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La Vie sur le Mississippi

La Vie sur le Mississippi (Life on the Mississippi) est un récit de voyage semi-autobiographique de Mark Twain publié en 1883, présentant un condensé de son univers personnel et artistique par sa façon turbulente et humoristique d'appréhender et de rendre la réalité, par son penchant pour une structure débridée et sa conviction que rien ne remplace l'expérience dans l'échafaudage d'un livre. En effet, le récit prend pour sujet le grand Mississippi, dont les flots ont traversé les jeunes années de l'auteur, qui avait appris, en tant qu'apprenti puis pilote de steamer, à en connaßtre tous les courants avec lesquels il réussit à s'identifier comme s'il en était la divinité tutélaire.

La Vie sur le Mississippi
Image illustrative de l’article La Vie sur le Mississippi
Vallée du Mississippi

Auteur Mark Twain
Pays Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre RĂ©cit autobiographique et de voyage
Version originale
Langue anglais américain
Titre Life on the Mississippi
Éditeur James R. Osgood and Company
Lieu de parution Boston
Date de parution
Version française
Traducteur Philippe Jaworski
Éditeur Gallimard
Lieu de parution Paris
Date de parution 2015
Chronologie

La forme du roman exprime l'essence mĂȘme de Mark Twain Ă©crivain, livre de voyage surpassant les prĂ©cĂ©dents, The Innocents Abroad (1869), À la dure (1872) (Roughing it), A Tramp Abroad (Vagabond Ă  l'Ă©tranger) (1880), et son successeur Following the Equator (En suivant l'Équateur) (1897). En effet, retrouvailles avec les origines, il incarne le retour — et prĂ©sente le rĂ©cit de ce retour — au fleuve et aux expĂ©riences de jeunesse. Dans tous ses autres livres de voyage, Mark Twain soit s'Ă©tait dĂ©couvert comme voyageur (The Innocents Abroad), soit avait tentĂ© de revivre des fragments de son jeune passĂ© (À la dure), soit encore dĂ©libĂ©rĂ©ment rĂ©pĂ©tĂ© le schĂ©ma du « rĂ©cit de voyage » (A Tramp Abroad).

En 1882, l'Ă©crivain devenu cĂ©lĂšbre retourne Ă  ses origines avec pour ambition explicite d'Ă©crire un nouveau livre sur le fleuve, rĂ©visant par la mĂȘme occasion un texte similaire publiĂ© en 1876, la fusion de ces pages avec La Vie sur le Mississippi ne constituant d'aucune sorte deux livres juxtaposĂ©s mais fournissant Ă  l'ensemble un apport supplĂ©mentaire.

L'aspect documentaire du récit n'est pas son but premier. Néanmoins, la comparaison entre le monde du fleuve tel qu'il était avant la guerre de Sécession et tel qu'il est devenu rend compte indirectement des mutations ayant profondément affecté le Sud américain.

Enfin, l'identification de l'auteur avec le fleuve, tout comme le style multiple, puissant et foisonnant qui les met ensemble en scÚne, construisent peu à peu le mythe partagé du Mississippi et de l'écrivain, Samuel Langhorne Clemens, devenu par un lent processus de sublimation de leur relation, Mark Twain.

GenĂšse

Pendant presque cinq ans, Mark Twain avait travaillĂ© Ă  la barre d'un steamer sur le Mississippi, d'abord comme apprenti (cub) pour obtenir son permis de pilote. C'Ă©tait un rĂȘve qu'il rĂ©alisait et bien qu'aprĂšs l'avoir quittĂ©, il ne fĂ»t que trĂšs peu revenu au fleuve, son souvenir et son influence restĂšrent Ă  jamais ancrĂ©s en lui[1]. L'Ă©crivain cĂ©lĂšbre qu'il devint garda toute sa vie la fiertĂ© et la splendeur solitaires d'avoir atteint le sommet de sa profession : « le seul ĂȘtre vivant au monde qui soit sans entraves et entiĂšrement libre », Ă©crira-t-il[2] - [C 1]. Aussi, raconter une nouvelle fois cette vie trĂ©pidante et originale ne pouvait que le sĂ©duire et ses hĂ©sitations furent de courte durĂ©e lorsque la proposition lui en fut prĂ©sentĂ©e[1].

Le livre s'est vu planifié pendant presque deux décennies : dÚs janvier 1866, en effet, Twain faisait savoir que sa vocation l'appelait vers la littérature et qu'il envisageait un ouvrage sur le Mississippi[3], et il ajoutait qu'il y avait de bonnes chances pour qu'il fût un vieil homme avant de l'avoir terminé (I may be an old man before I finish it). Cinq ans plus tard, il annonçait à son épouse Olivia qu'il lui fallait retrouver le fleuve pour prendre des notes[3] : « Quand je me mettrai au livre sur le Mississippi, alors gare ! Je passerai deux mois sur le fleuve à prendre des notes, et je te parie que j'en tirerai quelque chose de bien »[4] - [C 2].

Les prémices : The Atlantic Monthly

Le , il envoie deux lettres à William Dean Howells, rédacteur en chef de l'Atlantic Monthly qui lui a demandé de contribuer à son numéro de janvier[5].

Dans la premiĂšre, il avoue son incapacitĂ© Ă  Ă©crire quoi que ce soit, sa tĂȘte, Ă©crit-il, ne s'y retrouvant pas (my head won't go) ; mais deux heures plus tard, il reprend la plume pour raconter qu'aprĂšs une promenade en forĂȘt avec son voisin et ami le rĂ©vĂ©rend Joseph Hopkins Twichell, l'un de ses futurs biographes[6], il avait Ă©voquĂ© « le bon vieux temps sur le Mississippi, les cinq journĂ©es de splendeur et de grandeur, c'est ainsi que je le voyais, passĂ©es dans la cabine du pilote[5] - [C 3] » ; sur quoi Twichell s'Ă©tait Ă©criĂ© : « Quel sujet inĂ©dit Ă  balancer dans une revue[5] - [C 4] ! ». La pensĂ©e de confier de telles pages Ă  un magazine ne l'avait jamais effleurĂ© : « ApprĂ©cierait-il (l'Ă©diteur) une sĂ©rie courant sur disons trois, six ou neuf mois ? Ou alors quatre[5] - [C 5] ? ».

Cette lettre manifeste une spontanĂ©itĂ© enthousiaste que suivit un ensemble de tableaux (sketches) suffisant pour sept numĂ©ros de l'Atlantic Monthly, mais la dĂ©termination de Mark Twain d'Ă©crire un nouveau livre sur le Mississippi ne s'en trouva pas entamĂ©e. En janvier 1886, il faisait savoir Ă  sa mĂšre et Ă  sa sƓur qu'il envisageait de venir Ă  Saint-Louis pour rĂ©diger les cent derniĂšres pages d'un ouvrage de trois-cents sur ce sujet[7].

Les préparatifs

La décision effective d'écrire le livre est prise à la fin de l'année 1881 : le 28 décembre, Mark Twain demande à son éditeur James S. Osgood un sténographe pour l'accompagner lors de son excursion sur le fleuve au printemps suivant. DÚs février, il remplit des carnets de notes en préparation du périple et de l'ouvrage en gestation ; il va chercher au fond de sa mémoire, non sans se plaindre de ses manques, souvenirs et anecdotes, noms de lieux et repÚres marins ; il se documente, mais les ouvrages consultés ne concernent pas uniquement le Mississippi, car il entend que leurs échappées, leurs détails apparemment superflus alimentent dans son livre les digressions, les solutions de continuité qu'il juge en accord avec son tempérament et propres à la dérive aventureuse caractéristique du voyage fluvial[8]. Ainsi, les deux mois précédant son départ se focalisent sur son passé de pilote, sur le récit de Joseph G. Baldwin (1815-1864), Flush Times in Alabama and Mississippi[9], sur la liste des vapeurs naufragés, brûlés ou coulés, sur ses carnets de notes de plus en plus copieux[8].

Le départ et le voyage

Le , le contrat est signĂ© avec Osgood pour le livre sur le Mississippi, selon des termes dictĂ©s par Mark Twain lui-mĂȘme qui s'octroie le copyright et la moitiĂ© des droits d'auteur, laissant Ă  l'Ă©diteur le soin de le reprĂ©senter comme agent de souscription ; reste Ă  recruter le stĂ©nographe, Roswell Phelps, dĂ©jĂ  connu de Twain Ă  Hartford oĂč il avait enseignĂ©[10], ce qui est fait le 12 avril, enfin s'approvisionner en whisky et tabac pour les longues heures passĂ©es Ă  bord[11].

Calendrier du voyage

Le , Mark Twain, Osgood et Phelps quittent New York pour le Mississippi ; le lendemain, le groupe se trouve largement à l'ouest de Pittsburgh et arrive à Saint-Louis le 19 pour s'embarquer le lendemain sur le Gold Dust à destination de La Nouvelle-Orléans[8].

  • SS Gold Dust.
    SS Gold Dust.
  • SS Chasmorgan.
    SS Chasmorgan.
  • SS City of Baton Rouge.
    SS City of Baton Rouge.
  • SS Gem City.
    SS Gem City.

Direction sud : vers l'aval

  • - dĂ©part Saint-Louis, MO sur le SS Gold Dust
  • - pause Ă  Menard, IL
  • - arrĂȘt Ă  Cairo, IL
  • - visite de Memphis, TN
  • - longe Napoleon, AR
  • - visite de Vicksburg, MS, embarquement sur le SS Charles Morgan
  • - arrĂȘt Ă  BĂąton-Rouge, LA
  • - arrivĂ©e Ă  La Nouvelle-OrlĂ©ans, LA
    Large fleuve, berges consolidées, steamer longeant rive gauche, quelques maisons en contrebas
    Abords de La Nouvelle-Orléans.

Direction nord : vers l'amont

  • - dĂ©part de La Nouvelle-OrlĂ©ans, LA, Ă  bord du SS City of Baton Rouge
  • - arrivĂ©e Ă  Natchez, MI
  • - arrivĂ©e Ă  Vicksburg, MI
  • - Memphis, TN
  • - Cairo, IL
  • - arrivĂ©e Ă  Saint-Louis, MO, embarquement sur le SS Gem City, Interview par le Commodore Rollingpin
  • - dĂ©part de St. Louis, MO sur le SS Gem City
  • - visite Hannibal, MO
  • - dĂ©part d'Hannibal, MO Ă  bord du SS Minneapolis
  • - arrĂȘt Ă  Quincy, IL
  • - visite Keokuk, IA
  • - arrĂȘt Ă  Muscatine, IA
  • - Dubuque, IA
  • - Lake Pepin, MN
  • - arrivĂ©e Ă  destination : Saint-Paul, MN.

DĂ©roulement du voyage

Le Mississippi est un fleuve tout en méandres « comme une longue et flexible pelure de pomme jetée à l'eau par-dessus l'épaule », avait écrit Mark Twain[12] - [C 6], et jeune pilote, Samuel Clemens se vantait d'en connaßtre toutes les courbes et les rives aussi bien que les couloirs de sa maison au milieu de la nuit[12]. AprÚs tant d'années, cependant, si sa mémoire était quelque peu endormie, elle se réveilla dÚs le début du voyage et surclassa trÚs vite la masse de renseignements acquise d'aprÚs les nombreux traités et autres ouvrages spécialisés que Twain avait accumulés[11].

  • croquis dĂ©pouillĂ©, fleuve, un bateau dans un mĂ©andre
    Vue sur le Mississippi du temps de Mark Twain.
  • deux hommes assis cĂŽte Ă  cĂŽte
    Mark Twain en discussion avec John Henton Carter chez le barbier, Rollingpin (NY, 1883).
  • homme prĂ©sentant son invention Ă  un autre
    Mark Twain achĂšte des bretelles, mais vante un systĂšme de son invention, Rollingpin (NY, 1883).
  • moustachu et barbu, haut chapeau, pipe, Ă  la barre
    M. Twain Ă  la barre, Rollingpin (NY, 1883).
dessin à l'encre, berges éventrées, eaux puissantes, un bateau en arriÚre-plan
Les berges sont rongées par les courants.

Le petit steamer est lent : une heure pour couvrir le mille jusqu'Ă  Saint-Louis sur la rive Est. Huit jours sont nĂ©cessaires pour parvenir Ă  La Nouvelle-OrlĂ©ans, avec des escales Ă  Cairo, Memphis, Wicksburg et BĂąton-Rouge. Mark Twain peut observer les ravages de la guerre civile ; il est Ă©galement frappĂ© par le parler local, sa douceur phonique mais aussi la syntaxe de plus en plus massacrĂ©e, en particulier l'usage systĂ©matique de like Ă  la place de as[N 1], l'urgence Ă©prouvĂ©e par tous, sur l'eau ou Ă  terre, de se raconter. De plus, le Mississippi se relĂšve Ă  peine des grandes inondations de mars 1882[13] : les plus basses parties de la Louisiane sont encore sous les eaux et si le fleuve est restĂ© lui-mĂȘme, des Ăźlots ont disparu, d'autres ont Ă©mergĂ©, les berges se sont Ă©ventrĂ©es, les mĂ©andres ont remodelĂ© les frontiĂšres entre les États : l'Ăźle 62 par exemple, qui relĂšve de l'Arkansas, a Ă©tĂ© transportĂ©e dans le Mississippi, aubaine pour le tenancier d'un bar Ă  whisky qui n'a plus eu Ă  payer de licence d'exploitation pendant le reste de sa carriĂšre ; en une nuit, un homme du Mississippi s'est retrouvĂ© citoyen de la Louisiane, etc. Mark Twain commente ces tours jouĂ©s par la nature sur le ton de l'humour : « Bird's Point n'a pas changĂ©, Ă©crit-il par exemple, sauf que le fleuve a rapprochĂ© la maison de Mr. Bird de trois-quarts de mille[14] - [C 7] ».

Une semaine se passe Ă  La Nouvelle-OrlĂ©ans, avec des visites chez Joel Chandler Harris, journaliste et auteur spĂ©cialiste du folklore, et George Washington Cable, romancier de la vie crĂ©ole avec qui Mark Twain se promĂšne dans le quartier historique de la ville ; puis, cette fois Ă  bord du The City of Baton Rouge, vĂ©ritable palace flottant que commande Horace Ezra Bixby, celui-lĂ  mĂȘme qui avait appris le fleuve Ă  Mark Twain et qu'il a affectueusement dĂ©crit comme le « pilote idĂ©al » dans Old Times on the Mississippi (1876)[15], le trio repart vers le nord le , avec des arrĂȘts Ă  Natchez le 7, Vicksburg le 8, Memphis le 10 et enfin sa destination Saint-Louis le 12, en tout deux jours de moins que n'avait pris le Gold Dust Ă  faire le chemin inverse dans le sens du courant[16] - [N 2].

dessin Ă  l'encre, une baie, des falaises, un bateau
Saint-Paul, (illustration de l'Ă©dition de 1883).

À Saint-Louis, Mark Twain embarque sur le Gem City jusqu'Ă  Hannibal, sa bourgade natale oĂč il passe trois jours dans les lieux de son enfance et Ă  retrouver quelques vieux amis de jeunesse ; puis il prend le SS Minneapolis pour Saint-Paul, avec des arrĂȘts Ă  Quincy, Muscatine, Davenport et Dubuque, enfin Lake Pepin, Minnesota, au bord du Lac PĂ©pin. Le 21 mai, le steamer parvient Ă  destination et Mark Twain rentre en train avec Oswood Ă  New York oĂč le voyage s'achĂšve le 24 aprĂšs cinq semaines d'absence, Phelps, quant Ă  lui, ayant dĂ©jĂ  quittĂ© le groupe, sans doute Ă  Hannibal, pour regagner l'Est du pays[16].

Noir et blanc ; pilote tourné vers Mark Twain vu de dos et lui offrant la barre.
Mark Twain invité à prendre la barre lors du voyage de 1882.

Il arrive que Mark Twain soit reconnu Ă  bord des steamers et que les commandants lui confient volontiers la barre pour quelques instants. À Saint-Louis, comme il Ă©tait prĂȘt dĂšs dix heures du matin et que le bateau n'appareillait qu'en dĂ©but d'aprĂšs-midi, il avait passĂ© son temps avec John Henton Carter, journaliste-Ă©crivain spĂ©cialiste du Mississippi et signant ses chroniques « Commodore Rollingpin ». Le rĂ©cit de cette matinĂ©e est consignĂ© dans un texte intitulĂ© « Une journĂ©e avec Mark Twain », publiĂ© dans Rollingpin's Humorous Illustrated Annual Ă  New-York en 1883, mais sans doute dĂ©jĂ  paru en mai 1882 dans le Journal de Saint-Louis (St. Louis Journal)[17]. Mark Twain y apparaĂźt trĂšs occupĂ©, devant impĂ©rieusement aller chez le barbier, puis acheter une paire de bretelles ; en fin de promenade, quelques remarques sont Ă©changĂ©es sur ses livres et ses opinions semblent extrĂȘmement tranchĂ©es : Ă  la suggestion qu'il pourrait changer quelques phrases Ă  l'un d'eux, il s'emporte et rĂ©pond pĂ©remptoirement qu'il a pour habitude, une fois le travail terminĂ©, de ne plus y toucher[17].

Le livre et son texte

jaune, titre, auteur, Ă©diteur, etc.
Life on the Mississippi, couverture de la premiĂšre Ă©dition.

Reste à écrire le livre et il est de notoriété publique que Mark Twain montre autant d'impétuosité à entamer un récit de voyage qu'il est aux abois pour le terminer[16]. Le manuscrit devait avoir été livré en octobre et c'est seulement le 15 janvier qu'un télégramme peut annoncer à Cable que cette fois, il en a fini[16].

Le texte paru en 1883 n'a pas toujours Ă©tĂ© intĂ©gralement respectĂ©[18] : c'est ainsi que l'Ă©dition de 1944 de Willis Wager pour la collection Heritage Press comporte, est-il annoncĂ©, des « passages supprimĂ©s ». Le problĂšme se pose de savoir si ces passages l'ont vraiment Ă©tĂ©, auquel cas si cela s'est fait avec l'assentiment posthume de l'auteur, dĂ©cĂ©dĂ© en 1910 mais qui Ă©tait intervenu sur l'Ă©dition J. Pierpont Morgan en 1909, trĂšs largement reprise en 1944. Dans ce cas, son souci aurait Ă©tĂ© de ne point « offenser les souscripteurs susceptibles d'ĂȘtre choquĂ©s par la question nĂšgre », formulation qui, si elle figure dans les archives, n'est pas de sa main. MĂȘme si Mark Twain a consenti Ă  affadir quelque peu son texte, c'est en toute vraisemblance sous la pression des Ă©diteurs, soucieux de ne point choquer et veillant Ă  assurer leur clientĂšle. Le romancier leur a souvent dĂ©cochĂ© des railleries et brocardĂ© sans Ă©gard les biensĂ©ances puritaines de l'Ă©poque ; pour autant, il savait quand prendre quelques prĂ©cautions, se fiant surtout pour cela au jugement critique de son Ă©pouse, et de William Dean Howells, son ami, l'un comme l'autre lui recommandant parfois de se passer de certaines expressions qu'ils jugent grossiĂšres ou d'attĂ©nuer les outrances de quelque sentiment ostensiblement provocant[18].

Willis Wager n'omet pas tous les éléments supprimés du manuscrit Morgan, précisant que ceux qu'il a retenus se limitent à moins d'une phrase et aux passages que Mark Twain avaient recopiés verbatim de certaines revues[19]. Aucune allusion n'est faite à un quelconque effort pour assagir le texte initial : seule, la ponctuation s'est vue modifiée afin de rendre la lecture plus aisée. Pour autant, le récit du retour à Hannibal avait bel et bien été supprimé, ce que James M. Cox a rétabli dans l'édition Penguin Classic de référence, comme le signale la note 52[20]. En rÚgle générale, l'édition ici retenue suit donc celle de Willis Wager, mais sans son introduction et avec des notes sur les quelques omissions, qui restent ainsi portées à la connaissance du lecteur[20].

Mark Twain avait l'intention de donner une suite Ă  son livre, avec Huck Finn en garçon de cabine (cabin boy) « pour faire entrer dans l'histoire sous forme de fiction le grand fleuve et ses antiques mƓurs[21] - [C 8] », mais le projet n'intĂ©ressa pas l'Ă©diteur qui exigea mĂȘme au dernier moment que le manuscrit remis fĂ»t amputĂ© de quelque quinze mille mots. Les ventes restĂšrent modestes, se montant Ă  50 000, et ce n'est que soixante ans plus tard qu'elles atteignirent les 100 000[21].

Mark Twain et l'expérience de la littérature

Samuel Clemens Ă©tait d'abord devenu Mark Twain sous la houlette de son mentor Horace E. Bixby[N 3] qui, alors qu'il apprenait Ă  piloter Ă  son apprenti (cub) et arrivait sur des hauts-fonds, scandait la manƓuvre aux cris de Mark
 twain! (« Gare ! Deux ! ») rĂ©pĂ©tĂ© trois ou quatre fois lorsque la profondeur de l'eau se rĂ©duisait Ă  deux brasses (fathoms), soit 12 pieds ou 3,7 m[22]. Depuis sa prime jeunesse, le fleuve faisait partie de sa vie et ses carnets regorgent de notes aussi bien topographiques que sociologiques, souvent cryptĂ©es et donc restĂ©es inaccessibles[5].

L'apprentissage du fleuve et de l'Ă©criture

couleurs, grande piĂšce, bureau Ă  droite
Bureau de Mark Twain au musée du Territorial Enterprise, Virginia City, NV.

DĂšs son plus jeune Ăąge, Samuel Clemens avait montrĂ© son intĂ©rĂȘt littĂ©raire et l'acuitĂ© de son regard sur les choses : ses lettres Ă  ses parents alors qu'il voyageait de Philadelphie Ă  New York donnaient force dĂ©tails sur les faits rencontrĂ©s et ses impressions ; en mai 1852, il avait Ă©crit un court sketch, une toute petite nouvelle, The Dandy Frightening the Squatter, Ă  la maniĂšre des humoristes de l'ancien Sud-Ouest.

Avant d'Ă©merger sous son pseudonyme dĂ©finitif, il s'Ă©tait essayĂ© Ă  cinq autres, Thomas Jefferson, Snodgrass, Quintus Curtius Snodgrass, W. Epaminondas Adrastus Blab, Sergeant Fathom et Josh qui, outre les rĂ©fĂ©rences littĂ©raires qu'ils Ă©voquent avec ironie et les escapades comiques qu'ils annoncent, lui ont permis de se faire une rĂ©putation de reporter de grand talent au Territorial Enterprise de Virginia City, oĂč dĂšs fĂ©vrier 1863, il couvre jusqu'en 1866 l'actualitĂ© politique du Nevada par des articles percutants, informĂ©s et bien Ă©crits[23] - [24].

C'est en signant ces articles « Mark Twain » Ă  partir du que Samuel Clemens avait signifiĂ© la fin de son apprentissage du fleuve et de son mĂ©tier d'Ă©crivain. Il avait dĂ©sormais maĂźtrisĂ© les formes d'humour typiques du Sud-Ouest, en mĂȘme temps qu'acquis, par son activitĂ© journalistique, la clartĂ© et le direct propres au reportage, la facultĂ© de rendre le discours oral et d'incarner diffĂ©rents styles parodiĂ©s[24].

Mark Twain et la littérature de voyage

bataille, couleurs
Bataille de Fredericksburg, lithographie de Kurz & Allison (1888).

Comme Walt Whitman avant lui, qui avait participĂ© Ă  la bataille de Fredericksburg, Samuel Clemens avait rejoint les rangs des Marion Rangers, petite bande d'irrĂ©guliers de l'armĂ©e des confĂ©dĂ©rĂ©s, puis les avait quittĂ©s pour l'Ouest au bout de quinze jours sous le prĂ©texte d'incompatibilitĂ© avec la vie militaire, ce qui faisait de lui, comme de tous les autres qui avaient pris la poudre d'escampette, Ă  la fois un traĂźtre et un dĂ©serteur, un hors-la-loi. « Il y avait-lĂ , commente James M. Cox, une sorte de justice sauvage Ă  se dĂ©couvrir un nom authentique au sein de la violence du territoire de Virginia City, Nevada, oĂč l'État manquait encore de stabilitĂ©[24] - [CCom 1] - [N 4] ».

Ouvrages ayant précédé La Vie sur le Mississippi

hÎtel à droite, rez-de-chaussée
Angel's Hotel oĂč Mark Twain entendit raconter l'histoire de la grenouille sauteuse.

Avant de s'installer sur la cĂŽte Est, Mark Twain s'Ă©tait aventurĂ© Ă  l'Ouest, puis s'en Ă©tait revenu par l'isthme de Panama, ce qui lui avait permis d'Ă©chapper Ă  la guerre ; il avait traversĂ© la Prairie, tĂątĂ© de la rude vie des chercheurs d'argent (À la dure), se dĂ©couvrant comme humoriste, reporter, journaliste et voyageur, mais gardant toujours ses distances avec la loi : sa CĂ©lĂšbre Grenouille sauteuse du comtĂ© de Calaveras, il l'avait entendue dans le comtĂ© de Tuolumne oĂč il se cachait pour Ă©viter la police de San Francisco, irritĂ©e de ses reportages brĂ»lants[25].

Exposition universelle de Paris (1867).
Pont d'Iéna rive gauche et Champ-de-Mars avec le palais du Champ-de-Mars vus de la colline de Chaillot, Le Monde illustré.

Sans le sou Ă  New York, une proposition du The Daily Alta California de San Francisco vient lui sauver la mise : suivre pour les lecteurs le premier voyage touristique organisĂ© depuis l'AmĂ©rique. C'est ainsi que Mark Twain s'embarque le sur le SS Quaker City pour une excursion lointaine de cinq mois en compagnie de Quakers, direction l'Europe et le Moyen-Orient. Au programme : les Açores, Gibraltar, Tanger, la France, y compris une escapade en train au dĂ©part de Marseille pour l'Exposition universelle de Paris glorifiant surtout les victoires militaires de NapolĂ©on III[26], l'Italie avec une visite des États pontificaux Ă  Rome, la GrĂšce, Constantinople, la CrimĂ©e et une promenade sur la mer Noire jusqu'Ă  Odessa, puis Smyrne, la Terre sainte, la Syrie et l'Égypte ; en prime les Bermudes sur le chemin du retour. En cela, il suivait l'exemple de Washington Irving, Ralph Waldo Emerson, Henry Longfellow ou Nathaniel Hawthorne qui avaient tous visitĂ© le vieux continent et rendu compte de leurs impressions. « Mark Twain, l'homme de l'Ouest, se trouvait donc face Ă  la vieille Europe et, l’Ɠil fĂ©roce et la langue bien pendue, il a fiĂšrement campĂ© sur ses valeurs d'homme de la frontiĂšre. Ce qui offre un Ă©tonnant feu d'artifice d'Ă©normes blagues, de descriptions dĂ©capantes, d'anecdotes cocasses et de rĂ©flexions plus sĂ©rieuses qu'on n'imagine d'abord — avec, en prime, quelques Ăąnes, des chameaux et une course Ă©chevelĂ©e Ă  travers l'Europe, Ă  la recherche d'un fantomatique morceau de savon[27]
 ».

Mark Twain est donc restĂ© fidĂšle Ă  lui-mĂȘme, satiriste et humoriste, dĂ©nonçant les pĂšlerins qui muent avantageusement leur plaisir en prĂȘchi-prĂȘcha artistique et surtout spirituel, parodiant du mĂȘme coup la littĂ©rature de voyage oĂč il ne voit que pittoresque mis en scĂšne, morale esthĂ©tique, descriptions de dĂ©cors obligĂ©s[28]. Le rĂ©sultat en est cet Innocents Abroad (1869), composĂ© d'aprĂšs une sĂ©rie de cinquante-cinq reportages Ă©pistolaires pour le Alta California, fĂ©roce envers William Cowper Prime et les dĂ©bordements sentimentaux de son Tent Life in the Holy Land[29] - [30], moqueur et mĂ©prisant Ă  l'Ă©gard de ses compagnons de voyage, qu'il appelle « des vandales » pour essayer de dĂ©crocher quelques bouts de reliques, ce qui ne l'empĂȘche pas de se servir de leurs propres notes en complĂ©ment des siennes ; et impitoyable envers les habitants des pays visitĂ©s qui se laissent tourner en esclaves et domestiques par les touristes amĂ©ricains[31], le tout mĂȘlĂ© Ă  ses attentes et ses rĂ©actions personnelles[32].

portrait noir et blanc, homme environ cinquante ans, ample chevelure et barbe blanches, légÚrement tourné vers la droite
Walt Whitman. Restauration Brady-Handy.

L'ouvrage est rude, effrontĂ© envers les pays traversĂ©s, avec une libertĂ© de mouvement et de dessein qui caractĂ©rise toute l'Ɠuvre de Mark Twain, en rupture avec la stabilitĂ© des rĂ©cits et descriptions habituels, quelque chose que James M. Cox qualifie d'« anti-littĂ©raire »[33], une impatience souveraine se manifestant dans la dilution de la structure, les modulations du ton, le kalĂ©idoscope des points de vue, une quĂȘte de la contradiction, comme en Ă©cho Ă  la proclamation de Walt Whitman[34] :

« Do I contradict myself?
Very well then I contradict myself
(I am large, I contain multitudes.)
»

« Me contredisé-je ?
TrĂšs bien, alors je me contredis
(Je suis vaste, je recÚle les multitudes.) »

Une prose de rupture

noir et blanc, diligence tirée par plusieurs paires de chevaux, postillon fouet en main
Ancien logo de Wells Fargo.
Illustration de À la dure.

Ainsi, Mark Twain affirme haut et fort sa présence dans sa prose, plus ample et plus libre que les conventions littéraires ne l'autorisent, amplitude née du culot et de la confiance en soi, liberté surgie d'une aisance innocente, mi-sceptique mi-ignorante, le tout faisant fi de la déférence. L'humour que génÚre sa domination auctoriale se veut extravagant, presque démesuré, à la marge des valeurs traditionnelles de la morale et de l'esthétique littéraire, unité, cohérence, point de vue, tout se voyant chamboulé et subverti[33]. Sans doute est-ce pourquoi Mark Twain est bien, comme l'écrivait Hemingway, le pÚre du roman américain, le premier à le fonder, sans références obligées à l'Europe, sur les seules traditions et les valeurs de l'Amérique[27].

Les rĂ©cits de voyages vont se suivre, lui donnant rapidement un passĂ© littĂ©raire : voici À la dure (1872)[35], prĂ©quelle de Innocents Abroad, racontant en un vaste Ă©clat de rire les cinq annĂ©es des voyages du jeune Clemens : il a vingt-sept ans et s'enfonce hardiment dans l'Ouest encore sauvage avec son frĂšre aĂźnĂ©, Orion, qui vient d'ĂȘtre nommĂ© secrĂ©taire de l'État. Les deux hommes effectuent en quatorze jours le voyage Ă  bord d’une diligence Wells Fargo, s’engageant sur la piste de la Californie qui chemine par Independence Rock et Devil's Gate (Wyoming) jusqu’à South Pass ; ils empruntent ensuite la route des Mormons, bifurquant Ă  Fort Bridger vers l’Echo Canyon pour rejoindre Salt Lake City et finalement s’arrĂȘter Ă  Carson City dans le Nevada[36], juste avant la Californie.

photographie couleur, deux collines abruptes ; entre elles, un passage Ă©troit
Devil's Gate (Wyoming), point de passage des pionniers sur la piste de la Californie.

La ville se stabilise tout juste aprĂšs la pĂ©riode de grande effervescence consĂ©cutive Ă  la dĂ©couverte en 1859 de gisements d’argent dans les monts Washoe. À la recherche du filon cachĂ©, une foule de déçus de la ruĂ©e vers l'or en Californie de 1849 et de nouveaux aventuriers attirĂ©s par la promesse d’une fortune facile ont convergĂ© vers la ville. Le profil de ces prospecteurs diffĂšre sensiblement des pionniers traditionnels qui s’installent pour mettre en valeur le pays par le travail de la terre. La population de Carson City est alors essentiellement masculine ; l’aviditĂ©, la concurrence et la recherche des plaisirs faciles y maintiennent un climat de tension permanente[37]. Samuel Clemens est lui-mĂȘme gagnĂ© par la « fiĂšvre de l’argent »[N 5] - [38] ; persuadĂ© de faire fortune rapidement, il se lance tous azimuts dans la prospection. Ses espoirs sont déçus : en butte Ă  des difficultĂ©s financiĂšres, il finit par accepter en aoĂ»t 1862 l’offre d’emploi permanent que lui propose le Territorial Enterprise, journal de la ville de Virginia City, pour lequel il Ă©crivait jusque-lĂ  occasionnellement des chroniques comiques[39].

Vient ensuite The Gilded Age (1873) qui a donnĂ© son nom Ă  l'Ă©poque, que Twain, contrairement Ă  ce que peut laisser penser l'appellation, voyait comme une Ă©re d'incroyable pourriture[40] - [C 9] - [N 6] - [41], en collaboration avec Charles Dudley Warner. Enfin, paraissent les reportages pour le compte de l'Atlantic Monthly de Howells, publiĂ©s en sept numĂ©ros de janvier Ă  juin, puis en aoĂ»t de 1875[33], sous le titre de Old Times on the Mississippi, en quelque sorte achevant la reconstruction de Samuel Clemens en Mark Twain[42]. Avant le livre de 1883, il y aura Ă©galement A Tramp Abroad (1880, suivant assez mollement un voyage en Suisse, France et Italie en compagnie du pasteur Joe Twichell, transformĂ© en un pĂąle Mr. Harris, avec des Ă©pisodes et des personnages imaginaires, le tout de la plume d'un narrateur anonyme Ă  peine ressemblant[43] ; « livre laborieux », Ă©crit Pam McAllister, dont le verbiage a dĂ» ĂȘtre coupĂ©[44].

Ce jaillissement d'Ă©criture aura Ă©tĂ© pour Mark Twain une marche joyeuse Ă  travers son enfance et sa jeunesse, en particulier dans Old Times on the Mississippi, prĂ©mices Ă  la fois de Tom Sawyer (1876) et de Huckleberry Finn (1884), qu'interrompit au seiziĂšme chapitre le voyage de 1882. Lors de cette Ă©chappĂ©e, cependant, les jeunes annĂ©es n'Ă©taient plus que souvenir, mais le courant du fleuve drainait toujours les veines de sa maturitĂ©, l'entraĂźnant vers la lĂ©gende et le mythe, l'odyssĂ©e d'un jeune redneck, dĂ©rivant au sud du Mississippi jusqu'au cƓur des contrĂ©es esclavagistes[14].

Structure de La Vie sur le Mississippi

Chronique du temps passĂ© et du temps prĂ©sent, histoire sociale et personnelle, alliage d'anecdotes, de statistiques, d'Ă©vĂ©nements vĂ©ritables, d'autres fabriquĂ©s, La Vie sur le Mississippi, quoique fort humoristique, n'est pas un livre aussi drĂŽle que ne le sont en gĂ©nĂ©ral les Ɠuvres de Mark Twain[40].

Il a paru sept annĂ©es aprĂšs Les Aventures de Tom Sawyer oĂč sont racontĂ©es les pĂ©ripĂ©ties d'un garçon du Sud des États-Unis avant la guerre civile, dans la ville fictive de St. Petersburg, Missouri, roman pour une part autobiographique qui prĂ©sente des lieux, des personnages et des aventures inspirĂ©s de la vie de l'auteur, de sa famille et de ses camarades d'enfance, et qui reste considĂ©rĂ© comme un classique de la littĂ©rature de jeunesse, quoique la prĂ©face le dĂ©clare Ă©galement destinĂ© aux adultes. Deux ans le sĂ©parent des Aventures de Huckleberry Finn qui reprend le ton lĂ©ger du roman prĂ©cĂ©dent et certains de ses personnages, mais si le dĂ©but et la fin peuvent inciter Ă  penser qu'il s'agit d'une « suite » et de « littĂ©rature pour enfants », le corps du rĂ©cit, cependant, n'a rien d'inoffensif, bien au contraire, car il prĂ©sente une terrifiante plongĂ©e au plus sombre de la nature humaine et une violente remise en cause des normes sociales et religieuses[40].

La Vie sur le Mississippi demeure avant tout une expĂ©rience d'auto-fabrication littĂ©raire : en visitant de nouveau sa ville natale d'Hannibal dans le Missouri, en revivant ses expĂ©riences de cub sur les vapeurs, Samuel Clemens visait Ă  se dĂ©gager de sa persona de « l'humoriste dĂ©bridĂ© » de l'Ouest (wild humorist) et Ă  s'ancrer dans ses racines sudistes. C'est sans doute pourquoi le Overland Monthly de Californie insiste d'emblĂ©e sur la primautĂ© de l'aspect autobiographique sous-tendant le vaste panorama, prĂ© et post guerre de SĂ©cession, de la vie foisonnante du fleuve qui domine le rĂ©cit[45], quelque difficilement dĂ©chiffrable puisse-t-il apparaĂźtre dans le fatras gĂ©omorphologique, historique et technique, les embellissements, les inventions et les digressions[46].

Le chamboulement du temps

Il est impossible de dĂ©couper une structure rigoureuse dans La Vie sur le Mississippi, mĂȘme d'ordre chronologique, car le temps y est sans cesse chamboulĂ©, le passĂ© vagabondant dans le prĂ©sent et vice versa. De plus, les efforts dĂ©ployĂ©s par Mark Twain pour prĂ©senter d'abord un historique, puis un dĂ©cor assorti d'une analyse gĂ©ographique et Ă©conomique se voient sans cesse agrĂ©mentĂ©s du surgissement d'anecdotes qui prennent rapidement le pas sur le sujet annoncĂ©, l'interrompent, le plus souvent heureusement. Certes, les pionniers de l'exploration du fleuve sont Ă©voquĂ©s, De Soto, Marquette, La Salle, mais briĂšvement, vu qu'ils appartiennent Ă  la pĂ©riode que Twain appelle « historico-historique », alors que Louis XIV n'Ă©prouve qu'indiffĂ©rence envers sa province d'AmĂ©rique, qu'en rĂ©alitĂ© personne n'en veut, dont personne n'a besoin, Ă  laquelle personne ne s'intĂ©resse, mĂȘme De Soto n'y ayant prĂȘtĂ© que peu d'attention[47].

En somme, le rĂ©cit n'a rien d'un traitĂ© et se dĂ©roule au grĂ© des dĂ©rives du fleuve et surtout de l'auteur-narrateur qui s'octroie une totale libertĂ©. La consultation de la liste descriptive des chapitres est sur ce point Ă©loquente, chacun d'eux se trouvant dĂ©taillĂ© comme il Ă©tait de rigueur dans les romans des deux siĂšcles prĂ©cĂ©dents. Quelques exemples suffisent Ă  illustrer le propos : ainsi, les tout premiers comprennent un Ă©loge du fleuve en prĂ©ambule, remarquable par sa configuration insolite, le delta et la source se voyant comme inversĂ©s, son extraordinaire charroi de boue, son Ăąge gĂ©ologique curieusement incorporĂ© Ă  celui de l'histoire des peuples. Bien vite, le dĂ©cor se substitue au panĂ©gyrique, les berges, leurs bourgades, les fresques prĂ©historiques, les Indiens, le tonnerre, tout se dĂ©roulant au fil fantaisiste du voyage. Un essai de retour historique est annoncĂ© au chapitre III, circulation des bois et du charbon, quelques statistiques, mais bientĂŽt l'actualitĂ© prend le pas sur l'Ă©rudition et, par un petit subterfuge narratif, l'auteur commence Ă  s'entretenir de lui-mĂȘme, de son enfance, de sa formation, de ses rencontres, etc.[47].

Deux livres en un

La Vie sur le Mississippi contient deux livres en un, tour de passe-passe amorcé dÚs le premier chapitre et ensuite évident : il s'agit en effet pour Mark Twain d'incorporer dans le récit Old Times on the Mississippi publié en 1876[48]. Aussi, l'exposition premiÚre de certaines données factuelles sur le fleuve, configuration, longueur, profondeur, est vite suivie d'un avertissement laissant entendre, non sans ambiguïté, le dessein envisagé[48] :

« Let us drop the Mississippi's physical history, and say a word about its historical history--so to speak. We can glance briefly at its slumbrous first epoch in a couple of short chapters; at its second and wider-awake epoch in a couple more; at its flushest and widest-awake epoch in a good many succeeding chapters; and then talk about its comparatively tranquil present epoch in what shall be left of the book. »

« Laissons-là l'histoire physique du Mississippi pour dire un mot de son histoire pour ainsi dire historique. Il nous est loisible de nous pencher en deux chapitres sur la léthargie de sa premiÚre époque, et de consacrer deux autres à celle, moins ensommeillée, qui a suivi, et un bon nombre à sa phase florissante et active ; aprÚs quoi, nous considérerons son actualité, comparativement plus calme, ce qui occupera le reste de l'ouvrage. »

La partie dévolue au texte passé de 1876

dessin sépia, radeau à gauche et péniche à droite, marins avec des perches
Keelboating sur l'Ohio au XVIIIe siĂšcle.

Ce plan n'est que trĂšs partiellement mis en Ɠuvre : si le reste du premier chapitre et la totalitĂ© du deuxiĂšme se consacrent Ă  l'Ă©poque dite « endormie », un seul, au lieu des deux prĂ©vus, dĂ©crit celle qui « s'Ă©veille » et sa majeure partie inclut un Ă©pisode du texte inachevĂ© pour illustrer l'Ăąge du keelboating, c'est-Ă -dire de la pĂ©niche-pirogue Ă  quille courte ayant servi au commerce fluvial au XVIIIe siĂšcle et au dĂ©but du XIXe siĂšcle. Ce chapitre se retrouve, ou non selon les Ă©ditions, dans Les Aventures de Huckleberry Finn, ce qui tĂ©moigne de son interchangeabilitĂ© et de la fluiditĂ© des rĂ©cits de Mark Twain. Une fois parvenu Ă  l'Ăšre « florissante », d'ailleurs, l'auteur abandonne toute semblance de continuitĂ© et insĂšre sept numĂ©ros d'Old Times on the Mississippi (Au temps jadis sur le Mississippi), publiĂ© en 1876, chacun couvrant deux chapitres, l'ensemble s'Ă©talant du chapitre IV au chapitre XVII, tout en ne signalant Ă  aucun moment que cette portion du rĂ©cit a Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e bien avant 1883, en fait pour le premier numĂ©ro[48] - [49].

Ce sont prĂ©cisĂ©ment ces chapitres, oĂč se rĂ©pĂšte l'expression « Lorsque j'Ă©tais un jeune gars[49] - [C 10] » que la critique a surtout apprĂ©ciĂ©s pour leur style allant et vif, et prĂ©sentant une unitĂ© et une continuitĂ© qui tranche sur le reste du texte. Il s'en dĂ©gage une saveur que les lecteurs avertis ont trouvĂ©e irrĂ©sistible : ainsi, Howells dĂ©clare que « À la lecture, ça rend presque l'eau de votre pichet Ă  glace boueuse[49] - [CCom 2] », et John Hay, poĂšte, journaliste et ancien conseiller privĂ© d'Abraham Lincoln, Ă©crit Ă  l'auteur : « Je ne sais comment vous vous y prenez. Je savais tout cela, chaque mot, [
] ; j'ai connu les mĂȘmes gens ; j'ai vu les mĂȘmes scĂšnes — mais je n'en aurais gardĂ© aucun souvenir, jusqu'Ă  ce les deux premiers talents d'un Ă©crivain, que vous possĂ©dez au plus haut point, ne les rĂ©veillassent, la mĂ©moire et l'imagination »[49] - [C 11]. ConsacrĂ©s Ă  l'apprentissage du pilotage par le jeune Samuel sur un riche fond de navigation Ă  vapeur, ils transmutent l'autobiographie en Histoire et se haussent au mythe, celui du fleuve et de l'auteur, dĂ©sormais indissociables[50] - [CCom 3].

en avant une barque et Ă  bord quelques hommes dont l'un sonde l'eau avec une perche ; derriĂšre Ă  quelques dizaines de mĂštres, le steamer
Il faut sonder le fleuve.

Bixby avait dit Ă  son cub qu'aprĂšs avoir retenu toutes les profondeurs, les Ăźles, les rives, il lui fallait apprendre que ces jalons changeaient selon le sens de l'eau, sans compter que le fleuve lui-mĂȘme Ă©tait en constante Ă©volution. Le jeune apprenti avait rĂ©pondu que retenir les cinq cents formes du Mississippi risquait de l'« accabler » (stoop, littĂ©ralement « voĂ»ter »), mais Bixby avait sagement ajoutĂ©[51] :

« No! you only learn the shape of the river; and you learn it with such absolute certainty that you can always steer by the shape that is in your head, and never mind the one that's before your eyes. »

« Non ! Tu n'apprends que la forme du fleuve ; et tu l'apprends avec une telle assurance que tu peux en toutes occasions barrer selon la forme qui est dans ta tĂȘte, sans te prĂ©occuper de celle qui dĂ©file devant tes yeux. »

À cette Ă©cole, le gamin du Sud-Ouest qui demeure en Mark Twain peut prendre la relĂšve, sa mĂ©moire de vingt-cinq annĂ©es ayant retrouvĂ© les couleurs du souvenir. Les pilotes de radeaux, aussi drĂŽles que bornĂ©s, vantards et bagarreurs, grossiers, robustes et indomptables, surgissent du passĂ© comme intacts dans toute leur rudesse joyeuse. Suivent des passages plus strictement factuels, rĂ©sumant la vie de Clemens aprĂšs sa carriĂšre de pilote, jusqu'Ă  ce qu'il aille rĂ©sider en Nouvelle-Angleterre[47].

En retournant Ă  son passĂ©, en revenant pour la premiĂšre fois sur les lieux, Mark Twain se retrouve lĂ  oĂč son nom s'est forgĂ©. Il est significatif du point de vue structurel que ce nom soit scandĂ© deux fois Ă  des moments-clefs du rĂ©cit, d'abord au chapitre VII, puis au chapitre XIII. Dans le premier cas, alors que Bixby nĂ©gocie en aval le croisement de Hat Island, Ăźle de renom tant du point de vue gĂ©ographique qu'historique[52], rĂ©sonne le cĂ©lĂšbre M-a-r-k twain signalant le pĂ©ril dont le brillant pilotage vient Ă  bout Ă  l'admiration gĂ©nĂ©rale des collĂšgues agglutinĂ©s pour assister Ă  la manƓuvre, aprĂšs quoi l'un d'eux murmure « Oh ! Que ç'a Ă©tĂ© bien fait — du beau boulot ! »[53] - [C 12].

dessin d'un jeune adolescent dont le visage torturé trahit la peur, les mains sont accrochées nerveusement à la barre.
Le jeune cub panique seul dans la cabine de pilotage.

Lors du deuxiĂšme Ă©pisode, Bixby donne une ultime leçon Ă  son apprenti trop confiant : Sam est seul en cabine, la journĂ©e est calme, le bateau descend le fleuve gonflĂ© Ă  ras bord vers le croisement peu redoutable de l'Île 66, et soudain, pour tester le jeune pilote, le mentor demande au sondeur de signaler des profondeurs suspectes. Au cri de Mark twain, en principe annonce de haut-fond[54], le gamin est pris de panique : « Mes mains tremblaient sans contrĂŽle. Je ne pouvais faire sonner la cloche de façon qu'ils comprennent mon signal. Je me prĂ©cipitai sur le tuyau acoustique et implorai le mĂ©canicien : « Ben, pour l'amour de Dieu, renverse la vapeur ! Vite Ben ! Oh, renverse cette foutue vapeur ! »[55] - [C 13].

James M. Cox Ă©crit qu'en scandant son pseudonyme, Mark Twain a Ă©tĂ© bien au-delĂ  d'une simple dĂ©finition de soi : dans les deux occasions, le nom s'apparente au danger, vĂ©cu devant un public ; d'abord le courage, puis la peur, la maĂźtrise de soi et l'angoisse, l'adulation et l'humiliation, « les deux marques de son expĂ©rience, professionnelle comme pilote, et aussi — Ă  coup sĂ»r pouvons-nous en induire — [
] de son Ă©criture »[56] - [CCom 4].

La partie dévolue au texte nouveau : le voyage de 1882

AprÚs l'incorporation d'Au Temps jadis sur le Mississippi, La Vie sur le Mississippi poursuit son propre récit du voyage exploratoire de 1882 en reprenant en grande partie les tableaux adressés à l'Atlantic Monthly[47]. Le matériau finit par manquer cependant, et Mark Twain se voit obligé d'emprunter pour consentir aux exigences du cahier des charges annoncé lors de la souscription. Quelque onze mille mots sont pillés chez différents auteurs, l'historien Francis Parkman en particulier ; sept mille pour les chapitres III, XXVI et XXXVIII, ce dernier, une belle description historique intitulée The House Beautiful empruntée à peine adaptée à Huckleberry Finn, alors non terminé ; le chapitre XXXVI (The Professor's Yarn) exhumé de vieux manuscrits naguÚre écartés, etc.[57]

Priment dĂ©sormais le pittoresque, les canulars et les exagĂ©rations des pilotes assĂ©nĂ©s Ă  de prĂ©tendus ignorants voyageant Ă  leur bord, des histoires de bandits et de flambeurs, des extraits de rĂ©cits Ă©crits par des voyageurs Ă©trangers, deux ou trois histoires interpolĂ©es, tragiques ou comiques, tĂ©moins d'une imagination dĂ©bridĂ©e. Les descriptions, les statistiques, les Ăźles Ă©phĂ©mĂšres, les nouveaux raccourcis creusĂ©s par le courant dĂ©chirant les berges, les frontiĂšres bouleversĂ©es, les idiolectes locaux, assemblage qui, selon James M. Cox, donnerait d'amples raisons de susciter l'ennui[58], sinon qu'au moment prĂ©cis oĂč le texte le rĂ©clame, Mark Twain sort de son sac une phrase qui rĂ©veille l'intĂ©rĂȘt, presque comme s'il jouissait du plaisir de ce choc attendu[47] ; ainsi : « Nous foncions sans la moindre anxiĂ©tĂ©, le rocher cachĂ© qui barrait la route s'Ă©tant considĂ©rablement dĂ©placĂ© vers l'aval hors du chenal ; ou plutĂŽt, un bout de pays avait sombrĂ© dans le fleuve et [
] Cairo avait d'autant allongĂ© sa bande de terre. Le Mississippi est juste et Ă©quitable, il ne renverse jamais la ferme d'un cultivateur sans construire la mĂȘme pour son voisin, façon de faire taire les esprits chagrins. »[59] - [C 14].

Le texte s'émaille aussi de remarques d'un humour glacé dont la tonalité satirique semble tenir de l'ancestrale sagesse des peuples : devant le cimetiÚre de La Nouvelle-Orléans, le narrateur déclare que si les défunts avaient vécu dans la tranquillité dont ils témoignent quand ils sont morts, ils n'y auraient trouvé que des avantages. Les couronnes funéraires lui inspirent un commentaire sur l'immortelle qui, suspendue au-dessus des tombes, prend soin du chagrin sans que les proches n'aient à intervenir, ce qui est une garantie de pérennité. De tels jaillissements d'esprit restent empreints de gravité parfois lugubre, en cela semblable à celle qui sous-tend le texte tout entier, si bien que si le rire est partout, c'est souvent sans l'éclairage direct de la joie[47].

dans le port, le steamer, gros vapeur bardé de cheminées et de mùts, sur fond de bateaux au mouillage
Le Pennsylvania lĂšve l'ancre pour son voyage inaugural.

Mark Twain dĂ©coupe l'histoire du fleuve en quatre phases, d'abord une mosaĂŻque facile, extraite des livres d'histoire, la deuxiĂšme illustrĂ©e par ses Ă©crits chronologiquement « Ă  venir » mais en rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  prĂȘts, la troisiĂšme fabriquĂ©e avec les tableaux adressĂ©s Ă  l'Atlantic Monthly, et la quatriĂšme, la plus longue de toutes, d'aprĂšs des notes de voyage, un assemblage de quelques recherches, de confiscation d'anecdotes empruntĂ©es, de beaucoup de remplissage[58].

DĂ©crite comme « l'Ă©poque prĂ©sente comparativement tranquille », cette phase s'avĂšre une vĂ©ritable tempĂȘte de mise en place[58] : il s'agit d'abord de trouver la transition qui sortira le cub du fleuve pour mettre le narrateur Ă  sa place, les deux chapitres dĂ©volus Ă  cette tĂąche s'avĂ©rant complexes Ă  nĂ©gocier : en effet, mĂ©lange du rĂ©el et de la fiction, un dĂ©nommĂ© Brown, victime dans le premier texte, est converti en tyran dans le deuxiĂšme ; puis, dĂ©marche encore plus dĂ©licate, le cub, cible des moqueries de Bixby pour son manque de courage, se voit muĂ© en hĂ©ros protĂ©geant son cadet Henry Clemens des vexations de Brown par une copieuse rossĂ©e ; enfin, Brown et Henry sont expulsĂ©s de l'espace narratif par le dĂ©sastre du SS Pennsylvania en , pris lors de sa premiĂšre annĂ©e dans un ouragan au cours duquel les chaudiĂšres explosent Ă  soixante milles de Memphis, ce qui entraĂźne leur mort parmi la bonne centaine de victimes[60]. Twain, cependant, pleurera Ă  jamais ce jeune frĂšre, secrĂ©taire Ă  bord du steamer naufragĂ©, qu'il appelle « Mon chĂ©ri, ma fiertĂ©, ma gloire, mon tout »[2] - [C 15] ; sa vie durant, le deuil et la culpabilitĂ© ne le quitteront plus, d'autant que c'est lui qui a obtenu le poste Ă  bord du bateau pour Henry[58].

pelouse et tombes blanches verticales
CimetiĂšre Bellefontaine Ă  Saint-Louis, Missouri, oĂč repose le commandant Isaiah Sellers.

Restent les vingt et une annĂ©es Ă©coulĂ©es depuis qu'il a quittĂ© le fleuve et y est revenu : l'affaire est rĂ©glĂ©e en un chapitre (XXI) oĂč il est Ă©noncĂ© qu'il a successivement exercĂ© les mĂ©tiers de mineur, de reporter, d'envoyĂ© spĂ©cial Ă  HawaĂŻ, de correspondant itinĂ©rant en Terre sainte, de confĂ©rencier, d'Ă©crivain. En revanche, pas un mot sur son engagement chez les confĂ©dĂ©rĂ©s ou la dĂ©couverte de son pseudonyme[58]. Pour cela, il faut attendre le chapitre L oĂč, assertion invĂ©rifiable et non universellement acceptĂ©e par les spĂ©cialistes pour des raisons surtout chronologiques[11], Twain Ă©voque son « cri de guerre » [sic] « dans la rĂ©alitĂ© » (war cry in reality)[11], la signature « Mark Twain » qu'un certain Isaiah Sellers, commandant de navire fluvial et dĂ©clarĂ© « le mathusalem des pilotes » (vers 1802-1864), avait apposĂ©e au bas de quelques paragraphes sur le fleuve rĂ©guliĂšrement confiĂ©s au Picayune de La Nouvelle-OrlĂ©ans et Ă  un magazine de Saint-Louis[61] ; Samuel Clemens s'est pris Ă  parodier ces Ă©crits et du coup aurait accaparĂ© le pseudonyme[62]. Dans son Autobiographie, Mark Twain raconte cette affaire qu'avec le recul il regrette amĂšrement, jugeant sa satire Ă  l'Ă©gard du vieux pilote unanimement respectĂ©, violente, cruelle et gratuite. D'ailleurs, l'homme ne s'en remettra pas et la blessure infligĂ©e le cloĂźtrera chez lui sans qu'il n'Ă©crive plus aucune ligne sur le Mississippi qu'il connaissait si bien[63].

Mark Twain ajoute qu'il s'est efforcĂ© de faire de ce nom « un signe, un symbole, une garantie que tout ce qui paraĂźt sous cette signature peut ĂȘtre assurĂ© d'ĂȘtre la vĂ©ritĂ© et rien que la vĂ©ritĂ© »[62] - [C 16] - [64].

Aspect documentaire de La Vie sur le Mississippi

port grouillant de bateaux
AprĂšs la solitude du fleuve, l'effervescence du grand port.

Les grands romans de Mark Twain utilisaient le fleuve comme toile de fond pour des scÚnes décrivant la vie du Midwest avant la guerre civile. Dans ces années 1840, le Mississippi exerçait une hégémonie pour la déportation des esclaves et jouissait du statut de symbole dominant du progrÚs au sein des provinces de l'Ouest[44].

Dans La Vie sur le Mississippi, Mark Twain retrouve d'abord, avec une grande partie de son enfance et de sa jeunesse, l'atmosphĂšre du temps passĂ©, l'excitation ressentie Ă  l'arrivĂ©e d'un steamer au quai d'une bourgade endormie, les ivrognes sortant des cabarets, les gens du peuple de leur maison ou leur atelier, pour apercevoir de loin le panache noir de la haute cheminĂ©e, puis la cabine de pilotage, le bastingage blanc du Texas, enfin les banniĂšres flottant au vent et les passagers en rang sur le pont. À partir du chapitre XXII, le ton change et l'effervescence laisse le pas Ă  un certain effroi : la guerre est passĂ©e par lĂ  ; le chemin de fer a eu raison du romantisme du fleuve ; plane sur La Nouvelle-OrlĂ©ans une sourde menace, mais demeurent les blagues, les lĂ©gendes, les superstitions et les personnages pittoresques[44].

La critique contemporaine accorde plus d'importance Ă  la richesse documentaire de l'Ɠuvre qu'elle ne l'avait fait auparavant : Budd parle de « renseignements prĂ©cieux », d'une « lecture solide » et d'une masse de donnĂ©es concernant « le pĂšre des fleuves » plus exacte que « des volumes de rapports statistiques », d'une « grande valeur historique [
] avec des reprĂ©sentations dignes de confiance des mƓurs, des coutumes et des changements sociaux »[65] - [CCom 5].

Originalité du livre

gros steamer occupant presque toute la largeur du dessin
USS Mississippi, steamer avec roues à aubes, construit en 1841 et détruit par une explosion le devant Port Hudson.

La Vie sur le Mississippi « diffĂšre des livres de voyage qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ© en cela qu'il mĂȘle l'autobiographie et la fiction du rĂ©cit de voyage tout en restant Ă©minemment ce que son titre annonce qu'il est », c'est-Ă -dire, une description de la vie du fleuve[66] - [CCom 6].

De plus, publiĂ© un an avant Les Aventures de Huckleberry Finn et incorporant une partie de son texte, le livre offre une perspective bien diffĂ©rente[66]. Passager d'un radeau de bois, Huck, qu'accompagne Jim, reste un spectateur passif, dont les mouvements se calquent sur ceux de son esquif, eux-mĂȘmes soumis aux courants du fleuve, Ă  sa merci et ses caprices, tempĂȘte, orage, inondation, brouillard, mais longeant des Ă©tendues d'une extrĂȘme beautĂ© et allouant de nombreux instants de tranquillitĂ©[67] : le radeau devient un asile pastoral au milieu d'un monde Ă  la barbarie rampante, avec de la violence, des crimes au menu de chaque journĂ©e, et l'esclavage protĂ©gĂ© par les lois du pays ; pourtant, la seule frayeur notable est le passage d'un vapeur, perçu de loin et toujours redoutĂ©, rompant par ses aubes qui brassent l'eau peu profonde, l'idylle flottante de Huck et de Jim engourdis et somnolents[67].

Importance de la technologie

La Vie sur le Mississippi capte l'essor et le dĂ©clin de la navigation fluviale, la ligne de dĂ©marcation se situant aux annĂ©es de la guerre de SĂ©cession. Aux temps de sa splendeur, le steamer rythme la vie des bourgades limitrophes, tout excitation lorsqu'il arrive, mornes et vides aprĂšs son dĂ©part. Il est partie intĂ©grante du rĂȘve amĂ©ricain qu'il reprĂ©sente par la grandeur, l'ouverture, l'avancĂ©e, la conquĂȘte[68]. La fracture se manifeste au chapitre XXII Ă  partir duquel Mark Twain se limite bien davantage Ă  des aspects technologiques, aux progrĂšs accomplis depuis la guerre dans les instruments de navigation, autant de facteurs limitant l'hĂ©roĂŻsme et la grandeur du mĂ©tier de pilote[67]. Ainsi, le livre comprend une dimension matĂ©rialiste virtuellement absente, par exemple, de Huckleberry Finn oĂč l'argent n'est qu'un mal nĂ©cessaire et ceux qui font mĂ©tier de l'acquĂ©rir restent des sots ou des voyous. DĂ©sormais, le pilote travaille dans le luxe, comme d'ailleurs, par comparaison, tous les usagers de la voie fluviale[69]. Les concepts dominants sont devenus la vitesse, l'accĂ©lĂ©ration dont le pilote est l'agent principal, ce qui relĂšgue la dĂ©rive des radeaux d'antan au rang d'anachronismes et mĂȘme d'obstacles Ă  la fluiditĂ© du trafic[67].

La dictature du marché et les « manques » de l'auteur

L'Ouest américain au-delà du Mississippi. Rouge foncé : états de l'Ouest (Californie, Oregon, Washington, Nevada, Idaho, Arizona, Nouveau-Mexique, Utah, Colorado, Wyoming, Montana, plus l'Alaska et Hawaï) ; rouge hachuré : états du Sud ou du Middle West (Texas, Louisiane, Arkansas, Oklahoma, Missouri, Kansas, Nebraska, Iowa, Dakota du Sud, Dakota du Nord, Minnesota).

Ce dĂ©sir de vitesse est ancrĂ© en chaque pilote, y compris Horace Bixby[67] qui se livre Ă  des manƓuvres audacieuses ; des courses sont organisĂ©es ou improvisĂ©es, ce qui conduit trop souvent Ă  des dĂ©sastres, explosion de chaudiĂšres, collisions. Jamais, pourtant, Mark Twain ne dit pourquoi la vitesse est devenue si obsĂ©dante, non plus qu'il ne prĂ©cise la nature des cargaisons, du coton vraisemblablement[70] ; c'est le commerce qui dicte ses lois, vite, toujours plus vite, la vitesse Ă©tant synonyme de rentabilitĂ© et de profit[70].

Ainsi, dans le rĂ©cit de son Ă©ducation comme pilote, Mark Twain laisse un grand blanc, comme si le poste de pilotage se situait hors du monde, perchĂ© haut dans les superstructures, au « Texas », selon l'argot en vigueur[N 7] - [70]. Ce poste, conçu pour offrir la plus grande visibilitĂ© de la voie fluviale, semble bloquer la vision de l'au-delĂ  des berges, isolant le pilote de la rĂ©alitĂ©, en particulier du commerce si vivace qui s'y tient et qui, dans la partie post bellum du rĂ©cit devient trĂšs prĂ©gnant. C'est en effet Ă  partir du jour oĂč il quitte la cabine pour se lancer dans les affaires, dĂ©sormais purifiĂ©es de l'esclavage et de ses tares, que Mark Twain se confronte — et confronte son lecteur — Ă  la vie marchande du fleuve[70].

Cet accent mis sur le commerce dans la deuxiĂšme partie est sans doute un contrepoids sous-jacent aux Ă©lĂ©ments autobiographiques contenus dans la premiĂšre. À partir de 1885, Samuel Clemens se trouvait engagĂ© dans des investissements d'abord lucratifs, mais qui finirent par le ruiner. Cette prĂ©occupation, devenue comme une seconde nature, contamine jusqu'Ă  son style : aussi est-il dit que les mouvements de terrain ont contraint des Ăźles entiĂšres « Ă  se retirer des affaires » (retire from business), que des villes et des plantations « se sont repliĂ©es Ă  la campagne » (retire to the country), etc. DĂ©duisant certaines conclusions plutĂŽt hardies de donnĂ©es scientifiques mineures, Mark Twain s'exclame plaisamment qu'il « tire des profits de grossiste [
] d'investissements factuels a minima »[71] - [C 17]. Ce dĂ©ploiement de figures de style commerciales rĂ©vĂšle l'attitude de l'auteur envers son matĂ©riau, l'espoir d'un avantage consĂ©quent Ă  partir d'une mise dĂ©risoire[71].

La Vie sur le Mississippi est donc en soi un artefact culturel, sans doute anachronique mais important, qui à l'instar des steamers du fleuve, offre un extérieur tout en dorures cachant une réalité plus sombre et moins reluisante. Davy Crockett[N 8] - [72] en son temps fut célébré en héros de l'expansion vers l'Ouest, avec son noir cortÚge d'esclavagisme : demeure en effet ce fangeux reflet dans les eaux historiques de la grande voie fluviale que chante Mark Twain en 1883[71].

La question du racisme et de l'antisémitisme

Le sujet de l'esclavage tient beaucoup de place dans l'Ɠuvre de Mark Twain et La Vie sur le Mississippi en porte quelques reflets. La querelle critique parfois faite sur un possible racisme envers les AmĂ©rindiens et la question noire, fondĂ©e surtout sur l'usage de mots aujourd'hui bannis mais alors courants, en particulier negroes et niggers[73], paraĂźt vaine et illĂ©gitime[74] : il est prouvĂ©, par des tĂ©moignages, par ses Ă©crits, qu'il avait l'esclavage en horreur, de mĂȘme qu'il ne comprenait pas le mĂ©pris des hommes en raison de leurs origines, et il s'en est Ă©loquemment expliquĂ©, surtout dans son Autobiographie : son grand ami John T. Lewis se trouvait ĂȘtre afro-amĂ©ricain, modĂšle du Jim de Huckleberry Finn, et s'il le campe avec succĂšs, il n'a eu de cesse d'en louer avec Ă©motion l'honnĂȘtetĂ©, l'intelligence humaine et la bontĂ©[75]. Son confident William Dean Howells disait de lui qu'il Ă©tait « le plus dĂ©suditarisĂ© des hommes du Sud que j'aie jamais connus [
] Il n'est personne pour avoir mieux ressenti l'esclavage et l'avoir plus abhorrĂ© »[40] - [CCom 7]. Sa mĂšre, puis sa belle-famille Ă©taient abolitionnistes et sa voisine de Hartford se trouvait n'ĂȘtre autre que l'auteur de La Case de l'oncle Tom. Il n'est donc pas surprenant qu'en son Ăąge adulte, il s'en fĂ»t retournĂ© dans son pays natal avec des Ă©motions mĂȘlĂ©es et mĂȘme conflictuelles, nostalgie et hostilitĂ©, affection et colĂšre[40].

Au chapitre XXVIII de La Vie sur le Mississippi, Mark Twain dĂ©crit assez briĂšvement un juif dont le mĂ©tier est de prĂȘter de l'argent : le ton reste neutre, mais le problĂšme de l'usure est Ă©voquĂ© et le personnage, sous sa plume, devient un rapace du gain, surtout Ă  l'encontre des Noirs, ce qui n'est pas sans provoquer quelques remous. Manifestement, l'auteur cĂšde aux prĂ©jugĂ©s ambiants : d'ailleurs, l'illustration accompagnant l'Ă©pisode, reprenant les clichĂ©s morphologiques ayant de tout temps servi l'antisĂ©mitisme, accentue la critique implicite. Cependant, Mark Twain s'est Ăąprement dĂ©fendu d'entretenir tout sentiment contraire Ă  la morale de la personne humaine : « Je suis absolument certain que je n'Ă©prouve aucun prĂ©jugĂ© racial et je pense que je n'en ai ni pour la couleur ni pour les croyances, j'en suis sĂ»r. Je m'accommode de toute communautĂ©. Tout ce qui m'importe chez quelqu'un, c'est que c'est un ĂȘtre humain, cela me suffit. »[76] - [C 18].

Style de Mark Twain dans La Vie sur le Mississippi

carte délimitant le bassin du fleuve
Bassin hydrographique du Mississippi.

La plus récente partie de La Vie sur le Mississippi peut seulement paraßtre une accumulation et une exploitation astucieuses de toutes sortes de récits : celui du propre passé de l'auteur camouflé en expérience présente, les « émotions » éprouvées par des voyageurs européens envers le fleuve, l'anecdote du pilote essayant de tirer le narrateur de l'incognito dans lequel il s'est futilement réfugié, la lettre fabriquée d'un soi-disant criminel repenti, les fausses pages prétendument rédigées par des spiritualistes en mal de conversation avec les morts, les mensonges des colporteurs essayant de faire passer un mélange de margarine et d'huile de coton pour de l'« oléobeurre » (oleobutter) à base d'huile d'olive, les histoires sans fin de parieurs grugeant leurs confrÚres, les légendes de vierges indiennes, etc.[62]

Petr Barta savoure cet aspect du rĂ©cit et met en valeur ce qu'il appelle « l'art d'allonger les histoires » (story stretching). Il prend pour exemple le chapitre XXIV, My Incognito is Exploded, oĂč Ă  l'intĂ©rieur de la cabine du pilote se dĂ©roule une conversation, avec quelques apartĂ©s, durant laquelle le narrateur et le lecteur se croient en situation d'ironie dramatique, puisque eux seuls sont censĂ©s connaĂźtre l'identitĂ© de l'illustre visiteur, mais s'aperçoivent Ă  la fin de l'entretien qu'ils ont Ă©tĂ© gentiment bernĂ©s, le pilote ayant d'emblĂ©e reconnu Mark Twain et menĂ© le jeu de bout en bout[77].

Pour autant, commente James M. Cox, surnageant de cet entrelacs en apparence inutile de racontars, de plaisanteries plaquĂ©es, de bavardage Ă©pars, le lecteur rencontre une critique pĂ©nĂ©trante des ouvrages Ă©crits sur le fleuve, des renseignements sur la gĂ©omorphologie, des commentaires sur les façons d'ĂȘtre de la vallĂ©e, des Ă©clairages sur la littĂ©rature et l'art amĂ©ricains d'avant et aprĂšs la guerre civile[62].

L'irrésistible foisonnement du style

Mark Twain aime les mots dont, d'ailleurs, il fait des listes depuis son enfance, en anglais comme dans beaucoup d'autres langues, en particulier l'allemand[78]. Tout au long de ses voyages, il a prĂȘtĂ© une attention enthousiaste aux parlers locaux. De plus, son premier emploi l'a conduit chez un imprimeur oĂč les fastidieuses taches du compositeur le forçaient des journĂ©es entiĂšres Ă  aligner les petits blocs de caractĂšres pour former mot aprĂšs mot les phrases Ă  reproduire ; de lĂ  son aversion pour les vocables longs et compliquĂ©s : pourquoi dire, a-t-il Ă©crit, metropolis quand on a city Ă  sa disposition, et policeman lorsque cop (« poulet ») fait aussi bien l'affaire ? En revanche, ajoute-t-il, chaque mot doit ĂȘtre Ă  propos et se trouver juste Ă  sa place, jurons y compris, dont il ne s'est jamais privĂ© dans la vie comme dans ses livres. Les adjectifs, ce duvet poudre-aux-yeux (fluff), ne sont que parasites et il convient de leur faire une chasse impitoyable[78]. À ce compte, les mots coulent volontiers sous sa plume, s'alignant sans effort, semblerait-il, environ cinquante pages par jour, se bousculant l'un l'autre tant l'aisance de l'Ă©criture ou de la dictĂ©e les invite sans relĂąche. D'oĂč ce foisonnement si souvent dĂ©crit pour caractĂ©riser son style, auquel s'allient la prĂ©cision de l'expression, l'Ă©conomie des fioritures, l'aspect cru et direct des phrases, le classicisme voisinant avec l'abondance, l'exubĂ©rance cĂŽtoyant l'exigence[78].

La description des préparatifs des steamers avant l'appareillage donne une idée de la richesse verbale de Mark Twain, foule pressée de mots évoquant par sa seule abondance le grouillement affairé des hommes et des choses (la traduction est empruntée, mais avec quelques amendements, à Bernard Dhuick et DaniÚle Frison, Le Long du Mississippi[79]) :

« It was always the custom for the boats to leave New Orleans between four and five o'clock in the afternoon. From three o'clock onward they would be burning rosin and pitch pine (the sign of preparation) , and so one had the picturesque spectacle of a rank, some two or three miles long, of tall, ascending columns of coal-black smoke; a colonnade which supported a sable roof of the same smoke blended together and spreading abroad over the city. Every outward-bound boat had its flag flying at the jack-staff, and sometimes a duplicate on the verge staff astern. Two or three miles of mates were commanding and swearing with more than usual emphasis; countless processions of freight barrels and boxes were spinning athwart the levee and flying aboard the stage-planks, belated passengers were dodging and skipping among these frantic things, hoping to reach the forecastle companion way alive, but having their doubts about it; women with reticules and bandboxes were trying to keep up with husbands freighted with carpet-sacks and crying babies, and making a failure of it by losing their heads in the whirl and roar and general distraction; drays and baggage-vans were clattering hither and thither in a wild hurry, every now and then getting blocked and jammed together, and then during ten seconds one could not see them for the profanity, except vaguely and dimly; every windlass connected with every forehatch, from one end of that long array of steamboats to the other, was keeping up a deafening whiz and whir, lowering freight into the hold, and the half-naked crews of perspiring negroes that worked them were roaring such songs as ‘De Las’ Sack! De Las’ Sack!’—inspired to unimaginable exaltation by the chaos of turmoil and racket that was driving everybody else mad. By this time the hurricane and boiler decks of the steamers would be packed and black with passengers. The ‘last bells’ would begin to clang, all down the line, and then the powwow seemed to double; in a moment or two the final warning came,—a simultaneous din of Chinese gongs, with the cry, ‘All dat ain’t goin’, please to git asho’!’—and behold, the powwow quadrupled! People came swarming ashore, overturning excited stragglers that were trying to swarm aboard. One more moment later a long array of stage-planks was being hauled in, each with its customary latest passenger clinging to the end of it with teeth, nails, and everything else, and the customary latest procrastinator making a wild spring shoreward over his head. »

« C'Ă©tait toujours la rĂšgle pour les bateaux de quitter La Nouvelle-OrlĂ©ans entre quatre et cinq heures de l'aprĂšs-midi. À partir de trois heures, ils brĂ»laient sans discontinuer du pin et du pitch-pin (preuve des prĂ©paratifs du dĂ©part), ce qui donnait ce spectacle pittoresque, sur une rangĂ©e longue de deux ou trois milles, de hautes colonnes montantes de fumĂ©e charbonneuse, colonnades soutenant une voĂ»te d'Ă©bĂšne oĂč les volutes se mĂȘlaient avant de recouvrir la ville. Tous les bateaux en partance avaient dĂ©ployĂ© leur pavillon au beauprĂ© et parfois un autre au mĂąt d'artimon Ă  l'arriĂšre. Sur deux ou trois milles, les seconds lançaient ordres et jurons avec plus de force qu'Ă  l'accoutumĂ©e ; d'innombrables processions de caisses et de barils prĂȘts Ă  charger se dĂ©plaçaient Ă  toute allure en travers du quai et volaient Ă  bord par les passerelles ; des passagers en retard se frayaient un chemin en esquivant et en Ă©vitant ces obstacles incontrĂŽlables, avec l'espoir qui leur semblait douteux de parvenir en vie jusqu'Ă  l'escalier des cabines sur le gaillard d'avant ; des femmes avec leur sac Ă  main et leur carton Ă  chapeau s'efforçaient de ne pas se laisser distancer par des maris encombrĂ©s de sacs de voyage et de bĂ©bĂ©s qui piaillaient ; elles n'y parvenaient point car elles perdaient tout leur sang-froid dans le brouhaha, dans le tumulte et dans l'affolement qui les entouraient ; des charrettes et des chariots chargĂ©s de bagages allaient et venaient Ă  toute allure dans tous les sens avec force bruit de roues et de sabots ferrĂ©s et Ă  tous les instants se trouvaient bloquĂ©s et encastrĂ©s et alors pendant dix secondes rien n'Ă©tait plus perçu sinon vaguement et indistinctement en raison de la quantitĂ© de jurons Ă©changĂ©s ; tous les treuils reliĂ©s Ă  toutes les Ă©coutilles avant, d'un bout Ă  l'autre de cette longue file de vapeurs, ne cessaient de tourner avec des sifflements et des vrombissements assourdissants, faisant descendre dans les cales les cargaisons que les Ă©quipes de dockers noirs Ă  demi-nus et en sueur transbordaient en chantant Ă  tue-tĂȘte des airs tels que « Et v'lĂ  le dernier sac ! Le dernier sac ! » — inspirĂ©s jusqu'Ă  en ĂȘtre exaltĂ©s comme on ne peut pas l'imaginer par la confusion que crĂ©aient le vacarme et l'effervescence rendant aussi tous les gens alentour hallucinĂ©s. À ce moment-lĂ , le pont supĂ©rieur et le pont de la chaudiĂšre Ă©taient bondĂ©s et noirs de monde. Les « derniĂšres cloches » se mettaient Ă  tinter tout le long de la file, et alors le charivari semblait redoubler ; un instant ou deux plus tard retentissait le signal final du dĂ©part — tintamarre provenant de tous les gongs chinois en mĂȘme temps, accompagnĂ© de l'annonce « Tous ceux qui n'partent pas sont priĂ©s d'redescendre Ă  terre » — et alors le volume du tumulte se multipliait par quatre. Une nuĂ©e de gens se pressait pour regagner le rivage, bousculant la nuĂ©e des retardataires qui, dans un Ă©tat de surexcitation, tentait de monter Ă  bord. Un instant plus tard, on remontait la longue sĂ©rie de passerelles ; Ă  chaque extrĂ©mitĂ© d'entre elles, l'habituel passager de la derniĂšre heure s'accrochait bec et ongles et par tous les autres moyens, tandis que l'habituel traĂźnard sautait d'un bond pĂ©rilleux par-dessus la tĂȘte du premier pour rejoindre le quai. »

Le réalisme s'impose ici par l'accumulation tendant à créer un effet de réel, selon la terminologie de Roland Barthes[80], affirmation de la contiguïté entre le texte et le monde concret, à cette différence prÚs que l'action est en marche au lieu de faire une pause[81]. Le point de vue est celui du narrateur omniscient qui regarde et entend chaque chose, jugeant de leurs effets par les physionomies des personnages concernés : empressement, culot, angoisse, assourdissement, affolement. Seules de rares focalisations internes, restant d'ailleurs discrÚtes, viennent rompre le schéma narratif : ainsi l'usage du participe passé adjectival « inspirés » (inspired) pour rendre l'exaltation du chant rythmé des dockers noirs balançant les balles de marchandise et les barriques au fond des cales[79].

À cette multiplication de plus en plus rapide des faits et gestes dĂ©crits, des scĂšnes dĂ©peintes, correspond un dĂ©luge de mots accumulĂ©s, se pressant les uns Ă  la suite des autres, comme agglomĂ©rĂ©s par une ponctuation spartiate, sĂ©rie de noms communs reliĂ©s ou non par des conjonctions de coordination, verbes, souvent Ă©vocateurs du grouillement, de l'essaim, du fourmillement, s'associant en trios, adjectifs et pronoms indĂ©finis rappelant la totalitĂ©, all, each, rĂ©itĂ©rĂ©s Ă  chaque coin de phrase, l'insistance sur l'entassement et le cramponnement, le croisement de la verticalitĂ© et de l'horizontalitĂ©, ascension, descente et traversĂ©e, l'extension de la file des steamers mentionnĂ©e trois fois, la foule des personnes et des choses saisie d'un mouvement constant et progressif qui gagne en puissance pour culminer, camĂ©ra emballĂ©e, en une chorĂ©graphie effrĂ©nĂ©e, digne de la commedia dell'arte ou d'un film de Buster Keaton[79].

Au mouvement se joint le bruit, lui aussi dynamique, s'intensifiant sans cesse, passant du vacarme au tohu-bohu, du tintamarre au charivari, de plus en plus strident, cacophonique et assourdissant, alors que se mĂȘlent cris, jurons, sirĂšnes, cloches et gongs : les passagers ou leurs accompagnateurs en restent « hallucinĂ©s » (mad), et le lecteur n'est pas en reste qui se voit ainsi bombardĂ© d'une avalanche verbale, « divine jactance » touchant Ă  la dĂ©mesure : l'anarchie s'est emparĂ©e des quais et des phrases, puis, aprĂšs un dernier spasme, se pose le long point d'orgue du dĂ©part ; ce n'est pas pour rien que Mark Twain a Ă©tĂ© dĂ©crit comme le « centaure », le « bison hirsute », le « geyser » de la littĂ©rature amĂ©ricaine[82].

Le leurre narratif : de l'épopée au mythe

Illustration du Harper's new monthly magazine (1850).

Mark Twain a une façon fiĂšrement Ă©pique de se rĂ©fĂ©rer au Mississippi : en tĂ©moigne d'emblĂ©e le texte mis en exergue du rĂ©cit proprement dit, publiĂ© par le Harper's Magazine en 1883, vĂ©ritable inventaire en forme de panĂ©gyrique de la supĂ©rioritĂ© gĂ©ographique et humaine de son bassin, surpassant tout ce qui existe dans le genre. Le texte s'intitule The Body of the Nation (« Le corps de la nation »)[83] - [84] et il relĂšgue les concurrents au rĂŽle d'accessoires : deuxiĂšme aprĂšs l'Amazone, bien avant le glacial Ob de Russie, le rĂ­o de la Plata crĂ©Ă© par le rio ParanĂĄ et le rio Uruguay, ou encore le Yang-tse-kiang, le Ganges, l'Indus, l'Euphrate, le Rhin. L'Europe est surclassĂ©e, la graphie en italiques utilisĂ©e soulignant s'il en Ă©tait besoin le gigantisme quasi cosmique de son fleuve : cinq fois l'Autriche, plus de cinq fois l'Allemagne et l'Espagne, six fois la France et dix l'Italie ou les Ăźles Britanniques, « de quoi subjuguer le lecteur non averti »[83] - [CCom 8] ; Ă  quoi s'ajoute l'exceptionnelle fertilitĂ© s'opposant aux dĂ©serts, aux plateaux venteux ou aux marais prĂ©cĂ©demment citĂ©s, assez pour nourrir une population parmi les plus denses de la planĂšte, bref, « À coup sĂ»r, la premiĂšre rĂ©sidence au monde pour l'homme civilisĂ© »[83] - [84] - [CCom 9].

Un tel prĂ©ambule claironne au monde entier la progressive mise en place d'un mythe du fleuve auquel sera trĂšs vite associĂ© l'homme qui le dĂ©crit et le chante tout Ă  la fois[85]. À ce sujet, James M. Cox accorde une grande importance au premier paragraphe du rĂ©cit qui reprend la teneur de la page citĂ©e supra et il attribue au style de Twain une vertu irrĂ©sistible, mais quelque peu suspecte ; aprĂšs l'impressionnante galerie de donnĂ©es historico-gĂ©ographiques d'emblĂ©e dĂ©ployĂ©e, surgit en effet cette phrase[86] :

« No other river has so vast a drainage-basin: it draws its water supply from twenty-eight States and Territories; from Delaware, on the Atlantic seaboard, and from all the country between that and Idaho on the Pacific slope--a spread of forty-five degrees of longitude. »

« Aucun autre fleuve ne dispose d'un bassin-versant aussi vaste. Il draine son eau de vingt-huit États et territoires divers, du Delaware sur le littoral Atlantique, puis de toute l'Ă©tendue des terres plongeant vers le Pacifique jusqu'Ă  l'Idaho, soit un espace de quarante-cinq degrĂ©s de longitude. »

Il y a lĂ  une force de persuasion que James M. Cox considĂšre comme le « cƓur mĂȘme du leurre narratif » (narrative deception) chez Mark Twain[85]. Le Delaware est bien sur la cĂŽte atlantique, mais ne fait pas partie du bassin du Mississippi : cependant, l'accroc Ă  la vĂ©ritĂ© passe inaperçu tant est puissant le courant de l'Ă©criture, confĂ©rant au fleuve la facultĂ© d'arracher le petit État pour le drainer vers l'Ouest[87]. L'immense Mississippi semble alors aux ordres d'une divinitĂ© tutĂ©laire, capable d'en façonner jusqu'au cours par le subterfuge de ce que Swift appelait « le mensonge de la langue » (the fallen tongue)[88] - [89] - [N 9] - [90] - [91] - [92].

Mark Twain avait besoin de ce fleuve au cƓur mĂȘme de sa province, solitaire, monotone, sauvage[87], fleuve de vie, Ă  jamais changeant, dont il suit le courant, le mĂȘlant Ă  celui de sa mĂ©moire, de son imagination, de son ambition ; et de ces lieux retrouvĂ©s, son livre absorbe en mĂȘme temps qu'il la façonne toute la puissante majestĂ© de leur lĂ©gende associĂ©e[93].

Les principaux procédés

L'une des forces principales du style de Mark Twain est son art du dialogue oĂč il prĂ©sente de nombreuses formes de langage correspondant aux diffĂ©rents personnages mis en scĂšne, y compris les Afro-amĂ©ricains[N 10] - [94]. De fait, il est l'un des premiers Ă©crivains Ă  avoir captĂ© avec exactitude le parler des esclaves et des affranchis, et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  avoir su rendre de façon convaincante le discours et l'accent du Sud[95].

Dans les premiĂšres pages de La Vie sur le Mississippi se trouve inclus un passage Ă©crit au cours des cinq ou six annĂ©es de la mise au point des Aventures de Huckleberry Finn (1884-1885)[96], dĂ©crivant « Ă  la perfection » (to perfection), selon Stephen Holliday, les maniĂšres rurales de s'exprimer du XIXe siĂšcle, avec un Ă©change tenant d'une sorte de rude badinage entre Huck et Jim, rĂ©plique des schĂ©mas linguistiques propres aux Blancs et aux Noirs[95]. Il s'agit lĂ  d'un effort de vraisemblance, la mise en Ɠuvre d'un effet de rĂ©el qui se retrouve dans la plus grande part du rĂ©cit. Un peu plus loin, par exemple, Mark Twain dĂ©crit l'une de ses toutes premiĂšres expĂ©riences comme apprenti pilote et il imagine les façons de solliciter l'accomplissement d'une tĂąche selon qu'elle Ă©mane d'un terrien ou du second (mate) d'un steamer. Il s'agit de dĂ©placer de deux pieds vers l'avant une passerelle d'embarquement : « Le terrien moyen, s'il dĂ©sirait que la passerelle fĂ»t un peu bougĂ©e vers l'avant, dirait sans doute « James, ou William, l'un de vous, s'il vous plaĂźt, poussez la passerelle vers l'avant ». Le second, lui, aboierait « Eh lĂ , mettez-moi cette passerelle plus en avant ! Allez, du nerf ! Qu'est-ce que vous fichez ! Tirez-la, tirez-la ! Vers l'avant, plus vers l'avant ! Putain de merde ! Vous roupillez ou quoi ? Mais oĂč t'es parti avec ce tonneau ? Vers l'avant, que j'te dis ! J'vais finir par t'la faire avaler, la passerelle, toi espĂšce de doublure de face de crabe et de cheval Ă  corbillard bancal. »[97] - [C 19], et de conclure : « Comme j'aimerais savoir parler comme ça ! »[97] - [C 20].

De fait, Mark Twain Ă©tait rĂ©putĂ© pour ses jurons, dĂ©couverts pendant son apprentissage sur le fleuve et Ă  jamais profĂ©rĂ©s, au grand amusement de sa servante Katy Leary qui les trouvait « angĂ©liques » (he swore like an angel)[98], et que son Ă©pouse avait appris Ă  tolĂ©rer[99] ; il ne faisait par lĂ  que mettre en pratique le prĂ©cepte qu'il avait lui-mĂȘme formulĂ© dans La TragĂ©die de Pudd’nhead Wilson et la comĂ©die des deux jumeaux extraordinaires : « En certaines circonstances Ă©prouvantes, dans l'urgence, des situations dĂ©sespĂ©rĂ©es, des obscĂ©nitĂ©s apportent un soulagement que mĂȘme la priĂšre ne connaĂźt pas. »[100] - [C 21].

le pilote et son apprenti, dessin en noir et blanc
« Mon gars, procure-toi un carnet de notes ».

Tout au long de son texte, Mark Twain multiplie les mĂ©taphores pour peindre des tableaux trĂšs imagĂ©s qui rĂ©sument Ă  eux seuls une situation particuliĂšre[95] : ainsi, lors de son apprentissage, le cub reçoit une leçon de son maĂźtre et l'oublie aussitĂŽt. « Pourquoi crois-tu que je t'ai donnĂ© le nom de tous ces endroits ? — Je rĂ©flĂ©chis un moment en tremblant — Eh ben, pour me faire plaisir, j'pense »[101] - [C 22], et bien vite, le narrateur reprend le fil du discours : « C'Ă©tait comme agiter le chiffon rouge devant le taureau »[101] - [C 23], car s'ensuit une mĂ©morable colĂšre de Bixby, aprĂšs quoi vient le conseil apaisĂ© : « Mon gars, procure-toi un carnet de notes, et chaque fois que je te dis quelque chose, note-le. Il n'y a qu'une maniĂšre de devenir pilote, c'est de connaĂźtre le fleuve par cƓur. Il faut le savoir comme l'alphabet. »[102] - [C 24].

La métaphore principale courant tout au long du récit est celle du livre : le fleuve se lit comme tel et cette lecture est particuliÚrement longue et ardue à apprendre, puis à pratiquer. Une fois maßtrisée, cependant, c'est une source constante d'émerveillement (wonderment) que le style de Mark Twain, avec toute sa fougue, sa rudesse et son perpétuel élan, sait faire partager au plus sceptique des lecteurs[95].

Adaptations

En 1980, La Vie sur le Mississippi a été adapté par Peter H. Hunt en téléfilm pour la chaßne Public Television, avec David Knell en Sam Clemens et Robert Lansing en Horace Ezra Bixby. Le scénariste a choisi de nombreuses histoires racontées dans le texte et les a incorporées à un récit fictif[103].

En 2010, l'ouvrage a Ă©tĂ© repris en comĂ©die musicale avec paroles et chants Ă©crits par Douglas M. Parker sur des musiques de Denver Casado, production montĂ©e la mĂȘme annĂ©e Ă  Kansas City et Door County, Wisconsin[104].

En 2012, une nouvelle comĂ©die musicale a vu le jour sur des paroles et des musiques de Philip W. Hall pour le WorkShop Theater. Sam est interprĂ©tĂ© par Andrew Hubacher et Henry par Zachary Sayle ; le rĂŽle du mentor Horace Bixby est dĂ©volu Ă  Jeff Paul et celui de Brown Ă  Mark Coffin. L'ensemble a Ă©tĂ© mis en scĂšne par Susana Frazer, les dĂ©cors sont dus Ă  John McDermott, la direction musicale est confiĂ©e Ă  Fran Minarik et les costumes sont l'Ɠuvre d'Annette Westerby[105] - [106].

Annexes

Texte

  • (en) Mark Twain, Life on the Mississippi, Boston, James R. Osgood, .
  • (en) Mark Twain et James M. Cox, Life on the Mississippi, New York, Penguin Classics, coll. « Pengin Classics », , 450 p. (ISBN 978-0-14-039050-6), introduction et notes par James M. Cox, texte de rĂ©fĂ©rence.
  • (en) Mark Twain, Life on the Mississippi, Londres, Signet Classics, , 374 p. (ISBN 9780451531209), introduction par Justin Kaplan, postface par John Seelye.
  • (en) Mark Twain et Petr Barta, Life on the Mississippi, Ware, Wordsworth Editions Limited, coll. « Wordsworth Classics », , 412 p. (ISBN 9781840226836), introduction et notes par Petr Barta.

Traductions

  • (fr) Mark Twain (trad. Bernard Blanc), La Vie sur le Mississippi, tome 1, Paris, Payot, coll. « Petite BibliothĂšque Payot/Voyageurs », 2001 et 2003, 230 p. (ISBN 2228894427)
  • (fr) Mark Twain (trad. Bernard Blanc), La Vie sur le Mississippi, tome 2, Paris, Payot, coll. « Petite BibliothĂšque Payot/Voyageurs », 2001 et 2003, 456 p. (ISBN 2228897477)
  • (fr) Mark Twain (trad. Thierry Marignac), La Vie sur le Mississippi (extraits), Paris, Omnibus,
  • (en + fr) Mark Twain (Dhuick et Frison) (trad. Bernard Dhuicq et DaniĂšle Frison), Le Long du Mississippi (extraits), Paris, Pocket, coll. « Pocket Langues pour tous », , 318 p. (ISBN 2266138669), choix, notes et introduction par Bernard Dhuicq et DaniĂšle Frison.
  • (fr) Mark Twain (trad. Philippe Jaworski avec Thomas Constantinesco), ƒuvres, Paris, Gallimard, coll. « BibliothĂšque de la PlĂ©iade, N° 604 », , 1648 p. (ISBN 9782070143757), « La Vie sur le Mississippi »

Autres ouvrages de voyage (en traduction)

  • (fr) Mark Twain (trad. non mentionnĂ©), À la dure, dans les mines d’argent du Nevada, Paris, Payot, coll. « Petite BibliothĂšque Payot/Voyageurs », , 324 p. (ISBN 2-228-88734-X), chap. 217
  • (fr) Mark Twain (trad. non mentionnĂ©), Le Voyage des Innocents, Paris, Payot, coll. « « À travers le monde », Petite BibliothĂšque Payot/Voyageurs », , 526 p. (ISBN 2-228-88950-4), chap. 259

Correspondance et autobiographie

La sĂ©rie Mark Twain's Papers comprend la plus grande partie des lettres de Mark Twain et rassemble les diffĂ©rents volumes composant son Autobiographie proprement dite. Cette Ɠuvre constitue un ensemble de textes Ă©crits ou dictĂ©s, dont des chapitres furent publiĂ©s dans le North American Review en 1906-1907, puis partiellement en 1924 par A. B. Paine chez Harper's, et qui connut plusieurs autres Ă©ditions au cours du XXe siĂšcle.

Les volumes cités infra sont présentés et revus sous la responsabilité d'un nombre considérable d'éditeurs de texte (editors), qu'il est impossible de citer.

N. B. : à de rares exceptions prÚs, les écrits de Mark Twain sont surtout d'essence autobiographique, récits de voyage ou romans, La Vie sur le Mississippi inclus.

Correspondance

Il existe de nombreux recueils de la correspondance de Mark Twain, dont plusieurs sont cités dans la bibliographie établie par Petr Barta[108]. Seuls sont mentionnés infra ceux auxquels cet article s'est référé et une version facilement consultable en ligne.

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  • (en) Mark Twain, Mark Twain's Letters, coll. « Mark Twain Classic Literature Library », , lire en ligne : « Correspondance », sur Mark Twain Classic Literature Library (consultĂ© le ).
  • « Mark Twain's Letters » (consultĂ© le ).
Autobiographie
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  • (en) Mark Twain, Autobiography of Mark Twain, Berkeley et Los Angeles, Londres, University of California Press, , 792 p. (ISBN 0520267192), deuxiĂšme volume.
  • (en) Mark Twain, Autobiography of Mark Twain, Berkeley et Los Angeles, Londres, University of California Press, , 792 p. (ISBN 0520279948), troisiĂšme volume.
Traductions en français
  • (en) Mark Twain (trad. BĂ©atrice Vierne, prĂ©f. Stephen Vizinczey), Autobiographie, Monaco, Éditions du Rocher, coll. « Anatolia (Monaco) », , 572 p. (ISBN 2-268-04397-5, ISSN 1726-2119), textes Ă©ditĂ©s selon l’ordre chronologique.
  • (en) Mark Twain (trad. Bernard HƓpffner, prĂ©f. Harriet Elinor Smith), L'Autobiographie de Mark Twain : Une histoire amĂ©ricaine, Auch, Tristram, coll. « LittĂ©rature Ă©trangĂšre », , 823 p. (ISBN 2-907-68196-6), premier volume.
  • (en) Mark Twain (trad. Bernard Hoepffner), L'Autobiographie de Mark Twain : Une histoire amĂ©ricaine, Auch, Tristram, coll. « LittĂ©rature Ă©trangĂšre », , 850 p. (ISBN 2367190445), deuxiĂšme volume.
Biographies
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  • (en) Albert Bigelow Paine, Mark Twain, A Biography: The Personal and Literary Life of Samuel Langhorne Clemens, vol. 3, Minneapolis, Qontro Classics Publisher, Filiquarian Publishing,
Études critiques
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  • (en) Paul Fatout, « Mark Twain's Nom de Plume », American Literature, Durham, NC, Duke University Press, no 34,‎ , extrait en ligne : « Mark Twain, « nom de plume » » (consultĂ© le ).
  • (fr) Bernard Poli, Mark Twain, Ă©crivain de l'Ouest; rĂ©gionalisme et humour, Paris, Presses universitaires de France, , 507 p. (OCLC 23428758)
  • (en) Robert Giddings, Ă©d., Mark Twain: A Sumptuous Variety, Londres, Vision Press,
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Ouvrages et articles spécifiques sur La Vie sur le Mississippi et sujets annexes

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  • (en) Dixon Wecter, Sam Clemens of Hannibal, Boston, Houghton Mifflin Co., , xii + 340.
  • (en) Walter Blair, « When was Huckleberry Finn Written? », American Literature, Durham, NC, Duke University Press, no 30,‎ , p. 1-25.
  • (en) Dewey Ganzel, « Twain, Travel Books, and Life on the Mississippi », American Literature, Durham, NC, Duke University Press, no 34,‎ , p. 40-55.
  • (en) J. Stanley Mattson, « Twain's Last Months on the Mississippi », Missouri Historical Review, vol. 62, no 4,‎ , p. 398-409.
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  • (en) Henry B. Wonham, Mark Twain and the Art of the Tall Tale, New York, Oxford University Press, , 224 p. (ISBN 0195078012)
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Liens externes

Articles connexes

Notes et références

Citations du texte original

  1. « the only being in the world to be unfettered and entirely free ».
  2. « When I come to write the Mississippi book, then look out! I will spend 2 months on the rive & take notes, & I bet you I will make a standard work ».
  3. « old Mississippi days of steamboating glory & grandeur as I saw them (during 5 days) from the pilot house »
  4. « What a virgin subject to hurl into a magazine! ».
  5. « Would you like a series of papers to run through 3 months or 6 or 9? – or about 4 months, say? ».
  6. « throw a long, pliant apple-paring over your shoulder, ».
  7. « Bird's Point looked as it always looked, except that the river has moved Mr. Bird's house 3/4 mile nearer to the front than it used to be ».
  8. « to put the great river and its bygone ways in history in the form of a story ».
  9. « An era of incredible rottenness ».
  10. « When I was a boy ».
  11. « I don't see how you do it. I knew all that, every word of it [
] I knew the same crowd and saw the same scenes - but I could not have remembered one word of it. You have the two greates gifts of the writer, memory and imagination ».
  12. « Oh! It was done beautiful - beautiful! ».
  13. « My hands were in a nerveless flutter. I could not ring a bell intelligibly with them. I flew to the speaking-tube and shouted to the engineer— 'Oh, Ben, if you love me, back her! Quick, Ben! Oh, back the immortal soul out of her!' ».
  14. « We dashed along without anxiety; for the hidden rock which used to lie right in the way has moved up stream a long distance out of the channel [
] and the Cairo point added to its long tongue of territory correspondingly. The Mississippi is a just and equitable river; it never tumbles one man's farm overboard without building a new farm just like it for that man's neighbor. This keeps down hard feelings. ».
  15. « My darling, my pride, my glory, my all ».
  16. « a sign and symbol and warrant that whatever is found in its company may be gambled on as being the petrified truth ».
  17. « trifling investment of fact [and] wholesale returns. »
  18. « I am quite sure that I have no race prejudices, and I think I have no colour prejudices nor creed prejudices, indeed I know it. I can stand any society. All that I care to know is that a man is a human being - that is enough for me. ».
  19. « The average landsman, if he wanted the gangplank moved a little forward, might say, "James, or William, one of you push that plank forward, please." The mate of a steamboat, on the other hand, would roar, "Here, now, start that gang-plank for'ard! Lively, now! What're you about! Snatch it! snatch it! There! there! Aft again! aft again! Don't you hear me? Dash it to dash! are you going to sleep over it! [.
] WHERE're you going with that barrel! for'ard with it 'fore I make you swallow it, you dash-dash-dash-dashed split between a tired mud-turtle and a crippled hearse-horse!" »
  20. « I wish I could talk like that. »
  21. « In certain trying circumstances, urgent circumstances, desperate circumstances, profanity furnishes a relief denied even to prayer ».
  22. « Look here! What do you suppose I told you the names of those points for?” - I tremblingly considered a moment, and then the devil of temptation provoked me to say:— “Well—to—to—be entertaining, I thought.” ».
  23. « This was a red rag to the bull. ».
  24. « My boy, you must get a little memorandum-book, and every time I tell you a thing, put it down right away. There’s only one way to be a pilot, and that is to get this entire river by heart. You have to know it just like A-B-C. ».

Citations originales des commentateurs

  1. « there was a certain wild justice in his discovery of his authentic signature in the violent territory of Virginia City, Nevada, where the stabilty of statehood had yet to arrive ».
  2. « It almost makes the water in our ice-pitcher muddy as I read it »
  3. « It is rather a book in which the life of Samuel Clemens is both converted and enlarged into the myth of Mark Twain ».
  4. « at play in the act of piloting - and surely, we might infer, [
] in the act of writing ».
  5. « a large historical value [
] [with] trustworthy painings of manners, customs, social phases ».
  6. « it is a mixture of autobiography and travel narrative and ending with the fact that it is overwhemingly what its title advertises ».
  7. « the most desouthernized Southerner I ever knew [
] No man more perfectly sensed and more entirely abhorred slavery ».
  8. « rudely shocked when we consider the extent ».
  9. « As a dwelling-place for civilized man it is by far the first upon the globe. ».

Notes

  1. En anglais chùtié, like sert la comparaison avec un substantif, tandis que as introduit une proposition verbale ou une expression gouvernée par une préposition : like Peter, mais as Peter did ou as was the case, ou encore as in book XII, as if I could, etc.
  2. vu des berges, groupe de gens assistant au désastre au milieu de fleuve ; végétation abondante
    L'explosion du Gold Dust.
    Mark Twain aurait dĂ©sirĂ© voyager Ă  nouveau sur le Gold Dust lors du retour au dĂ©part de la Nouvelle-OrlĂ©ans. Les circonstances l'en ont heureusement empĂȘchĂ©, les chaudiĂšres du bateau ayant explosĂ© le jour mĂȘme oĂč il aurait dĂ» se trouver Ă  bord.
  3. D'autres théories sont également évoquées : un résumé en est donné en ligne à la référence ci-aprÚs.
  4. Mark Twain dira plus tard qu'il avait démissionné de l'armée fédérale au bout de deux mois.
  5. C'est l'époque des folles spéculations du Nevada sur les riches mines d'argent du Comstock Lode, cotées à la Bourse de San Francisco.
  6. Le Gilded Age (littĂ©ralement « pĂ©riode dorĂ©e » ou « Ăąge dorĂ© ») parfois traduit « Âge du Toc » en français, correspond Ă  la pĂ©riode de prospĂ©ritĂ© et de reconstruction qui suivit la fin de la guerre de SĂ©cession entre 1865 et 1901. L'expression Gilded Age a Ă©tĂ© inventĂ© par les Ă©crivains amĂ©ricains Mark Twain et Charles Dudley Warner dans leur livre The Gilded Age: A Tale of Today (L'Âge d'or, un conte moderne). Cependant, l'expression apparaissait dĂ©jĂ  chez Shakespeare en 1595 dans Le Roi Jean, acte IV, scĂšne 2.
  7. Le Texas reste détaché, république indépendante n'ayant pas encore rejoint l'Union qui finira par l'annexer en 1845.
  8. Des annĂ©es 1830 Ă  la guerre de SĂ©cession, les Almanachs mettent en scĂšne Davy Crockett dans des contes humoristiques et grotesques oĂč il symbolise le pionnier tout-puissant qui vient Ă  bout des animaux sauvages et des AmĂ©rindiens. Son image se transforme en celle d'un ambassadeur de la destinĂ©e manifeste qu'il n'a jamais Ă©tĂ©, le parlementaire Crockett s'opposant au chef de son parti et Ă  la dĂ©portation
  9. Le bassin hydrographique du Mississippi est le plus grand d'AmĂ©rique du Nord et le troisiĂšme du monde, derriĂšre celui de l'Amazone et du Congo. Sa superficie totale est de 3 238 000 km2, soit un tiers du territoire amĂ©ricain et plus de six fois celui de la France mĂ©tropolitaine. Le bassin-versant du Mississippi englobe complĂštement 31 États amĂ©ricains et deux provinces canadiennes. Il est divisĂ© en six sous-bassins, qui correspondent aux cours infĂ©rieur et supĂ©rieur, ainsi qu'aux affluents les plus longs : le Missouri (4,370 km), l'Arkansas, l'Ohio, etc. Enfin, la plaine inondable du systĂšme fluvial mesure environ 90,000 km2. Plus de 72 millions de personnes vivent dans le bassin du Mississippi, soit un AmĂ©ricain sur quatre.
  10. L'abolition définitive de l'esclavage est effective à partir de la proclamation d'émancipation du .
  11. À Londres, vers le milieu du XVIe siĂšcle, le jeune Édouard, prince de Galles et fils d'Henry VIII, ĂągĂ© d'une douzaine d'annĂ©es, aimerait Ă©chapper Ă  l'Ă©tiquette de la Cour et s'amuser au-dehors avec des enfants de son Ăąge. Dans le mĂȘme temps, Tom Canty, gamin pauvre des rues, rĂȘve d'Ă©chapper Ă  sa condition. Le destin fait se rencontrer les deux enfants qui, profitant d'une ressemblance frappante, Ă©changent leurs « rĂŽles » respectifs, non sans risques, car le comte d'Hertford complote contre le TrĂŽne : il tente de faire assassiner le prince Ă  la faveur de son escapade et de prendre Tom, devenu Édouard, sous sa coupe. L'intervention d'un mercenaire, Miles Hendon, permet de faire Ă©chouer cette conspiration.

Références

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