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√Čconomie des Iroquois

L'√©conomie des Iroquois, telle que l'ont d√©couverte les premiers colons europ√©ens, reposait sur une organisation collective de la production qui combinait l'agriculture et des activit√©s comme la chasse et la cueillette. Ce syst√®me √©conomique √©tait commun √† toutes les tribus de la Conf√©d√©ration iroquoise, qui rassemblait les Iroquois proprement dits. Il √©tait partag√© plus largement par l'ensemble des Iroquoiens du Nord : ces peuples apparent√©s par la langue vivaient sur un territoire qui correspond aujourd'hui √† l'√Čtat de New York ainsi qu'√† la r√©gion des Grands Lacs. La Conf√©d√©ration iroquoise s'√©tait constitu√©e, peu de temps avant la venue des Europ√©ens, par le regroupement de cinq tribus, les Cinq-Nations (S√©n√©cas, Cayugas, Onondagas, Onneiouts et Mohawks), auxquelles s'ajouta plus tard une sixi√®me (les Tuscaroras). Parmi les autres Iroquoiens du Nord, les mieux connus sont les Hurons : bien qu'ennemis traditionnels des Iroquois, ils avaient une organisation √©conomique tr√®s similaire √† la leur.

Iroquoises au travail pilant des grains et des fruits secs (gravure de 1664).

Les peuples iroquois √©taient avant tout des agriculteurs qui se nourrissaient particuli√®rement des ¬ę trois sŇďurs ¬Ľ (le ma√Įs, le haricot et la courge) g√©n√©ralement cultiv√©es parmi les groupes am√©rindiens. Semi-s√©dentaires, ils compl√©taient leur alimentation par la p√™che, au printemps, et par la chasse, pour laquelle les hommes quittaient les villages de l'automne √† l'hiver. Ils avaient √©labor√© des formes culturelles li√©es √† leur mode de vie. Au nombre de ces cr√©ations figuraient leur conception de la nature et leur mode de gestion de la propri√©t√©.

Les Iroquois avaient d√©velopp√© une √©conomie tr√®s diff√©rente du syst√®me occidental aujourd'hui dominant. Elle se caract√©risait notamment par la propri√©t√© collective du sol, la division du travail selon le sexe et un mode d'√©change fond√© principalement sur l'√©conomie de don. Dans cette soci√©t√© plut√īt homog√®ne, le flux de prisonniers issu des conflits end√©miques avec les nations voisines entretenait un √©l√©ment de diff√©renciation. Ceux des captifs qui √©taient gard√©s en vie connaissaient un sort variable, qui pouvait aller de l'esclavage √† l'adoption.

Le contact des Europ√©ens, qui prit une forme soutenue √† partir de la fin du XVIe si√®cle, eut un impact majeur sur cette organisation sociale. Les Iroquois devinrent pour commencer d'importants partenaires commerciaux, mais l'expansion de l'implantation europ√©enne d√©sorganisa leur √©conomie. Autour de 1800, ils furent rel√©gu√©s dans des r√©serves aux √Čtats-Unis et au Canada, et durent faire √©voluer leur syst√®me traditionnel en cons√©quence. Au XXe si√®cle, certains groupes tir√®rent parti du statut ind√©pendant des r√©serves pour lancer des ¬ę casinos indiens ¬Ľ. D'autres s'int√©gr√®rent directement dans l'√©conomie ext√©rieure. Cependant l'influence du mod√®le ancien peut encore √™tre retrouv√©e, tant dans les conceptions √©conomiques d√©velopp√©es par les Iroquois contemporains que dans la fa√ßon dont ils g√®rent le patrimoine de leurs r√©serves.

Conditions et types de production

Environnement et ressources naturelles

Territoires occupés par les tribus iroquoises vers 1650.

L'Iroquoisie se situait au centre de la r√©gion des for√™ts de l'est de l'Am√©rique du Nord, milieu interm√©diaire entre l'environnement arctique, qui pr√©vaut √† l'extr√™me nord du continent, et celui des Grandes Plaines, qui s'√©tendent jusqu'aux montagnes Rocheuses[1]. Au XVIIe si√®cle, les Iroquois occupaient le sud du lac Ontario, depuis les rives du lac √Čri√© jusqu'√† celles de l'Hudson. Leur pays, d√©limit√© √† l'ouest et au nord par les lacs Ontario et √Čri√© ainsi que par le cours du Saint-Laurent, et √† l'est par les cha√ģnes des Appalaches, ne comportait, √† l'int√©rieur, ni obstacle naturel important ni diff√©rence environnementale marqu√©e. Prot√©g√©s des attaques, les Iroquois tiraient √©galement de leur position un avantage offensif : occupant la partie la plus √©lev√©e de la r√©gion, ils avaient la capacit√© de se d√©placer rapidement vers l'ext√©rieur en descendant les nombreux cours d'eau qui prenaient leur source sur leur territoire. Les collines, o√Ļ poussaient tsugas (appel√©s ¬ę pruches ¬Ľ au Canada), √©rables, pins, ch√™nes et autres arbres des zones temp√©r√©es, abritaient des vall√©es fertiles et quelques terres alluviales[2].

L'élan, appelé orignal en Amérique, était le plus gros gibier des Iroquois (gravure de l'Encyclopédie).

Les ressources alimentaires animales et v√©g√©tales √©taient diverses et nombreuses. L'orignal, le wapiti, le cerf (ou chevreuil), l'ours noir, le castor et d'autres gibiers plus petits comme la loutre, la martre, le li√®vre et l'√©cureuil noir ou roux, assuraient les apports en viande. Selon la saison, les eaux poissonneuses fournissaient carpes, achigans √† grande ou petite bouche (perches noires ou truit√©es), esturgeons, saumons, anguilles et moules d'eau douce. De nombreuses esp√®ces d'oiseaux, telles que grues, p√©licans, cygnes, bernaches (outardes), oies, canards, dindes, pigeons, tourterelles tristes, go√©lands et plongeons, √©taient √©galement consomm√©es. Aux plantes cultiv√©es, ma√Įs (bl√© d'Inde), haricot, courge et melon, acclimat√©es de la vall√©e du Mississippi, s'ajoutaient racines et fruits sauvages issus du milieu local. Les arbres √† fruits secs, caryers, noyers, ch√Ętaigniers et ch√™nes, √©taient nombreux. Le sirop retir√© de l'eau de l'√©rable √† sucre donnait aussi une nourriture appr√©ci√©e. S'y ajoutaient framboises, myrtilles, fraises et baies de canneberge, ainsi que le raisin des vignes sauvages qui poussaient naturellement sur les zones atteintes par les incendies de for√™t. Pommetiers, pommiers de mai, asiminiers et autres arbres fruitiers sauvages permettaient de compl√©ter l'alimentation[3].

Les ressources naturelles utilisables comme mati√®res premi√®res n'√©taient pas moins abondantes. Le gibier fournissait peau et fourrure pour l'habillement et l'√©quipement. Les cornes, les os et les tendons, de m√™me que les coquilles des mollusques, entraient dans la fabrication d'outils et d'ustensiles divers. Le bois de construction √©tait tir√© des arbres de la for√™t. Fr√™ne, orme, thuya (c√®dre blanc), sapin baumier et √©pic√©a (√©pinette ou prusse) donnaient leur √©corce comme mat√©riau de couverture. Le bois du fr√™ne blanc et l'√©corce de l'orme rouge √©taient utilis√©s dans la fabrication des cano√ęs (canots) et le bois du tsuga pour les raquettes √† neige. La fibre de l'√©corce int√©rieure de l'orme rouge et d'autres plantes, comme le Dirca Palustris, servait √† la confection de cordon et de gros fil, de m√™me que le chanvre sauvage. Le roseau et les feuilles lanc√©ol√©es du ma√Įs √©taient utilis√©s dans le tissage de tapis. L'argile exploitable pour la poterie existait en grande quantit√©. En revanche, le pays √©tait pauvre en minerai de cuivre, presque le seul m√©tal travaill√© par les Am√©rindiens. Avant l'arriv√©e des Europ√©ens, les Iroquois n'utilisaient aucun instrument de m√©tal et employaient relativement peu la pierre[4].

Le territoire des Hurons, sur l'isthme situ√© entre le lac √Čri√©, le lac Ontario et celui qui porte leur nom, avait des caract√©ristiques tr√®s voisines de celui des Iroquois. Un peu plus favorable √† l'agriculture, avec son relief plus ouvert, il offrait en contrepartie moins de ressources √† la chasse, mais se pr√™tait encore mieux √† la p√™che[5].

Activités primaires

Les principales activités productives des Iroquois étaient la collecte des fruits et des racines, la trappe, la chasse, la pêche et l'agriculture. Fruits et racines faisaient l'objet d'un travail régulier et assuraient une part non négligeable de l'alimentation. Les bonnes récoltes donnaient lieu à des fêtes, de même que la production du sirop d'érable. Toutefois, ces ressources tenaient une place secondaire par rapport au gibier, que les Iroquois allaient traquer dans leur environnement immédiat mais aussi très au-delà des limites de leur territoire[6].

L'hiver √©tait la principale saison de chasse, m√™me si celle du gibier √† plumes se pratiquait √† l'automne et au printemps et le pi√©geage toute l'ann√©e. Les premiers froids √©taient consacr√©s en priorit√© aux cervid√©s et aux castors. La p√©riode d'hibernation de janvier √† mai √©tait plus favorable pour l'ours. √Ä partir d'octobre, les groupes de chasseurs foulaient la r√©gion enti√®re √† la recherche de gibier. Ils pouvaient se rendre √† l'est et au nord dans les Adirondacks et jusqu'aux terres de l'actuel Canada, √† l'ouest et au sud jusqu'au Niagara et sur tout le territoire occup√© depuis par les √Čtats de l'Ohio et de Pennsylvanie. En janvier, les groupes dispers√©s regagnaient leurs villages. La p√™che √©tait pratiqu√©e, de diverses fa√ßons, depuis la mi-mars jusqu'au d√©but de l'hiver. Le saumon et l'anguille donnaient les produits les plus abondants. Chez les Hurons, la p√©riode de p√™che s'√©tendait pratiquement √† l'ann√©e enti√®re[7].

Le ma√Įs, c√©r√©ale am√©rindienne par excellence, dans une flore de 1633.

L'agriculture impliquait un encha√ģnement d'op√©rations relativement longues et complexes. Ainsi, la production du ma√Įs se d√©roulait en quatre √©tapes principales : le d√©frichement, les semis, la croissance des plants et la r√©colte. L'ensemble du processus occupait habituellement toute la belle saison. Parfois, quand le d√©frichement √©tait particuli√®rement difficile, la premi√®re r√©colte pouvait demander plusieurs ann√©es de travail pr√©alable. Tous les dix √† douze ans, les m√©thodes extensives pratiqu√©es et la migration r√©guli√®re des villages qu'elles impliquaient imposaient le renouvellement complet de l'op√©ration. Une partie des terres d√©gag√©es √©tait consacr√©e au melon et, dans une mesure moindre, au tournesol et au tabac[8]. Mais la plus grande part √©tait r√©serv√©e aux champs o√Ļ les ¬ę trois sŇďurs ¬Ľ √©taient cultiv√©es ensemble.

La place exacte de chaque activit√© variait d'une tribu √† l'autre. Les plus agricoles √©taient celles qui vivaient dans les zones les moins dens√©ment bois√©es. Mais globalement, la priorit√© accord√©e √† la qualit√© des sols pour l'implantation des villages et la relative permanence de ceux-ci indiquent que, malgr√© le r√īle important de la chasse et de la p√™che, l'agriculture √©tait pr√©pond√©rante dans l'alimentation comme dans la vie des Iroquois et, plus encore, des Hurons[9].

Biens d'équipement et de consommation

Mises à part leurs activités productives primaires, les Iroquois pratiquaient différentes formes d'artisanat, en particulier pendant la période de relatif temps libre qui suivait le retour de la chasse, à la fin de l'hiver[10]. Les objets fabriqués comptaient autant d'articles de consommation que de biens d'équipement. Dans cette dernière catégorie entraient deux outils d'usage général : le couteau, fait de bois, d'os, de coquillage ou de pierre, utilisé à la chasse, au combat et en de multiples occasions quotidiennes, et la hache à lame de pierre, également employée dans de nombreuses activités, entre autres, en complément du feu pour l'abattage des arbres[11].

Les autres fabrications r√©pondaient √† des besoins plus sp√©cialis√©s. Pour le chasseur, l'instrument le plus important √©tait l'arc, souvent de la taille d'un homme, fait de gen√©vrier (c√®dre rouge) ou d'un bois analogue, durci au feu et muni d'une corde de chanvre ou de tendon de cervid√©. Les fl√®ches, longues d'environ un m√®tre, √©taient parfois empenn√©es de deux plumes qui am√©lioraient leur pr√©cision en leur donnant un mouvement rotatif. Leurs pointes √©taient le plus souvent de pierre et parfois de bois, d'os ou de corne. Pi√®ges et collets √©taient g√©n√©ralement faits de cordes de chanvre ou d'√©corce. Les principaux instruments fabriqu√©s pour la p√™che √©taient le harpon, de corne ou d'os, et le filet, √©galement confectionn√© √† base de chanvre ou de fibre d'√©corce. Leur efficacit√© √©tait accrue par la r√©alisation de diverses sortes de barrages. De m√™me, les travaux agricoles n√©cessitaient des outils sp√©cifiques. Une fois d√©bois√©e par le feu et la hache, la terre √©tait d√©gag√©e au moyen du r√Ęteau, une grande fourche de bois, puis pr√©par√©e pour les semis au moyen du ¬ę b√Ęton √† creuser ¬Ľ, une pi√®ce de bois incurv√©e munie d'un long manche. Sarclage et binage utilisaient le plus souvent une houe de bois et parfois une √©paule de cervid√© fix√©e sur un manche[12].

D'autres instruments étaient fabriqués pour servir à la transformation des matières premières en biens de consommation. La nourriture était préparée au moyen d'ustensiles de cuisine et de cuisson, généralement faits de bois, d'écorce ou de terre cuite. Le mortier de pierre était utilisé pour le pilage des noix, de la terre à poterie ou d'autres matériaux durs. Les poteries, à base d'argile mélangée de pierre ou de coquillage broyés, étaient séchées au soleil après modelage, puis cuites sur un feu d'écorce. Elles étaient utilisées pour la cuisine et pouvaient aussi servir au stockage. Toutefois, les récipients les plus usités, en particulier pour les matériaux secs, étaient faits d'écorce et de bois. La petite production de textile à base de fibre végétale était presque entièrement manuelle, à l'exception de quelques outils simples de corne ou d'os. Le traitement des peaux, quoique plus développé, n'en utilisait guère plus. Un grattoir de bois ou de pierre servait à nettoyer la peau, qui était ensuite trempée dans une solution de cervelle de cervidé avant d'être fumée. Elle était finalement cousue à la forme voulue au moyen d'un fil de tendon ou de fibre végétale et d'une aiguille de corne, d'os ou de bois.

Les moyens de transport constituaient une derni√®re cat√©gorie d'√©quipements. Le portage terrestre se servait d'un brancard de bois, ou de sangles en fibre d'√©corce tiss√©e que les Iroquois se passaient autour du front ou de la poitrine. L'hiver, la neige permettait l'emploi du tra√ģneau de bois, tir√© par son guide chauss√© de raquettes. Sur l'eau, les cano√ęs de bois et d'√©corce, de quatre √† douze m√®tres de long, pouvaient emporter de deux √† trente personnes[13].

Onondaga, village iroquois fortifié,
d'après un croquis de Samuel de Champlain[14].

Les produits de consommation √©taient ceux que pouvaient procurer la chasse, la p√™che et surtout l'agriculture pratiqu√©es avec les moyens pr√©c√©demment d√©crits. Le ma√Įs sous diverses formes, dont la sagamit√© (mets am√©rindien), constituait l'alimentation de base du village et l'essentiel du surplus stock√©. La viande du gibier et la chair du poisson √©taient la nourriture principale pendant la saison de la chasse et de la p√™che. Elles compl√©taient les r√©serves, une fois fum√©es ou s√©ch√©es. Le monde animal fournissait aussi l'essentiel des mati√®res premi√®res utilis√©es pour les v√™tements. L'habitat √©tait construit √† base de bois et d'√©corce. Les petits abris transportables de la saison de chasse contrastaient avec les ¬ę maisons longues[N 1] ¬Ľ qui, entour√©es d'une solide palissade, constituaient les villages semi-permanents[15].

Formes d'organisation de l'économie

Propriété du sol

Chez les Hurons, la propri√©t√© du sol √©tait essentiellement collective. Gabriel Sagard, missionnaire catholique fran√ßais, en a d√©crit les bases. Les Hurons, ¬ę ayant autant de terre comme il leur [√©tait] n√©cessaire[16] ¬Ľ, pouvaient en attribuer une part √† chaque famille et disposer encore d'un large surplus poss√©d√© en commun. Tout Huron √©tait libre de d√©fricher la terre et de l'ensemencer. Il en avait la possession aussi longtemps qu'il continuait de la cultiver et de s'en servir. Une fois abandonn√©e, elle revenait √† la propri√©t√© commune et tout un chacun pouvait la reprendre pour lui-m√™me[16]. Bien que les Hurons aient apparemment d√©tenu des terres √† titre individuel, la port√©e de cette possession personnelle para√ģt avoir √©t√© toute relative : l'emplacement central des r√©cipients √† grain, dans les ¬ę maisons longues ¬Ľ qui abritaient les multiples familles d'un m√™me groupe de parent√©, sugg√®re que les occupants d'une maison donn√©e mettaient toute la production en commun[17].

Les Iroquois avaient un système similaire de distribution des terres. La tribu possédait toutes les terres, mais attribuait des territoires aux différents clans qui les répartissaient à leur tour entre les ménages pour les cultiver. Le terrain était régulièrement redistribué entre les ménages, au bout de quelques années. Un clan pouvait demander une réaffectation des territoires lors des réunions du Conseil des Mères de clan[18]. Les clans coupables d'abus de terrain ou de négliger celui qui leur était alloué, recevaient un avertissement du Conseil des Mères. La pire punition était l'attribution de leur territoire à un autre clan[19]. La propriété de la terre était l'affaire des femmes, de même que la culture du sol pour la nourriture était leur travail[18].

Le Conseil des M√®res r√©servait aussi certaines portions de terrain pour √™tre travaill√©es en commun par les femmes de tous les clans. La nourriture produite sur ces terres, appel√©e kńõndi«Ē"gw«é'ge' hodi'yńõn'tho, √©tait consomm√©e lors des f√™tes et des grands rassemblements[19].

Division du travail : champs et forêt

La division du travail refl√©tait le clivage dualiste caract√©ristique de la culture iroquoise, o√Ļ les dieux jumeaux Hahgwehdiyu, Jeune Arbre (Est) et Hahgwehdaetgah, Silex (Ouest) personnifiaient la s√©paration fondamentale entre deux moiti√©s compl√©mentaires. Le dualisme appliqu√© au travail attribuait √† chaque sexe un r√īle clairement d√©fini qui compl√©tait celui de l'autre. Les femmes accomplissaient les t√Ęches li√©es aux champs et les hommes, celles attach√©es √† la for√™t, y compris le d√©frichement et le travail du bois[20]. Les hommes se chargeaient principalement de la chasse, de la p√™che, du commerce et du combat, alors que les femmes s'occupaient de l'agriculture, de la cueillette et des t√Ęches m√©nag√®res. Les activit√©s artisanales √©taient r√©parties √©galement entre les sexes. Les hommes r√©alisaient les constructions et l'essentiel des √©quipements, y compris les outils utilis√©s par les femmes pour les travaux des champs, tandis que les femmes assuraient la fabrication du petit mat√©riel de pi√©geage, des poteries et de la plus grande part des ustensiles m√©nagers, de l'ameublement, des articles textiles et des v√™tements[21]. Cette sp√©cialisation par sexe √©tait la principale fa√ßon de diviser le travail dans la soci√©t√© iroquoise[22]. √Ä l'√©poque de la rencontre avec les Europ√©ens, les Iroquoises produisaient environ 65 % des biens et les hommes 35 %[23]. En combinant des productions alimentaires diff√©rentes et r√©parties sur presque toute l'ann√©e, ce syst√®me mixte r√©duisait les risques de disette et de famine. Selon Johansen 1999, les premiers colons europ√©ens ont souvent envi√© les performances de la production vivri√®re iroquoise[23].

L'organisation du travail des Iroquois √©tait coh√©rente avec leur syst√®me de propri√©t√© du sol : √† propri√©t√© commune, travail en commun. Pour les t√Ęches difficiles, les femmes constituaient de grands groupes et allaient de champ en champ en s'entraidant pour travailler leurs terres. Pour les semailles men√©es en commun, une ¬ę ma√ģtresse des champs ¬Ľ distribuait √† chacune une quantit√© donn√©e de semence[24]. Dans chaque groupe, les Iroquoises confiaient √† l'une d'entre elles, ancienne, mais active, le r√īle de chef des travaux pour l'ann√©e √† venir, et s'engageaient √† suivre ses directives. Les femmes coop√©raient aussi en d'autres occasions. Ainsi, elles coupaient elles-m√™mes leur bois, mais leur chef en supervisait le transport collectif jusqu'au village[25]. Les clans de femmes assuraient encore de nombreuses t√Ęches et selon Mary Jemison, une blanche qui s'√©tait assimil√©e √† la soci√©t√© indienne, l'effort collectif √©vitait ¬ę toute jalousie entre celles qui en auraient fait plus ou moins que les autres[25]. ¬Ľ

Croquis d'une chasse aux cervid√©s chez les Hurons, par Samuel de Champlain. Les Hurons font du bruit et rabattent les animaux le long d'une barri√®re en forme de V, jusqu'√† l'apex o√Ļ ils sont captur√©s et tu√©s[26].

Les hommes s'exer√ßaient aux tactiques collectives lors des exp√©ditions guerri√®res[27]. Leurs autres t√Ęches, comme la chasse et la p√™che, comportaient aussi des √©l√©ments de coop√©ration, avec cette diff√©rence qu'ils se regroupaient par village entier plus souvent que par clan, comme le faisaient les femmes[28]. Pendant les parties de chasse qu'ils organisaient, des techniques collectives √©taient mises en Ňďuvre pour abattre une grande quantit√© de gibier. Un t√©moignage de premi√®re main d√©crit une battue pour laquelle une grande barri√®re de broussailles en forme de V avait √©t√© construite dans la for√™t. Les rabatteurs mirent le feu du c√īt√© ouvert du V, for√ßant les animaux √† courir jusqu'au point o√Ļ les chasseurs du village les attendaient devant une ouverture[29]. Une centaine de cervid√©s pouvaient √™tre abattus en une seule fois avec un tel proc√©d√©[26] - [29].

Powhatans pêchant de façon similaire aux Iroquois, d'après une gravure de John White publiée par Théodore de Bry dans ses Grands Voyages (1590).

Pour la p√™che, les hommes pouvaient √©galement former des groupes importants. Les p√™cheurs montaient souvent de grandes exp√©ditions o√Ļ, sur leurs cano√ęs, ils couvraient de filets et de barrages des cours d'eau entiers pour ramasser de grandes quantit√©s de poissons, parfois un millier en une demi-journ√©e[30]. Les prises d'une partie de chasse ou de p√™che √©taient consid√©r√©es comme propri√©t√© commune. Elles pouvaient √™tre rassembl√©es en un m√™me lieu par les participants, puis redistribu√©es entre eux par le chef d√©sign√© de l'exp√©dition, ou encore emport√©es au village pour y √™tre consomm√©es, principalement entre hommes, au cours d'une succession de f√™tes[31]. La p√™che et la chasse n'√©taient pas toujours des efforts coop√©ratifs, mais les Iroquois faisaient g√©n√©ralement mieux en groupe qu'individuellement[32].

√Čchange

La production en commun et la distribution collective des biens limitaient le développement du commerce intérieur, mais la diversité des conditions naturelles et des modes de vie d'une région à l'autre donnait matière à échanges entre les Iroquois et les autres tribus[33]. Les Iroquois échangeaient leurs surplus de grain et de tabac contre les fourrures des tribus du Nord et les wampums (ceinture de coquillages d'usage rituel) des tribus de l'Est[34].

Ils se procuraient de la m√™me mani√®re les cano√ęs de qualit√© sup√©rieure faits par les Algonquins en √©corce de bouleau, arbre qui n'existait pas sur le territoire iroquois[35].

Les Iroquois utilisaient le don/contre-don plus souvent qu'aucun autre mode d'échange. Le don/contre-don reflétait la réciprocité en vigueur à l'intérieur de la société iroquoise. L'échange commençait par l'offrande d'un présent par un clan à une autre tribu ou à un autre clan, dans l'attente que soit donné en retour quelque chose d'utile[36]. Cette forme d'échange était liée au penchant de la culture iroquoise pour le partage de la propriété et la coopération dans le travail. Il n'était jamais question d'accord explicite, encore moins de prix, mais un service était rendu pour le bien de la communauté ou d'un de ses membres, en escomptant du bénéficiaire un don en retour.

Le commerce extérieur était l'une des occasions peu nombreuses que la société iroquoise offrait à l'entreprise individuelle. Une personne qui découvrait une nouvelle route commerciale acquérait pour l'avenir le droit exclusif de commercer par cette route. Néanmoins, il pouvait arriver que les clans collectivisassent les routes commerciales pour obtenir un monopole dans un type de commerce précis[37].

√Čconomie et soci√©t√© - d√©bats historiographiques

Organisation collective et comportements individuels

Le système économique iroquois s'accompagnait d'une éthique spécifique du travail et de la propriété. Une morale du travail collectif assimilait vertu et productivité : l'Iroquois idéal était un bon guerrier et un chasseur efficace, l'Iroquoise parfaite excellait dans l'agriculture et le travail ménager[38]. L'accent mis sur l'utilité sociale de l'individu encourageait la contribution de chacun des membres du groupe, et ce malgré le fait que tous retiraient des bénéfices semblables, quels que fussent les efforts fournis.

Hormis quelques outils de base et instruments assez répandus, l'individu possédait peu de biens. Selon Frank Speck 1945, le vol devait être très rare, puisque les seuls biens susceptibles d'être convoités auraient été les wampums[39]. Cet acte était cependant considéré comme l'un des principaux crimes, qui comprenaient également le meurtre, l'adultère, la trahison et la sorcellerie[40]. Le groupe d'appartenance du coupable était responsable du dédommagement de la victime, mais l'individu récidiviste était frappé de bannissement[41].

L'organisation collective se combinait chez les Iroquois √† une culture de l'individualit√© qui s'appuyait sur une forte tradition de responsabilit√© et d'autonomie. L'√©ducation visait √† former des hommes auto-disciplin√©s, autonomes, responsables et sto√Įques[42]. Les Iroquois cherchaient √† √©liminer pendant l'enfance tout sentiment de d√©pendance et √† susciter le d√©sir de responsabilit√©. Comme on impliquait les enfants dans des pratiques collectives, ils apprenaient √† la fois √† penser en tant qu'individus et √† travailler pour la collectivit√©[43].

La question du statut des captifs

√Ä la suite des t√©moignages des premiers missionnaires[44], il a √©t√© relev√© qu'√† c√īt√© des Iroquois eux-m√™mes existait un √©l√©ment de position inf√©rieure, principalement compos√© de captifs de guerre. Cette main d'Ňďuvre qualifi√©e de servile √©tait utilis√©e tant par les hommes que par les femmes pour la r√©alisation des t√Ęches les plus dures et les plus d√©pr√©ci√©es : travail horticole, portage, collecte du bois, transport de l'eau... M√™me si les captifs m√©ritants finissaient par √™tre int√©gr√©s, il n'en existait pas moins √† chaque instant un ¬ę stock ¬Ľ d'individus distincts des membres libres du clan. Outre les captifs, ce groupe comprenait les ¬ę eff√©min√©s ¬Ľ, Iroquois de naissance ayant abandonn√© les activit√©s des hommes pour se consacrer √† l'agriculture et aux autres travaux f√©minins[45].

Par la suite le statut exact des prisonniers de guerre dans la soci√©t√© iroquoise a fait l'objet d'appr√©ciations diverses parmi les ethnohistoriens[44] - [46]. Bruce Trigger (1976) notamment a affirm√© que ¬ę tout prisonnier [s'il n'√©tait pas tortur√© √† mort] √©tait adopt√©[47] ¬Ľ. Pour Roland Viau (1997), ¬ę ils en adoptaient, mais ils en tuaient[48] ¬Ľ et m√™me, jusque vers 1700, ils en mangeaient. Le sort des survivants √©tait l'adoption ou l'esclavage, o√Ļ il voit ¬ę deux pratiques guerri√®res distinctes[48] ¬Ľ. Quand le cannibalisme s'est r√©sorb√©, l'exc√©dent de captifs est venu grossir les rangs des esclaves, que Viau estime aussi nombreux alors que les prisonniers adopt√©s. Les Iroquois de la Conf√©d√©ration ont particuli√®rement d√©velopp√© la pratique de la ¬ę guerre de capture ¬Ľ. Avant l'arriv√©e des Europ√©ens, sa finalit√© principale √©tait de compenser les pertes subies. Elle expliquerait la plus grande r√©sistance de la Conf√©d√©ration par rapport aux peuples voisins. Elle y aurait √©galement favoris√© la croissance des in√©galit√©s au profit des chefs de guerre[46].

La question de la position des femmes

La question de la place des femmes chez les Iroquoiens d'avant l'arriv√©e des Europ√©ens est un autre sujet de controverse[49]. Les premiers √©crits de missionnaires, explorateurs ou marchands confront√©s √† l'Iroquoisie du d√©but du XVIIe si√®cle renvoient l'image de femmes inf√©rioris√©es dans une division in√©gale des t√Ęches, et ce, sans leur pr√™ter aucun r√īle politique. √Ä l'inverse, en 1724, le j√©suite Joseph Fran√ßois Lafitau pr√©sente la soci√©t√© iroquoienne comme une v√©ritable gyn√©cocratie. C'est cette vision qui sera reprise un si√®cle et demi plus tard par Lewis Henry Morgan, dans la correspondance duquel Friedrich Engels puisera √† son tour la th√®se du matriarcat iroquoien pr√©sent√©e en 1884 dans L‚Äôorigine de la famille, de la propri√©t√© priv√©e et de l‚Äô√Čtat. Selon Roland Viau (2000), la description de Lafitau refl√®terait l'effet de d√©s√©quilibres introduits par la colonisation : ¬ę Alors que les √©pid√©mies provoquent une crise d√©mographique majeure, les guerres longues et lointaines li√©es au commerce des fourrures entra√ģnent une absence de plus en plus prolong√©e des hommes. Les morts sont remplac√©s par des captifs que les femmes ont pour t√Ęche d‚Äôenculturer[50]. ¬Ľ

Ce sont ces changements post√©rieurs au contact avec les Europ√©ens qui auraient conduit √† une certaine h√©g√©monie des femmes, qu'il serait erron√© de faire remonter √† la soci√©t√© ancienne. Celle-ci aurait simplement √©t√© ¬ę relativement √©galitaire ¬Ľ dans les rapports entre hommes et femmes. √Ä cette appr√©ciation peuvent √™tre oppos√©s les signes de d√©valorisation des femmes que seraient l'affectation d'esclaves masculins m√©pris√©s √† des t√Ęches consid√©r√©es comme f√©minines, ou encore l'ostracisme qui frappait les hommes eff√©min√©s[51]. Mais on peut aussi relever, en sens contraire, le montant plus √©lev√© demand√© chez les Hurons pour prix d'une femme tu√©e (quarante pr√©sents, contre trente pour un homme), le r√īle pr√©pond√©rant que la division du travail donnait aux Iroquoises dans le contr√īle des r√©serves et la position √©minente conf√©r√©e aux femmes par la combinaison de matrilin√©arit√© et de matrilocalit√© qui caract√©risait les soci√©t√©s iroquoiennes[52].

Suites du contact avec les Européens

Traite et dépendance

Iroquois avec des produits occidentaux, probablement acquis par l'échange (gravure française, 1722).

L'arriv√©e des Europ√©ens se traduisit par une forte expansion du commerce. En 1535-1536, d√®s les premiers contacts entre Jacques Cartier et des Iroquoiens implant√©s alors le long du Saint-Laurent, on √©tablit des √©changes et, √† la fin du XVIe si√®cle, la plupart des groupes am√©rindiens des for√™ts de l'Est √©taient d√©j√† engag√©s, de fa√ßon directe ou indirecte, dans la traite des fourrures[53]. Celles-ci √©taient tr√®s demand√©es en Europe, o√Ļ l'on semblait croire que l'Am√©rique pouvait en fournir des quantit√©s illimit√©es. Les Europ√©ens offraient en √©change une gamme de produits que les autochtones ne fabriquaient pas eux-m√™mes : outils et ustensiles de m√©tal (haches, couteaux, poin√ßons et hame√ßons de fer, bouilloires de cuivre), tissus et articles textiles (couvertures de laine, chemises de lin), bijoux et perles de verre, sans omettre les armes √† feu[54].

Les Am√©rindiens d√©velopp√®rent des relations de d√©pendance quand les articles europ√©ens remplac√®rent les leurs. L'accroissement des pr√©l√®vements sur le gibier √† fourrure entra√ģna sa rar√©faction et exacerba les affrontements pour le contr√īle des territoires de chasse. Durant la premi√®re moiti√© du XVIIe si√®cle, les guerres et les √©pid√©mies de maladies apport√©es par les Europ√©ens entra√ģn√®rent une forte diminution des populations indiennes, accentuant encore le bouleversement de leur mode de vie[53]. Tirant parti de la culture du don/contre-don, les N√©erlandais puis les Britanniques, √©tablis pr√®s de l'embouchure de l'Hudson, utilis√®rent largement les cadeaux pour obtenir contre les Fran√ßais le soutien des Iroquois, les inondant de produits tels que haches de fer et mousquets. Une fois leurs armes traditionnelles abandonn√©es, ceux-ci n'eurent gu√®re d'autre choix que de poursuivre les √©changes afin de se procurer poudre et munitions[55].

Afin de se procurer les marchandises européennes dont ils devenaient chaque jour davantage dépendants, les Iroquois tentèrent d'étendre leur emprise sur les régions riches en castor situées au sud du Bouclier canadien. En 1628, forts des armes à feu fournies alors par les commerçants hollandais, ils repoussèrent les Mohicans vers l'est. Dans les années 1630, ils s'attaquèrent aux Algonquins de la vallée de l'Outaouais puis, dès le début des années 1640, à la Nouvelle-France et à ses alliés algonquins et montagnais[56]. Les années 1640 et 1650 virent l'assujettissement ou la dispersion par les Cinq-Nations des groupes voisins, iroquoiens ou algonquiens. Les Hurons, principaux alliés et partenaires commerciaux des Français, furent forcés d'abandonner leurs terres après la destruction en 1649 de deux de leurs villages les plus importants. La plupart des groupes iroquoiens subirent un sort similaire au cours de la décennie suivante[57]. Derniers à résister, les Andastes du Sud furent finalement assimilés en 1675. Parallèlement, la plupart des animaux à fourrure ayant disparu de leur territoire, les Iroquois se tournèrent vers l'ouest et avancèrent jusqu'à la vallée de l'Ohio, occupée par les Illinois et les Miamis[56]. Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, ils menèrent contre ces tribus une guerre d'extermination et, sans s'y installer en permanence, accaparèrent leurs terres pour s'en servir comme terrains de chasse[58].

Prisonnier de guerre et son escorte iroquoise
(dessin américain de 1849).

Les Iroquois, bien qu'√©tant parvenus √† dominer toutes les tribus ennemies environnantes, n'obtinrent pas de leurs victoires la prosp√©rit√© attendue. D√©cim√©s par les guerres et les √©pid√©mies, ils ne purent augmenter leur nombre que par l'adoption massive des prisonniers ou r√©fugi√©s de guerre[53] de langue iroquoienne. Ils parvinrent ainsi, vers 1660, √† un effectif maximum d'environ 25 000 personnes. Au cours du si√®cle qui suivit, les attaques des Algonquins alli√©s des Fran√ßais et l'emprise fonci√®re de la colonisation britannique les ramen√®rent √† l'int√©rieur de leurs fronti√®res initiales. Comme la pratique de l'adoption en masse √©tait limit√©e aux peuples iroquoiens, la population iroquoise se remit √† d√©cro√ģtre, pour atteindre 12 000 personnes en 1768 et 8 000 quinze ans plus tard[59]. √Ä l'esclavage traditionnel s'ajouta un esclavage commercial aliment√© par les prisonniers non adopt√©s, orient√© vers la demande coloniale et incluant la capture d'esclaves noirs des colonies du Sud. L'expansion de cette activit√© fut un facteur suppl√©mentaire de diff√©renciation interne et de fragilisation de la soci√©t√© iroquoise[46].

Les autochtones commer√ßaient aussi dans le but d'obtenir de l'alcool, une substance qu'ils ne connaissaient pas avant l'arriv√©e des Europ√©ens. L'impact en fut si n√©gatif[54] qu'en 1753, lors d'une conf√©rence destin√©e √† cimenter l'alliance avec les colons britanniques contre les Fran√ßais, Scarrooyady, l'un des chefs iroquois, demanda l'interdiction de la vente d'alcool aux Am√©rindiens : ¬ę Maintenant vos marchands n'ont presque plus rien √† offrir que rhum et farine ; ils ont peu de poudre et de plomb, ou autres produits de valeur [...] et acqui√®rent toutes les peaux qui devaient servir √† payer les dettes que nous avons contract√©es pour les produits achet√©s aux honn√™tes marchands ; par ce moyen, non seulement nous nous ruinons mais eux aussi. Ces maudits vendeurs de whisky, une fois qu'ils ont mis les Indiens √† la boisson, leur font vendre jusqu'aux habits qu'ils portent. En un mot, si cette pratique continue, nous serons in√©vitablement ruin√©s. ¬Ľ Les d√©l√©gu√©s d√©sign√©s par le gouverneur de Pennsylvanie, parmi lesquels figurait Benjamin Franklin, relay√®rent cette demande en conclusion de leur rapport aux autorit√©s de la province[60]. Le commerce de l'alcool demeura toutefois un √©l√©ment permanent dans l'√©conomie de la traite et eut m√™me tendance √† augmenter quand les animaux √† fourrure se rar√©fi√®rent et que les autochtones commenc√®rent √† c√©der leurs terres[54].

Relégation et intégration dans l'économie moderne

√Ä la suite de la guerre d'ind√©pendance am√©ricaine, pendant laquelle la plupart des tribus iroquoises avaient pris le parti des Britanniques, leurs territoires furent envahis par les √Čtats-Unis. Beaucoup se r√©fugi√®rent au Canada, qui abrite depuis lors environ la moiti√© d'entre eux. Aux √Čtats-Unis, une grande partie de leurs terres fut vendue aux sp√©culateurs fonciers new-yorkais. √Ä partir du d√©but du XIXe si√®cle, les deux pays syst√©matis√®rent la politique de d√©placement et de cantonnement des Am√©rindiens dans les r√©serves[59]. N√©anmoins, dans certains groupes, la culture du ma√Įs demeurait une activit√© de subsistance importante et, jusqu'au milieu du si√®cle, surtout l'affaire des femmes. Les hommes consacraient encore chaque ann√©e plusieurs semaines √† la chasse[61].

Iroquoise en costume de peau orné de perlages (photographie de 1898).

La r√©duction des terres et la rar√©faction du gibier conduisirent √† chercher d'autres ressources. C'est ainsi que les Iroquoises recr√©√®rent un artisanat ¬ę traditionnel ¬Ľ orient√© vers une client√®le touristique alors en pleine expansion. Dans ce domaine, parmi les Six-Nations[N 2] traditionnelles, c'est celle des Tuscaroras qui obtint le plus grand succ√®s. En effet, la premi√®re et la plus c√©l√®bre des attractions touristiques am√©ricaines du XIXe si√®cle √©tait les chutes du Niagara : apr√®s la guerre de 1812, en reconnaissance des √©tats de service de leur tribu dans les rangs am√©ricains, les femmes tuscaroras y obtinrent des propri√©taires du site l'exclusivit√© de la vente d'articles de perlage, qu'elles surent par la suite adapter aux go√Ľts victoriens des visiteurs. Elles poursuivirent cette activit√© pendant plus d'un si√®cle[62].

De nombreux Iroquois ont travaillé à la construction de gratte-ciels, de l'Empire State Building au World Trade Center.

Le mouvement le plus g√©n√©ral fut le d√©veloppement du salariat des hommes, qui s'amor√ßa dans les chantiers forestiers, la m√©tallurgie et les fabriques de cano√ęs. Au sein des groupes iroquois, la salarisation modifia l'√©quilibre des r√īles entre hommes et femmes : au milieu du XIXe si√®cle, celles-ci furent progressivement rel√©gu√©es au second plan[49]. Des g√©n√©rations d'Iroquois se sp√©cialis√®rent dans la construction m√©tallique √† partir de la fin du si√®cle. Le ph√©nom√®ne prit forme en 1886, sur le chantier du pont du Chemin de fer Canadien Pacifique, au-dessus du fleuve Saint-Laurent : pour obtenir l'autorisation d'√©tablir la pile sud du pont sur leurs terres, l'entreprise de construction accepta d'embaucher des Mohawks de la r√©serve Kahnawake. Depuis, les Mohawks sont rest√©s particuli√®rement connus pour leur contribution √† l'√©dification des gratte-ciels et des ponts de New York et de Pittsburgh. Certains d'entre eux ont rapproch√© ce travail, ainsi que le mode de vie associ√©, de ceux de leurs a√Įeux chasseurs, qui quittaient pareillement leurs foyers pour de longs voyages afin de rapporter de quoi vivre √† leurs familles[63].

Dans les r√©serves √©loign√©es des grands centres urbains, le manque d'emplois et de formation entra√ģna au d√©but du XXe si√®cle un accroissement de la pauvret√© et l'apparition d'un ph√©nom√®ne de d√©pendance √† l'√©gard des aides gouvernementales. Apr√®s la Grande D√©pression, l'√©migration vers les m√©tropoles s'acc√©l√©ra. Le mouvement s'est poursuivi depuis, m√™me si les √©migr√©s rendent toujours de fr√©quentes visites √† leur r√©serve d'origine et y retournent en p√©riode de ch√īmage ou pour leur retraite. Chasse, cueillette et p√™che sont devenues des activit√©s de subsistance marginales et l'agriculture, transform√©e par l'adoption des techniques nouvelles et la modification de la r√©partition des t√Ęches entre hommes et femmes, r√©gresse au fur et √† mesure de l'accroissement des populations des r√©serves, du morcellement des terres et de l'apparition d'autres possibilit√©s de travail[53].

De nombreux Iroquois sont aujourd'hui compl√®tement int√©gr√©s √† l'√©conomie du Canada et des √Čtats-Unis. Pour d'autres, l'activit√© √©conomique s'inscrit toujours dans le cadre des r√©serves. Mais qu'elle soit ou non directement engag√©e dans l'√©conomie externe, la plus grande partie de l'activit√© √©conomique iroquoise est maintenant fortement influenc√©e par l'environnement national et mondial. √Ä l'int√©rieur des r√©serves, la situation √©conomique est souvent difficile. Par exemple, dans la partie am√©ricaine de la r√©serve mohawk, le ch√īmage a atteint un taux de 46 %. Plusieurs d'entre elles font pourtant des affaires fructueuses. On cite le plus souvent en exemple les Oneidas, les S√©n√©cas et, associ√©s √† ces derniers, les Cayugas. La r√©serve s√©n√©ca englobe la ville de Salamanca, un p√īle de l'industrie des bois durs[64] o√Ļ la population d'origine am√©rindienne est de 13 %. Les S√©n√©cas utilisent leur statut de r√©serve ind√©pendante pour vendre essence et cigarettes hors taxes et organiser des parties de bingo √† grosses mises. Dans l'√Čtat de New York, deux ¬ę casinos indiens ¬Ľ se sont ouverts, le Seneca Niagara Casino, pr√®s des chutes du Niagara, et le Seneca Allegany Casino, √† Salamanca, tous deux dirig√©s par les S√©n√©cas. Ceux-ci travaillent sur l'ouverture d'un troisi√®me √©tablissement, √† Buffalo, qui devrait s'appeler le Seneca Buffalo Creek Casino.

Les Oneidas ont d√©j√† ouvert des casinos dans leurs r√©serves de New York et du Wisconsin. La tribu est l'un des plus gros employeurs du Wisconsin du Nord-Est avec plus de 3 000 employ√©s, dont 975 pour le gouvernement tribal. Elle g√®re plus de 16 millions de dollars de subventions f√©d√©rales et priv√©es et un large √©ventail de programmes, dont ceux permis par l'Acte d'autod√©termination et d'assistance √† l'√©ducation des Indiens. Les entreprises √† participation oneida ont rapport√© des millions de dollars √† la communaut√© et ont permis l'am√©lioration de son niveau de vie[65].

Prolongements contemporains du modèle traditionnel

Le drapeau actuel de la Confédération iroquoise reprend le dessin d'un wampum ancien, la ceinture d'Hiawatha.

Le syst√®me traditionnel de gestion du sol a d√Ľ √™tre modifi√© avec la venue des Europ√©ens puis l'isolement forc√© dans les r√©serves. Dans la soci√©t√© iroquoise, la terre, propri√©t√© commune, pouvait √™tre utilis√©e librement par les membres du groupe, selon leurs besoins. M√™me si le syst√®me n'√©tait pas compl√®tement collectif, puisque des parcelles √©taient distribu√©es individuellement aux familles, les Iroquois ne consid√©raient pas la terre comme une marchandise, contrairement aux Occidentaux[66]. Apr√®s l'arriv√©e des Europ√©ens et la rel√©gation des indig√®nes dans les r√©serves, il leur a fallu √©voluer selon un mod√®le plus occidental. Malgr√© l'influence de la culture ambiante, les Iroquois ont conserv√© √† travers les ans une conception sp√©cifique de la propri√©t√©. L'Iroquois contemporain Doug George-Kanentiio r√©sume ainsi la perception qu'il en a : les Iroquois n'ont ¬ę aucun droit absolu √† revendiquer un territoire pour des motifs simplement financiers. Notre Cr√©ateur nous a confi√© les terres aborig√®nes en d√©p√īt, avec des r√®gles tr√®s pr√©cises quant √† leur utilisation. Nous sommes les gardiens de notre M√®re la Terre et non les seigneurs du sol. Nos revendications ne sont valables que dans la mesure o√Ļ nous savons demeurer sur elle dans la paix et dans l'harmonie[67]. ¬Ľ

On retrouve des sentiments analogues dans une d√©claration du Conseil des Chefs iroquois (ou hod√©nosauni) d'. Le Conseil distinguait les ¬ę concepts ouest-europ√©ens de propri√©t√© du sol ¬Ľ de la vision iroquoise selon laquelle la ¬ę terre est sacr√©e ¬Ľ et ¬ę a √©t√© cr√©√©e pour l'usage de tous et dans tous les temps - non pour le profit exclusif de la g√©n√©ration pr√©sente. ¬Ľ La terre n'est pas une simple marchandise et ¬ę En aucun cas la terre n'est √† vendre. ¬Ľ La d√©claration poursuit : ¬ę Selon la loi hod√©nosauni, Gayanerkowa, la terre est d√©tenue par les femmes de chaque clan. Ce sont principalement les femmes qui sont responsables de la terre, qui la cultivent et qui la pr√©servent pour les g√©n√©rations futures. Quand la Conf√©d√©ration s'est form√©e, les nations s√©par√©es ont constitu√© une union. Le territoire de chaque nation est devenu terre conf√©d√©rale, m√™me si chaque nation a continu√© √† porter un int√©r√™t particulier √† son territoire historique[68]. ¬Ľ La d√©claration du Conseil refl√®te la persistance d'une conception de la propri√©t√© propre aux Iroquois.

Au Canada, la R√©serve des Six Nations a int√©gr√© la structure de la propri√©t√© traditionnelle dans le mode de vie nouveau qui s'est √©tabli √† la suite de la rel√©gation des Iroquois. La r√©serve a √©t√© institu√©e au XVIIIe si√®cle par deux actes notari√©s. Ces actes accordaient la propri√©t√© indivise des terres de la r√©serve aux Six-Nations iroquoises[69]. Les individus pouvaient ensuite obtenir de la Conf√©d√©ration la location perp√©tuelle d'une parcelle[70]. L'id√©e iroquoise, selon laquelle la terre devient la possession de celui qui en prend soin et retourne sous contr√īle public s'il la d√©laisse, a persist√© dans la l√©gislation de la r√©serve. Lors d'un litige foncier, le Conseil iroquois prit le parti du plaignant qui avait amend√© et cultiv√© la terre contre celui qui l'avait abandonn√©e[70]. Les ressources naturelles du sol appartenaient √† la tribu dans son ensemble et non aux propri√©taires de la parcelle concern√©e[71]. Les Iroquois ont par exemple mis en concession l'extraction de pierre et pr√©lev√© des redevances sur toute la production[72]. Apr√®s avoir d√©couvert du gaz naturel dans la r√©serve, les Six-Nations ont pris le contr√īle direct des puits et n'ont indemnis√© ceux qui avaient des forages sur leurs terres que pour les dommages caus√©s par l'extraction[72]. Ces dispositions se rapprochent √©troitement du syst√®me ancien o√Ļ les tribus d√©tenaient la pleine propri√©t√© des terres, dont elles ne distribuaient que l'usufruit.

Un autre exemple d'impact des conceptions iroquoises traditionnelles sur la vie des Iroquois d'aujourd'hui concerne l'achat de terrains puis l'ouverture de casinos par la tribu des S√©n√©cas-Cayugas, dans l'√Čtat de New York. Les casinos repr√©sentent une source additionnelle de revenus collectifs, tout comme la salle de bingo, la station d'essence et la fabrique de cigarettes que les S√©n√©cas-Cayugas poss√®dent √©galement[73]. L'organisation actuelle du patrimoine de la r√©serve refl√®te directement l'influence de la conception de la propri√©t√© du sol qui pr√©valait avant l'arriv√©e des Europ√©ens.

Notes et références

Notes

  1. Les Iroquois partageaient avec les Hurons cette forme d'habitation (longhouse en anglais) qu'évoque le nom qu'ils se donnent dans leur propre langue : Hodénosauni, le peuple de la longue maison.
  2. De façon générale et s'agissant principalement de leurs manifestations dans l'économie moderne, on reprend ici pour ces nations, parmi les noms employés en français, ceux qui sont les plus proches des formes utilisées en anglo-américain. Ce sont ceux que propose par exemple l'article de Peter G. Ramsden (op. cit.). Pour les autres appellations, se reporter à l'article Iroquois.

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  47. Cité par Alain Testart, op. cit.
  48. Cité par Jean Chartier, op. cit.
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  73. (en) Jim Adams, ¬ę Oklahoma Native Tribe Buys Land in New York State ¬Ľ, Indian Country Today, 24 novembre 2002.

Annexes

Ouvrages

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  • Samuel de Champlain, Voyages et d√©couvertes faites en la nouvelle France, depuis l'ann√©e 1615 jusques √† la fin de l'ann√©e 1618, Paris, C. Collet, (lire en ligne).
  • (en) Doug George-Kanentiio, Iroquois Culture and Commentary, Santa Fe, Clear Light Publishers, (ISBN 978-1-57416-053-6).
  • (en) Bruce E. Johansen, Forgotten Founders, Ipswich, MA, Gambit, (ISBN 978-0-87645-111-3, lire en ligne).
  • (en) Bruce E. Johansen (dir.), The Encyclopedia of Native American Economic History, Westport, CT, Greenwood Press, , 301 p. (ISBN 978-0-313-30623-5, lire en ligne).
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  • Gabriel Sagard, Le Grand Voyage du pays des Hurons, Paris, Denys Moreau, (lire en ligne)
  • (en) Frank G. Speck, The Iroquois, Bloomfield Hills, MI, Cranbrook Press, .
  • (en) Sara Henry Stites, Economics of the Iroquois, Lancaster, PA, The New Era Printing Company, (lire en ligne).
  • (en) Bruce G. Trigger, The Huron Farmers of the North, New York, Holt, Rinehart and Winston, , 130 p. (ISBN 978-0-03-079550-3).
  • (en) Anthony F.C. Wallace, The Death and Rebirth of the Seneca, New York, Vintage Books, (ISBN 978-0-394-71699-2).
  • Bruce G. Trigger, Ňďuvres traduites de l'anglais :
    • Les Indiens, la fourrure et les Blancs : Fran√ßais et Am√©rindiens en Am√©rique du Nord (trad. Georges Khal), Bor√©al, Montr√©al, 1990, (ISBN 978-2-89052-274-9)
    • Les Enfants d'Aataentsic : L'histoire du peuple huron, Libre Expression, 1991, (ISBN 978-2-89111-364-9)
    • Les Am√©rindiens et l'√Ęge h√©ro√Įque de la Nouvelle-France, Soci√©t√© historique du Canada, 1992, (ISBN 978-0-88798-166-1)
  • Roland Viau :
    • Enfants du n√©ant et mangeurs d'√Ęmes : Guerre, culture et soci√©t√© en Iroquoisie ancienne, Bor√©al, Montr√©al, 1997, (ISBN 978-2-89052-807-9)
    • Femmes de personne : Sexes, genres et pouvoirs en Iroquoisie ancienne, Bor√©al, Montr√©al, 2000, (ISBN 978-2-7646-0052-8)

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