšs de la mer. C'est Ă  ces sources que les habitants vont puiser l'eau qu'ils boivent. Dans les dĂ©pendances de cette ville se trouvent des campagnes trĂšs Ă©tendues et des montagnes habitĂ©es par plusieurs tribus des BerbĂšres. Les richesses principales des habitants se composent de troupeaux de bƓufs et de moutons qui paissent dans les montagnes. Alger fournit tant de miel qu'il y forme un objet d'exportation et la quantitĂ© de beurre, de figues et d'autres denrĂ©es est si grande qu'on en exporte Ă  Kairouan et ailleurs[3]. »

Du Xe siĂšcle au XVIe siĂšcle, selon Louis Leschi, Alger est une ville berbĂšre, entourĂ©e par des tribus berbĂšres pratiquant la culture cĂ©rĂ©aliĂšre dans la Mitidja ou l'Ă©levage dans l'Atlas, procurant Ă  la ville des revenus importants issus du commerce[3]. Al-Muqaddasi, visitant la ville vers 985, reprend l'essentiel des observations de Ibn Hawkal. Al Bakri, quant Ă  lui, note l'importance du patrimoine antique de la ville. Il note la prĂ©sence d'un dār al-mal‛ab (thĂ©Ăątre, amphithĂ©Ăątre), de mosaĂŻques et des ruines d'une Ă©glise ; il relĂšve Ă©galement la prĂ©sence de nombreux souks (leswak) et d'une grande mosquĂ©e (masgid al-ǧāmi). Il dĂ©crit aussi le port comme bien abritĂ©, frĂ©quentĂ© par des marins d'Ifriqiya, d'Espagne et d'« autres pays »[17].

Alger passe aux mains des Almoravides en 1082. Youssef Ibn Tachfin, leur souverain, fait alors édifier la grande mosquée d'Alger, connue sous le nom de Jamaa el Kebir. En 1151, Abd al-Mumin, un berbÚre ZénÚte de Nedroma, reprend Alger aux Almoravides, il devient calife des Almohades, de tout le Maghreb et de l'Andalousie[19].

Au XIVe siĂšcle, la tribu arabe des áčźa‛laba constitue un fief local autour de la ville et s'Ă©rige en dynastie locale de magistrats Ă  la tĂȘte d'un « sĂ©nat bourgeois ». Al-Djaza’ir ne survit qu'en Ă©tant vassale des Zianides de Tlemcen, qui bĂątissent le minaret de la grande mosquĂ©e, des Hafsides de Tunis et des MĂ©rinides de FĂšs qui construisent la medersa Bƫ‛InānÄ«ya[17].

Cependant l'activitĂ© de piraterie qui s'y dĂ©veloppe pousse Ferdinand d’Aragon, sur la lancĂ©e de la Reconquista, Ă  prendre et fortifier l’ülot en face d'Alger (le Peñon) pour neutraliser la ville. Salim at-Toumi, chef de la ville, cherche Ă  se dĂ©faire de cette emprise espagnole et fait appel Ă  Aruj Barberousse. C'est le dĂ©but de l'Ă©tablissement de la rĂ©gence d'Alger, pĂ©riode durant laquelle la ville tient le rĂŽle de capitale du Maghreb Central[3] - [17].

La régence d'Alger

Tableau représentant le dey d'Alger et le consul de France en 1827.
Le Dey Hussein dans son palais de la Casbah et la fameuse scĂšne du « coup d’éventail ». Le 30 avril 1827, le dey soufflette de son Ă©ventail le consul de France. C'est l'une des causes de tensions entre les deux pays qui dĂ©bouchent, trois ans plus tard en 1830, sur la prise d'Alger.

Les frĂšres Barberousse chassent dĂ©finitivement les Espagnols de l’ülot du Peñon en 1529. Aruj Barberousse dĂ©cide de crĂ©er un vĂ©ritable port en reliant l’ülot Ă  la terre ferme, rĂ©alisant la jetĂ©e et l'amirautĂ© d'Alger, ainsi qu'une rade pour les navires. Ces amĂ©nagements permettent Ă  la ville de devenir la principale base des corsaires en MĂ©diterranĂ©e occidentale. Alger devient la capitale de sa rĂ©gence et c'est le mĂȘme terme d'Al JazĂą'ir qui, dans les actes internationaux, s'applique Ă  la fois Ă  la ville et au pays qu'elle commande[20] - [note 6]. Charles Quint organise l'expĂ©dition d'Alger en 1541, qui est un Ă©chec. Les dĂ©fenses de la ville sont alors remaniĂ©es surtout vers la mer ; la ville est entourĂ©e d'une enceinte percĂ©e par les portes Bab Azoun, Bab El Oued, Bab J'did, Bab Dzira et dĂ©fendue par une sĂ©rie de forts (bordj), Ă©tablis du XVIe au XVIIe siĂšcle : Lefanar, Goumen, Ras el Moul, Setti Taklit, Zoubia, Moulay Hasan (devenu Fort l’Empereur aprĂšs l'occupation française), Qama’at El Foul et Mers Debban. Plus tard sont construits le Bordj J'did, datant de 1774, puis ceux de Lebhar et Ma-Bin au dĂ©but du XIXe siĂšcle[24].

La forteresse qui domine la ville est bĂątie entre 1516 (commencĂ©e par Arudj Barberousse) et 1592 (achevĂ©e sous le rĂšgne de Kheder Pacha)[25]. Cependant les chefs de la RĂ©gence siĂšgent au palais de la Djenina, appelĂ© par la population dar soltan el kedim, dĂ©moli durant la colonisation. Elle ne devient la rĂ©sidence du souverain qu'en 1817 sous Ali-Khodja, avant-dernier dey d'Alger, qui, pour Ă©chapper Ă  la tyrannie de la milice, abandonne le palais de la Djenina situĂ© trop au centre de la ville et fait transporter le TrĂ©sor public Ă  la Casbah oĂč il s'enferme avec une garde particuliĂšre de 2 000 Kabyles[24].

Outre les produits agricoles et manufacturĂ©s, la ville tire ses revenus du corso : la « piraterie barbaresque ». L'esclavage est Ă©galement pratiquĂ©, surtout pour les travaux domestiques et il faut Ă©galement noter une prĂ©sence non nĂ©gligeable de captifs europĂ©ens. Ces captifs, dont les conditions de vie sont assez douces lorsqu'il est envisageable d'en obtenir une rançon, connaissent une vie plus misĂ©rable quand ils sont employĂ©s dans les galĂšres[24]. Le gouvernement ou beylik, prĂ©lĂšve une partie des revenus de « la course Â» en MĂ©diterranĂ©e. Ces revenus permettent de financer la milice et d'effectuer des travaux publics (systĂšme d'Ă©gout, aqueducs
). Les corsaires appelĂ©s reĂŻs, et les personnalitĂ©s du beylik Ă©tablissent des demeures luxueuses dans la partie basse de la ville et les familles arabes s'Ă©tablissent essentiellement dans sa partie haute. L'Ăąge d'or de la piraterie au XVIIe siĂšcle provoque une sĂ©rie d’expĂ©ditions europĂ©ennes, sous forme de bombardements de la ville. Elle doit aussi faire face Ă  des tremblements de terre (1716 et 1755) et Ă  des Ă©pidĂ©mies de peste (1740, 1752, 1787 et 1817). Ces facteurs combinĂ©s Ă  une perte d'importance Ă©conomique et Ă  une instabilitĂ© politique font que la population de la ville diminue. De plus de 100 000 habitants au XVIIe siĂšcle, elle passe Ă  environ 30 000 habitants en 1830[24] - [26].

La Casbah voit, le 30 avril 1827, se dérouler la fameuse scÚne dite du « coup d'éventail », qui sert de prétexte à la prise d'Alger par les Français le 5 juillet 1830 sous le rÚgne de Charles X. Son dernier locataire est le dey Hussein. Le comte et maréchal de Bourmont y séjourne en juillet 1830 aprÚs la prise de la ville[27].

La période de la colonisation française

Portait de Bourmont.
Le maréchal de Bourmont, conquérant de la Casbah en 1830.

L'armĂ©e française fait son entrĂ©e Ă  Alger le . La prĂ©sence française va considĂ©rablement changer l'aspect d'Alger et de sa mĂ©dina. Les Français apportent des transformations Ă  la ville en dĂ©molissant une grande partie de la basse Casbah et en y Ă©rigeant l'actuelle « place des Martyrs Â»[28]. La Casbah, qui allait Ă  l'origine jusqu'Ă  la mer, est relĂ©guĂ©e Ă  l'arriĂšre-plan de la ville par le front de mer et son architecture en arcade. La colonisation se traduit aussi par le tracĂ© de nouvelles rues qui entourent la Casbah et pĂ©nĂštrent aussi son espace. Sur le plan architectural, les Français introduisent le style haussmanien et dĂ©molissent les murailles de la vieille ville[29].

La pĂ©riode des dĂ©molitions s'Ă©tend jusqu'en 1860, lorsque NapolĂ©on III met un coup d’arrĂȘt Ă  cette politique et prend fait et cause pour le mufti de la Grande MosquĂ©e d'Alger en empĂȘchant d'affecter d'autres mosquĂ©es au culte chrĂ©tien sur le modĂšle de la Ketchaoua et de celle d'Ali Bitchin[30].

La pĂ©riode française est aussi marquĂ©e, plus tardivement, par un courant architectural nĂ©o-mauresque dont les plus cĂ©lĂšbres rĂ©alisations sont la medersa ThaĂąlibiyya en 1904 et la Grande poste d'Alger en 1913[28]. La « ville arabe » est organisĂ©e traditionnellement autour de sa mosquĂ©e et de son souk, mais la pĂ©riode de la colonisation introduit un nouveau rapport Ă  l'espace. Alger devient une ville oĂč cohabitent le nouveau et l'ancien, le sacrĂ© et le temporel, dĂ©finissant ainsi de nouveaux espaces de sociabilitĂ©[31].

Avec la construction de nouveaux quartiers europĂ©ens, la Casbah, qui reprĂ©sentait la totalitĂ© de la ville d'Alger en 1830, commence Ă  ĂȘtre perçue comme un sous-espace urbain, rĂ©siduel et instable, car la centralitĂ© urbaine (Ă©conomique, politique
) se dĂ©place vers ces nouveaux quartiers. Pourtant, elle prĂ©sente encore des espaces de sociabilitĂ© comme les mosquĂ©es, les cafĂ©s maures, les places (rahba) et les hammams. Ce schĂ©ma reste valable jusqu'aprĂšs l'indĂ©pendance et la Casbah n'a jamais retrouvĂ© son importance[32].

  • Reconstitution de la Casbah en 1830.
    Reconstitution de la Casbah en 1830.
  • Alger en 1890 : le front de mer colonial et la Casbah en arriĂšre-plan.
    Alger en 1890 : le front de mer colonial et la Casbah en arriĂšre-plan.
  • MosquĂ©e de Sidi-Abd-er-Rhaman et rempart d'Alger au milieu du XIXe siĂšcle.
    Mosquée de Sidi-Abd-er-Rhaman et rempart d'Alger au milieu du XIXe siÚcle.
  • Fontaine prĂšs la porte Neuve, au milieu du XIXe siĂšcle.
    Fontaine prĂšs la porte Neuve, au milieu du XIXe siĂšcle.

La guerre d'Algérie

Porte d'entrée d'une ancienne maison.
Au premier plan, la maison, situĂ©e au 3 rue Caton, oĂč fut arrĂȘtĂ© Yacef Saadi par les parachutistes du 1er REP le 28 septembre 1957.
Maison mauresque en ruine
Ruines de la maison, située au 5 rue des Abderrames, qui a servi de cache à Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Petit Omar et Hamid Bouhmidi, aprÚs sa destruction par les parachutistes du 1er REP, le 8 octobre 1957.

Le mouvement nationaliste, qui se développe dans le pays aux débuts du xxe siÚcle, s'exacerbe dans les années 1950, amenant à la guerre d'Algérie. La Casbah est un des bastions des nationalistes.

En 1956, nouvellement Ă©lus par le « congrĂšs de la Soummam », les membres du CEE (ComitĂ© de coordination et d'exĂ©cution), Abane Ramdane, Larbi Ben M'hidi, Krim Belkacem, Saad Dahlab et Benyoucef Benkhedda, vĂ©ritables dirigeants de la rĂ©volution, dĂ©cident de s'Ă©tablir dans la Casbah oĂč ils pensent avoir une plus grande emprise sur les militants du FLN, de meilleures liaisons et surtout parce qu'ils sont persuadĂ©s que la capitale est propice Ă  la clandestinitĂ© totale, avec ses planques, ses caches multiples, ses nombreux agents de liaison perdus dans la masse et les protections de toute sorte dont ils peuvent bĂ©nĂ©ficier. SiĂ©ger Ă  Alger, c'est aussi ĂȘtre au cƓur de l'AlgĂ©rie et y pratiquer la guĂ©rilla urbaine, aussi importante Ă  leurs yeux que les combats et les actions dans les djebels[33].

La Casbah est le lieu essentiel de la « bataille d'Alger » en 1957[34]. Cette bataille voit Yacef Saadi, le chef de la Zone Autonome d'Alger (ZAA) et des indĂ©pendantistes, s'opposer Ă  la 10e division parachutiste du gĂ©nĂ©ral Massu. Sur le terrain, la « bataille » est remportĂ©e par l'armĂ©e française qui dĂ©mantĂšle complĂštement les rĂ©seaux FLN et l'organisation politico-administrative de la Zone autonome d'Alger, en employant des mĂ©thodes qui sont ensuite systĂ©matisĂ©es : recherche du renseignement par tous les moyens, y compris la torture, puis, surtout Ă  partir de juin 1957, retournement et manipulation des ralliĂ©s vĂȘtus de bleus de chauffe, encadrement et contrĂŽle de la population[35]. Les rues de la Casbah menant aux quartiers europĂ©ens sont bouclĂ©es avec des barbelĂ©s et surveillĂ©es par la police et les zouaves[36].

L'infiltration par le GRE du capitaine Léger du réseau de courriers de Yacef Saadi permet la localisation de ce dernier qui est capturé le 23 septembre 1957, au 3 rue Caton dans la Casbah. En octobre, c'est l'exécuteur du FLN, Ali la Pointe qui, cerné avec ses compagnons Hassiba Ben Bouali, Hamid Bouhmidi et Petit Omar au 5 rue des Abderrames, voit son refuge plastiqué par les parachutistes du 1er REP, dans une énorme explosion qui tue également dix-sept civils du voisinage dont quatre fillettes de quatre et cinq ans[37].

La Casbah est Ă©galement concernĂ©e par les manifestations de dĂ©cembre 1960, oĂč la population algĂ©rienne descend dans les quartiers europĂ©ens, puis par les manifestations populaires au moment de l’indĂ©pendance de l'AlgĂ©rie.

AprÚs l'indépendance

Vue sur une place et la vieille ville en arriĂšre-plan.
La Casbah vue depuis la place des Martyrs ; au premier plan Jamaa al-Jdid.

À l'indĂ©pendance de l'AlgĂ©rie, la Casbah va connaitre un exode, le dĂ©part des familles d'origine du quartier, les citadins ou beldiya, vers les appartements europĂ©ens de Bab el Oued ou El Biar, plus spacieux. La Casbah devient un espace de spĂ©culation et de transit oĂč les habitants louent et sous-louent leurs possessions[38]. Les habitants d'origine sont alors remplacĂ©s par des ruraux.

Les plans de restaurations se succÚdent, sans succÚs, par manque de volonté politique. La Casbah devient vite un espace surpeuplé et vétuste qui ne retrouve pas son rÎle central dans la ville d'Alger. Mais elle reste aussi, aux yeux de la population algérienne, un symbole de la lutte contre les injustices et un lieu de mémoire collective[38]. L'Unesco classe la Casbah patrimoine mondial de l'humanité en 1992 et participe depuis à la préservation des lieux. Des associations locales et des habitants s'impliquent aussi dans la restauration des lieux et dans l'animation de la vie sociale. La citadelle qui surplombe le site est, elle, en cours de restauration avancée[39].

Structure socio-urbaine

L'urbanisme de la Casbah d'Alger est typique des mĂ©dinas arabo-berbĂšres du Maghreb. L'apport ottoman, plus tardif, se retrouve essentiellement dans l'architecture militaire, notamment celle de la citadelle qui surplombe la ville[1]. Le terme casbah dĂ©signe Ă  l'origine cette seule citadelle avant de se gĂ©nĂ©raliser Ă  tout le pĂ©rimĂštre de la mĂ©dina, bornĂ© par les fortifications Ă©difiĂ©es sous la rĂ©gence d'Alger au XVIe siĂšcle[1]. La Casbah d'Alger est un tissu urbain complexe et mystĂ©rieux pour les visiteurs, notamment les peintres orientalistes. En effet la position naturelle du site explique ses rues sinueuses, vĂ©ritables mĂ©andres, caractĂ©ristiques de la ville ancienne, car la Casbah occupe un site en relief faisant face Ă  la mer. Selon RavĂ©reau, c'est le site qui crĂ©e la ville, alors que Le Corbusier constate que les maisons et les terrasses sont orientĂ©es vers la mer, pourvoyeuse de ressources et de bonnes nouvelles, el kheir, ou de mauvaises (naufrages, marins disparus
) La vieille ville est fondamentalement tournĂ©e vers la MĂ©diterranĂ©e et elle tourne le dos Ă  l'arriĂšre-pays. Elle est coupĂ©e de son lien direct Ă  la mer pendant la colonisation, du fait de la construction des boulevards littoraux[40]. Les ruelles trĂšs Ă©troites donnent parfois sur des impasses ou des passages voĂ»tĂ©s appelĂ©s sabat[1] - [41]. L'Ăąne est une des rares montures Ă  pouvoir accĂ©der Ă  l'ensemble de la Casbah, ainsi depuis l'Ă©poque de la rĂ©gence d'Alger, c'est lui qui est employĂ© pour le ramassage des ordures[42]. Au rĂ©seau dense des ruelles traditionnelles s'ajoutent des rues carrossables pĂ©riphĂ©riques comme la « rue d'Isly », et des pĂ©nĂ©trantes comme la « rue de la Lyre », qui datent de la pĂ©riode coloniale[43].

La Casbah possÚde une organisation de l'espace urbain en adéquation avec le site et son relief. Jusqu'à aujourd'hui elle reste tournée vers « l'amirauté » qui est son port historique. Le Corbusier juge son urbanisme parfait, remarquant l'étagement des maisons qui fait que les terrasses ont chacune une vue sur la mer[44]. L'organisation spatiale reflÚte la vie sociale. Certains espaces sont considérés comme intimes, c'est le cas des terrasses de maisons qui sont essentiellement réservées aux femmes. Le hawma, qui désigne le quartier, est considéré comme un espace semi-privé, alors que les centres de négoce (les souks), les fontaines et les lieux de pouvoir sont considérés comme totalement publics[45]. La Casbah possÚde aussi, dans chaque quartier, des mosquées et des kouba de saints locaux tels ceux de Sidi Abderrahmane[46] et de Sidi Brahim dont le tombeau se trouve dans l'Amirauté d'Alger[47]

Une ruelle étroite avec l'entrée ornementée d'une maison.
Ruelle de la vieille ville.

La Casbah d'Alger est traditionnellement dĂ©coupĂ©e en une « basse Casbah » dont une grande partie fut rasĂ©e pour laisser place Ă  des bĂątisses de type colonial et Ă  l'actuelle place des Martyrs, et une « haute Casbah », mieux conservĂ©e, comprenant la citadelle et Dar Soltan, le dernier palais du Dey. La basse Casbah est traditionnellement le lieu d'Ă©change et de pouvoir de la vieille ville. C'est lĂ  oĂč se concentrent les centres de dĂ©cision traditionnels, comme l'ancien palais du dey, la Djenina, dĂ©moli durant la colonisation, Dar Hassan Pacha qui devient le palais d'hiver du gouverneur de l'AlgĂ©rie durant la colonisation, mais aussi le palais des RaĂŻs, celui des corsaires de la rĂ©gence d'Alger. C'est d'ailleurs ce quartier qui concentre les modifications de l'administration coloniale, soucieuse de s'implanter au cƓur d'Alger pour marquer son empreinte sur la ville. La muraille et les portes sont partiellement dĂ©molies par les militaires français pendant le rĂ©amĂ©nagement de la ville. Mais elles restent dans la mĂ©moire populaire Ă  travers la toponymie[48]. Ainsi il est habituel de se repĂ©rer Ă  Alger grĂące aux dĂ©nominations des anciennes portes de la ville telles que Bab El Oued (qui donne son nom au quartier mitoyen), Bab Jdid, Bab el Bhar et Bab Azzoun[49]. Dans la Casbah on retrouve des souks comme celui du quartier de la mosquĂ©e Ketchaoua et de Jamaa el houd (l'ancienne synagogue d'Alger). Certains souks ont gardĂ© leurs spĂ©cialitĂ©s, comme celui de la rue Bab Azzoun, consacrĂ© Ă  l'habillement traditionnel (burnous, karakou
) ou encore celui de la rue des Dinandiers[50]. Le souk algĂ©rois, interdit au dĂ©but de la pĂ©riode coloniale, est encore, pour la population, le moyen d'Ă©change le plus courant notamment Ă  travers la pratique du trabendo (pratique du commerce informel)[51]. Les rues avoisinant la mosquĂ©e Ketchaoua sont ainsi souvent envahies pas les marchandises, restituant une certaine ambiance de la vieille ville ayant trait au lien et aux pratiques sociales et Ă©conomiques[50]. La Casbah conserve des hammams fonctionnels, tel le « hammam Bouchlaghem », qui date de l'Ă©poque ottomane et qui est frĂ©quentĂ© par les communautĂ©s juives et musulmanes de la ville[5]. L'ancienne vocation commerçante de la citĂ© s'incarne au travers de ses foundouks, comme celui Ă  proximitĂ© de Jamaa el kebir, dont il reste une cour entourĂ©e d'arcades superposĂ©es ou encore celui de la citadelle[52].

Depuis l'époque de la régence d'Alger, la Casbah a toujours joué un rÎle de premier plan en Algérie, offrant des opportunités aux habitants pauvres mais aussi aux commerçants des campagnes. Elle attire par exemple nombre de Kabyles, dont la région est proche, mais aussi, dans une moindre mesure, des paysans de toutes les régions d'Algérie aprÚs l'indépendance du pays. Cet exode rural se traduit par une surpopulation relative du site de la Casbah. Elle reste une porte d'entrée pour la ville d'Alger et un lieu de transit et d'asile pour les plus démunis. La fuite des familles d'origine vers d'autres quartiers, comme Bab El Oued, à la recherche d'appartements européens, fait que la Casbah est en pleine mutation sociale par le renouvellement perpétuel d'une fraction de ses habitants depuis l'indépendance[53].

La Casbah reste aussi marquĂ©e socialement par son artisanat traditionnel qui constitue une ressource pour beaucoup de familles. Les artisans se regroupaient en zenkat (rues commerçantes) ; ainsi les dinandiers avec leur zenkat n'hass (ruelle du cuivre). Du fait des mutations sociales durant la colonisation puis de l'indĂ©pendance, l'artisanat subit un net dĂ©clin. Les artisans ne se groupent plus en corporation ou en zenkat, et beaucoup prĂ©fĂšrent abandonner un mĂ©tier qui ne leur assure plus des revenus suffisants dans une sociĂ©tĂ© moderne. Mais des associations locales, les habitants et, dans une moindre mesure, les autoritĂ©s, se mobilisent pour prĂ©server ces mĂ©tiers mais aussi dĂ©fendre leur rĂŽle social grĂące aux Ă©coles d'apprentissage oĂč des jeunes sont formĂ©s aux mĂ©tiers artisanaux[54].

Rue de la Casbah en juillet 1967
Ecole dans la Casbah en juillet 1967

La Casbah est le lieu de rencontre de deux formes de socialisation. Celle des beldiya (citadins), natifs du quartier, et qui peut ĂȘtre qualifiĂ©e de « mythique » dans le sens oĂč elle repose sur un processus de symbolisation de la ville permettant de justifier certaines pratiques sociales[note 7]. L'autre forme de socialisation est celle des migrants qui forgent des formes culturelles spĂ©cifiques. Leur contribution Ă  la culture populaire dans sa musique, ses cafĂ©s, ses « bandits d’honneur », tĂ©moigne de leur enracinement dans la ville. En pratique se sont souvent les symboles de cette culture populaire, dont les dĂ©positaires sont pour la plupart d’origine rurale, qui servent de rĂ©fĂ©rences aux discours nostalgiques sur la Casbah. Hadj el Anka, trĂšs cĂ©lĂšbre chanteur de musique chaĂąbi, nĂ© Ă  Bab Jdid (haute Casbah), est ainsi citĂ© comme l'un des symboles de la vie casbadji. L'image de cette culture populaire, conviviale, solidaire et tolĂ©rante alimente les descriptions de la vie quotidienne Ă  la Casbah[55].

  • Terrasse d'une maison
    Terrasse d'une maison de la Casbah.
  • Rue couverte.
    Un passage voûté ou sabbat.
  • Des maisons dont les façades sont pratiquement collĂ©es.
    Constructions rapprochées témoignant d'une urbanisation dense.
  • Vue d'ensemble sur les terrasses de la Casbah.
    Terrasses descendant « en escalier » vers la mer.
  • Dalles peintes avec le motif de la Cashbah.
    Dalles peintes avec le motif de la Cashbah.

Peuplement et démographie

Femmes dans leur salon mauresque.
Femmes « maures »[note 8] d'une famille de notables (v. fin XIXe siÚcle).

La population d'Alger Ă  l'Ă©poque antique n'est pas trĂšs importante, la citĂ© est une petite bourgade peuplĂ©e essentiellement de BerbĂšres romanisĂ©s. Au Xe siĂšcle, lors de la pĂ©riode ziride, elle devient une petite agglomĂ©ration prospĂšre, mais dont la population est peu nombreuse car elle pouvait, dans son intĂ©gralitĂ©, se rĂ©fugier sur les Ăźlots en cas d'attaque. Le caractĂšre exclusivement berbĂšre du peuplement d'Alger est nuancĂ© par l'arrivĂ©e des Tha‛alaba, une petite tribu arabe chassĂ©e du Titteri au XIIIe siĂšcle. Un mouvement d'arabisation linguistique et progressif de la citĂ© s'ensuit, notamment dans le domaine religieux[26].

L'essor de la ville au XVIe siĂšcle et XVIIe siĂšcle[note 9], se traduit Ă©galement sur le plan dĂ©mographique. Elle compte 60 000 habitants vers la fin du XIVe siĂšcle et plus de 150 000 habitants au XVIIe siĂšcle. La ville devient alors un agrĂ©gat de diverses populations mĂ©diterranĂ©ennes aux dĂ©pens de son substrat berbĂšre dĂ©jĂ  entamĂ©. La population ne comporte plus qu'un dixiĂšme de Kabyles, en raison de la mĂ©fiance des Turcs de la rĂ©gence d'Alger vis-Ă -vis de ces populations originaires d'une rĂ©gion politiquement indĂ©pendante, structurĂ©e autour de deux États dissidents, le Royaume de Koukou et le Royaume des Beni AbbĂšs[26].

Le reste de la population est composĂ© d'Arabes d'Alger dont certains sont des descendants des Tha‛alaba, d'andalous ou de tagarins venus Ă  partir du XIVe siĂšcle[24]. Alger accueille aussi 25 000 morisques au dĂ©but du XVIIe siĂšcle qui contribuent Ă  l'expansion urbaine de la ville[56]. Elle abrite enfin des citadins originaires d’autres villes de la RĂ©gence tels qu'Annaba, Constantine et Tlemcen[57]. Ces habitants se distinguent des Arabes de l'intĂ©rieur, notamment par leur parler arabe citadin, difficilement compris par les nomades du Sud[58] et encore moins par les BerbĂšres. Ils se consacrent Ă  l'administration, au commerce ou Ă  la religion. Les Turcs, quant Ă  eux, tiennent les principaux postes de l'administration, de l'armĂ©e et de la marine. La ville attire aussi de nombreux renĂ©gats chrĂ©tiens parmi lesquels sont recrutĂ©s les corsaires. Un autre groupe de population est celui des berrani, « gens de dehors »[57], communautĂ©s rurales essentiellement originaires des citĂ©s et oasis du sud saharien (Biskris, Laghouatis et Mozabites)[58]. Il existe une communautĂ© juive, composĂ©e des ruraux du pays venus habiter en ville, ou de ceux originaires d'Espagne Ă  partir du XIVe siĂšcle puis de Livourne Ă  partir du XVIIe siĂšcle[24]. On trouve aussi des Kouloughlis et des Noirs affranchis[58].

À partir de la fin de l'Ăąge d'or de la piraterie barbaresque, au XVIIe siĂšcle, la population d'Alger commence Ă  dĂ©croĂźtre. Elle passe de 150 000 habitants au XVIIe siĂšcle Ă  50 000 habitants Ă  la fin du XVIIIe siĂšcle et seulement 25 000 habitants Ă  la veille de la conquĂȘte française. À la suite de la prise de la ville par les Français en 1830, le refus de vivre sous la domination chrĂ©tienne va provoquer l'Ă©migration de prĂšs de la moitiĂ© de la population. Ainsi en 1831, le recensement fait Ă©tat de 12 000 habitants. Ces chiffres s'expliquent par la fuite des Turcs de la ville (6 000 personnes), ainsi que par le dĂ©part des populations citadines vers l'intĂ©rieur du pays[26].

Globalement la ville d'Alger ne retrouve son niveau de population musulmane qu'en 1901, grùce à l'afflux massif de populations kabyles conduisant à un mouvement de « re-berbérisation » de la ville. Ainsi, au XXe siÚcle, la Casbah abrite-t-elle ainsi un grand nombre de familles originaires du Djurdjura[26].

AprĂšs l'indĂ©pendance, la Casbah connait un autre exode. Les familles citadines dĂ©mĂ©nagent vers les quartiers anciennement occupĂ©s par les EuropĂ©ens. L'exode rural va compenser cette Ă©migration des familles. Le pĂ©rimĂštre de la Casbah reste un des endroits les plus densĂ©ment peuplĂ©s du monde, mais sa densitĂ© et sa population tendent Ă  diminuer depuis les annĂ©es 1980. Les habitants migrent vers des quartiers moins concentrĂ©s d'Alger. Ce processus de dĂ©densification rĂ©sidentiel permet aux quartiers populaires de se vider de leur excĂ©dent de population. Ce phĂ©nomĂšne est renforcĂ© par la disparition d'habitations, Ă  la suite de leur effondrement. La commune administrative de Casbah, dont le pĂ©rimĂštre est lĂ©gĂšrement plus large que le site classĂ©, compte 45 076 habitants en 2004 contre 70 000 habitants en 1998 ; le site historique abrite 50 000 habitants en 1998, pour une densitĂ© de 1 600 habitants/ha alors que ses capacitĂ©s d’accueil se situent autour de 900 habitants/ha[59] - [60].

Architecture

Encorbellement ornemental d'une maison mauresque.
FenĂȘtre d'un encorbellement appelĂ© localement kbou.

La Casbah d'Alger apparaßt comme un exemple typique des villes traditionnelles maghrébines, qu'on trouve sur la partie occidentale de la méditerranée et l'Afrique sub-saharienne. L'ensemble urbain qui constitue la Casbah conserve toujours son intégrité, malgré les diverses mutations et, globalement, les caractéristiques esthétiques de l'art islamique et les matériaux originaux sont préservés[1].

La Casbah possÚde encore sa citadelle, des palais, des mosquées, des mausolées et des hammams qui participent toujours à l'identité du site. L'architecture militaire de la Casbah comporte des legs ottomans, datant de la période de la régence d'Alger, mais l'architecture civile garde l'authenticité des médinas maghrébines[1]. Cependant la Casbah apparaßt comme un espace en mutation ; en effet, durant la colonisation, certaines bùtisses sont démolies pour implanter des habitations de style européen, principalement sur le front de mer et aux limites de la ville européenne. La Casbah possÚde donc aussi, à sa périphéries, des immeubles de style haussmannien datant de l'époque coloniale, intégrés dans son patrimoine classé[1]. On compte aussi certaines modifications de l'habitat avec l'introduction de matériaux non authentiques, et la disparition du circuit commercial de materiaux traditionnels tels que le thuya[61]. Sa marginalisation sur le plan social et l'inefficacité des plans de sauvegarde en font un site menacé malgré son classement par l'Unesco[1].

Les murs et les arcades

Un schéma montrant l'organisation d'un mur de briques.
Structure d'un mur en commande Ă  deux strates.

Les murs de la Casbah sont des murs en commande, c'est-Ă -dire qu'ils sont composĂ©s de briques jointoyĂ©es. Ces murs peuvent comporter un appareillage mixte et prĂ©senter une diversitĂ© de matĂ©riaux (moellons, bois
) Une des typologies employĂ©es est la commande de murs Ă  deux strates, dont l'une, en brique, est rigide et l'autre, Ă  armature de bois, est flexible ; cela prĂ©sente l'avantage d'ĂȘtre parasismique. La structure verticale comporte des arcades en brique et des colonnes. Il en existe deux types, les arcs outrepassĂ©s brisĂ©s et ceux en ogive. Des rondins de thuyas peuvent ĂȘtre disposĂ©s au dĂ©part des arcs-chapiteaux ou Ă  l'intersection des deux arcs[62].

Les couvertures et planchers

La couverture peut ĂȘtre maçonnĂ©e, ou Ă  structure de bois. Les couvertures maçonnĂ©es sont souvent des voĂ»tes croisĂ©es, qui peuvent ĂȘtre employĂ©es pour des espaces domestiques tels que les entrĂ©es, les paliers d'escaliers ou les grands espaces d'Ă©difices majeurs (palais, mosquĂ©es
) Les structures de bois concernent souvent les planchers ou les toits de terrasse : ils sont composĂ©s de rondins, par-dessus lesquels sont disposĂ©s des branchages ou des voliges qui vont supporter un mortier de terre et de chaux. Ce mortier est lui-mĂȘme support de carreaux de cĂ©ramique ou d'une Ă©tanchĂ©ification Ă  la chaux pour les terrasses. Les structures mĂ©talliques, utilisĂ©es comme support de planchers sont plus rĂ©centes car elles datent de la pĂ©riode coloniale (XIXe siĂšcle)[63]. Ce matĂ©riau non traditionnel a mal vieilli et de nombreux dĂ©sordres sont dus Ă  son emploi[61].

Les ouvertures et escaliers

Les franchissements dans les structures maçonnĂ©es peuvent ĂȘtre rĂ©alisĂ©s au moyen d'arcatures, elles-mĂȘmes maçonnĂ©es, ou en plates-bandes de bois ou de marbre[64]. Dans les patios, les arcs sont le plus souvent des arcs outrepassĂ©s formant une lĂ©gĂšre ogive[61]. Les escaliers dans la Casbah sont des structures maçonnĂ©es avec une structure en bois. Une plate-forme inclinĂ©e est coulĂ©e sur des rondins de bois, par-dessus laquelle des briques vont former des marches. La dĂ©coration varie, le marbre orne les grandes demeures alors que l'ardoise est employĂ©e dans les maisons modestes[64].

Les ornements

Divers Ă©lĂ©ments servent Ă  orner les habitations de la Casbah : balustrades en bois, ouvrants de portes, chapiteaux et carreaux de cĂ©ramiques pour les sols et les murs[65]. Les portiques et les galeries donnent une spĂ©cificitĂ© architecturale Ă  la Casbah. L'agencement des arcs en ogive est typique de sa composition spatiale. Le patio est l'exemple de cet agencement, oĂč l'harmonie de l’enchaĂźnement des arcs peut masquer les variations gĂ©omĂ©triques, pour peu qu'ils aient une constance dans la hauteur (qui part de la naissance de l'arc Ă  sa clef). Les variations d'ouvertures des arcs ne perturbent pas l'harmonie visuelle de l'ensemble[65]. Les arcs de la Casbah sont souvent de type outrepassĂ© ; leurs formes, en ogives ou brisĂ©es, constituent une spĂ©cificitĂ© algĂ©rienne[66].

L'ornementation caractéristique est composée notamment de frises horizontales et d'appliques verticales. Ces ornements d'arcades sont en céramiques et la dimension des anneaux est en harmonie avec l'ensemble architectural. Les besoins en carreaux étant considérables, ils sont pour partie importés de l'étranger, Italie, France, Hollande[65]
 Enfin les chapiteaux, dont certains sont récupérés des ruines romaines du site d'Icosium, servent à orner la partie supérieure des colonnes[65]. Les chapiteaux et les abaques renforcent la singularité de l'architecture de la Casbah[67].

  • FĂ»t torsadĂ© d'une colonne.
    Fût torsadé d'une colonne.
  • Chapiteau composite en marbre blanc, ornĂ© d'un croissant.
    Chapiteau composite en marbre blanc, orné d'un croissant.
  • Balustrade en bois ouvragĂ©.
    Balustrade en bois ouvragé.
  • Ensemble ornemental d'une arcade : frise en cĂ©ramique, abaque et chapiteau.
    Ensemble ornemental d'une arcade : frise en céramique, abaque et chapiteau.
  • Ouvrant de porte intĂ©rieure sculptĂ©e de motifs gĂ©omĂ©triques.
    Ouvrant de porte intérieure sculptée de motifs géométriques.
  • Encadrement ornĂ© de porte
    Encadrement orné de porte

Architecture domestique

Patio d'une maison d'Alger.
Vue sur un patio d'une maison de la Casbah d'Alger.

L'architecture domestique de la Casbah est reprĂ©sentative d'un habitat humain traditionnel issu de la culture musulmane et Ă  caractĂšre profondĂ©ment mĂ©diterranĂ©en. La typologie est relativement stable entre le palais et la demeure du modeste artisan. La maison typique de la Casbah apparaĂźt groupĂ©e, mitoyenne et ne prĂ©sente qu'une seule façade. On estime que ce mode de regroupement des habitations remonte Ă  l'Ă©poque ziride. La surface d'emprise au sol est gĂ©nĂ©ralement comprise entre 30 m2 et 60 m2[61].

Elle possĂšde toujours une vue sur la mer grĂące Ă  sa terrasse, la lumiĂšre est gĂ©nĂ©ralement apportĂ©e par le patio ou, moins frĂ©quemment, par une fenĂȘtre qui donne sur la rue. La porte d'entrĂ©e comporte toujours une grille pour permettre l'aĂ©ration des Ă©tages infĂ©rieurs Ă  partir de l'air frais des ruelles. La maison algĂ©roise se veut tournĂ©e vers l'intĂ©rieur, plus prĂ©cisĂ©ment vers son patio (west dar), qui est le cƓur de la vie et qui comporte un puits (bir). C'est un espace de convivialitĂ© pour les familles, qui sont jusqu'Ă  quatre Ă  occuper une maison, mais aussi l'espace traditionnel d'accueil des visiteurs. Les murs sont des ouvrages de maçonnerie, constituĂ©s avec des briques de terre peu cuites et un mortier comprenant de la chaux et de la terre Ă©paisse. Les planchers sont rĂ©alisĂ©s avec des rondins de bois et les soubassements sont construits selon une technique de voĂ»te en berceau. La couverture est plate, faite avec une Ă©paisseur de terre importante, jusqu'Ă  70 cm en terrasse, et le revĂȘtement est constituĂ© de mortier composĂ© de terre et d'adjuvant naturels, le tout recouvert de chaux[61]. Le systĂšme d'Ă©vacuation des eaux usĂ©es des maisons est un vĂ©ritable rĂ©seau d'Ă©gouts en brique sous la voirie, qui suit la pente du site, et qui date de l'Ă©poque de la rĂ©gence d'Alger. Les branchements sont rĂ©alisĂ©s avec des Ă©lĂ©ments de poterie qui s'emboĂźtent. Depuis la colonisation le rĂ©seau a Ă©tĂ© modernisĂ©[61].

Puits ancien dans une maison
Un puits domestique dans un patio.

La typologie domestique de la Casbah se dĂ©compose en plusieurs sous-ensembles, la « maison alaoui Â», la « maison Ă  chebk Â», la « maison Ă  portique Â» et les palais[61]. La maison alaoui est la seule Ă  ne pas disposer de patio, l'air et la lumiĂšre arrivant par les fenĂȘtres. Construite sur une petite parcelle, le rez-de-chaussĂ©e, de taille rĂ©duite par rapport Ă  l'emprise totale au sol en raison de la dĂ©clivitĂ© des terrains, peut ĂȘtre affectĂ© Ă  un commerce ou Ă  un local de stockage. L'Ă©tage — quelquefois les deux Ă©tages — comporte une piĂšce unique de grande dimension. Pour gagner de l'espace ce type d'habitat a recours Ă  des encorbellements.

La maison Ă  chebk est souvent une dĂ©pendance (douera) d'une maison plus grande et elle rĂ©pond Ă  des contraintes d'espace minimal. Le patio, trĂšs Ă©troit, se situe Ă  l'Ă©tage et est pavĂ© de marbre, alors que les piĂšces sont pavĂ©es de carreaux en terre cuite. Les murs emploient aussi des carreaux de cĂ©ramique et de la chaux. La maison Ă  portique est la typologie par excellence de la maison Ă  patio, tournĂ©e vers l'intĂ©rieur. Dans les Ă©tages, elle peut cĂ©der de la surface aux maisons voisines et possĂšde au deuxiĂšme Ă©tage une belle piĂšce avec un kbou (un encorbellement gagnĂ© sur la rue dans l'axe de la piĂšce). Le patio et les fenĂȘtres sont ornĂ©s de carreaux de cĂ©ramiques de couleur aux motifs gĂ©omĂ©triques ou floraux[61].

Typologie de la médina

Schéma d'une rue en dénivelé.
Coupe de la rue Aroubi ; les maisons sont mitoyennes, en dénivelé et s'appuient les unes sur les autres (type portant).

Les médinas algériennes s'inscrivent dans une évolution de la typologie urbaine au fil du temps. En effet, il est établi que la ville, l'espace urbain, est un village qui évolue vers une typologie proto-urbaine, puis urbaine, à travers l'histoire. Le passage d'un noyau proto-urbain à un noyau urbain se traduit au niveau morphologique par une densification horizontale puis verticale, schéma classique de l'évolution des habitations à travers les siÚcles[68].

La densification, pour une parcelle donnĂ©e, consiste Ă  en occuper tout l'espace ; ensuite vient la superposition des modules constructibles pour obtenir les Ă©tages. Alger est une ville Ă  dĂ©veloppement variable, prĂ©sentant les Ă©tats successifs de cette Ă©volution. Elle a atteint un niveau d’urbanisation important dĂšs la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale, et comporte une typologie Ă©voluĂ©e d'Ă©difices allant jusqu'Ă  quatre niveaux au-dessus du rez-de-chaussĂ©e, avec une moyenne de deux niveaux dans la Casbah. Au contraire, la Casbah de Dellys, aussi ancienne que celle d'Alger, prĂ©sente une typologie de type proto-urbaine, oĂč les escaliers de la cour ne sont pas intĂ©grĂ©s dans l'ensemble pour donner naissance Ă  un patio et constituent encore un moyen architectural de distribution occasionnel vers les piĂšces en Ă©tage[68].

La typologie de la mĂ©dina est dense horizontalement et introvertie ; les maisons Ă  patio qui occupent une parcelle centrale peuvent mĂȘme ĂȘtre mitoyenne sur leurs quatre cĂŽtĂ©s (cette typologie se retrouve Ă  Alger, Blida, Miliana et Dellys). Les maisons partagent un, deux ou trois murs mitoyens entre elles. L'espace limitĂ© de l'Ăźlot, dans lequel prolifĂšrent les maisons similaires et voisines, influence la typologie individuelle de la maison. L'ensemble forme un bĂąti continu caractĂ©ristique de la Casbah, de type « portant Â»[69] - [70].

Palais et résidences

Les principaux palais et résidences actuels de la Casbah sont Dar Aziza, Dar Hassan Pacha, Palais Mustapha Pacha, Palais Ahmed Bey, Palais El Hamra, Dar Khedaoudj el Amia, Dar El Kadi, Dar Soltan, la Maison du Millénaire, palais des Raïs, Dar Essadaka et Dar Es Souf[71] ; il faut ajouter à ce patrimoine les palais extra-muros du Fahs d'Alger et les demeures incluses comme dépendances d'institutions publiques (hÎpitaux, lycée)[72].

Gravure ancienne d'une place et d'un palais.
Palais de la Jenina et actuelle place des Martyrs sur une gravure de 1832 ; le palais est démoli vers 1856.
Palais de la Jenina en 1856. (tirage albuminé)

Le plus vieux des palais est celui de la Jenina, ravagĂ© par un incendie en 1844. Ce palais, ancien fort berbĂšre, est la rĂ©sidence des souverains locaux d'Alger au Moyen Âge, notamment le dernier, Salim at-Toumi. Il est donc antĂ©rieur Ă  la rĂ©gence d'Alger, pĂ©riode durant laquelle il est le siĂšge du pouvoir. Les AlgĂ©rois l'appellent Dar Soltan el qedim et il est le centre du pouvoir jusqu'Ă  1817. Il ne subsiste qu'une partie de cet ensemble dont Dar Aziza[73], situĂ© sur la place des Martyrs en face de la mosquĂ©e Ketchaoua. Le palais de Dar Aziza est typique des demeures algĂ©roises du XVIe siĂšcle. Haut de trois Ă©tages Ă  l'origine, il est amputĂ© de son dernier Ă©tage lors du tremblement de terre de 1716. Il sert de magasin en 1830, et perd en 1832 l'escalier menant Ă  la terrasse. Il devient, aprĂšs quelques amĂ©nagements, la rĂ©sidence de l'archevĂȘchĂ© sous la colonisation française. Dar Aziza est trĂšs riche en dĂ©corations murales faites de marbre sculptĂ©. Il comporte un magnifique patio ornĂ© de jets d'eau, de boiseries, de faĂŻences et de claustras Ă  verres de couleur[74].

Le Palais Mustapha Pacha est édifié en 1798. Une particularité de ce palais est qu'il contient un demi-million de carreaux de faïence ancienne originaires d'Algérie, de Tunisie mais aussi d'Espagne et d'Italie. Le marbre de sa fontaine provient d'Italie et les portes sont en cÚdre. C'est actuellement le musée de la calligraphie d'Alger[75].

Le Palais Hassan Pacha est un palais de style maghrébin construit en 1791 et remanié pendant la période coloniale avec des éléments de styles néogothique et orientaliste[76].

Le Palais Ahmed Bey se situe dans la Basse Casbah, dans le quartier Souk-el-Djemùa, bordant la rue Hadj Omar. Il fait partie de l'ensemble des palais de la Djenina. Il est édifié au XVIe siÚcle en tant qu'habitation du dey, reprenant le style typique de l'époque. Il abrite maintenant la direction du Théùtre national algérien[77].

Le palais des Raïs est l'un des derniers vestiges de la médina situé en bord de mer et sa restauration est récente. Ce palais est celui des corsaires, il alterne les espaces publics et privés. Il comprend trois bùtiments palatiaux et six douerates (maisons plus modestes), aux décors raffinés comme en témoignent les carreaux de céramique, les balustrades en bois ouvragé, les colonnes en marbre et les plafonds richement ornés. Il abrite aussi un ancien hammam et un menzah, une terrasse qui surplombe le site et donne sur la mer. Ce palais fait office de nos jours de maison de la culture[78].

  • Les palais de la Casbah
  • Un palais vu de l'extĂ©rieur.
    Dar Aziza au premier plan, derniÚre partie de l'ancien palais de la Djenina bùti au XVIe siÚcle et détruit en grande partie dans un incendie au XIXe siÚcle.
  • Porte d'intĂ©rieur mauresque.
    Palais Khdaoudj El Amia, devenu le « musĂ©e des arts populaires Â».
  • Porte d'entrĂ©e extĂ©rieure avec sommet en arc.
    L'entrée du Palais Mustapha Pacha.
  • Plafond richement ornĂ©.
    Plafond en bois sculpté du Palais des Raïs.
  • Vue sur la façade d'un palais.
    Palais Hassan Pacha, résidence d'hiver du Gouverneur général français de l'Algérie.
  • Vue sur une piĂšce dĂ©corĂ©e.
    Intérieur de Palais Hassan Pacha.

Durant l'époque de la régence d'Alger, nombre de palais d'été sont situés extra-muros dans le Fahs d'Alger. Le Fahs désigne les environs et les faubourgs de la médina d'Alger ; il constitue un espace bien distinct de la médina. C'est le lieu d'implantation des divers palais d'été et résidences avec jardins. Un des palais les plus connus de cet ensemble est celui du Bardo qui abrite le musée national du Bardo[79] - [80].

Mosquées

Parmi les mosquées de la Casbah d'Alger les principales sont Jamaa Ketchaoua, Jamaa el Kebir, Jamaa el Jdid, Jamaa Ali Bitchin, Jamaa Sidi Ramdane, Jamaa Sidi M'hamed Cherif, Jamaa Berrani, Jamaa El Safir et Jamaa li houd[81].

La mosquĂ©e la plus ancienne de la Casbah d'Alger est Jamaa El Kebir, la grande mosquĂ©e construite en 1097 par Youssef Ibn Tachfin dans le style almoravide. Elle est construite Ă  une Ă©poque oĂč l'influence de l'art andalou se fait sentir sur le Maghreb. Ce qui caractĂ©rise le plus cette mosquĂ©e c'est sa salle de priĂšre et son minaret. La salle de priĂšres hypostyle est centrĂ©e et ses puissants piliers sont reliĂ©s par de grands arcs festonnĂ©s, lobĂ©s pour ceux des nefs, unis et polis pour ceux des travĂ©es. Le mirhab est dĂ©corĂ© de colonnes et de cĂ©ramiques. Le minaret, refait par un sultan zianide de Tlemcen en 1324, est de forme quadrangulaire, surmontĂ© d’un lanternon, ornĂ© de cĂ©ramiques et de fines sculptures. La galerie extĂ©rieure n’est pas d'origine, elle est constituĂ©e Ă  partir des colonnes de marbre Ă  chapiteaux dĂ©corĂ©s provenant de la mosquĂ©e Es-sayida, jadis situĂ©e sur la place des Martyrs, dĂ©molie durant la colonisation[82].

Jamaa Sidi Ramdane est une des mosquées médiévales de la médina, elle date du XIe siÚcle[83]

Jamaa Ketchaoua est une Ɠuvre unique, tĂ©moin de l'histoire de la Casbah. Elle est fondĂ©e en 1436, Ă  une Ă©poque antĂ©rieure Ă  la rĂ©gence d'Alger, lorsque les dynasties berbĂšres rĂ©gnaient sur la ville. Son architecture mĂȘle les styles mauresques, turcs et byzantins. En effet son architecture est remaniĂ©e durant l'Ă©poque de la RĂ©gence puis, surtout, durant la colonisation française oĂč elle fait office de cathĂ©drale avant de revenir au culte musulman Ă  l'indĂ©pendance du pays[84]. Un bĂątiment plus important est construit vers 1613, sous le gouvernement de la rĂ©gence d'Alger, puis de nouveau remaniĂ© en 1794, sous le gouvernement de Hassan Pacha[85]. Son architecture est inspirĂ©e des mosquĂ©es construites en Turquie dans le style byzantin. À partir de 1844, sous la colonisation, des remaniements pour l'adapter Ă  son usage d'Ă©glise catholique font disparaĂźtre le minaret de style maghrĂ©bin Ă  section carrĂ©e d'origine ; on construit les deux tours de la façade ainsi qu'un chƓur dans le prolongement de la salle de priĂšres. L'Ă©glise est classĂ©e monument historique par l'administration française en 1908 et rĂ©affectĂ©e au culte musulman Ă  l'indĂ©pendance de l'AlgĂ©rie[84].

Jamaa al-Jdid est une des mosquĂ©es les plus rĂ©centes. Elle est construite en 1660 par le dey Mustapha Pacha dans un style trĂšs proche de celui des Ottomans. Elle comporte des coupoles qui rappellent celles d'Istanbul. Cependant, son minaret, haut de 27 mĂštres, est de style maghrĂ©bin avec une composante originale : il comporte une horloge depuis 1853, provenant de l'ancien palais de la Djenina, dĂ©moli durant la pĂ©riode coloniale. Elle est destinĂ©e aux Turcs de la ville, suivant le rite hanafite, et sa proximitĂ© avec la mer lui vaut son surnom de « mosquĂ©e de la pĂȘcherie Â». La lĂ©gende raconte que ce serait un captif chrĂ©tien qui aurait dessinĂ© ses plans, ce qui expliquerait sa forme en croix latine. L'intĂ©rieur est dĂ©corĂ© avec des boiseries et le minbar est composĂ© de marbre d'Italie[86].

Jamaa el Berrani, littĂ©ralement la « mosquĂ©e des Ă©trangers Â», est une mosquĂ©e datant de 1653, reconstruite en 1818 par Hussein dey au pied de la citadelle pour accueillir le tribunal de l'Agha. Elle doit son nom aux Ă©trangers qui venaient y prier avant leur audience auprĂšs du dey. Elle est ensuite affectĂ©e au culte catholique durant une partie de la colonisation[87].

La Casbah possĂšde aussi beaucoup de petites mosquĂ©es comme celle d'Ali Bitchin, un renĂ©gat d'origine vĂ©nitienne converti Ă  l'islam, dont le vrai nom est Picenio. Elle fut construite en 1622 par ce riche nĂ©gociant. Elle est d'un style ottoman avec ses nombreuses coupoles mais elle comporte un minaret carrĂ© de type maghrĂ©bin. À l'origine sa salle de priĂšre Ă©tait sans ornements, blanchie Ă  la chaux. Mais au fil du temps ont Ă©tĂ© ajoutĂ©s des stucs et autre dĂ©corations d'intĂ©rieur. Actuellement l'Ă©difice est en cours de restauration[88] - [89]. D'autres mosquĂ©es sont construites Ă  proximitĂ© de mausolĂ©es, Ă  l'image de Jamaa Sidi Abderrahmane, Ă©rigĂ©e Ă  cĂŽtĂ© du mausolĂ©e du mĂȘme nom en 1696. Elle comporte des coupoles et un minaret richement ornĂ©[90].

Gravure ancienne représentant une mosquée.
Gravure représentant Mosquée Es-sayida (v.1830), démolie durant la période coloniale.
Vue sur une synagogue blanche avec une coupole.
L'ancienne synagogue d'Alger, Jamaa li houd, devenue mosquée (v.1902).

La Casbah comportait également des mosquées qui furent démolies durant la période coloniale et qui ont marqué la mémoire de la ville. Il y'avait Mosquée Es-sayida (Mosquée de la dame)[91] - [92], anciennement située à la place des Martyrs, et démolie en 1832. Ses colonnades servirent à aménager le péristyle de Jamaa el Kebir, la grande mosquée, en 1836, pour compenser l'impopularité de sa démolition et des aménagements coloniaux[93].

D'autres mosquĂ©es comme celle de M'sella Ă  cĂŽtĂ© de Bab el Oued, en 1862[93], de Jamaa Mezzomorto, construite par le dey Mezzomorto, celle de Jamaa m'ta Sattina Maryam, celle de « Notre Dame Maryam Â», en 1837, sont dĂ©truites lors de divers amĂ©nagements urbains[94]. Jamaa li houd, la « mosquĂ©e des juifs Â», est une synagogue bĂątie entre 1850 et 1865, qui devient une mosquĂ©e Ă  l'indĂ©pendance du pays, Ă  la suite du dĂ©part de la communautĂ© juive locale[95].

Medersa et mausolées

La Casbah compte quelques medersas dont la plus connue est la medersa Thaùlibiyya. Elle est bùtie en 1904 sous l'administration du gouverneur Charles Jonnart, qui fait la promotion du style néo-mauresque, appelé parfois « style Jonnart ». Ce style est aussi celui de nombreux bùtiments de l'époque, comme la Grande Poste d'Alger et la gare d'Oran. La medersa est construite pour rendre hommage au célÚbre théologien maghrébin du XIVe siÚcle, Sidi Abderrahmane, considéré comme le saint patron de la ville d'Alger[96]. La Casbah comptait quatre-vingt zaouïas et medersas avant la colonisation, dont la plupart ne sont plus en service[97] ou sont devenues mosquées comme la zaouïa de Sidi M'hamed Cherif[98].

La Casbah comporte plusieurs figures maraboutiques parmi lesquelles Sidi Brahim, protecteur de la mer, dont le tombeau est dans l'amirauté ; Sidi M'hamed Chérif, dont la fontaine est réputée ; Sidi H'lal, saint de Bab el Oued et Sidi Bouguedour considéré comme le « chef des marabouts »[99]. Les mausolées de Sidi Hlal, Sidi boudgour et Sidi Aberrahmene ainsi que la mosquée de Sidi M'hamed Cherif sont en cours de restauration[100].

La medersa Thaùlibiyya est bùtie à proximité du tombeau de Sidi Abderrahmane. Le mausolée autour de ce tombeau est érigé au XVIIe siÚcle, et reçoit la visite de la reine Victoria qui, touchée par la grùce des lieux, fait don de lustres en cristal qui ornent toujours le tombeau. Sidi Abderrahmane est considéré comme le saint patron d'Alger et son mausolée est richement orné avec des versets du Coran calligraphiés sur les murs[4].

Ce mausolée, avec sa mosquée dotée d'un cimetiÚre extérieur, occupe ainsi une double fonction : religieuse et funéraire[101]. On y retrouve aussi la tombes de Sidi Ouali, saint venu d'orient et dont la légende raconte qu'il aurait déchaßné la mer contre les navires de Charles Quint lors du siÚge d'Alger (1541). Le cimetiÚre abrite aussi des personnalités comme les saints Walß Dada, Sidi Mansour ben Mohamed ben Salßm et Sidi 'Abd Allah, des souverains de la régence d'Alger comme Ahmed Bey de Constantine et les dey Moustapha Pacha et Omar Pacha mais aussi des figures populaires comme l'écrivain Mohamed Bencheneb (1869-1929) et l'illustre miniaturiste enlumineur Mohamed Racim (1896-1975)[101].

  • Vue sur un bĂątiment avec des coupoles noires.
    La medersa Thaùlibiyya, bùtie dans un style néo-mauresque en 1904.
  • Vue sur un bĂątiment blanc avec minaret.
    Mausolée de Sidi Abderrahmane, faisant fonction de petite mosquée et de cimetiÚre. Certains souverains de la Régence d'Alger ou dignitaires religieux y sont enterrés.

Citadelle et structures défensives

La citadelle, la Casbah proprement dite, sur les hauteurs de la mĂ©dina, s'Ă©tend sur 9 000 m2 dont 7 500 m2 de bĂąti. Sa construction remonterait Ă  l'annĂ©e 1597, sur le site d'un Ă©tablissement ziride. Elle devient siĂšge du pouvoir deylical en 1817[102] - [103].

C'est un complexe qui comprend[102] :

Plan de la citadelle (1830)
Plan de la citadelle (1830). A-palais du Dey ; P-palais des Beys ; F-mosquée du Dey ; Y-mosquée des janissaires ; I, K -Harem.
  • le palais du dey ;
  • un palais affectĂ© aux beys de Constantine, Oran et MĂ©dĂ©a, vassaux du dey ;
  • deux mosquĂ©es, l'une pour le dey et l'autre pour les janissaires ;
  • la poudriĂšre, Ă©tablissement militaire destinĂ© Ă  fabriquer du salpĂȘtre et de la poudre Ă  canon ;
  • les vestiges de casemates et un ancien jardin oĂč se trouvaient des arbres exotiques, des plantes recherchĂ©es et une voliĂšre d'oiseau rares ;
  • des bastions et remparts ;
  • un harem ancien ;
  • un pavillon d'Ă©tĂ© ;
  • les bains d'Agha ;
  • un jardin d'Ă©tĂ© ;
  • un jardin d'hiver ;
  • le parc des autruches.

La poudriÚre aurait explosé au XVIIIe siÚcle et a été reconstruite. On note également qu'aprÚs le tremblement de terre d'Alger de 1716, beaucoup de bùtiments ont été reconstruits.

Durant la période coloniale, les Français morcÚlent l'ensemble qui constituait la citadelle pour faire passer une route, l'actuelle rue Mohamed Taleb[103]. La citadelle d'Alger est toujours en cours de restauration en 2015[39].

  • La « Casbah Â» - Citadelle d'Alger
  • Vue depuis les hauteurs des fortifications.
    Vue des fortifications de la citadelle qui donne son nom de Casbah Ă  la vieille ville.
  • Vue sur une mosquĂ©e.
    Vue sur le minaret de la citadelle.
  • Vue sur la partie supĂ©rieur d'un palais.
    Vue sur une partie du palais Dar Soltan, palais du dernier Dey d'Alger.

Cependant la citadelle ne constitue pas la seule structure dĂ©fensive. À l'origine la ville est entourĂ©e d'une enceinte percĂ©e par les portes Bab Azoun, Bab el Oued, Bab Jedid et Bab Jezira ; elle est dĂ©fendue par un dispositif plus large de forts (borj), Ă©tablis du XVIe au XVIIe siĂšcle, tels ceux de el Fanar dans le port, celui de Moulay Hasan (ou Fort l’Empereur) dans l'arriĂšre-pays, et de Tamentfoust de l'autre cĂŽtĂ© de la baie d'Alger. Borj el Fanar existe toujours tout comme les forts de l'amirautĂ©, mais beaucoup furent dĂ©molis durant la pĂ©riode coloniale[24]. Sur le front de mer, un des derniers tĂ©moins des structures de la ville est le palais des RaĂŻs. Sa façade maritime d'aspect massif comporte des canons tournĂ©s vers la mer[78]. La Casbah Ă©tait entourĂ©e, Ă  la base, d'un mur d'enceinte dont il ne reste que des vestiges, comme celui en face la prison de Serkadji[104].

  • Structures dĂ©fensives de la ville
  • Canon pointĂ© vers la mer.
    Batterie du Palais de RaĂŻs.
  • BĂątiment blanc.
    Borj el Fanar (v.1916), siÚge du Captan Raïs, maßtre de port et de l'Oukil el Hardj, ministre de la marine durant l'époque de la régence d'Alger[105].
  • Vieille photo montrant des remparts.
    Les remparts d’Alger cĂŽtĂ© sud-est au XIXe siĂšcle avant leur dĂ©molition.
  • Une partie d'un ancien rempart.
    Les remparts, cÎté ouest de la médina.
  • Gravure reprĂ©sentant un fort et une explosion
    Explosion du Borj Moulay Hassan ou Fort de l'empereur, en 1830, saboté par les janissaires lors de la prise d'Alger.
  • Borj Tamentfoust situĂ© Ă  l'opposĂ© de la Baie d'Alger.
    Borj Tamentfoust situé à l'opposé de la Baie d'Alger.
  • Vue sur une rade et les bĂątiments anciens sur la jetĂ©e.
    L'amirautĂ© d'Alger, la rade et les diffĂ©rents borj qui la composent. À l'arriĂšre-plan le bĂątiment octogonal du rocher du Peñon (datant du XVIe siĂšcle) surmontĂ© de la tour du phare.

Dégradation du bùti et décadence sociale

Un patio avec des signes de dégradation.
Une maison dégradée de la Casbah.

La Casbah doit faire face à des défis liés à son statut de patrimoine habité. Depuis la période coloniale, elle est reléguée au second plan, perdant progressivement son rÎle de centre urbain. Elle connaßt des démolitions pour faire place à un nouvel urbanisme[106]. La vieille ville est vue, à l'époque coloniale, comme un archaïsme : dangereuse, repaire de marginaux et siÚge d'une population pauvre. Mais hormis les démolitions de la basse Casbah et la construction de quartiers périphériques, le bùti ne subit pas de dégradations majeures durant cette période car il émerge chez les habitants « une forme de gestion communautaire des espaces tant publics que privés » en résistance au modÚle haussmannien d'urbanisme alors promu par les autorités coloniales[107].

Dans l'Ă©volution post-indĂ©pendance, le rĂŽle des habitants est antagoniste. En effet, depuis 1962, elle devient une zone de relĂ©gation et de dĂ©chĂ©ance sociale. L'entretien des espaces publics perd de son efficacitĂ© avec la rarĂ©faction des zabalines (Ă©boueurs) et des siyakines (arroseurs, nettoyant les rues avec de l'eau de mer) et une accumulation des ordures et des gravats. Ces dĂ©gradations sont dues, en partie, aux bouleversements de la population de la mĂ©dina, dont beaucoup d'habitants sont arrivĂ©s aprĂšs l'indĂ©pendance sans « expĂ©rience urbaine Â». La Casbah doit aussi faire face Ă  l'exode d'une partie de ses anciens habitants , les beldiya ou « citadins Â». Il faut Ă©galement souligner le rĂŽle de l’État algĂ©rien, qui mĂšne une politique urbaine insuffisante et dont aucune administration ne s'est implantĂ©e dans la Casbah entre 1962 et 1985. La mĂ©dina continue donc de perdre sa centralitĂ© urbaine[107]. AprĂšs l'indĂ©pendance, la Casbah va Ă©galement accueillir les migrants issus de l'exode rural, pour lesquels elle constitue une porte d'entrĂ©e dans la ville. Elle devient un vĂ©ritable ghetto urbain, un espace repoussoir qui, pourtant, est situĂ© au cƓur de la ville qui n'offre aucune centralitĂ© pratique[106]. La population de la Casbah est ainsi alimentĂ©e par les couches les plus dĂ©favorisĂ©es des AlgĂ©rois et la crise du logement entretient la surdensitĂ© du quartier. Il faut ajouter Ă  cela une crise culturelle et identitaire, avec l'apport du bĂ©ton au sein des maisons et la perte de la fonction de certaines parties comme le patio (west dar), contournĂ© par des communications entre les piĂšces[107]. Le patio Ă©tait en effet un point de rencontre des diffĂ©rentes familles qui Ă©taient liĂ©es entre elles. Avec l'occupation dĂ©sormais par des familles ne se connaissant pas[61] et soucieuses de ne pas partager leur intimitĂ© avec les voisins, ces patios perdent une partie de leur raison d'ĂȘtre. Ainsi, paradoxalement, les plans de sauvegarde qui se concentrent sur les palais et maisons bourgeoises, laissent s'installer une altĂ©ration du tissu architectural de l'ensemble urbain : continuitĂ© des terrasses perturbĂ©e, disparition des cĂ©ramiques
 Cela traduit une vision Ă©troite du patrimoine de la part d'une administration pour laquelle l'espace urbain complexe est vu comme encombrant. Cependant, la volontĂ© de restauration s'enrichit de plus en plus de la notion de rĂ©habilitation sociale[59].

L'insĂ©curitĂ© et l'enclavement du quartier participent Ă  une marginalisation sociale qui elle-mĂȘme entretient la dĂ©gradation du cadre urbain. Les propriĂ©tĂ©s sont Ă  76 % des biens privĂ©s, gĂ©nĂ©ralement des indivisions (biens habous), ce qui complique le financement des restaurations et l'entretien. Cette situation juridique entrave l'intervention de l'État. Les plans d'actions sont renouvelĂ©s avec souvent les mĂȘmes mĂ©thodes, ce qui en reproduit les Ă©checs sur le terrain. Cela explique le fait que de la restauration du patrimoine reste en suspens depuis des dĂ©cennies[59]. Sur les 1 200 maisons de style mauresque comptabilisĂ©es en 1962, cinquante seulement sont restaurĂ©es, environ deux cent cinquante se sont effondrĂ©es et quatre cents sont murĂ©es et inoccupĂ©es, quoique rĂ©occupĂ©es indĂ»ment Ă  50 %[59].

L'Ă©chec des plans successifs de rĂ©habilitation serait liĂ© Ă  l'absence de vision globale incluant la vision des habitants ou d'acteurs importants sur le terrain, associations, habitants les plus anciens de la mĂ©dina
 Ces derniers n'Ă©tant pas associĂ©s aux divers projets de rĂ©habilitation depuis l'indĂ©pendance, les opĂ©rations sont souvent compromises. Enfin les projets sont souvent confiĂ©s Ă  des bureaux d'Ă©tude et de rĂ©alisation Ă©trangers, ayant du mal Ă  s'inscrire dans les savoir-faire architecturaux locaux et pouvant traduire de la part des autoritĂ©s algĂ©riennes un certain « complexe du colonisĂ© Â», incapables de mobiliser des compĂ©tences locales[107] - [108]. Les acteurs associatifs, quant Ă  eux, se mobilisent contre ce qu'ils dĂ©noncent comme une « culture de l'oubli Â» mais la mise en place d'actions concrĂštes de leur part reste marginale[109].

2018- 2019 : Projet de réhabilitation et polémique

À la fin des annĂ©es 2010, la rĂ©gion Île-de-France – jumelĂ©e avec la wilaya d'Alger – soutient financiĂšrement un projet de rĂ©habilitation de la Casbah, orchestrĂ© par l'architecte Jean Nouvel[110]. Cela suscite des critiques, une pĂ©tition de 400 AlgĂ©riens (surtout de la diaspora) dĂ©nonçant le fait que ce dernier soit issu de l'ancienne puissance coloniale[111]. Dans Le Huffington Post, l'architecte Kamel Louafi leur rĂ©pond vertement : « Tous ces signataires qui agissent et travaillent en dehors de leur pays dĂ©nient ce droit Ă  Jean Nouvel et lui demandent de laisser les confrĂšres et consƓurs d'Alger s'occuper de la Casbah, comme si on devenait intelligent par naissance ou appartenance ethnique »[112] - [113].

Culture

Artisanat

Vue sur une ruelle et un Ă©tal de dinanderie traditionnelle de la Casbah.

Le secteur de l'artisanat dans la Casbah est en dĂ©clin. Il n'a fait l'objet d'aucune politique de soutien fructueuse et, combinĂ© Ă  un tourisme en berne, son Ă©tat apparaĂźt en rupture avec l'histoire de la vieille ville oĂč il fut florissant[114]. Les maĂźtres artisans restants ne sont pas trĂšs nombreux et les mĂ©tiers artisanaux doivent faire face aux contraintes fiscales et au prix des matiĂšres premiĂšres. C'est le cas, par exemple, de la dinanderie, confrontĂ©e Ă  une diminution du nombre des artisans, Ă  une rarĂ©faction et Ă  la chertĂ© de la feuille de cuivre. De plus, les objets traditionnels sont concurrencĂ©s par les produits manufacturĂ©s[115] - [116].

À l'Ă©poque de la rĂ©gence d'Alger, les artisans dĂ©pendaient du caĂŻd el blad (commissaire de la ville), un haut fonctionnaire proche du dey. Il se crĂ©e alors des quartiers spĂ©cialisĂ©s, plutĂŽt des ruelles ou zenkat, dĂ©diĂ©es Ă  un corps de mĂ©tier[117]. Les boutiques et les corporations encore en vigueur Ă  la fin du XIXe siĂšcle ont disparu dans les annĂ©es prĂ©cĂ©dant la PremiĂšre Guerre mondiale[118].

Un des mĂ©tiers les plus illustres de l'artisanat algĂ©rois est la dinanderie, dont la pratique remonte Ă  la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale[117]. Les objets fabriquĂ©s par les dinandiers sont essentiellement les sniwa, plateaux en cuivre richement ornĂ©s de motif gĂ©omĂ©trique, les mibkhara, encensoirs, les l'brik et tassa, aiguiĂšres et bassines, les berreds, thĂ©iĂšres, et les tebssi laĂąchaouets, couscoussiers Ă  couvercle conique[119]. Les motifs employĂ©s sont des Ă©toiles, des formes gĂ©omĂ©triques et des fleurs comme le jasmin[120]. Lucien Golvin voit dans la dinanderie algĂ©roise un legs ottoman, ou du moins des convergences avec les pays qui furent sous domination ottomane ; certains dĂ©cors en tĂ©moigneraient comme les tulipes, Ɠillets, cyprĂšs et fleurs Ă©talĂ©es, qui se retrouvent sur divers objets en cuivre ciselĂ© ou incisĂ©[121].

Algéroise portant un Karakou du XIXe siÚcle.

La Casbah est aussi un important centre de travail du bois. La technique employĂ©e est le bois ciselĂ© et parfois peint pour rĂ©aliser des coffres, des miroirs et des tables richement dĂ©corĂ©s[122]. Les boiseries d'art des bĂątiments anciens continuent d'ĂȘtre restaurĂ©es par les artisans locaux[123]. On fabrique encore dans la Casbah une forme de coffre (sendouk) fait de bois peint. Ces objets sont appelĂ©s « coffres de mariĂ©e Â» car ils servent souvent, en milieu rural notamment, Ă  accueillir le trousseau de mariage. Ils comportent deux poignĂ©es de chaque cĂŽtĂ© et une serrure pour en assurer la fermeture. L'ornement se compose de motifs arabo-andalous, souvent Ă  caractĂšre floral, qui font occasionnellement place Ă  des reprĂ©sentations d'animaux comme le coq ou le paon[124].

Il existe encore un artisanat de confection d'habits traditionnels, comme le karakou, le caftan, le haïk et le tarbouche. Les boutiques à proximité de Jamaa li houd sont les seules à vendre le « savon d'Alger » (saboun D'zair)[125].

La valeur culturelle de ces mĂ©tiers commence Ă  susciter l'intĂ©rĂȘt des habitants, mais aussi de l'État, qui investit, encore timidement selon les artisans, dans des dispositifs de dĂ©fiscalisation et des Ă©coles spĂ©cialisĂ©es[125]. Certaines initiatives de crĂ©ation d'entreprises artisanales apportent un souffle nouveau aux mĂ©tiers concernĂ©s ; c'est le cas, par exemple, des activitĂ©s de rĂ©alisation et de restauration d'objets en bois peint[126].

  • Femmes d'Alger tissant un tapis (v.1899).
    Femmes d'Alger tissant un tapis (v.1899).
  • Un artisan dinandier.
    Un artisan dinandier.
  • Atelier de menuiserie de la Casbah.
    Atelier de menuiserie de la Casbah.
  • Lustre artisanal en cuivre.
    Lustre artisanal en cuivre.
  • Broderie de soie dite point d'Alger du XVIIIe siĂšcle
    Broderie de soie dite point d'Alger du XVIIIe siĂšcle

Cinéma

Alger est au cƓur d'une filmographie riche, dont peu de capitales dans le monde peuvent se prĂ©valoir jusqu'au XXe siĂšcle[127]. Une quarantaine de longs mĂ©trages et une centaine de courts mĂ©trages y sont tournĂ©s dans le courant du XXe siĂšcle. C'est le cas des films Sarati le Terrible (1922), Tarzan, l'homme singe (1932), PĂ©pĂ© le Moko (1937), Casbah (1938), Au cƓur de la Casbah (1952), L'Étranger (1968), Z (1969) et La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo (1969). « PĂ©pĂ© le Moko Â» reste perçu comme un film Ă  la gloire de la Casbah, qui vole la vedette Ă  l'acteur Jean Gabin. La Casbah inspire la production locale Ă  partir de 1969, La Bombe (1969), Tahia ya Didou (1971), Omar Gatlato (1976), Automne, octobre Ă  Alger (1988), Bab-el-Oued City (1994), Viva LaldjĂ©rie (2004) et DĂ©lice Paloma (2007)[127].

La différence entre les production locales et coloniales ne réside pas dans la technique de réalisation ou l'esthétique des films, mais dans la place qu'y occupe l'Algérien. En effet le cinéma français, avant l'indépendance, est souvent caractérisé par une absence de l'indigÚne algérien[127]. En 2012, le film El Gusto aborde le patrimoine musical algérien et la culture de la Casbah à travers les retrouvailles entre des musiciens musulmans et juifs d'Algérie[128].

Les Terrasses (Es-stouh) est un film dramatique franco-algérien réalisé par Merzak Allouache et sorti en 2013.

Les troupes musicales
Gnaoui d'Alger avec son guembri (vers 1906).

Dans la Casbah d'Alger l'esprit festif existait au quotidien Ă  travers des manifestations de rues de divers musiciens et saltimbanques. Ainsi, les troupes de baba salem qui dĂ©ambulaient et animaient frĂ©quemment les ruelles Ă  l'approche des fĂȘtes comme le mawlid. TrĂšs populaires, elles Ă©taient gĂ©nĂ©ralement composĂ©es d'Africains originaire du Sahara, souvent appelĂ©s gnaoua. Ces Gnaouas portent gĂ©nĂ©ralement des vĂȘtements sahariens de diffĂ©rentes couleurs, un collier de coquillages et jouent du guembri, du caisson, du karkabou et du tambourin. Les baba salem se sont rarĂ©fiĂ©s de nos jours, mĂȘme s'ils se produisent toujours dans les rues d'Alger[129].

L'autre type de troupes folkloriques sont les zornadjia, employées dans les festivités. Elles tirent leur nom de la zorna, une sorte de hautbois, et produisent une musique rythmée notamment par le tbel, une sorte de tambour, et le bendir. Ces troupes de zornadjia se produisent notamment dans les mariages[129].

La musique arabo-andalouse

La musique chaĂąbi (« populaire Â») s'inscrit dans le rĂ©pertoire arabo-andalou. Elle finit par s'imposer comme un symbole d'une culture populaire et citadine. C'est une musique encore vivante, un art ayant traversĂ© les Ă©poques et renvoyant dans l'imaginaire collectif Ă  l'image d'une ville intemporelle. En effet ce genre musical s'appuie, notamment, sur des poĂšmes sĂ©culaires, les qçid, qu'il remet au goĂ»t du jour[130]. Les instruments employĂ©s sont le mandole algĂ©rien, instrument spĂ©cifique inventĂ© pour le chaĂąbi, le oud, le luth oriental, le banjo, le violon, le tar et la derbouka[130].

Ce genre musical apparaĂźt au dĂ©but du XXe siĂšcle dans les couches populaires de la Casbah, dont beaucoup issues des campagnes sont d'origine kabyle. Le chaĂąbi est fortement teintĂ© d'accents berbĂšres et se dĂ©cline Ă©galement en langue kabyle, outre son rĂ©pertoire en arabe algĂ©rien. Les maĂźtres fondateurs de cet art ont pour nom Cheikh Nador, Hadj El Anka et Cheikh El Hasnaoui. Le chaĂąbi algĂ©rois se fait connaĂźtre par la cĂ©lĂšbre chanson Ya Rayah de Dahmane El Harrachi, traduite et interprĂ©tĂ©e dans le monde entier. Les thĂšmes rĂ©currents sont l’écho du patrimoine, la plainte ancestrale, le mal du pays mais aussi des chants ancestraux de fĂȘtes et de cĂ©lĂ©brations religieuses[129]. Cette musique se joue souvent en soirĂ©e, dans les patios et particuliĂšrement durant le mois du ramadan. Hadj El Anka fonde la premiĂšre classe de cette discipline au conservatoire d'Alger en 1957[128].

Le chaùbi est aussi un style musical qui partagé entre les habitants musulmans et juifs de la Casbah. Parmi les chanteurs judéo-arabe les plus illustres on peut citer Lili Boniche[128]. Sa musique Ana el Warka est reprise pour le générique de l'émission de France 2, Des mots de minuit[131]. Des initiatives comme celles de l'orchestre El Gusto visent à les rassembler et à populariser ce patrimoine culturel de la Casbah sur les scÚnes internationales[128].

La peinture

Peinture représentant des magasins de style mauresque.
« Algerian Shops Â» de Louis Comfort Tiffany : reprĂ©sentation de boutiques algĂ©riennes (v.1875).
Peinture représentant des femmes dans un salon de style mauresque.
« Femmes d'Alger dans leur appartement », huile sur toile d’EugĂšne Delacroix (1798–1863), datĂ©e de 1834, exposĂ©e au musĂ©e du Louvre, Paris, France.

La Casbah d'Alger a inspirĂ© divers peintres algĂ©riens et Ă©trangers, notamment Ă  travers le courant de l'orientalisme. DĂšs le XIXe siĂšcle, elle est une source d'inspiration pour les artistes comme le peintre EugĂšne Delacroix[132], leur permettant de se plonger dans la ville arabe[133]. Un des peintres les plus cĂ©lĂšbres pour ses reprĂ©sentations de la Casbah est Mohammed Racim, natif de la Casbah. Ses Ɠuvres illustrent la pĂ©riode ancienne de la Casbah en remettant au goĂ»t du jour la tradition populaire algĂ©rienne ; elles sont actuellement, en grande partie, conservĂ©es au MusĂ©e national des beaux arts d'Alger[133]. Louis Comfort Tiffany, peintre amĂ©ricain, connait lui aussi une pĂ©riode orientaliste et visite Alger en 1875[134]. Entre 1957 et 1962, le peintre RenĂ© SintĂšs peint la Casbah. Ses peintures, en particulier Petit Matin, La Marine et Couvre-feu reflĂštent l'atmosphĂšre des troubles secouant la ville d'Alger durant la Guerre d'AlgĂ©rie[135].

Les institutions culturelles

Ancienne photo d'un intérieur de coupole.
IntĂ©rieur de la coupole de Dar Souf (v. 1893), partageant avec Dar Moustapha Pacha le rĂŽle d'ancienne « bibliothĂšque nationale et antiquitĂ©s d'Alger Â» de 1863 Ă  1950.
Vue sur un patio richement décoré.
Palais des RaĂŻs, siĂšge du « centre des arts et de la culture Â».

La Casbah abrite dĂšs le XIXe siĂšcle des institutions culturelles comme la « bibliothĂšque nationale et antiquitĂ©s d'Alger Â», fondĂ©e en 1863, contenant 30 000 volumes et 2 000 manuscrits arabes, turcs et persans[136]. Le palais de Dar Khdaoudj el Amia est aussi une institution culturelle. SiĂšge de la premiĂšre mairie d'Alger entre 1833 et 1839, il se voit attribuer par le Gouvernement GĂ©nĂ©ral d’AlgĂ©rie le rĂŽle de « service technique d'artisanat » et une exposition permanente d'arts populaire s'y installe. En 1961 il devient « musĂ©e des arts et traditions populaires Â» puis, en 1987, « musĂ©e national des arts et traditions populaires Â»[137]. En 1969, Alger accueille la premiĂšre Ă©dition du festival panafricain d'Alger. À cette occasion, la Casbah accueille divers artistes du continent ou de la diaspora africaine, mais Ă©galement des mouvements rĂ©volutionnaires comme les Black Panthers. Ce festival est reprogrammĂ© en 2009, annĂ©e oĂč le patrimoine de la Casbah est Ă©galement mis Ă  l'honneur[138].

Le palais des RaĂŻs, Ă  la suite de sa restauration en 1994, abrite le « centre des arts et de la culture Â», oĂč sont organisĂ©es des expositions temporaires, musĂ©ales et des spectacles sur la terrasse comportant une batterie de canons donnant sur la mer[139].

La Casbah accueille Ă©galement certains ateliers et visites du « festival culturel international de promotion des architectures de terre Â», organisĂ©s par le ministĂšre de la culture algĂ©rien. En 2007, Alger est dĂ©signĂ©e comme « capitale de la culture arabe Â», ce qui est l'occasion de rĂ©activer la question du patrimoine et de sa restauration. Cette manifestation culturelle voit l'inauguration du « musĂ©e algĂ©rien de la miniature et de l’enluminure Â», installĂ© dans le palais de Dar Mustapha Pacha[140]. Dar Aziza, un palais de la basse Casbah faisant partie de l'ancien ensemble du palais de la Djenina, est le siĂšge de l'« agence nationale d’archĂ©ologie Â» avant de devenir actuellement le siĂšge de l’« office de gestion et d’exploitation des biens culturels protĂ©gĂ©s Â»[141].

Le patrimoine Ă©crit

Ancienne photo de l'entrée d'un bùtiment mauresque.
Ancien bùtiment de la bibliothÚque nationale d'Algérie dans la Casbah.

La ville d'Alger possĂšde un patrimoine Ă©crit historique important. Au XIXe siĂšcle, la ville comporte plusieurs collections provenant de mosquĂ©es, de zaouĂŻas et de particuliers. L'ensemble du patrimoine littĂ©raire a Ă©tĂ© affectĂ©, Ă  l'image des Ă©difices, par les transformations et dĂ©molitions de l'Ă©poque coloniale. C'est durant cette pĂ©riode que naissent des initiatives pour prĂ©server et rĂ©pertorier ce patrimoine. Adrien Berbrugger est Ă  l'origine de la collection conservĂ©e Ă  la bibliothĂšque d'Alger, fondĂ©e en 1836. Les manuscrits sont locaux ou Ă©trangers (Égypte, Andalousie, Maroc, Turquie
) et traitent de domaines culturels ou scientifiques. En 1872, on a rĂ©pertoriĂ© 866 volumes dans divers bibliothĂšques : celle de la grande mosquĂ©e Jamaa el Kebir, celle de Jamaa al-Jdid, celles de Sidi Ramdane et de Sidi Aberrahmane. Jamaa al Jdid abrite Ă  l'Ă©poque 555 volumes, acquis grĂące aux dons des deys d'Alger[note 10]. Cet inventaire de 1872 permet de constater que Jamaa el Kebir, semble avoir perdu les deux tiers de sa collection de 1830. D'autres inventaires sont rĂ©alisĂ©s en 1907 et 1911. En 1909 parait le « catalogue de la grande mosquĂ©e d'Alger Â», dressĂ© par Mohamed Bencheneb[142]. La collection de cette mosquĂ©e comporte des ouvrages religieux, des exemplaires du Coran, des recueils de hadiths, des ouvrages traitant de la vie du prophĂšte, du droit malĂ©kite ou hanĂ©fite, de la thĂ©ologie, de la morale et de la grammaire[143].

Un autre type de patrimoine Ă©crit est le Tachrifat de la rĂ©gence d'Alger ou « registre des choses nobles Â». C'est un registre et une compilation de donnĂ©es administratives sur la RĂ©gence. En 1830, les registres trouvĂ©s dans le palais du dey et chez les principaux administrateurs sont dĂ©posĂ©s dans les archives arabes des domaines. Ces registres sont relatifs Ă  la perception des impĂŽts et Ă  l’administration des biens du beylik et des corporations religieuses. On y retrouve, Ă©parpillĂ©es, divers informations, relations de faits historiques ou d'Ă©vĂ©nements remarquables, des rĂšglements sur divers objets, des notes sur l’administration, sur les esclaves chrĂ©tiens et sur les tributs payĂ©s Ă  la RĂ©gence par diverses nations. Le Tachrifat est l'un de ces recueils d'archives ; il est traduit au dĂ©but de la pĂ©riode coloniale[144] - [145]. L'ensemble de ces documents, issus de l'administration prĂ©-coloniale, constitue le « fonds des archives de l’ancienne rĂ©gence d'Alger Â» ; il est conservĂ© aux archives algĂ©riennes dont le siĂšge est hors de la Casbah[146]. La bibliothĂšque nationale d'AlgĂ©rie, comprenant les fonds anciens, est situĂ©e dans des palais anciens avant de dĂ©mĂ©nager, en 1954, hors de la Casbah ; l'ensemble des collections est conservĂ© dans l'actuel bĂątiment prĂšs du jardin du Hamma[147].

L'eau dans la culture

Le rĂŽle de l'eau dans la Casbah doit ĂȘtre replacĂ© dans sa dimension historique. L'eau et sa distribution dans la ville dĂ©pendent de plusieurs domaines notamment l'architecture et l’ingĂ©nierie, mais aussi des usages qui en sont faits. La qualitĂ© de vie « liĂ©e Ă  l'eau », qui dĂ©finit l'aquositĂ©, est un enjeu propre Ă  beaucoup de villes mĂ©diterranĂ©ennes. L'eau, en plus de participer Ă  l'originalitĂ© urbaine d'une ville, contribue Ă  alimenter tout un patrimoine immatĂ©riel (lĂ©gendes, folklore[148]
)

La ville d'Alger est riche d'un patrimoine hydraulique permettant Ă  sa population d'avoisiner les 100 000 habitants au XVIIe siĂšcle et d'en faire une capitale mĂ©diterranĂ©enne. Un des premiers Ă©lĂ©ments de ce patrimoine sont les « sources sacrĂ©es » : la « Fontaine des GĂ©nies » ou Seb’aa AĂŻoun (les sept sources) Ă©tait une source d'eau douce de nos jours effacĂ©e par la construction du front de mer ; ces jaillissements d'eau douce en pleine mer leur confĂ©raient un caractĂšre mystique. Le djinn de cette fontaine, Seb’aa AĂŻoun, est, pour les Sub-sahariens, Baba MĂ»sa, surnommĂ© Al-Bahari, l'esprit aquatique d'eau douce venu du Niger. La source AĂŻn Sidi ‘Ali az-Zwawi doit son nom au saint Ali az-Zwawi mort en 1576 et est Ă©voquĂ©e par Diego de HaĂ«do. L'eau, Ă  laquelle les habitants prĂȘtaient de nombreuses vertus, coulait Ă  l'origine dans son mausolĂ©e situĂ© en dehors de la porte Bab Azoun et de nos jours dĂ©truit. Cependant la source coule toujours dans une boutique de la rue Patrice Lumumba[149]. Parmi les fontaines les plus cĂ©lĂšbres on peut noter celles reliĂ©es Ă  un marabout, ce qui leur confĂšre une dimension mystique comme celle de Sidi AbdelKader, de Sidi Ali Ezzaoui, de Mhamed Cherif, de Mzaouqa, de Sidi Ramdane[150] et d'autres comme AĂŻn Bir Chebana, etc. Celle de Mhamed Cherif est connue pour avoir le pouvoir d’apaiser les angoisses et les tracas grĂące Ă  trois gorgĂ©es de son eau[151].

Les fontaines d'eau sont aussi considĂ©rĂ©es comme des Ɠuvres de gĂ©nĂ©rositĂ© publique et Ă  ce titre sont dĂ©signĂ©es dans la toponymie algĂ©roise par le terme arabe de sabil ou, gĂ©nĂ©ralement au pluriel, sebala, ce terme dĂ©signant littĂ©ralement une Ɠuvre charitable et dĂ©sintĂ©ressĂ©e. Selon Kameche-Ouzidane[152], ce terme provenant du Coran, qui signifie littĂ©ralement « voie, route, chemin », est Ă  l'origine de l'expression fi sabil Allah, traduisant l'idĂ©e d'une action dĂ©sintĂ©ressĂ©e et gĂ©nĂ©reuse. Il va dĂ©signer progressivement Ă  travers les Ăąges les fontaines et les bassins d'eau potable publics amĂ©nagĂ©s par la gĂ©nĂ©rositĂ© d'une personne. Ce genre de dons permet de perpĂ©tuer le nom du donateur et d'assurer son salut dans ce qui est considĂ©rĂ© comme un « monde pĂ©rissable ». De nombreuses gravures sur les fontaines rendent compte de l'utilitĂ© de l'eau et l'importance des fontaines comme utilitĂ© publique. Cette utilitĂ© Ă©tant d'autant plus grande qu'initialement, les fontaines Ă©taient, avec les sources, un endroit obligĂ© pour se procurer de l'eau, et qu'elles ne pouvaient en aucun cas ĂȘtre privĂ©es ; les donateurs, tout comme les habitants des palais, avaient interdiction de construire de telles fontaines dans leurs habitations[61]. L'autre forme d'approvisionnement en eau Ă©tait celle des nombreux puits (environ 2 000 puits recensĂ©s pour 3 000 habitations au dĂ©but de l'Ăšre coloniale), et autant de citernes, situĂ©es dans les sous-sols, qui permettaient la rĂ©cupĂ©ration de l'eau de pluie tombant sur les terrasses[10].

La fontaine dite de la « Cale aux Vins » encastrée de nos jours dans un mur du musée des antiquités d'Alger comporte une épigraphe de 1235, trÚs expressive, concernant l'utilité publique des eaux et le rÎle du bienfaiteur Hussein Pacha comme en témoigne la traduction de Gabriel Colin[153] :

« C’est par l’eau que tout vit ! Le gouverneur, sultan d’Alger, Huseyn pacha, dont les pieux desseins tendent toujours aux bonnes Ɠuvres et qui, sans jamais s’éloigner de la bienveillance, amĂšne l’eau en tous lieux, a fait couler cette onde et a construit cette fontaine. En irriguant cet endroit, il a abreuvĂ© celui qui avait soif. Bois en toute aisance une eau fraĂźche Ă  l’amour de Huseyn. »

Cependant, sur les 150 fontaines qui furent en fonction dans la mĂ©dina, il n'en reste qu'une dizaine de fonctionnelles. DĂ©signĂ©es par les mots arabes aĂŻn (fontaine) ou bir (puits), elles dĂ©notent d'un certain plaisir de vivre dans la citĂ© Ă  travers ses espaces publics. Ainsi la Fontaine des Veuves (AĂŻn al-Ahjajel), avait-elle pour rĂ©putation d'avoir le pouvoir de rendre un mari aux veuves. Ces fontaines font partie intĂ©grante de la mĂ©dina, elles subsistent, quoique taries, comme lieux de mĂ©moire, notamment par leurs appellations et leur rĂŽle dans la toponymie de la vieille ville[154].

  • Fontaine mauresque dans une ruelle.
    AĂŻn Sidi Mhamed Cherif.
  • Fontaine mauresque dans une ruelle.
    AĂŻn Sidi Ramdane.
  • Fontaine mauresque dans une ruelle.
    AĂŻn Bir Chebana.
  • Fontaine et son bassin dans un patio.
    Fontaine dans le patio de Dar Mustapha Pacha.

Tradition orale

La culture orale est importante dans la tradition algéroise, notamment à travers le jeu de la boqala[note 11]. La boqala, dans sa forme classique, est un petit poÚme de quatre ou cinq vers, récité ou parfois improvisé. Ces petits poÚmes, transmis par l'oralité ou de petits recueils, constituent un patrimoine de plusieurs siÚcles[155] - [156]. Ce jeu de poésie oscille entre le divertissement et la divination. Dans ce dernier cas il s'accompagne parfois d'un rituel magico-religieux et n'est pas propre à la ville d'Alger mais à l'ensemble des villes du littoral algérien et de son arriÚre-pays, Alger, Blida, Béjaïa, Médea, Miliana, Cherchell
 Le contenu de la boqala est souvent une devinette ou un texte mystérieux, parfois une parole de sagesse ; il est donc sujet à interprétation. Ces séances sont traditionnellement organisées par des femmes, mais les hommes peuvent aussi s'y joindre. Les réunions se font souvent autour d'une table bien garnie, sur les terrasses des maisons ou les patios[155]. Les séances se tiennent généralement la nuit ainsi que la veille de jours importants ou de certains jours de la semaine, les mercredis, vendredis et dimanches. Ces séances sont trÚs fréquentes durant le mois du Ramadan. Le mot boqala provient du terme arabe désignant une cruche en terre cuite qui contient de l'eau, mise sur un brasier, et autour de laquelle peuvent avoir lieu divers rituels[note 12] - [156].

Les sĂ©ances commencent par une invocation : « FĂąl ya fĂąlfal djibli khbĂąr man koul blad » (PrĂ©sage, Ô prĂ©sage, apporte moi des nouvelles de toutes les contrĂ©es). La langue employĂ©e dans ces jeux de boqala est l'arabe algĂ©rien, avec des emprunts aux langues avec lesquelles il est en contact (berbĂšre, turc, espagnol et français) car son lieu de production est essentiellement citadin. Si l'on ne connait pas l'origine de cette pratique, elle prĂ©sente une structure littĂ©raire proche de l'Ă©crit et se caractĂ©rise par une puretĂ© du style, un rythme et des sonoritĂ©s qui lui confĂšrent sa popularitĂ©. On peut noter une ressemblance avec la poĂ©sie andalouse ancienne, le hawzi, les chants populaires de Tlemcen. Ce genre littĂ©raire est encore de nos jours une pratique assez rĂ©pandue car sa diversitĂ© thĂ©matique lui permet d'intĂ©resser des auditoires divers et donc d'ĂȘtre assez consensuel selon les circonstances. De plus il permet de frapper l'imaginaire de l'auditoire et de combler un certain dĂ©sir d'Ă©vasion de celui-ci[155] - [47].

Notes et références

Notes
  1. Selon Adrian Atkinson, p. 52, le site classĂ©[1] par l’UNESCO s'Ă©tendait Ă  l'origine sur environ 70 ha avant d'ĂȘtre Ă©tendu Ă  105 ha.
  2. Ces ßlots sont actuellement intégrés à la jetée du port.
  3. Le Fahs dĂ©signe les environs immĂ©diats d'Alger, Ă  l’extĂ©rieur des murs de la mĂ©dina.
  4. Selon Marcel Le Glay cité par Tsouria Kassab, p. 1, des monnaies puniques ont été retrouvées dans la Basse Casbah.
  5. Le premier niveau, allant au-delĂ  de 13 mĂštres, a permis de mettre au jour des poteries du IIIe au Ier siĂšcle av. J.-C. dont certaines de type campanien attestant des relations commerciales avec l'Italie du Sud, les colonies grecques de la Gaule, voire la cĂŽte orientale de l'Espagne et la Gaule. Dans un deuxiĂšme niveau, allant de 13 mĂštres Ă  8,45 mĂštres, on retrouve des poteries rouges d'Arezzo ou de type gallo-romaines. Enfin, le troisiĂšme niveau, allant de 8,45 mĂštres Ă  6,40 mĂštres, ne recĂšle que de la poterie romaine, sans dĂ©cor et de plus en plus grossiĂšre, datant probablement des IIIe, IVe et Ve siĂšcles.
  6. Les historiens français Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier relĂšvent que « c’est le mĂȘme terme, dans les actes internationaux, qui dĂ©signe la ville et le pays qu’elle commande : Al Jazñ’ir[20]. » Gilbert Meynier prĂ©cise par ailleurs que « mĂȘme si le chemin est parsemĂ© d’embĂ»ches pour Ă©difier un État sur les dĂ©combres des États zayanide et hafside, [
] dĂ©sormais, on parlera de dawla al-Jaza’ir[21] (le pouvoir-Ă©tat d’Alger) [
] Cette pĂ©riode voit l'installation d'une organisation politique et administrative qui va participer Ă  la mise en place de l'entitĂ© algĂ©rienne : watan al jazĂą'ir (pays d'AlgĂ©rie) et la dĂ©finition de frontiĂšres avec les entitĂ©s voisines Ă  l'est et Ă  l'ouest[22] - [23]. »
  7. Par exemple le rattachement à un saint patron de la ville signifie une filiation et une ascendance liées à un imaginaire symbolisant la citadinité. On parle des ouled Sidi Abderrahmane, littéralement les descendants du saint Sidi Abderrahmane, comme transcription de l'expression « enfants de la ville » (ouled el bled).
  8. Le terme « maure », trÚs employé au XIXe siÚcle, désigne les Arabes citadins d'Alger.
  9. C'est à cette période qu'elle devient capitale de la Régence d'Alger.
  10. Les deys étant de rite hanéfite, cela expliquerait l'importance de leurs dons pour Jamaa al Jdid, principalement consacrée au rite hanéfite, en comparaison notamment au volume des dons effectués pour Jamaa al Kebir, la grande mosquée, de rite malékite.
  11. Parfois orthographié bouqala ou bƫqāla.
  12. Il peut s'agir de parfumer l'eau avec de l'encens ou divers essences mais aussi de chasser le mauvais-Ɠil et les djinns.
Références
  1. « Casbah d'Alger », UNESCO.
  2. Almi 2002, p. 144.
  3. Leschi 1941, p. 257.
  4. GEO, no 397, , p. 87.
  5. Guemriche 2012, p. 214.
  6. Guemriche 2012, p. 80.
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Annexes

Histoire

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Articles connexes

GĂ©ographie

Histoire

Guerre d'Algérie

Cinéma

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