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Cicéron

CicĂ©ron (en latin Marcus Tullius Cicero), homme d'État romain et brillant orateur, est nĂ© le Ă  Arpinum en Italie et est assassinĂ© le (calendrier julien) Ă  Formies. Il est Ă  la fois avocat, philosophe, rhĂ©teur et Ă©crivain latin.

Cicéron
Image illustrative de l’article CicĂ©ron
Marcus Tullius Cicero
(détail, musées du Capitole).

Titre Consul (63 av. J.-C.)
Distinctions Pater Patriae
Imperator
Autres fonctions Questeur
Édile
Préteur
Proconsul
Biographie
Naissance 3 janvier 106 av. J.-C.
Arpinum
DécÚs 7 décembre 43 av. J.-C. (à 63 ans)
Formies
PĂšre Marcus Tullius Cicero
MĂšre Helvia
Conjoint Terentia (-79 Ă  -46)
Publilia (-46 Ă  -45)
Enfants Tullia Ciceronis
Marcus Tullius Cicero Minor

Citoyen romain, nĂ© dans une famille Ă©questre ayant de fortes assises locales Ă  Arpinum, CicĂ©ron n'appartient pas Ă  la noblesse, ce qui en principe ne le destine pas Ă  un rĂŽle politique majeur. AprĂšs une solide formation Ă  la rhĂ©torique et au droit, il rĂ©ussit, grĂące Ă  ses talents d'avocat, Ă  se constituer suffisamment d'appuis pour parvenir, en 63 av. J.-C., Ă  la magistrature suprĂȘme, le consulat. C'est un homme nouveau (homo novus). La mĂȘme annĂ©e, et dans une RĂ©publique en crise menacĂ©e par les ambitieux, il dĂ©joue la conjuration de Catilina, notamment grĂące Ă  l'Ă©nergie de ses discours, les Catilinaires.

Ce succÚs qui fait sa fierté cause ensuite son exil en 58 av. J.-C., pour avoir exécuté des conjurés sans procÚs. Revenu à Rome en 57 av. J.-C., il ne joue plus de rÎle important sur la scÚne politique, dominée par Pompée et César. Durant la guerre civile qui commence en 49 av. J.-C., il rallie Pompée avec hésitation, puis est forcé de s'accommoder du pouvoir de César, avant de s'allier à Octave contre Antoine. Sa franche opposition à Antoine lui coûte la vie en 43 av. J.-C.

Orateur remarquable, il publie une abondante production considĂ©rĂ©e comme un modĂšle de l'expression latine classique et dont une grande partie nous est parvenue. Il consacre sa pĂ©riode d'inactivitĂ© politique Ă  la rĂ©daction d'ouvrages sur la rhĂ©torique et Ă  l'adaptation en latin des thĂ©ories philosophiques grecques. En partie perdus pendant le Moyen Âge, ses ouvrages connaissent un regain d'intĂ©rĂȘt durant la renaissance carolingienne puis la renaissance italienne et l'Ă©poque classique. En revanche, au XIXe siĂšcle et dans la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, il n'est considĂ©rĂ© que comme un simple compilateur des philosophes grecs. Plus positivement, Pierre Grimal considĂšre qu'il a Ă©tĂ© un intermĂ©diaire prĂ©cieux qui nous a transmis une partie de la philosophie grecque. Dans le domaine politique, les jugements ont Ă©tĂ© souvent sĂ©vĂšres : intellectuel Ă©garĂ© au milieu d'une foire d'empoigne, parvenu italien montĂ© Ă  Rome, opportuniste versatile, « instrument passif de la monarchie larvĂ©e » de PompĂ©e puis de CĂ©sar selon des spĂ©cialistes tels que Theodor Mommsen et JĂ©rĂŽme Carcopino.

Biographie

Origine, famille et alliances

Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, réalisée vers 1464.

CicĂ©ron naĂźt en 106 av. J.-C., le troisiĂšme jour du mois de janvier[A 1], Ă  Arpinum, un municipe de citoyennetĂ© romaine du Latium, Ă  110 km au sud-est de Rome, dans le pays des Volsques, longtemps adversaires redoutables des Romains. Il avait un frĂšre cadet, Quintus. Ils Ă©taient de statut Ă©questre, Ă  la naissance. Sa mĂšre se prĂ©nommait Helvia[A 2]. Il est, par son pĂšre, d'une famille plĂ©bĂ©ienne, la gens des Tullii, Ă©levĂ©e au rang Ă©questre sans doute deux gĂ©nĂ©rations auparavant. Cette Ă©lĂ©vation offrait la possibilitĂ© d'envisager une carriĂšre politique Ă  Rome pour les gĂ©nĂ©rations ultĂ©rieures. CicĂ©ron et son frĂšre rĂ©alisĂšrent cette ambition[note 1]. CicĂ©ron plaisanta Ă  plusieurs reprises sur les ascendances fictives plus prestigieuses qu'on lui prĂȘta comme Servius Tullius ou Manius Tullius Longus[A 3] - [1].

Son cognomen, Cicero, peut ĂȘtre traduit par « pois chiche, verrue ». Ce cognomen lui viendrait d'un de ses ancĂȘtres dont le bout du nez aurait eu la forme du pois chiche ou qui aurait Ă©tĂ© marchand de pois chiches[note 2].

Son mariage, vers 80, avec Terentia, issue d'une influente famille romaine, les Terentii, lui ouvre la porte de la haute aristocratie romaine pour y nouer alliances et réseau d'amitié (amicitia), ce que son statut d'homo novus rendait indispensable s'il voulait s'élever dans le cursus honorum, la carriÚre politique.

Il en eut deux enfants, séparés d'une dizaine d'années.

Sa fille Tullia, née au milieu des années 70 av. J.-C., lui fut toujours trÚs chÚre. Son décÚs en 45 l'éprouve grandement. Dans sa stratégie politique d'alliance, il réussit à la fiancer dÚs l'ùge de huit ans à un membre de la trÚs influente famille des Calpurnii, de la branche des Frugi[A 4]. Le mariage a lieu en 63. AprÚs le décÚs prématuré de son gendre en 57, il scelle une nouvelle alliance par le remariage de sa fille avec un membre de la puissante branche des Dolabella de l'illustre gens patricienne des Cornelii[note 3].

Avec son fils Marcus, nĂ© en 65, les relations ne furent pas aussi sereines[2]. CicĂ©ron veut en faire un autre lui-mĂȘme, mais Marcus semble davantage attirĂ© par une carriĂšre militaire, en particulier dans la cavalerie. En 44, CicĂ©ron l'envoie parfaire sa formation philosophico-rhĂ©torique Ă  AthĂšnes. Sa correspondance de l'annĂ©e 44[3] le montre trĂšs attentif Ă  ses progrĂšs et il mobilise son ami Atticus et son secrĂ©taire Tiron pour que le jeune homme ne manque de rien (et tienne son rang en regard de ses camarades d'Ă©tude, fils de la plus haute aristocratie). On l'y voit aussi questionner ses relations de passage Ă  AthĂšnes quant au comportement de son fils, preuve qu'il avait des doutes. Quelques mois plus tard, CicĂ©ron rĂ©dige son De Officiis qu'il lui dĂ©die.

Le divorce d'avec Terentia en 47/46, couplĂ© au dĂ©cĂšs de Tullia en 45, le mit dans une posture financiĂšre critique Ă  la fin de l'automne 44, au moment prĂ©cis oĂč il se lançait dans son dernier combat politique, contre Antoine (voir Philippiques). Il devait en mĂȘme temps rembourser la dot de Terentia par annuitĂ©s et se faire rembourser celle de Tullia de la mĂȘme façon. Or Dolabella ne s'acquittait pas[4]. La correspondance avec Atticus atteste sa hantise d'ĂȘtre mis en dĂ©faut[note 4].

Les années de formation

Cicéron et son frÚre Quintus sont envoyés à Rome pour étudier. Le poÚte Archias les forme aux classiques grecs HomÚre et Ménandre. L'initiation aux activités publiques se fait comme auditeur des personnalités les plus actives du forum. Ainsi Cicéron fréquente assidûment les orateurs Crassus puis Antoine et le jurisconsulte ScÊvola l'Augure[5].

La guerre sociale Ă©clate pendant cette pĂ©riode de formation. CicĂ©ron s'engage dans l'armĂ©e Ă  17 ans, une obligation pour qui veut faire ensuite une carriĂšre publique : il se trouve sous les ordres du consul Pompeius Strabo, puis de Sylla[6] ; c'est vraisemblablement Ă  cette Ă©poque qu'il fait la connaissance de PompĂ©e, fils de Strabo, qui a le mĂȘme Ăąge que lui. Peu dĂ©sireux de faire une carriĂšre militaire, il quitte l'armĂ©e Ă  la fin du conflit en 88 av. J.-C. et revient Ă  ses Ă©tudes, tandis que les vainqueurs de la guerre civile Marius et Sylla se disputent le pouvoir[7].

AprĂšs la mort de ScĂŠvola l'Augure, CicĂ©ron poursuit l'Ă©tude du droit avec son cousin Quintus ScĂŠvola le pontife. Le stoĂŻcien Aelius Stilo lui transmet son intĂ©rĂȘt pour le passĂ© et la langue de Rome[7]. Sa formation philosophique est assurĂ©e en grec par des philosophes que la guerre contre Mithridate VI oblige Ă  s'installer Ă  Rome : aprĂšs l'Ă©picurien PhĂšdre, CicĂ©ron travaille la dialectique avec le stoĂŻcien Diodote et suit les enseignements de l'acadĂ©micien Philon de Larissa. Philon a la particularitĂ© de combiner la philosophie et la rhĂ©torique grecque, spĂ©cialitĂ©s habituellement professĂ©es par des maĂźtres diffĂ©rents, et pratique comme CarnĂ©ade avant lui la discussion selon les points de vue opposĂ©s pour approcher la vĂ©ritĂ©. CicĂ©ron se passionne pour sa philosophie, comme il le confiera sur la fin de sa vie[A 5] - [8].

CicĂ©ron fait un dĂ©but remarquĂ© comme avocat en 81 av. J.-C. avec une affaire complexe de succession, le Pro Quinctio. En 79 av. J.-C., il dĂ©fend Sextus Roscius, accusĂ© de parricide ; soutenu par les Caecilii Metelli, une des grandes familles de la nobilitas, il s'attaque Ă  un affranchi du dictateur romain Sylla, tout en veillant Ă  Ă©pargner ce dernier. Il gagne le procĂšs mais s'Ă©loigne quelque temps de Rome pour parfaire sa formation en GrĂšce, de 79 Ă  77 av. J.-C. À AthĂšnes, oĂč il se lie d'amitiĂ© avec son compatriote Atticus, il suit l'enseignement d'Antiochos d'Ascalon, acadĂ©micien comme Philon de Larissa mais plus dogmatique[9], des Ă©picuriens ZĂ©non de Sidon et PhĂšdre, et du savant stoĂŻcien Posidonius d'ApamĂ©e. Puis, Ă  Rhodes, de 78 Ă  77 av. J.-C., il perfectionne sa diction auprĂšs du cĂ©lĂšbre rhĂ©teur Molon[10]. Plutarque rapporte qu'Ă  son premier exercice, CicĂ©ron impressionne son maĂźtre par sa maĂźtrise de l'expression grecque et la qualitĂ© de son argumentation[A 6]. De Molon, CicĂ©ron apprend Ă  maĂźtriser sa voix sans les excĂšs qui l'Ă©puisent[11]. Il a participĂ© aux MystĂšres d'Eleusis[12].

À la fin de cette pĂ©riode de formation, tant oratoire qu'intellectuelle et philosophique, CicĂ©ron revient Ă  Rome et reprend son activitĂ© d'avocat, ce qui entretient sa rĂ©putation et dĂ©veloppe ses relations[13]. Ses contacts avec la nobilitas lui permettent d'Ă©pouser la riche et aristocratique Terentia[14]. Elle lui donne une fille, Tullia, et un fils, Marcus, peu avant son consulat[A 7].

Les débuts en politique

Ayant atteint l'Ăąge minimum lĂ©gal de 30 ans pour postuler aux magistratures, CicĂ©ron se lance dans la carriĂšre politique : en 75 av. J.-C., il entame le cursus honorum en Ă©tant Ă©lu questeur, fonction qu'il exerce Ă  LilybĂ©e en Sicile occidentale, et qui lui ouvre l'admission au SĂ©nat. Il acquiert sa cĂ©lĂ©britĂ© en aoĂ»t 70 av. J.-C. en dĂ©fendant les Siciliens dans leur procĂšs contre VerrĂšs, ancien proprĂ©teur de Sicile qui est impliquĂ© dans des affaires de corruption, et qui a mis en place un systĂšme de pillage d'Ɠuvres d'art. Tandis que VerrĂšs tente, en achetant les Ă©lecteurs, de faire Ă©chouer la candidature de CicĂ©ron Ă  l'Ă©dilitĂ©[A 8] - [15], ce dernier recueille de nombreuses preuves en Sicile tout en se faisant Ă©lire Ă©dile. En aoĂ»t 70, l'accusation portĂ©e par CicĂ©ron est si vigoureuse et si bien soutenue par un imposant dĂ©filĂ© de tĂ©moins Ă  charge que VerrĂšs, qui va pourtant ĂȘtre dĂ©fendu par le plus grand orateur de l'Ă©poque, le cĂ©lĂšbre Hortensius, s'exile Ă  Marseille immĂ©diatement aprĂšs le premier discours (l'actio prima). CicĂ©ron fait malgrĂ© tout publier l'ensemble des discours qu'il a prĂ©vus (les Verrines), afin d'Ă©tablir sa rĂ©putation d'avocat engagĂ© contre la corruption[16].

AprĂšs cet Ă©vĂ©nement qui marque vĂ©ritablement son entrĂ©e dans la vie judiciaire et politique, CicĂ©ron suit les Ă©tapes du cursus honorum comme Ă©dile en 69 av. J.-C. Les Siciliens le remercient par des dons en nature, qu'il emploie au ravitaillement de Rome, faisant ainsi baisser le prix du blĂ©, et augmentant sa popularitĂ©[16]. Il devient prĂ©teur en 66 av. J.-C. : il dĂ©fend cette annĂ©e-lĂ  le projet de loi du tribun de la plĂšbe Manilius, qui propose de nommer PompĂ©e commandant en chef des opĂ©rations d'Orient, contre Mithridate VI ; son discours De lege Manilia marque ainsi une prise de distance par rapport au parti conservateur des optimates, qui sont opposĂ©s Ă  ce projet. À cette Ă©poque, il suit les cours de Gnipho ; dĂšs cette Ă©poque, il songe Ă  incarner une troisiĂšme voie en politique, celle des viri boni (« hommes de bien »), entre le conservatisme des optimates et le « rĂ©formisme » de plus en plus radical des populares. Pourtant, de 66 av. J.-C. Ă  63 av. J.-C., l'Ă©mergence de personnalitĂ©s comme CĂ©sar ou Catilina dans le camp des populares, qui prĂŽnent des rĂ©formes radicales, conduit CicĂ©ron Ă  se rapprocher des optimates.

La glorieuse année 63 av. J.-C.

DĂ©sormais proche du parti conservateur, CicĂ©ron est Ă©lu pour l'annĂ©e 63 av. J.-C. consul contre le dĂ©magogue Catilina, grĂące aux conseils[note 5] de son frĂšre Quintus Tullius Cicero. Il est le premier consul homo novus (Ă©lu n'ayant pas de magistrats curules parmi ses ancĂȘtres) depuis plus de trente ans, ce qui dĂ©plaĂźt Ă  certains : « Les nobles [
] estimaient que le consulat serait souillĂ© si un homme nouveau, quelque illustre qu’il fĂ»t, rĂ©ussissait Ă  l’obtenir[A 9]. »

Durant son consulat, il s'oppose au projet révolutionnaire du tribun Rullus pour la constitution d'une commission de dix membres aux pouvoirs étendus, et le lotissement massif de l'ager publicus. Cicéron gagne la neutralité de son collÚgue le consul Antonius Hybrida, ami de Catilina et favorable au projet, en lui cédant la charge de proconsul de Macédoine qu'il doit occuper l'année suivante[A 10]. Son discours De lege agraria contra Rullum obtient le rejet de cette proposition.

Pour protéger l'approvisionnement de Rome et sécuriser son port Ostie des menaces des pirates, Cicéron lance les travaux de réfection des murailles et des portes d'Ostie, qui seront achevés par Clodius Pulcher en 58 av. J.-C.[17].

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919).
« Ils quittÚrent tous le banc sur lequel il était assis » (Plutarque, Vie de Cicéron, XVI (trad. Ricard: XXI)).

Catilina, ayant de nouveau Ă©chouĂ© aux Ă©lections consulaires en octobre 63 av. J.-C., prĂ©pare un coup d'État, dont CicĂ©ron est informĂ© par des fuites[note 6]. Le 8 novembre, il apostrophe violemment Catilina en pleine session du SĂ©nat. On cite souvent la premiĂšre phrase de l'exorde de la premiĂšre Catilinaire : Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? (« Jusqu'Ă  quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? »), et c'est dans ce mĂȘme passage — mĂȘme si ce n'est pas le seul endroit dans l'Ɠuvre de CicĂ©ron — que l'on trouve l'expression proverbiale O tempora ! O mores ! (Quelle Ă©poque ! Quelles mƓurs !). DĂ©couvert, Catilina quitte Rome pour fomenter une insurrection en Étrurie, confiant Ă  ses complices l'exĂ©cution du coup d'État Ă  Rome. Le lendemain, CicĂ©ron informe et rassure la foule romaine en prononçant sa deuxiĂšme Catilinaire, et promet l'amnistie aux factieux qui abandonneront leurs projets criminels. Puis il parvient Ă  faire voter par le SĂ©nat romain un senatus consultum ultimum (procĂ©dure exceptionnelle votĂ©e lors de crises graves, et qui donne notamment Ă  son(ses) bĂ©nĂ©ficiaire(s) le droit de lever une armĂ©e, de faire la guerre, de contenir par tous les moyens alliĂ©s et concitoyens, et d'avoir au-dedans et au-dehors l'autoritĂ© suprĂȘme, militaire et civile[A 11]).

Mais un scandale politique vient soudain compliquer la crise : le consul désigné pour 62 av. J.-C., Lucius Licinius Murena, est accusé par son concurrent malheureux Servius Sulpicius Rufus d'avoir acheté les électeurs, accusation soutenue par Caton d'Utique. Pour Cicéron, il est hors de question, dans un tel contexte, d'annuler l'élection et d'en organiser de nouvelles. Il assure donc la défense de Murena (pro Murena) et le fait relaxer, malgré une probable culpabilité, en ironisant sur la rigueur stoïcienne qui mÚne Caton sur des positions disproportionnées et malvenues : si « toutes les fautes sont égales, tout délit est un crime ; étrangler son pÚre n'est pas se rendre plus coupable que tuer un poulet sans nécessité »[A 12].

Dans l'intervalle, les conjurés restés à Rome s'organisent et recrutent des complices. Par hasard, ils contactent des délégués allobroges, promettant de faire droit à leurs plaintes fiscales s'ils suscitent une révolte en Gaule narbonnaise. Les délégués, méfiants, avertissent les sénateurs. Cicéron leur suggÚre d'exiger des conjurés des engagements écrits, qu'ils obtiennent. Ayant récupéré ces preuves matérielles indiscutables, Cicéron confond publiquement cinq conjurés (troisiÚme Catilinaire, du 3 décembre), dont l'ancien consul et préteur Publius Cornelius Lentulus Sura. AprÚs débat au Sénat (quatriÚme Catilinaire), il les fait exécuter sans jugement public, approuvé par Caton mais contre l'avis de Jules César, qui a proposé la prison à vie. Catilina est tué peu aprÚs avec ses partisans dans une vaine bataille à Pistoia.

DÚs lors, Cicéron s'efforce de se présenter comme le sauveur de la patrie (il fut d'ailleurs qualifié de Pater patriae, « PÚre de la patrie », par Caton d'Utique) et, non sans vanité, fait en sorte que personne n'oublie cette glorieuse année -63[A 13]. Pierre Grimal estime toutefois que ce trait d'orgueil est dû à un manque de confiance en soi et tient plus de l'inquiétude que de l'arrogance[18].

Sa fortune

CicĂ©ron est devenu membre du SĂ©nat romain, sommet de la hiĂ©rarchie sociale, milieu aristocratique et fortunĂ©. Sa richesse est essentiellement basĂ©e sur un patrimoine foncier, estimĂ© Ă  13 millions de sesterces[19]. C'est une fortune Ă  peine supĂ©rieure Ă  celle de la masse des sĂ©nateurs et des chevaliers, ordre dont est issu CicĂ©ron, et qui est gĂ©nĂ©ralement de quelques millions de sesterces[20], mais moindre que celle de son ami Atticus, situĂ©e entre 15 et 20 millions de sesterces[21], et trĂšs en deçà de la richesse des Crassus, Lucullus ou PompĂ©e, qui Ă©galent ou dĂ©passent les cent millions de sesterces[22].

CicĂ©ron possĂšde Ă  Rome mĂȘme quatre immeubles, et une somptueuse domus sur le Palatin, vieux quartier patricien, qu'il a achetĂ©e en 62 av. J.-C. Ă  Crassus pour 3,5 millions de sesterces. S'y ajoutent dans la campagne italienne dix exploitations agricoles (villae rusticae), sources de revenus, plus six deversoria, petits pied-Ă -terre[23]. AprĂšs son achat de -62, il plaisante avec son ami Sestius sur sa situation financiĂšre : « Apprenez que je suis maintenant si chargĂ© de dettes que j’aurais envie d’entrer dans une conjuration, si l’on consentait Ă  m’y recevoir[A 14]. »

Vue panoramique d'un paysage impressionniste
Cicéron dans sa villa de Tusculum, Turner.

Quoique sa fortune soit trÚs loin de celle des richissimes Lucullus ou Crassus, Cicéron peut et veut vivre luxueusement. Dans sa villa de Tusculum, il fait aménager un gymnase et d'agréables promenades sur deux terrasses, lieux de détente et de discussion qu'il nomme Académie[A 15] et Lycée[A 16], évocations de l'école de Platon et de celle d'Aristote[24]. S'aidant des conseils d'Atticus, il décore sa villa d'Arpinum d'une grotte artificielle, son Amalthéum, évoquant Amalthée qui allaita Jupiter enfant[25].

Son activitĂ© d'avocat pratiquĂ©e gratuitement est la seule activitĂ© honorable pour un sĂ©nateur, interdit de pratique commerciale ou financiĂšre. Cela ne l'empĂȘche pas de frĂ©quenter les milieux d'affaires, plaçant ses surplus de trĂ©sorerie ou empruntant chez son ami le banquier Titus Pomponius Atticus. Il investit parfois par l'intermĂ©diaire de ses banquiers, plaçant par exemple 2,2 millions de sesterces dans une sociĂ©tĂ© de publicains. Parmi ces relations intĂ©ressĂ©es, CicĂ©ron nous parle aussi de Vestorius, « spĂ©cialiste du prĂȘt, qui n'a de culture qu'arithmĂ©tique, et dont la frĂ©quentation pour cette raison ne lui est pas toujours agrĂ©able », et de Cluvius, financier qui lui lĂ©guera en 45 av. J.-C. une partie de ses propriĂ©tĂ©s[26], dont des boutiques Ă  PompĂ©i, en fort mauvais Ă©tat ; mais CicĂ©ron est un investisseur philosophe :

« Deux de mes boutiques sont tombĂ©es ; les autres menacent ruine, Ă  tel point que non seulement les locataires ne veulent plus y demeurer, mais que les rats eux-mĂȘmes les ont abandonnĂ©es. D'autres appelleraient cela un malheur, je ne le qualifie mĂȘme pas de souci, ĂŽ Socrate et vous philosophes socratiques, je ne vous remercierai jamais assez !
 En suivant l'idĂ©e que Vestorius m'a suggĂ©rĂ©e pour les rebĂątir, je pourrai tirer par la suite de l'avantage de cette perte momentanĂ©e[A 17]. »

Cet enrichissement par des legs est une pratique courante Ă  l'Ă©poque, et CicĂ©ron admet lui-mĂȘme fin 44 av. J.-C. avoir hĂ©ritĂ© de ses amis et parents pour plus de vingt millions de sesterces[A 18].

Vicissitudes dans une République à la dérive

AprÚs le coup d'éclat de l'affaire Catilina, la carriÚre politique de Cicéron se poursuit en demi-teinte, en retrait d'une vie politique dominée par les ambitieux et les démagogues. AprÚs la formation en 60 av. J.-C. d'une association secrÚte entre Pompée, César et Crassus (le premier triumvirat), César, consul en 59 av. J.-C., propose d'associer Cicéron comme commissaire chargé de l'attribution aux vétérans de terres en Campanie, ce que ce dernier croit bon de refuser[A 19].

En mars 58 av. J.-C., ses ennemis politiques, menĂ©s par le consul Gabinius et le tribun de la plĂšbe Clodius Pulcher qui lui voue une haine tenace depuis qu'il l'a confondu en 62 av. J.-C. dans l'affaire du culte de Bona Dea, dĂ©posent un projet de loi punissant tout magistrat ayant fait exĂ©cuter un citoyen sans jugement. Ce projet vise implicitement CicĂ©ron, pour l'exĂ©cution des partisans de Catilina sans procĂšs rĂ©gulier[note 7]. IsolĂ©, lĂąchĂ© par PompĂ©e et l'autre consul Pison dont il Ă©tait parent par alliance[note 8], CicĂ©ron quitte Rome le 11 mars, veille du vote approuvant cette loi. DĂ©signĂ© liquidateur de ses biens, Clodius fait dĂ©truire sa maison sur le Palatin et consacrer Ă  la place un portique Ă  la LibertĂ©. Dans le mĂȘme temps, Gabinius pille la villa de CicĂ©ron Ă  Tusculum. Quant Ă  CicĂ©ron, il se morfond dans cette retraite forcĂ©e Ă  Dyrrachium[A 20], puis Ă  Thessalonique[27].

Pompée, protecteur de Cicéron.

À Rome, ses amis tentent d'organiser un vote annulant la loi de Clodius. Son frĂšre sollicite PompĂ©e, qui s'est brouillĂ© avec Clodius, tandis que Publius Sestius obtient la neutralitĂ© de CĂ©sar. Mais Clodius s'oppose Ă  toutes les tentatives lĂ©gales grĂące aux vetos des tribuns, puis avec ses bandes armĂ©es. Le nouveau tribun de la plĂšbe Titus Annius Milon, partisan de CicĂ©ron, forme Ă  son tour des bandes ; les affrontements se multiplient. Pour avoir l'avantage du nombre, PompĂ©e fait venir en masse Ă  Rome des citoyens de villes italiennes et obtient le 4 aoĂ»t 57 av. J.-C. le vote d'une loi (Lex Cornelia) prescrivant le rappel de CicĂ©ron et la restitution de ses biens[28].

DĂšs qu'il en est informĂ©, il quitte Dyrrachium, oĂč il Ă©tait en attente, et gagne l'Italie par la mer. Il dĂ©barque Ă  Brindes le 5 aoĂ»t. De lĂ , il gagne Rome oĂč il est accueilli triomphalement le 5 septembre. Le lendemain, au SĂ©nat, il prononce un discours de remerciement (le Post Reditum in Senatu) dans le but de rĂ©cupĂ©rer toute son influence politique. C'est un plein succĂšs, au-delĂ  de ses espĂ©rances[A 21]. DĂšs le lendemain, il propose un senatus-consulte confiant pour cinq ans les pleins pouvoirs Ă  PompĂ©e pour le ravitaillement de la ville. Le texte est adoptĂ© et acclamĂ© par la foule[A 22]. Il peut dĂšs lors s'attaquer Ă  son second objectif, qui devient pressant[A 21] : rĂ©tablir sa situation financiĂšre et rĂ©cupĂ©rer son patrimoine, mis sous sĂ©questre. La premiĂšre Ă©tape, pour sa dignitas, est de rĂ©cupĂ©rer sa demeure de prestige au Palatin. Il lance aussitĂŽt la procĂ©dure devant le collĂšge des pontifes[note 9] et plaide le 30 septembre (De domo sua). Il obtient gain de cause. Le SĂ©nat peut dĂšs lors trancher en octobre, malgrĂ© les manƓuvres dilatoires de Clodius. Il obtient la restitution de sa maison et une indemnisation de 2 750 000 sesterces[29] : deux millions pour la destruction de cette maison, 500 000 pour sa villa de Tusculum, 250 000 pour celle de Formies, ce qu'il trouve trop peu d'ailleurs, Ă©crit-il Ă  Atticus en reprochant leur « jalousie » aux sĂ©nateurs[30]. ObstinĂ©, CicĂ©ron veut reconstruire sa maison[note 10] mais Clodius, obstinĂ© lui-aussi, et qui est Ă©dile en fonction, l'accuse de sacrilĂšge devant l'assemblĂ©e des comices ; ses bandes harcĂšlent les ouvriers qui ont commencĂ© les travaux, incendient la maison du frĂšre de CicĂ©ron, attaquent celle de Milon. PompĂ©e doit intervenir pour ramener l'ordre et permettre la reconstruction de la maison de CicĂ©ron[31].

Au dĂ©but de 56 av. J.-C., enhardi par ses succĂšs oratoires, CicĂ©ron tente de revenir en politique : sans attaquer les triumvirs de front, il lutte contre leurs protĂ©gĂ©s, poussant Milon Ă  activer ses bandes contre Clodius, invectivant contre le cĂ©sarien Publius Vatinius. Il va mĂȘme, dans le plaidoyer pour Sestius, jusqu'Ă  prĂŽner, plus nettement qu'avant 63, un rassemblement de tous les bons citoyens, qui Ă©largit le concept d'optimates jusqu'Ă  y inclure les affranchis influents, et il appelle de ses vƓux une RĂ©publique oĂč il est Ă©vident que les triumvirs n'auraient pas le premier rĂŽle. Mais ceux-ci se rĂ©unissent Ă  Lucques pour sceller leur accord et l'une de leurs dĂ©cisions a dĂ» ĂȘtre de mettre l'orateur au pas. PompĂ©e lui fait rappeler la protection qu'il lui doit. CicĂ©ron doit prononcer au SĂ©nat le de Provinciis Consularibus et obtenir la prolongation du pouvoir proconsulaire de CĂ©sar sur la Gaule, ce qui permet Ă  ce dernier de poursuivre la Guerre des Gaules. Cette palinodie embarrassante, selon les termes de CicĂ©ron[A 23], est suivie d'une autre lorsqu'il doit plaider pour la dĂ©fense de Vatinius[32].

Tout en acceptant cette domination des triumvirs, CicĂ©ron ne manque pas de rappeler sa prĂ©sence et son rĂŽle dans le domaine politique par la publication de deux Ɠuvres qui n'ont pas qu'une portĂ©e littĂ©raire ou philosophique : le De oratore en 55, oĂč il souligne qu'un grand orateur doit occuper une place de premier plan dans la citĂ©, et le De Republica (de 54), oĂč l'on peut deviner, malgrĂ© l'Ă©tat lacunaire dans lequel ce traitĂ© nous est parvenu, que l'auteur se verrait bien un des tuteurs, sinon le tuteur, de la RĂ©publique[33].

Les luttes politiques dĂ©gĂ©nĂšrent en affrontements violents entre groupes partisans des populares et des optimates, empĂȘchant la tenue normale des Ă©lections. Clodius est tuĂ© dĂ©but 52 av. J.-C. dans l'une de ces rencontres ; CicĂ©ron prend naturellement la dĂ©fense de son meurtrier, Milon. Mais la tension est telle lors du procĂšs que CicĂ©ron, apeurĂ©, ne peut plaider efficacement et perd la cause[note 11]. Milon anticipe une probable condamnation en s'exilant Ă  Marseille. CicĂ©ron publiera nĂ©anmoins la dĂ©fense prĂ©vue dans son fameux Pro Milone[34].

Proconsulat en Cilicie (51-50)

Carte approximative de la Cilicie et des provinces voisines.

En 53 av. J.-C., le SĂ©nat impose un intervalle de cinq ans entre l'exercice d'une magistrature et celui de la promagistrature correspondante en province, afin de mettre un frein aux endettements contractĂ©s lors des campagnes Ă©lectorales qui sont ensuite remboursĂ©s par le pillage des provinces. La mesure contraint en 51 av. J.-C. Ă  trouver des remplaçants pour les consuls sortants, qui doivent attendre pour rejoindre leur province. Le SĂ©nat pallie ce problĂšme en attribuant ces provinces aux anciens magistrats qui n'ont pu exercer leur promagistrature. CicĂ©ron, qui avait renoncĂ© Ă  la MacĂ©doine lors de son consulat, obtient donc un mandat de proconsul en Cilicie, petite province romaine d'Asie mineure, charge qu'il prend sans enthousiasme[35]. À l'Ă©poque, cette province couvre un territoire plus large que celui qu'elle aura sous l'Empire, et comprend aussi la Lycie, la Pamphylie, la Pisidie, la Lycaonie et aussi Chypre que Rome vient d'annexer[36].

Selon Plutarque, CicĂ©ron gouverne avec intĂ©gritĂ©[A 24]. C'est l'occasion pour lui de mettre en pratique sa philosophie de gouvernement des provinces qu'il expose en dĂ©tail dans une lettre Ă  Caton de 51, basĂ©e sur la paix et la justice, essentiellement fiscale : il rencontre les Ă©lites locales des villes qu'il traverse, supprime les charges fiscales injustifiĂ©es, modĂšre les taux d'intĂ©rĂȘt usuraires, noue alliance avec Dejotarus, roi de Galatie et Ariobarzane de Cappadoce. Au dĂ©but de son mandat, CicĂ©ron doit mater une rĂ©volte dans les Monts Amanus proches de la Syrie, oĂč Antioche est sous la menace des raids parthes. Il lĂšve des troupes et nomme lĂ©gat son frĂšre, qui a acquis l'expĂ©rience de l'action militaire lors de la guerre des Gaules[A 25]. AprĂšs deux mois de siĂšge de la citĂ© de Pindenissus, foyer de l'insurrection, les insurgĂ©s capitulent. Pour ce fait d'armes somme toute modeste, CicĂ©ron est saluĂ© imperator par ses soldats, et songe Ă  demander Ă  son retour la cĂ©lĂ©bration du triomphe, par vanitĂ© ou pour se hisser au niveau d'importance d'un PompĂ©e et d'un CĂ©sar[37].

Cicéron quitte sa province fin juillet -50, et revient en Italie en plusieurs mois. Le solde des comptes de sa gestion lui laissent un reliquat personnel et légal de 2,2 millions de sesterces[38].

La tourmente de la guerre civile

Marc-Antoine, détesté par Cicéron. Buste dessiné par Charlotte Mary Yonge (1823-1901).

À son retour en Italie fin 50 av. J.-C., une crise politique aiguĂ« oppose CĂ©sar Ă  PompĂ©e et aux conservateurs du SĂ©nat. CicĂ©ron rencontre PompĂ©e le 25 dĂ©cembre, mais stationne hors de Rome, attendant selon l'usage que le SĂ©nat l'autorise Ă  y pĂ©nĂ©trer en triomphateur. Il n'assiste donc pas aux sĂ©ances du SĂ©nat qui dĂ©clenchent le conflit avec CĂ©sar[39].

Lorsque ce dernier envahit l'Italie en janvier 49 av. J.-C., CicĂ©ron fuit Rome comme la plupart des sĂ©nateurs, et se rĂ©fugie dans une de ses maisons de campagne. Sa correspondance avec Atticus exprime son dĂ©sarroi et ses hĂ©sitations sur la conduite Ă  tenir. Il considĂšre la guerre civile qui commence comme une calamitĂ©, quel qu'en soit le vainqueur. CĂ©sar, qui souhaite regrouper les neutres et les modĂ©rĂ©s, lui Ă©crit puis lui rend visite en mars, et lui propose de regagner Rome comme mĂ©diateur. CicĂ©ron refuse et se dĂ©clare du parti de PompĂ©e. CĂ©sar le laisse rĂ©flĂ©chir, mais CicĂ©ron finit par rejoindre PompĂ©e en Épire en juin 49 av. J.-C.[40].

Selon Plutarque, CicĂ©ron, mal accueilli par Caton qui lui dit qu'il aurait Ă©tĂ© plus utile pour la RĂ©publique qu'il soit restĂ© en Italie, se comporta en poids mort et ne prit part Ă  aucune action militaire menĂ©e par les pompĂ©iens[A 2]. AprĂšs la victoire de CĂ©sar Ă  Pharsale en 48 av. J.-C., il abandonne le parti pompĂ©ien et regagne l'Italie, oĂč il est bien accueilli par CĂ©sar, qui se montre modĂ©rĂ© et n'exerce pas de reprĂ©sailles contre ses opposants. Sur l'instance d'un groupe de sĂ©nateurs, il gracie mĂȘme l'exilĂ© Marcellus. CicĂ©ron fait un Ă©loge enthousiaste de cette clĂ©mence et exhorte CĂ©sar Ă  rĂ©former la RĂ©publique en prononçant le discours Pro Marcello, puis en profite pour obtenir la grĂące de plusieurs de ses amis avec le Pro Q. Ligario et le Pro rege Deiotaro. Mais il dĂ©chante bientĂŽt quand il ne constate aucun retour du pouvoir sĂ©natorial[41]. Dans une lettre Ă  Varron du 20 avril 46 av. J.-C., il donne ainsi sa vision de son rĂŽle sous la dictature de CĂ©sar :

« Je vous conseille de faire ce que je me propose de faire moi-mĂȘme — Ă©viter d’ĂȘtre vu, mĂȘme si nous ne pouvons Ă©viter que l’on en parle
 Si nos voix ne sont plus entendues au SĂ©nat et dans le Forum, que nous suivions l’exemple des sages anciens et servions notre pays au travers de nos Ă©crits, en nous concentrant sur les questions d’éthique et de loi constitutionnelle[A 26]. »

Retraite politique et travaux philosophiques

Cicéron met ce conseil en pratique durant la période 46/44 av. J.-C. Il réside le plus souvent dans sa résidence de Tusculum et se consacre à ses écrits, à la traduction des philosophes grecs, voire à la rédaction de poésie[A 27]. Il anime un cercle de jeunes aristocrates désireux d'apprendre la rhétorique à son contact et d'admirateurs comme Hirtius, Pansa et son gendre Dolabella, menant des exercices oratoires sur des thÚmes d'actualité comme « les moyens de ramener la paix et la concorde entre les citoyens »[A 28] - [42].

Il déploie une intense activité rédactionnelle et publie en quelques mois ses ouvrages philosophiques majeurs, une façon selon lui de travailler au bien public en ouvrant au plus grand nombre l'accÚs à la philosophie[A 29] : ainsi se succÚdent l'Hortensius, la Consolation, les Académiques, les Tusculanes, le De finibus, De la nature des Dieux, De la divination, De la vieillesse[43].

Sa vie privée est néanmoins perturbée : il divorce de Terentia en 46 av. J.-C., et épouse peu aprÚs la jeune Publilia, sa pupille. Selon le témoignage de Tiron aprÚs la mort de Cicéron, celui-ci, gestionnaire en fideicommis des biens de Publilia, l'aurait épousée pour éviter de lui restituer ces biens si elle convolait avec un tiers[44]. En février 45 av. J.-C., sa fille Tullia meurt, lui causant une peine profonde. Il divorce alors de Publilia, parce qu'il croit qu'elle s'était réjouie du décÚs de Tullia[A 30].

Ses relations avec César sont devenues assez distantes. Si César n'est pas le modÚle de dirigeant éclairé que Cicéron théorisait dans son De Republica, il n'est pas non plus le tyran sanguinaire qu'on avait craint ; de toute façon, il est désormais maßtre absolu de Rome. Cicéron s'en accommode donc. Il rédige un panégyrique de Caton, qu'il qualifie de « dernier républicain », petite manifestation d'indépendance d'esprit à laquelle César répond en publiant un Anticaton, recueil de ce que l'on peut reprocher à Caton[A 31]. Cicéron conclut ce duel rédactionnel en complimentant « d'égal à égal » César pour la qualité littéraire de son écrit[A 32].

En décembre 45 av. J.-C.[45], César et sa suite s'invitent à dßner dans la villa de Cicéron à Pouzzoles. Au grand soulagement de Cicéron, César ne recherchait qu'une soirée de détente ; la conversation est agréable et cultivée, n'abordant que des sujets littéraires :

« Services magnifiques et somptueux. Propos de bon goĂ»t et d’un sel exquis. Enfin, si vous voulez tout savoir, la plus aimable humeur du monde. [
] L’hĂŽte que je recevais n’est pourtant pas de ces gens Ă  qui l’on dit : au revoir cher ami, et ne m’oubliez pas Ă  votre retour. C’est assez d’une fois. Pas un mot d’affaires sĂ©rieuses. Conversation toute littĂ©raire. [
] Telle a Ă©tĂ© cette journĂ©e d’hospitalitĂ© ou d’auberge si vous l’aimez mieux, cette journĂ©e qui m’effrayait tant, vous le savez, et qui n’a rien eu de fĂącheux[A 33]. »

Dernier engagement politique

Trois mois plus tard, CicĂ©ron est surpris par l'assassinat de CĂ©sar, aux Ides de Mars, le 15 mars 44 av. J.-C., car les conjurĂ©s l'avaient laissĂ© hors de la confidence en raison de son anxiĂ©tĂ© excessive[A 34]. Dans le flottement politique qui suit, CicĂ©ron tente de se rallier le SĂ©nat romain, et fait approuver une amnistie gĂ©nĂ©rale qui dĂ©sarme les tensions[A 35] tandis que Marc Antoine, consul et exĂ©cuteur testamentaire de CĂ©sar, reprend le pouvoir un instant vacillant. Il fait confirmer toutes les dĂ©cisions prises par CĂ©sar et organise ses funĂ©railles publiques, qui tournent Ă  l'Ă©meute contre ses meurtriers. Comme d'autres sĂ©nateurs, CicĂ©ron se replie dans ses villae de Campanie, oĂč il continue sa production littĂ©raire tout en se tenant au courant de l'Ă©volution politique[46]. CicĂ©ron reprend espoir lorsque son gendre Dolabella, qui exerce le consulat en alternance avec Antoine, interdit les manifestations populaires Ă  l'emplacement oĂč CĂ©sar a Ă©tĂ© incinĂ©rĂ©. De plus, Dolabella lui accorde le titre de lĂ©gat, ce qui l'autorise Ă  quitter l'Italie s'il le dĂ©sire[47].

Octave jeune, que Cicéron, son aßné de plus de quarante ans, ne put influencer.

Le jeune Octave, héritier de César, arrive en Italie en avril. Par ses distributions d'argent, il développe son influence auprÚs des vétérans de César démobilisés. Cicéron se montre hésitant. Il songe à rejoindre son fils à AthÚnes, mais renonce en cours de route et revient à Rome fin août[48]. Début septembre 44 av. J.-C., il commence à attaquer Marc-Antoine dans une série de discours de plus en plus violents, les Philippiques[note 12].

En novembre -44, Octave écrit plusieurs fois à Cicéron, qu'il finit par convaincre de son adhésion à la cause républicaine contre Antoine. Fin décembre -44, Cicéron prononce devant le Sénat la troisiÚme Philippique, puis la quatriÚme devant le peuple, tandis qu'il encourage les gouverneurs des Gaules Plancus et Decimus Brutus à résister à la mainmise d'Antoine sur leurs provinces. En janvier -43, Antoine et Dolabella sont remplacés au consulat par Hirtius et Pansa, que César avait nommés d'avance et qui sont d'anciens élÚves de rhétorique de Cicéron. Cicéron continue ses Philippiques, mais ne parvient pas à faire proclamer Antoine ennemi public par les sénateurs. Au contraire, il doit accepter qu'on lui envoie des négociateurs[49]. En mars, accompagnés d'Octave, Hirtius et Pansa attaquent Antoine qui assiÚge Decimus Brutus dans ModÚne. Antoine est repoussé, mais Hirtius et Pansa, sur qui Cicéron comptait, sont morts dans les combats. Lorsque la nouvelle parvient à Rome en avril, Cicéron, dans sa derniÚre Philippique, couvre d'honneurs Octave et obtient enfin qu'Antoine soit déclaré ennemi du peuple romain[50].

Pour remplacer les consuls dĂ©cĂ©dĂ©s, selon l'historien Appien, Octave propose que CicĂ©ron et lui se portent candidats. Octave n'a ni l'Ăąge ni le parcours politique pour ĂȘtre lĂ©galement consul, les sĂ©nateurs refusent donc, mais commettent la maladresse de repousser les Ă©lections Ă  l'annĂ©e suivante, laissant la RĂ©publique sans dirigeant. Autre motif de prĂ©occupation pour CicĂ©ron, une lettre de Decimus Brutus lui rĂ©vĂšle qu'un proche d'Octave l'incite Ă  se mĂ©fier de lui[51]. Fin juillet, une dĂ©lĂ©gation de soldats force le SĂ©nat Ă  accorder le consulat Ă  Octave, ce qu'un vote populaire ratifie le 19 aoĂ»t. Octave s'entend alors avec Marc-Antoine et LĂ©pide, et constitue le Second triumvirat, qui reçoit fin octobre -43 les pleins pouvoirs avec comme programme venger CĂ©sar de ses meurtriers[52].

Les trois hommes s'accordent pour Ă©liminer leurs ennemis personnels. MalgrĂ© l'attachement d'Octave pour son ancien alliĂ©, il laisse Marc-Antoine proscrire CicĂ©ron, aprĂšs trois jours de nĂ©gociations selon Plutarque. L'orateur est assassinĂ© le 7 dĂ©cembre 43 av. J.-C. au moment oĂč il quitte sa villa de Formia pour gagner le port de GaĂšte[A 36] - [note 13] ; sa tĂȘte et ses mains coupĂ©es sont exposĂ©es sur les Rostres, au forum, sur ordre de Marc-Antoine, ce qui choque fortement l'opinion romaine. Son frĂšre Quintus et son neveu sont exĂ©cutĂ©s peu aprĂšs dans leur ville natale d'Arpinum. Seul son fils, alors en MacĂ©doine, Ă©chappe Ă  cette rĂ©pression[53].

La mort de Cicéron

La mort dĂ©crite de CicĂ©ron ne repose pas sur l'exactitude historique, les rĂ©cits se contredisent. On est plus dans la rhĂ©torique et la mise en scĂšne. En fait, les biographes appliquent des colores, des Ă©lĂ©ments historiques qu'on dĂ©forme et qu'on manipule pour servir des intĂ©rĂȘts esthĂ©tiques ou moralisants, dans ce cas, la dĂ©votion, la pietas, la trahison, le fait de ne pas accabler les tueurs
 Il est fort probable que les rĂ©cits brodent Ă  partir du fait brut de l'exĂ©cution. La mort de Quintus et de son fils (narrĂ©e par deux rĂ©cits contradictoires et tardifs de Dion Cassius et Appien, qui de plus partagent des rĂ©miniscences avec l'exĂ©cution de Marcus) repose sur le mĂȘme principe[54].

Le culte de la mort honorable et hĂ©roĂŻque est trĂšs fort dans la Rome antique et tout homme sait qu'il est aussi jugĂ© sur son attitude, ses poses ou ses propos lors de ses derniers moments. En fonction de leurs intĂ©rĂȘts politiques ou de leur admiration envers CicĂ©ron, ses biographes ont parfois considĂ©rĂ© sa mort comme exemple de lĂąchetĂ© (CicĂ©ron est assassinĂ© alors qu'il est en fuite) ou plus souvent, au contraire, comme un modĂšle d'hĂ©roĂŻsme stoĂŻque (il tend son cou Ă  son bourreau, qui ne peut supporter son regard).

La version de l'événement que donne Plutarque combine habilement ces deux visions :

« À ce moment, survinrent les meurtriers ; c'Ă©taient le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius que CicĂ©ron avait autrefois dĂ©fendu dans une accusation de parricide. [
] Le tribun, prenant quelques hommes avec lui, se prĂ©cipita [
] CicĂ©ron l'entendit arriver et ordonna Ă  ses serviteurs de dĂ©poser lĂ  sa litiĂšre. Lui-mĂȘme portant, d'un geste qui lui Ă©tait familier, la main gauche Ă  son menton, regarda fixement ses meurtriers. Il Ă©tait couvert de poussiĂšre, avait les cheveux en dĂ©sordre et le visage contractĂ© par l'angoisse. [
] Il tendit le cou Ă  l'assassin hors de la litiĂšre. [
] Suivant l'ordre d'Antoine, on lui coupa la tĂȘte et les mains, ces mains avec lesquelles il avait Ă©crit les Philippiques[A 37]. »

Sa tĂȘte et ses mains coupĂ©es sont exposĂ©es Ă  la tribune des Rostres, exhibition macabre que Marius puis Sylla avaient dĂ©jĂ  ordonnĂ©e pour l'exĂ©cution de leurs opposants[55].

  • ReprĂ©sentations de la mort de CicĂ©ron
  • L'assassinat de CicĂ©ron illustrĂ© dans De casibus virorum illustrium (France, XVe siĂšcle).
    L'assassinat de Cicéron illustré dans De casibus virorum illustrium (France, XVe siÚcle).
  • Autre reprĂ©sentation de la scĂšne par François Perrier (XVIIe siĂšcle).
    Autre représentation de la scÚne par François Perrier (XVIIe siÚcle).
  • L'Ă©pouse de Marc Antoine Fulvie joue avec la tĂȘte de CicĂ©ron, par Pavel Svedomski (XIXe siĂšcle).
    L'Ă©pouse de Marc Antoine Fulvie joue avec la tĂȘte de CicĂ©ron, par Pavel Svedomski (XIXe siĂšcle).


ƒuvres

CicĂ©ron est considĂ©rĂ© comme le plus grand auteur latin classique, tant par son style que par la hauteur morale de ses vues. La partie de son Ɠuvre qui nous est parvenue est par son volume une des plus importantes de la littĂ©rature latine : discours juridiques et politiques, traitĂ©s de rhĂ©torique, traitĂ©s philosophiques, correspondance. MalgrĂ© le biais qu'impose le point de vue de l'auteur, elle reprĂ©sente une contribution prĂ©pondĂ©rante pour la connaissance de l'histoire de la derniĂšre pĂ©riode de la RĂ©publique romaine[56].

Les textes qui nous sont parvenus sont des versions révisées et parfois réécrites par Cicéron, avec l'aide de son esclave et sténographe Tiron, tandis qu'Atticus se charge de les faire copier et mettre en vente[57]. Cicéron affranchit Tiron en 53 av. J.-C., et Tiron devenu Marcus Tullius Tiro resta son collaborateur[58]. AprÚs la mort de Cicéron, il édite sa correspondance et de nombreux discours, éditions dignes de confiance si l'on en croit Aulu-Gelle[A 38], qui les lut deux siÚcles plus tard[59].

Plaidoiries et discours

En prÚs de quarante ans, Cicéron prononce environ cent cinquante discours. Parmi ceux-ci, 88 sont identifiés par leurs titres cités dans d'autres textes, ou par des fragments, et 58 ont été conservés. Ils se répartissent en discours judiciaires et en harangues politiques prononcées devant le Sénat ou devant le peuple[57].

Les plaidoiries composées à l'occasion de procÚs ont des titres commençant par les mots Pro ou In, le nom suivant l'un de ces deux mots introductifs étant celui de la partie représentée en tant qu'avocat par Cicéron (Pro) ou de la partie adverse (In). Selon la loi romaine, l'avocat ne peut toucher d'honoraires, son assistance rentre dans le systÚme de relations sociales, fait de services rendus et d'obligations en retour. Si les premiÚres plaidoiries de Cicéron contribuent à lui constituer un réseau de soutien pour son ascension politique, les plaidoiries prononcées aprÚs son consulat sont des remerciements à ses amis : il défend son vieux maßtre de grec Archias (pro Archia), Sulla (pro Sulla) qui lui avait consenti un crédit pour l'achat de sa maison du Palatin, Flaccus (Pro Flacco) qui l'avait soutenu contre Catilina, Plancius, Sestius et Milon qui l'ont physiquement protégé pendant et aprÚs son exil et qui sont à leur tour défendus en justice[60]. En revanche, certains discours sont des services imposés par les triumvirs, comme la défense de Publius Vatinius, auparavant vilipendé par Cicéron dans le In Vatinium, ou celle d'Aulus Gabinius, responsable de son exil en -58. L'absence de publication ultérieure du pro Vatinio et du pro Gabinio se comprend aisément[41].

Mais lisons-nous les discours qui ont Ă©tĂ© rĂ©ellement prononcĂ©s ? CicĂ©ron lui-mĂȘme prĂ©cise qu'il procĂšde Ă  des remaniements (Lettres Ă  Atticus, I, 13 et XIII, 20). On sait pour plusieurs discours, comme le Pro Milone, que CicĂ©ron a remis en forme et publiĂ© son texte aprĂšs le procĂšs. Dion Cassius, trĂšs critique Ă  l'encontre de CicĂ©ron, affirme mĂȘme que tous ses discours ont Ă©tĂ© composĂ©s en chambre pour simuler une Ă©loquence qu'il n'a pas[A 39], point de vue repris par certains modernes comme Antonio Salieri. Jules Humbert a rappelĂ© que les actions judiciaires Ă  Rome Ă©taient complexes (avec des interrogatoires, des interventions multiples), ce qui implique que CicĂ©ron a souvent regroupĂ© en un seul discours des Ă©lĂ©ments divers[61]. Quand CicĂ©ron rĂ©dige, ce ne peut ĂȘtre que dans un double but : multiplier son action politique et exĂ©cuter, en particulier pour la jeunesse, des modĂšles d'Ă©loquence, les discours illustrant les leçons de ses traitĂ©s de rhĂ©torique[62]. Wilfried Stroh a sans doute raison : selon lui, CicĂ©ron prĂ©parait ses discours par des notes, dont de rares fragments nous sont parvenus, et par un plan avec les tĂȘtes de chapitre. Seul le dĂ©but du discours Ă©tait rĂ©digĂ© puis appris par cƓur. AprĂšs l'avoir prononcĂ©, et s'il dĂ©cidait de le publier, CicĂ©ron le mettait par Ă©crit de mĂ©moire Ă  partir de son plan[63]. Mais il ne faut pas exagĂ©rer les modifications apportĂ©es : CicĂ©ron ne pouvait pas trop changer le discours prononcĂ© car l'auditoire le gardait en mĂ©moire. Il a seulement dĂ» donner Ă  ses rĂ©dactions une couleur plus propre Ă  convaincre des lecteurs politiquement importants et Ă  sĂ©duire les jeunes amateurs d'Ă©loquence. Nous pouvons donc bien juger de son art par le texte qui nous est parvenu.

Traités de rhétorique

Les Romains ont consacrĂ© peu d'ouvrages aux techniques oratoires avant l'Ă©poque de CicĂ©ron, on ne connaĂźt que celui que Caton l'Ancien rĂ©dige pour son fils. Un autre manuel de rhĂ©torique, Ă©galement en forme de guide pratique, la RhĂ©torique Ă  Herennius, est longtemps attribuĂ© Ă  CicĂ©ron, et comme tel publiĂ© Ă  la suite du De Inventione. Quoique ce traitĂ© puisse ĂȘtre datĂ© de l'Ă©poque de CicĂ©ron d'aprĂšs les personnages qu'il Ă©voque, la pĂ©riode 86-82, cette paternitĂ© n'est plus retenue de nos jours en raison des opinions exprimĂ©es dans l'ouvrage qui sont fort diffĂ©rentes de celles de CicĂ©ron[64].

CicĂ©ron consigne des rĂšgles de l'art oratoire dans une Ɠuvre de jeunesse datĂ©e de 84 av. J.-C., le De inventione, sur la composition de l'argumentation en rhĂ©torique, dont deux des quatre livres qui le composent nous sont parvenus. Se positionnant par rapport aux maĂźtres grecs, Aristote qu'il suit et Hermagoras de Temnos qu'il rĂ©fute, CicĂ©ron consacre une longue suite de prĂ©ceptes Ă  la premiĂšre Ă©tape de l'Ă©laboration d'un discours, l'inventio ou recherche d'Ă©lĂ©ments et d'arguments, pour chacune des parties du plan type d'un discours : l'exorde, la narration, la division, la confirmation, la rĂ©futation et la conclusion. Pour les autres Ă©tapes, CicĂ©ron renvoie Ă  des livres suivants, perdus ou peut-ĂȘtre jamais Ă©crits. Toutefois, lorsqu'il atteint sa maturitĂ©, il semble regretter cette publication prĂ©coce et quelque peu scolaire, qu'il critique dans le De Oratore et la qualifie d'« Ă©bauches encore grossiĂšres Ă©chappĂ©es de mes cahiers d'Ă©cole »[A 40] - [64]. NĂ©anmoins, le De inventione propose une classification originale des arguments prĂ©sents dans un discours politique, distinguant ce qui est utile et ce qui est moral ou beau (honestum), les deux pouvant ĂȘtre dans le mĂȘme discours. Plus tard dans sa carriĂšre politique, CicĂ©ron met en pratique cette approche, argumente devant le SĂ©nat sur ce qui est utile et moral, tandis qu'il dĂ©veloppe davantage l'utile dans ses discours au peuple[65].

En 55 av. J.-C., soit presque trente ans plus tard, et fort de son expĂ©rience, CicĂ©ron reprend ses rĂ©flexions thĂ©oriques avec le cĂ©lĂšbre Dialogi tres de Oratore (Les trois dialogues sur l'orateur). Il adopte une nouvelle approche pour en faire une Ɠuvre philosophique et littĂ©raire, la premiĂšre du genre Ă  Rome. Il prĂ©sente son ouvrage sous forme de dialogue platonicien entre les grands orateurs de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente : Antoine, Crassus et ScĂŠvola, ce dernier ensuite remplacĂ© par Catulus et son frĂšre utĂ©rin CĂ©sar Strabon. Ils s'entretiennent avec Sulpicius et Cotta, jeunes dĂ©butants avides de s'instruire auprĂšs d'hommes d'expĂ©rience[66]. Leur rĂ©union date de l'annĂ©e 91 av. J.-C., pĂ©riode agitĂ©e qui prĂ©cĂšde la guerre sociale puis la sanglante rivalitĂ© entre Marius et Sylla, ce qui fait volontairement Ă©cho selon Levert Ă  la situation politiquement troublĂ©e qui prĂ©vaut lors de la publication de cette Ɠuvre[67]. La portĂ©e politique du traitĂ© apparaĂźt nettement, juste aprĂšs le prĂ©ambule, dans l'exaltation par Crassus du rĂŽle du grand orateur dans la citĂ©, puis le premier livre dĂ©bat de la dĂ©finition de la rhĂ©torique et des qualitĂ©s nĂ©cessaires de l'orateur. Dans le second dialogue, les interlocuteurs dissertent des diffĂ©rentes Ă©tapes dĂ©finies par la rhĂ©torique pour l'Ă©laboration du discours, l'invention, la disposition et la mĂ©morisation, et ils critiquent les rĂšgles scolaires grecques gĂ©nĂ©ralement admises. L'humour manipulateur a mĂȘme sa place, sous forme de raillerie pour le ton du discours, ou de bons mots pour rĂ©veiller l'intĂ©rĂȘt du public ou calmer son excitation. Le dernier dialogue porte sur l'Ă©locution et l'action. L'ensemble forme un traitĂ© complet, sans avoir la lourdeur d'un manuel grĂące au style dialoguĂ©. CicĂ©ron prĂ©sente dans cette Ɠuvre sa cĂ©lĂšbre thĂ©orie des trois objectifs de l'orateur : « prouver la vĂ©ritĂ© de ce qu'on affirme, se concilier la bienveillance des auditeurs, Ă©veiller en eux toutes les Ă©motions utiles Ă  la cause », ou avec plus de concision « instruire, plaire, Ă©mouvoir »[68].

Dans un dernier traité important sur la rhétorique, l'Orator ad Brutum (Sur l'Orateur) publié en 46 av. J.-C., Cicéron développe une nouvelle théorie fondamentale pour l'esthétique latine, sur les trois niveaux de style que doit maßtriser l'orateur idéal, les styles simple, médian ou élevé, à appliquer selon l'importance du sujet du discours et l'objectif de l'orateur, informer, plaire ou ébranler l'auditoire[69].

Cicéron revient à des exposés didactiques dans deux ouvrages techniques de portée plus limitée. Le De partitionibus oratoriis, sur les subdivisions du discours, daté de -54, est un abrégé méthodologique destiné à son fils. Le Topica est rédigé en quelques jours en 44 à la demande de son ami Trebatius Testa, qui le prie d'expliquer les rÚgles d'Aristote sur les topoï, éléments de l'argumentation[70]. Sous la plume de Cicéron, la topique assume une fonction nettement politique[71].

Lettres

La correspondance de Cicéron fut abondante tout au long de sa vie. Il nous reste quelque 800 lettres, et une centaine des réponses qui lui ont été adressées. Nous pouvons ainsi suivre mois aprÚs mois depuis novembre -68, date de la premiÚre lettre conservée, son évolution politique et philosophique, ses relations personnelles et ses projets rédactionnels[72]. Cette correspondance, ainsi que les Discours, donnent aux historiens de nombreux témoignages sur divers aspects de la vie de l'époque, dont les activités financiÚres et commerciales de la couche supérieure de la société formée par les sénateurs, les chevaliers, les banquiers et les grands commerçants (negociatores)[73].

La publication de ces lettres, durant l'Antiquité, se fera de maniÚre posthume. Ces lettres sont regroupées par destinataires, son ami Atticus, ses interlocuteurs officiels et ses clients, son frÚre Quintus et son ami Brutus.

L'art oratoire de Cicéron

Cicéron jouit d'une réputation d'excellent orateur, de son vivant et plus encore aprÚs sa disparition. Selon Pierre Grimal, nul autre que lui n'était capable d'élaborer une théorie romaine de l'éloquence comme mode d'expression et moyen politique[10].

CicĂ©ron rĂ©dige sur ce sujet de nombreux ouvrages, didactiques ou thĂ©oriques, et mĂȘme historiques. Parmi ceux-ci, il dĂ©signe comme ses cinq livres oratoires majeurs[A 41] : Dialogi tres de Oratore (Les trois dialogues sur l'orateur) composĂ©s en -55 ; Orator ad Brutum (Sur l'Orateur) et Brutus sive dialogus de claris oratoribus (Brutus ou dialogue sur les orateurs illustres), deux ouvrages publiĂ©s en -46[74].

L'Ă©loquence Ă  Rome

À partir du IIe siĂšcle av. J.-C., la maĂźtrise du discours devient une nĂ©cessitĂ© pour les hommes politiques qui se font concurrence, lors des procĂšs qui se multiplient, dans les dĂ©bats au SĂ©nat, et les prises de parole pour sĂ©duire une opinion publique de plus en plus prĂ©sente[75]. Les Romains se mettent Ă  l'Ă©cole des rhĂ©teurs grecs, vĂ©ritables professionnels de la parole. À l'Ă©poque de CicĂ©ron, plusieurs styles sont en vogue, tous d'origine hellĂ©nique : l'asianisme, forme de discours brillante et efficace originaire d'Asie, mais tendant Ă  l'enflure et au pathos, Ă  l'exagĂ©ration, aux effets faciles, usant de tournures maniĂ©rĂ©es et recherchĂ©es ; l'Ă©cole de Rhodes, qui professe une Ă©loquence sobre et au dĂ©bit calme, dont DĂ©mosthĂšne Ă©tait le modĂšle[76].

Le style de Cicéron

Selon CicĂ©ron, certains excĂšs d'Ă©motion de l'asianisme ne conviennent pas Ă  la gravitas, le sĂ©rieux et la mesure du caractĂšre romain. Il se range dans l'Ă©cole de Rhodes, plus modĂ©rĂ©e, oĂč il suit les enseignements de Molon, et voue une grande admiration Ă  DĂ©mosthĂšne[76].

L'expression de CicĂ©ron est souvent redondante, reprenant la mĂȘme idĂ©e avec des mots nouveaux, multipliant les expressions redoublĂ©es[77]. Cette abondance lui permet de composer de longues phrases en pĂ©riodes, dont les propositions s'enchaĂźnent pour crĂ©er l'attente de la fin et donner une impression d'Ă©quilibre (concinnitas). Enfin, il accorde une grande attention Ă  la sonoritĂ© de ses phrases, et veille au « nombre oratoire », emploi de mesures enchaĂźnant les syllabes longues et brĂšves du latin classique, pour un effet identique aux pieds de la poĂ©sie[78]. Pour la prononciation de ses pĂ©riodes, CicĂ©ron adopte une Ă©locution lente et rĂ©flĂ©chie, qui s'Ă©coule sans heurt et que SĂ©nĂšque compare Ă  une eau qui se rĂ©pand et forme une nappe tranquille[A 42] - [79].

Un exemple permet d'observer quelques-unes des caractéristiques du style cicéronien : ceci est l'introduction du discours que Cicéron prononce en -66, le Pro lege Manilia dit aussi De imperio Cn. Pompei. Cicéron est alors en pleine ascension politique et s'adresse pour la premiÚre fois au peuple du forum, depuis la tribune des Rostres[80] :

Quamquam mihi semper frequens conspectus vester multo iucundissimus, hic autem locus ad agend(um) amplissimus,
ad dicend(um) ornatissimus est visus, Quirites,
tamen hoc aditu laudis qui semper optimo cuique maxime patuit
non mea me voluntas adhuc
sed vitae meae rationes ab ineunte aetate susceptae prohibuerunt
Bien que j'aie toujours le plus grand plaisir Ă  vous revoir souvent,
que ce lieu me soit toujours apparu, pour agir, le plus puissant,
pour parler, le plus magnifique, citoyens de Rome,
ce chemin vers la gloire, toujours trĂšs ouvert aux meilleurs,
ce n'est pas délibérément que j'en suis resté éloigné jusque-là,
mais à cause des principes de vie que je me suis donnés dÚs ma jeunesse.

Cette longue période commence par trois propositions subordonnées, qui font monter l'attente, et redescend aprÚs le Quirites (citoyens) sur trois autres propositions. L'éloge du lieu est redoublé (le plus puissant pour agir, le plus magnifique pour parler). La répétition des superlatifs suffixés en -issimus crée un rythme sonore (homéotéleute) dans la premiÚre partie, comme les agend(um)/dicend(um), avec l'élision du um en raison de la voyelle qui suit le mot. La fin de la période reprend un autre effet d'assonance avec la répétition de quatre diphtongues ae. D'autres effets de diction font appel à la scansion poétique, avec la succession d'une syllabe longue, une brÚve, une longue (crétique), ou l'alternance d'une brÚve, une longue, une brÚve, une longue (double trochée). La suite du discours est non moins soignée, avec un plan en trois parties, sur l'art de la guerre, la grandeur de cet art, et quel général choisir. Dans cette derniÚre partie, l'énoncé des qualités nécessaires en quatre points est un procédé d'énumération classique en rhétorique[80].

L'humour est fréquent dans la rhétorique de Cicéron, qui pratique tous les styles : ironie, dérision dans le Pro Murena qui tourne en ridicule la rigueur stoïcienne, jeu de mots dans les Verrines, exploitant le double sens du péjoratif iste Verres, « ce VerrÚs », pouvant aussi se comprendre « ce porc ». Il sait ridiculiser un adversaire : il met en scÚne Clodius qui s'était déguisé en femme lors du scandale de Bona Dea. « P. Clodius a quitté une crocota (robe safran), un mitra (turban), des sandales de femme, des bandelettes de pourpre, un strophium (soutien-gorge), un psaltérion, la turpitude, le scandale, pour devenir soudain ami du peuple[A 43]. » Outre l'habituelle accumulation terminée par une chute en contraste comique, Cicéron multiplie les mots grecs, pour jouer sur le préjugé anti-grec de son auditoire[81].

Critique et défense de son style

Ce style d'Ă©loquence a eu des dĂ©tracteurs, qui Ă©taient partisans d'une Ă©loquence imitĂ©e des anciens orateurs attiques, particuliĂšrement de Lysias, et qui s'Ă©taient groupĂ©s autour de Licinius Calvus. CentrĂ©s sur la clartĂ© d'expression, la correction du langage et un certain dĂ©pouillement, ces orateurs attiques critiquent CicĂ©ron pour son manque de simplicitĂ©, ses figures de style, son pathĂ©tique[82]. Ils l'ont trouvĂ© surabondant, ampoulĂ© (inflatus, tumidus), tendant Ă  se rĂ©pĂ©ter inutilement (redundans) et faisant dans la dĂ©mesure (superfluens), se complaisant trop au balancement des pĂ©riodes terminĂ©es sur les mĂȘmes rythmes[83].

CicĂ©ron rĂ©pond Ă  cette polĂ©mique en 46 av. J.-C. Il affirme dans le De optimo genere oratorum (Du meilleur style d'orateur) que ses compatriotes qui se disent attiques ne le sont pas. AprĂšs avoir soulignĂ© les limites stylistiques de Lysias, il Ă©taye son point de vue par deux exemples de ce qu'il qualifie de vĂ©ritable atticisme, en traduisant depuis le grec deux plaidoyers d'Eschine et DĂ©mosthĂšne. De cette Ɠuvre, il ne nous reste que la prĂ©face introductive de CicĂ©ron, les traductions proprement dites sont perdues[70]. Il poursuit par un second traitĂ©, l'Orator ad Brutum (Sur l'Orateur), oĂč il fait l'Ă©loge d'un style abondant et soignĂ©, quasi musical par son rythme, qu'il fait sien contre l'atticisme Ă©triquĂ© et monochrome[84]. Selon lui, cet atticisme que certains rendent aride est plus propre Ă  plaire Ă  un grammairien qu'Ă  sĂ©duire et convaincre la foule[A 44].

S'il prend DĂ©mosthĂšne comme modĂšle dans les Philippiques, ses derniers discours, CicĂ©ron reste plus exubĂ©rant que son maĂźtre. Quand DĂ©mosthĂšne accuse Eschine d'ĂȘtre Ă  l'origine de la guerre contre Philippe II de MacĂ©doine, il emploie une comparaison imagĂ©e et balancĂ©e : « Car celui qui a semĂ© la semence, celui-lĂ  est aussi responsable des plantes[A 45]. » CicĂ©ron la reprend contre Marc Antoine, qu'il rend responsable de la guerre civile[85] :

Ut igitur in seminibus est causa arbor(um) et stirpium,
sic huius luctuosissimi belli semen tu fuisti.
« Comme dans la semence se trouve le principe des arbres et des plantes,
ainsi tu as été la semence de cette guerre si douloureuse[A 46]. »

Cicéron amplifie l'argument initial avec une répétition (arbres et plantes), un superlatif (luctuosissimi) dérivé du pathétique luctus (douleur, deuil), et module avec sa finale habituelle en ditrochée (tƫ fƭīstĭ, : une longue, une brÚve, une longue, une brÚve)[85].

De la rhétorique à l'Histoire

CicĂ©ron considĂšre que les rĂšgles de la rhĂ©torique peuvent tout Ă  fait s'appliquer Ă  la composition d'ouvrages sur l'Histoire, et que celle-ci est « un travail particuliĂšrement propre Ă  un orateur »[A 47] - [86]. La prĂ©sentation brute des faits historiques n'est qu'un travail de narrateur, le vĂ©ritable historien doit leur apporter l'exornatio, embellissement littĂ©raire et philosophique[87]. En -46, il rĂ©dige une brĂšve histoire de l'Ă©loquence avec son Brutus sive dialogus de claris oratoribus, une premiĂšre pour la rhĂ©torique latine et un document prĂ©cieux pour la connaissance des auteurs romains. Comme ses prĂ©cĂ©dents traitĂ©s, elle est prĂ©sentĂ©e sous forme de dialogue. Elle fait un panorama de la rhĂ©torique grecque puis dresse la chronologie des orateurs romains cĂ©lĂšbres, depuis les dĂ©buts de la RĂ©publique jusqu'Ă  CĂ©sar, dont la qualitĂ© d'expression est apprĂ©ciĂ©e, et qui prononce un Ă©loge de CicĂ©ron[A 48] ! En mĂȘme temps, CicĂ©ron retrace le lent perfectionnement de la rhĂ©torique latine, et rĂ©pond aux critiques des nĂ©o-attiques[88].

En -44, CicĂ©ron exprime dans sa correspondance son dĂ©sir d'Ă©crire d'autres ouvrages historiques[A 49], et de valoriser ainsi le passĂ© de Rome. Il commence Ă  rĂ©unir de la documentation, mais les circonstances qui l'accaparent empĂȘchent ce projet. L'idĂ©e demeure et est rĂ©alisĂ©e quelques annĂ©es plus tard en prose par la monumentale Histoire romaine de Tite-Live et en vers par l'ÉnĂ©ide de Virgile[89]. La thĂ©orie historique de CicĂ©ron a une influence considĂ©rable sur leurs successeurs, mais l'Ă©quilibre souhaitĂ© entre vĂ©ritĂ© historique, mise en forme littĂ©raire et intentions morales va pencher de plus en plus vers l'embellissement, relĂ©guant l'exactitude des dĂ©tails a un aspect secondaire chez les historiens de la pĂ©riode impĂ©riale[90].

RĂŽle de l'orateur dans la RĂ©publique

Toutefois, pour Cicéron, l'exercice oratoire ne se résume pas à l'apprentissage des procédés grecs de rhétorique. Il l'insÚre dans une vision plus vaste, développe une théorie de l'éloquence, et répond ainsi à la critique de Platon qui n'y voit qu'un exercice qui se réduirait à un art du faux-semblant[91].

Pour CicĂ©ron, l'orateur doit ĂȘtre la figure centrale de la vie publique romaine, affirmation qui rĂ©pond Ă  l'ambition des imperators, qui recherchent gloire et pouvoir par leurs succĂšs militaires et leurs triomphes. Dans son Brutus, il affirme Ă  propos de CĂ©sar la supĂ©rioritĂ© de la gloire de l'Ă©loquence sur celle des armes[A 48] ou, selon une formule cĂ©lĂšbre, « que les armes le cĂšdent Ă  la toge », c'est-Ă -dire au pouvoir civil[92]. L'orateur doit possĂ©der au prĂ©alable des qualitĂ©s fondamentales : une philosophie et une culture. Dans son Orator ad Brutum, CicĂ©ron affirme que la parole repose sur la pensĂ©e, et ne saurait donc ĂȘtre parfaite sans l'Ă©tude de la philosophie[93]. D'autre part, l'art de bien dire suppose nĂ©cessairement que celui qui parle possĂšde une connaissance approfondie de la matiĂšre qu'il traite[A 50].

La philosophie de Cicéron

CicĂ©ron se veut aussi philosophe et rĂ©dige sur la philosophie une vaste Ɠuvre de prĂ©sentation au public latin. Quoiqu'il ait eu successivement des professeurs issus de chacune des Ă©coles philosophiques de son Ă©poque (platonicienne, pĂ©ripatĂ©ticienne, stoĂŻcienne, Ă©picurienne), il a sa vie durant professĂ© son attachement Ă  la Nouvelle AcadĂ©mie[94].

La philosophie à Rome avant Cicéron

Le goĂ»t des spĂ©culations philosophiques pour elles-mĂȘmes Ă©tait Ă©tranger aux Romains. Rome accueille les idĂ©es grecques Ă  partir du IIe siĂšcle av. J.-C. avec une certaine mĂ©fiance incarnĂ©e par l'anti-hellĂ©nisme de Caton l'Ancien, tandis que des aristocrates comme les Scipions manifestent leur intĂ©rĂȘt : les sĂ©nateurs ne veulent pas que le peuple et la jeunesse s'adonnent Ă  des Ă©tudes qui absorbent toute l'activitĂ© intellectuelle, font rechercher le loisir, et produisent l'indiffĂ©rence pour les choses de la vie rĂ©elle. Ainsi, en 173 av. J.-C., deux philosophes Ă©picuriens, Alkios et Philiskos, sont chassĂ©s de Rome, soupçonnĂ©s de pervertir la jeunesse avec une doctrine fondĂ©e sur le plaisir, et en 161 av. J.-C., le prĂ©teur est autorisĂ© Ă  expulser philosophes et rhĂ©teurs. Et les trois scolarques dĂ©putĂ©s auprĂšs du sĂ©nat par AthĂšnes en 155 av. J.-C., CarnĂ©ade, DiogĂšne et CritolaĂŒs, ne comprennent aucun Ă©picurien[95].

C'est le stoĂŻcisme qui pĂ©nĂštre d'abord Ă  Rome, avec PanĂ©tios de Rhodes, protĂ©gĂ© de Scipion Émilien, et qui exerce une profonde influence sur les membres de son cercle Laelius, Furius, Aelius Stilo et les jurisconsultes Q. Ælius TubĂ©ron et Mucius ScĂ©vola[95]. Mais les autres doctrines ne tardent pas Ă  s'introduire aussi Ă  Rome, et Ă  y avoir des disciples. À la fin du IIe siĂšcle av. J.-C. paraissent les premiers ouvrages philosophiques rĂ©digĂ©s en langue latine sous la plume du philosophe Ă©picurien Amafinius. Le succĂšs de ces livres est tel que l'Ă©picurisme se rĂ©pand rapidement dans les couches Ă©duquĂ©es de l'Italie latine. D'autres auteurs Ă  succĂšs suivent cette voie[96]. AprĂšs la prise d'AthĂšnes par Sylla en 87 av. J.-C., les Ă©crits d'Aristote sont apportĂ©s Ă  Rome ; Lucullus rĂ©unit une vaste bibliothĂšque, oĂč sont dĂ©posĂ©s les monuments de la philosophie grecque. En mĂȘme temps, les Romains voient arriver dans leur ville les reprĂ©sentants des principales Ă©coles de la GrĂšce. Selon l'opinion commune des contemporains de CicĂ©ron, les stoĂŻciens, les acadĂ©miciens et les pĂ©ripatĂ©ticiens expriment les mĂȘmes choses avec des mots diffĂ©rents. Tous soutiennent le civisme de la tradition romaine et s'opposent en bloc Ă  l'Ă©picurisme, qui prĂŽne le plaisir, le repli sur la vie privĂ©e, dans le cercle restreint des amis[97].

Son objectif : latiniser la philosophie

Si l'on met à part LucrÚce et son De natura rerum, poÚme qui n'a pas la forme d'un exposé dogmatique, Cicéron se présente comme le premier des auteurs romains qui rédige en latin des ouvrages de philosophie[98]. Il le rappelle avec fierté et en débat dans ses préambules, s'opposant à ses contemporains qui dédaignent l'étude ou qui, comme Varron, préfÚrent lire directement les ouvrages des Grecs sur cette matiÚre[A 51].

CicĂ©ron parle couramment le grec, son Ă©ducation Ă  Rome et ses voyages en GrĂšce et en Asie lui ont fait rencontrer les maĂźtres grecs des diverses Ă©coles philosophiques. Il se documente en puisant dans les bibliothĂšques de ses amis et voisins, comme celle de la villa du fils de Lucullus Ă  Tusculum[A 52], ou celle du fils de Sylla, riches de livres rapportĂ©s des campagnes militaires en GrĂšce et en Orient[99]. Son ami Atticus lui procure aussi des ouvrages des auteurs grecs, ou des rĂ©sumĂ©s de ces ouvrages. CicĂ©ron dĂ©finit lui-mĂȘme le mode de rĂ©daction de ses synthĂšses philosophiques, par sĂ©lection et reformulation : « Je ne fais pas office de traducteur. Je conserve ce qui a Ă©tĂ© dit par ceux dont je fais le choix et j'y applique ma façon de penser ainsi que mon tour de style[A 53]. » Il donne aussi une coloration romaine en parsemant ses textes de citations de poĂštes latins, d'anecdotes et de souvenirs personnels, d'exemples de grandes figures historiques romaines, car il exalte le passĂ© de Rome et en tire des leçons morales[100].

L'expression « CicĂ©ron traducteur des Grecs » montre son succĂšs Ă  travers les termes philosophiques qu'il a inventĂ©s en latin Ă  partir des mots grecs et qui ont connu une grande fortune en Occident. C'est lui qui Ă©labore un vocabulaire spĂ©cifique pour rendre compte de la philosophie grecque[101]. Au plus simple, CicĂ©ron reprend directement le grec ancien, par exemple áŒ€ÎźÏ, aĂȘr, qui devient le latin aer (l'air, un des quatre Ă©lĂ©ments, mot Ă©galement tirĂ© du grec elementa). Dans d'autres cas, il s'accorde le droit de forger un nĂ©ologisme latin[A 54], comme qualitas (qualitĂ©), Ă©quivalent du grec poiotĂȘs[102], ou providentia, traduisant le grec pronoia (providence, ce qui veille sur les astres et les hommes[A 55], formĂ©e sur videre, voir). Toutefois, Émilienne Demougeot Ă©met une rĂ©serve sur la paternitĂ© de ce dernier mot, qui apparaĂźt dans le De inventione, une Ɠuvre de jeunesse de CicĂ©ron, Ă©poque Ă  laquelle il est plus probable qu'il ait repris un vocable en usage dans les Ă©coles latines[103]. En revanche, et CicĂ©ron s'en fait l'Ă©cho dans ses traitĂ©s, la traduction des concepts thĂ©oriques est plus dĂ©licate et requiert des pĂ©riphrases, surtout pour le stoĂŻcisme qui emploie une terminologie qui lui est propre, qui n'est pas celle du grec populaire ni celle de Platon[A 56]. Ainsi, phantasia (reprĂ©sentation mentale), comprise chez Aristote comme facultĂ© de l'esprit, Ă©volue en reprĂ©sentation sensorielle chez le stoĂŻcien ZĂ©non de Cition, ce que CicĂ©ron rend par quod est visum , ce qui est vu. La thĂšse de Roland Poncelet[104] inventorie les expressions et les procĂ©dĂ©s latins pour rendre les argumentaires grecs et traduit les difficultĂ©s et les solutions adoptĂ©es par CicĂ©ron : par exemple, une difficultĂ© Ă  exprimer les raisonnements, reflĂ©tĂ©e par une surabondance de prĂ©positions traduisant des relations concrĂštes de lieu (vers, en venant de, etc.) en place de relations modales comme « en tant que », « du point de vue de », « conformĂ©ment Ă  » ; ou encore le remplacement d'un concept gĂ©nĂ©ral par une sĂ©rie d'exemples particuliers pour en extraire un comme reprĂ©sentatif[105].

Une présentation en forme de dialogues

La prĂ©sentation des traitĂ©s philosophiques de CicĂ©ron suit une forme inspirĂ©e des dialogues platoniciens, habituelle pour ce type d'Ɠuvre. Toutefois, ce sont rarement des questionnements socratiques qui enchaĂźnent de rapides rĂ©pliques[106], mais plutĂŽt des conversations tenues dans des villas de campagne par des aristocrates romains, qui exposent Ă  tour de rĂŽle les thĂ©ories des Ă©coles philosophiques auxquelles ils sont censĂ©s adhĂ©rer. Cette mise en scĂšne permet Ă  CicĂ©ron de prĂ©senter les divers points de vue, d'opposer le pour et le contre (en latin in utramque partem) selon la mĂ©thode dialectique pratiquĂ©e par les philosophes de l'AcadĂ©mie. De surcroit, ce choix de protagonistes est une maniĂšre d'affirmer que des Romains illustres peuvent s'intĂ©resser Ă  la philosophie sans dĂ©choir[107]. Pour introduire ces conversations, CicĂ©ron s'est constituĂ© une sĂ©rie de prologues interchangeables, son liber prooemiorum dans lequel il puise Ă  mesure de ses rĂ©dactions. Le procĂ©dĂ© requiert quelque attention, et par distraction, il place Ă  nouveau le prologue du livre III des AcadĂ©miques au dĂ©but du De Gloria, erreur rectifiĂ©e en le republiant avec une autre introduction[108].

Mais en comparaison des dialogues de Platon, le philosophe Pierre Pellegrin estime peu crĂ©dible ce formalisme entre, selon son expression, de « solennels raseurs mondains », peu vraisemblables dĂ©fenseurs de spĂ©culations philosophiques qui les dĂ©passent. CicĂ©ron en perçoit lui-mĂȘme le caractĂšre artificiel et ajuste cette forme au fil de ses ouvrages : il rĂ©Ă©crit la premiĂšre version des AcadĂ©miques pour changer des interlocuteurs qui ne pouvaient soutenir le ton philosophique qu'il leur prĂȘtait[109]. Dans ses premiers dialogues comme le De Republica, CicĂ©ron n'intervient qu'en retrait, dans la tradition, dit-il, des traitĂ©s d'HĂ©raclide du Pont. Puis Ă  partir de juin 45, il change de formule et dĂ©clare suivre la tradition d'Aristote[A 57] : le ou les participants ne sont plus des interlocuteurs actifs, lui-mĂȘme se place en acteur principal, et il s'exprime comme un maĂźtre Ă  son disciple[110], dans les Tusculanes avec un jeune homme non dĂ©signĂ©, puis dans le De fato avec Hirtius comme simple auditeur. Enfin, le dernier traitĂ©, De officiis, se prĂ©sente comme une longue lettre adressĂ©e Ă  son fils Marcus, ĂągĂ© d'une vingtaine d'annĂ©es : CicĂ©ron renonce dans cet ouvrage Ă  l'artifice de lui prĂȘter des rĂ©pliques appropriĂ©es[111].

Les Ă©crits politiques

La production philosophique de CicĂ©ron alterne avec ses activitĂ©s politiques et judiciaires. Il ne publie que lorsque les Ă©vĂ©nements l'Ă©loignent de la vie politique, comme il le reconnait lui-mĂȘme[A 58]. Il affirme toutefois n'avoir jamais renoncĂ© Ă  s'adonner Ă  la philosophie aprĂšs ses Ă©tudes de jeunesse[A 59], ce que montre la prĂ©sence diffuse de termes et de thĂšmes philosophiques dans les Ɠuvres de sa pĂ©riode d'activitĂ©[112].

AprĂšs avoir traitĂ© l'art rhĂ©torique dans le De oratore, et tandis que les affrontements dans Rome entre les bandes armĂ©es de Clodius et celles de Milon font craindre une nouvelle guerre civile, CicĂ©ron rĂ©dige, avec le De Republica publiĂ© en 54 av. J.-C., puis le De Legibus en 52 av. J.-C., ses rĂ©flexions sur les institutions politiques romaines[112]. Pour lui, les meilleures institutions ne sont pas celles de la RĂ©publique de Platon, toutes thĂ©oriques, mais celles de la RĂ©publique romaine du dĂ©but du IIe siĂšcle av. J.-C., l'Ă©poque de Caton l'Ancien et des Scipions. Elle combinait alors le meilleur des formes monarchique, aristocratique et dĂ©mocratique dans un Ă©quilibre qu'il fallait rĂ©tablir, et disposait de grands hommes dont l'esprit civique n'Ă©tait pas encore corrompu par les ambitions Ă©goĂŻstes. La crise Ă  Rome que constate CicĂ©ron impose de recourir Ă  un tuteur de la RĂ©publique, un fondĂ© de pouvoir de l'État, sage et expĂ©rimentĂ©[A 60], un ancien consul dotĂ© de pouvoirs spĂ©ciaux et temporaires[113]. CicĂ©ron, comme il a Ă©tĂ© dit plus haut, se serait bien vu dans ce rĂŽle. Il avait dĂ©jĂ , en 56 av. J.-C., proposĂ© Ă  PompĂ©e d'ĂȘtre son conseiller politique[A 61], proposition que ce dernier avait rejetĂ©e avec un orgueil offusquĂ©[114].

Le dĂ©part de CicĂ©ron en 51 av. J.-C. pour un proconsulat en Cilicie puis la guerre civile entre Jules CĂ©sar et les RĂ©publicains interrompent ces travaux rĂ©dactionnels[115]. CicĂ©ron publie nĂ©anmoins en 47 av. J.-C. les Paradoxes des stoĂŻciens, petit traitĂ© inclassable dans lequel il dĂ©clare s'ĂȘtre amusĂ© Ă  reprendre quelques sentences stoĂŻciennes pour les rendre plus accessibles au public. C'est aussi un pamphlet dirigĂ© — sans les nommer — contre Clodius qui provoqua son exil et contre les imperatores avides de richesse et de gloire comme Jules CĂ©sar et Crassus[116].

Les Ă©crits philosophiques

La seconde pĂ©riode de production de CicĂ©ron s'Ă©tend sur environ deux ans (de 46 Ă  44 av. J.-C.), pendant sa retraite politique forcĂ©e par la dictature de CĂ©sar. CicĂ©ron entame alors le vaste projet de doter la littĂ©rature latine d'un exposĂ© de la philosophie contemporaine, essentiellement grecque jusqu'alors, en commençant par la publication de l'Hortensius, ouvrage disparu au Moyen Âge qui vante l'utilitĂ© de l'Ă©tude de la philosophie[A 62]. Mais le dĂ©cĂšs soudain de sa fille Tullia en fĂ©vrier -45 interrompt son projet et le plonge dans un profond chagrin. Il sort de cette expĂ©rience douloureuse en composant pour lui-mĂȘme la Consolation, rĂ©digĂ©e probablement entre le 7 et le 11 mars et aujourd'hui perdue[note 14] - [117].

Autant pour tromper sa douleur que pour persévérer dans son projet, Cicéron reprend son travail avec une fébrilité intense que permet de suivre sa correspondance avec Atticus. Il va répartir ses traités suivants selon la division classique de la pensée hellénistique en trois domaines majeurs, la philosophie morale guide de l'action humaine, la logique et la philosophie naturelle ou physique, quoiqu'il n'aborde cette derniÚre que de façon restreinte[118].

Pour chaque domaine, CicĂ©ron prĂ©sente par la bouche de ses protagonistes les doctrines des principales Ă©coles philosophiques, leurs Ă©volutions et leurs critiques. Du fait de l'absence d'Ɠuvres Ă©crites des maitres du stoĂŻcisme, de l'Ă©picurisme et de l'acadĂ©misme, ces traitĂ©s sont avec ceux de Plutarque et ceux de Sextus Empiricus les ouvrages qui donnent une vue d'ensemble des dĂ©bats philosophiques entre le IIIe et le Ier siĂšcle av. J.-C.[118].

Philosophie logique : la détermination du Vrai

Dans la philosophie antique, la logique, relative à la raison et à l'argumentation, est la voie qui permet de distinguer le vrai du faux, de reconnaßtre la cohérence et le contradictoire. Elle est donc l'instrument qui sous-tend les théories bùties dans les deux autres domaines philosophiques, la physique et la morale. En effet, toute action réfléchie exige de distinguer entre ce qu'il convient de faire et ce qu'il convient de ne pas faire, donc de chercher des certitudes sur lesquelles appuyer son choix[119].

CicĂ©ron commence donc par faire le point des rĂ©flexions sur cette recherche de VĂ©ritĂ©, de la certitude ou de l'opinion avec ses AcadĂ©miques[120]. La rĂ©daction est laborieuse, une premiĂšre version faite au printemps 45 av. J.-C. en deux livres est rapidement suivie d'une seconde en quatre livres. Ces Ă©ditions ne sont parvenues Ă  notre Ă©poque que trĂšs partiellement, plus des trois quarts de l'ouvrage sont perdus. La question est d'Ă©tablir ce que l'ĂȘtre humain peut apprĂ©hender comme vrai au moyen de ses perceptions et de sa raison. CicĂ©ron prĂ©sente les diverses positions soutenues par les successeurs de Platon, dont celles d'ArcĂ©silas de Pitane, qui rĂ©fute les conclusions des stoĂŻciens sur la possibilitĂ© des certitudes, de CarnĂ©ade, qui introduit la notion de probable, de Philon de Larissa qui attĂ©nue le scepticisme d'ArcĂ©silas et d'Antiochos d'Ascalon qui veut concilier les positions des uns et des autres[121]. Toutefois, CicĂ©ron refuse de s'aligner sur la doctrine d'une Ă©cole particuliĂšre et rejette les conclusions trop dogmatiques[A 63] : puisque Ă  son avis la vĂ©ritĂ© absolue est hors de portĂ©e, chaque thĂšse a sa part de probabilitĂ©, plus ou moins grande, sa mĂ©thode est de les mettre en prĂ©sence, de les opposer ou de les faire s'appuyer mutuellement[122].

Philosophie morale : comment bien vivre

AprĂšs avoir examinĂ© le problĂšme de la recherche de la VĂ©ritĂ©, CicĂ©ron enchaine sur la question fondamentale du bonheur, but de tout homme. RĂ©digĂ© en parallĂšle avec les AcadĂ©miques et publiĂ© en juillet 45 av. J.-C., le De finibus bonorum et malorum (« Des suprĂȘmes biens et des suprĂȘmes maux », parmi les traductions proposĂ©es) dĂ©veloppe cette notion en prĂ©sentant en cinq livres les rĂ©ponses offertes par les Ă©coles philosophiques grecques contemporaines de CicĂ©ron. Chaque Ă©cole a sa dĂ©finition du bonheur, autrement dit du Bien suprĂȘme : le plaisir, ou bien l'absence de douleur, ou encore la conformitĂ© Ă  la Nature, mais quelle Nature, celle du corps ou celle de l'esprit ? CicĂ©ron, au travers de dialogues fictifs, va exposer la position de chaque doctrine, puis la critique de cette doctrine afin que le lecteur puisse se forger sa propre opinion. L'ordre de prĂ©sentation suit les prĂ©fĂ©rences de CicĂ©ron, il commence par l'Ă©picurisme qu'il rejette complĂštement, enchaĂźne sur le stoĂŻcisme, et conclut par la Nouvelle AcadĂ©mie[123].

La parution des Tusculanes suit en aoĂ»t 45 av. J.-C. CicĂ©ron y aborde les questions existentielles traitĂ©es traditionnellement par les Ă©coles philosophiques, mais donne une forme originale et personnelle aux cinq livres du traitĂ©, les prĂ©sentant comme des confĂ©rences dans lesquelles il explique lui-mĂȘme Ă  un jeune homme anonyme les grands thĂšmes : la mort, la douleur physique, la douleur morale, les passions qui affectent l'Ăąme, la vertu et le bonheur[124].

AprĂšs les Tusculanes et continuant de sĂ©journer prĂšs de Rome, CicĂ©ron rĂ©dige dĂ©but 44 deux petits traitĂ©s, le premier sur la vieillesse et l'autre sur l'amitiĂ©, adressĂ©s Ă  Atticus et Ă©vocateurs d'un passĂ© mythifiĂ©. Dans le premier traitĂ©, le Cato Maior de Senectute (Sur la vieillesse), un Caton l'Ancien trĂšs ĂągĂ© converse avec Scipion Émilien et son ami Laelius, alors jeunes. Il rĂ©pond aux critiques que l'on formule Ă  l'encontre de cette derniĂšre pĂ©riode de la vie[125]. CicĂ©ron rĂ©affirme l'utilitĂ© que peut avoir un vieillard prudent et expĂ©rimentĂ© comme conseiller dans la gestion des affaires publiques. Il avait dĂ©jĂ  dĂ©crit ce rĂŽle dans le De Republica, et semble exprimer son espoir de participer ainsi Ă  la vie publique[126]. Face Ă  la mort, inĂ©vitable issue de la vieillesse, il espĂšre en la survie de l'Ăąme, fĂ»t-elle une illusion dont il ne voudrait pas ĂȘtre privĂ© tant qu'il vit[A 64]. On retrouve lĂ  l'argumentaire sur la mort que CicĂ©ron exprimait dĂ©jĂ  dans l'Hortensius[A 65], le Songe de Scipion et les Tusculanes (I, 26)[127].

Dans le second traitĂ©, Laelius de Amicitia (Sur l'AmitiĂ©), le mĂȘme Laelius qui vient de perdre son ami Scipion s'entretient avec ses gendres de la pratique de l'amitiĂ©. La mort de Scipion Émilien en -129 marque pour CicĂ©ron la fin de l'Ăąge d'or de la RĂ©publique, auparavant gĂ©rĂ©e par un petit groupe d'hommes liĂ©s par l'amitiĂ©. CicĂ©ron justifie par des arguments thĂ©oriques et philosophiques la pratique romaine de l'amitiĂ© et en fait un programme politique, une nĂ©cessitĂ© pour que la sociĂ©tĂ© retrouve cette vertu[128].

Le De gloria (Sur la gloire), commencĂ© vers le 26 juin et terminĂ© le 3 juillet 44 av. J.-C.[A 66], est un texte en deux livres dont il ne reste que de brĂšves citations dans les Nuits Attiques[A 67]. Alors qu'Ă  Rome certains parlent de diviniser le dĂ©funt Jules CĂ©sar, il y est question de l'Ă©vhĂ©mĂ©risme, concept grec de divinisation des grands hommes par leurs compatriotes. CicĂ©ron a dĂ©jĂ  abordĂ© le thĂšme de la gloire dans le De Republica et les Tusculanes, et revient sur la question dans son traitĂ© suivant, De officiis. Selon Pierre Grimal, CicĂ©ron veut sans doute faire Ɠuvre de propagande en opposant une gloire vraie et juste, traduite par l'affection des citoyens, Ă  une fausse gloire, applaudie par des partisans mal intentionnĂ©s qui espĂšrent en tirer un profit personnel[129].

Philosophie naturelle : le refus du fatalisme

La philosophie naturelle recouvre la physique, c'est-à-dire les principes visibles et invisibles qui donnent forme, cohésion et vie à la matiÚre. Cicéron ne s'intéresse toutefois guÚre aux théories explicatives du monde, l'atomistique des épicuriens ou la théorie des quatre éléments, mais se concentre sur ce qui transcende l'existence humaine, manifestations ou volontés divines, et qui peut influer sur notre liberté individuelle d'action. Une série de traités publiés en l'espace d'une année constitue une réflexion d'ensemble sur la métaphysique : les De Natura Deorum (De la nature des dieux), De divinatione (Sur la divination) et De fato (Sur le destin)[130].

AprÚs le De natura deorum s'intercale à l'automne 45 av. J.-C. la traduction en latin que fait Cicéron du récit du Timée de Platon, dont il reste des fragments importants. Sa préface apprend qu'il s'est entretenu avec le néopythagoricien Nigidius Figulus lors de son voyage vers la Cilicie. Ils ont discuté de physique selon le sens antique, c'est-à-dire des spéculations sur l'Univers et les causes qui l'ont produit, et la traduction de Cicéron est présentée comme la suite de cette rencontre. Le premier passage étudie l'opposition entre l'éternel et le mouvant, entre ce qui est dans le devenir et l'immobile, entre le mortel et l'immortel, et relie l'éternel à la Beauté. La traduction expose ensuite un résumé de la genÚse de tout ce qui existe, en particulier la naissance des dieux. Ce récit, dans lequel Platon comme Cicéron ne voient probablement qu'un mythe, est sa seule incursion dans la partie de la physique antique consacrée à l'histoire du Monde et sa structure[131].

AprÚs l'étude des dieux, deux problÚmes dérivés font l'objet d'une étude approfondie : la divination, liée à l'emploi politique et civique de la théologie, et le destin, dont l'analyse va déterminer le degré de liberté de l'action humaine[132].

Le De divinatione est un des seuls traitĂ©s antiques consacrĂ©s Ă  la divination qui nous soient parvenus, il prĂ©sente donc un intĂ©rĂȘt historique pour la connaissance de pratiques de divinations grecque, Ă©trusque et latine et des attitudes antiques face aux phĂ©nomĂšnes hors de l'expĂ©rience ordinaire. CicĂ©ron y analyse avec scepticisme les diverses formes de la divination comme les oracles et l'haruspicine Ă©trusque. Il critique les thĂ©ories des stoĂŻciens qui la dĂ©fendent et refuse d'admettre que le principe d'aprĂšs lequel tout Ă©vĂ©nement dĂ©pend d'une cause implique que les Ă©vĂ©nements futurs puissent ĂȘtre prĂ©dĂ©terminĂ©s. Il est nĂ©anmoins moins critique sur les augures romains, non parce qu'il est lui-mĂȘme augure, mais parce que ceux-ci ne servent pas Ă  dire l'avenir, mais seulement Ă  obtenir l'avis prĂ©alable des dieux lors des actes importants des magistrats. En cela, ils ont une utilitĂ© politique et sociale pour la RĂ©publique[133].

Dans le De fato, Cicéron récuse à nouveau tout déterminisme et refuse la conception stoïcienne qui rendrait l'acte individuel librement choisi soit irréalisable soit totalement déterminé en dehors de la volonté humaine[134].

Le dernier traité, moral et politique

Le traité des Devoirs (De Officiis) est le dernier ouvrage à portée philosophique de Cicéron, publié à la fin de l'année 44 av. J.-C., alors qu'il reprend son activité politique avec ses premiers discours contre Antoine. L'ouvrage, volontairement concret, donne des prescriptions et des conseils à son fils et plus largement aux hommes de bien (les boni viri de la classe sociale de Cicéron) pour se comporter convenablement en toute circonstance au sein de sa famille, de la société et de la cité[135].

Cet ouvrage n'est pas seulement un traitĂ© pratique de morale, il exprime aussi les souhaits de CicĂ©ron d'un gouvernement romain rĂ©gi par la Justice, exprimĂ©e par le respect de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et des biens publics, et par la Fides, la Bonne Foi romaine, dans l'observation des contrats et des traitĂ©s, dans la protection des citĂ©s et des peuples alliĂ©s de Rome, et enfin la stabilisation de l'Empire avec la fin des guerres de conquĂȘte. Ceux qui sont Ă  la tĂȘte de l'État doivent se comporter comme des tuteurs de la RĂ©publique, veillant au bien de tous et non Ă  l'avantage d'une faction, concept Ă©noncĂ© dix ans plus tĂŽt dans le De Republica[A 68] - [136]. Il faut non seulement agir avec justice, mais aussi lutter contre l'injustice, et s'en abstenir revient Ă  commettre une injustice. CicĂ©ron est maintenant rĂ©solu Ă  lutter contre Marc Antoine et, dit-il, Ă  offrir sa vie pour la libertĂ©, selon une formule grandiloquente mais prĂ©monitoire[137].

Postérité de Cicéron

Opera omnia, 1566.

La notion d'Ă©loquence dĂ©veloppĂ©e par CicĂ©ron a exercĂ© une influence considĂ©rable sur la culture occidentale dans l'AntiquitĂ©, au Moyen Âge, Ă  la Renaissance et Ă  l'Époque moderne[92].

Période impériale

La disparition de Cicéron et des orateurs de sa génération se traduit par le déclin de l'art oratoire de l'avis de SénÚque l'Ancien, puis de Tacite, quoique Marcus Aper estime que le goût a évolué au profit des formules brÚves et brillantes ou de la précision du vocabulaire, et n'admet plus les lourdes périodes et les digressions cicéroniennes[138].

À la fin du Ier siĂšcle, le goĂ»t littĂ©raire se dĂ©veloppe pour les auteurs considĂ©rĂ©s comme « classiques », dont CicĂ©ron et d'autres plus anciens pour la langue latine, tandis que DĂ©mosthĂšne et l'Atticisme deviennent la rĂ©fĂ©rence pour l'expression grecque[139]. Les bibliothĂšques publiques et privĂ©es fleurissent, on copie les textes, Asconius commente dans ses Ă©ditions plusieurs discours de CicĂ©ron (les Scholies), imitĂ© par ses continuateurs (pseudo-Asconius)[56] - [140]. L'enseignement de la rhĂ©torique latine se systĂ©matise, grĂące notamment Ă  Quintilien, qui promeut CicĂ©ron comme modĂšle absolu de l'Ă©loquence dans son manuel De institutione oratoria[141], et qui comme lui voit dans la culture et la morale les complĂ©ments obligĂ©s de la rhĂ©torique pour une formation complĂšte de l'homme et du citoyen[142]. CicĂ©ron est mis au rang des grandes figures historiques et sa fin est prise pour sujet d'exercice de dĂ©clamation, sur le thĂšme « CicĂ©ron dĂ©libĂšre s'il brĂ»lera ses Ɠuvres, sur la promesse d'Antoine de lui laisser la vie sauve[A 69] ». SĂ©nĂšque l'Ancien note avec humour que personne Ă  sa connaissance n'a soutenu la thĂšse sauvant CicĂ©ron et sacrifiant ses Ɠuvres[143].

Si l'influence de CicĂ©ron est patente sur l'art oratoire romain, son ambition d'implanter la philosophie dans la langue latine n'est pas couronnĂ©e d'autant de succĂšs : le grec reste le mode d'expression privilĂ©giĂ©e de la philosophie, mĂȘme pour un Romain comme Marc AurĂšle, et des doxographes comme Sextus Empiricus ou DiogĂšne LaĂ«rce ne font aucune mention de CicĂ©ron[144].

AntiquitĂ© tardive et Moyen Âge

On continue de se rĂ©fĂ©rer aux textes de CicĂ©ron au Bas Empire : au IVe siĂšcle, le grammairien Nonius y puise de nombreux exemples[note 15] - [145], tandis que Lactance copie dans les Institutions Divines des passages entiers pour argumenter contre la religion traditionnelle et les mƓurs antiques, et Marius Victorinus commente le De inventione. L'Histoire Auguste suit cette mode de la citation en nommant CicĂ©ron dix-neuf fois, et en faisant une quarantaine d'allusions ou d'imitations Ă  la maniĂšre de CicĂ©ron, aisĂ©ment reconnaissables par un lecteur cultivĂ© de l'Ă©poque[146].

Au siĂšcle suivant, Macrobe rĂ©dige un Commentaire au Songe de Scipion, et son contemporain Augustin d'Hippone doit sa passion pour la philosophie Ă  sa dĂ©couverte de l'Hortensius. Les citations que fait Augustin prouvent une connaissance approfondie des traitĂ©s philosophiques et rhĂ©toriques de CicĂ©ron, mĂȘme s'il reste rĂ©servĂ© sur sa pensĂ©e lorsqu'il la compare Ă  la doctrine chrĂ©tienne[147]. Augustin apprĂ©cie hautement CicĂ©ron, qui est pour lui « le fondateur de l'art oratoire romain »[A 70]. L'approche rhĂ©torique d'Augustin reprend le projet de CicĂ©ron de placer la sagesse (sapientia) au-dessus de l'Ă©loquence, mais pour Augustin, la sagesse est la connaissance de l'Ă©criture sainte. Il reprend la thĂ©orie que CicĂ©ron formule dans l'Orateur en faveur de la maĂźtrise des trois styles, simple, moyen et Ă©levĂ©, pour les trois missions de l'orateur : enseigner, rĂ©jouir, Ă©mouvoir (docere, delectare, movere). Dans le quatriĂšme livre de son De Doctrina christiana, Augustin adapte ces prĂ©ceptes Ă  la prĂ©dication, nĂ©cessairement de style Ă©levĂ©, qui doit enseigner de façon comprĂ©hensible, plaire pour qu'on l'Ă©coute volontiers et Ă©branler les auditeurs par l'exhortation morale[148].

Au Moyen Âge, la rhĂ©torique est une des branches du Trivium, un enseignement qui s'appuie essentiellement sur trois traitĂ©s antiques didactiques, le De inventione de CicĂ©ron, la RhĂ©torique Ă  Herennius, qui lui est attribuĂ©, et l'Institution oratoire de Quintilien[149]. GrĂące Ă  l'enseignement, le De inventione est un des textes les plus copiĂ©s du Moyen Âge. En revanche, les discours de CicĂ©ron, mis Ă  part les Catilinaires et les Philippiques, et ses ouvrages philosophiques ou personnels sont nĂ©gligĂ©s[150].

La transmission des ouvrages au fil des siÚcles est altérée par la détérioration des manuscrits et la corruption des textes engendrée par les recopies successives. Par exemple, un recueil de traités philosophiques groupant les De Natura deorum, De divinatione, De fato, De Legibus, Timée, Topica, Paradoxa, Lucullus est connu par sept manuscrits datés entre les IXe et XIe siÚcle, qui, d'aprÚs leurs importantes lacunes communes, sont tous issus d'un unique manuscrit inconnu, antérieur au IXe siÚcle et déjà mutilé par la perte de plusieurs feuillets et la permutation de cahiers de 4 pages[151].

Malgré la raréfaction des exemplaires, la pensée de Cicéron reste une référence. Au IXe siÚcle, lors de la renaissance carolingienne, Hadoard, bibliothécaire du scriptorium de l'Abbaye de Corbie, dispose d'exemplaires de la plupart des ouvrages philosophiques de Cicéron, avec lesquels il constitue un florilÚge « classique » d'extraits choisis et retravaillés pour les placer dans une perspective morale et chrétienne[152] - [153].

Redécouverte de Cicéron

Au XIIe siĂšcle, l'intĂ©rĂȘt renait pour les dialogues philosophiques de CicĂ©ron, l'Ă©cole de Chartres spĂ©cule sur le Commentaire au Songe de Scipion rĂ©digĂ© par Macrobe, et l'humaniste Jean de Salisbury perçoit des options presque chrĂ©tiennes dans le De officiis, le De amicitia et le De senectute[150].

Un nouvel Ă©lan est donnĂ© quand les humanistes de la Renaissance se mettent en quĂȘte dans les abbayes de manuscrits contenant des textes antiques. Dans les annĂ©es 1330, Pietro di Malvezzi constitue Ă  VĂ©rone un recueil qui regroupe la plupart des traitĂ©s philosophiques et rhĂ©toriques de CicĂ©ron, et plusieurs discours. Ce manuscrit est offert Ă  PĂ©trarque, grand admirateur de CicĂ©ron[154]. Ce dernier retrouve aussi d'autres textes, et surtout reconstitue la correspondance de CicĂ©ron. Il met en lumiĂšre grĂące Ă  elle son cĂŽtĂ© humain[155]. À son tour, le Pogge dĂ©couvre en 1416 un codex contenant les commentaires d'Asconius de cinq discours de CicĂ©ron[140]. Certains manuscrits originaux disparaissent aprĂšs leur dĂ©couverte comme le De oratore, mais leurs textes subsistent grĂące aux copies des humanistes[156]. Le dĂ©veloppement de l'imprimerie permet enfin une diffusion large et cette fois pĂ©renne des Ɠuvres de CicĂ©ron : un premier recueil des textes philosophiques de CicĂ©ron est publiĂ© Ă  Rome en 1471[157].

Le vocabulaire et le style de CicĂ©ron deviennent le modĂšle absolu de l'expression latine pour certains humanistes comme l'italien Pietro Bembo et le français Christophe de Longueil, au point de provoquer en 1528 la rĂ©action d'Érasme qui ridiculise l'engouement excessif pour CicĂ©ron, la Rome antique et son paganisme dans son Ciceronianus[158]. Au cours de la polĂ©mique que cela engendre dans les milieux Ă©rudits, Étienne Dolet riposte sous la mĂȘme forme qu'Érasme dans son Erasmianus sive Ciceronianus, de imitatione Ciceroniana, publiĂ© Ă  Lyon en 1535. NĂ©anmoins, CicĂ©ron reste un modĂšle et sa rhĂ©torique passe dans l'enseignement avec Pierre de La RamĂ©e (dit « Ramus ») et ses disciples qui publient en 1557 leurs cours au CollĂšge de Presles sous le mĂȘme titre, Ciceronianus[159].

Lorsque les Jésuites fixent en 1599 les principes fondamentaux de leur enseignement avec le Ratio Studiorum (plan raisonné des études), ils prennent Quintilien et surtout Cicéron comme fondement de leur pédagogie. Les préceptes rhétoriques qu'enseignent ensuite leurs collÚges sont presque tous repris de Cicéron[160]. L'enseignement secondaire des XIXe et XXe siÚcles continue cet esprit cicéronien au travers des classes de rhétorique et des classes de philosophie[92] - [note 16]. La langue de Cicéron est alors le modÚle incontesté du latin classique[161].

Jugements sur l'homme et son action

Si les biographes et les littĂ©raires imprĂ©gnĂ©s de son Ɠuvre lui sont gĂ©nĂ©ralement favorables, plusieurs historiens de renom ont Ă©mis des jugements trĂšs critiques Ă  l'encontre de CicĂ©ron, et de son attitude politique. Visiblement, le CicĂ©ron des historiens du XIXe et du dĂ©but du XXe siĂšcle n'est pas celui des latinistes[162]. Ainsi la Geschichte Roms (Histoire de Rome) de Wilhelm Drumann publiĂ©e entre 1834 et 1844 contient une bibliographie qui est un rĂ©quisitoire soigneusement rĂ©fĂ©rencĂ© contre CicĂ©ron. La monumentale Histoire romaine de Theodor Mommsen parue entre 1850 et 1857 le traite au fil de ses pages d'« avocat Ă  tout faire, parvenu gonflĂ© d'orgueil, nageur entre deux eaux, girouette politique »[163].

L'apprĂ©ciation reste sĂ©vĂšre chez des historiens français du siĂšcle suivant : « homme d'État malhabile, juriste mĂ©diocre, artiste admirable », maladroit dans ses rapports avec PompĂ©e, manipulĂ© par CĂ©sar durant son consulat et dĂ©pourvu de sens politique et de psychologie avec Octave selon AndrĂ© Piganiol[164]. Le jugement est non moins critique dans l'Histoire romaine de JĂ©rĂŽme Carcopino, trĂšs rĂ©servĂ© sur la sincĂ©ritĂ© de certaines attitudes de CicĂ©ron, sur la continuitĂ© de ses vues politiques, l'efficacitĂ© de son action[165]. En 1947, Carcopino a tirĂ© d'une analyse Ă  charge de la correspondance de CicĂ©ron un portrait extrĂȘmement dĂ©prĂ©ciatif : feignant le dĂ©sintĂ©ressement et l'intĂ©gritĂ© mais obsĂ©dĂ© par l'argent, dĂ©pensier et endettĂ© pour satisfaire son goĂ»t du luxe, mouillĂ© dans des montages financiers parfois douteux, capteur d'hĂ©ritages, mauvais pĂšre, fantoche apeurĂ© manipulĂ© par les triumvirs, courtisan opportuniste avec les grands et mĂ©disant en privĂ©, etc. L'interprĂ©tation est si nĂ©gative que Carcopino avance l'idĂ©e que ces lettres auraient Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es et publiĂ©es durant le second triumvirat dans un but de propagande, pour dĂ©nigrer CicĂ©ron et justifier sa proscription par Octave[166]. Cette thĂ©orie a Ă©tĂ© rĂ©futĂ©e par Pierre BoyancĂ© dans son article « CicĂ©ron contre CicĂ©ron ? », paru en 1949[167]. GĂ©rard Walter rejoint les avis de Mommsen et de Carcopino : vantant l'intelligence de l'homme mais dĂ©nonçant son cynisme et sa cupiditĂ© et le caractĂšre frĂ©quemment mensonger de ses Ă©crits, il conclut que « la biographie de CicĂ©ron est tout Ă  refaire »[168].

Pierre Grimal explique les errances politiques attribuĂ©es Ă  l'irrĂ©solution et la faiblesse de caractĂšre de CicĂ©ron par sa formation devenue une habitude de pensĂ©e, consistant Ă  peser le pour et le contre avant de dĂ©cider, en face de situations politiques complexes et mouvantes[169]. Guy Achard estime que l'on doit tenir compte de la situation de CicĂ©ron ainsi que de la mentalitĂ© romaine et que l'on doit considĂ©rer l'ensemble de son action. Au dĂ©but simple provincial, homme nouveau, dĂ©pourvu des moyens et du crĂ©dit des puissants, il est contraint, mĂȘme en 63, Ă  la prudence et Ă  l'habiletĂ©, mais il essaie, chaque fois que c'est possible, de promouvoir une politique trĂšs nouvelle Ă  Rome, cette union de tous les bons citoyens, et surtout, aprĂšs les ides de mars, il s'engage avec dĂ©termination et courage contre Antoine, payant finalement de sa vie la dĂ©fense de la RĂ©publique[170].

Les partisans de CicĂ©ron excusent les compromissions de ses plaidoyers d'avocat, qu'ils jugent comme une adaptation au client et Ă  la cause[171], ce que CicĂ©ron revendique : « On se trompe en croyant avoir dans les discours que nous avons tenus devant les tribunaux nos opinions dĂ»ment consignĂ©es : tous ces discours sont ce que veulent les causes et les circonstances[A 71]. » Quitte Ă  s'Ă©loigner de la vĂ©ritĂ© pour dĂ©fendre un coupable : « Il appartient [
] Ă  l'avocat, parfois, de plaider le vraisemblable, mĂȘme s'il n'est pas le plus vrai[A 72]. »

Jugements sur sa philosophie

Durant la Renaissance et l'Ă©poque classique, CicĂ©ron est un acteur reconnu dans les dĂ©bats philosophiques. Mais Ă  partir des annĂ©es 1830, lorsque sont publiĂ©es les Ă©ditions savantes des auteurs grecs et latins, le point de vue change : CicĂ©ron n'est plus considĂ©rĂ© comme un philosophe vĂ©ritable, mais juste comme un passeur de la pensĂ©e grecque, un doxographe rĂ©sumant des textes sans apport qui lui soit personnel. La prĂ©face rĂ©digĂ©e en 1928 par Jules Martha Ă  sa traduction du De finibus bonorum et malorum est reprĂ©sentative de cette dĂ©prĂ©ciation : « Il n’a pour bien traiter [les matiĂšres de la philosophie] la tournure d’esprit qui convient [
]. Il est rapide, superficiel. Il est trop portĂ© Ă  voir les choses par le cĂŽtĂ© oratoire et n’a pas assez le souci d’aller au fond. Il n’a pas la rigueur dans l’analyse et la mĂ©thode qu’exigent l’exposĂ© ou la critique des problĂšmes philosophiques[172]. » Jules Martha reconnait du moins l'intĂ©rĂȘt de son travail de vulgarisation, parfois comme seul tĂ©moin qui subsiste de certains aspects des doctrines grecques[173].

ConsidĂ©rer CicĂ©ron comme un simple transcripteur des philosophes grecs Ă  destination d'un public latin a pour corollaire au XIXe siĂšcle un courant de recherche systĂ©matique dans ses traitĂ©s de sources grecques pour chacun de ses Ă©noncĂ©s, mis Ă  part les rĂ©fĂ©rences Ă  la mythologie et Ă  l'histoire romaine, et les anecdotes personnelles[174]. Les travaux des philologues allemands comme Rudolf Hirzel[175] ont fait longtemps autoritĂ© dans cette approche, dite du Quellenvorschung (« Recherche des sources »). Cette approche fondĂ©e sur un prĂ©jugĂ© rĂ©ducteur et menĂ©e trop systĂ©matiquement est aujourd'hui critiquĂ©e et rejetĂ©e, mĂȘme si Carlos LĂ©vy estime que ces Ă©tudes de dĂ©tail sur tel ou tel aspect des ouvrages de CicĂ©ron restent prĂ©cieuses pour effectuer de nouvelles recherches[176].

Une certaine rĂ©habilitation de CicĂ©ron se dessine toutefois Ă  la fin du XXe siĂšcle[173] : ainsi, Pierre BoyancĂ© dĂ©finit l'humanisme cicĂ©ronien par son sens de l'humain, son sens de la culture, qui permet Ă  l'homme de se rĂ©aliser, et son sens de la bienveillance, exprimĂ©e dans les rapports sociaux[177]. Pierre Pellegrin rappelle que CicĂ©ron n'a jamais Ă©tĂ© considĂ©rĂ© comme un philosophe original, et qu'il n'a jamais prĂ©tendu l'ĂȘtre. S'il parle avec sympathie de la Nouvelle AcadĂ©mie et s'en fait le porte-parole dans certains traitĂ©s, il ne s'est pas posĂ© en successeur d'Antiochus d'Ascalon, dernier maĂźtre officiel de cette Ă©cole[178].

Évocations artistiques

ƒuvres artistiques

Romans historiques

ƒuvres cinĂ©matographiques

Notes et références

Notes

  1. Les familles romaines menaient des stratégies transgénérationnelles pour s'élever dans la hiérarchie sociale. Sur cet aspect concernant les Tulli, voir chapitre 1 (p. 23-37) de Grimal 1986, en particulier p. 26-29. Par exemple, le pÚre de Cicéron acquiert une propriété à Rome, non pas pour lui, mais pour que ses fils aient un pied-à-terre en ville.
  2. En général, l'origine des cognomina est difficile à établir.
  3. Sur l'importance stratĂ©gique des politiques matrimoniales dans les classes supĂ©rieures romaines, voir cette remarque de J. Andreau : « Dans l'Ă©lite, le choix d'un conjoint a d'ailleurs toujours des implications politiques et des implications patrimoniales », p. 64 in : Remarques sur les intĂ©rĂȘts patrimoniaux de l’élite romaine, Cahiers du Centre Gustave Glotz, 16, 2005, p. 57-77. Lire en ligne
  4. Lettre 826 (CUF) = Att., XVI, 15, datée de la mi-novembre 44 : « Car une faillite privée est plus déshonorante qu'un échec politique » (trad. Beaujeu).
  5. On attribue à son frÚre Quintus Tullius Cicero la rédaction de notes sur la technique de campagne électorale (Commentariolum petitionis).
  6. Voir la Conjuration de Catilina racontée en détail par Salluste.
  7. Un des droits fondamentaux de tout citoyen romain Ă©tait celui de faire appel au peuple en cas de condamnation capitale (ius provocationis). Les complices de Catilina, exĂ©cutĂ©s sans jugement, ne purent Ă©videmment exercer ce droit. CicĂ©ron, consul, avait beau s'ĂȘtre couvert par un vote du SĂ©nat le 5 dĂ©cembre 63, il n'en demeurait pas moins lĂ©galement responsable de la dĂ©cision. Voir P. Grimal, Introduction Ă  l'Ă©dition de l'In Pisonem, collection des UniversitĂ©s de France (collection BudĂ©), Les Belles Lettres, 1966, p. 9-10.
  8. Sa fille Tullia avait Ă©pousĂ© un Calpurnius Piso, mais d'une autre branche que les Caesoninii (le consul), un Frugus. Le texte de l'In Pisonem, 12 est explicite quand CicĂ©ron mentionne la prĂ©sence de son gendre lors de leur rencontre avant le vote de la loi : « coram genero meo, propinquo tuo », « en prĂ©sence de mon gendre, ton parent ». Ce ne peut donc ĂȘtre le fils du consul, comme on le lit parfois. Voir la note complĂ©mentaire de P. Grimal Ă  ce passage dans son Ă©dition de l'In Pisonem, Collection des UniversitĂ©s de France (collection BudĂ©), Les Belles Lettres, 1966, p. 157-158.
  9. Pour empĂȘcher toute rĂ©cupĂ©ration et reconstruction ultĂ©rieures du bien, Clodius avait fait consacrer le lieu par un pontife Ă  la dĂ©esse Libertas. Il fallait donc prĂ©alablement casser cette consĂ©cration, d'oĂč cette procĂ©dure devant le collĂšge des pontifes, plus haute instance religieuse des Romains : un pontife avait consacrĂ©, seul le collĂšge des pontifes pouvait dĂ©-consacrer.
  10. Curieusement, Plutarque omet cet épisode, passant du retour de Cicéron (XLV) à la mort de Milon (XLVI), mais cette querelle de propriété n'est pas sans conséquence.
  11. Florence Dupont en a tiré avec L'affaire Milon un roman historique fort bien documenté.
  12. Cicéron, grand admirateur de DémosthÚne, reprend le titre des discours que cet orateur prononça contre Philippe de Macédoine (Plutarque, Vie de Cicéron, XXIV).
  13. Plutarque ne mentionne que GaÚte comme lieu de la mort de Cicéron, mais Plutarque ne privilégie pas les détails.
  14. Le texte de la Consolation recomposĂ© par en 1583 par l’humaniste Sigonius Ă  partir de citations de CicĂ©ron est considĂ©rĂ© comme un pastiche. Voir Reinach Salomon. « La Consolation de CicĂ©ron », Comptes-rendus des sĂ©ances de l'AcadĂ©mie des Inscriptions et Belles-Lettres, 74e annĂ©e, N. 2, 1930. p. 93-94, .
  15. Certains textes de Cicéron ne sont connus que par des citations de Nonius, trÚs brÚves et trop dispersées pour donner un aperçu compréhensible du contenu de ces textes.
  16. Ces classes sont de nos jours transformées en premiÚre et terminale.

Références antiques

  1. Plutarque, Vie de Cicéron, 2 (trad. Ricard: II).
  2. Plutarque, Vie de Cicéron, 1.
  3. Tusculanes, I, 38 et Brutus, 62.
  4. Cicéron, Ad Atticum, I, 3.
  5. Cicéron, Brutus, 306.
  6. Plutarque, Vie de Cicéron, 3,7 (trad. Ricard: V).
  7. Cicéron, Catilinaire IV, 2, évocation de son fils au berceau.
  8. Cicéron, Verrines I, 23.
  9. Salluste, Conjuration de Catilina, XXIII.
  10. Plutarque, Vie de Cicéron, XII (trad. Ricard: XVII).
  11. Salluste, De Conjuratione Catilinae, XXIX, 3.
  12. Cicéron, Pro Murena, XXIX.
  13. Plutarque, Vie de Cicéron, XXIII, XXIV (trad. Ricard: XXX, XXXI).
  14. Cicéron, Epistulae ad familiares, V, 6.
  15. Cicéron, Ad Atticum, I, 9, 2 ; De finibus, V, 1 ; Tusculanes ; etc.
  16. Cicéron, De divinatione, I, 8.
  17. Cicéron, ad Atticum, XIV, 9.
  18. Cicéron, PremiÚre Philippique, 16.
  19. Velleius Paterculus, Histoire romaine, livre II, 45.
  20. Plutarque, Vie de Cicéron, XXXII (trad. Ricard: XLIII).
  21. Cicéron, Ad Atticum, IV, 1, 3.
  22. Cicéron, Ad Atticum, IV, 1, 6.
  23. Cicéron, Ad Atticum, IV, 5, 1.
  24. Plutarque, Vie de Cicéron, XXVI (trad. Ricard: XLVII).
  25. Jules CĂ©sar, Guerre des Gaules, livre V, VI 32,36, VII 90.
  26. Cicéron, Epistulae ad familiares, IX, 2.
  27. Plutarque, Vie de Cicéron, 40 (trad. Ricard: LIII).
  28. Cicéron, Epistulae ad familiares, IX, 16, 7 ; Ad Atticum, XIV, 12, 2 ; De fato, I.
  29. Cicéron, De la divination, II, 1.
  30. Plutarque, Vie de Cicéron, 41 (trad. Ricard: LV).
  31. Plutarque, Vie de CĂ©sar, LIX.
  32. Cicéron, Ad Atticum, 13, 50, 1.
  33. Cicéron, Ad Atticum, XIII, 52.
  34. Plutarque, Vie de Brutus, 12.
  35. Velleius Paterculus, Histoire romaine, livre II, 58.
  36. SĂ©nĂšque l'Ancien citant Tite-Live, Suasoriae, VII, 17.
  37. Plutarque, Vie de Cicéron, 48, 1 ; 3-4 (trad. Ricard: LXIV, LXV).
  38. Aulu-Gelle, Nuits Attiques, XIII, 20.
  39. Dion Cassius, 40, 54 ; 46, 7.
  40. Cicéron, Inst Orat, III, 6, 11.
  41. Cicéron, De divinatione, II, 4.
  42. SĂ©nĂšque, Lettres Ă  Lucillius, 114, 16.
  43. Cicéron, Sur la réponse des haruspices, 44.
  44. Cicéron, Orator ad Brutum, 7 ; Brutus 82.
  45. DĂ©mosthĂšne, Discours sur la couronne, 159.
  46. Cicéron, Philippiques, II, 55.
  47. Cicéron, Des Lois, I, 5.
  48. Cicéron, Brutus, 72.
  49. Cicéron, Ad Atticum, XIV, 14, 6 ; 17, 6.
  50. Cicéron, Les trois dialogues de l'orateur, à Quintus, livre I, 11.
  51. Cicéron, Académiques, I, III, 10 ; De Finibus bonorum et malorum, I, I.
  52. Cicéron, De finibus, III, VII, 7.
  53. Cicéron, De finibus bonorum et malorum, I, 2, 6.
  54. Cicéron, De finibus bonorum et malorum, III, 2, 5.
  55. Cicéron, Académiques, I, VII, 29.
  56. Cicéron, Académiques, I, VII, 25 ; De finibus bonorum et malorum, III, IV, 15.
  57. Cicéron, Ad Atticum, XIII, 9, 4.
  58. Cicéron, Académiques, I, 11.
  59. Cicéron, De Natura Deorum, I, 6.
  60. Un tutor et procurator rei publica, Cicéron, De Republica, II, XXIX, 51.
  61. Cicéron, Epistulae ad familiares, V, 12, .
  62. Cicéron, De divinatione, II, 1.
  63. Cicéron, De divinatione, II, 1.
  64. Cicéron, Cato Maior de Senectute, 85.
  65. Cicéron, Hortensius, fragment 93 de Ruch.
  66. Cicéron, Ad Atticum, XV, 27, 2 ; XVI, 2, 6.
  67. Aulu-Gelle, Nuits Attiques, XV, VI.
  68. Cicéron, De Officiis, I, XXV, 85.
  69. SénÚque le Rhéteur, Suasoires, VII.
  70. Augustin d'Hippone, De Doctrina christiana, IV, 34.
  71. Cicéron, Pro Cluentio, 139.
  72. Cicéron, Les devoirs, II, 51.

Références modernes

  1. Anonyme (trad. Paul Marius Martin), Les hommes illustres de la ville de Rome, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France "Budé" », , p. 179, note no 659.
    La compilation est le seul texte à faire descendre Cicéron de Titus Tatius, ce qui est clairement vu comme une erreur, déformant la gens de Tullius à Tatius.
  2. Pour un exposĂ© exhaustif sur les relations de CicĂ©ron avec son fils, voir M. Testard, Le fils de CicĂ©ron, destinataire du De Officiis, Bulletin de l'Association Guillaume BudĂ©, 1962, 2, p. 198-213 Lire en ligne, et Christophe Burgeon, Le sĂ©jour d’étude de CicĂ©ron le Jeune en GrĂšce d’aprĂšs la correspondance de CicĂ©ron pĂšre, Folia Electronica Classica, Ucl, 2017. Lire en ligne
  3. Ces nombreuses lettres sont réunies dans le volume IX de l'édition de la Correspondance, Collection des Universités de France (collection Budé). Pour une analyse, voir l'introduction et les notes de l'éditeur, J. Beaujeu.
  4. Pour le détail, voir la Notice de J. Beaujeu, Tome X de la Correspondance, Collection des Universités de France, 1991, p. 79-82. Exemples : lettres 796 (= Att., XVI, 3), 826 (= Att., XVI, 12), 827 (= Fam., XVI, 24).
  5. Stroh 2010, p. 253.
  6. Élisabeth Deniaux, Rome, de la CitĂ©-État Ă  l'Empire, Institutions et vie politique, Hachette, 2001 (ISBN 2-01-017028-8), p. 101.
  7. Borie, Leumachois et Levert 2009, p. 20.
  8. Stroh 2010, p. 256.
  9. Stroh 2010, p. 268.
  10. Pierre Grimal, La littérature latine, coll. Que sais-je ?, no 327.
  11. Stroh 2010, p. 251-252.
  12. « The Eleusinian Mysteries: The Rites of Demeter », sur Ancient History Encyclopedia (consulté le ).
  13. Borie, Leumachois et Levert 2009, p. 35.
  14. Borie, Leumachois et Levert 2009, p. 32.
  15. Le Glay 1990, p. 221.
  16. Borie, Leumachois et Levert 2009, p. 40-41.
  17. Inscriptions CIL 4707 de la Porta Romana, Mireille CĂ©beillac-Gervasoni, Maria Letizia Caldelli, Fausto Zevi, Épigraphie latine, Armand Colin, 2006 (ISBN 2-200-21774-9), p. 90-92.
  18. Pierre Grimal, L'amour à Rome, dans Rome et l’Amour, Robert Laffont, 2007 (ISBN 978-2-221-10629-7), p. 159.
  19. Nicolet 2001, p. 109.
  20. Nicolet 2001, p. 200.
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  23. Le Glay 1990, p. 23-24.
  24. Pierre Grimal, La civilisation Romaine, Chap. VII, 1981, Flammarion, p. 217.
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  26. Le Glay 1990, p. 140-141.
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  54. François Prost, Petit Manuel de la Campagne électorale / Lettres à son frÚre Quintus, Les Belles Lettres, coll. « Commentario », , p. CLXXI-CLXXV.
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  61. Jules Humbert, Les plaidoyers écrits et les plaidoiries réelles de Cicéron, P.U.F. Paris, 1925.
  62. Marie Ledentu; Guy Achard, Orateur, auditeurs, lecteurs. À propos de l'Ă©loquence romaine... Colloque du 31-1-2000, Lyon, p. 57-90.
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  88. Pernot 2000, p. 158-159.
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  95. Le Glay 1990, p. 163.
  96. Cic., Tusculanes, IV, 6. Voir Benferhat Y, Cives Epicurei, les épicuriens et l'idée de monarchie à Rome et en Italie de Sulla à Octave, collection Latomus, 2005, en particulier p. 60-64 et Le Glay 1990, p. 173.
  97. Muller 1990, p. 46-48.
  98. En rĂ©alitĂ©, la littĂ©rature Ă©picurienne en langue latine est largement diffusĂ©e depuis deux gĂ©nĂ©rations et les premiĂšres publications d'Amafinius, mĂȘme si CicĂ©ron les dĂ©nigre et leur refuse le titre de philosophie « sĂ©rieuse ». Voir Tusculanes, IV, 6 et AcadĂ©miques, I, 2. Sur cette littĂ©rature Ă©picurienne, voir Y. Benferhat, Cives Epicurei. Les Ă©picuriens et l'idĂ©e de monarchie Ă  Rome et en Italie de Sulla Ă  Octave, collection Latomus, 2005, en particulier le chapitre II, section A : « L'Ă©picurisme en Italie avant LucrĂšce », p. 58-73.
  99. AngÚle Foucher, « Cicéron et la nature », Bulletin de l'Association Guillaume Budé, no 3, octobre 1955, p. 38.
  100. Martha 1928, p. XII.
  101. Grimal 1986, p. 444.
  102. Pellegrin 2010, p. 296, note 23.
  103. Martin Jean-Marie, Providentia deorum. Recherches sur certains aspects religieux du pouvoir impĂ©rial romain, Rome : École Française de Rome, 1982, , p. 2-3.
  104. Roland Poncelet, CicĂ©ron, traducteur de Platon. L’expression de la pensĂ©e complexe en latin classique, FacultĂ© des lettres de l'UniversitĂ© de Paris, 1953.
  105. Pellegrin 2010, p. 60-61.
  106. Par exemple dans le De finibus, II, 6-12 ou les Tusculanes I, V. Dans chaque cas, l'interlocuteur de Cicéron cÚde et le prie de revenir à un exposé continu.
  107. Grimal 1986, p. 353.
  108. Grimal 1986, p. 386.
  109. Pellegrin 2010, p. 16-17.
  110. LĂ©vy 2002, p. 24.
  111. Testard 1965, p. 23.
  112. Pellegrin 2010, p. 11-12.
  113. Le Glay 1990, p. 225.
  114. Le Glay 1990, p. 246.
  115. Besnier 1989, p. I.
  116. Grimal 1986, p. 326-327.
  117. Grimal 1986, p. 350-353.
  118. Besnier 1989, p. II.
  119. Pellegrin 2010, p. 25.
  120. Pellegrin 2010, p. 47.
  121. Pellegrin 2010, p. 45.
  122. Grimal 1986, p. 353-354.
  123. Grimal 1986, p. 355.
  124. Grimal 1986, p. 360-361.
  125. Muller 1990, p. 265-266.
  126. Grimal 1986, p. 369.
  127. Muller 1990, p. 268.
  128. Grimal 1986, p. 384-385.
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  130. Yon 1997, p. I.
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Voir aussi

Bibliographie

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Sources antiques

ƒuvres de CicĂ©ron
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  • CicĂ©ron (trad. Maurice Testard), Les Devoirs, Paris, Les Belles Lettres,
  • CicĂ©ron (trad. Jules Martha, prĂ©f. Jules Martha, Carlos LĂ©vy), Des termes extrĂȘmes des Biens et des Maux, Paris, Les Belles Lettres, (1re Ă©d. 1928) (ISBN 2-251-01049-1)
  • CicĂ©ron (trad. Pierre Wuilleumier), Caton l'Ancien. De la vieillesse, Paris, Les Belles Lettres, (1re Ă©d. 1940), 139 p. (ISBN 2-251-01035-1)
  • CicĂ©ron (trad. Matthieu Cochereau et HĂ©lĂšne Parent), De l'amitiĂ©, Paris, Allia, 2021, 144 p.
  • CicĂ©ron, Correspondance, Paris, Les Belles lettres, 2021.
    — PremiĂšre Ă©dition Ă  prĂ©senter l'intĂ©gralitĂ© de la correspondance de CicĂ©ron. —

Ouvrages

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  • Jean BoĂ«s, La philosophie et l'action dans la correspondance de CicĂ©ron, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1990, 435 p. (ISBN 2-86480-411-5)
  • JĂ©rĂŽme Carcopino, Les Secrets de la correspondance de CicĂ©ron, 1947, Paris, L'artisan du Livre Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article ;
  • JoĂ«lle Gardes-Tamine, La rhĂ©torique, Paris, Armand Colin, (1re Ă©d. 1996) (ISBN 2-200-26243-4) Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Pierre Grimal, La LittĂ©rature romaine, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? » (no 327), (ISBN 2-13-037406-9)
  • Pierre Grimal, Étude de chronologie cicĂ©ronienne : annĂ©es 58 et 57 av. J.-C., Les Belles Lettres, (ISBN 978-2251328140)
  • Pierre Grimal, CicĂ©ron, Fayard, (ISBN 978-2213017860) Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
  • Pierre Grimal, CicĂ©ron, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? » (no 2199), , 2e Ă©d. (ISBN 978-2130456285)
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  • Laurent Pernot, La RhĂ©torique dans l'AntiquitĂ©, Paris, Librairie GĂ©nĂ©rale Française, coll. « Le Livre de poche / AntiquitĂ© », (ISBN 2-253-90553-4) Document utilisĂ© pour la rĂ©daction de l’article
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Articles

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  • Alain Malissard, « L'histoire : Ă©criture ou vĂ©ritĂ© ? À propos de Pline (Ep., 6, 16 et 20) et de Tacite (Ann., 14, 3-9) », MĂ©langes Pierre LĂ©vĂȘque, Besançon, UniversitĂ© de Franche-ComtĂ©, t. 5 : Anthropologie et sociĂ©tĂ©,‎ , p. 227-243 (lire en ligne).
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  • Charles Guittard, « L’humanisme de CicĂ©ron et les valeurs RĂ©publicaines », Humanisme, 2011/3 (no 293), p. 72-79.

Articles connexes

Liens externes

Bases de données et dictionnaires

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