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Histoire des Juifs en Libye

L'histoire des Juifs en Libye (h√©breu: ◊ė÷į◊®÷ī◊ô◊§÷ľ◊ē÷ó◊ú÷ī◊ô◊ė÷Ķ◊ź÷ī◊ô◊Ě, Tripolitaim), la plus petite communaut√© juive des pays d'Afrique du Nord, remonterait au IIIe si√®cle avant notre √®re lorsque la Cyr√©na√Įque est colonis√©e par les Grecs.

Deux femmes juives de Tripoli en habit traditionnel en 1914.

La conqu√™te musulmane de l'Afrique du Nord fait rentrer la Cyr√©na√Įque et la Tripolitaine dans l'aire de civilisation arabo-islamique et marque durablement l'identit√© des communaut√©s juives locales dont le statut est d√©sormais r√©gi par la dhimma. Peu de traces de la communaut√© juive au Moyen √āge nous sont parvenues. En 1551, la c√īte libyenne est conquise par l'Empire ottoman et la dynastie des Karamanli, largement autonome, gouverne le pays. Le rabbin Shimon Ibn Lavi, descendant de Juifs expuls√©s d‚ÄôEspagne, revivifie spirituellement la communaut√© et √©tablit de nombreuses coutumes encore suivies de nos jours.

Le statut des Juifs s'am√©liore en 1835, lorsque le pouvoir central ottoman reprend le contr√īle direct de la r√©gion et supprime progressivement les mesures discriminatoires touchant les Juifs.

La conquête italienne de la Libye en 1911 a une grande influence sur la communauté, tant sur le plan culturel qu'économique, en dépit de sa brièveté. L'italien devient langue de communication chez les Juifs, et leurs activités commerciales prospèrent. Leur situation se dégrade cependant à la fin des années 1930 avec l'orientation antisémite du fascisme en Italie et son alliance avec le Reich allemand. En 1938, les Juifs Libyens étaient estimés à environ 60 000 Individus, qui vivaient essentiellement en des zones urbaines.

Apr√®s guerre, le r√©veil du nationalisme arabe et les soubresauts du conflit isra√©lo-arabe ont raison d'une pr√©sence juive pluri-mill√©naire. Un pogrom fait plus de cent morts √† Tripoli en 1945, alors que le pays est sous administration britannique. √Ä tort, les Juifs de Libye sont accus√©s par des extr√©mistes Arabes Libyens d'avoir collabor√© avec les Italiens, pendant la colonisation, entre 1911 et 1943. Plus de 32 000 Juifs √©migrent entre 1949 et 1951, √† la suite de la fondation de l'√Čtat d'Isra√ęl. En 1967, la guerre des Six Jours sonne le glas du restant de la communaut√© juive, √©vacu√©e d'urgence en Italie devant la fureur des foules. Lors de la prise de pouvoir par le colonel Kadhafi en 1969, il reste moins de 600 Juifs en Libye. Le nouveau r√©gime s'attache non seulement √† les faire partir mais aussi √† effacer toute trace de la pr√©sence juive, rasant les cimeti√®res et convertissant les synagogues en mosqu√©es.

La diaspora juive de Libye est actuellement r√©partie entre Isra√ęl et l'Italie, o√Ļ elle tente de pr√©server une identit√© communautaire propre.

Historiographie

Famille juive de Tripoli

Jusque dans les ann√©es 1960-70, la place des Juifs de Libye dans les √©tudes portant sur le juda√Įsme nord-africain est rest√©e extr√™mement r√©duite, d'une part en raison de la taille relativement faible de cette communaut√© (36 000 √Ęmes en 1948, √† comparer avec les communaut√©s marocaines et alg√©riennes fortes respectivement de 250 000 et 130 000 membres) et, d'autre part, √† cause de la raret√© des documents disponibles √† cette √©poque[1].

Le travail de deux auteurs précurseurs datant de la première moitié du XXe siècle est de nos jours utilisé pour alimenter la recherche académique sur ce sujet. Les écrits de Mordekhai Ha-Cohen (1856-1929), un humble professeur et colporteur libyen qui fait dans son ouvrage Higgid Mordekhai, écrit en hébreu, une recension de l'histoire, des coutumes et des institutions des Juifs de tripolitaine. Nahum Slouschz, un orientaliste juif d'origine russe, est le premier chercheur à étudier en profondeur la communauté juive libyenne durant son séjour au Maghreb, de 1906 à 1912[1].

À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, quelques chercheurs investissent ce champ de l'histoire juive : Harvey E. Goldberg, un anthropologue et sociologue, s'est intéressé aux aspects culturels et sociologiques de la communauté libyenne sur une période de 30 ans. L'historien Renzo De Felice s'est surtout intéressé à la période de la colonisation italienne en se basant sur des archives italiennes. Rachel Simon, après avoir étudié la période ottomane, a publié sur les Juifs de Libye au XXe siècle. Irit Abramski-Blight du centre Yad Vashem a concentré son travail sur la situation de la communauté durant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, Maurice M. Roumani s'est intéressé au départ des Juifs de Libye et à leur intégration dans leurs pays d'accueil[1].

Antiquité

D√©cret en grec de la communaut√© (politeuma) des Juifs de B√©r√©nik√® (soit √† Berenice, ancien nom de Benghazi), √† l'√©poque romaine, en l'honneur du pr√©fet Marcus Titius Sexti, fils de Sextus, le 25 du mois de Pha√īph. Mus√©e Saint-Raymond (Toulouse)[2]

La premi√®re trace arch√©ologique d'une pr√©sence juive sur le territoire de l'actuelle Libye est un sceau retrouv√© dans les ruines de Cyr√®ne sur lequel il est √©crit en h√©breu ¬ę ◊ú◊Ę◊Ď◊ď◊ô◊ē ◊Ď◊ü ◊ô◊©◊Ď ¬Ľ soit ¬ę De Avadyou fils de Yachav ¬Ľ. Cette pi√®ce n'√©tant pas datable pr√©cis√©ment, on doit se contenter de l'hypoth√®se qu'elle ait √©t√© fabriqu√©e entre les Xe et IVe si√®cles avant notre √®re, p√©riode durant laquelle ce type de sceau √©tait en usage[3].

Flavius Jos√®phe signale la pr√©sence de Juifs √† Cyr√®ne au IIIe si√®cle avant notre √®re[4], indiquant que c'est Ptol√©m√©e Ier (305-283) qui a demand√© √† des Juifs d'Alexandrie de s'y √©tablir pour lui permettre de mieux assurer le contr√īle de la r√©gion[5]. Au IIe si√®cle avant notre √®re, un Juif nomm√© Jason de Cyr√®ne r√©dige une Ňďuvre en cinq volumes qui est plus tard r√©sum√©e sous la forme du deuxi√®me Livre des Macchab√©es.

Un si√®cle plus tard, Strabon, cit√© par Flavius Jos√®phe, atteste l‚Äôimportance de la pr√©sence juive : ¬ę Il y avait √† Cyr√®ne quatre (classes) : les citoyens, les laboureurs, les m√©t√®ques et les Juifs. Ceux-ci ont d√©j√† envahi toutes les cit√©s... ¬Ľ[6]. Quand la Cyr√©na√Įque devient province romaine en , les Juifs ne b√©n√©ficient plus du m√™me statut que sous les Ptol√©m√©es et sont victimes de spoliations de la part de la population grecque. L'empereur Auguste intervient alors en leur faveur[7]. Certaines de ces spoliations visent les contributions des Juifs de Cyr√©na√Įque au temple de J√©rusalem, contributions desquelles √©taient redevables toutes les communaut√©s juives de la diaspora, avant la chute du Temple.

La Bible chr√©tienne mentionne Simon de Cyr√®ne, porteur de la croix pendant la Passion du Christ (Marc 15:21). Parmi les auditeurs rassembl√©s √† J√©rusalem autour des douze Ap√ītres lors de la Pentec√īte, certains viennent ¬ę de la Libye voisine de Cyr√®ne ¬Ľ (Actes des Ap√ītres, 2:10).

La communaut√© juive de Cyr√®ne est d√©cim√©e lors de la r√©volte juive des ann√©es 115-117, dont la Cyr√©na√Įque semble √™tre l‚Äôun des centres ; la r√©volte, peut-√™tre suscit√©e par des espoirs messianiques[8], s'√©tend non seulement √† la Cyr√©na√Įque mais aussi √† Chypre et √† l'√Čgypte. Apr√®s le massacre de milliers de Grecs par les Juifs, il semble que la r√©pression men√©e par le g√©n√©ral Quintus Marcius Turbo (selon Eus√®be de C√©sar√©e) an√©antit la population juive de Cyr√©na√Įque[9]. Elle n‚Äôest en tout cas plus mentionn√©e. En revanche, Augustin d'Hippone signale la pr√©sence d'une communaut√© juive √† Oea (Tripoli) au IVe si√®cle[10].

Conquête musulmane

On ne dispose que d'informations tr√®s parcellaires sur la pr√©sence juive en Tripolitaine et en Cyr√©na√Įque au Moyen √āge. Tripoli est conquise en 642 par les Arabes sur les Byzantins. La r√©gion est alors peupl√©e de tribus berb√®res et son arabisation n'a lieu que plusieurs si√®cles plus tard, avec la venue des tribus b√©douines hilaliennes au XIe si√®cle. Cons√©quence de leur arriv√©e, l'agriculture recule au profit du nomadisme, et les puissances musulmanes, Mamelouks √† l'est, Almohades puis Hafsides √† l'ouest, n'arrivent gu√®re √† s'implanter dans ces √©tendues d√©sertiques et tribales qui restent des terres de passage[11]. Comme ailleurs dans le monde musulman, les Juifs en tant que gens du Livre peuvent continuer √† pratiquer leur religion mais sont soumis au statut inf√©riorisant de dhimmis.

Les quelques t√©moignages de la pr√©sence juive dans la r√©gion √† cette √©poque proviennent de textes souvent retrouv√©s dans la guenizah du Caire. On y apprend que les Juifs de Tripoli sont, au milieu du XIe si√®cle, en relation avec les Juifs de l'√©mirat de Sicile ainsi qu'avec ceux de Fustat en √Čgypte[12]. √Ä cette m√™me √©poque, on note la pr√©sence de Juifs kara√Įtes dans le Djebel Nefoussa au sud-ouest de Tripoli[13]. Ant√©rieurement, dans la premi√®re moiti√© du Xe si√®cle, on a un t√©moignage des √©changes entre les Juifs du Maghreb et les acad√©mies talmudiques en Babylonie au travers d'un responsum de Hanania ben Yehouda√Į, Gaon de Poumbedita √† la communaut√© du Djebel Nefoussa[14]. Au XVe si√®cle, on assiste √† une renaissance du juda√Įsme en Cyr√©na√Įque, des Juifs tripolitains fondent les communaut√©s √† Benghazi et Derna[15].

Domination ottomane

Structuration de la communauté et domination des Karamanli

La synagogue Boucha√Įf de Zliten (ici au XXe si√®cle) est selon la tradition juive libyenne, vieille de plus de 800 ans. Durant la p√©riode ottomane, elle devient un centre d'√©tude du Zohar, et la synagogue la plus renomm√©e de la Tripolitaine.

La Libye est une terre de refuge pour les S√©farades qui quittent la p√©ninsule ib√©rique durant le XVe si√®cle et ult√©rieurement. Cependant, lorsque les Espagnols prennent Tripoli en 1510, ils instaurent l'inquisition et la ville se vide de ses Juifs. Ils ne peuvent y retourner qu'en 1551 lorsque les Ottomans, d√©j√† pr√©sents en Cyr√©na√Įque depuis 1517 prennent la ville √† l'ordre de Malte[16]. Peu de traces historiques de la pr√©sence juive √† Tripoli ant√©rieure √† la fin du XVIIIe si√®cle nous sont parvenues[17] mais la langue arabe parl√©e par les Juifs de la capitale libyenne au XXe si√®cle comporte les caract√©ristiques d'un vieux dialecte urbain compar√© √† la langue des musulmans se rapprochant plus des dialectes parl√©s dans l'arri√®re-pays, ce qui conforte l'id√©e d'une pr√©sence ancienne et continue des Juifs dans la ville[17]

Seul le littoral est sous contr√īle ottoman, l'int√©rieur restant largement ind√©pendant. La r√©gion est √† cette √©poque connue des Europ√©ens sous le nom de C√īte des Barbaresques, elle est crainte en raison de la course contre les navires chr√©tiens qui s'y exerce. Les Juifs servent alors d'interm√©diaires pour la lib√©ration des captifs chr√©tiens[18].

Shimon Ibn Lavi, un rabbin de Fès originaire d'Espagne, arrive à cette époque. Alors qu'il est en route pour la Palestine, il passe par Tripoli et, voyant la détresse spirituelle de ses coreligionnaires, décide de s'y installer pour dispenser son savoir. Il écrit en 1571 le Ketem Paz, l’un des commentaires du Zohar les plus importants à avoir été composés en Afrique du Nord. La communauté locale le considère comme le fondateur de ses traditions religieuses[16] - [19].

Au XVIIe siècle, le schisme sabbatéen est combattu par la communauté, ce qui laisse à penser qu'elle est à cette époque assez nombreuse et organisée pour apporter une réponse à cette problématique[17]. Deux traditions des Juifs libyens, des versions locales de petits Pourim, sont instaurées au XVIIIe siècle : l'un, le Pourim Achrif, célèbre l'échec du bey de Tunis venu en 1705 faire le siège de Tripoli, l'autre, le Pourim Borghel, célèbre la libération de la ville de la férule du corsaire Ali Burghul en 1795[20].

La r√©gion est soumise en 1711 √† la dynastie locale des Karamanli, largement autonome par rapport au pouvoir ottoman. La population tripolitaine d‚Äôalors est estim√©e √† 14 000 habitants dont un quart de Juifs[17]. Sous le r√®gne de Yousef Pacha √† la fin du XVIIIe si√®cle, Tripoli attire des Juifs de Tripolitaine et d'autres contr√©es du Maghreb, ainsi que des Juifs d'Italie, qui veulent notamment √©chapper √† l'interdiction de la polygamie en vigueur en Europe[17]. Ces Juifs italiens, principalement des Granas originaires de Livourne, jouent un r√īle tr√®s important dans le commerce m√©diterran√©en, quelques familles monopolisant les √©changes avec l'Europe via Livourne. √Ä Benghazi, les Juifs indig√®nes jouent un r√īle important dans le commerce qui se fait surtout avec la Cr√®te, l'√Čgypte et le Levant[21]. Les Juifs participent aussi au commerce transsaharien qui, via l'oasis de Ghadam√®s, d√©bouche dans le port de Tripoli ; ils font en particulier commerce de plumes d'autruche, assez pris√©es en Europe[21].

Contr√īle direct ottoman

Position des communautés libyennes dans l’espace ottoman.

En 1835, en r√©action √† l'installation des Fran√ßais en Alg√©rie et √† l'expansionnisme de M√©h√©met Ali en √Čgypte, les Ottomans d√©cident d'exercer un contr√īle direct sur la province libyenne et √©cartent les Karamanli du pouvoir[22]. Ils mettent vingt ans de plus √† mettre au pas les tribus de l'int√©rieur[23].

Alors que, dans le reste du Maghreb, les populations juives acc√®dent √† la modernit√© au travers de r√©formes impos√©es depuis l'Europe, le processus d'√©mancipation des Juifs en Libye est largement √† mettre au cr√©dit de gouvernants musulmans[24]. La s√©rie de r√©formes des Tanzimat qui apportent l'√©mancipation aux Juifs libyens, d√©bute en 1839 par le Hatt-i Sharif qui offre aux dhimmis de l'empire justice et s√©curit√©. La r√©forme de 1856 abolit l'imp√īt de capitation (jizya) touchant Juifs et chr√©tiens ainsi que les restrictions vestimentaires les concernant[24]. Dans le m√™me temps, les comp√©tences des tribunaux rabbiniques sont restreintes aux affaires relevant du statut personnel, les autres litiges devant √™tre trait√©s par les tribunaux publics. Suivant le mod√®le stanbouliote, la direction de la communaut√©, auparavant apanage d'un ca√Įd issu de la soci√©t√© civile, est transf√©r√©e au Hakham Bachi, grand-rabbin que l'on fait venir de la capitale de l'Empire et qui a rang de haut fonctionnaire[22]. Ces mesures, qui font rentrer les Juifs dans le droit commun[24], concernent dans un premier temps principalement Tripoli, o√Ļ se trouve la majorit√© des Juifs[22].

En effet, dans l'arri√®re-pays, o√Ļ le contr√īle ottoman n'est originellement que nominatif, la dhimma reste souvent appliqu√©e dans toute sa rigueur et les r√©formes sont jug√©es blasph√©matoires[24]. Ainsi dans le djebel Nefoussa, peupl√© d'ibadites berb√©rophones, les Juifs sont ¬ę accul√©s √† la voie √©troite du chemin ¬Ľ[24]. Aux pr√©ceptes coraniques s'ajoutent, dans cette r√©gion, un syst√®me tribal qui repose sur un code de l'honneur. Les familles juives sont asservies √† un chef tribal auxquels elles doivent ob√©issance et qui doit assurer leur protection. Ce lien est perp√©tu√© de fa√ßon h√©r√©ditaire et des Juifs peuvent √™tre ¬ę vendus ¬Ľ √† une autre famille. Il arrive m√™me que la protection d'un Juif donne lieu √† des batailles entre tribus car elle est dans cette optique une marque de pouvoir des chefs locaux. A contrario, ne pas pouvoir assurer leur s√©curit√© est un signe de faiblesse et de d√©shonneur[25]. La progressive extension du pouvoir ottoman va mettre √† mal ce syst√®me de protection et augmenter l'ins√©curit√© des Juifs. D'un c√īt√©, des droits leur sont octroy√©s qui am√©liorent leur situation l√©gale mais, de l'autre, le vide du pouvoir cr√©√© par la transition entre un syst√®me de gouvernement tribal et le syst√®me ottoman augmente le nombre d'attaques de Juifs.

En 1855, l'√©mir Ghuma, qui m√®ne une r√©bellion dans le djebel Nefoussa contre les Ottomans, s'empare de la place forte de Yafran. Il ordonne que les Juifs soient prot√©g√©s et les lib√®re du port du turban noir[26]. Il proclame que si les Juifs pouvaient se v√™tir comme ils le voulaient du temps des Ottomans, cela doit √™tre d'autant plus le cas sous sa domination. Cette attitude lib√©rale correspond donc √† un signe d'affirmation du pouvoir[25]. En Cyr√©na√Įque, o√Ļ le contr√īle social est assur√© par la confr√©rie de la SanŇęsiyya qui se montre bienveillante √† l'√©gard des Juifs, ces derniers peuvent √©tendre leurs activit√©s commerciales[24].

Juifs du mellah de Tripoli par K. Holmboe, 1930

La figure du colporteur juif est, comme ailleurs dans le Maghreb, un agent essentiel de la vie √©conomique locale. Au milieu du XIXe si√®cle, alors que 40 % de la population juive de Tripolitaine vit en milieu rural, nombreux sont les Juifs qui font la liaison entre les centres de commerce et l'arri√®re-pays[27]. Le colporteur (tawwaf en arabe libyen) part, accompagn√© d'un √Ęne, pour une dur√©e moyenne de deux semaines. Cependant, plusieurs mois sont parfois n√©cessaires pour troquer ses produits avec les populations rurales, montagnards berb√®res dans le djebel Nefousa √† l'ouest, nomades b√©douins √† l'est[27]. Les marchandises qu'il propose appartiennent g√©n√©ralement √† l'univers m√©nager f√©minin : √©pices, produits de beaut√©, miroirs, peignes[27]. Cette sp√©cialisation est directement li√©e au statut des Juifs, vus comme inf√©rieurs voire ¬ę kif el mr√Ę ¬Ľ (¬ę comme une femme ¬Ľ). Ce statut lui permet, a contrario des vendeurs musulmans, d'avoir acc√®s aux femmes musulmanes[27]. Il le met aussi √† l‚Äôabri d‚Äôattaques car il est d√©shonorant d'attaquer un √™tre de statut inf√©rieur. Le Juif est g√©n√©ralement bien re√ßu par sa client√®le qui le loge et le nourrit. En √©change de quoi, il se fait conteur et diffuse les nouvelles de l'ext√©rieur[27].

À partir des années 1870, l'influence de l’Europe et principalement de l’Italie se propage en Libye. Les Juifs riches, souvent des Granas (Juifs originaires de Livourne), sont de plus en plus nombreux à prendre la nationalité italienne[22]. Une école italienne ouvre en 1876, près de quinze ans avant que l'Alliance israélite universelle, basée à Paris, ne s'établisse à Tripoli[28]. Cette évolution crée des divisions au sein de la communauté car la masse des Juifs, craignant de provoquer des heurts, reste loyale au pouvoir ottoman. Celui-ci se montre hostile à ce qu’il perçoit comme une ingérence des puissances européennes[24].

Colonisation italienne

Un dirigeant de la communauté juive de Benghazi accompagné de membres de la cour rabbinique en 1920.
Répartition des Juifs en Libye en 1936, ils habitent en majorité à Tripoli et dans les bourgades environnantes.

Apr√®s une unification tardive en 1861, l'Italie d√©cide de constituer son propre empire colonial √† l'image de la France ou du Royaume-Uni. Apr√®s avoir vu la Tunisie qu'il convoitait tomber dans l'escarcelle de la France, le royaume italien jette son d√©volu sur la Libye, o√Ļ son influence culturelle et √©conomique va croissant durant les derni√®res d√©cennies de domination ottomane. En 1911, l'Italie prend pied en Libye et en chasse les Ottomans √† la suite de la guerre italo-turque. Les Italiens ne parviennent cependant pas √† imposer totalement leur autorit√© dans l'int√©rieur de la colonie avant 1924 pour la Tripolitaine et 1932 pour la Cyr√©na√Įque[29].

L'arriv√©e des Italiens est per√ßue d'une mani√®re tout √† fait diff√©rente par les musulmans et les Juifs et va avoir d'importantes cons√©quences sur les relations entre Juifs et musulmans. Pour la population arabe, la conqu√™te d'une terre musulmane par une puissance occidentale et chr√©tienne, constitue une humiliation et le d√©but d'une p√©riode d'oppression. Le fait que les Juifs, soumis dans la tradition musulmane au statut de dhimmi, soient trait√©s sur un pied d'√©galit√© avec les musulmans participe de ce sentiment[29]. La population juive, en revanche, accueille g√©n√©ralement la domination italienne avec joie, esp√©rant des am√©liorations de son statut √©conomique et social[29]. En r√©alit√©, les attitudes varient selon le niveau social : l‚Äô√©lite juive, souvent d'origine europ√©enne, s‚Äôitalianise et adopte en grande partie les usages du colonisateur tandis que le reste de la population juive, plus pauvre et marginalis√©e, en particulier dans les campagnes, demeure tr√®s traditionaliste et conserve un mode de vie beaucoup plus proche de celui des musulmans[29]. L'attitude des Italiens par rapport aux Juifs est ambivalente, oscillant entre une volont√© d'int√©gration (on estime que les Juifs suivant l'exemple des Juifs italiens vont s‚Äôassimiler √† l'ensemble italien, consolidant la pr√©sence italienne en Afrique du Nord) et le m√©pris colonialiste face √† une population per√ßue comme visc√©ralement attach√©e √† ses traditions jug√©es archa√Įques et proche des populations musulmanes. √Ä cela s'ajoute la crainte pour les autorit√©s de m√©contenter la population musulmane en montrant une trop forte proximit√© avec les Juifs[29].

La modernisation se traduit par l'√©rection d'une ville nouvelle √† Tripoli o√Ļ une population mixte, italienne et juive vient s'installer[29]. La confection, secteur dans lequel travaillent beaucoup de Juifs, est r√©volutionn√©e par l'introduction de machines √©lectriques et le d√©clin de l'habillement oriental au profit des v√™tements √† l'europ√©enne[29]. Concernant l'instruction, presque tous les gar√ßons juifs b√©n√©ficient d'une formation, au moins basique, dans des √©coles primaires italiennes et suivent en parall√®le des cours de religion √† l'√©cole synagogale, l'apr√®s-midi[29].

Juifs √Ęg√©s de Benghazi, 1900-20

La période italienne voit aussi le développement du mouvement sioniste en Libye. Des relations s'établissent avec le sionisme italien auquel le mouvement sioniste local est subordonné, mais aussi directement avec le Yichouv palestinien. Le nombre d'adhérents à des mouvements sionistes n'est que de 300 dans les années 1930, mais l'influence sociale du sionisme sur les communautés est conséquente[28]. Les idées sionistes sont propagées à travers l'enseignement, les cours d'hébreu moderne, l'accès croissant à une presse juive publiée à l'étranger ou localement et la fondation de clubs sportifs. La diffusion de ces idées modernistes a pour conséquence directe une amélioration du statut de la femme juive libyenne[28].

Fascisme et antisémitisme (1922-1940)

Quartier juif de Tripoli, v. 1930

Mussolini prend le pouvoir en Italie en 1922 et impose le fascisme italien. Cette idéologie totalitaire ne fait pas de l'antisémitisme l'un de ses fondements, contrairement au nazisme qui se développe parallèlement en Allemagne. Ce n'est que tardivement, en 1938, que le régime fasciste prend un tournant nettement antisémite.

Une classe se tient dans l’école synagogale de Benghazi, avant la Seconde Guerre Mondiale.

Italo Balbo est nomm√© gouverneur en 1934. Sous son √©gide, les provinces de Tripolitaine et de Cyr√©na√Įque sont r√©unies pour former la Libye italienne. Le nouvel homme fort de la colonie est un proche de Mussolini, fasciste convaincu et h√©ros de l'aviation italienne. Il est connu pour avoir √©t√© l'un des plus vigoureux opposants au tournant antis√©mite que prend le Parti national fasciste italien √† la fin des ann√©es 1930[30]. Promoteur d‚Äôun programme de modernisation, il n'est pas hostile √† la communaut√© juive dont il loue publiquement la contribution √† la prosp√©rit√© de la colonie[30] mais il se montre sans piti√© pour certaines traditions juives qui entravent selon lui la ¬ę marche de la civilisation ¬Ľ en Libye[31]. Ainsi, en 1936, il fait fouetter en place publique des boutiquiers juifs qui refusent d'ouvrir leurs commerces le chabbat. Ce ch√Ętiment est v√©cu comme une humiliation collective par la communaut√© juive tandis qu'il s'effectue sous les yeux d'une foule arabe qui exulte[31]. Cependant, lorsqu‚ÄôHermann G√∂ring, ministre de l'Aviation du Reich, veut effectuer une visite protocolaire en Libye en 1938, peu apr√®s les accords de Munich, Balbo, officiellement ami de G√∂ring depuis plusieurs ann√©es, n'h√©site pas √† le provoquer ouvertement en incluant dans le programme officiel de la visite un tour dans le vieux quartier juif de Tripoli et dans une des synagogues. Le feldmarschall nazi doit alors se faire porter p√Ęle[30].

Apr√®s avoir tent√© d'emp√™cher la promulgation de lois antis√©mites, Balbo est contraint de faire appliquer les lois raciales fascistes d√©cid√©es cette m√™me ann√©e. 46 Juifs sont exclus de la fonction publique, plusieurs milliers d'√©l√®ves juifs sont interdits dans l'enseignement secondaire et le mot ¬ę Juif ¬Ľ est tamponn√© sur leurs pi√®ces d'identit√©[30] - [32]. N√©anmoins, les mesures r√©pressives ne sont jamais appliqu√©es rigoureusement en Libye sous sa gouvernance, tandis qu‚Äôil plaide avec succ√®s la cause des Juifs libyens √† Rome, expliquant que leurs activit√©s sont indispensables au bon fonctionnement de l'√©conomie de cette colonie africaine[30].

Seconde Guerre mondiale (1940-1945)

Les Juifs restés en Libye

Des communautés juives d’Afrique du Nord, celle de Libye est la plus sévèrement touchée par la Seconde Guerre mondiale[32].

Ecole juive √† Benghazi, √©tablie par les soldats de Palestine, o√Ļ figure Barsky, professeur et soldat venu du moshav (en) kfar Vitkin, 1944

Lors du d√©but du conflit, quatre synagogues sont d√©truites par les bombardements alli√©s de Libye et le cimeti√®re juif o√Ļ ont √©t√© dispos√©es des batteries antia√©riennes est s√©v√®rement touch√©. Beaucoup de Juifs fuient la capitale libyenne pour trouver refuge dans les villes et villages environnants[32]. Le 12 f√©vrier 1942, l'arm√©e allemande fait son entr√©e √† Tripoli. Sous la pression de leurs alli√©s, les Italiens renforcent imm√©diatement la r√©pression antis√©mite : les biens des Juifs sont aryanis√©s et il leur est interdit de prendre part √† des transactions portant sur des biens fonciers[32]. Le 7 f√©vrier 1942, Benito Mussolini √©met un d√©cret autorisant les d√©portations[32].

Les 300 Juifs de nationalité britannique sont internés en Italie puis envoyés dans des camps du Reich après l'invasion allemande de l'Italie. Ceux qui sont français ou sujets tunisiens sont envoyés en Afrique française du Nord[32].

Les autorit√©s nazies font pression pour que les sujets italiens soient √©galement d√©port√©s mais les Italiens s'y opposent, pr√©f√©rant employer leur force de travail pour l‚Äôeffort de guerre. Les Juifs sont principalement utilis√©s √† la construction d'une route visant √† connecter Tripoli √† l'√Čgypte afin de faciliter le ravitaillement du front[32].

Après les bombardements sur le quartier juif de Tripoli, Seconde Guerre mondiale

En ao√Ľt 1942, 3 000 Juifs de Tripoli sont envoy√©s dans le camp de Sidi Aziz √† proximit√© de Khoms, √† 150 km de Tripoli, mais ils sont pour la plupart renvoy√©s dans la capitale libyenne en raison du manque d'eau ; seul un millier d'entre eux, principalement des travailleurs sp√©cialis√©s dans la construction, restent sur place. Un autre camp est √©tabli √† Buqbuq en Cyr√©na√Įque orientale, pr√®s de la fronti√®re √©gyptienne. 350 Juifs s√©lectionn√©s parmi les travailleurs de Sidi Aziz y sont achemin√©s, avec pour mission d'am√©liorer le r√©seau routier √† proximit√© du front[32]. Leur camp est fr√©quemment bombard√© par les Alli√©s √† la fin octobre 1942. √Ä Tripoli, la situation de la communaut√© est critique, particuli√®rement durant les derni√®res semaines avant la lib√©ration de la ville soumise aux bombardements[32]. Les prix sont tr√®s √©lev√©s et les denr√©es rationn√©es. √Ä cela s'ajoute l'afflux de r√©fugi√©s juifs venus de Cyr√©na√Įque et de l'arri√®re-pays que la communaut√© tripolitaine doit accueillir[32].

Survivants du camp de concentration de Bergen-Belsen, retournant en Libye, 1945

Les Juifs de Benghazi connaissent un sort tragique : apr√®s avoir accueilli en lib√©rateurs les soldats britanniques qui prennent la ville lors de l'op√©ration Crusader, ils se retrouvent de nouveau sous domination fasciste apr√®s la reprise de la ville par Rommel √† la fin janvier 1942. Les Italiens d√©cident alors de punir cette fraternisation avec l'ennemi et d√©portent la quasi-totalit√© de la population juive, √† l'exception de quelques familles rest√©es ¬ę loyales ¬Ľ. 2 600 Juifs de Cyr√©na√Įque se retrouvent ainsi dans le camp d'internement de Giado, isol√© dans le djebel Nefoussa au sud de Tripoli. Les privations et une √©pid√©mie de typhus causent la mort de 564 Juifs[33]. La libert√© est rendue aux prisonniers apr√®s la lib√©ration de Tripoli en janvier 1943[33].

Durant la période de la guerre, les musulmans ne tirent pas avantage de la situation difficile dans laquelle se retrouvent les Juifs. Contrairement à la période de conflits qui va suivre, la Seconde Guerre Mondiale voit un resserrement des relations judéo-musulmanes en Libye qui sont décrites comme cordiales par les témoins de l'époque. Il est en effet possible qu'il y ait eu, chez certains Arabes, une crainte que les mesures raciales ne leur soient appliquées[31].

Sort des Juifs déportés à l'étranger

Les 300 Juifs de nationalit√© britannique d√©port√©s en Italie en tant que citoyens d'un pays ennemi se retrouvent essentiellement dans trois camps italiens, √† Arezzo et Bagno a Ripoli en Toscane, et √† Civitella del Tronto dans les Abruzzes[32]. Ils sont log√©s dans des b√Ętiments publics ou des grandes propri√©t√©s priv√©es, dans des chambr√©es allant jusqu'√† 100 personnes. Cependant les familles ne sont pas s√©par√©es[32].

Tampon du rabbin Ha√Įm Cohen de Tripoli, retrouv√© sur l'un des livres des biblioth√®ques juives pill√©es en 1943[2]

Lorsque les forces allemandes prennent le pouvoir en Italie le 8 septembre 1943, leur situation empire : fin octobre, les Allemands transf√®rent les hommes du camp de Civitella vers le sud du pays, o√Ļ ils participent √† la fortification de la ligne Gustave[32]. Le travail, qui dure de l'aube au cr√©puscule, est harassant et les rations sont insuffisantes.

Quartier des Juifs de Tripoli et de Libye dans le camp de Bergen-Belsen

En janvier 1944, une partie du groupe rest√© √† Civitella est exp√©di√©e √† Bergen-Belsen, tandis que le reste du groupe est achemin√© vers le camp de Fossoli, en √Čmilie-Romagne. En mai 1944, ils sont √† leur tour d√©port√©s √† Bergen-Belsen avec un groupe d'Arezzo[32]. En tout, quatre convois de Juifs libyens arrivent √† Bergen-Belsen. Sur place, les conditions, tr√®s relativement vivables au d√©but de 1944, deviennent critiques √† mesure que l'ann√©e avance et que la disette et les maladies contagieuses touchent le camp[32]. Les Libyens sont parqu√©s pour certains dans l'aile dite ¬ę privil√©gi√©e ¬Ľ o√Ļ les familles ne sont pas s√©par√©es et o√Ļ les prisonniers ne subissent pas de harc√®lement ; d'autres sont en revanche intern√©s dans le ¬ę camp de l'√©toile ¬Ľ, surpeupl√©, o√Ļ femmes et hommes sont victimes de mauvais traitements de la part des SS[32]. Ils ne peuvent communiquer avec les autres prisonniers, largement yiddishophones, qu'en h√©breu. Fin 1944, un groupe de moins de cent personnes est envoy√© dans le camp de prisonniers de guerre de Biberach, dans le Sud de l'Allemagne, et un autre groupe se retrouve en janvier 1945 √† Bad Wurzach o√Ļ se situe un camp de prisonniers britanniques. L√†, ils passent la fin de la guerre dans de relativement bonnes conditions[32].

Une centaine de Juifs britanniques de Libye sont intern√©s √† Bazzano, pr√®s de Bologne, puis exp√©di√©s √† Dachau pendant l'hiver 1944[32]. Plusieurs personnes √Ęg√©es meurent √† la suite de l'hiver europ√©en et des mauvais traitements. Le reste du groupe est transf√©r√© en avril 1944 au camp de Vittel, en France, o√Ļ il attend la Lib√©ration dans d'assez bonnes conditions[32].

Pr√®s de 1 600 Juifs de nationalit√© fran√ßaise ou sujets tunisiens sont d√©plac√©s d√©but 1942 depuis la Cyr√©na√Įque et la Tripolitaine en direction de l'Alg√©rie et de la Tunisie alors contr√īl√©es par le r√©gime de Vichy[32]. Certains peuvent se rendre √† Tunis ou Gab√®s o√Ļ les communaut√©s locales les prennent en charge mais la majorit√© d'entre eux se retrouve intern√©e dans un camp situ√© aux environs de Sfax, o√Ļ ils sont livr√©s √† eux-m√™mes. 400 Juifs de Tripoli arrivent √† La Marsa o√Ļ ils sont log√©s dans des baraquements sur la plage dans de mauvaises conditions[32].

Administration britannique (1943-1951)

Chorale d'enfants à la synagogue de Benghazi, 1944

Entre 1943 et 1951, la Tripolitaine et la Cyr√©na√Įque sont gouvern√©es par la British military administration (BMA). La population, tant juive qu'arabe, vit la mise en place de la nouvelle administration comme une lib√©ration. Pour les Arabes, l'apr√®s-guerre signale la fin du colonialisme italien. Pour les Juifs, l'arriv√©e de la VIIIe arm√©e britannique, qui compte en son sein des soldats de la brigade juive palestinienne, met fin √† une p√©riode de discrimination antis√©mite et permet un renouveau communautaire[31]. On assiste aussi √† une embellie des relations entre Juifs et Arabes, particuli√®rement dans les campagnes et chez les √©lites[31].

Moshe Sharet, alors directeur du d√©partement politique de l'Agence juive pour la Palestine, est re√ßu par des dignitaires de la congr√©gation de Benghazi √† l'√©cole h√©bra√Įque, qui y a √©t√© √©tablie par des soldats juifs de Palestine, 1944

Le r√īle des unit√©s juives se r√©v√®le fondamental dans la r√©organisation de la communaut√© √©prouv√©e par la guerre car leurs soldats d√©veloppent les activit√©s sionistes, ouvrent des √©coles et √©tablissent une organisation d'autod√©fense reprenant le nom et la structure de la Haganah palestinienne. Leur action est particuli√®rement importante √† Benghazi o√Ļ la communaut√©, intern√©e pendant la guerre, compte de nombreux indigents[34]. Le Joint apporte son aide financi√®re aux Juifs libyens[35].

Cependant, l'embellie est de courte dur√©e. Les Britanniques, contrairement aux Italiens, ne se pr√©occupent pas d'investir en Libye. Ainsi, d√®s 1944, une crise √©conomique √©clate[36]. Les relations entre Juifs et Arabes p√Ętissent de la conjoncture √©conomique et des incertitudes quant au futur politique de la Tripolitaine et de la Cyr√©na√Įque. La mont√©e du nationalisme arabe chez les musulmans, et du sionisme chez les Juifs augmente les antagonismes entre ces communaut√©s[34]. Les autorit√©s britanniques, craignant de m√©contenter les Arabes, mettent un frein √† l'aide dispens√©e par les soldats de la brigade juive √† leurs coreligionnaires[36].

  • Dirigeants de l'√©cole h√©bra√Įque de Benghazi, 1943
    Dirigeants de l'√©cole h√©bra√Įque de Benghazi, 1943
  • Ecole juive √† Benghazi, 1943
    Ecole juive à Benghazi, 1943
  • Exposition de travaux d'√©l√®ves √† l'√©cole h√©bra√Įque de Benghazi, 1943-44
    Exposition de travaux d'√©l√®ves √† l'√©cole h√©bra√Įque de Benghazi, 1943-44
  • Volontaires juifs du Corps auxiliaire des pionniers militaires de Benghazi, 1944
    Volontaires juifs du Corps auxiliaire des pionniers militaires de Benghazi, 1944
  • Mariage juif avec un soldats de la brigade de Benghazi, 1944
    Mariage juif avec un soldats de la brigade de Benghazi, 1944
  • Professeurs et jeunes √©l√®ves de l'√©cole juive de Benghazi fond√©e par des soldats juifs de Palestine (Eretz Yisrael), probablement Pourim ou Hanoukka 1944
    Professeurs et jeunes élèves de l'école juive de Benghazi fondée par des soldats juifs de Palestine (Eretz Yisrael), probablement Pourim ou Hanoukka 1944

Pogrom de 1945

En 1945, une émeute antijuive éclate à Tripoli puis s'étend au reste de la Tripolitaine. En tout, on compte 130 victimes juives. Ce massacre est considéré comme l'élément déclencheur de l'exode des Juifs libyens dans les années qui vont suivre[37].

Les troubles d√©butent le 4 novembre √† Tripoli, sans qu'un √©l√©ment d√©clencheur soit clairement identifi√©. Les violences touchent surtout les Juifs vivant hors du vieux quartier juif, o√Ļ la population parvient √† se barricader. Le lendemain, une population rurale converge vers la capitale pour prendre part aux exactions qui sont surtout le fait des classes sociales les plus basses, les riches adoptant une attitude attentiste[37]. Les √©meutiers s'en prennent aux Juifs au cri de ¬ę Jihad fil Koufar ¬Ľ (¬ę guerre sainte contre les m√©cr√©ants ¬Ľ), encourag√©s par les youyous des femmes[37]. Les autorit√©s britanniques tardent √† r√©agir. Le 5 novembre, un couvre-feu est instaur√©, mais les forces de l'ordre pr√©sentes dans les rues n'agissent pas face aux √©meutiers[37]. Ce n'est que le soir du 6 novembre que des mesures effectives pour stopper les violences sont prises. On d√©nombre 38 victimes juives et un mort chez les musulmans[37]. Les troubles s'√©tendent aussi √† d'autres villes, on compte 40 morts √† Amrus, 34 √† Zanzur, 7 √† Tajura, 13 √† Zaou√Įa et 3 √† Msallata[37]. Au total, neuf synagogues sont br√Ľl√©es, 35 rouleaux de la Torah d√©truits[37]. Certains musulmans, guid√©s par leurs principes religieux, sauvent la vie de leur voisins juifs en les cachant. Dans le village de Tighrinna, au sein du djebel Nefoussa, les affrontements sont √©vit√©s gr√Ęce √† l'intervention de notables musulmans qui demandent aux notables juifs d'ouvrir leurs portes et de servir sans discontinuer pendant 24 heures mets et boissons. En cette occasion, visiteurs musulmans et Juifs r√©affirment leur h√©ritage commun[37].

Les explications sur l'origine des √©meutes divergent. La communaut√© juive clame √† l'√©poque qu'il s'agit d'une manŇďuvre ourdie par les Britanniques. L'historien Renzo De Felice √©carte cette hypoth√®se mais souligne la lenteur de l'intervention britannique qui pourrait s'expliquer par une politique visant √† courtiser l'opinion arabe[37]. Il fait lui-m√™me l'hypoth√®se que les √©meutes, dont il d√©montre qu'elles ont √©t√© d√©clench√©es simultan√©ment en plusieurs lieux, sont le fait du Hizb al-Watani, un parti nationaliste libyen[37]. Cependant, les √©l√©ments mat√©riels ne permettent pas d‚Äô√©tablir avec certitude son r√īle. Les rapports officiels britanniques pointent quant √† eux un faisceau de facteurs d√©clenchants de nature √©conomique et politique. Selon l'interpr√©tation du sociologue Harvey E. Goldberg, ces √©meutes antijuives doivent √™tre comprises comme une d√©fiance de la population musulmane √† l'encontre de l'administration britannique, le pouvoir √©tant cens√©, selon la tradition musulmane, √™tre le garant de la s√©curit√© des Juifs[37].

Apr√®s les √©meutes, les autorit√©s sionistes de Palestine d√©p√™chent sur place clandestinement des √©missaires charg√©s d'aider √† l'organisation de l'autod√©fense (Haganah) de la communaut√© juive. Des plans visant √† contrer une nouvelle attaque arabe sont √©tablis, des armes sont achet√©es o√Ļ confectionn√©es artisanalement[34].

Pogrom de 1948

L'adoption du plan de partage de la Palestine par les Nations unies en novembre 1947 attise les tensions en Libye. Des commerces juifs sont pillés à Benghazi et des membres de la communauté caillassés. À Tripoli, des émeutes ont lieu en février 1948 durant lesquelles trois civils dont un Juif sont tués. Les Juifs des campagnes rejoignent les villes afin d'être mieux protégés[34].

Les √©meutes de juin 1948 sont directement li√©es au contexte international. Alors que la guerre isra√©lo-arabe de 1948-1949 a d√©but√© le 15 mai 1948, apr√®s la d√©claration d'ind√©pendance d'Isra√ęl, des volontaires d'Afrique du Nord francophone se sont mis en route pour la Palestine. Cependant, d√©but juin, l'√Čgypte leur ferme ses fronti√®res stoppant ainsi ces hommes en Libye. Environ 200 Tunisiens press√©s d'en d√©coudre se retrouvent bloqu√©s √† Libye. Leur pr√©sence, la mont√©e des tensions au Proche-Orient ainsi qu'une situation √©conomique difficile, sont des facteurs qui vont s'additionner pour conduire √† une nouvelle explosion de violence contre la communaut√© juive[38]. Cette fois-ci cependant, la communaut√© est mieux pr√©par√©e aux attaques et son syst√®me d'autod√©fense (Haganah) permet de r√©duire le nombre de victimes[34].

Les troubles se concentrent le 12 juin 1948 dans la capitale libyenne. √Ä la suite d'une dispute qui d√©g√©n√®re dans un quartier mixte jud√©o-musulman, des volontaires tunisiens poussent la foule au combat, galvanisant les passants aux cris de ¬ę Si nous ne pouvons aller en Palestine pour combattre les Juifs, alors combattons-les ici ¬Ľ. La foule musulmane se dirige ensuite vers le secteur juif de la ville. L‚Äôautod√©fense juive parvient √† retenir les assaillants aux portes du vieux quartier[34]. Selon un plan pr√©alablement √©tabli, les habitants se postent sur les toits et lancent sur les √©meutiers pierres, grenades et cocktails molotov. Les pogromistes, surpris par cette r√©sistance, jettent leur d√©volu sur les Juifs habitant hors du quartier juif ; c'est l√† que l'on d√©nombre la majorit√© des victimes et la plupart des destructions de biens[34]. L'intervention de la police britannique, qui inclut des Arabes, ajoute √† la confusion. Les forces de l'ordre tirent pour r√©tablir l'ordre et font d'autres victimes. Elles sont caillass√©es par les deux parties ivres de col√®re. Des commerces arabes du quartier juif sont pill√©s en repr√©sailles. Quatorze Juifs sont tu√©s, vingt-trois bless√©s. Les autorit√©s proc√®dent √† l'arrestation de neuf Juifs et soixante-huit Arabes. Parmi ces derniers, seuls neuf sont de Tripoli et sept de Tunis[34].

Le 16 juin 1948, des incidents surviennent √† Benghazi en Cyr√©na√Įque. Plusieurs Juifs sont battus, un commerce pill√© et une synagogue brul√©e. Un homme succombe √† ses blessures. La police parvient √† faire revenir l'ordre, instaurant un couvre-feu et interdisant le port d'armes[34]. Malgr√© une am√©lioration des relations jud√©o-arabes dans la r√©gion, la situation de la minorit√© juive reste pr√©caire dans les campagnes. Cette instabilit√© se traduit par la conversion forc√©e de jeunes femmes juives[34].

Départ en masse (1949-1952)

En 1949, on compte entre 35 000 et 36 000 Juifs dans l‚Äôensemble du pays, 30 000 en Tripolitaine, dont 22 000 √† Tripoli et le reste r√©parti entre 17 bourgades et villages de la c√īte et des montagnes de l'arri√®re-pays[39]. Parmi ces Juifs ¬ę ruraux ¬Ľ, on compte une communaut√© de 500 Juifs troglodytes vivant au c√īt√© des berb√®res ibadites du djebel Nefoussa. Le reste des Juifs, environ 5 000, vit en Cyr√©na√Įque, tr√®s majoritairement √† Benghazi, la capitale r√©gionale[39].

Fondation du kibboutz Shahar, 1946

Avant 1943, seuls 500 Juifs libyens ont fait leur Alya[40]. Le mouvement s‚Äôacc√©l√®re apr√®s-guerre : entre 1946 et 1948, pr√®s de 3 500 Juifs quittent la Libye via des r√©seaux clandestins mis en place par les √©missaires de l'Agence juive[41] ; l‚Äôexode en masse a lieu √† partir de 1949[41], 90 % des 36 000 Juifs libyens √©migrant en Isra√ęl entre cette ann√©e et 1952[42]. La fulgurance des d√©parts s'explique par l'effet d'annonce de la lev√©e des restrictions sur l‚Äô√©migration en Isra√ęl exerc√©es par la BMA, par les incertitudes quant au futur d'une Libye ind√©pendante, par l'efficacit√© de la pr√©paration en amont effectu√©e par les √©missaires sionistes puis isra√©liens et par l'hostilit√© croissante de la population musulmane qui se manifeste entre autres durant les pogroms de 1945 et 1948[43].

D√®s mars 1949, l'Agence juive prend directement en charge l'immigration. Elle ouvre une antenne dirig√©e par Baroukh Douvdevani √† Tripoli o√Ļ la majorit√© des Juifs s'inscrit[43]. Des luttes intestines existent √† cette √©poque entre les diff√©rents d√©partements de l'Agence juive, affili√©s √† des partis politiques antagonistes. En Libye, les √©missaires li√©s au Mizrahi, un parti sioniste religieux, entravent avec l'aide des Juifs libyens le travail des √©missaires du Mapa√Į dont l'id√©ologie socialiste et s√©culi√®re, est r√©prouv√©e par les locaux qui restent largement traditionalistes. De ce fait, le Mizrahi obtient un quasi-monopole sur la gestion de l'√©migration des Juifs Libyens, cas unique en Afrique du Nord[44].

En raison des dangers auxquels l'Agence juive estime qu'ils sont expos√©s et pour faciliter leur √©migration, d√©cision est prise de regrouper fin 1949 les Juifs de l'arri√®re-pays tripolitain et de Cyr√©na√Įque dans des camps √† Tripoli. Avant leur d√©part, les Juifs b√©n√©ficient de l'assistance m√©dicale du JOINT et de l'OSE, deux organisations caritatives internationales juives. Beaucoup sont dans un mauvais √©tat de sant√©, souffrant de trachome, tuberculose ou dermatophytose √† un √©tat avanc√©[44]. Afin que les biens des migrants ne soient pas vendus en dessous de leur valeur √† des Libyens, l'Agence juive monte une compagnie, la CABI, charg√©e d'effectuer des payements en avance aux Juifs et de retarder les ventes. Du fait des difficult√©s √† transf√©rer d'importants fonds √† l'√©tranger, la minorit√© ais√©e de la communaut√© libyenne choisit de rester sur place[45].

Pour la seule ann√©e 1949, plus de 14 000 personnes font leur alya[43], soit 45 % du total des Juifs libyens. Les communaut√©s de l'int√©rieur sont liquid√©es[45]. Les d√©parts qui se font principalement par bateau, s'effectuent dans une atmosph√®re charg√©e de mysticisme religieux et d'enthousiasme messianique. Sur les navires qui les emm√®nent vers le port de Ha√Įfa, les Juifs entonnent souvent le cantique de la mer (Exode 15:1-19)[46].

Après l'indépendance de la Libye, le 24 décembre 1951, les activités de l'Agence juive dans le pays se poursuivent avec des effectifs réduits jusqu'en décembre 1952, date à laquelle les autorités libyennes ferment la représentation israélienne[47].

Nombre d'immigrants en Isra√ęl par ann√©e
1948 1949 1950 1951 1952 1953
1 06414 3528 8186 5341 146224
Source : Devorah Hakohen, Immigrants in turmoil : mass immigration to Israel and its repercussions in the 1950s and after, (lire en ligne), p. 267

Après l'indépendance

Les premières années d'indépendance : discrimination croissante

Le Royaume de Libye devient ind√©pendant en d√©cembre 1951 sous l'autorit√© du roi Idris Ier et adh√®re √† la ligue arabe en mars 1953. Bien que le roi se montre lui-m√™me plut√īt bienveillant √† l'√©gard de la minorit√© juive, les forces nationalistes influenc√©es par l'id√©ologie panarabiste et le contexte des conflits isra√©lo-arabes poussent le gouvernement √† prendre des mesures de plus en plus restrictives √† l'√©gard de la population juive[42].

En 1954, les liaisons postales avec Isra√ęl sont interrompues et les Juifs libyens ne sont plus autoris√©s √† se rendre en Isra√ęl alors que ceux qui y ont √©migr√©, sont interdits de s√©jour en Libye. Les clubs sociaux et sportifs sont ferm√©s[42]. Un boycott des commerces juifs d√©bute en mars 1957. Les Juifs sont harcel√©s par les autorit√©s qui inspectent leurs logements pour v√©rifier qu'ils n'entretiennent pas de correspondance avec Isra√ęl[42]. L'organisation de la communaut√© de Tripolitaine est dissoute en 1958, un commissaire musulman √©tant charg√© de g√©rer les affaires de la communaut√©. L'√©cole de l'Alliance isra√©lite universelle ouverte depuis 1890 est ferm√©e subitement en 1960[42]. Le d√©but des ann√©es 1960 est marqu√© par l'√©tablissement d'autres mesures restrictives ; un d√©cret dispose que tous ceux qui veulent s'engager dans des transactions commerciales doivent au pr√©alable √™tre munis d'un certificat de nationalit√© libyenne, document que les musulmans obtiennent sans difficult√© mais qui est refus√© aux Juifs. Le droit de vote leur est d√©ni√©, ils ne peuvent ni servir dans la fonction publique, ni dans l'arm√©e, ne peuvent obtenir de nouvelles propri√©t√©s. Le gouvernement s'octroie le droit de saisir certains de leurs biens fonciers[42]. Si un Juif veut partir √† l'√©tranger, il doit le faire avec un document n'indiquant pas son origine libyenne et sans droit de retour. Les autorit√©s du pays font aussi pression sur les compagnies p√©troli√®res qui affluent en Libye √† la suite de la d√©couverte d'importantes ressources en hydrocarbures en 1958 pour qu'elles n'emploient pas de Juifs[42].

En 1964, des citoyens am√©ricains servant sur la Wheelus Air Base, une base a√©rienne √©tablie √† la suite d'un accord avec la Libye en 1954, se plaignent de devoir cacher leur jud√©it√© afin de ne pas subir le harc√®lement des populations arabes locales, ceci avec l'assentiment des autorit√©s militaires am√©ricaines qui font pression sur eux pour qu'ils affichent des sapins de No√ęl devant leurs maisons durant les f√™tes de fin d'ann√©e afin de ne pas √©veiller les soup√ßons[42].

Des membres de la communaut√©, dont un notable √Ęg√© de 84 ans qui n'a pas c√©d√© √† des tentatives d'extorsion, sont assassin√©s en 1963. Les autorit√©s refusent de croire que le crime est le fait de musulmans, la victime √©tant connue pour ses donations √† la cause arabe[42]. Elle suspecte en premier lieu un rabbin √† cause du sang retrouv√© sur ces habits mais il s'av√®re √™tre en fait un sacrificateur rituel (chohet). Les attaques contre les Juifs continuant, la police libyenne finit par appr√©hender le gang coupable des exactions compos√© de 10 Arabes et d'un Maltais qui sont s√©v√®rement punis[42].

La guerre des Six Jours, violences et exode

M√©morial pour les Juifs libyens √† Netanya (Isra√ęl)

√Ä la veille de la guerre des Six Jours, il reste entre 4 500 et 6 500 Juifs en Libye, la plupart habitent la capitale, Tripoli[42]. Bien que la d√©gradation de leur situation depuis l'ind√©pendance les ait pr√©par√©s √† l'√©ventualit√© d'un d√©part, le contexte de la guerre de 1967 qui voit la victoire fulgurante des Isra√©liens face √† une coalition de pays arabes, prend de court la communaut√©[48]. Dans les mois pr√©c√©dent la guerre, les discours enflamm√©s de Gamal Abdel Nasser, le pr√©sident √©gyptien qui appelle √† la lib√©ration de la Palestine, et qui sont retransmis par la Voix des Arabes galvanisent l'opinion publique libyenne[48]. √Ä partir du 2 juin, le Jihad contre les Juifs est pr√™ch√© dans les mosqu√©es, le gouvernement d√©clare la semaine du 5 au 12 juin semaine pour la cause palestinienne et les Juifs sont somm√©s de contribuer √† la lev√©e de fonds initi√©e √† cette occasion[48].

Le 5 juin, la journ√©e d√©bute normalement pour les familles juives mais √† 9 heures du matin, la radio annonce que la guerre a √©t√© d√©clench√©e. Les Juifs font alors tout pour se r√©fugier chez eux[48]. Les manifestations programm√©es dans le cadre de la semaine pour la Palestine d√©g√©n√®rent en √©meutes antijuives. En quelques heures, les commerces des Juifs et des Italiens situ√©s dans la vieille ville de Tripoli sont d√©truits par le feu. Les familles juives sont souvent s√©par√©es, les √©meutes ayant surpris les Juifs sur leurs lieux de travail ou d'√©tude, et elles le restent parfois plusieurs semaines[48]. La police, √† peine √©quip√©e de b√Ętons, se montre incapable de ma√ģtriser la situation ; l'√©tat d'urgence et un couvre-feu sont instaur√©s. Ce jour-l√†, 60 % des biens de la communaut√© sont d√©truits et on √©value √† dix le nombre de Juifs assassin√©s[48]. Afin de ramener le calme, le gouvernement d√©cide de regrouper les Juifs de Tripoli dans un camp √† km de la ville pour les prot√©ger des √©meutiers, ils y re√ßoivent la visite de la Croix-Rouge[48]. √Ä Benghazi, o√Ļ il ne reste √† cette √©poque plus que 300 Juifs, des mesures similaires sont prises ; pour les prot√©ger des manifestants qui ont mis √† feu leurs commerces, ils sont regroup√©s dans une caserne. Entre le 6 et le 9 juin, les exactions continuent, des synagogues sont d√©truites et des Juifs sont assassin√©s ; deux familles sont enti√®rement massacr√©es[48]. Le pr√©sident de la communaut√© d√©cide de faire appel au mufti de Tripoli afin qu'il envoie des messages d'apaisement et, bien qu'il ne re√ßoive pas de r√©ponse, les pr√™ches prononc√©s le vendredi 9 juin ont diminu√© en violence[48].

Apr√®s consultation des responsables de la communaut√©, son pr√©sident Lillo Arbib fait une demande aupr√®s du gouvernement afin que les Juifs puissent √™tre √©vacu√©s temporairement car leur s√©curit√© ne peut toujours pas √™tre garantie sur place[48]. La proposition est imm√©diatement accept√©e par les autorit√©s que cette demande arrange car elles savent que le d√©part de la minorit√© juive est l'unique moyen de pacifier la situation[48]. Le 20 juin, le service des migrations donne une r√©ponse positive apr√®s avoir produit au plus vite les documents de voyage n√©cessaires et la police se rend aupr√®s des Juifs pour distribuer les visas de sortie. Les d√©parts s'effectuent surtout par des vols r√©guliers ou charters de la compagnie Alitalia mais aussi √† bord de navires[48]. En th√©orie, les Juifs sont autoris√©s √† retourner en Libye une fois les troubles termin√©s mais en pratique, seuls quelques Juifs √©vacu√©s parviennent √† retourner temporairement en Libye pour √©valuer l'√©tendue de leurs pertes et les biens qui leur restent[42]. L'UNHCR n‚Äôaccorde le statut de r√©fugi√© qu‚Äô√† quelques dizaines de personnes[42]. L'√©vacuation a lieu entre le 26 juin et juillet, les d√©plac√©s sont accueillis dans deux camps en Italie, l'un √† Latina pr√®s de Rome et l'autre √† Capoue. Certains d'entre eux repartent imm√©diatement pour Isra√ęl[42].

Sous le régime Kadhafi

Lorsque le colonel Kadhafi prend le pouvoir en 1969 apr√®s un coup d'√Čtat contre le roi Idris Ier, il reste moins de 600 Juifs en Libye[49]. Les cons√©quences de son arriv√©e au pouvoir vont se faire rapidement sentir pour le restant de la communaut√©. On recense plusieurs cas de Juifs battus et jet√©s en prison sans raison. Tous les biens fonciers des Juifs sont confisqu√©s et on leur promet une compensation illusoire[42]. Les dettes contract√©es aupr√®s d'eux sont annul√©es et leur √©migration est officiellement interdite. Cependant des Juifs parviennent √† s'exfiltrer hors du pays et, en 1974, il n'en reste plus que vingt en Libye[50].

Rescapé, un rouleau de la Torah tripolitain du XIXe

Le gouvernement de la R√©publique arabe libyenne va aussi s'attacher √† effacer les traces de la pr√©sence juive dans le pays. Le quotidien El-Raid, la voix officielle du nouveau r√©gime indique d√®s 1969 : ¬ę C'est un devoir in√©vitable pour les conseils municipaux de Tripoli, Benghazi, Misurata, etc., de faire dispara√ģtre leurs [ceux des Juifs] cimeti√®res imm√©diatement, et de jeter les corps de leurs morts, qui m√™me dans le repos √©ternel souillent notre pays, dans les profondeurs de la mer. L√† o√Ļ leurs corps impurs reposent, ils devraient √©riger des √©difices, des parcs et des routes. Seulement ainsi, la haine du peuple arabe libyen contre les Juifs peut √™tre apais√©e. ¬Ľ[42] Le r√©gime suit cette politique, faisant d√©truire les quatre cimeti√®res juifs de Tripoli, ceux de Benghazi et de Misurata, sans m√™me pr√©venir les familles des d√©funts afin qu'elles aient la possibilit√© de transporter les corps. Dans la m√™me lanc√©e, 78 synagogues sont transform√©es en mosqu√©es ou dans le cas de la grande synagogue de Benghazi en √©glise copte[42]. Khadafi fait raser l'ancienne synagogue Boucha√Įf, destruction condamn√©e par l'UNESCO en 1985[51].

En 2002, celle que l'on croit être la dernière Juive du pays, Esmeralda Meghnagi, meurt. La même année, on découvre que Rina Debach, une femme octogénaire que sa famille, vivant en Italie, tient pour morte, vit encore dans une maison de retraite libyenne. Son départ marque officiellement la fin de la longue présence juive en Libye[52] - [53].

En 2004, Kadhafi indique que le gouvernement libyen souhaite offrir une compensation aux Juifs d√©poss√©d√©s de leurs biens et forc√©s de fuir le pays, insistant cependant sur le fait que ceux ayant immigr√© en Isra√ęl ne seraient pas inclus dans ces mesures[54]. Selon certains commentateurs, ce revirement partiel des Libyens est √† porter au cr√©dit de Sa√Įf al-Islam Kadhafi, le fils du ra√Įs consid√©r√© comme l'un de ses possibles successeurs qui, la m√™me ann√©e, invite des Juifs d'origine libyenne en Libye, leur d√©clarant qu'ils sont libyens et les invitant √† ¬ę quitter les terres qu'ils ont prises aux Palestiniens ¬Ľ[55]. Le 9 d√©cembre, le pr√©sident libyen √©tend l'invitation √† Moshe Kahlon, alors pr√©sident de la Knesset et d'origine libyenne[56].

√Ä l'occasion de la r√©volte libyenne de 2011, durant laquelle on assiste √† un soul√®vement visant √† renverser le r√©gime Kadhafi, deux femmes isra√©liennes d'origine libyenne d√©clarent √™tre des parentes distantes de Kadhafi pr√©cisant que la grand-m√®re de ce dernier serait une Juive convertie mari√©e √† un musulman[57]. Une rumeur circulant au sein du mouvement rebelle libyen fait elle aussi √©tat de suppos√©es origines juives, le colonel libyen √©tant d√©crit comme le ¬ę fils d'une prostitu√©e juive ¬Ľ. Par ailleurs, dans les zones contr√īl√©es par les rebelles, de nombreux graffitis antis√©mites apparaissent, particuli√®rement sur les anciens b√Ętiments officiels, associant le r√©gime Kadhafi aux Juifs et √† Isra√ęl[58].

Diaspora

En Isra√ęl

Au total, 36 730 Juifs libyens ont fait leur Alya en Isra√ęl, dont 30 972 entre 1948 et 1951[59]. Les derniers y √©migrent juste apr√®s la guerre des Six Jours en 1967.

Scène de vie à Or Yehouda, en 1950.

Leur Alya s'inscrit dans le cadre plus large de l'arriv√©e des Juifs des pays arabes en Isra√ęl. Ils partagent de nombreuses caract√©ristiques culturelles et sociologiques avec les autres Juifs orientaux (Juifs marocains, y√©menites) qui √©migrent en m√™me temps qu'eux. Ils ont une √©ducation limit√©e, des familles nombreuses, sont religieux, et attach√©s √† leurs particularismes culturels, autant de traits qui diff√©rencient √† l'√©poque ce que l'on appelle plus tard le ¬ę second Isra√ęl ¬Ľ de la population isra√©lienne d'origine ashk√©naze. L'int√©gration de la petite communaut√© libyenne va cependant s'op√©rer dans des conditions assez bonnes, en comparaison avec d'autres communaut√©s originaires des pays arabes[60]. Plusieurs facteurs expliquent ce succ√®s : une √©ducation sioniste re√ßue en Libye d√®s l'√©poque de la colonisation italienne, le contexte politique de leur d√©part qui leur fait percevoir leur migration comme une lib√©ration et, enfin, le faible niveau socio-√©conomique d'une population compos√©e principalement de petits commer√ßants et d'artisans, qui leur fait accepter la duret√© des conditions d'adaptation[60]. √Ä leur arriv√©e, les Juifs libyens sont d'abord regroup√©s dans des ma‚Äôabarot, camps d‚Äôaccueil suppos√©ment transitoires que les migrants finissent souvent par d√©velopper en villages ou en villes. Trois de ces camps se trouvent √† proximit√© de Netanya et un autre vers Ashkelon. Le gouvernement, dans une optique d'am√©nagement du territoire, les encourage par ailleurs √† fonder des moshavim (villages collectifs) et des kibboutzim. Quinze moshavim, dont huit sont affili√©s au parti sioniste religieux Hapoel Hamizrahi, sont cr√©√©s pour les migrants libyens qui sont nombreux √† le rejoindre[61]. Dans les ann√©es 2000, on compte 25 moshavim peupl√©s majoritairement d'habitants d'origine libyenne[60].

Int√©rieur de la synagogue Boucha√Įf, √† Zeitan (Isra√ęl)

On estime le nombre de Juifs d'origine libyenne en Isra√ęl √† 120 000 de nos jours. Ils repr√©sentent environ 2 % de la population juive de ce pays[62]. Le taux de mariages intracommunautaires est pass√© de 80 % pour la premi√®re g√©n√©ration √† 18 % pour la troisi√®me g√©n√©ration. Les niveaux d'√©ducation se sont sensiblement rapproch√©s de ceux de la population isra√©lienne en g√©n√©ral, avec une r√©ussite particuli√®rement remarquable chez les femmes. Bien que l'on compte de nos jours des Juifs d'origine libyenne dans tous les secteurs d'activit√© du monde du travail, ils sont particuli√®rement repr√©sent√©s dans les m√©tiers du b√Ętiment, l'agriculture, l'√©ducation, la vente en gros et au d√©tail, le transport routier et le sport[62].

Il existe de nos jours une forte concentration de Juifs d'origine libyenne √† Or Yehuda, non loin de Tel Aviv. Un centre pour le patrimoine du juda√Įsme libyen y a √©t√© ouvert en 2003, il retrace le parcours des migrants marqu√©s par l'influence du sionisme religieux, leur engagement dans l‚Äôarm√©e et leur int√©gration dans de nombreux moshavim[63]. Dans l'un de ces villages a √©t√© reconstitu√©e la synagogue Boucha√Įf, sur le mod√®le de l‚Äôancienne synagogue de Zliten qui accueillait les p√®lerinages de Souccot et de Lag Ba'omer, et d√©truite par Khadafi. La synagogue actuelle remplit les m√™mes fonctions, permettant en outre aux jeunes g√©n√©rations de renouer avec leurs racines[64].

En Italie

L'exode de 1948 s'effectue presque int√©gralement en direction d'Isra√ęl. En revanche, en 1967, lorsqu'un pont a√©rien vers l'Italie est organis√© pour secourir quelque 5 000 Juifs Libyens, entre 1 500 et 1 800 choisissent de rester dans la p√©ninsule[65]. Ils s'installent principalement √† Rome, √† Milan, √† Livourne[66]. Beaucoup de Juifs n'envisagent tout d'abord leur s√©jour en Italie que comme une situation temporaire : certains pensent retourner en Libye apr√®s les troubles ; un espoir qui est d√©finitivement balay√© apr√®s la prise de pouvoir du colonel Kadhafi en 1969, d'autres veulent partir s'installer en Isra√ęl ou en France, au Royaume-Uni et aux √Čtats-Unis afin de rejoindre leurs proches[67]. √Ä leur arriv√©e, ils ont le statut de r√©fugi√©s et attendent plusieurs ann√©es avant d'√™tre naturalis√©s[67]. Les autorit√©s italiennes craignent en effet qu'ils ne demandent, comme les autres Italiens expuls√©s de Libye, une compensation √† l'Italie pour leurs biens spoli√©s en Libye[65].

√Ä Rome, la venue de ces Juifs d'Afrique du Nord revitalise la communaut√© juive locale, d'implantation ancienne mais d√©mographiquement faible et fortement assimil√©e. Les ¬ę Libyens ¬Ľ fondent trois nouvelles synagogues[65] et portent le nombre de boucheries cach√®res de une √† huit[67]. En 2007, les registres de la communaut√© de Rome indiquent que 777 de ses membres sont natifs de Libye, et si l'on inclut leurs descendants, ils forment le tiers de la communaut√©[68]. Au total, on estime qu'il y a en Italie 4 500 Juifs d'origine libyenne en 2006[65]. Ils se sont int√©gr√©s √† la communaut√© juive italienne, les mariages ¬ę italo-libyens ¬Ľ sont courants et les nouvelles g√©n√©rations ont adopt√© la langue italienne au d√©triment de l'arabe. La pratique religieuse reste importante, renforc√©e par une structure familiale forte et de fr√©quents voyages des membres de la minorit√© libyenne en Isra√ęl o√Ļ presque tous ont des parents[65].

Notes et références

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Voir aussi

Liens externes

Bibliographie

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