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David IV (roi)

David IV, roi connu aussi sous le nom de David II[Note 1] et surnomm√© le B√Ętisseur ou Reconstructeur (en g√©orgien : ŠÉďŠÉźŠÉēŠÉėŠÉó ŠÉźŠÉ¶ŠÉõŠÉźŠÉ®ŠÉĒŠÉúŠÉĒŠÉĎŠÉĒŠÉöŠÉė, ¬ę Davit' Aghmachenebeli ¬Ľ ; n√© en 1072 ou 1073 et mort √† Tbilissi le ), est le cinqui√®me roi de la G√©orgie unifi√©e. Il r√®gne de 1089 √† sa mort, en 1125, et appartient √† la dynastie des Bagrations. Il est f√™t√© comme saint le 26 janvier par l'√Čglise orthodoxe.

David IV
ŠÉďŠÉźŠÉēŠÉėŠÉó IV ŠÉźŠÉ¶ŠÉõŠÉźŠÉ®ŠÉĒŠÉúŠÉĒŠÉĎŠÉĒŠÉöŠÉė
Illustration.
Fresque du monastère de Ghélati représentant
David IV.
Titre
Roi de Géorgie
‚Äď
(36 ans)
Couronnement
Prédécesseur Georges II
Successeur Démétrius Ier
Biographie
Titre complet Roi des Abkhazes, des Kartvels, des Rans, des Kakhs et des Arméniens
Dynastie Bagrations
Date de naissance
Date de décès
Lieu de décès Tbilissi, Géorgie
Père Georges II de Géorgie
Mère Elene
Conjoint Roussoudan
Gourandoukht de Kipchakie
Enfants Démétrius
Zourab
Tamar
Cata
Religion Orthodoxe

David IV (roi)
Liste des souverains de Géorgie

Arriv√© sur le tr√īne √† la suite d'un changement de pouvoir impos√© √† son p√®re, le faible Georges II, il parvient √† restaurer le calme dans son pays en expulsant les colons d√©vastateurs turcs et en se lib√©rant du joug musulman. Sur le plan int√©rieur, il reste c√©l√®bre pour une s√©rie de r√©formes qu'il entreprend avec succ√®s, avec l'aide de son conseiller Georges de Tchqondidi, mais aussi pour avoir r√©duit √† n√©ant la puissance des grands nobles, jusque-l√† influents au sein de la cour royale. En politique √©trang√®re, David le Reconstructeur est connu pour avoir conclu un accord avec les Qiptchaks et soumis les tribus de Ciscaucasie en 1118, tout en se d√©clarant ind√©pendant de l'influence byzantine.

Commandant des troupes g√©orgiennes durant une s√©rie de campagnes militaires contre les occupants musulmans connues sous le nom de ¬ę croisade g√©orgienne ¬Ľ, sa plus importante victoire reste la bataille de Didgori, en 1121, durant laquelle il m√®ne une arm√©e de crois√©s europ√©ens et g√©orgiens pour infliger aux Seldjoukides musulmans une importante d√©faite inaugurant l'¬ę √Ęge d'or ¬Ľ de l'histoire de la G√©orgie. Roi chr√©tien, il est √©galement reconnu comme saint par les √Čglises orthodoxe et catholique pour avoir d√©velopp√© la foi chr√©tienne dans son pays et promu d'autres travaux, dont la constitution d'une importante soci√©t√© acad√©mique. Enfin, David IV le B√Ętisseur est le premier monarque √† avoir unifi√© toutes les parties de la G√©orgie, constituant un royaume s'√©tendant de la mer Noire √† la mer Caspienne et du Grand Caucase au mont Ararat.

Biographie

Premi√®res ann√©es et accession au tr√īne

David Bagration est n√© entre 1072 et 1073[Note 2]. Fils unique du roi Georges II de G√©orgie (r. 1072 - 1089) et de son √©pouse, la reine Elene[1], il est probablement √©duqu√© par le religieux Georges de Tchqondidi, membre de la cour royale[2]. Le futur roi grandit en temps de guerre et de d√©solation, en raison des ravages des Seldjoukides et des nombreuses d√©faites de son p√®re contre ces envahisseurs[Note 3]. Face √† une telle situation, une importante opposition voit le jour contre Georges II et entra√ģne un changement de pouvoir au profit du jeune David ; Georges de Tchkondidi aurait fait partie de ces opposants[3].

La Vie de David, roi des rois ne raconte pas les d√©tails de la passation de pouvoir entre Georges II et son fils. Nodar Assatiani qualifie l'√©v√©nement de ¬ę r√©volution de palais ¬Ľ impliquant plusieurs dignitaires, en 1089[3]. D'autres historiens parlent plut√īt d'une pression sur le roi g√©orgien en vue de son abdication au lieu d'un coup d'√Čtat[4]. Le chroniqueur contemporain de David IV se limite √† mentionner le changement de pouvoir comme un couronnement du jeune prince par son p√®re[5], ce qui pousse certains kartvelologues comme Cyrille Toumanoff √† sugg√©rer un co-r√®gne entre Georges II et David IV, au moins jusqu'en 1112[1], tandis que des fresques retrouv√©es dans l'√©glise d'Ateni de Sion le repr√©sentent en habits de moine, ce qui signifierait que son abdication aurait √©t√© forc√©e[6]. Marie-F√©licit√© Brosset √©met l'hypoth√®se au XIXe si√®cle d'une mort imm√©diate de Georges II apr√®s son renversement[7].

L'arrivée au pouvoir de David IV est accueillie par plusieurs factions du pays comme un signe libérateur du royaume de Géorgie, souffrant politiquement, économiquement, culturellement et même religieusement[8]. Ainsi, des expressions tel qu'un couronnement venant de Dieu apparaissent dans les récits contemporains. Les Chroniques géorgiennes racontent :

¬ę D√®s lors le z√©phyr de la vie commen√ßa √† souffler, les nuages r√©parateurs √† √©tinceler sur nos t√™tes. Apr√®s 12 ann√©es, remplies de cette s√©rie de fl√©aux, le soleil de tous les royaumes surgit du sein des ombres √©ternelles, dans la personne d'un prince grand par son nom, plus grand encore que ses Ňďuvres, l'homonyme de David, p√®re du Seigneur, de qui il √©tait le 78e descendant[9]. ¬Ľ

Les défis du nouveau roi

Devenu monarque √† l'√Ęge de 16 ans[5], le jeune David IV se trouve √† la t√™te d'un royaume ayant perdu une grande partie de ses territoires initiaux de 1010. Le royaume de G√©orgie, s'√©tendant au d√©but du XIe si√®cle du Chirvan √† la c√īte est de la mer Noire, se limite d√©sormais √† l'Abkhazie et au Karthli[Note 4]. Les ravages saisonniers caus√©s par les raids des Turcs depuis les ann√©es 1080 constituent un danger √©conomique pour le pays qui est contraint de se reconna√ģtre vassal des Seldjoukides et de payer un tribut aux envahisseurs[4]. √Ä l'int√©rieur, les fondations de l'√Čtat g√©orgien, bas√©es sur l'orthodoxie et le pouvoir central royal, sont sap√©es, conduisant un royaume suppos√© unifi√© au bord de la destruction. Plusieurs historiens comparent la t√Ęche du jeune souverain √† celle de David III d'Ib√©rie et Jean Marouchidze, les princes √† l'origine de la premi√®re unification du pays[10].

David IV doit donc profiter de la situation internationale mais aussi de son influence et de sa force pour parvenir √† restaurer la G√©orgie de Bagrat III. Ainsi, les accomplissements de David le Reconstructeur peuvent √™tre divis√©s en trois √©tapes : la r√©forme de l'√Čtat int√©rieur (1089-1103), la reconqu√™te des territoires perdus (1107-1118) et l'assurance d'une s√©curit√© ext√©rieure (1120-1125)[10].

La fin des ravages turcs

L'Empire seldjoukide jusqu'en 1092.
Royaume de Géorgie après l'expansion de David IV

La premi√®re √©tape entreprise par David IV pour r√©tablir l'√©conomie g√©orgienne est la cessation des raids turcs en G√©orgie. Depuis 1080 et la prise de Kouta√Įssi par l'√©mir Ahmed, le royaume de G√©orgie √©tait contraint d'accepter la suzerainet√© seldjoukide et de payer un tribut annuel[11]. Malgr√© ces mesures, les musulmans n'arr√™tent cependant pas leurs d√©vastations saisonni√®res et plusieurs tribus nomades turques s'√©tablissent en G√©orgie aux d√©pens de la population g√©orgienne, causant l'effondrement du syst√®me f√©odal local[8]. L'historiographie contemporaine rapporte qu'√† l'av√®nement de David le B√Ętisseur, la G√©orgie int√©rieure n'avait plus de population rurale, les habitants √©tant tous r√©fugi√©s dans les citadelles locales[5].

Pour expulser les Turcomans hors de ses territoires, le roi David commence par r√©organiser une arm√©e dont le moral est au plus bas en raison de ses nombreuses d√©faites ; il forme alors plusieurs petits d√©tachements militaires compos√©s de la petite noblesse[12] et de paysans venant des domaines royaux[13]. Bient√īt, des dizaines de tels d√©tachements sont cr√©√©s et une nouvelle strat√©gie, consistant en des attaques surprises sur les colonies musulmanes, est √©labor√©e[2]. En quelque temps, le monarque parvient non seulement √† arr√™ter les incursions seldjoukides, mais attaque par la m√™me occasion les nomades turcomans[3].

Un armistice est bient√īt √©tabli entre les G√©orgiens et les Turcs[2]. D'apr√®s les termes du trait√©, David IV s'engage √† payer honn√™tement le tribut √©tabli sous le r√®gne de son p√®re en √©change d'un arr√™t total des raids seldjoukides. Cela n'arr√™te pas pour autant certains Turcs, dont les troupes sont massacr√©es par les unit√©s g√©orgiennes, tandis que les Turcomans √©tablis dans les campagnes sont progressivement renvoy√©s du pays, permettant aux G√©orgiens de retourner dans leurs villages. Petit √† petit, les conditions de la vie sociale des locaux s'am√©liorent, faisant revivre l'√©conomie nationale et augmenter la population[3].

Une noblesse mise au pas

Fresque du monastère de Chio-Mvghime (Karthli) représentant David IV le Reconstructeur.

Après avoir mis fin aux incursions turques et rétabli le traditionnel système féodal, David IV décide de renforcer le pouvoir central avant de se lancer dans des projets plus importants. En effet, juste après le rétablissement de l'économie géorgienne, une grande partie de la noblesse, dont l'eristavi Liparit IV de Kldekari et le prince Niania Cakhaberisdze, ont fait allégeance au roi[14]. Cet acte représente alors un changement remarquable face aux réactions de la société nobiliaire vis-à-vis des précédents rois, mais reste éphémère[Note 5].

En 1093[Note 6], Liparit IV Orbeliani (ou son fils Jean selon certaines sources[15]), possiblement converti √† l'islam[16], organise un complot contre David[17]. Celui-ci en est inform√© et r√©agit en emprisonnant l'eristavi pour en faire un ¬ę homme sage ¬Ľ, d'apr√®s les Chroniques g√©orgiennes[18]. Deux ans plus tard, il est lib√©r√© sous gage de fid√©lit√© et est r√©install√© dans ses domaines de Trialeti et Kldekari[13]. Toutefois, le noble n'abandonne pas ses plans contre son suzerain et recommence √† comploter contre Kouta√Įssi. Ayant une nouvelle fois appris un tel √©v√©nement, David IV d√©cide d'agir plus utilement et l'emprisonne √† nouveau jusqu'en 1098[18], avant de l'exiler d√©finitivement √† Constantinople[13]. Le fils de Liparit, Rat IV, ¬ę homme d√©loyal et vrai fils de vip√®re ¬Ľ, meurt en 1101[19], mettant ainsi fin √† une branche insoumise de la maison de Baghvachi depuis le roi Bagrat III et permettant au monarque d'agrandir ses domaines.

Liparit n'est pas l'unique grand noble ayant subi les cons√©quences des projets du roi. Plusieurs autres, notamment Dzagan Abouletisdze, sont s√©v√®rement punis de la m√™me mani√®re apr√®s des r√©bellions, et leurs domaines ajout√©s aux √Čtats royaux. Ainsi, David prend d'importantes initiatives pour renforcer son pouvoir. Il limoge √©galement les dignitaires choisis par ses pr√©d√©cesseurs en raison de leurs titres et les remplace par de fid√®les conseillers issus g√©n√©ralement de la petite noblesse[3].

Le retour de la Kakhétie

Apr√®s avoir r√©duit la puissance des grands du royaume, le roi David IV d√©cide de compl√©ter l'unit√© nationale. Pour accomplir cette t√Ęche, il doit parvenir √† r√©unifier la G√©orgie occidentale avec le reste du pays[17]. En effet, le royaume uni de Kakh√©tie-H√©r√©thie avait d√©clar√© son ind√©pendance sous le r√®gne de Georges Ier (r. 1014-1027), privant ainsi la G√©orgie d'une importante partie de ses territoires[20]. Comprenant que seule la guerre pouvait alors l'aider dans son projet, le roi lance une courte attaque contre le roi Kvirik√© IV (r. 1084-1102) et parvient √† prendre la forteresse de Zedazadeni, au nord de Mtskheta, en 1101[21].

La déclaration des Croisades contre les Seldjoukides donne à David IV une occasion de se libérer de la domination turque.

Kvirik√© IV meurt un an plus tard et est remplac√© sur le tr√īne par son neveu Aghsartan II[22], qui aurait √©t√© ¬ę tout l'oppos√© de son oncle paternel ¬Ľ[23]. Converti √† l'islam, il se d√©clare vassal des Seldjoukides pour √©viter une nouvelle attaque g√©orgienne[24]. Toutefois, il ne peut pas pr√©voir le m√©contentement de la noblesse de son propre pays, celle-ci n'√©tant gu√®re satisfaite par le changement de religion de leur souverain. En 1104, un complot dirig√© par les grands d'H√©r√©thie Arichiani, Baram et leur oncle Kavtar Baramisdze, d√©tr√īne Aghsartan II et le livre √† David IV, qui n'a alors pas besoin de recourir aux armes, chaque citadelle et forteresse kakhs capitulant √† l'approche des forces g√©orgiennes. Une fois les deux nouvelles provinces int√©gr√©es au royaume, le roi nomme le grand Arichiani gouverneur de la r√©gion[25].

Les Seldjoukides, qui consid√®rent toujours la Kakh√©tie-H√©r√©thie comme leur vassal, ne se r√©signent pas devant une nouvelle d√©faite face aux G√©orgiens[26]. La mort du sultan Malik Shah Ier (1092) et l'appel √† la Croisade du Pape contre les Turcs (1095) avaient d√©j√† permis √† David IV de remettre en cause la vassalit√© musulmane par la cessation du paiement du tribut annuel instaur√© en 1080[27]. Ainsi, le sultan de Gandja d√©clare la guerre √† la G√©orgie et livre une bataille d√©cisive √† Ertsoukhi[28]. L'arm√©e turco-kakh est an√©antie par les troupes g√©orgiennes, dirig√©es personnellement par le roi chr√©tien, dont les exploits sont racont√©s dans les Chroniques g√©orgiennes. Son chroniqueur compare de cette fa√ßon la bravoure de David de G√©orgie au David biblique et rapporte la f√©rocit√© de ses coups. Trois de ses chevaux sont morts durant la bataille, mais le monarque, install√© sur sa quatri√®me monture, parvient √† faire couler par son glaive ¬ę une masse de sang √©paissie et fig√©e ¬Ľ[29]. Cette victoire, qui porte les fronti√®res orientales du royaume de G√©orgie au m√™me stade qu'en 1010, est probablement la premi√®re du r√®gne de David IV le Reconstructeur sur la sc√®ne internationale et inaugure une phase des relations g√©orgiano-musulmanes connue sous le nom de ¬ę croisade g√©orgienne ¬Ľ.

Réformes intérieures

Apr√®s avoir r√©tabli l'unit√© du royaume de G√©orgie, David IV recommence √† r√©former l'√Čtat int√©rieur. Dans ce but, il convoque en 1105[30] (ou 1103[31]) un concile du Catholicossat-Patriarcat de toute la G√©orgie dans les cath√©drales de Rouissi et Ourbnissi[32]. En effet, depuis des d√©cennies de d√©vastations et de guerre, l'√Čglise orthodoxe avait perdu ses valeurs traditionnelles et souffrait de nombreux maux comme la corruption ou la transmission h√©r√©ditaire de hautes fonctions religieuses[24]. Inspir√©s par les id√©es du moine du XIe si√®cle Georges l'Athonite[33], le roi et son conseiller Georges de Tchkondidi s'alignent sur les demandes de la majorit√© de ses sujets pour vaincre la partie r√©actionnaire de la classe eccl√©siastique et remplacer les sujets malhonn√™tes par des pr√™tres vertueux [34]. Le concile de Rouis-Ourbnissi, dirig√© seulement indirectement par David IV qui, en tant que souverain la√Įc, ne peut prendre part dans les affaires int√©rieures de l'√Čglise[31], adopte des r√©solutions refl√©tant la volont√© du parti pieux [30]. Cet acte est consid√©r√© comme un √©v√®nement majeur de l'histoire g√©orgienne. En effet, non seulement le concile a priv√© la noblesse luttant contre le pouvoir central d'un influent alli√©, l'√Čglise, mais elle a aussi purifi√© spirituellement le royaume et grandement contribu√© √† la consolidation nationale d'un pays dont l'identit√© nationale est principalement fond√©e sur le christianisme[35].

√Čtendard de David le Reconstructeur.

Une autre cons√©quence de la r√©forme eccl√©siastique est la subordination de facto de l'√Čglise √† l'√Čtat[31]. Toutefois, le roi doit s'assurer d'un tel acquis en franchissant d'autres √©tapes r√©formatrices. Ainsi, David IV d√©cide de centrer ce plan dans la fonction d'un seul homme : le mtsignobart-oukhoutsessi. Cette derni√®re position, √©quivalant √† la dignit√© de chancelier, existait de longue date √† la cour royale g√©orgienne et a toujours √©t√© occup√©e par des moines[36], pour √©viter une passation h√©r√©ditaire des pouvoirs. La r√©forme de David IV combine ainsi le mtsignobart-oukhoutsessi avec l'√©v√™ch√© de Tchkondidi, principale entit√© religieuse en G√©orgie apr√®s le Catholicossat-Patriarcat, et cr√©e la nouvelle position de mtsignobart-oukhoutsessi-tchkondideli, soit la premi√®re personne du royaume apr√®s le roi et la premi√®re personne de l'√Čglise apr√®s le Catholicos-Patriarche[13]. Georges de Tchkondidi, le conseiller politique du monarque, est ainsi confirm√© dans ses fonctions et ses successeurs au si√®ge √©piscopal se voient √©galement occuper une fonction de vizir √† la cour royale. D'autres fonctionnaires aupr√®s du roi sont √©galement nomm√©s √† la t√™te de chaque branche de l'administration. Ainsi, √† partir du r√®gne de David IV, on peut trouver un mandatourt-oukhoutsessi, ou ministre de l'Int√©rieur, un amir-spassalari, le chef de l'administration militaire, et un metchourtchlet-oukhoutsessi, le ministre des Finances et administrateur des villes du royaume[37].

Les r√©formes du roi ne s'arr√™tent pas au syst√®me administratif du pays. Parall√®lement, il forme le darbazi (Conseil sup√©rieur d'√Čtat) auquel participent les plus hauts dignitaires de l'√Čglise, tels que le Catholicos-Patriarche et les sup√©rieurs des grands monast√®res[36], et le Saadjo kari (litt√©ralement, ¬ę Cour des requ√™tes ¬Ľ), sorte de Cour supr√™me[34] dirig√©e par le mtsignobart-oukhoutsessi-tchkondideli pour ¬ę d√©fendre les opprim√©s et les humili√©s ¬Ľ et o√Ļ le roi vient personnellement rendre justice[38]. Finalement, les r√©formes du roi s'ach√®vent avec un changement de l'institution militaire.

Sous les rois Bagrat IV et Georges II, l'amoindrissement g√©n√©ral de l'√©conomie avait √©t√© accompagn√© par une baisse importante de la population et par un accroissement de l'arbitraire des grands f√©odaux, menant √† une d√©t√©rioration de la qualit√© de l'arm√©e g√©orgienne en minant la discipline des troupes. David IV, envisageant les futures guerres qu'il doit mener contre les musulmans, d√©cide donc de se fonder sur l'organisation militaire des Turcs seldjoukides pour r√©former sa propre arm√©e. Ainsi, David IV commence par rassembler ses guerriers les plus fid√®les pour constituer une garde personnelle, le mona-spa, d√©pendant enti√®rement et directement de la personne du roi. De plus, les milices f√©odales sont supprim√©es, renfor√ßant encore une fois le pouvoir central[38]. Outre ces mesures, le roi divise l'arm√©e en deux autres parties fondamentales : l'une consistant en garnisons charg√©es de la protection des villes et forteresses et l'autre composant l'arm√©e de base qui ¬ę faisait constamment campagne, aussi bien en hiver qu'en √©t√© ¬Ľ. La discipline des troupes est √©galement prise en charge par des humiliations en cas de couardise, mais aussi par des r√©compenses en cas d'h√©ro√Įsme[39]. De plus, l'√©conomie se r√©tablissant, la population g√©orgienne augmente et une mobilisation de plus grande envergure assur√©e par le pouvoir royal est d√©sormais possible.

Négociations avec le Nord-Caucase

Domaines qiptchaks aux XIIe et XIIIe siècles.

Les relations ext√©rieures men√©es par le roi David le Reconstructeur sont exclusivement consacr√©es √† la lib√©ration du royaume de G√©orgie et, de cette mani√®re, restent centr√©es sur le conflit turco-g√©orgien. Toutefois, David IV comprend bient√īt que l'Empire seldjoukide reste une menace permanente pour son royaume tant que la s√©curit√© du Caucase contre les envahisseurs musulmans n'est pas assur√©e. Dans ce but, le monarque √©labore un plan visant √† l'unification des peuples caucasiens sous son sceptre. Assist√© par ses plus proches conseillers, le souverain g√©orgien commence ainsi par √©tablir de solides relations avec les nombreuses tribus de Ciscaucasie et d'au-del√† du Grand Caucase.

D√©j√† peu de temps apr√®s son divorce de 1107/1108 avec la princesse arm√©nienne Roussoudan[40], David IV a √©pous√© la fille du khan des Qiptchaks Otrok, qui est bient√īt baptis√©e sous le nom de Gourandoukht[41]. Toutefois, cette alliance ne dure pas et aucun signe de relations bilat√©rales n'appara√ģt durant la d√©cennie suivante. Mais bient√īt, alors que la G√©orgie entreprend ses nouvelles campagnes contre les Seldjoukides, le roi n'h√©site pas √† faire appel √† son beau-p√®re pour une aide militaire. En effet, les Qiptchaks sont alors r√©put√©s dans la r√©gion pour leur bravoure, agilit√© et f√©rocit√© dans les combats[Note 7], mais sont √©galement pris dans un conflit sur deux fronts, l'un √©tant contre la Rus' de Kiev au nord[42] et l'autre contre les Oss√®tes au sud[13]. David propose donc au prince Otrok une assistance contre ces deux ennemis en √©change d'un soutien qiptchak contre les Turcs et d√©cide de se rendre dans les domaines de ce prince.

Preuves de l'influence géorgienne en Ciscaucasie : croix avare avec des inscriptions géorgiennes retrouvées dans le Daghestan actuel.

Accompagn√© de son fid√®le conseiller Georges de Tchkondidi et de sa garde personnelle, David IV traverse le Grand Caucase via la passe de Darial en 1118[43]. Apr√®s d'importantes n√©gociations, les G√©orgiens parviennent √† convaincre Otrok de leur faire don de plusieurs milliers de troupes qiptchaks pour combattre contre les Seldjoukides[13]. Mais malgr√© cet accord, les Qiptchaks n'arrivent pas √† se rendre en G√©orgie en raison de la guerre contre les Oss√®tes[Note 8]. Ces derniers ne laissant pas David IV retourner dans son royaume avec les renforts, le monarque g√©orgien m√®ne personnellement une campagne contre l'Alanie, prend rapidement toutes les forteresses du pays et oblige les Oss√®tes √† lui jurer all√©geance[44]. Prenant des otages aussi bien oss√®tes que qiptchaks, il parvient √† n√©gocier une paix durable entre les deux peuplades et retourne au royaume de G√©orgie avec pr√®s de 40 000 familles qiptchaks (pr√®s de 200 000 individus)[45], men√©es par le prince Otrok en personne[42], apr√®s avoir r√©cup√©r√© et s√©curis√© les forteresses du Grand Caucase, mais en laissant derri√®re lui Georges de Tchkondidi, qui meurt durant les n√©gociations en Alanie[13].

Les nombreuses familles qiptchaks sont install√©es dans des √©tablissements coloniaux en Karthli int√©rieure, l√† o√Ļ une grande partie de la population g√©orgienne avait √©t√© extermin√©e par les Seldjoukides dans les ann√©es 1180, mais aussi en H√©r√©thie et dans le nord de l'Arm√©nie g√©orgienne, dans le but de renforcer les fronti√®res[46]. Ils sont √©galement accompagn√©s de mercenaires oss√®tes, avares et kurdes[13]. Bient√īt, ils adoptent la chr√©tient√©, apprennent la langue g√©orgienne, changent leurs habitudes nomades et se s√©dentarisent, et se m√©langent graduellement aux G√©orgiens[47]. Le pouvoir central demande alors √† chaque famille de fournir au moins un soldat √† l'arm√©e g√©orgienne[48]. Toutefois, les Qiptchaks, qui ne sont gu√®re habitu√©s √† une vie s√©dentaire et fid√®les √† un personnage unique, se retrouvent dans un nouveau paysage qu'ils prennent pour hostile. C'est ainsi que, jusqu'√† sa mort, David IV survit √† plusieurs tentatives d'assassinat et de coups d‚Äô√Čtat organis√©s par certains groupes qiptchaks[49]. Mais cela ne change gu√®re la situation des nouveaux arrivants et gr√Ęce √† ces n√©gociations, la r√©forme de l'arm√©e est achev√©e et les troupes g√©orgiennes comptent d√©sormais pr√®s de 60 000 hommes[Note 9].

En plus de cette alliance entre les Qiptchaks et la G√©orgie, David le Reconstructeur entretient des relations plus profondes avec les autres peuples nord-caucasiens. Il cr√©e une sph√®re d'influence culturelle en Ciscaucasie, y √©tablit l'orthodoxie en patronnant la construction d'√©glises g√©orgiennes parmi les peuples locaux et d√©veloppe les √©conomies de ces peuples en participant √† la fondation de communaut√©s urbaines et √† l'introduction du syst√®me f√©odal g√©orgien dans la r√©gion. De plus, la culture g√©orgienne devient partie int√©grante des soci√©t√©s organis√©es locales, le g√©orgien et les terminologies sociales d'origine g√©orgienne y √©tant introduits[50]. Politiquement, David IV d√©cide de renforcer l'influence de son royaume dans le Nord-Caucase en faisant des souverains r√©gionaux ses vassaux et en contr√īlant les routes menant de Transcaucasie en Ciscaucasie via la cha√ģne montagneuse du Grand Caucase. Ainsi, il fortifie les passages de Djvari et de Darial et instaure des comptoirs g√©orgiens sur la route menant √† Derbent, dont le souverain jure all√©geance au roi de G√©orgie[51].

Fin de la présence byzantine

Depuis la cr√©ation du royaume unifi√© de G√©orgie et ses d√©buts en tant que puissance r√©gionale dans le Caucase sous le r√®gne de Bagrat III (1010-1014), l'Empire byzantin et la G√©orgie s'affrontent √† plusieurs reprises aussi bien diplomatiquement que militairement, notamment au sujet de la province de Tao-Klardjeti[Note 10]. Dans ce cadre, en plus de plusieurs guerres entre les deux pays, chacun de ces √Čtats interf√®re dans les affaires int√©rieures de l'autre en soutenant ouvertement ou secr√®tement des candidats au tr√īne, usurpateurs ou, dans le cas de la strat√©gie byzantine, des nobles r√©calcitrants contre le pouvoir du roi[Note 11].

L'Empire byzantin et la Géorgie entretiennent des relations d'égal à égal à partir du règne de David le Reconstructeur.

Malgr√© plusieurs propositions de paix au fil des ann√©es, il faut attendre la bataille de Manzikert (1071) entre les Byzantins et les Seldjoukides pour voir Constantinople et le royaume de G√©orgie s'allier contre les musulmans turcs[Note 12]. Mais cette alliance ne peut gu√®re se faire sentir politiquement en raison de l'affaiblissement consid√©rable de l'Empire byzantin face aux Seldjoukides, auxquels la G√©orgie doit se soumettre. La lib√©ration de la suzerainet√© turque sur le Caucase dans les ann√©es 1190 change toutefois les √©v√®nements et entra√ģne David IV √† mener une nouvelle politique face √† Byzance. Celle-ci m√©lange √† la fois une coop√©ration plus proche, tout en se mettant au m√™me niveau politique que l'empire et en s'opposant aux Byzantins sur certains sujets.

C'est ainsi que les relations bilat√©rales reprennent avec l'accord entre Constantinople et David IV, d'apr√®s lequel les rebelles nobles contre le roi g√©orgien sont envoy√©s en prison en Gr√®ce[Note 13]. Parall√®lement, David renonce d√©finitivement √† l'influence politique de Byzance en G√©orgie en reniant le titre byzantin de panhypersebastos[13], distinction cr√©√©e par l'empereur Alexis Ier Comn√®ne (r. 1081-1118) pour les alli√©s les plus proches de la famille imp√©riale[52]. De plus, le monarque g√©orgien d√©cide de soutenir le rebelle Th√©odore Gabras, qui tente d'√©tablir un √Čtat ind√©pendant √† Tr√©bizonde en 1091[40] et est mari√© √† la tante de David IV, Marie[53]. Enfin, √† partir du r√®gne de David le Reconstructeur, Constantinople et Kouta√Įssi s'affrontent spirituellement, avec le roi David prenant le titre de ¬ę souverain de l'Est et de l'Ouest ¬Ľ, pr√©tendant ainsi √† avoir une influence plus importante que Byzance dans l'orthodoxie[50].

Malgr√© ces signes, les relations entre Byzance et la G√©orgie atteignent √©galement de bons niveaux. Ainsi, le mariage de la fille de David IV, Cata, avec un prince imp√©rial[Note 14] en 1116 est particuli√®rement notable[54]. Certains historiens g√©orgiens notent √©galement l'aide apport√©e par des agents g√©orgiens accompagnant la suite de la princesse Cata dans la prise de pouvoir de Jean II Comn√®ne en 1118[55]. C'est pourquoi √† partir du d√©but du r√®gne de Jean II, les relations entre les deux pays s'am√©liorent consid√©rablement et les Chroniques g√©orgiennes surnomment les deux monarques ¬ę fr√®res ¬Ľ. Et, malgr√© la comp√©tition dans le domaine religieux, les Byzantins et les G√©orgiens coop√®rent culturellement durant une certaine p√©riode et on peut ainsi voir des √©difices religieux construits par des efforts bilat√©raux, tel que la r√©novation majeure de l'√©glise de Mokvi (Abkhazie)[56].

Djihad contre croisade

Comme il a √©t√© pr√©cis√© plus haut, David IV le Reconstructeur consid√©rait la s√©curit√© du Caucase et, donc, la lib√©ration de la r√©gion vis-√†-vis des Seldjoukides comme le principal but de son r√®gne[10]. C'est pour cette raison que, bien avant le d√©but des principales n√©gociations avec les Qiptchaks, il commence d√©j√† √† lutter contre la pr√©sence turque en Transcaucasie en 1110. Jusqu'√† cette ann√©e, les Turcs occupaient en effet les villes de Tbilissi et Roustavi, les r√©gions de Samchvilde et d'Agarani et l'Arm√©nie[57], o√Ļ s'√©tablissaient annuellement par centaines des colons musulmans durant la p√©riode des vendanges (mois d'octobre)[58]. Les G√©orgiens, alors men√©s par Georges de Tchkondidi, son neveu Th√©odore, gouverneur de Trialeti, et les fr√®res Abouleth et Jean Orb√©liani, ripostent contre l'√©tablissement turc et reprennent sans combat majeur la ville de Samchvilde, qui s'ajoute aux domaines royaux. √Ä la suite de cette prise, les Seldjoukides quittent une grande partie de leurs territoires occup√©s, permettant aux troupes g√©orgiennes de prendre Dzerna[59].

Ripostant √† cette double d√©faite, le sultan Muhammad Ier envoie, toujours en 1110, une importante arm√©e de 200 000[59] (ou seulement 10 000 d'apr√®s la version arm√©nienne des Chroniques g√©orgiennes) soldats dans le but d'envahir la G√©orgie. √Čtant au courant de l'approche des troupes turques, David IV quitte sa demeure de Natcharmaguevi avec une garde personnelle de seulement 1 500 personnes et part √† la rencontre des envahisseurs durant la nuit[60]. Les deux arm√©es, clairement in√©gales, s'affrontent le lendemain √† Maslata dans un dur combat qui se solde par une victoire d√©cisive de la G√©orgie[61]. Les Chroniques g√©orgiennes racontent que, ne croyant pas √† une victoire si simple, le roi reste jusqu'au lendemain sur place, attendant une nouvelle riposte seldjoukide, et ne se rend compte qu'alors de la d√©faite seldjoukide[60].

La situation ne se d√©veloppe que faiblement durant les cinq ann√©es suivantes. Mais en 1115, Georges de Tchkondidi, qui commande les forces g√©orgiennes alors que David IV est √† Moukhnar (Karthli int√©rieure), s'empare de Roustavi, un des bastions forts des Turcs en G√©orgie m√©ridionale[59]. Ceux-ci sont alors oblig√©s de quitter leurs quartiers d'hiver, tandis que le roi se met personnellement √† la t√™te de d√©tachements organisant des exp√©ditions saisonni√®res contre les occupants musulmans. Le biographe du roi raconte ainsi un √©pisode durant lequel, en f√©vrier 1116, le monarque parvient √† pi√©ger les Seldjoukides, leur inflige de consid√©rables pertes sur le Tchorokhi et prend le contr√īle du Tao-Klardjeti et des nombreuses richesses laiss√©es sur place par les Turcs[62].

Représentation artistique du roi David IV.

Le conflit prend bient√īt une ampleur r√©gionale avec l'ouverture d'un nouveau front en Transcaucasie orientale. D√®s 1117, les G√©orgiens dirig√©s par le prince h√©ritier D√©m√©trius p√©n√®trent en Chirvan apr√®s avoir ¬ę lib√©r√© ¬Ľ la citadelle de Guichi (H√©r√©thie), aux mains de nobles r√©volt√©s[63]. D√©m√©trius engage dans la r√©gion des ¬ę combats merveilleux ¬Ľ et prend la forteresse de Kalazdor, avant de retourner triomphalement en G√©orgie avec un important butin et plusieurs prisonniers[64]. La premi√®re d√©faite notable de l'arm√©e g√©orgienne se d√©roule en 1118, avec la mort du g√©n√©ral Bechken, tu√©s par les Turcs en Djavakheti. Mais malgr√© cette perte, David IV refuse d'√©couter ces alli√©s lui conseillant de battre en retraite et parvient √† venger la mort de Bechken en massacrant des garnisons seldjoukides stationn√©es sur l'Araxe en avril 1118[54].

Les succès du souverain réformateur ne s'arrêtent pas là. En effet, toujours en 1118, les villes arméniennes de Lorri et d'Agarak sont prises[65], inaugurant le début de la conquête de l'Arménie par la Géorgie médiévale, tandis que la région d'Agarani est récupérée au mois de juillet de la même année, après un seul jour de combat[26]. C'est après cette victoire à Agarani que David IV et Georges de Tchkondidi se rendent en Qiptchakie, comprenant que malgré les signes encourageants d'une défaite totale des forces seldjoukides, il faut renforcer l'armée géorgienne considérablement pour atteindre ce but. L'administration royale, désormais dirigée par Simon de Tchkondidi depuis la mort de Georges, consacre l'année 1119 exclusivement à établir une nouvelle stratégie contre les Turcs, tout en établissant les mercenaires qiptchaks sur le territoire géorgien, avant de lancer une nouvelle offensive dès le début de 1120.

David IV est alors bien au courant des missions d'espionnage que ses ennemis ext√©rieurs organisent contre lui. Gr√Ęce √† une strat√©gie pens√©e, il d√©cide de tromper les Turcs dans leur propre jeu, en leur faisant croire √† une installation de quartiers d'hiver royaux en Abkhazie, laissant ainsi les Seldjoukides p√©n√©trer √† Botora. Mais, depuis Guegouti, le monarque g√©orgien part √† la rencontre des occupants et leur inflige une nouvelle importante d√©faite le 14 f√©vrier. Seulement deux mois plus tard, David IV m√®ne √† nouveau ses troupes pour intervenir au Chirvan : apr√®s avoir pris la ville de Qabala et √™tre retourn√© en G√©orgie avec d'importantes charges d'or, il retourne dans la r√©gion d√®s le et ravage le pays depuis Arabia-Lidjata jusqu'√† Chichtlanta et Kourdevan. Parall√®lement, David IV parvient √† convaincre son vassal de Derbent d'envahir le Chirvan et une guerre entre les deux partis √©clate bient√īt. Au mois de novembre, les Derbentiens tuent au combat le Chirvanchah Fere√Įdoun bin Faribourz, donnant la possibilit√© au roi de G√©orgie de placer au Chirvan son propre gendre et vassal, Manoutchir III. Parall√®lement, David le B√Ętisseur m√®ne de courtes mais efficaces campagnes dans le sud-est et prend notamment les bastions turcs d'Achoran et Sevguelamedji[66].

Profitant des conditions climatiques qui avaient jusque l√† jou√© contre eux, les Turcs organisent √† leur tour une offensive de grande envergure contre la G√©orgie en hiver 1120-1121. En effet, √† cette √©poque, le souverain r√©sidait en Abkhazie dans sa demeure hivernale et la strat√©gie turque r√©sidait donc en une invasion rapide de la G√©orgie centrale et orientale. Bient√īt, les forces seldjoukides occupent une grande partie du Karthli, jusqu'√† la cha√ģne du Grand Caucase. Toutefois, le roi David, ayant appris la situation dans le reste de son royaume, se pr√©cipite en dehors de l'Abkhazie et ordonne √† ses soldats de creuser un passage par le mont Likh, alors infranchissable et s√©parant ainsi la G√©orgie orientale de sa partie occidentale. Les troupes g√©orgiennes s'engagent dans un sanglant combat jusqu'au printemps, et toutes les forces turques sont expuls√©es ou massacr√©es au mois de |mars 1121[67].

Mais les Seldjoukides ne s'arr√™tent pas l√†. Sachant que la crue du Mtkvari rendait presque impossible le franchissement du fleuve en cette p√©riode de l'ann√©e, lesdits Seldjoukides retournent bient√īt √† leurs positions au sud du cours d'eau et occupent Barda. Mais encore une fois, David IV, accompagn√© d'une garde personnelle de Qiptchaks, franchit la rivi√®re vers Khounan et organise des incursions militaires contre les Turcs stationn√©s √† Barda et Arabia, au mois de juin. Les musulmans, d'apr√®s l'historiographie g√©orgienne, sont alors ¬ę r√©duits aux abois ¬Ľ[68] par une longue s√©rie de d√©faites co√Ľteuses depuis plus de dix ans.

Peu apr√®s la double d√©faite de Barda et Arabia, les colons turcs de Transcaucasie et les marchands musulmans de Gandja, Tbilissi et Dmanissi envoient des repr√©sentants aupr√®s du sultan de Bagdad Mahmoud II (r. 1118-1131), demandant formellement un soutien militaire contre les forces g√©orgiennes[69]. Le monarque musulman, en ayant assez des victoires remport√©es par un royaume chr√©tien de plus en plus puissant alors que les Crois√©s se retrouvaient d√©j√† comme de puissants ennemis des Turcs √† l'ouest[70], d√©clare alors le djihad (guerre sainte de l'islam) contre la G√©orgie et unifie une grande arm√©e turque avec des d√©tachements constitu√©s par les Seldjoukides de Turcs en provenance de tout le Moyen-Orient (depuis Damas et Alep jusqu'en Transcaucasie) avec : Turghril un cadet de seldjoukide qui gouverne l'Azerba√Įdjan et l'Arran √† partir de Nakhitchevan, des forces arabes de l'√©mir mazyadide Dubays ibn Sadaka, de troupes dirig√©es par Nadjm al Din Gh√Ęzi d'Alep, et de garnisons en provenance de Gandja et d'Arm√©nie, dans le but d'envahir le royaume de David IV[71]. Mahmoud II nomme de plus le g√©n√©ral Il Ghazi ibn Ortoq, c√©l√®bre pour ses combats contre les Europ√©ens en Terre sainte et ayant conclu une tr√™ve provisoire avec les Latins crois√©s, comme commandant de ces massives troupes musulmanes, dont l'effectif s'√©l√®ve, d'apr√®s les sources, de 200 000 jusqu'√† 400 000 ou m√™me 600 000 soldats[72].

Mémorial de la bataille de Didgori sur le mont Didgori.

Ayant appris la d√©claration du djihad par Mahmoud II, David IV comprend que la d√©faite d'une telle arm√©e m√®nerait √† la lib√©ration totale du Caucase et, donc, l'ach√®vement du but politique du souverain g√©orgien. √Ä son tour, il r√©unit une arm√©e nombreuse, compos√©e de 40 000 G√©orgiens, 15 000 Qiptchaks et 5 000 Oss√®tes (60 000 troupes au total), auxquels s'ajoutent un d√©tachement de 200 √† 1 000 Crois√©s d'Europe occidentale[73]. Le roi d√©cide de laisser p√©n√©trer les Turcs en G√©orgie propre, avec l'id√©e de b√©n√©ficier de la g√©ographie locale, et intercepte finalement l'ennemi sur les routes reliant le Trialeti √† la Karthli int√©rieure. Les deux arm√©es se rencontrent pr√®s de la ville de Manglissi, au pied du mont Didgori, le .

Le chancelier Gautier d'Antioche, chroniqueur crois√© contemporain de David le Reconstructeur, rapporte une partie du discours de celui-ci √† ses troupes juste avant le d√©but de l'attaque √† Didgori, discours d√©montrant notamment les sentiments des G√©orgiens orthodoxes envers les ¬ę infid√®les ¬Ľ musulmans :

¬ę Soldats du Christ ! Si nous combattons avec abandon, d√©fendant la foi de notre Seigneur, nous ne surmonterons pas seulement les innombrables serviteurs de Satan, mais le Diable lui-m√™me. Je ne vous conseillerai qu'une chose pour augmenter notre honneur et profit : √©lever tous nos mains aux Cieux pour jurer √† notre Seigneur au nom de notre amour pour Lui que nous mourons sur le champ de bataille plut√īt que nous enfuir[74]. ¬Ľ

Le roi lance personnellement l'attaque, se pr√©cipitant avec ses troupes sur les attaquants avec une f√©rocit√© comparable √† celle d'un ¬ę monstre d√©cha√ģn√© ¬Ľ. D√®s la premi√®re attaque, les musulmans sont contraints de reculer malgr√© leur sup√©riorit√© num√©rique, permettant aux G√©orgiens de multiplier de telles attaques. Bient√īt, ces manŇďuvres portent l'ennemi √† un tel degr√© d'excitation et de d√©sorientation qu'elles lui font perdre contenance[73]. √Ä ce moment, David IV engage une nouvelle attaque durant trois jours, qui se transforme en coup de gr√Ęce pour les alli√©s musulmans sur le champ de bataille : tout √† coup, la vigueur de l'arm√©e ennemie s'effondre en plein combat[73]. Le g√©nie de la strat√©gie g√©orgienne a alors vaincu la puissance du nombre, portant une d√©faite d√©cisive √† l'Empire seldjoukide et √† son influence dans le Caucase[74]. Des t√©moignages rapportent dans les diff√©rentes chroniques aussi bien chr√©tiennes que musulmanes que saint Georges de Lydda m√®ne en personne les forces g√©orgiennes contre l'envahisseur[75]. Parmi les nombreux commandants des troupes d'invasion, seuls le g√©n√©ral Il Ghazi ibn Ortoq et son gendre l'√©mir Dubays ibn Sadaka parviennent √† s'√©chapper. Cette victoire a une r√©percussion importante sur le sort des Croisades, dont les chefs sont alors en qu√™te d'une aide cruciale contre les Turcs, et les r√©cits, parfois exag√©r√©s, de la victoire de Didgori sont racont√©s dans les cours royales d'occident comme un nouvel espoir contre la puissance musulmane. Le biographe contemporain de David le Reconstructeur raconte :

¬ę Comme je m'appliquais √† ce r√©cit de ces exploits [de la bataille de Didgori], je me pris √† trouver bien √† plaindre tels illustres narrateurs comme les Grecs Hom√®re et Aristobule et le Juif Joseph. Le premier c√©l√©bra la guerre entre les Ach√©ens et les Troyens, les combats qui mirent aux prises Achille et Hector, Agamemnon et Pisandre, plus tard Ulysse et Pidytes, et qui y fut vainqueur ; le second conta les prouesses et les victoires d'Alexandre ; le troisi√®me d√©crivit les victoires remport√©es par l'empereur Titus sur ses fr√®res de race. Les √©v√®nements manquant pour entretenir leur r√©cit, ils √©toff√®rent celui-ci d'une fastueuse rh√©torique, ce qui fait dire quelque part √† Alexandre : ‚ÄúTu ne fus point grand, Achille, mais tu as trouv√© en la personne d'Hom√®re un chantre de g√©nie‚ÄĚ. Qu'est-ce donc qui aurait valu d'√™tre c√©l√©br√© pendant les huit ann√©es de la guerre de Troie o√Ļ il ne se passa rien ? La rencontre du roi David avec de puissantes forces ennemies se d√©roula en l'espace de trois jours, et, d√®s le premier choc, les forces ennemies pli√®rent. Si ces illustres narrateurs, ces a√®des avaient eu pour sujet de leurs r√©cits les exploits de David, ils auraient pu trouver mati√®re √† exercer leur art √† bon escient et les louanges qu'ils d√©cernent √† leurs h√©ros se seraient trouv√©es m√©rit√©es[76]. ¬Ľ

Bilan sur la scène internationale

Bague à sceau de David IV de Géorgie.

Le r√®gne de David IV le B√Ętisseur change les relations de la G√©orgie non seulement avec ses voisins les plus proches mais aussi avec les pays qui n'entretenaient aucune relation diplomatique avec elle auparavant. Ainsi, m√™me avant la bataille de Didgori, les Europ√©ens d√©couvrent l'existence d'un royaume chr√©tien pr√™t √† se battre activement contre les Seldjoukides, alors que les Croisades font rage. Dans ce cadre, l'archev√™que de Paris Galon re√ßoit le [77] une relique dite √™tre un fragment de la Vraie Croix de la part du chantre du Saint-Lieu de J√©rusalem, Anseau (d'o√Ļ le nom de Croix d'Anseau)[78]. Cette relique est d'abord plac√©e au sein de la basilique √† l'emplacement duquel sera √©lev√© la cath√©drale Notre-Dame de Paris[79]. Au sujet de la relique, Anseau √©crit qu'il l'avait re√ßu des mains de la veuve de David[80], ce qui est notable car le roi ne meurt que 16 ans plus tard. √Ä part ce d√©tail, Anseau d√©crit le royaume du roi chr√©tien David en ces termes :

¬ę De plus, David, roi des G√©orgiens, a r√©ellement eu en sa possession, aussi longtemps qu'il a v√©cu, cette croix qu'il entourait d'une tr√®s profonde v√©n√©ration, heureux qu'il √©tait d'un tel privil√®ge. C'est le m√™me roi qui, comme ses pr√©d√©cesseurs, tint en son pouvoir la Porte caspienne o√Ļ Gog et Magog furent arr√™t√©s et o√Ļ veille encore aujourd'hui son fils, dont le royaume et la domination constituent pour nous en quelque sorte une d√©fense avanc√©e contre les M√®des et contre les Perses[Note 15]. ¬Ľ

Outre l'Europe, David IV noue des liens avec le Proche-Orient. C'est ainsi qu'il entretient des relations proches avec les forces crois√©es, et notamment avec le roi Baudouin Ier de J√©rusalem (r. 1100-1118), avec qui il √©change de nombreux pr√©sents en signe de soutien. De plus, comme il a √©t√© dit plus haut, un bataillon de Latins compos√©s de 200[81] √† 1 000 hommes[73] participe durant la victoire de Didgori. Certaines sources parlent √©galement de la participation de forces auxiliaires g√©orgiennes durant le si√®ge de J√©rusalem de 1099[82]. L'historien Jean Bagration rapporte m√™me une visite secr√®te du roi Baudouin II de J√©rusalem √† la cour royale g√©orgienne. L'existence d'un puissant royaume chr√©tien de G√©orgie se fait √©galement sentir dans le monde arabe, o√Ļ la bont√© du monarque g√©orgien pour ses sujets musulmans et sa connaissance du Coran sont r√©put√©s. Une pi√®ce avec l'inscription arabe ¬ę Roi des Rois David, l'√Čp√©e du Messie ¬Ľ, circule alors √† travers tout le Proche-Orient[50].

La reprise de Tbilissi

L'ultime d√©faite des Turcs seldjoukides √† Didgori en ao√Ľt 1121 permet √† David IV de lib√©rer le Caucase de la domination musulmane remontant √† plusieurs si√®cles. Les ennemis de la G√©orgie se retrouvent vaincus d√©cisivement, les emp√™chant de riposter contre l'avanc√©e chr√©tienne septentrionale, alors que les Croisades font rage √† l'ouest du monde turc. Toutefois, il reste alors une derni√®re enclave islamique au sein du royaume g√©orgien, enclave ayant perdu toute relation avec les autres √Čtats musulmans depuis le d√©but des conqu√™tes du roi David. Celle-ci correspond √† l'ancien √©mirat de Tiflis, qui avait √©t√© occup√© par les Arabes depuis pr√®s de cinq si√®cles, et contient les r√©gions de Tbilissi et de Dmanissi[Note 16].

Pièce de monnaie à l'effigie de David le Reconstructeur.

D√©j√† en juin 1121, David IV avait mis la ville de Tbilissi sous si√®ge mais s'√©tait content√© d'une all√©geance formelle avec un tribut annuel, en vue de la guerre prochaine contre les envahisseurs turcs[83]. Une fois les Seldjoukides vaincus, le souverain se concentre sur la prise de Tbilissi d√®s le d√©but de 1122. Au bout d'un court si√®ge, le roi, probablement accompagn√© par le g√©n√©ral Jean Orbeliani, parvient √† prendre la ville au mois de f√©vrier et y entre pour la d√©barrasser de l'√©lite musulmane[84]. D'apr√®s l'historiographie arabe, David IV op√®re un pillage le premier jour de la conqu√™te, d√©vastant les mosqu√©es et autres signes de l'islamisation de la ville g√©orgienne[85] - [86] - [87], mais se calme bient√īt et, suivant les termes de l'historien arabe du XVe si√®cle Badr al-Din al-Ayni, ¬ę respecte les sentiments des musulmans plus que les dirigeants musulmans l'avaient fait auparavant[88] ¬Ľ.

√Ä la suite de la prise de la ville, le roi transf√®re la capitale du royaume de Kouta√Įssi √† Tbilissi, redonnant ainsi √† cette derni√®re le statut qu'elle avait avant la conqu√™te arabe du VIIe si√®cle. La reprise de Tbilissi garantit un renouveau culturel √† la ville, dont les √©difices religieux chr√©tiens se voient agrandis. David le Reconstructeur fait √©galement b√Ętir plusieurs palais nobiliaires et des centres culturels, tel qu'un important palais √©difi√© sp√©cialement pour servir de lieu d'√©tude et d'inspiration pour les po√®tes musulmans[89]. Toutefois, la situation dans la ville ne s'en retrouve pas apais√©e. Pendant les ann√©es suivantes, plusieurs affrontements sanglants entre musulmans et chr√©tiens se produisent, et m√™me le pouvoir royal ne parvient pas √† calmer les dissensions inter-religieuses[90]. Parall√®lement, David IV d√©cide de pr√©server certaines des institutions de l'ancien √©mirat de Tbilissi. Ainsi, le poste d'√©mir est conserv√©, mais au titre de gouverneur de la ville, jusqu'au XVIIIe si√®cle[91].

Malgr√© cette conqu√™te, l'enclave musulmane, dont le territoire est grandement diminu√© √† la suite de la perte de son centre administratif, persiste en plein milieu du royaume g√©orgien. David IV d√©cide finalement d'en finir avec l'existence de cet √Čtat, juste apr√®s avoir ¬ę r√©gl√© les affaires du pays ¬Ľ. En mars 1124, il parvient √† attaquer le dernier bastion musulman en G√©orgie, Dmanissi, qu'il prend au bout d'un court combat, achevant ainsi l'unification de la G√©orgie[92].

Conquête du Chirvan

Peinture murale représentant les plus importants personnages de l'histoire géorgienne au monastère de Guelati. David IV est la quatrième figure.

La reprise de Tbilissi par David IV le Reconstructeur consacre donc le royaume de Géorgie en tant que protecteur suprême de la chrétienté au Caucase et les Géorgiens tentent désormais d'affirmer leur domination en tentant de diminuer la présence musulmane dans la même région, celle-ci étant considérée comme alliée du monde seldjoukide. Il en est ainsi du Chirvan, dont le souverain, déjà vaincu à plusieurs reprises par les troupes géorgiennes, reste trop indépendant du pouvoir géorgien et est remplacé de force par un gendre du roi, Manoutchir III, en 1120[93]. Les Turcs, alarmés par la situation en Transcaucasie, décident alors de répondre militairement.

Le sultan Mahmoud II reprend bient√īt la guerre contre la G√©orgie, malgr√© sa d√©faite √† Didgori un an auparavant. En novembre 1122, il commence son invasion du Chirvan et prend Tabriz, avant d'atteindre la capitale locale, Chemakha, au printemps suivant[94]. Mahmoud capture alors le souverain r√©gional Manoutchir III et envoie une lettre au roi des G√©orgiens disant : ¬ę Tu es le roi des for√™ts, et jamais tu ne descends en plaine. Voil√† que j'ai pris le Chirvanchah, et que j'exige de lui le haradj [tribut]. Si tu le veux, envoie-moi des pr√©sents convenables ; sinon, viens me voir en toute h√Ęte. ¬Ľ[95] √Ä la suite de cette provocation, le monarque chr√©tien fait appel √† toutes ses troupes et rassemble une arm√©e de 50 000 hommes, majoritairement compos√©e de Qiptchaks. Le sultan seldjoukide s'enferme √† Chemakha apr√®s avoir appris l'arriv√©e des troupes g√©orgiennes, menant David IV √† arr√™ter son avanc√©e, jugeant irrespectueux de poursuivre une arm√©e en retraite. Mahmoud II offre alors au roi l'opportunit√© de reprendre le contr√īle de sa province vassale s'il le laissait partir en paix, mais le monarque refuse cat√©goriquement et reprend son chemin vers la capitale chirvanaise apr√®s avoir vaincu une arm√©e de 4 000 Turcs dirig√©s par l'atabeg d'Arran Aghsngour[96]. Une fois le si√®ge mis devant Chemakha, le Seldjoukide quitte pr√©cipitamment la ville via le syst√®me d'√©vacuation d'excr√©ments de la commune[97].

En juin 1123, soit un mois apr√®s la nouvelle d√©faite turque, David IV repart pour le Chirvan et envahit le pays, en commen√ßant par prendre la ville de Goulistan. Bient√īt, il d√©tr√īne son propre gendre, l'√©tablit en G√©orgie et annexe directement la r√©gion[98]. Cet acte permet √† la G√©orgie d'atteindre sa plus grande √©tendue depuis le d√©but de son histoire. En effet, pour la premi√®re fois, les √Čtats g√©orgiens s'√©tendent de la mer Noire √† la mer Caspienne et du Grand Caucase √† l'Arm√©nie septentrionale[99].

La Géorgie, puissance régionale

La reprise de Tbilissi et la conqu√™te du Chirvan permet non seulement d'achever le long processus de l'unification de la G√©orgie ayant d√©but√© √† la fin du Xe si√®cle, mais donne d√©sormais au royaume une r√©putation r√©gionale de protecteur de la chr√©tient√© et am√®ne les diff√©rents peuples de Transcaucasie √† demander l'aide de David IV contre les forces musulmanes. Ce fait encourage d'autant plus le monarque g√©orgien, dont l'un des plans est de s√©curiser le Caucase entier en y instaurant une domination g√©orgienne, en vue d'une d√©fense effective contre les Turcs. Comme il a √©t√© vu plus haut, le Nord-Caucase, au moins jusqu'en Qiptchakie, est d√©j√† lors du d√©but de la croisade g√©orgienne sous une influence culturelle et politique du royaume de G√©orgie, tandis que Derbent se transforme en vassal plus ou moins fid√®le de Kouta√Įssi et le Chirvan est contraint de se soumettre.

La cathédrale d'Ani, ancienne capitale arménienne prise par David IV.

Le conflit contre les crois√©s au Proche-Orient est √©galement un des principaux facteurs brisant la colonne vert√©brale de la puissance turque. Cela permet donc au roi de G√©orgie de continuer son √©lan vers le sud apr√®s la prise de Dmanissi, notamment vers les territoires historiques de l'Arm√©nie. Au mois de mai 1124, les troupes g√©orgiennes dirig√©es par David le Reconstructeur p√©n√®trent dans le sud de la Transcaucasie et prennent en quelques jours de nombreuses places-fortes arm√©niennes, telles que les forteresses de Gag, Teronakal, Kavazan, Norbed, Manasgon et Talindjakar[100]. Le mois suivant, le roi, apr√®s √™tre retourn√© en G√©orgie propre, reprend son chemin et traverse la Djavakheti, Cola, Carnipola et le Bassiani et y d√©truit toute installation seldjoukide, avant d'atteindre la ville de Speri, en Tao-Klardjeti. Apr√®s cette offensive, il continue son chemin en Tao-Klardjeti et br√Ľle Oltissi apr√®s avoir pris Bou√Įatha-Qour[101].

Ayant appris la lib√©ration des villes chr√©tiennes par le roi de G√©orgie, la noblesse de l'ancienne capitale arm√©nienne, Ani, envoie le des repr√©sentants aupr√®s de David IV, √† la source du Bojana[102]. En effet, Ani √©tait aux mains des musulmans depuis sa prise par Alp Arslan en 1064 et une islamisation forc√©e de la ville se d√©roulait depuis la vente d'Ani aux Cheddadides, au m√©contentement de la population chr√©tienne locale[103]. Lesdits repr√©sentants offrent alors au monarque la reddition de la ville. Prenant en mains cette opportunit√©, David fait convoquer toutes ses arm√©es et entre en Arm√©nie avec 60 000 hommes pour prendre la place. Sans un seul combat, la population arm√©nienne d'Ani ouvre les portes devant les G√©orgiens[97], qui capturent l'√©mir Aboul Aswar Shavur II b. Manuchihr (r. 1118-1124) et l'exilent avec sa famille en Abkhazie. La r√©gion est alors laiss√©e √† la gouvernance de la noblesse meskh√®te, au g√©n√©ral Aboulet et √† son fils Jean[104]. Des dizaines de familles arm√©niennes (dont de nombreux nobles d√©poss√©d√©s[65]) s'√©tablissent par la suite en G√©orgie propre et le pouvoir royal construit pour celles-ci la ville de Gori[105]. L'Arm√©nie septentrionale est ainsi annex√©e et incorpor√©e au royaume de G√©orgie, augmentant le pouvoir de David IV dans la r√©gion. L'historiographie arm√©nienne se souvient de ces √©v√®nements sous ces termes :

Les conqu√™tes de David IV le B√Ętisseur.

¬ę Ce fut la joie dans chaque famille arm√©nienne, lorsqu'ils virent Ani et ses √©glises d√©livr√©es[96]. ¬Ľ

La conqu√™te de l'Arm√©nie du Nord-Est par la G√©orgie ach√®ve finalement le projet ultime de s√©curiser la Transcaucasie contre la menace turque. Pour la premi√®re fois, le Caucase entier est unifi√© culturellement, spirituellement et politiquement sous un sceptre unique, celui-ci √©tant la G√©orgie[13]. La tradition √©crite rapporte part des fronti√®res du monde g√©orgien de l'√©poque, le d√©crivant comme allant de ¬ę Nikopsie √† Darouband et de l'Oss√©tie √† l'Aragats ¬Ľ, soit d'une mer √† l'autre, et de la Ciscaucasie √† l'Arm√©nie. La d√©livrance de l'Arm√©nie du Nord-Est garantit en effet cette puissance, refl√©t√©e dans la titulature officielle du roi g√©orgien : ¬ę √Čp√©e du Messie, Roi des Abkhazes, des Kartvels, des Rans, des Kakhs et des Arm√©niens, Chirvanchah et Chahinchah, Autocrate de l'Est et de l'Ouest ¬Ľ[106].

Malgr√© son √Ęge avanc√©, David IV continue ses actions militaires durant les derni√®res ann√©es de son r√®gne. Par exemple, en avril 1124, il prend la ville de Chabran apr√®s une attaque contre son vassal de Derbent[107]. Toujours dans la r√©gion, apr√®s avoir d√©fait une arm√©e nord-caucasienne compos√©e de Kurdes, Lezghiens et Qiptchaks anti-g√©orgiens, il capture les citadelles de Ghasanni et Khozaond, au cours d'une campagne obscure au nord de la mer Caspienne[100]. Une autre campagne militaire est organis√©e au mois de septembre en Chirvan, dans d'obscures circonstances. Le roi parvient √† r√©cup√©rer Chemakha et prend la citadelle de Bigrit, avant de raffermir son pouvoir en H√©r√©thie et Kakh√©tie en y laissant de fortes garnisons de soldats[108]. En janvier 1125, peu de temps avant sa mort, David doit affronter √† nouveau des assaillants musulmans, dirig√©s par l'√©mir Ibrahim ibn-Soliman. Ce dernier, accompagn√© de l'√©mir Davout ibn-Soukman de Hantzit, ne parvient toutefois pas √† remporter une victoire sur le royaume de G√©orgie et le souverain chr√©tien parvient √† massacrer les envahisseurs apr√®s cinq jours de bataille[109].

Tombe de David IV.

Par la suite, le souverain g√©orgien commence √† organiser des plans pour de nouvelles campagnes √† grande √©chelle pour le printemps √† venir[89]. Toutefois, la faiblesse caus√©e par sa maladie et son √Ęge l'emp√™che de continuer ce projet et il est contraint de laisser son mtsignobart-oukhoutsessi Simon de Tchkondidi s'occuper des affaires du pays[108]. Le long r√®gne de trente-quatre ans de David IV le Reconstructeur s'ach√®ve brusquement le samedi[110] [111]. Le monarque s'√©teint en sa capitale Tbilissi[107], apr√®s avoir nomm√© son fils a√ģn√© D√©m√©trius comme successeur en lui transmettant les attributs royaux g√©orgiens, consistant en une couronne de pierres pr√©cieuses, un cimeterre et des genouill√®res et manches de pourpre[110]. Le roi est inhum√©, √† la suite de sa demande, dans la cath√©drale Saint-Georges de Guelati. Sa tombe est plac√©e, toujours d'apr√®s son testament, √† l'entr√©e principale de cet √©difice religieux qu'il avait fait construire, pour que tout passant entrant au sein de l'√©glise marche sur sa tombe en premier, un acte consid√©r√© comme humble[112].

Famille

Les unions maritales de David IV ont longtemps constitu√© un probl√®me pour la communaut√© historiographique. En effet, les Chroniques g√©orgiennes, d'o√Ļ proviennent les principales informations sur son r√®gne, ne mentionnent gu√®re plus qu'une seule √©pouse du roi, Gourandoukht, la fille du prince Otrok des Qiptchaks. La m√™me source mentionne √©galement que les enfants de David IV, tout au moins depuis son troisi√®me fils Vakhtang, sont issus de cette union. Toutefois, un probl√®me est √† noter sur cette question, sachant que des sources contemporaines mentionnent l'existence d'une autre √©pouse. Ainsi, le chroniqueur arm√©nien Mathieu d'√Čdesse rapporte que le premier fils de David, D√©m√©trius, est issu d'une premi√®re union entre le souverain et une femme arm√©nienne, fait non rapport√© par le chroniqueur g√©orgien. Le g√©n√©alogiste Cyrille Toumanoff suit cette version, et nomme cette femme Roussoudan, en ajoutant que l'union aurait pris fin en 1107/1108, David IV la r√©pudiant, pour prendre comme √©pouse la princesse qiptchake[113].

David IV laisse à sa mort au moins huit enfants, dont quatre fils. Alors que Toumanoff décide de donner comme mère à ses enfants l'unique Roussoudan, d'autres, tels que Marie-Félicité Brosset, accordent aux deux épouses une descendance. Celle-ci est la suivante[1] :

Personnalité

Le roi passe souvent ses hivers à Bitchvinta.

Les Chroniques g√©orgiennes sont une source importante non seulement sur le d√©roulement du r√®gne de David IV le Reconstructeur, mais √©galement sur la vie priv√©e du roi chr√©tien, rapportant les activit√©s et la personnalit√© de celui-ci. Selon celles-ci, David IV est un roi tr√®s pieux suivant les traditions chr√©tiennes ; nuit et jour, le souverain passe son temps √† s'informer, critiquer et apprendre plusieurs √©pisodes de la Bible. D'apr√®s son biographe, David IV a appris √† vivre suivant la religion chr√©tienne d√®s son plus tendre √Ęge et continue durant toute sa vie √† s'inspirer de la vie de personnages bibliques tel que le roi homonyme David. Dans ce contexte, le roi g√©orgien compose vers 1120 une s√©rie de pri√®res et psaumes recueillis sous le nom d'Hymnes de repentance, dont seuls des fragments ont subsist√©[45]. Par ailleurs, la version arm√©nienne des Chroniques indique le nom du confesseur du roi (qui conna√ģt l'arm√©nien), Hovhann√®s Sarkavag de Haghpat[65].

David IV le B√Ętisseur s'adonne en outre √† d'importantes activit√©s de charit√©. En effet, il fait construire dans le pays des h√īpitaux pour les malades, dont il s'occupe de mani√®re occasionnelle, comme il est d√©crit dans les chroniques :

¬ę Il eut encore une autre pens√©e, √† l'exemple du Dieu bon, doux et mis√©ricordieux, aimant les hommes ; ce fut de construire un hospice, dans un lieu beau et convenable, o√Ļ il rassembla ses fr√®res afflig√©s de diverses maladies, pourvut √† tous leurs besoins, avec une g√©n√©reuse prodigalit√© et assigna des revenus pour subvenir √† leurs besoins. Lui-m√™me, il venait les voir, les interrogeait, les embrassait l'un apr√®s l'autre, leur prodiguait les tendres soins d'un p√®re, les complimentait, les encourageait √† la patience, arrangeait de ses propres mains leurs v√™tements, leurs lits, leurs matelas, leurs plats, et tous leurs ustensiles ; faisait √† chacun des aum√īnes abondantes, animait leurs surveillants et mettait leurs affaires dans le plus bel ordre, suivant l'esprit de la religion[57]. ¬Ľ

Le roi poss√®de plusieurs r√©sidences √† travers le pays. Les plus importantes sont les palais royaux de Kouta√Įssi et de Tbilissi, mais David dispose √©galement de r√©sidences √† Tsaghoulistavi[14] et en Abkhazie. Il passe la plupart de ses hivers jusqu'au mois de f√©vrier dans cette derni√®re r√©gion au climat m√©diterran√©en, notamment dans la ville c√īti√®re de Bitchvinta[5]. Durant ces s√©jours, le royaume est administr√© par son fid√®le g√©n√©ral Th√©odore[57]. David IV est √©galement √©pris de chasse et poss√®de de vastes territoires pour chasser le cerf et le sanglier dans ses domaines du Karthli ou √† Guegouti. Enfin, on conna√ģt la passion du roi pour la lecture, amour illustr√© par le fait qu'il est accompagn√© jusque sur les champs de bataille de son biblioth√©caire personnel.

Culture sous David IV : la Reconstruction

David IV le B√Ętisseur comprend tout au long de son r√®gne que la force d'une nation ne repose pas uniquement sur sa puissance militaire mais aussi sur une identit√© nationale bien √©tablie repr√©sent√©e principalement par le d√©veloppement de la culture de cette nation. C'est pourquoi David IV donne √† la culture g√©orgienne une place tr√®s importante dans son h√©ritage[114]. Les sciences, l'√©ducation et le d√©veloppement religieux sont tous trois des champs qui gagnent une place jusque l√† in√©gal√©e en G√©orgie.

L'une des principales constructions r√©alis√©es sous le r√®gne de David le Reconstructeur est le monast√®re de Guelati, d√©di√©e √† la Vierge Marie. Celle-ci est √©difi√©e √† la suite de la victoire d'Ertsoukhi contre les Turcs et l'annexion de la Kakh√©tie[115], en 1106[116]. Situ√© pr√®s de la capitale Kouta√Įssi, le monast√®re est construit dans les anciens domaines de la famille Baghvachi, terres offertes au Catholicossat-Patriarcat de toute la G√©orgie[115]. Le monast√®re de Guelati devient alors l'un des plus importants centres religieux de G√©orgie occidentale, juste derri√®re la cath√©drale de Bitchvinta, en Abkhazie[117] ; il a √©t√© reconnu comme patrimoine mondial par l'UNESCO en 1994[118]. Un autre important √©difice datant du r√®gne de David IV de G√©orgie est l'√©glise de la Vierge du complexe monastique de Chio-Mghvime, pr√®s de la capitale religieuse du pays, Mtskheta[119]. Parmi les autres constructions religieuses datant du r√®gne de David IV, on peut notamment compter la r√©novation importante de l'√©glise de Mokvi en Abkhazie[56].

Le roi g√©orgien consid√®re √©galement l'√©ducation comme un important secteur de l'identit√© nationale √† d√©velopper, comme le montre une citation attribu√©e √† David : ¬ę Le plus grand tr√©sor de l'humanit√© est l'√©ducation[120]. ¬Ľ Ainsi, peu apr√®s avoir fait construire le monast√®re de Guelati, il transforme ce lieu en un centre national pour le d√©veloppement de l'√©ducation, l'acad√©mie de Guelati. Celle-ci est entre autres accompagn√©e par l'acad√©mie d'Iqalto, en Kakh√©tie. Ces deux √©tablissements recueillent les principaux professeurs, enseignants et personnalit√©s scientifiques de la G√©orgie, dont les philosophes Jean Petritsi, Ars√®ne d'Iqalto et Jean Taritchidze[121]. De plus, David IV, dans le cadre de ses r√©formes, nomme un modzghvart-modzghvari (litt√©ralement ¬ę enseignant des enseignants ¬Ľ), charg√© de superviser le syst√®me √©ducatif √† travers tout le pays. Les sources racontent que celui-ci est respect√© √† la cour royale peut-√™tre plus que le Catholicos-Patriarche ou le mtsignobart-oukhoutsessi, symbolisant l'importance que l'√©ducation repr√©sente alors aux yeux du monarque[122].

La fin du XIe si√®cle et le premier quart du XIIe si√®cle sont par ailleurs symbolis√©s par la fondation d'une classe intellectuelle g√©orgienne principalement inspir√©e par le monde occidental. De nombreux travaux, principalement en provenance du monde grec, sont traduits par les scientifiques g√©orgiens, notamment les Ňďuvres de Platon, Aristote, Plotin, Proclos, Pseudo-Denys l'Ar√©opagite, N√©m√©sius, Hermias, Jean Damasc√®ne, Anastase le Sina√Įte et Michel Psellos. Plusieurs de leurs travaux ont par ailleurs disparu dans leurs langues originales et seules leurs traductions g√©orgiennes ont surv√©cu. Outre cela, les philosophes g√©orgiens de l'√©poque composent leurs propres travaux fond√©s sur le n√©oplatonisme chr√©tien. Ainsi, on peut trouver un Commentaire sur les philosophies de Proclos, Diadokhos et Platon de Jean de Petritsi et un Dogmatica de Ars√®ne d'Iqalto, ce dernier √©tant une √©tude sur la religion orthodoxe contenant des propos pol√©miques sur certaines sectes chr√©tiennes et sur les religions musulmane et juive. Finalement, on peut √©galement observer le travail de L√©onti Mroveli, les Chroniques g√©orgiennes, qui constitue aujourd'hui m√™me une source primordiale pour l'histoire de la G√©orgie depuis l'Antiquit√© jusqu'√† la p√©riode m√©di√©vale[123].

Héritage

√Ä la mort de David IV le Reconstructeur, le royaume de G√©orgie a clairement chang√© d'apparence par rapport √† ce qu'il √©tait avant son av√®nement. La politique tenace du roi pendant son long r√®gne a permis la constitution d'un puissant √Čtat centralis√©. Militairement, la G√©orgie devient la principale, si ce n'est l'unique, puissance dans tout le Caucase, √©tant parvenue √† √©tablir sa domination aussi bien en Arm√©nie que de l'autre c√īt√© du Grand Caucase. √Čconomiquement, le pays se retrouve √† un stade jusque l√† in√©gal√© et une telle croissance dure pendant pr√®s d'un si√®cle, jusqu'√† l'invasion mongole du XIIIe si√®cle. Ces facteurs combin√©s sont suffisants pour qu'une grande majorit√© de la communaut√© historiographique s'accorde pour attribuer comme h√©ritage direct au r√®gne de David IV le B√Ętisseur le d√©but de l'¬ę √Ęge d'or ¬Ľ de l'histoire g√©orgienne, p√©riode durant jusqu'aux ann√©es 1220[Note 17].

David, le prêtre Jean ?

Le roi-prêtre Jean.

La p√©riode dans laquelle vivait David IV de G√©orgie correspond √† celle des Croisades, guerres de religion entreprises par le monde chr√©tien occidental face aux puissances musulmanes des Turcs et des Arabes au Proche-Orient √† travers tout le XIIe et le XIIIe si√®cles. Ces Croisades sont entour√©es de plusieurs l√©gendes m√©di√©vales, pour la plupart avanc√©es par les Occidentaux dans le but d'encourager les guerriers europ√©ens dans ces combats organis√©s pour la d√©fense de la Terre sainte. La l√©gende du royaume du pr√™tre Jean est probablement la plus symbolique. Celle-ci appara√ģt au milieu du XIIe si√®cle avec l'√©v√™que allemand Otton de Freising, qui mentionne ¬ę un certain Pr√™tre Jean habitant en Extr√™me-Orient, au-del√† de la Perse et de l'Arm√©nie, roi et pr√™tre, chr√©tien mais nestorien, [qui] aurait fait la guerre aux rois perses et m√®des appel√©s Sarmiades et les aurait chass√©s de leur capitale, Ecbatane[124] ¬Ľ.

√Ä partir de l√† se cr√©e un v√©ritable mythe sur l'existence d'un royaume ressemblant au paradis terrestre et dirig√© par un souverain bon et juste pr√™t √† aider les Crois√©s face aux musulmans. Trois principaux points ressortent de cette l√©gende : le roi-pr√™tre Jean √©crase dans une bataille sanglante les arm√©es des rois fr√®res de Perse et de M√©die et marche sur J√©rusalem, il est nestorien, et il cumule durant son r√®gne les pouvoirs spirituel et temporel. L'historien Kalistrat Salia note ici les similitudes entre David IV le Reconstructeur et le roi Jean. D'apr√®s lui, la bataille sanglante correspond √† la bataille de Didgori de 1121, bataille durant laquelle deux fr√®res, l'un sultan seldjoukide en Perse et l'autre sultan de Gandja, sont vaincus ; la foi nestorienne correspondrait au fait que Byzance, √† cette √©poque, accusait les √Čglises ne d√©pendant pas d'elle d'h√©r√©sie ; enfin, tout comme le roi Jean, David le B√Ętisseur parvient durant son r√®gne √† cumuler les deux pouvoirs temporel et spirituel[125].

Pour appuyer cette th√®se assimilant le roi g√©orgien au souverain l√©gendaire, Kalistrat Salia utilise notamment une ancienne chronique anglaise datant de 1228 et r√©dig√©e par Raoul de Coggeshall, pr√©tendant que Jean n'est que le surnom du ¬ę roi David, d'Inde ¬Ľ[126].

Respect et vénération

Décoration militaire de l'ordre de David IV le Reconstructeur.

L'historiographie g√©orgienne d√©peint aujourd'hui David IV comme un roi que peu de souverains g√©orgiens parviennent √† √©galer. En fait, la majorit√© des historiens actuels s'accorde √† qualifier David comme le plus prestigieux des monarques g√©orgiens de l'histoire et font de son r√®gne le d√©but de l'√Ęge d'or du royaume de G√©orgie, une √©poque qui ne s'ach√®ve que sous le r√®gne de Roussoudan (r. 1223-1245). D'apr√®s son biographe contemporain, ses actes lui valent le qualificatif de Reconstructeur ou B√Ętisseur d√®s sa mort. Il est notamment c√©l√©br√© par le po√®te Ioane Chavteli dans son cycle d'√©loges Abdoulmessia, conjointement avec Tamar.

Les souverains succ√©dant √† David IV lui portent un grand respect et ses actions lui permettent de conserver une r√©putation internationale pendant plusieurs d√©cennies : par exemple, alors que le roi Bagrat V (r. 1360-1395) est retenu captif par Tamerlan, il offre √† l'√©mir turco-mongol une cotte de mailles d'un travail pr√©cieux ayant appartenu √† David le B√Ętisseur, √† la suite de quoi Timour-Lang, appr√©ciant ce pr√©sent, lib√®re le roi et en fait son favori[127]. Plus r√©cemment, le souvenir de David IV est raviv√© en 1995 durant le discours d'inauguration d'Edouard Chevardnadze, qui le cite avec d'autres rois comme le b√Ętisseur de la nation g√©orgienne[128]. De plus, le pr√©sident Mikheil Saakachvili d√©clare que son mod√®le est le roi David IV[129] ; en comm√©moration de l'unit√© nationale du pays, Saakachvili organise une c√©r√©monie d'inauguration dans la cath√©drale de Guelati o√Ļ il est b√©ni par le Catholicos-Patriarche de toute la G√©orgie Ilia II en janvier 2004[130].

David IV de G√©orgie poss√®de plusieurs monuments, b√Ętiments et rues √† son nom √† travers la G√©orgie. Le sculpteur russo-g√©orgien Merab Berdzenichvili fait √©difier un important monument √† David le Reconstructeur, qu'il offre √† la municipalit√© de Tbilissi. En outre, une universit√© portant le nom de l'ancien roi est ouverte en 1991[120]. On peut √©galement trouver une importante avenue dans la capitale g√©orgienne portant le nom de David IV de G√©orgie. Une d√©coration militaire est enfin d√©di√©e au roi g√©orgien.

Par ailleurs, David IV de G√©orgie est consid√©r√© comme un saint par les √Čglises orthodoxes tout comme par les confessions occidentales. Toutefois, il n'a jamais √©t√© canonis√© et sa sanctification a √©t√© le r√©sultat d'un processus historique et populaire. Cit√© comme le protecteur de la nation g√©orgienne, il est c√©l√©br√© le 24 janvier en Occident et le 26 janvier en Orient[131]. De nombreuses √©glises portent actuellement son nom, dont une √©glise g√©orgienne consacr√©e en 2009 en Pennsylvanie (√Čtats-Unis)[132].

Notes

  1. La num√©rotation royale des David g√©orgiens est incertaine. En effet, certains historiens comme Cyrille Toumanoff font commencer la lign√©e des ¬ę David ¬Ľ avec le prince-primat David Ier d'Ib√©rie, le roi des G√©orgiens David II et le curopalate des G√©orgiens David (III) (qui n'√©tait qu'un souverain de facto de 990 √† 1000). D'autres ne consid√®rent ni ce dernier ni David Ier d'Ib√©rie comme rois, ce qui donne au premier roi de G√©orgie nomm√© David (II ou IV) le titre de second de son nom.
  2. David IV devient en effet roi √† l'√Ęge de 16 ans en 1089.
  3. D√®s 1074, les Seldjoukides ravagent le Karthli et infligent de s√©rieuses d√©faites aux G√©orgiens √† plusieurs reprises, avec notamment la prise de la r√©sidence royale de Kouta√Įssi dans les ann√©es 1080.
  4. La perte de la Kakhétie, de l'Héréthie et de la Tao-Klardjeti date du règne de Georges Ier (1014-1027).
  5. La haute noblesse géorgienne a rarement été progressiste dans l'histoire du pays. Au contraire, cette classe politique a longtemps combattu contre le pouvoir central pour se créer des domaines indépendants. La famille des ducs de Kldekari s'est, de plus, posée en ennemie des rois Bagrations depuis le règne de Bagrat III (r. 1010-1014).
  6. Quatre ans après son avènement, d'après les Chroniques géorgiennes.
  7. Les Chroniques géorgiennes citent, à propos des Qiptchaks :
    ¬ę De m√™me cet autre Alexandre [III de Mac√©doine], √† la t√™te puissante, comprit qu'il n'avait pas d'autre ressource. Il connaissait tr√®s bien la nombreuse population de la nation quiptchaque, leur bravoure dans les combats, leur agilit√© dans les marches, l'imp√©tuosit√© de leur attaque, la facilit√© qu'il y aurait √† s'en rendre ma√ģtre, leur disposition √† se plier √† ses volont√©s. En outre, vivant dans son voisinage et indigents comme ils l'√©taient, il leur serait plus ais√© qu'√† tous autres de venir. ¬Ľ
  8. Cela peut √™tre expliqu√© soit par le besoin des Qiptchaks de soldats pour combattre l'ennemi, soit par le fait que la route menant √† la G√©orgie est alors contr√īl√©e par les Alains.
  9. 20 000 soldats g√©orgiens et 40 000 Qiptchaks, auxquels s'ajoutent des mercenaires nord-caucasiens.
  10. Ces tensions culminent en une guerre débouchant sur la défaite humiliante du roi Georges Ier (1014-1027) face aux troupes byzantines de Basile II.
  11. De tels incidents comprennent le soutien géorgien aux révoltés byzantins Nicéphore Xiphias et Nicéphore Phocas (1022), contre les rébellions soutenues par Byzance des princes géorgien Démétrè de Klarjéthie et Démétrius Bagration sous le règne de Bagrat IV.
  12. La victoire turque à Manzikert symbolisant le début de la fin de l'Empire byzantin, Constantinople et la Géorgie, les deux plus importants protecteurs du christianisme oriental, s'allient pour faire face à l'ennemi musulman.
  13. Voir, par exemple, le sort du duc Liparit IV de Kldekari, qui est exilé à Byzance après sa révolte en 1098.
  14. L'identité de ce prince impérial reste sujette à questions. Les généalogistes modernes suggèrent le césar Alexis, fils de Nicéphore Bryenne, ou encore Isaac, fils d'Alexis Ier Comnène.
  15. Traduction de la lettre en latin, conservée dans les Archives nationales de France :
    ¬ę Porro David, rex Georgianorum, qui cum suis predecesoribus Portas Caspias tenuit et custodivit, ubi sunt inclusi Gog et Magog, quod et filius ejus adhuc facit, cujus terra et regnum contra Medos et Persas est nobis quasi antemurale, hanc vero crucem quamdiu vixit in summa veneratione et dilectione habuit. ¬Ľ
    .
  16. L'√©mirat de Tiflis est un √Čtat musulman constitu√© dans l'ancienne Ib√©rie √† la suite de l'invasion arabe de la G√©orgie durant la premi√®re moiti√© du VIIIe si√®cle. Cette entit√© parvient √† se d√©velopper ind√©pendaemment du reste du monde g√©orgien gr√Ęce au soutien du monde musulman, et √©chappe ainsi √† une incorporation au royaume unifi√© g√©orgien au d√©but du XIe si√®cle. Toutefois, l'√©mirat tombe dans les ann√©es 1080 et la r√©gion est dirig√©e par une oligarchie de marchands musulmans, nomm√©s les ¬ę Anciens de Tiflis ¬Ľ.
  17. Traditionnellement, l'√Ęge d'or de l'histoire de la G√©orgie s'√©tend de la victoire de Didgori de 1121 √† la mort de Georges IV Lacha en 1223 apr√®s une bataille contre les Mongols.

Références

  1. Cyrille Toumanoff, Les dynasties de la Caucasie chrétienne de l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle : Tables généalogiques et chronologiques, Rome, , p. 135.
  2. Nodar Assatiani et Alexandre Bendianachvili, Histoire de la Géorgie, Paris, l'Harmattan, , 335 p. [détail des éditions] (ISBN 2-7384-6186-7, présentation en ligne), p. 117.
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