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Voyages à travers la France et l'Italie

Voyages à travers la France et l'Italie (Travels through France and Italy) est un récit de voyage en anglais de Tobias Smollett publié le 1766.

Voyages à travers la France et l'Italie
Image illustrative de l’article Voyages à travers la France et l'Italie
Page de titre d'une édition pirate publiée à Dublin la même année que l'édition originale[N 2].

Auteur Tobias George Smollett
Pays Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Préface Tobias George Smollett
Genre Chronique de voyage sous forme épistolaire
Version originale
Langue Anglais
Titre Travels through France and Italy
√Čditeur B. Baldwin, de Paternoster Row
Lieu de parution Londres
Date de parution 8 mai 1766
Version française
Traducteur André Fayot
√Čditeur Jos√© Corti
Lieu de parution Paris
Date de parution 1994
Nombre de pages 395
ISBN 2-7143-0505-9
Chronologie
Dessin. Visage de 3/4 gauche, épaules tombantes, perruque poudrée
Portrait de Tobias Smollett.

Apr√®s avoir perdu leur unique enfant, Elizabeth, d√©c√©d√©e √† l'√Ęge de quinze ans le , Tobias Smollett et Anne, son √©pouse, d√©cident au mois de juin de quitter Londres, o√Ļ ils r√©sident, pour traverser la France, via Folkestone et Boulogne, en direction de Nice. Ils emm√®nent avec eux une ni√®ce, Miss Anne Cury, une amie, Miss Frances Lassells, et le valet Alexander Tolloush. Le voyage dure deux ans, le quintette ne revenant qu'en . √Ä l'exception d'une incursion en Italie de deux mois, le s√©jour se d√©roule en France, p√©riode durant laquelle Smollett entretient une correspondance r√©guli√®re avec un groupe d'amis anglais, r√©els ou suppos√©s, auxquels il fait part des p√©rip√©ties de ses d√©placements et des impressions que lui inspirent les contr√©es travers√©es.

Une fois de retour, comme il entend tirer le meilleur parti de son mat√©riau et que les r√©cits de voyage sont √† la mode, Smollett reprend ses lettres une √† une et leur ajoute quelques d√©tails historiques et arch√©ologiques puis√©s dans des guides de voyage consult√©s ou achet√©s au long de son p√©riple, ce dont il ne fait nullement myst√®re. Ainsi, Voyages √† travers la France et l'Italie para√ģt en deux volumes le . L'Ňďuvre conna√ģt aussit√īt un franc succ√®s auquel la notori√©t√© de l'auteur n'est pas √©trang√®re. Celui-ci avait en effet fait la une des journaux avec une condamnation pour diffamation en 1760 et, trois ann√©es plus tard, en soutenant seul contre tous dans son hebdomadaire The Briton, son compatriote √©cossais Lord Bute qui finit par abandonner le pouvoir, d'o√Ļ un scandale auquel le d√©part de 1763 permet √† Smollett de se soustraire.

Cependant, la célébrité n'expliquant pas tout, le public trouve dans l'ouvrage, grincheux, sardonique, satirique et relativement sombre, ample matière à flatter son amour-propre patriotique : l'Angleterre, victorieuse de la guerre de Sept Ans (1756-1763), traverse en effet une période d'euphorie francophobe, et les lecteurs se délectent des sarcasmes accablant les continentaux, surtout méditerranéens, gens décrits comme frivoles, sales, rapaces, futiles et efféminés, ridiculement préoccupés de leur parure, affligés de la tare du catholicisme romain, croqués comme les ressortissants de pays sous-développés au regard de la civilisation accomplie du peuple britannique.

Le succ√®s, cependant, est de courte dur√©e. En 1768, Laurence Sterne, d√©j√† aur√©ol√© de la r√©ussite de Tristram Shandy, fait para√ģtre son Voyage sentimental o√Ļ il pr√©sente la France avec une alacrit√© et une l√©g√®ret√© souriantes de tous les instants et moque un certain Smelfungus qui n'est autre que l'auteur de Voyages √† travers la France et l'Italie. D√©sormais, Smollett devient le grincheux dont il faut se moquer, et la critique change de ton, d√©non√ßant les exc√®s de son jugement, l'outrance de ses g√©n√©ralisations, ignorant la justesse de la plupart de ses observations, l'acuit√© de son regard de reporter curieux, avis√© et original d'esprit.

Opposer les deux ouvrages syst√©matiquement reste vain aux yeux de la critique moderne qui voit dans l'ouvrage de Smollett une s√©rie d'observations livr√©es sur le vif, au fil de la plume, avec la fra√ģcheur d'un premier jet. L'auteur s'int√©resse √† tout, commente et disserte au fil de ses d√©placements. De cet ensemble rayonne une personnalit√© complexe, parfois irritante, d'une mauvaise humeur plut√īt touchante, car Smollett vibre √† tout ce qui l'entoure, d'enthousiasme ou d'indignation, d'une brusquerie parfois path√©tique. Il y a l√† l'affirmation d'une libert√© d'opinion que rien ne peut √©dulcorer. √Ä son insu et comme par hasard, Voyages √† travers la France et l'Italie, se pr√©sente aussi comme une sorte de premier roman par lettres, contribuant de ce fait √† l'√©laboration de Humphry Clinker dont les voix polyphoniques des cinq correspondants se font √©cho, se superposent ou dissonent.

√Ä une √©poque o√Ļ la mer suscite plus de peur que d'attrait, le sud de la France, √† l'exception de la Provence et du Languedoc, reste quasi inconnu du public anglais. Nice est sardo-pi√©montaise et, √† l'√©cart des voies de circulation, n'est qu'une bourgade sans int√©r√™t ; Voyages √† travers la France et l'Italie, pendant ses deux ann√©es de franc succ√®s, en devient le meilleur propagandiste, et c'est √† ce titre que Smollett a √©t√© qualifi√©, pour l'avoir d√©couverte et fait conna√ģtre au monde, d'¬ę inventeur de ce qui est devenu la C√īte d'Azur ¬Ľ.

Genèse

Selon Vivi√®s qui s'interroge en 1999 sur la port√©e du genre choisi par Smollett, ¬ę Le XVIIIe si√®cle, √©poque-charni√®re de la litt√©rature anglaise qui voit na√ģtre et s'√©panouir le roman, est aussi l'√Ęge d'or du r√©cit de voyage. Les grands auteurs que sont James Boswell, Samuel Johnson, Laurence Sterne et Tobias Smollett n'ont cess√© de feuilleter les pages du livre du monde tout en √©laborant leur discours dans le monde des livres. Au point de rencontre entre le voir et le savoir, entre l'inventaire et l'invention, ces romans et r√©cits de voyage dessinent un espace o√Ļ tous les genres litt√©raires √©changent et r√©inventent des formes dont la th√©orie critique contemporaine permet de saisir toute la plasticit√© et la modernit√©[3]. ¬Ľ

Ouvrage lié à la vie de l'auteur

Smollett a voyag√© sur le continent six fois mais, √† la diff√©rence de nombreux √©crivains du XVIIe si√®cle tels Addison, Gray, Walpole, Sterne, Gibbon et Hume, qui tous ont rendu compte de leurs observations en d√©tail, Smollett n'a laiss√© que tr√®s peu de traces de sa vie sur ces terres, alors lointaines, dans sa correspondance priv√©e. Sur les cent huit lettres que compte la plus r√©cente √©dition, seules sept compl√®tes et un fragment y sont consacr√©s[4]. En revanche, le p√©riple et le s√©jour de 1763-1765 n'a pas connu le m√™me sort ; sans doute est-ce d√Ľ au fait que l'ouvrage est intimement li√© √† la vie personnelle de son auteur. √Ä quarante-deux ans, malade, √©puis√© par ses combats litt√©raires et politiques, ayant d√Ľ en f√©vrier 1763 cesser dans l'agitation et les insultes la publication de l'hebdomadaire The Briton, o√Ļ il soutenait la politique impopulaire de Lord Bute[5], Smollett devient, comme son √©pouse, inconsolable √† la perte d'Elizabeth, leur unique enfant, jeune fille de quinze ans affectueusement surnomm√©e Little Boss (¬ę petite patronne ¬Ľ)[6].

Partir, non pas s'exiler mais se d√©payser, semble n√©cessaire pour raviver les corps, √©loigner les tracas et att√©nuer le deuil qui les accable. Asthmatique, tuberculeux et hypocondriaque, Smollett esp√®re que le soleil m√©diterran√©en et la s√©cheresse de l'air lui rendront la respiration devenue difficile et que les bains, pourtant attaqu√©s, du moins ceux de Bath, dans An Essay on the External Use of Water[7], redonneront du tonus √† son organisme affaibli, deux objectifs r√©ussis puisqu'il s'en reviendra en bien meilleure forme[8]. La d√©couverte de Nice, alors √©cart√©e du Grand Tour[N 3] conduisant en France et en Italie les jeunes aristocrates frais √©moulus de leurs humanit√©s, petite ville d'environ 12 000 habitants selon les calculs du voyageur, est due √† la recommandation d'un m√©decin rencontr√© par hasard qui en avait vant√© les vertus climatiques pour leur devoir sa propre gu√©rison de graves probl√®mes bronchiques[8].

D'autre part, la disparition d'Elizabeth ayant plong√© Mrs Anne Smollett dans le plus profond d√©sespoir, cette derni√®re ¬ę n'eut de cesse de prier son mari avec insistance pour qu'il l'√©loign√Ęt d'un pays o√Ļ chaque chose nourrissait son chagrin. ¬Ľ[9] - [C 1].

Un homme à bout

Gravure couleur. B√Ętiment gris massif, en L, trois niveaux. Quelques passants discutant.
L'entrée de la Prison de King's Bench c. 1828, par Thomas Shepherd.

Thomas Seccombe fait remarquer que Smollett, qui n'avait ni mentor, ni pension, ni h√©ritage ou propri√©t√© d'aucune sorte, a √©t√© l'un des premiers √©crivains anglais √† gagner sa vie √† l'√Ęge adulte enti√®rement par sa plume et que, dix ann√©es apr√®s son arriv√©e √† Londres, il s'enorgueillissait de d√©penser avec prodigalit√© et de ¬ę prot√©ger ¬Ľ une foule d'auteurs dits de Grub Street, c'est-√†-dire peu chanceux ou de moindre talent[N 4], sans grand respect pour ses propres comptes, ce qui le contraignait √† contracter des emprunts r√©p√©t√©s, les six ou sept cents livres sterling que ses √©crits lui rapportaient annuellement ne suffisant pas √† assurer ce somptueux quotidien. Pouss√© par le besoin de produire √† nuits forc√©es, √† diriger une revue litt√©raire, The Critical, un magazine g√©n√©raliste, The British et un hebdomadaire politique, The Briton, ses opinions d√©nonciatrices, par exemple de la fain√©antise d'un amiral, lui valurent des ennuis, en particulier trois mois, de √† , derri√®re les barreaux de la King's Bench Prison, assortis d'une amende de 100 ¬£, somme consid√©rable √† l'√©poque. Puis vint la querelle avec un vieil ami, John Wilkes[10], c'est-√†-dire toute une s√©rie de charges et de contrari√©t√©s qui finirent par avoir raison de son √©quilibre aussi bien physique que mental, d√©pression nerveuse tenace, catarrhes continuels, auxquels s'ajout√®rent la maladie de son √©pouse qu'il adorait et, coup final, la mort de l'enfant ch√©rie du couple[6].

Une corvée nécessaire

Ce n'est pas par plaisir que Smollett partit pour l'√©tranger, mais par seule n√©cessit√©. Outre les circonstances extraordinairement pesantes, la prescription des m√©decins avait √©t√© formelle : il fallait rejoindre le sud, un climat sec et ensoleill√© ; mais le romancier s'en est aussi all√© avec la ferme intention de tirer profit financier de ses p√©r√©grinations, d'o√Ļ les longues lettres descriptives √©crites √† chaque √©tape et adress√©es √† ses amis docteurs ou autres familiers, pratiquement sans recul, avec des sc√®nes et des conversations prises sur le vif. La destination pr√©vue √©tait Montpellier, consid√©r√©e comme la meilleure vill√©giature de l'Europe du Sud, route que la paix de 1763 venait de rouvrir. Smollett avait d√©j√† plusieurs fois voyag√© √† bord des vaisseaux de la Royal Navy comme chirurgien de marine. Ses exp√©riences, en partie reprises dans Les Aventures de Roderick Random, avaient √©t√© rudes : temp√™tes, punitions, spectacles de guerre, surtout le carnage de la d√©sastreuse exp√©dition de Carthag√®ne. Il n'√©tait donc gu√®re pr√©dispos√© √† regarder le monde d'un Ňďil neutre ou √† le d√©crire √† l'eau de rose ; son √©tat-d'esprit n'√©tait pas celui d'un vacancier de passage, pr√™t √† appr√©cier d'embl√©e la nouveaut√© des sons, des senteurs et des go√Ľts. Gai et bonhomme en sa jeunesse, il avait peu √† peu chang√©, au point que, lors de son retour en √Čcosse en 1755, sa m√®re avait pein√© √† le reconna√ģtre[11], son ¬ę franc sourire rayonnant ¬Ľ remplac√© par un ¬ę air sombre ¬Ľ[11] - [CCom 1] ; m√™me temp√©rament de feu, mais d√©sormais port√© √† l'exasp√©ration, plut√īt grincheux, sardonique et critique. Tel Mr Jacob Brattle dans The Vicar of Bulhampton d'Anthony Trollope, Smollett avait tendance √† ressasser les maux dont la fortune l'avait accabl√©, se trouvant dans un √©tat que la m√©decine d√©crivait comme spl√©n√©tique[12]. Pour lui, le Grand Tour ne se pr√©sentait donc pas comme un privil√®ge, mais une corv√©e n√©cessaire et, l'esp√©rait-il, peut-√™tre lucrative, mais dont les inconforts l'importunaient, ce qui en faisait d'embl√©e, comme l'√©crit Thomas Seccombe, un advocatus diaboli tout dispos√© √† ne rien appr√©cier[12].

N√©anmoins, la magie du voyage n'est pas totalement absente du livre, c'est avec enthousiasme que sont d√©crits la Maison Carr√©e de N√ģmes ou le pont du Gard ; le passage relatant l'entr√©e dans la cit√© √©ternelle, ou encore le d√©tail des mets al fresco discut√©s dans la diligence ne sont pas loin du pan√©gyrique[13]. Les correspondants de Smollett appartenaient, pour la plupart, √† la profession m√©dicale et ils √©taient surtout √©cossais ; parmi eux, John Armstrong, William Hunter, George Macaulay et John Moore, une autorit√© sur les voyages en Europe, auteur du roman Zeluco. Cela cr√©e chez Smollett une propension √† s'√©tendre sur les probl√®mes de sant√©, sympt√īmes et humeurs, comme le faisait Fielding √† propos de son hydropisie dans Le Journal d'un voyage de Londres √† Lisbonne[14]. Ainsi, et de bien d'autres fa√ßons, Voyages √† travers la France et l'Italie donne de nombreuses clefs pour saisir la personnalit√© de son auteur : c'est l'Ňďuvre d'un √©rudit, d'un observateur de l'histoire et de la g√©ographie, d'un amoureux des √©tymologies qui aura permis de lexicaliser de nombreux termes √©trangers dans la langue anglaise[15].

Le texte

La première édition de Voyages à travers la France et l'Italie a été publiée le par R. Baldwin de Paternoster Row à Londres ; elle se composait de deux volumes reliés en cuir, format in-octavo, vendus au prix de dix shillings. Les éditions modernes reprennent en général le texte de l'édition Clarendon publié en , incorporant toutes les corrections effectuées par Smollett après son retour, telles qu'elles figurent dans son manuscrit déposé à la British Library sous le numéro C. 45. D. 20. 21. Les variantes induites par ces corrections sont explicitées en notes dans l'édition Clarendon[16].

Itinéraire et commentaires

Smollett se pose en narrateur, utilisant la première personne, singulière ou plurielle, selon qu'il se réfère à lui-même ou aussi à son entourage. Ainsi, ses envois ressortissent à trois genres, épistolaire, récit de voyage et autobiographique, cette dernière caractéristique se voyant relativement appuyée, tant les commentaires révèlent les humeurs et dessinent pas à pas un portrait de l'homme, alors malade, blessé, meurtri, bilieux et virulent. En revanche il garde un anonymat complet sur les destinataires de ses missives qui restent donc dans l'obscurité[17].

Destinataires et encha√ģnement des lettres

Les lettres ne sont pas adress√©es √† des destinataires nomm√©s ; hommes ou femmes, ils ne sont repr√©sent√©s que par leur titre de politesse, qui peut √™tre ¬ę Docteur ¬Ľ, ¬ę Monsieur ¬Ľ ou ¬ę Madame ¬Ľ, suivi ou non d'initiales, le plus souvent par des ast√©risques. Rien, dans le corps de chaque missive, ne peut laisser deviner leur identit√©, le texte se voulant enti√®rement et seulement descriptif. G√©n√©ralement, la s√©quence chronologique est respect√©e, encore que certains envois se trouvent antidat√©s, comme la lettre XV, ant√©rieure de dix-sept jours √† la lettre XIV, ou encore la lettre XXXVIII, √©crite √† Turin le , alors que la pr√©c√©dente √©mane de Nice le . Leur fr√©quence varie, mensuelle au d√©but, parfois quotidienne √† Paris, Lyon et Montpellier, puis irr√©guli√®re et, √† Nice, souvent espac√©e ou au contraire concentr√©e, quelquefois bi-quotidienne. Les lettres se terminent sans touche personnelle par ¬ę Adieu ¬Ľ ou les formules de politesse conventionnelles ¬ę Votre humble serviteur ¬Ľ (Your humble servant) ou encore ¬ę Votre, etc. (Yours, etc.) ¬Ľ, quelquefois ¬ę Sinc√®rement v√ītre ¬Ľ (Yours sincerely), tr√®s rarement, comme dans la lettre XXIX, ¬ę Votre serviteur et ami ¬Ľ (Your servant and friend), ou, cas exceptionnel de la lettre XXX, pourtant adress√©e √† un homme, ¬ę Bien affectueusement v√ītre ¬Ľ (Yours, most affectionately), sans qu'il soit vraiment possible d'√©tablir une hi√©rarchie de proximit√© entre le scripteur et les diff√©rents correspondants. Rarement, la premi√®re phrase rend compte d'une r√©ponse ‚ÄĒ v√©ridique ou non ‚ÄĒ re√ßue apr√®s le dernier envoi. Il s'agit vraisemblablement d'un proc√©d√© visant √† introduire un nouveau sujet, comme lorsque dans la lettre XXVIII, Smollett √©crit : ¬ę Vous me demandez d'√™tre plus pr√©cis sur ce que j'ai vu √† Florence, je vais donc vous satisfaire ¬Ľ[18] - [C 2]. Enfin, une lettre semble destin√©e √† Smollett lui-m√™me, celle o√Ļ il d√©crit le voyage √† Turin dans les plus rudes conditions ; consid√©rant sa maladie et la fragilit√© de sa constitution, il est possible qu'il y ait int√©gr√© une correspondance rest√©e inconnue[19].

Sans doute Smollett a-t-il gard√© une copie de ses lettres avant de les poster. D'apr√®s Robert E. Kelley, certains des th√®mes abord√©s se trouvent repris dans des missives personnelles adress√©es concomitamment √† des amis[20], par exemple le dans son message √† William Hunter o√Ļ il d√©plore la retenue en douanes de sa malle de livres, alors que celles qui relatent les faits datent du 15 suivant et du de la m√™me ann√©e. Les termes en sont pratiquement identiques et il est vraisemblable que les deux derni√®res ont √©t√© copi√©es sur la premi√®re. Il peut exister des diff√©rences cependant, certains √©pisodes ou d√©tails se voyant omis dans les passages destin√©s √† la publication[20]. √Ä l'inverse, une lettre priv√©e envoy√©e au Dr Reed le r√©sume en une phrase ce que le livre d√©veloppe en un long expos√© sur le retard des vergers par rapport √† ceux de l'Angleterre, la raison en √©tant attribu√©e, alors m√™me que le climat est plus doux, au manque chronique de m√©thode et aux fa√ßons d√©sordonn√©es et maladroites des paysans locaux, d√©pourvus du soin (neatness) dont font preuve leurs homologues d'outre-Manche. Parfois, comme dans les environs de Nice, pour le m√™me correspondant amateur d'antiquit√©s, Smollett s'√©tend en priv√© sur la description de monuments en ruine, leurs mat√©riaux ou les techniques de construction, alors que le livre se contente d'un bref r√©sum√©[20]. Il existe donc une sorte de va-et-vient quasi permanent entre Smollett et certains de ses correspondants qui court en parall√®le des √©changes officiels destin√©s √† la publication. Robert E. Kelley en conclut que les passerelles entre les deux courants ont forc√©ment contribu√© √† l'originalit√© de ce r√©cit de voyage pas comme les autres, puisqu'il se d√©marque ostensiblement de la notion contemporaine qui consid√®re que les voyageurs ne doivent en aucun cas avoir recours √† la forme autobiographique[20].

Calendrier des déplacements

  • : d√©part de Londres pour Boulogne-sur-Mer
  • juin-juillet : s√©jour √† Boulogne
  • juillet : d√©part pour Paris
  • juillet-mi-octobre : s√©jour √† Paris
  • : d√©part de Paris pour le Midi
  • mi-octobre-mi-d√©cembre : s√©jour √† Montpellier et ses environs
  • : d√©part de Montpellier pour Nice
  • 1764 : s√©jour √† Nice
  • septembre-novembre : d√©part de Nice, voyage en Italie et retour √† Nice
  • - : second s√©jour √† Nice
  • - : excursion √† Turin et la campagne pi√©montaise, puis retour √† Nice
  • : d√©part d√©finitif pour l'Angleterre.

Lieux et dates des envois

La r√©partition par lieux rend compte des d√©placements de l'auteur, encore que nombre de lettres concernant l'Italie ont √©t√© dat√©es de Nice, soit qu'elles aient √©t√© √©crites apr√®s coup, soit que Smollett ait conserv√© le nom de la base plus ou moins permanente o√Ļ lui parvenait son propre courrier.

Boulogne-sur-Mer (aller)

  • Lettre I : Boulogne,
  • Lettre II : Boulogne,
  • Lettre III : Boulogne,
  • Lettre IV : Boulogne,
  • Lettre V : Boulogne,

Paris et Lyon

  • Lettre VI : Paris,
  • Lettre VII : Paris,
  • Lettre VIII : Lyon,

Montpellier

  • Lettre IX : Montpellier,
  • Lettre X : Montpellier,
  • Lettre XI : Montpellier,

Nice

  • Lettre XII : Nice,
  • Lettre XIII : Nice,
  • Lettre XIV : Nice,
  • Lettre XV : Nice,
  • Lettre XVI : Nice,
  • Lettre XVII : Nice,
  • Lettre XVIII : Nice,
  • Lettre XIX : Nice,
  • Lettre XX : Nice,
  • Lettre XXI : Nice,
  • Lettre XXII : Nice,
  • Lettre XXIII : Nice,
  • Lettre XXIV : Nice,
  • Lettre XXV : Nice, (d√©part pour G√™nes)
  • Lettre XXVI : Nice,
  • Lettre XXVII : Nice, (d√©part pour Pise et Florence)
  • Lettre XXVIII : Nice,
  • Lettre XXIX : Nice, (d√©part pour Sienne)
  • Lettre XXX : Nice, (√† Rome)
  • Lettre XXXI : Nice,
  • Lettre XXXII : Nice,
  • Lettre XXXIII : Nice,
  • Lettre XXXIV : Nice, (le Vatican)
  • Lettre XXXV : Nice, (Retour, via Pise, Florence, Turin)
  • Lettre XXXVI : Nice,
  • Lettre XXXVII : Nice,

Turin

  • Lettre XXXVIII : Turin, (Turin)

Aix-en-Provence et Boulogne-sur-Mer (retour)

  • Lettre XXXIX : Aix-en-Provence, .
  • Lettre XL : Boulogne-sur-Mer, .
  • Lettre XLI : Boulogne-sur Mer, .

Au gré des étapes

carte schématique indiquant les étapes du voyage, aller-retour, depuis Londres jusqu'à Rome
Pérégrinations des Smollett lors de leur voyage en France et en Italie.

La route jusqu'√† Douvres est rude. Smollett peste contre l'auberge The Dover Road : prix exorbitants, chambres glac√©es (iced), m√©chants lits peu nets (paultry [sic] and frowzy)[N 5], cuisine ex√©crable, vin digne d'un poison (poison wine), service incomp√©tent, propri√©taire insolent, pas une goutte de liqueur de malt[N 6] disponible qui soit digne de ce nom, un v√©ritable ¬ę repaire √† voleurs ¬Ľ (den of thieves)[21].

Boulogne-sur-Mer

D√®s l'arriv√©e √† Boulogne apr√®s le passage en cotre au d√©part de Folkestone qui, outrageusement, revient √† sept guin√©es, sans compter les extras, Smollett se mue en reporter et les lettres descriptives se multiplient, l'ensemble en comptant quarante-et-une et formant quatre groupes : la lettre I d√©crit le trajet entre Londres et Douvres, puis, de la lettre II √† la lettre V, c'est Boulogne et ses habitants qui monopolisent la plume, focalis√©e sur l'√Ęcre puanteur des lieux et les pr√©jug√©s ambiants ; de VI √† XII est trait√© le p√©riple de Boulogne √† Nice, en passant par Paris via Montreuil, Amiens, Clermont, soit 156 milles anglais (252 km) dont les trente-six derniers (52 km) sur des routes pav√©es, puis Lyon, N√ģmes et Montpellier ; le troisi√®me groupe, de XIII √† XXIV, est d√©volu √† la ville de Nice et aux Ni√ßois ; enfin, le quatri√®me ensemble, XXV-XLI, d√©crit l'excursion de deux mois en Italie, puis le retour en Angleterre o√Ļ les voyageurs reviennent en [22].

Les commentaires relatifs √† Boulogne occupent donc la totalit√© des quatre lettres (II-V) qui servent d'introduction au voyage √† venir. Elles familiarisent le lecteur avec le milieu et r√©v√®lent la d√©termination √† la fois r√©solue et efficace qu'a Smollett de ne pas se contenter de la surface des choses. Boulogne, possession de la couronne pendant une courte p√©riode du r√®gne d'Henri VIII, demeurait depuis longtemps n√©glig√©e par les Britanniques, seulement repr√©sent√©s par trois petites ¬ę colonies ¬Ľ tenues respectivement par des nonnes, des j√©suites et des jacobites. Quelques jeunes anglaises fr√©quentaient des couvents fran√ßais, en tout peut-√™tre une dizaine de familles venues de Grande-Bretagne en r√©sidence[22]. Pourtant, certains hommes illustres y habit√®rent, Adam Smith, peu apr√®s le passage de Smollett, John Moore, physicien √©cossais, et Charles Churchill, po√®te satirique pris √† partie par The Briton et ayant trouv√© refuge chez son ami Wilkes[23] ; le voyageur Philip Thicknesse, ami du peintre Gainsborough, de m√™me que Thomas Campbell, l'un des fondateurs, avec Henry Brougham, de l'Universit√© de Londres, qui y avait achet√© une maison rue Saint-Jean, sont √©galement connus pour avoir honor√© la ville. Enfin, le cimeti√®re anglais comprend nombre de s√©pultures abritant d'illustres personnages venus d'outre-Manche, Sir Basil Montagu, Sir (Nicholas) Harris Nicolas GCMG KH, Smithson Tennant, Sir William Ouseley, Sir William Hamilton, Sir C. M. Carmichael, etc.[24]

Smollett avait donc de bonnes raisons pour s'attarder sur la ville dont il d√©crit les vieux quartiers m√©di√©vaux tel un √©rudit, capable de disserter sur l'encyclop√©diste antique Celsus ou sur Hippocrate et de d√©couvrir certaines √©tymologies savantes, comme celle de wheatear (¬ę cul-blanc ¬Ľ ou ¬ę motteux ¬Ľ) et samphire (¬ę salicorne ¬Ľ)[24]. D'ailleurs, il s'acharne tel un homme de sciences ‚ÄĒ ce qu'il est puisqu'il a √©tudi√© la m√©decine ‚ÄĒ √† respecter l'exactitude des faits racont√©s, comme en t√©moignent les corrections effectu√©es en marge des manuscrits pour l'√©dition de 1766 ; le style est am√©lior√© par des changements de verbes, des tournures en inversion, des corrigenda topographiques. Cette minutie va √† l'encontre de nombre de guides de voyage qui d√©crivent la ville comme ¬ę d√©pourvue de quoi que soit de remarquable ¬Ľ. Smollett, lui, pr√™te attention √† tout, passant en revue la contrebande, un banquet boulonnais typiquement fran√ßais, amusant et vivant ; il est choqu√© cependant ‚ÄĒ mais ce sentiment se r√©p√®te pratiquement tout au long de son voyage ‚ÄĒ, par le manque d'hygi√®ne, la propret√© tr√®s relative, les effluves ¬ę pires que celles d'√Čdimbourg ¬Ľ[N 7], la sauvage habitude de boire dans un pichet o√Ļ peut-√™tre dix bouches sales ont tremp√© leurs l√®vres[25].

Deux incidents ont particuli√®rement marqu√© ce s√©jour de presque trois mois : d'abord, l'intercession de l'ambassadeur √† Paris, le comte de Hertford[N 8], qui permit √† Smollett de r√©cup√©rer ses livres, qui avaient √©t√© saisis par la douane sous le chef d'insulte √† la religion du pays et envoy√©s par mer √† Bordeaux ; ensuite, une rencontre avec le g√©n√©ral Patterson, √Čcossais affable au service du roi de Sardaigne, qui confirma ensuite que c'√©tait bien sur la recommandation d'un m√©decin anglais que le climat de Nice avait √©t√© pr√©f√©r√© √† celui de Montpellier, ¬ę bien meilleur pour tous les d√©sordres de poitrine ¬Ľ[26] - [CCom 2].

Fort de cette observation, Smollett loue une berline √† quatre chevaux pour quatorze louis[N 9] et, le cŇďur gros, s'en va vers Paris, se demandant aupr√®s de son bon ami le Dr Moore s'il en reviendra jamais, tant ¬ę sa sant√© est pr√©caire ¬Ľ[26] - [C 3].

De Boulogne à Paris

Le trajet entre Boulogne et Paris est men√© sans s'attarder. Smollett s'irrite de l'indiff√©rence que portent les aubergistes fran√ßais √† leurs clients ; √† l'exception de deux tenanciers qui se montrent corrects, les autres lui semblent atteints de d√©mence s√©nile (dementia). Paris lui para√ģt r√©tr√©ci par rapport √† sa pr√©c√©dente visite d'il y a quinze ans. Les appartements sont sombres et sales, Versailles y compris, bien loin du l√©gendaire confort britannique. Tandis qu'il d√©ambule dans les rues dont les monuments et les sc√®nes suscitent son amusement, il se forge une id√©e du caract√®re fran√ßais, un paradigme de la d√©pr√©ciation, son humeur atrabilaire et grincheuse toujours en verve et ses pages de plus en plus caustiques : le Fran√ßais n'est qu'un petit-ma√ģtre, vou√© √† la curiosit√© impertinente, la sotte vanit√©, la gloutonnerie et le libertinage[27] - [28] :

¬ę If a Frenchman is capable of real friendship, it must certainly be the most disagreeable present he can possibly make to a man of a true English character, You know, Madam, we are naturally taciturn, soon tired of impertinence, and much subject to fits of disgust. Your French friend intrudes upon you at all hours: he stuns you with his loquacity: he teases you with impertinent questions about your domestic and private affairs: he attempts to meddle in all your concerns; and forces his advice upon you with the most unwearied importunity: he asks the price of every thing you wear, and, so sure as you tell him undervalues it, without hesitation: he affirms it is in a bad taste, ill-contrived, ill-made; that you have been imposed upon both with respect to the fashion and the price; that the marquise of this, or the countess of that, has one that is perfectly elegant, quite in the bon ton, and yet it cost her little more than you gave for a thing that nobody would wear. If there were five hundred dishes at table, a Frenchman will eat of all of them, and then complain he has no appetite. This I have several times remarked. [‚Ķ] [a] petit maitre ate of fourteen different plats, besides the dessert; then disparaged the cook, declaring he was no better than a marmiton, or turnspit. ¬Ľ

¬ę Si un Fran√ßais est capable d'amiti√© v√©ritable, c'est s√Ľrement le cadeau le plus d√©plaisant qu'il puisse faire √† un Anglais authentique. Vous savez, Madame, que nous sommes naturellement taciturnes, vite exc√©d√©s par l'insolence et fort sujets aux crises de d√©go√Ľt. Votre ami fran√ßais vient s'imposer √† toute heure : il vous assomme de son bavardage, vous importune de ses questions impertinentes sur vos affaires familiales et priv√©es, essaie de se m√™ler de vos soucis et vous impose ses conseils avec le plus inlassable sans-g√™ne. Il demande le prix de chacun de vos v√™tements et pour peu que vous lui r√©pondiez, il le d√©pr√©cie sans scrupule : il soutient qu'il est de mauvais go√Ľt, mal tiss√© et mal mont√©, qu'on vous a tromp√© doublement, car il n'est ni √† la mode ni √† ce prix, que celui de la marquise de ceci ou de la duchesse de cela est parfaitement √©l√©gant, tout √† fait dans le bon ton et qu'il lui a pourtant co√Ľt√© un peu moins cher que vous n'avez pay√© celui que personne ne voudrait mettre. Y aurait-il cinq cents plats sur table, le Fran√ßais les go√Ľterait tous pour se plaindre ensuite qu'il n'a pas d'app√©tit [‚Ķ] [un] petit-ma√ģtre mangea de quatorze plats diff√©rents sans compter le dessert, avant de d√©nigrer le cuisinier qui selon lui, n'√©tait qu'un marmiton ou un tourne-broche. ¬Ľ

Une telle caricature, d'ailleurs pr√©c√©d√©e du portrait du Fran√ßais obs√©d√© par la conqu√™te de ¬ę votre √©pouse ¬Ľ ou, √† d√©faut de ¬ę votre sŇďur, ou fille ou ni√®ce ¬Ľ, doit √™tre replac√©e dans son contexte historique : l'Angleterre traverse une p√©riode de francophobie sans cesse exacerb√©e par les luttes militaires entre les deux pays. Des aristocrates comme Walpole, Gibbon et Chesterfield poss√©daient le bagage intellectuel pour consid√©rer la France d'un point de vue cosmopolite, reconnaissant sa pr√©dominance dans le concert des nations[29] ; mais pour des patriotes bon teint tels que Hogarth ou Smollett, l'exag√©ration ne semble pas incongrue, au contraire, elle constitue une r√©action naturelle et appropri√©e. Aussi ces passages ont-ils vocation √† flatter le pr√©jug√© ambiant tel qu'il est constamment relay√© par les p√©riodiques contemporains. √Ä sa d√©charge, Smollett, √Čcossais ayant fait all√©geance √† la couronne britannique, √©prouvait pour sa nouvelle patrie un amour convaincu, dont la m√©fiance envers la France restait l'un des principes constitutifs. D'ailleurs, il avait d√©j√† d√©ploy√© sa verve satirique √† cet effet dans sa pi√®ce The Reprisal: or, The Tars of Old England de 1757[30]. De plus, venu d'un pays calviniste o√Ļ, √©crit Seccombe, ¬ę une dose de tartufferie √©tait une condition n√©cessaire de la respectabilit√© ¬Ľ[29] - [CCom 3], ¬ę il reproduit l'erreur habituelle des Anglais incapable de d√©celer chez le Fran√ßais l'aptitude √† cacher nombre de ses qualit√©s ¬Ľ[29] - [CCom 4].

Sa caricature atteint sans doute ses sommets lorsqu'il entreprend de moquer les coiffures de la p√©riode, r√©v√©lant du m√™me coup en en retra√ßant l'historique, l'√©tendue de son √©rudition. Il reprend en effet les chroniqueurs anciens qui √©voquent le crine profuso et barba demissa des reges crinitos, soit des derniers M√©rovingiens : Neque regi aliud relinquebatur, quam ut regio tantum nomine contentus crine profuso, barba summissa (¬ę Rien d'autre ne restait au roi que son titre, sa crini√®re flottant au vent et sa longue barbe ¬Ľ). En ce temps-l√†, explique Smollett, les cheveux longs √©taient la marque du droit √† la succession, l'affirmation de la race des rois, alors qu'√™tre tondu marquait l'esclave et que m√™me sous les Carolingiens, raser un prince valait barrage au tr√īne[31].

De Paris à Nice

Smollett d√©cide de voyager en poste de Paris √† Lyon, ce qui prend cinq jours et lui co√Ľte 30 guin√©es. Il a privil√©gi√© l'itin√©raire le plus long, via Auxerre et Dijon, soit 330 milles, alors que la direction de Nevers et Moulins aurait √©t√© plus rapide et moins ch√®re. Les deux routes divergeaient √† partir de Fontainebleau, la premi√®re en direction de Moret et la seconde de Nemours. Ce choix est motiv√© par l'int√©r√™t que porte le voyageur au monde de la paysannerie et, en particulier, aux cultivateurs de la vigne, le spectacle des vendanges en Bourgogne valant bien le d√©tour. Ses portraits de paysans dans les r√©gions les moins fertiles annoncent ceux que Arthur Young fera entre 1787 et 1789 des ¬ę all√©gories d√©charn√©es de la famine ¬Ľ (gaunt emblems of famine) : de fait, Smollett constate que l'agriculture fran√ßaise est rest√©e archa√Įque, √† l'√©gard des progr√®s accomplis en Grande-Bretagne. ¬ę J'ai vu, √©crit-il, un paysan labourant la terre avec sous le m√™me joug, un baudet, une vache cachectique et un bouc ¬Ľ[32] - [C 4].

Lyon
Un cavalier saute une barrière de bois ; portant chapeau, il brandit un pistolet.
Dick Turpin et sa monture, à la barrière de péage de Hornsey, près de Londres, illustration pour le roman Rookwood de William Harrison Ainsworth (1849).

Il avoue qu'il est d'humeur irascible, du fait, se justifie-t-il, du mauvais temps et par peur d'une crise d'asthme mena√ßante. Ses habits s'accordent avec la morosit√© int√©rieure, ¬ę blouse de deuil grise sous un grand manteau ample, une petite perruque non poudr√©e, un large chapeau galonn√© et un visage maigre, rid√© et maussade ¬Ľ[33] - [C 5]. √Ä Lyon, il loue une berline √† trois mules avec un voiturier appel√© Joseph qui s'en retourne en Avignon. Joseph donne toute satisfaction par sa fid√©lit√©, √† vrai dire, le seul Fran√ßais que Smollett se rappellera avec satisfaction. Pourtant, et l√† se rencontrent les al√©as de ce voyage, il se trouve √™tre un ancien criminel ayant purg√© sa peine et qui, √† la vue d'un squelette se balan√ßant au vent balayant un gibet pr√®s de Valence, se prend √† raconter son histoire, ainsi intercal√©e dans le r√©cit √©pistolaire : compagnon des brigands de grand chemin les plus dangereux que la France ait connus, puis leur plus farouche ennemi, le Dick Turpin fran√ßais, un Mandrin de la l√©gende[N 10] - [34]. La nourriture fran√ßaise n'est gu√®re propice au bien-√™tre digestif du voyageur : l'ail l'empoisonne ; les petits volatiles √†-moiti√© cuits suscitent son d√©go√Ľt ; la quantit√© de mets qu'avale le peuple, m√™me les plus pauvres d'apparence, lui est choquante[35].

N√ģmes et Montpellier
noir et blanc, pont avec dégradations et plantes folles au sommet ; berges rocheuses, montagne au loin, à droite
Pont du Gard en 1804, par C.L.-Clérisseau, très dégradé.

L'√©t√© n'est pas loin et le ton change avec l'humeur des beaux jours : les paysages se font plus enchanteurs, quelques pique-niques au bord des rivi√®res, surtout sous les arches du pont du Gard que Smollett aimerait r√©p√©ter chaque ann√©e, car il √©prouve une admiration enthousiaste pour le monument, √† l'√©gal de son attachement √† la Maison carr√©e[35]. Lyon est d√©j√† loin, car les voyageurs ont pris la route de Montpellier, peut-√™tre la destination finale, tant est grande la r√©putation de la ville : comme Toulouse, Tours ou Turin, elle passe pour b√©n√©ficier d'un climat r√©parateur pour les sant√©s fragilis√©es des Anglais ; de plus, cit√© de m√©decine et de droit reconnue, elle attire naturellement le chirurgien √©cossais qu'est Smollett et, autre avantage non n√©gligeable √† ses yeux, elle rivalise avec N√ģmes comme capitale du protestantisme dans le sud de la France. Souvent d√©crite dans les plus prestigieux r√©cits de voyage, ceux de John Evelyn (1620-1706)[36], de Burnet, des deux Young, Edward et Arthur, et aussi de Sterne, elle attire les visiteurs d'outre-Manche dont certains s'y fixent volontiers[37]. Smollett, cependant, a un projet bien pr√©cis, rencontrer un sp√©cialiste de renom appel√© par d'enthousiastes admirateurs ¬ę le Boerhaave de Montpellier ¬Ľ[N 11], le docteur Antoine Fizes[38], une ¬ę lanterne ¬Ľ de la m√©decine, qu'en d√©finitive le patient n'appr√©cie gu√®re, son √Ęge, son dos vo√Ľt√©, les honoraires d√©mesur√©s, six livres, c'est-√†-dire environ un √©cu, tel qu'il s'est stabilis√© apr√®s la r√©forme mon√©taire de 1734[N 12] - [39]. Selon le docteur Norman Moore, que cite Seccombe, le diagnostic √©tait correct, tubercules in the lungs, soit la tuberculose, assez peu virulente puisqu'elle laissera sept ann√©es de r√©pit au patient et sans doute att√©nu√©e par le choix de Nice comme lieu principal de r√©sidence, au climat moins brutal que celui de Montpellier[40].

Traverser le Rh√īne obligerait √† passer par Avignon, ce qui implique un d√©tour par le nord ; il est √©galement possible d'emprunter un pont de bateaux reliant Beaucaire √† Tarascon : en d√©finitive, les voyageurs d√©cident √† la mi-novembre de passer par Orgon, Brignoles et Le Muy, la M√©diterran√©e s'ouvrant √† leur regard √† Fr√©jus ; l'√©tape du Muy a √©t√© g√Ęch√©e par une controverse st√©rile, racont√©e dans ses moindres d√©tails, avec un tenancier d'auberge, √©galement ma√ģtre de poste : il fait froid, la neige est fondante, Smollett s'embrouille dans le paiement d'une chaise de poste, le ton s'envenime, le consul n'y peut mais, les passagers sont install√©s √† bord de la voiture, mais sans mules ni postillon, et cela se termine par une totale d√©confiture que Smollett, puisqu'il se voit oblig√© au soir tombant d'en passer par les conditions du propri√©taire des lieux, qualifie de ¬ę mortification ¬Ľ[41].

Nice
Succession de cha√ģnes basses de montagnes jusqu'√† la mer, visible √† l'horizon, ciel bleu
Panorama sur l'Estérel.

Apr√®s la travers√©e du Var, l'ensoleillement, les contours de l'Est√©rel, la belle ordonnance du petit village de Cannes (neat village) et les premi√®res visions de Nice changent l'humeur du patient qui se laisse aller √† la dolcezza de la c√īte illumin√©e s'√©tendant d'Antibes √† Lerici et s'exclame[42] - [43] :

¬ę When I stand upon the rampart, and look round me, I can scarce help thinking myself enchanted. The small extent of country which I see, is all cultivated like a garden. Indeed, the plain presents nothing but gardens, full of green trees, loaded with oranges, lemons, citrons, and bergamots, which make a delightful appearance. If you examine them more nearly, you will find plantations of green pease ready to gather; all sorts of sallading, and pot-herbs, in perfection; and plats of roses, carnations, ranunculas, anemonies, and daffodils, blowing in full glory, with such beauty, vigour, and perfume, as no flower in England ever exhibited. ¬Ľ

¬ę Quand je monte sur les remparts et que je regarde autour de moi, je crois vraiment √† un enchantement. La petite campagne qui s'√©tend sous mes yeux est toute cultiv√©e comme un jardin : d'ailleurs on ne voit dans la plaine que des jardins pleins d'arbres verdoyants, charg√©s d'oranges, de citrons, de c√©drats et de bergamotes qui font un charmant tableau. En s'en approchant, on y trouve des carr√©s de petits-pois bons √† cueillir, toutes sortes de l√©gumes magnifiques et de plates-bandes de roses, d'Ňďillets, de renoncules, d'an√©mones et de jonquilles dans tout leur √©clat et ayant plus de beaut√©, de vigueur et de parfum qu'aucune fleur jamais vue en Angleterre. ¬Ľ

L'attention √† l'environnement s'explique aussi par le projet qu'entretient Smollett de s'essayer √† une monographie consacr√©e √† l'histoire naturelle, la topographie, les monuments anciens de la r√©gion et, en particulier, de sa capitale. Cependant, explique Seccombe, il reculera devant la t√Ęche, sa documentation et ses sources s'av√©rant insuffisantes et, de fait, comportant des lacunes ¬ę dont un quart ferait rougir le r√©dacteur d'un guide de facture plus moderne ¬Ľ[44] - [CCom 5].

La lettre XV contient quelques r√©flexions sur le duel, sujet fr√©quemment abord√© dans la litt√©rature du XVIIIe si√®cle, par exemple par Boswell et Johnson ou encore par Tom et le lieutenant au livre VII de Tom Jones de Fielding ; il se r√©f√®re en particulier au sermon de Johnson sur le sujet, d√©crivant la mani√®re dont le g√©n√©ral Oglethorpe a pu √©viter en 1716 de se battre contre le Prince Eug√®ne dont il √©tait l'aide de camp : assis √† table en sa compagnie, le prince prit une coupe de vin, puis d'un coup de fouet en fit gicler une partie au visage du g√©n√©ral. Oglethorpe, les yeux riv√©s sur l'offenseur mais le sourire aux l√®vres, s'exclama : ¬ę Prince, c'est-l√† une bonne plaisanterie, mais nous faisons mieux en Angleterre ¬Ľ et, sur ce, l'arrosa du contenu de son verre ; un vieux g√©n√©ral pr√©sent √† leurs c√īt√©s dit alors : ¬ę Il a fort bien fait, mon Prince, vous aviez commenc√© ¬Ľ, et tout se termina dans la bonne humeur[45] - [46].

Nice poss√®de un port actif o√Ļ Smollett aime √† se promener, attir√© qu'il est par tout ce qui touche √† la mer et la marine, ce qui lui rappelle son service comme assistant-chirurgien sur le HMS Cumberland. L√† se trouvent √† quai des gal√®res que surveille la police navale de Sa Majest√© Sardinienne. D√©couvrir parmi les rameurs un sujet britannique lui inspire √† la fois ¬ę horreur et compassion ¬Ľ, et apprendre que certains d'entre eux sont des volontaires suscite une infinie amertume quant au sort de l'humanit√©[46]. Sont-ils trait√©s, cependant, avec encore moins d'√©gard que les marins anglais de l'√©poque, souvent volontaires enr√īl√©s de force et √† vie, soumis √† la f√©rule de commandants tels que les Oakum et Whiffle de Roderick Random, rien n'est moins s√Ľr. Pourtant, lors du retour, dans la lettre XXXIL dat√©e du et √©crite √† Aix-en-Provence, des observations plus sereines seront faites sur le m√™me sujet √† propos d'une visite au port de Marseille[47] :

¬ę The gallies, to the number of eight or nine, are moored with their sterns to one part of the wharf, and the slaves are permitted to work for their own benefit at their respective occupations, in little shops or booths, which they rent for a trifle. There you see tradesmen of all kinds sitting at work, chained by one foot, shoe-makers, taylors, silversmiths, watch and clock-makers, barbers, stocking-weavers, jewellers, pattern-drawers, scriveners, booksellers, cutlers, and all manner of shop-keepers. They pay about two sols a day to the king for this indulgence; live well and look jolly; and can afford to sell their goods and labour much cheaper than other dealers and tradesmen. At night, however, they are obliged to lie aboard. ¬Ľ

¬ę Les gal√®res, au nombre de huit ou neuf, sont amarr√©es la poupe contre le quai ; les esclaves peuvent travailler pour leur propre compte, chacun selon son m√©tier, dans de petites √©choppes qu'ils louent pour presque rien. On y voit des artisans de toutes sortes qui travaillent assis, encha√ģn√©s par un pied, cordonniers, tailleurs, orf√®vres, horlogers, barbiers, tricoteurs de bas, bijoutiers, dessinateurs, √©crivains publics, libraires, couteliers et boutiquiers en tout genre. Chaque jour, ils paient quelque deux sols au roi pour son indulgence, ils vivent bien, ils ont l'air gai et leur situation leur permet de vendre leurs marchandises ou leur labeur bien moins cher que les autres commer√ßants. La nuit, pourtant, ils doivent rentrer coucher √† bord. ¬Ľ

Ruines. À droite mur de pierre à chainages de brique, percé de deux entrées voutées
Thermes romains de Cimiez.

Apr√®s quelques digressions, Cimiez, que Smollett appelle ¬ę Cemenelion ¬Ľ d'apr√®s sa racine grecque, et ses vestiges romains, des commentaires sur les ¬ę Nissards ¬Ľ dont la noblesse est pauvre malgr√© ses deux carrosses et qu'il suspecte d'entretenir des mŇďurs d√©prav√©es, cons√©quence de son oisivet√© et de sa religion, consid√©r√©e comme ¬ę un in√©puisable fonds de divertissement ¬Ľ (never failing fund of pastime), les voyageurs prennent la route de l'Italie pour des vacances d'automne √† Florence et Rome, le retour √† Nice √©tant pr√©vu au d√©but de l'hiver[48].

Dans un salon, jeune homme (à droite) saluant la femme du couple qui lui fait face
Luigi Ponelato, Il cicisbeo, estampe par Luigi Pomenato illustrant l'opéra du même nom de Carlo Goldoni, 1790.

√Ä Nice d√©j√†, mais le sujet sera repris lors des vacances italiennes, Smollett, l'un des premiers auteurs de langue anglaise √† l'avoir abord√©e, commente assez longuement la pratique de la Sigisbeatura (le ¬ę sigisb√©isme ¬Ľ), c'est-√†-dire le r√īle jou√© par le sigisb√©e, ce chevalier servant, comme il √©tait appel√© √† Venise, qui, dans la noblesse de l'Italie du XVIIIe si√®cle, accompagne officiellement et au grand jour une dame mari√©e avec un autre homme[49]. Giuseppe Parini, son contemporain, l'a certes moqu√©e dans Il Giorno (La Journ√©e) (1763) et Il Mezzogiorno (1765)[50], mais ce n'est qu'un si√®cle plus tard que les auteurs s'en sont vraiment empar√©s, Madame de Sta√ęl, Stendhal, Byron et ses biographes, alors que l'institution √©tait quasi moribonde. Lui la contemplait √† son z√©nith, d'autant plus avidement que la curiosit√© puritaine des Anglais s'√©veillait aux croustillantes habitudes exotiques, le harem des Turcs, par exemple, qu'a d√©crit Lady Mary Montagu dans ses Lettres turques (Turkish Embassy Letters), d'ailleurs comment√© par Smollett en 1763[51] - [52].

noir et blanc, supplici√© suspendu tr√®s haut bras dans le dos, pr√™t √† √™tre brutalement l√Ęch√©
L'estrapade, eau-forte par Jacques Callot (1633).

Parmi les sujets abord√©s lors du long s√©jour √† Nice, il en est un autre qui l'√©tonne, sans trop le choquer d'ailleurs, la cruaut√© du ch√Ętiment inflig√© aux coupables ou pr√©sum√©s tels, le strappado, soit l'estrapade, qu'il d√©crit comme plus s√©v√®re encore que les tortures de l'Inquisition[53]. √Čpicurienne est sa description du march√© et de ses senteurs ; comique celle de la chasse aux petits oiseaux, ce qui explique leur raret√© ; beaucoup est dit sur la culture du ver-√†-soie, la p√™che √† la sardine et au thon, la culture des olives et l'industrie de leur huile ; scientifiques se font ses relev√©s syst√©matiques des temp√©ratures qu'il mesure avec deux thermom√®tres, l'un √† alcool, l'autre √† mercure ; enfin, ses commentaires √† la fois amus√©s et √©rudits sur les innombrables festa et jeux (mummeries) dont se d√©lectent les habitants le conduisent √† une longue digression sur les feriae de la Rome antique[54].

Italie

Plut√īt que d'emprunter la route, Smollett choisit la mer pour gagner Livourne (Leghorn) : le choix √©tait vaste entre la felouque, la tartane, utilis√©e par Addisson en au d√©part de Marseille, ou la gondole, avec quatre rameurs et un barreur, embarcation finalement retenue pour neuf sequins, soit quatre louis et demi, prix √©lev√© pour l'√©poque, consid√©rant qu'un louis est √† peu pr√®s √©gal √† une livre sterling[39]. Quelques tribulations au large de Monaco, de San Remo, de Noli et ailleurs, et les passagers parviennent √† destination pour bient√īt grimper all√®grement les 172 marches menant √† la premi√®re terrasse de la Tour de la lanterne, spectaculaire symbole de la ville reconstruit en 1543 et s‚Äô√©levant sur un rocher de 40 m de haut, soit √† 117 m au-dessus du niveau de la mer[55].

Gênes

Reprise d'une carte ancienne de Francesco Maria Accinelli avec esquisses des extensions modernes à l'ouest
Le port de Gênes au XVIIIe siècle.

Smollett arrive √† G√™nes √† un moment propice pour l'observateur caustique qu'il est : la r√©publique de G√™nes, men√©e par un adolescent de dix-sept ans, Giovan Battista Perasso ou Giambattista Perasso, dit Balilla, avait lanc√© l'insurrection contre l'occupant austro-sarde le et s'√©tait lib√©r√© de son joug[56]. En 1768, soit √† peine plus de vingt ann√©es plus tard, la souverainet√© de l'√Čtat √©tait c√©d√©e √† titre ¬ę provisoire ¬Ľ √† l'√ģle de Corse[57], √©mancip√©e de sa tutelle depuis 1755 en r√©publique ind√©pendante sous le commandement de Pascal Paoli[58].

L'aristocratie, d√©j√† mortifi√©e par la s√©cession d'avec l'Autriche, se voit humili√©e par cette nouvelle avanie, et Smollett a beau jeu de la d√©peindre repli√©e sans le sou dans ses palais de marbre : ¬ę Si un noble g√©nois donne une r√©ception une fois par trimestre, on dit qu'il en mange les miettes tout le reste de l'ann√©e ¬Ľ[59] - [C 6].

En passant, quelques piques √† double tranchant, par exemple, sur la sup√©riorit√© de ces reclus sur leurs homologues fran√ßais jetant leur argent en v√™tements eff√©min√©s ou repas √† cent plats dont la moiti√© destin√©e au rebut ; eux savent vivre de peu pour embellir leur ville d'√©glises et de palais t√©moignant de leur go√Ľt et de leur pi√©t√©, mais restent afflig√©s d'une f√Ęcheuse manie, comme en t√©moignent les deux art√®res principales de la ville, la Strada Balbi et la Strada Nuova : ils peignent leurs fa√ßades, ce qui produit, selon Smollett, ¬ę un effet des plus m√©diocres ¬Ľ[59] - [C 7].

Smollett ne passa qu'une semaine √† G√™nes, mais elle lui suffit pour accumuler une foule de renseignements historiques, architecturaux, artistiques et commerciaux de la ville et de la r√©publique du m√™me nom. Il s'int√©resse aux budgets, aux √©changes et aussi scrute les ports pour d√©terminer ceux qui seraient susceptibles d'accueillir une fr√©gate anglaise en cas de n√©cessit√© militaire. Le retrait des Autrichiens le remplit de pr√©monition et il est persuad√© que la cit√© aurait √©t√© mieux administr√©e et plus heureuse sous une domination anglaise. Que cette nation ait besoin d'un protecteur puissant lui est √©vident, mais il craint qu'elle ne s'en remette √† l'√©ternelle rivale qu'est la France, ce qui, en est-il persuad√©, serait pr√©judiciable √† ses int√©r√™ts vitaux. De fait, c'est l'ann√©e apr√®s son s√©jour que, par le Trait√© de Versailles, le doge Francesco Maria Della Rovere, au bord de la banqueroute et incapable de juguler l'insurrection corse, a c√©d√© ses droits de suzerainet√©, sinon de propri√©t√©, sur la Corse √† la France. Les troupes de Choiseul, bien prot√©g√©es dans les ports et les forteresses, finiront par vaincre Pascalo Paoli √† Ponte-Novo le . Le suivant, jour de la naissance de Napol√©on Bonaparte, le d√©cret d'annexion, dit de ¬ę R√©union ¬Ľ, de la Corse √† la France √©tait sign√©[60].

Pise, Florence et la Toscane

La semaine g√©noise a √©t√© fructueuse par la masse des renseignements glan√©s √ß√† et l√†. Smollett ne se fie pas uniquement √† ses observations et √† sa m√©moire : l'accompagnent partout des caisses de livres apport√©es d'Angleterre ou achet√©es localement au fil de ses besoins. Le , c'est-√†-dire d√®s le d√©but de son p√©riple, il √©crit une lettre priv√©e √† Lord Hertford, ancien ambassadeur √† Paris, qui la transmet pour effet √† Richard Aldworth Neville, charg√© d'affaires, r√©clamant une malle √©gar√©e dont il d√©taille le contenu : Histoire ancienne et moderne en 58 volumes, Histoire compl√®te de l'Angleterre en 8 volumes, traduction des Ňďuvres de Voltaire en 25 volumes, Ňďuvres de Smollett en 12 volumes, traduction de Don Quichotte en 4 volumes, Ňďuvres de Shakespeare en 8 volumes, Com√©dies de Congreve en 3 volumes, Revue critique en 12 volumes, Briton Magazine en 4 volumes, Syst√®me complet de g√©ographie, ¬ę quelques livres d'amusement en anglais, tels que com√©dies et brochures ¬Ľ, Hom√®re, Sophocle, Virgile, Horace, Juv√©nal, Tibulle, Don Quichotte en espagnol, 5 dictionnaires grec, latin, fran√ßais, italien espagnol[61].

Le voyage √† Lerici se fait par mer en longeant la c√īte ; une fois parvenu √† terre, le petit groupe, lass√© des roulis, loue une chaise de Sarzano, aujourd'hui Sarzano-Rodrigo, √† Cercio, puis entre en Toscane toujours sous la domination autrichienne. La description que fait Smollett de Pise semble avoir emprunt√© au soleil, tant sa verve satirique para√ģt tamis√©e ‚Äď une bonne auberge l'a aussi mis d'excellente humeur ‚Äď : par exemple, les √©glises en sont ¬ę tol√©rablement ¬Ľ d√©cor√©es, la tour pench√©e et le Campo Santo suscitent son enthousiasme, et les portails de cuivre le tiennent riv√© d'admiration pendant des heures[62]. En stipulant, cependant, que les gal√®res sont construites dans les chantiers de la ville, il semble √™tre victime des guides de voyage consult√©s : Evelyn (1620‚Äď1706) le confirme, mais son r√©cit date du si√®cle pr√©c√©dent. Il explique √©galement que le d√īme du Baptist√®re de San Giovanni n'est pas enti√®rement gothique en sa partie sup√©rieure, alors que les historiens d'art s'accordent sur le style roman de la base et le gothique du second √©tage[63].

Tableau (huile). Sortant d'une église derrière un porteur de croix, des hommes demi-nus se fouettent violemment
Flagelants au XIVe siècle, Pierre Grivolas, Musée Calvet, 1909.

Les voyageurs arrivent √† Florence o√Ļ Smollett, dans ses descriptions, entend se d√©marquer des clich√©s extatiques et des admirations b√©ates tir√©s de Giorgio Vasari et relay√©s par les commentateurs allemands, en particulier Johann Keysler, qu'il cite pour pr√©ciser que sa pertinence se situe ¬ę dans son derri√®re plus que dans son cerveau ¬Ľ (in the back than in the brain). D'apr√®s Goldsmith, passer pour un connaisseur oblige √† la louange du P√©rugin[64], mentionn√© dans Le Cur√© de Wakefield[65]. Smollett n'en a que faire, mais fort de ses pr√©jug√©s protestants, ses moqueries se portent sur les manifestations de la foi catholique : les moines, non des r√©citants de psalmodie, mais des gueulards de litanies ; les flagellants, des paysans pay√©s pour se rembourrer de corsets et feindre la souffrance ; la Vierge Marie, un bariolage de bijoux, cerceaux, bouclettes et frisures en tous genres. Cela dit, l'op√©ra, les improvisateurs de la Commedia dell'arte, les √©difices, les sigisb√©es, tous sont consid√©r√©s d'un point de vue historique[66].

Les lettres XXVII et XXVIII présentent une analyse fort lucide de la situation politique de la ville. Alors sous la tutelle de Vienne depuis que les pouvoirs avaient échappé aux Médicis en 1737, la ville, comme la Toscane tout entière, se trouvent gouvernées par le prince de Craon, vice-roi de l'impératrice Marie-Thérèse. Florence est à la veille de réformes administratives d'envergure, initiées par l'archiduc Peter Leopold, nommé grand duc de Toscane l'année suivante[66]. Cependant, Smollett décrit le peuple toscan comme conservateur, soumis aux religieux, ce stupid party, ce qui augure mal de l'avènement des lumières ; autre point précis auquel il s'attache, l'influence de l'Anglais John Acton[66], fils d'Edward Acton, médecin de Besançon d'origine britannique, autrefois commandant au service de la Compagnie des Indes[67].

En 1765, la seule galerie d'importance ouverte au public du Grand Tour √©tait celle des Offices et l'attraction supr√™me en √©tait la statue de Venus Pontia, dite de M√©dicis[68], un artis summum opus, selon le comte John Boyle of Orrery[69], ¬ę la forme la plus achev√©e et la plus gracieuse convenant √† une femme en sa nudit√© ¬Ľ[70] - [CCom 6]. Smollett, lui, rompt le tabou et, dans un passage de la lettre XXVIII devenu c√©l√®bre, il exerce sa verve satirique √† l'encontre de l'ic√īne, cette Mona Lisa des amateurs venus d'outre-Manche pour se p√Ęmer mains jointes √† ses pieds[68]. L'ironie de Smollett emprunte un chemin d√©tourn√© : il commence mezzo voce par d√©noncer son manque de go√Ľt, sa r√©ticence √† exprimer ses v√©ritables sentiments, puis il lance l'attaque en une phrase aussi ramass√©e qu'assassine : ¬ę Je ne puis m'emp√™cher de penser qu'il n'est aucune beaut√© dans le visage de V√©nus et que son attitude est disgracieuse et d√©plac√©e ¬Ľ[71] - [CCom 7] ; out of character est une expression forte, d√©non√ßant une sorte d'incongruit√© entre le sujet et sa r√©alisation, comme si cette V√©nus exprimait le contraire de ce qu'elle √©tait cens√©e repr√©senter. Si Smollett s'est vu reprocher cette critique comme quasi-blasph√©matoire, d'autres voix se sont √©lev√©es pour partager son sentiment, en particulier celle de Johann Georg Key√üler, mentionn√© dans le texte, qui √©crit que ¬ę la plupart des connaisseurs sont d'avis que la t√™te est trop petite en proportion des autres parties du corps, en particulier des hanches ; certains trouvent le nez trop √©pais, la rainure du dos au niveau des vert√®bres trop accus√©e pour une femme plut√īt grassouillette ¬Ľ[72] - [73].

Cela dit, Smollett poursuit son analyse sur plusieurs pages, se r√©f√©rant √† la V√©nus de Gnide de Praxit√®le et commentant avec minutie les inscriptions en grec, les √©crits de Salluste, etc., puis cl√īt son propos en d√©clarant son admiration pour la V√©nus du Titien[74].

Rome

De Florence √† Sienne, quarante-deux milles, √©tape, puis Buon Convento, Montepulciano o√Ļ Smollett se dispute avec un valet d'√©curie, Radicofani, nouvelle √©tape, deux heures d'une m√©chante route, et c'est l'arriv√©e √† Rome par la Porta del Popolo, dans une telle excitation que s'effacent les d√©sagr√©ments qui ont pr√©c√©d√© : ¬ę Vous devinez mon sentiment lorsque pour la premi√®re fois, j'aper√ßus la ville de Rome qui, malgr√© les malheurs qu'elle a subis, conserve un air auguste et imp√©rial ¬Ľ[75] - [C 8].

Aussit√īt, Smollett fait part avec ironie d'une curieuse habitude de ses compatriotes r√©sidant √† Rome[76] :

¬ę When you arrive at Rome, you receive cards from all your country-folks in that city: they expect to have the visit returned next day, when they give orders not to be at home; and you never speak to one another in the sequel. This is a refinement in hospitality and politeness, which the English have invented by the strength of their own genius, without any assistance either from France, Italy, or Lapland. No Englishman above the degree of a painter or cicerone frequents any coffee-house at Rome; and as there are no public diversions, except in carnival-time, the only chance you have of seeing your compatriots is either in visiting the curiosities, or at a conversazione. ¬Ľ

¬ę Sit√īt arriv√© √† Rome, vous recevez des cartes de tous vos compatriotes qui attendent votre visite pour le lendemain o√Ļ ils feront r√©pondre qu'ils ne sont pas chez eux et vous ne vous adresserez plus jamais la parole. Voil√† un raffinement d'hospitalit√© et de politesse que les Anglais ont invent√© par la seule force de leur g√©nie, sans aucune assistance de la part des Fran√ßais, des Italiens ou des Lapons. Les Anglais d'une condition sup√©rieure √† celle de peintre ou de cic√©rone ne fr√©quentent pas les caf√©s, et comme en dehors du carnaval il n'y a pas d'autre distraction, la seule fa√ßon de rencontrer ses compatriotes, c'est de visiter les curiosit√©s ou d'assister √† une conversazione. ¬Ľ

Nonobstant ces petites friponneries entre gens de m√™me culture, Smollett appr√©cie Rome qu'il passe minutieusement en revue : trouvent gr√Ęce √† ses yeux le Ch√Ęteau Saint-Ange, la Placa et l'int√©rieur de Saint-Pierre, le Forum, le Colis√©e, les Thermes de Caracalla ; le plongent en extase le Laocoon, la statue de Niobe, du Gladiateur mourant, mais il prend garde de ne point s'afficher en r√©el connaisseur. Cependant, son appr√©ciation du Jugement dernier de Michel-Ange reste nuanc√© : si chaque personnage est sublime, le groupe para√ģt ind√©pendant de chacun d'eux[77]. Le piment de son commentaire se r√©serve pour la cr√©dulit√© des auto-proclam√©s cognoscente venus comme lui d'Angleterre et ne jurant que par An Account of Some of the Statues, Bas-Reliefs, Drawings, and Pictures in Italy (1722), √©crit par les peintres Jonathan Richardson (1665-1745) et son fils Jonathan Richardson le Jeune (1694-1771)[78]. Son verdict sur Michel-Ange et Rapha√ęl reste conforme aux vues exprim√©es √† l'√©poque, dont les paradigmes de la beaut√© se fondent sur Virgile et Hom√®re : les deux peintres poss√®dent la s√©r√©nit√© de l'un, mais manquent du feu du second[77].

Le retour à Nice

Rejoindre Florence s'effectue via Narni, Terni, Spoleto, Foligno, P√©rouse et Arezzo et, selon Smollett, jamais voyageur ne souffrit autant de la crasse, de la vermine, du poison et de l'imposture : √† Foligno, la chambre est partag√©e avec ¬ę une b√™te sauvage ¬Ľ (bestia) qui s'av√®re n'√™tre qu'un pauvre h√©r√©tique anglais ; la nourriture a de quoi retourner l'estomac d'un muletier ; la voiture est au bord de la dislocation ; le froid et les rats assaillent les corps meurtris et Mrs Smollett pleure en silence, tant est immense son horreur et insupportable sa fatigue ; les punaises s'en prennent √† son mari qui leur impute sa coqueluche[79].

Le m√™me itin√©raire qu'√† l'aller est suivi √† partir de Florence et Lerici. La sant√© est meilleure qu'au d√©part de Londres et la lettre XXXV se termine par cette remarque optimiste : ¬ę En un mot, je me sens si bien maintenant que je ne d√©sesp√®re plus de vous revoir, vous, et tous mes amis d'Angleterre ; c'est le plaisir auquel aspire passionn√©ment, cher Monsieur, Votre humble et affectionn√© serviteur. ¬Ľ[80] - [C 9].

Le , Smollett part pour Turin o√Ļ il restera jusqu'au . Il qualifie ce voyage d'¬ę excursion ¬Ľ et ne lui consacre qu'une lettre, plut√īt √©logieuse sur la ville et surtout la campagne pi√©montaise dont il vante la fertilit√©, mais aussi la douceur et l'harmonie des paysages[79].

La fin du voyage

gravure : en haut trois paysans, en bas quatre femmes en costumes traditionnels
Paysans français au XVIIIe siècle.

De retour √† Nice, Smollett invoque le pr√©texte d'une question pos√©e par son correspondant pour analyser le syst√®me de taxation pr√©valant en France : son argumentation consiste √† comparer l'√©tat des campagnes des deux c√īt√©s de la Manche : de vertes prairies o√Ļ paissent des vaches bien grasses, des paysans robustes et joyeux en Angleterre ; de la pauvret√©, de la mis√®re, de la salet√© chez le peuple de France, des champs sans fumier ni animaux susceptibles d'en fournir, des masures, des meubles branlants et vermoulus, des v√™tements loqueteux, des images de famine, bref des gens √©cras√©s qui g√©missent sous l'oppression non seulement de leur propri√©taire, mais de l'√Čtat[81]. Puis il fait le compte des imp√īts fran√ßais : la taille, tr√®s impopulaire d√Ľ au fait que les bourgeois des grandes villes, le clerg√© et la noblesse en sont affranchis, la capitation, r√©tablie par la d√©claration du pour le financement de la guerre de Succession d'Espagne, les dixi√®mes et les vingti√®mes, les rentes de fermes, les taxes sur le vin, l'alcool, les droits de douane, la gabelle, le pr√©l√®vement sur le tabac, les droits de contr√īle, d'insinuation, de centi√®me denier, de Franc-fief , d'aubaine, d'√©change et contre-√©change, etc. S'ajoute √† cet immense fardeau la gabegie des grands, √† commencer par la Cour royale, le luxe des g√©n√©raux avec au moins quarante cuisiniers chacun, les √©moluments exorbitants des ambassadeurs, intendants, commandants et autres officiers de la couronne, sans compter le despotisme des fermiers g√©n√©raux fond√© sur l'imposture et l'usurpation. Bref, Smollett, d√®s 1765, pr√©voit que l'√©mergence du Tiers √©tat, enrichi et d√©sormais √©duqu√©, le rendra ma√ģtre de l'√©quilibre des pouvoirs et qu'un jour, il ¬ę fera pencher la balance de tel ou tel c√īt√© ¬Ľ[81]. Il y a l√† des commentaires pr√©monitoires, que corroborera en 1771 un document ensuite intitul√© The Dying Prophecy, dans lequel Smollett √©crit √† un ami quelques mois avant sa mort pour, entre autres, lui faire part de ses r√©flexions sur l'√©tat du monde : il y pr√©voit qu'avant peu, la France et, apr√®s elle, le continent tout entier, se verront secou√©s par une explosion violente qui mettra √† bas le r√©gime en place et se lib√©rera du joug du clerg√©[82].

Ailleurs, il commente l'app√©tit insatiable des Fran√ßais pour le pain ; mais les bagages sont pr√™ts, et les voyageurs prennent le chemin du retour via Toulon o√Ļ Smollett ne se prive pas de r√©p√©ter le vieil √©pigramme selon lequel ¬ę le Roi de France est plus grand √† Toulon qu'√† Versailles ¬Ľ (The King of France is greater at Toulon than at Versailles), Vienne, Aix-en-Provence, Avignon o√Ļ le hasard veut que Smollett retrouve son cocher Joseph, ¬ę si bronz√© qu'il e√Ľt pu passer pour un iroquois ¬Ľ (so embrowned by the sun that he might have passed for an Iroquois). Une fois encore, il ne se montre pas avare de conseils : que le voyageur se munisse donc de clous et de marteau, d'un pied de biche, d'une pointe en fer ou deux, d'un grand couteau et d'une poche de graisse[79].

√Ä partir de Lyon, le chemin est tout trac√©, M√Ęcon, Dijon, Auxerre, Sens et Fontainebleau. Son r√©cit s'embrouille quelque peu dans l'ordre des villages ou bourgs travers√©s entre Macon et Sens, puisqu'il cite dans l'ordre Beaune, Chalon, Auxerre et Dijon, alors que la route traverse successivement Chalon, Beaune, Dijon et Auxerre, petite erreur qui t√©moigne, s'il en √©tait besoin, que certaines lettres ont √©t√© √©crites de m√©moire, au repos et parfois sans document[83].

photo panoramique : falaises barrant l'horizon au loin
Falaises de Douvres lors de l'approche du large.

La derni√®re lettre, dat√©e du , commence par une d√©claration d'amour au pays bient√īt retrouv√©[84]

¬ę DEAR SIR ‚ÄĒ I am at last in a situation to indulge my view with a sight of Britain, after an absence of two years; and indeed you cannot imagine what pleasure I feel while I survey the white cliffs of Dover, at this distance. Not that I am at all affected by the nescia qua dulcedine natalis soli, of Horace. That seems to be a kind of fanaticism founded on the prejudices of education, which induces a Laplander to place the terrestrial paradise among the snows of Norway, and a Swiss to prefer the barren mountains of Solleure to the fruitful plains of Lombardy. I am attached to my country, because it is the land of liberty, cleanliness, and convenience: but I love it still more tenderly, as the scene of all my interesting connexions; as the habitation of my friends, for whose conversation, correspondence, and esteem, I wish alone to live. ¬Ľ

¬ę Cher Monsieur, Me voici enfin √† m√™me de livrer mes regards √† la vue de la Grande-Bretagne apr√®s une absence de deux ans et vous ne pouvez imaginer mon plaisir lorsque je scrute les blanches falaises de Douvres dans le lointain. Non pas que je sois affect√© le moins du monde par le nescia qua dulcedine natalis soli d'Horace[N 13] - [85]. C'est plut√īt une sorte de fanatisme fond√© sur les pr√©jug√©s de l'√©ducation, qui d√©termine le Lapon √† mettre le paradis terrestre dans les neiges de la Norv√®ge et le Suisse √† pr√©f√©rer les montagnes pel√©es d'Uri aux plaines fertiles de Lombardie. Je suis attach√© √† mon pays car c'est la terre de la libert√©, de la propret√© et de la commodit√©, mais autre chose me le rend plus cher encore : il est le cadre de toutes les relations auxquelles je tiens et la demeure de mes amis, moi qui ne trouve l'envie de vivre que dans leur conversation, leur commerce et leur estime ¬Ľ

Paradoxalement, les avanies subies de la part de postillons col√©reux et d'aubergistes malhonn√™tes l'ont endurci et revigor√©. Il √©voque sa sant√© ¬ę r√©par√©e par les mauvais traitements subis ¬Ľ (mended by ill-treatment). Le docteur Fizes de Montpellier n'avait pourtant pas eu tort : l'√©tat de Smollett se d√©t√©riora vite sous le poids du labeur qu'il s'imposa √† Chelsea : son g√©nie litt√©raire avait m√Ľri et ses derniers ouvrages auraient, pr√©dit Seccombe, sans doute √©clips√© Humphry Clinker. D√®s l'hiver de 1770, cependant, une fois encore, il trouva refuge sur la c√īte ensoleill√©e qu'il avait rendue si populaire aupr√®s de ses compatriotes et ce fut pr√®s de Leghorn qu'il mourut le [86].

L'originalité de Voyages à travers la France et l'Italie

Pendant son s√©jour √† Nice en 1789, soit dix ann√©es apr√®s la mort de Smollett, le voyageur agronome Arthur Young, qu'accueillait le consul de Grande-Bretagne, se vit rappeler l'avertissement donn√© √† l'auteur de Voyages √† travers la France et l'Italie que ¬ę S'il lui prenait de revenir, les Nissards [sic] ne se feraient pas faute de l'assommer. ¬Ľ[87] - [CCom 8]. David Hume, alors secr√©taire du comte de Hertford, ambassadeur √† Paris, raconte une histoire similaire comme quoi lorsqu'il se montrait dans les rues de la ville, Smollett se voyait aussit√īt entour√© de ¬ę gens s'insurgeant contre lui et lui jetant des pierres. ¬Ľ[88].

Un voyageur atrabilaire moqué par Laurence Sterne

Tableau. Personnages et animaux blottis sous deux gros palmiers. Fins datiers dispersés. Sol rouge-orangé, ciel jaune
Oasis dans le désert, par Antal Ligeti (1862).

Ces deux anecdotes t√©moignent √† la fois de l'extraordinaire, mais fugitive, notori√©t√© dont jouit l'ouvrage d√®s sa sortie et de l'aussi d√©testable que tenace r√©putation qu'il valut √† son auteur, celle d'√™tre sans doute le plus atrabilaire et le plus d√©sagr√©able voyageur britannique ayant jamais tent√© l'aventure outre-Manche. Suffisamment, en tous les cas, pour que Sterne, deux ans apr√®s, soit tent√© de riposter avec son Voyage sentimental √† travers la France et l'Italie et d'y pr√©senter son pr√©d√©cesseur sous les traits du ¬ę savant Smelfungus ¬Ľ, un condens√© du pire voyageur qui soit, ¬ę l'homme capable d'aller du Dan[N 14] √† Bersab√©e[N 15] et de s'√©crier : "Tout est aride ici !" ¬Ľ[89] - [CCom 9].

Il est de fait que l'√©norme popularit√© du livre de Sterne, soutenue par une vague de traductions et publications dans toute l'Europe, √©clipsa du jour au lendemain le succ√®s qu'avait connu Voyages √† travers la France et l'Italie. Partout o√Ļ Le Voyage sentimental √©tait acclam√©, le Voyages tout court se trouva d√©pr√©ci√© et m√™me moqu√©. En t√©moigne la remise au jour d'une vieille anecdote publi√©e par Voltaire en 1750 dans Des Mensonges Imprim√©s, dont Smollett avait traduit une partie, racontant l'histoire d'un Allemand en conflit avec sa propri√©taire √† Blois dont la chevelure tendait au sabl√©, et qui avait relev√© dans son carnet ¬ę Nota bene : Toutes les femmes de Blois sont rousses et querelleuses ¬Ľ[90], la nouvelle version rempla√ßant l'Allemand anonyme par l'illustre Smollett en personne[91].

Un récit de voyage personnel et documenté

¬ę Voyages √† travers la France et l'Italie, malgr√© les fluctuations de sa r√©putation, reste un r√©cit de voyage tr√®s agr√©able √† lire, bourr√© de renseignements document√©s, interpr√©t√©s avec la perception d'un expert et [‚Ķ] portant le cachet d'une puissante individualit√© ¬Ľ, √©crit Frank Felsenstein[92] - [CCom 10]. Les qualit√©s du conteur, habituellement associ√©es √† ses romans, trouvent ici leur pl√©nitude autobiographique, alors que Smollett vit ce qu'il narre lors de sa recherche en compagnie de son √©pouse d'un climat susceptible d'am√©liorer sa sant√© d√©faillante[92]. La masse de renseignements accumul√©s et le ton ironique du r√©cit incitent Richard Jones √† √©crire que le livre ¬ę devrait √™tre lu comme une ¬ę encyclop√©die de poche ¬Ľ dans la tradition de Voltaire, plut√īt que comme un r√©cit de voyage conventionnel ¬Ľ[93] - [CCom 11].

Les circonstances médicales

Dessin. Femmes en longues chemises et coiffes de dentelle (Fontanges)
Trois femmes conversant, se baignant dans une rivière, par Claude Simpol,1717.

M√©decin dument dipl√īm√© de la c√©l√®bre universit√© de Glasgow, ce qui l'autorisait √† apposer √† son nom le titre de ¬ę M. D. ¬Ľ, Smollett poss√©dait un savoir en la mati√®re le rendant tout √† fait conscient de son √©tat de sant√© qu'il d√©crit comme ¬ę tr√®s mauvais, avec ma toux asthmatique, mes crachements, ma fi√®vre lente et ma nervosit√© qui r√©clame un changement de place continuel, de l'air pur et de l'espace pour bouger. ¬Ľ[94] - [C 10] - [N 16]. Sa vitup√©ration contre le sp√©cialiste de Montpellier, qu'il a jug√© absurde et rapace, montre √† tout le moins, m√™me si l'avenir a prouv√© que le diagnostic du Dr Fizes √©tait correct, que sa d√©termination √† ne point laisser sa sant√© √† la d√©rive restait intacte[95].

De fait, le manque de traitement pour soulager les affections respiratoires conduisait sans cesse Smollett √† la r√©flexion et √† l'exp√©rimentation. Son arsenal th√©rapeutique personnel avait d√©j√† √©t√© expos√© d√®s 1752 en un pamphlet fort controvers√© dans lequel il d√©non√ßait la mode des villes d'eau telles que Bath et montrait que, contrairement √† tous les dogmes en vigueur, la baignade en mer, alors jug√©e dangereuse et excentrique, pouvait √™tre b√©n√©fique pour la sant√©[96], ce qu'il s'empressa de mettre √† ex√©cution d√®s son arriv√©e √† Boulogne, plongeant dans la mer sans h√©sitation et, s'il attrapa un rhume, ne se d√©barrassa-t-il pas moins de sa fi√®vre et des points douloureux ressentis dans la poitrine. L'exp√©rience se r√©p√©ta avec succ√®s √† Nice et, lors de sa visite √† Rome, il entra dans les d√©tails des habitudes thermales des Romains de l'antiquit√©, encore qu'il regrett√Ęt que leur app√©tit de propret√© ne les eut conduits √† pr√©f√©rer le Tibre aux eaux chaudes des bains publics. √Ä dire vrai, Smollett n'√©tait ni le seul ni le premier √† recommander ces pratiques : d√®s 1693, John Locke, dans Some Thoughts Concerning Education pr√©conisait les bains d'eau froide pour les petits enfants, comme le faisaient les m√®res √©cossaises des Highlands m√™me en plein hiver, que l'eau f√Ľt gel√©e ou non[97].

Le souci que Smollett a de sa santé est jugé excessif par certains de ses contemporains, parmi lesquels le plus virulent, Philip Thicknesse, n'a de cesse de railler par de prétendus bons mots ce qu'il juge être une obsession pathologique. Son livre, écrit-il par exemple, devrait s'intituler Querelles à travers la France et l'Italie en quête d'un remède aux désordres pulmonaires (Quarrels through France and Italy for the cure of a pulmonic disorder)[98].

L'obsession de la saleté et la représentation du corps

Dans Voyages √† travers la France et l'Italie, Smollett r√©crimine contre la salet√© des lieux qu'il visite et des habitations o√Ļ il r√©side de fa√ßon continue, que ce soit en France ou en Italie. Aileen Douglas a analys√© cet aspect du livre dans le deuxi√®me chapitre de son ouvrage critique consacr√© aux relations qu'entretenait l'√©crivain √©cossais avec le corps, le sien et celui des autres[99]. Sa th√®se consiste √† montrer que, loin de ses rep√®res familiers, le voyageur, il est vrai souvent incommod√© pas des odeurs naus√©abondes et par la vermine, incapable de trouver le sommeil dans un environnement qui choque son regard, se trouve dans l'impossibilit√© de reconna√ģtre une repr√©sentation mentale et sociale du corps qui est diff√©rente de celle que lui ont inculqu√©e son √©ducation, ses √©tudes et son milieu. Il y a l√†, pense-t-elle, une dislocation des rep√®res qui conduit √† une v√©ritable sid√©ration. Les draps et les couvertures de sa couche pr√®s d'Arezzo lui soul√®vent le cŇďur de d√©go√Ľt, et il se voit oblig√©, apr√®s avoir tent√© de les placer de telle fa√ßon que les taches soient recouvertes, de tenter de dormir envelopp√© dans sa grande cape de voyage. Loin de se sentir plus √† l'aise, il voit son aversion enfler en lui et, du coup, lorsqu'il rapporte l'incident dans son r√©cit, cet aspect du s√©jour devient si exacerb√© qu'il occulte tous les autres. Le lecteur se voit lui aussi submerg√© par la crasse ambiante en un sentiment d'empathie que l'auteur s'est employ√© avec diligence √† amplifier[99].

D'o√Ļ la question pos√©e par nombre d'auteurs, d'abord Laurence Sterne avec son personnage ¬ę Smelfungus ¬Ľ, ensuite des critiques modernes comme R. D. Spector[100] et John F. Sena[101] pensent que le corps en question n'est plus celui de Smollett, mais du personnage qu'il s'est peu √† peu forg√© au cours de son p√©riple. Ainsi, les sens, en particulier les facult√©s olfactrices, ne sont pas pour lui modul√©s par la culture des peuples mais des √©tats rigides et universels : sans doute est-ce pourquoi il consid√®re comme barbare la consommation de l'ail qui lui r√©pugne, incapable de concevoir que son ajout dans la cuisine m√©diterran√©enne peut devenir un agr√©ment. C'est donc avec une conviction renforc√©e qu'il s'en reviendra en Angleterre, reprenant en quelque sorte l'opinion exprim√©e par La Bruy√®re : ¬ę Il y a dans l‚Äôart un point de perfection, comme de bont√© ou de maturit√© dans la nature. Celui qui le sent et qui l‚Äôaime a le go√Ľt parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en de√ß√† ou au-del√†, a le go√Ľt d√©fectueux. Il y a donc un bon et un mauvais go√Ľt, et l‚Äôon dispute des go√Ľts avec fondement. ¬Ľ[102], et √† l'inverse que le d√©go√Ľt lui aussi r√©pond √† des normes intangibles que l'honn√™te homme ou √©crivain se doit d'avoir, ceux qui y d√©rogent appartenant √† une classe inf√©rieure de la soci√©t√©, voire de l'humanit√©[99].

Le mauvais caractère conférant du caractère

Voyager en Europe pour les Anglais entra√ģne in√©vitablement des incompr√©hensions dues √† la barri√®re linguistique, d'o√Ļ des disputes avec les postillons et des accrochages avec les aubergistes. Alors que la majeure partie des chroniqueurs passent ces d√©tails sous silence de peur d'√™tre trait√©s de x√©nophobes[N 17], Smollett, lui, les met en exergue, refusant de cacher son mauvais caract√®re aux d√©pens de son int√©grit√© intellectuelle et de sa d√©terminarion √† rendre compte de tout sans restriction. Si bien qu'en un sens, son spleen sert la cause litt√©raire, tant son texte regorge d'observations critiques tr√®s fines, beaucoup souvent rehauss√©es d'anecdotes au demeurant banales, mais contribuant par l'acrimonie cong√©nitale du conteur √† la vivacit√© piquante du r√©cit[103].

Si son ouvrage a joui d'une notori√©t√© sans pr√©c√©dent pendant les deux ann√©es ayant suivi sa publication, c'est bien que le public y a trouv√© son compte, consid√©rant l'amertume chronique du narrateur comme un atout, d'autant que le portrait ravageur pr√©sent√© des Fran√ßais flattait sa fiert√© insulaire. Que les Ni√ßois aient √©t√© consid√©r√©s comme petits, maigres, ratatin√©s, sales et en guenilles, leurs artisans paresseux, maladroits et sans invention, leurs boutiquiers arrogants et escrocs, leur noblesse digne des Yahoos de Swift[N 18], leurs femmes dot√©es d'un ventre en forme de pot de chambre, leurs pr√™tres jaloux de leurs privil√®ges, leur vie culturelle une page blanche d√©di√©e √† l'ennui et la superstition, √©rigeait, comme l'a not√© Taine ¬ę un pr√©jug√© national √† la hauteur d'une institution ¬Ľ[104].

Ainsi, deux semaines encore avant l'apparition du ¬ę Smelfungus ¬Ľ imagin√© par Sterne, Voyages √† travers la France et l'Italie se voyait compliment√© pour sa mise en relief des solides valeurs de la Grande-Bretagne par opposition √† la superficialit√© des ennemis h√©r√©ditaires avec lesquels le pays √©tait en guerre cinq mois seulement avant le d√©part de l'auteur[105]. ¬ę Belle le√ßon pour notre pays, susceptible de freiner les singes des deux sexes qui se croient oblig√©s d'imiter les modes et les mani√®res fran√ßaises dont nous sommes abreuv√©s ¬Ľ[106] - [CCom 12], comme en √©cho au commentaire d'Addison[107] : ¬ę Il n'y a aucun risque √† affirmer qu'un ouvrage de cette sorte rend un bien plus grand service √† la Grande-Bretagne que cinquante lois du Parlement interdisant les froufrous fran√ßais et autres accessoires √©trangers, y compris l'exportation de sots, de fats et de godelureaux. ¬Ľ[108] - [CCom 13].

Une raillerie à double tranchant

Messieurs faisant salon autour de la mariée en train d'être coiffée
Mariage À-la-mode, planche 4, The Toilette, par William Hogarth.

√Ä l'instar de Smollett, la cible de ces commentateurs n'est pas seulement la France et ses habitants, ou la sardo-pi√©montaise Nice et ses ¬ę Nissards ¬Ľ, puis l'Italie et ses ressortissants, mais aussi les jeunes et riches Anglais entreprenant le Grand Tour, des ¬ę oiseaux de passage qui se laissent all√®grement plumer ¬Ľ[109] - [C 11], et s'en reviennent habill√©s comme des petits ma√ģtres ou des Macaronis[110], semblables √† ceux qu'a raill√©s Hogarth[111], particuli√®rement dans la planche 4 de Mariage √†-la-mode (The Toilette) o√Ļ la jeune comtesse se livre sans vergogne √† un flirt avec l'avocat Silvertongue (¬ę Langue d'argent ¬Ľ), alors qu'une bande de petits fats se pressent alentour et que les tableaux accroch√©s au mur sont autant de repr√©sentations d'infid√©lit√© ou d'amours illicites[112].

Voyages √† travers la France et l'Italie rec√®le nombre de descriptions joyeusement f√©roces de ces ¬ę milords ¬Ľ jet√©s en p√Ęture √† des √©trangers avides de profiter de leur cr√©dulit√© aussi na√Įve que ridicule, car elle est jug√©e sans la moindre indulgence. Ainsi, √† la lettre XXIX[113] - [114] :

¬ę I have seen in different parts of Italy, a number of raw boys, whom Britain seemed to have poured forth on purpose to bring her national character into contempt, ignorant, petulant, rash, and profligate, without any knowledge or experience of their own, without any director to improve their understanding, or superintend their conduct. One engages in play with an infamous gamester, and is stripped perhaps in the very first partie: another is pillaged by an antiquated cantatrice; a third is bubbled by a knavish antiquarian; and a fourth is laid under contribution by a dealer in pictures. Some turn fiddlers, and pretend to compose: but all of them talk familiarly of the arts, and return finished connoisseurs and coxcombs, to their own country. ¬Ľ

¬ę En diff√©rents coins d'Italie, j'ai vu de jeunes blancs-becs que la Grande-Bretagne semble d√©verser √† l'√©tranger pour s'attirer le m√©pris des nations : ignorants, col√©reux, √©tourdis et d√©bauch√©s, sans gouverneur pour former leur jugement et surveiller leur conduite. L'un inaugure sa carri√®re avec un joueur de la pire esp√®ce et se fait d√©pouiller d√®s la premi√®re partie ; l'autre, c'est une cantatrice pass√©e de mode qui le vole et le v√©role ; le troisi√®me se fait rouler par un antiquaire v√©reux, et le marchand de tableaux plume le quatri√®me. Certains jouent du violon et se m√™lent de composer, mais tous parlent des arts avec la plus haute familiarit√© et rentrent dans leur pays, connaisseurs accomplis et petits-ma√ģtres achev√©s. ¬Ľ

De bout en bout de son livre, Smollett expose ainsi la baudruche ou le charlatan, refusant quant √† lui de se plier aux diktats de la mode et de la doctrine artistique contemporaines, attitude d'un homme solidement retranch√© derri√®re ses conceptions ancestrales de la sup√©riorit√© de la civilisation britannique et son soubassement de bon-sens, alors menac√© par un go√Ľt d√©voy√© et des valeurs d√©tourn√©es. Quelles que soient les fa√ßons d'√™tre qu'il contemple, le d√©tail parfois d√©sagr√©able, naus√©abond ou m√©chant ne d√©tourne jamais son regard : de bout en bout, il reste vou√© √† l'exactitude et √† ce qu'il pense √™tre la v√©rit√©, se livrant tel qu'il est, grincheux et autoritaire, entier et tranch√© dans ses opinions. ¬ę Il n'est pas un livre anglais, √©crit W. J. Prowse, qui soit plus v√©ridique que les Voyages ¬Ľ[115] - [CCom 14]. De fait, cette recherche permanente de la v√©rit√© lui a attir√© bien des sympathies et, pendant les deux ann√©es de son √©tat de gr√Ęce, il lui a √©t√© particuli√®rement su gr√© du r√©alisme impitoyable de ses observations[116].

L'autodérision : une dose de (fausse) modestie

Smollett est bien trop habile pour submerger son lecteur d'assertions dogmatiques et de remarques sentencieuses. Nombre de ses pages s'efforcent de contrecarrer ses tendances √† la bien-pensance et la suffisance moralisatrices. L'autod√©rision et l'apport de modestie, parfois feinte il est vrai, temp√®rent ses jugements, rel√®vent d√©lib√©r√©ment ce qu'il appelle sa superficialit√©, son manque de professionnalisme, avouent que ses assertions peuvent, aux yeux des virtuosi, s'exposer au ridicule et passer pour du caprice. Il en est surtout ainsi de sa confrontation aux Ňďuvres d'art, encore qu'il reste sans doute le seul Anglais de passage capable d'exposer son propre jugement sans concession, quitte √† passer pour iconoclaste et √©loign√© de l'orthodoxie : d'o√Ļ ses diatribes d√©j√† analys√©es (voir supra) contre la V√©nus de M√©dicis ou la Transfiguration de Rapha√ęl, dont la partie inf√©rieure est attribu√©e √† ses √©l√®ves, dont il √©crit que ¬ę s'il [le tableau] √©tait √† moi, j'en ferais deux parties ¬Ľ[117] - [C 12].

De la documentation et du discernement

Smollett n'avait rien d'un ignoramus dans le genre choisi : sa mise au point de L'Histoire de l'Angleterre, son Compendium of Voyages, publié en 1756[118], le Travels d'Alexander Drummond[119], ses nombreux comptes rendus de récits de voyage dans la Critical Review lui avaient indirectement apporté maintes idées qu'il a pu exploiter plus tard[4].

De fait, il s'est servi de beaucoup de guides et de catalogues pour appuyer ses observations. Il se r√©f√®re √† des ouvrages √©crits en anglais et devenus des classiques, dont Remarks on Several Parts of Italy, publi√© en 1705 par Addison que pourtant le Dr Johnson avait d√©clar√© n'√™tre que recueil d'observations r√©dig√©es √† la h√Ęte[120]. Figuraient dans ses malles, The Grand Tour de Thomas Nugent, paru en 1749, une sorte de vade-mecum pour touristes anglais visitant l'Italie, auquel il fait souvent allusion, en particulier, alors qu'il traverse la campagne de Florence vers Rome, de m√™me que les quatre tomes des Travels through Germany, Bohemia, Hungary, Switzerland, Italy and Lorrain de l'Allemand Johann Georg Key√üler, dont la derni√®re √©dition datait de 1760. Se trouve aussi dans sa panoplie l'ouvrage de Bernard de Montfaucon, Travels from Paris thro' Italy (1712) et A New System of Geography de Anton Friedrich B√ľsching (1762)[121].

En plus, il se munit en route de maints guides ou r√©cits en fran√ßais ou italien. √Ä N√ģmes, il acquiert l'Abr√©g√© de l'Histoire de N√ģmes par l'Abb√© Antoine Valette de Travessac, publi√© en Avignon en 1760, auquel il se r√©f√®re plusieurs fois, en particulier dans la lettre X ; √† Florence, apr√®s sa visite de la Galerie des Offices, il consulte, puis lors de sa description, cite de Giuseppe Bianchi, Raggualio delle Antichit√† et rarit√† che si Conservano nella Galleria Mediceo-Imperiale fi Firenze, paru en 1759, et en ce qui concerne Rome, il puise √† l'√©vidence nombre de renseignements dans deux guides, Itinerario Istruttivo di Roma de Vasi (1763) et, de fa√ßon encore plus appuy√©e, l'anonyme Roma Antica e Moderna: ossia Nuova Descrizione di tutti gli edifici antichi e moderni, tanto sagri, quanto profani della citt√† di Roma[122], ce dernier ouvrage heureusement bourr√©, selon lui, d'annotations historiques int√©ressantes (curious) ; si utile en r√©alit√© qu'il en reproduit certains passages, ses traductions se fondant dans le r√©cit de fa√ßon si naturelle qu'√† moins qu'il ne le signale, il est impossible de les d√©celer[123].

Comme les derniers ouvrages mentionnés n'étaient que peu accessibles aux lecteurs anglais ne sachant lire les langues étrangères, leur usage par Smollett témoigne de l'ampleur des sources avec lesquelles il a su documenter son récit, en même temps que sa sélection, et la critique qu'il en fait, soulignent l'acuité de son discernement. Preuve aussi qu'il a rédigé les lettres avec le plus grand soin est le fait que celles qui concernent le voyage italien ont pratiquement toutes été écrites à Nice, vraisemblablement avec les ouvrages cités à portée de main[124].

La forme épistolaire

Bien des auteurs de r√©cits de voyages ont utilis√© le genre √©pistolaire au XVIIIe si√®cle ; c'√©tait-l√† fa√ßon de rendre le compte rendu plus intime et moins s√®chement factuel[124]. Smollett a l'art de transmettre au lecteur l'excitation intellectuelle qu'il √©prouve √† la d√©couverte des monuments c√©l√®bres, comme le montrent ses digressions sur le Pont du Gard[125] ou sur son entr√©e √† Rome[126]. De plus, son regard s'oriente selon ses propres comp√©tences, en m√©decin √† propos de l'absence d'hygi√®ne, en amateur √©clair√© sur l'art de construire les ponts et les aqueducs, etc. Ainsi, la lettre √† son correspondant d√©passe cet interm√©diaire, fictif ou non, et touche un lecteur-type bien identifi√©, capable de se reconna√ģtre comme tel, le gentleman cultiv√©, au fait des al√©as de la diplomatie, des probl√®mes esth√©tiques du go√Ľt, des tenants et aboutissants de l'Histoire ; lecteur d'autant plus sollicit√© que son int√©r√™t est soutenu par quelques expressions personnalis√©es et surtout, nombre d'anecdotes amusantes et de r√©flexions personnelles[127].

L'effet cumulatif de cette forme épistolaire est particulièrement prégnant dans le rapport complet que Smollett rédige sur Nice, occupant trois grands pans de lettres, XVIII et XIV, XVI à XXIV, XXXVIII, avec l'analyse historique, géographique, politique, économique, sociale et culturelle de la cité. La minutie apportée au détail se mesure, par exemple, à l'étalonnage précis que l'auteur fait des arènes de Cemenelum à Cimiez, qu'il a pris soin de recalculer avec de la ficelle d'emballage (packthread)[127], ou encore dans ses relevés quotidiens de la situation météorologique, et cela sans la moindre interruption pendant les dix-huit mois de son séjour[N 19].

L'apport de Smollett à la langue

Smollett a utilis√© beaucoup de mots ou d'expressions d'origine fran√ßaise et italienne, la plupart concernant des fa√ßons d'√™tre ou des objets tr√®s pr√©cis. La liste compl√®te en est longue, mais si grand a √©t√© l'impact de son livre d√®s sa parution que certains ont √©t√© assimil√©s par la langue anglaise en peu de temps. Avec les si√®cles, nombre d'entre eux sont retourn√©s √† l'anonymat, mais il en demeure de particuli√®rement vivaces, dont le parler s'est empar√© et qui font partie du vocabulaire courant, parfois avec une signification l√©g√®rement d√©tourn√©e[128]. Ils se rapportent le plus souvent √† la nourriture, aux moyens de communication, √† la marine et aux mŇďurs. Quelques-uns se trouvaient d√©j√† chez des auteurs de renom plus ou moins contemporains, tel Samuel Johnson, Joseph Addison, James Boswell, John Evelyn, Lady Mary Montagu, Thomas Gray, Lord Chesterfield et Jonathan Swift. Dans leur majorit√©, cependant, c'est √† Smollett seul qu'ils doivent leur implantation en Grande-Bretagne. Certains seront plus tard employ√©s par d'autres grands √©crivains du XIXe si√®cle, particuli√®rement des Fran√ßais comme Alexandre Dumas et Stendhal, mais il s'agit-l√† d'une co√Įncidence due au commerce de ces auteurs avec la culture italienne, sans qu'aucune dette ne puisse avoir √©t√© contract√©e envers l'auteur de Voyages √† travers la France et l'Italie[128].

  • Dessin. Voiture ferm√©e, vitr√©e, √† 4 roues, bien suspendue, deux banquettes
    Une berline.
  • Dessin. Voiture √† 4 roues, d√©couverte, capote √† soufflet √† l'arri√®re, si√®ge sur√©lev√© √† l'avant
    Une calèche.
  • Photo. Petit bateau √† 1 m√Ęt et voile trap√®ze,sur le Nil
    Une felouque.
  • Gravure. Petit bateau √† 1 m√Ęt et deux voiles triangulaires
    Une tartane.

Au registre du voyage appartiennent des mots comme berline, calesse, cambiatura, felucca, tartane : si Swift et Chesterfield emploient √©galement le premier c'est Smollett qui l'a popularis√©, et il devient encore plus c√©l√®bre vers la fin du si√®cle lorsque le roi de France tente sa fuite √† Varennes ; calesse, ou calash, lui, est l'anc√™tre de cal√®che ; quant √† cambiatura et felucca, le premier se r√©f√®re aux relais de poste, alors usuels en Angleterre, mais rares en Europe, except√© en Toscane, et le second n'est autre que le mot arabe pour un caboteur ; tartane d√©signe une cal√®che ouverte √† deux roues. Le temps et les intemp√©ries sont repr√©sent√©s par bise, que Smollett orthographie bize, le vent du Nord, Nord-Est d√©gageant le ciel, mais glac√© en hiver, par exemple le Maestral (¬ę Mistral ¬Ľ), le plus froid jamais rencontr√©, et aussi par valanches (¬ę avalanches ¬Ľ), aux dangers √©voqu√©s dans la lettre XXXVIII[128].

L'habitat et la vie domestique apportent leur lot d'emprunts, le brasiere, un brasero en forme de plateau chauff√© au charbon-de-bois ou aux olives s√©ch√©es utilis√© √† Nice pour couper le froid des pi√®ces ; la cassine, de l'italien cassina, petite bicoque en plein champ pass√©e √† la chaux, que Smollett utilise pour d√©crire d'humbles r√©sidences d'√©t√© (lettre XXIV), sans doute l'anc√™tre de la cabane. √Ä l'int√©rieur des demeures se trouvent le corridore, que John Evelyn et Johnson ont utilis√© avec l'orthographe aujourd'hui connue (corridor), et la douche, de l'italien doccia, sans doute expliqu√© au public anglais pour la premi√®re fois. L'art de vivre comprend la conversazione que Thomas Gray avait employ√© en 1710 pour assembl√©e, mais que Smollett r√©tablit en son v√©ritable sens. Il arrive que des corinth soient d√©gust√©s ou incorpor√©s √† des plats, en r√©alit√© une forme de raisin sec (¬ę raisins de Corinthe ¬Ľ) que l'anglais moderne appelle currants. Il en est de m√™me pour garum, la sauce privil√©gi√©e par les Romains, √† la fois condiment et boisson ; macaroni (lettre XXVI) se trouve avec son sens actuel, mais aussi pour √©voquer de fa√ßon p√©jorative les habitants de la p√©ninsule italienne ; liqueur (/l…™ňąkj ä…ôr/), la ¬ę liqueur ¬Ľ, √† ne pas confondre avec liquor (/'l…™k…ô/) signifiant toute boisson fortement alcoolis√©e, est rest√© tel quel dans l'anglais moderne, usage que Johnson a en son temps trouv√© affect√©, p√©dant et inutile. La polenta, √† base de ma√Įs, est √©voqu√©e non pas tant pour ses apports caloriques que pour ses vertus curatives des affections bronchiques (lettre XXII). Enfin villeggiatura d√©signe une retraite campagnarde (lettre XXIX)[128].

Dans les autres registres, sont redevables d'√™tre pass√©s dans la langue les mots tip (pourboire), sigisbeo (lettre XVII), gabelle, improvisatore (lettre XXVII), ayant perdu son ¬ę e ¬Ľ final en anglais moderne, Preniac, sans doute un cru bordelais de Preignac en transit pour le Nord de l'Angleterre, en particulier Bradford, petit vin gouleyant trouv√© √† Boulogne, etc.[128]

Ultimes révisions

Smollett a eu pleinement conscience de l'hostilit√© qu'a suscit√©e son livre apr√®s les deux ann√©es de son √©tat de gr√Ęce. Nulle mention n'en est faite dans sa correspondance apr√®s une lettre du adress√©e √† Elizabeth Gunning, duchesse de Hamilton, pour solliciter son intervention afin qu'il obtienne le poste de consul √† Nice[129]. Encore date-t-elle d'une ann√©e avant le coup d√©vastateur port√© par Sterne et le d√©part d√©finitif pour l'Italie o√Ļ Smollett passa les derni√®res ann√©es de sa vie pr√®s de Livourne[130].

Il est √©galement significatif que cet ultime s√©jour fut consacr√© non seulement √† la r√©daction de son chef-d'Ňďuvre, L'Exp√©dition de Humphry Clinker, mais aussi √† la constante r√©vision des Voyages √† travers la France et l'Italie, en particulier des descriptions de Pise et de Florence, o√Ļ certaines erreurs ont √©t√© corrig√©es, par exemple sur la construction des gal√®res ou encore l'√©loge appuy√© du conservateur de la Galerie des Offices, plus tard condamn√© √† la prison √† vie pour avoir vol√© et vandalis√© les tr√©sors dont il avait la garde[131].

Ces modifications, cependant, ne remettent nullement en cause l'ordonnance et la conception de l'ouvrage, signe que Smollett est resté de bout en bout fidèle à ses principes d'écriture, même et surtout sous le feu de la critique, son impénitence ne pouvant que confirmer l'exceptionnelle et puissante originalité de son ouvrage[16].

Annexes

Texte

  • (en) Tobias George Smollett et Robert Anderson, The Miscellaneous Works of Tobias Smollett, M.D. : With Memoirs of His Life and Writings, vol. 1, √Čdimbourg, S. Doig & A. Stirling, .
  • (en) Tobias Smollett et Frank Felsenstein (introduction et notes), Travels through France and Italy, Oxford, Oxford University Press, coll. ¬ę World's Classics ¬Ľ, (ISBN 0-19-283634-X).
  • (en) Tobias Smollett, Ted Jones et Thomas Seccombe (introduction et notes), Travels through France and Italy, Paris, Taris Press Paperpacks, , 336 p. (ISBN 978-1-84885-305-8).

Traductions

  • (en) Tobias Smollett (trad. de l'anglais par Edouard Pilatte et Jacqueline Engert, extrait de Travels through France and Italy, 1766), Lettres de Nice. Sur Nice et les environs. Registre du temps, novembre 1763-mars 1765, Sp√©rac√®des, Alpes-Maritimes, Tac Motifs, , 208 p. (ISBN 2-906339-15-6).
  • (en) Tobias Smollett et Andr√© Fayot (traduction et pr√©sentation) (trad. de l'anglais), Voyages √† travers la France et l‚ÄôItalie, Paris, Jos√© Corti √Čditions, coll. ¬ę Domaine romantique ¬Ľ, , 395 p. (ISBN 2-7143-0505-9).

Biographies

  • Paul-Gabriel Bouc√©, Esquisse biographique, Les Romans de Smollett, √©tude critique, Paris, Didier, , p. 29-68.
  • (en) Lewis M. Knapp, Tobias Smollett, Doctor of Men and Manners, New York, Russell and Russell, , 362 p. ‚ÄĒ biographie de r√©f√©rence.
  • (en) Jeremy Lewis, Tobias Smollett, Londres, Jonathan Cape, , 316 p. (ISBN 0-224-06151-8).

Ouvrages susceptibles d'avoir été connus de Smollett

  • (en) Joseph Addison, Remarks on several parts of Italy, &c. in the years 1701, 1702, 1703, Londres, J. and R. Tonson and S. Draper, (1re √©d. 1705).
  • Charles de Brosses, Lettres famili√®res √©crites d‚ÄôItalie √† quelques amis en 1739 et 1740, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, (1re √©d. 1740), 344 p. ‚ÄĒ Lire sur wikisource : ¬ę Lettres de Charles de Brosses ¬Ľ (consult√© le )..
  • (en) J. Coote (2 vols., folio), A New Geographical Dictionary, containing a Full and Accurate Account of the several Parts of the Known World, Londres, (r√©impr. 1760).
  • (en + fr) Pierre-Jean Grosley, Nouveaux M√©moires ou observations sur l‚ÄôItalie et sur les Italiens, par deux gentilshommes su√©dois, Londres, J. Nourse, (r√©impr. 1770, 5 vol. in-12 ; Londres, Lausanne, 1770, 3 vol. in-12; 1774, 4 vol. in-12), 3 vol. in-12.
  • (en) Pierre-Jean Grosley (trad. Thomas Nugent), New Observations on Italy, Londres, J. Nourse, .
  • (en) Thomas Jefferys, A description of the maritime parts of France, containing a particular account of all the fortified towns, forts, harbours, bays, and rivers, with their tides, currents, soundings, shoals, &c., also of all manufactures, and articles of commerce, and of the most remarkable invasions, sieges, and sea-fights, which have happened on or near that coast. Illustrated with charts of the sea-coast, and plans of all the fortified places on it. Collected from the best authorities. Engraved by Tho. Jefferys ... To which are prefixed, a glossary, and plans of the several parts of fortification, on two plates, to explain the terms made use of in the work, Londres, .
  • (en) Bernard de Montfaucon, Travels of the Learned Dr. Montfaucon from Paris through Italy, Londres, J. Tonson and J. Watts, (1re √©d. 1712).
  • (en) John Northall, Travels through Italy; containing new and curious Observations on that Country. ‚Ķ With the most authentic Account yet published of capital Pieces in Painting, Sculpture, and Architecture that are to be seen in Italy, &c, Londres, S. Hooper, .
  • (en) Stephen Whatley (trad. Tyssot de Patot), The Travels and Adventures of J. Massey [¬ę Voyages et avantures [sic] de Jacques Mass√© ¬Ľ], Londres, J. Watts, (r√©impr. 1743), 350 p..

√Čcrits g√©n√©raux

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  • (en) Warren Hunting Smith, Originals Abroad, The Foreign Careers of Some Eighteenth Century Britons, New Haven, Yale University Press, .
  • (en) John Locke, The Educational Writings of John Locke, √©d. James T. Axel, Cambridge, Cambridge University Press, , ¬ę Some Thoughts Concerning Education ¬Ľ.
  • (en) John F. Sena, ¬ę Smollett's Persona and the Melancholic Traveler: An Hypothesis ¬Ľ, Eighteenth-Century Studies, John Hopkins Pess, vol. 1, no 4,‚Äé , p. 353-369.
  • Georges Rohault de Fleury, Les monuments de Pise au Moyen √āge, Paris, A. Morel,
  • (en) Peter Adam, Pasquale Paoli : an enlightened hero 1725-1807, Archon Books, (ISBN 0-208-01031-9), p. 117.
  • (en) Robert D. Spector, Tobias Smollett : A Reference Guide, Boston, G. K. Hall, .
  • (en) Christopher Hibbert, The Grand Tour, Londres, Thames Methuen, , 156 p., 154 illustrations en noir et en couleur.
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  • Antoine Eche (dir.), Alexandre Duquaire et Nathalie Kremer, Les genres litt√©raires et l'ambition anthropologique au XVIIIe : Exp√©riences et limites, Leuven-Paris, √Čditions Peeters, coll. ¬ę La R√©publique des Lettres ¬Ľ (no 27), , 194 p. (ISBN 978-90-429-1704-0, lire en ligne).
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√Čcrits sp√©cifiques sur Voyages √† travers la France et l'Italie

  • (en) W. J. Prowse, ¬ę Smollett at Nice ¬Ľ, Macmillan Magazine, Cambridge, Cambridge University Press, no XXI,‚Äé .
  • (en) E. B. Chancellor, ¬ę Wogs begin at Calais ¬Ľ, The Observer, Londres, The Observer,‚Äé
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Citations du texte original

  1. ¬ę begged earnestly would convey her from a country where every object served to nourish her grief. ¬Ľ
  2. ¬ę You insist on my being more precise on what I saw in Florence, and I shall obey the injunction ¬Ľ.
  3. ¬ę My health is very precarious ¬Ľ
  4. ¬ę I saw a peasant ploughing the ground with a jackass, a lean cow, and a he-goat yoked together ¬Ľ
  5. ¬ę a grey mourning frock under a wide greatcoat, a bob-wig without powder, a veryl arge laced hat, and a meagre, wrinkled, discontented countenance ¬Ľ.
  6. ¬ę If a Genoese gentleman gives a entertainment once a quarter, he is said to live on the fragments all the rest of the year ¬Ľ.
  7. ¬ę in my opinion, a poor effect ¬Ľ.
  8. ¬ę You may guess what I felt at first sight of the city of Rome, which, notwithstanding all the calamities it has undergone, still maintains an august and imperial appearance ¬Ľ.
  9. ¬ę In a word, I am now so well that I no longer despair of seeing you and the rest of my friends in England; a pleasure which is eagerly desired by ‚ÄĒ Dear Sir, Your affectionate humble Servant. ¬Ľ.
  10. ¬ę a bad state of health, troubled with an asthmatic cough, spitting, slow fever, and restlessness, which demands a continual change of place, as well as free air, and room for motion ¬Ľ.
  11. ¬ę simple birds of passage [that] allow themselves to be plucked ¬Ľ.
  12. ¬ę If it was mine, I would cut in two parts ¬Ľ.

Citations originales des commentateurs

  1. ¬ę old bright smile / a glooming air ¬Ľ.
  2. ¬ę much better with respect to disorders of the breast ¬Ľ
  3. ¬ę a measure of Tartufism was a necessary condition of repectability ¬Ľ.
  4. ¬ę he reproduces the common English error of ignoring how apt a Frenchman is to conceal a number of his best qualities ¬Ľ.
  5. ¬ę A quarter of Smollett's original material would embarrass a Guide builder of more recent pattern ¬Ľ.
  6. ¬ę we are unable to conceive any possible attitude more graceful and proper for a naked female ¬Ľ.
  7. ¬ę I cannot help thinking that there is no beauty in the features of Venus; and that the attitude is aukward [sic] and out of character ¬Ľ.
  8. ¬ę If he were to go again thither the Nissards would certainly knock him on the head ¬Ľ.
  9. ¬ę the man who can travel from Dan to Beesheba, and cry 'Tis all barren ‚ÄĒ' ¬Ľ
  10. ¬ę despite the vagaries of its reputation, the Travels has qualities that belong to the best factual travel books, being highly readable, replete with fascinationg perceptions, and [‚Ķ] infused with the individualistic personality of its author ¬Ľ.
  11. ¬ę should be read like a "pocket encyclŇďdia" in the tradition of Voltaire, rather than as a conventional "travel narrative." ¬Ľ.
  12. ¬ę Of infinite service to our country by giving some check to the follies of our Apes, male and female, of French Fashions and politeness, with whom we are over run ¬Ľ.
  13. ¬ę We hazard nothing in saying, that a work of this kind does more service to Great Britain that fifty acts of Parliament for prohibiting French Fripperies and foreign commodities, or event forbidding the exportation of fools, fops, and coxcombs ¬Ľ.
  14. ¬ę There is not a more truthful book in the language. ¬Ľ.

Liens externes

Notes

  1. La publication rapide d'√©ditions pirates des ouvrages de Smollett √† Dublin √©tait une pratique courante, en raison de leur popularit√© et de l'impunit√© dont jouissaient les libraires irlandais pour ces √©ditions √† bon march√© vendues en Irlande et aux √Čtats-Unis[1].
  2. La publication rapide d'√©ditions pirates des ouvrages de Smollett √† Dublin √©tait une pratique courante, en raison de leur popularit√© et de l'impunit√© dont jouissaient les libraires irlandais pour ces √©ditions √† bon march√© vendues en Irlande et aux √Čtats-Unis[2].
  3. L'expression ¬ę grand tour ¬Ľ a √©t√© forg√©e par Richard Lassels en 1679 dans son An Italian Voyage. C'√©tait un voyage prescrit, parfois pour des raisons de sant√©, le plus souvent √† des fins culturelles ; prescrit aussi du fait que son itin√©raire est √©tabli d'avance, avec pour lieux d'√©lection la Gr√®ce, l'Italie, la France et quelquefois l'Allemagne et la Russie.
  4. Selon le Dictionary de Samuel Johnson qui, au d√©but de sa carri√®re, y avait r√©sid√©, le terme d√©signait ¬ę au d√©part le nom d'une rue‚Ķ surtout habit√©e par des √©crivains de peu d'importance, [qui r√©digeaient] des histoires, des dictionnaires et des po√®mes √©ph√©m√®res, ce qui explique pourquoi sa production est qualifi√©e de ¬ę grubstreet ¬Ľ ¬Ľ (¬ę originally the name of a street... much inhabited by writers of small histories, dictionaries, and temporary poems, whence any mean production is called grubstreet ¬Ľ). L'image moderne de cette rue a √©t√© popularis√©e par Alexander Pope dans sa Dunciad. La rue n'existe plus, mais ¬ę Grub Street ¬Ľ sert toujours √† qualifier des √©crivains produisant une litt√©rature de faible qualit√©.
  5. En anglais moderne, l'adjectif s'√©crit sans ¬ę u ¬Ľ, soit paltry.
  6. Le terme ¬ę liqueur de malt ¬Ľ (malt liquor) d√©notait simplement au XVIIIe si√®cle une boisson ferment√©e, alors qu'ensuite, il a d√©sign√© un type de bi√®re en vogue aux √Čtats-Unis.
  7. La salet√© et les odeurs naus√©abondes d'√Čdimbourg √©taient alors bien connues et sont en particulier d√©crites dans Humphry Clinker, lettre de Matthew Bramble au Dr Lewis du 18 juillet.
  8. Francis Seymour-Conway, Earl of Hertford, cousin de Horace Walpole, ambassadeur en France de 1763 à 1765, fin et spirituel observateur de la complexité des relations culturelles entre la France et la Grande-Bretagne au XVIIIe siècle
  9. Face : tête du roi, pile : armoiries
    Louis de Louis XV, diam. 24 mm, poids 8,16 g.
    . Frapp√© en 1726, et commun√©ment appel√© louis ¬ę aux lunettes, il pr√©sente les caract√©ristiques suivantes :
    • avers : la t√™te du roi tourn√©e √† gauche, avec la l√©gende suivante en latin : LVD XV DG - FR ET NAV REX, c'est-√†-dire ¬ę Louis XV, roi de France et de Navarre par la gr√Ęce de Dieu ¬Ľ
    • revers : le monogramme : √©cus ovales inclin√©s de France et de Navarre surmont√©s d'une couronnes, la lettre de l'atelier √©tant reprise dans la partie inf√©rieure. La l√©gende CHRS REGN VINC IMP, c'est-√†-dire ¬ę Le Christ r√®gne, vainc et commande ¬Ľ
    • ma√ģtre graveur : Norbert Roettiers .
  10. Dick Turpin, de son vrai nom Richard Dick Turpin, n√© en 1705 et mort par pendaison le , est un bandit de grand chemin britannique dont les exploits sont romanc√©s apr√®s son ex√©cution √† York pour vol de chevaux. Dick Turpin aurait pu suivre son p√®re comme boucher, mais, au d√©but des ann√©es 1730, il rejoint une bande de voleurs de cervid√©s, et devient plus tard braconnier, cambrioleur, voleur de chevaux, et m√™me meurtrier. Au sein du folklore anglais, il est plus connu pour sa pr√©tendue chevauch√©e de 320 km en une nuit, de Londres √† York sur son cheval nomm√© Black Bess, √©pisode rendu c√©l√®bre par le romancier victorien Ainsworth (1805-1882) pr√®s d'un si√®cle apr√®s la mort de Dick Turpin.
    Personnage armé (fusil, pistolets), air menaçant
    Mandrin s’attaque aux fermiers généraux.
    Quant √† Louis Mandrin, fils d'un n√©gociant de Saint-√Čtienne-de-Saint-Geoirs, dans le Dauphin√©, et a√ģn√© de neuf enfants, il est, selon certains, ¬ę Belle Humeur ¬Ľ, surnom sans fondement historique, mais dont la plus ancienne citation se trouve au tout d√©but de L'Abr√©g√© de la vie de Louis Mandrin‚Ķ attribu√© √† Joseph Terrier de Cl√©ron (1697-1765), ouvrage de litt√©rature de colportage. L'auteur lui attribue aussi le surnom de ¬ę Renard ¬Ľ qui a eu moins de succ√®s. Il devient chef de famille √† dix-sept ans, √† la mort de son p√®re. Son premier contact avec la Ferme g√©n√©rale, les relations fiscales ordinaires et obligatoires except√©es, daterait de 1748 : il s'agit d'un contrat pour ravitailler avec ¬ę 100 mulets moins 3 ¬Ľ l'arm√©e de France en Italie. Il en perd la plus grande partie durant la travers√©e des Alpes et, √† son retour √† Saint-√Čtienne-de-Saint-Geoirs, il ne lui reste que dix-sept b√™tes dans un √©tat d√©plorable. La Ferme g√©n√©rale refuse de le payer. Le 27 juillet 1753, √† la suite d'une rixe mortelle, Louis Mandrin et son ami Beno√ģt Brissaud sont condamn√©s √† mort. Mandrin r√©ussit √† prendre la fuite, mais Brissaud est pendu sur la place du Breuil, √† Grenoble, et le m√™me jour, Pierre Mandrin, fr√®re cadet de Louis, est √©galement pendu pour faux-monnayage. Mandrin d√©clare alors la guerre aux collecteurs de taxe.
  11. Herman Boerhaave, de son vrai nom Boerhaaven, (, Voorhout pr√®s de Leyde ‚Äď , Leyde) est un botaniste, m√©decin et humaniste hollandais
  12. De nombreux pays utilisent la livre en Europe au XVIIIe siècle ; Smollett en cite trois principales, la livre anglaise, la livre française et la livre italienne qui, elle-même varie selon qu'elle est piémontaise ou génoise. Pour en comparer les valeurs et les taux de change, voir les notes établies par André Fayot dans sa traduction du texte.
  13. C'est en réalité Ovide qui écrit dans ses Epistulæ ex Ponto, I, 3, 35 : Nescio qua natale solum ducedine.
  14. Affluent du Jourdain.
  15. Beer-Sheva, Be'er Sheva, Bersab√©e ou Beersheba (en h√©breu : ◊Ď÷į÷ľ◊ź÷∂◊® ◊©÷∂◊Ā◊Ď÷∑◊Ę, puits du serment ou puits des sept ; arabe : ō®Ŕźō¶ŔíōĪ ōßŔéŔĄō≥ŔéŔĎō®ŔíōĻ BiňÄr as-SabňĀ).
  16. slow fever est souvent utilis√© aux si√®cles pr√©c√©dant le diagnostic de la brucellose pour d√©crire un √©tat f√©brile ou m√©lancolique, en particulier la ¬ę consomption ¬Ľ.
  17. Puissance maritime et marchande dominante √† partir du milieu du XVIIIe si√®cle, l'Angleterre conna√ģt le sentiment francophobe le plus ancien et le plus fort. Cette hostilit√© est cens√©e remonter aux conflits entre Cap√©tiens et Plantagen√™ts pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453), et en particulier aux ravages de l'Aquitaine par le Prince Noir. Apr√®s la guerre de Cent Ans, les guerres de Louis XIV - Guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), guerre de Succession d'Espagne (1701-1714) et les guerres napol√©oniennes correspondent essentiellement √† un long conflit franco-anglais pour d√©terminer la puissance europ√©enne dominante.
    La France et l'Angleterre ont longtemps √©t√© les deux plus grandes puissances europ√©ennes, en concurrence directe, notamment sur le plan √©conomique. D'autre part, avec l'adh√©sion des Anglais au protestantisme, l'hostilit√© anti-fran√ßaise s'est doubl√©e d'une hostilit√© √† l'√©gard de l'√Čglise catholique romaine, sentiment qui affleure chez beaucoup de voyageurs anglais aux XVIIIe, XIXe et XXe si√®cles. Ce conflit avait des dimensions autant culturelles que strat√©giques. En effet, le nationalisme britannique, √† ses d√©buts, √©tait un ph√©nom√®ne en grande partie anti-fran√ßais : un groupe grandissant de nationalistes britanniques, aux XVIIe et XVIIIe si√®cles, √©tait offens√© par la v√©n√©ration qu'inspiraient la culture et la langue fran√ßaise ; la France √©tait la plus grande puissance catholique et les sentiments ¬ę antipapistes ¬Ľ √©taient tr√®s forts en Grande-Bretagne, le syst√®me politique fran√ßais, consid√©r√© comme absolutiste et conformiste, contrastait avec les notions de libert√© et d'individualisme revendiqu√©es par les Britanniques. Cette francophobie a travers√© l'Atlantique jusque dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre et chez les loyalistes.
  18. Les Yahoos apparaissent comme des cr√©atures sauvages et immondes dans le dernier des Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Il s'agit en fait d'humains d√©g√©n√©r√©s d‚Äôune salet√© infecte et aux coutumes r√©pugnantes. Lequel Gulliver trouve largement pr√©f√©rable la compagnie des calmes, honn√™tes et tr√®s rationnels Houyhnhnms au point que, de retour chez lui, il ne supporte plus la pr√©sence des humains/yahoos, et notamment le pire de leurs d√©fauts : l'orgueil. De l√†, le terme ¬ę Yahoo ¬Ľ s‚Äôest r√©pandu dans l'usage anglophone, servant d'insulte et signifiant approximativement ¬ę abruti ¬Ľ.
  19. Le relevé météorologique de Smollett à Nice peut être intégralement trouvé sous le titre Register of the Weather dans les pages 333-358 de l'édition de Frank Felstenstein citée en bibliographie.

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