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Francisation de Bruxelles

La francisation de Bruxelles correspond à la transition qu'a effectuée Bruxelles au cours des deux derniers siècles d'une ville quasiment entièrement néerlandophone[2] en une ville avec le français pour langue majoritaire et lingua franca[3]. À côté d'une immigration française et wallonne, cette progression du français s'explique avant tout par la conversion linguistique de la population flamande au cours des générations[4].

Emplacement en Belgique de Bruxelles, enclave officiellement bilingue au sein de la Flandre néerlandophone[1]
Le français et le néerlandais sont tous deux langues officielles de la Région de Bruxelles-Capitale et de toutes ses communes.

La francisation démarra graduellement au XVIIIe siècle, mais elle ne prit toute son ampleur que lorsque la Belgique devint indépendante et que le nombre d'habitants de la nouvelle capitale s'accrut rapidement[5] - [6]. Le recul massif du dialecte brabançon[7], communément appelé dialecte flamand[8] - [9], ne commença que dans la seconde moitié du XIXe siècle[10]. Le français — seule langue officielle en dépit de la majorité flamande[11] — était la langue des tribunaux, de l'administration, de l'armée, de la culture, des médias et de l'enseignement[8]. En tant que langue du pouvoir économique et politique, et des échanges internationaux à l'époque[12] - [13], adopter le français était considéré comme absolument nécessaire pour progresser socialement[11] - [14] - [15]. À partir de 1880[16], on constate une véritable explosion de la connaissance du français parmi les néerlandophones[15] - [12]. Le néerlandais ne se transmettait plus à la génération suivante[17], ce qui a eu pour effet une augmentation considérable du nombre des francophones unilingues après 1910[18].

Ă€ partir des annĂ©es 1960[19], alors que l'anglais s'est substituĂ© au français comme langue des Ă©changes et diplomatique internationale[20], la fixation de la frontière linguistique en Belgique[21] et l'essor Ă©conomique de la RĂ©gion flamande[15] ont eu pour effet de ralentir, puis d'arrĂŞter la francisation des nĂ©erlandophones[22] - [23]. Durant la seconde partie du XXe siècle, Bruxelles devint progressivement une ville d'Ă©changes internationaux, ce qui contribua Ă  un afflux d'immigrants qui favorisèrent l'Ă©mergence du français ainsi que d'autres langues Ă©trangères[17], aux dĂ©pens du nĂ©erlandais[24]. SimultanĂ©ment, Ă  la suite de l'urbanisation[25], un nombre supplĂ©mentaire de communes prĂ©cĂ©demment nĂ©erlandophones de la pĂ©riphĂ©rie bruxelloise devinrent majoritairement francophones[21] - [26] - [27]. Ce phĂ©nomène, connu en Flandre comme la « tache d'huile » (« olievlek Â»)[28], constitue, en mĂŞme temps que la question du statut de Bruxelles[29], un des principaux sujets de contentieux de la politique belge[30] - [31] - [15].

Clarification des termes

Le brabançon dans l'aire linguistique du néerlandais[17].
Bxl Bruxelles

Les lacunes, les divergences et les hésitations dans la terminologie du néerlandais sont certainement liées aux confusions et fluctuations terminologiques qui ont longtemps caractérisé l'usage des néerlandophones eux-mêmes[32]. Au Moyen Âge, on parlait de Dietsch[33] (mot apparenté de « thiois »[34]) — ignorant les autres variantes orthographiques et dialectales — signifiant langue du peuple[33], pour désigner l'ensemble des parlers germaniques[32] en face du latin, langue de l'Église et des lettrés[35]. Jusqu'au XVe siècle, dietsch sera utilisé pour désigner la langue néerlandaise, puis dietsch sera spécifié en nederduits (« bas-allemand ») pour mieux le différencier du hoogduits (« haut allemand »)[35] - [36]. Nederduits était concurrencé par Nederlands (adjectif des Nederlanden; les Pays-Bas belgiques) et ensemble ces deux mots devaient provoquer un recul spectaculaire de Diets et consorts comme désignation de la langue néerlandaise au XVIe siècle et XVIIe siècle[32]. Dans le sud, le terme Vlaams (« flamand ») gagnait progressivement du terrain[32]. Ces différents glottonymes concurrents étaient souvent employés indifféremment[32] pour désigner l'ensemble du diasystème néerlandais[37]. L'opposition « flamand » / « néerlandais » n'a donc pas toujours été pertinente historiquement[37].

Dans cet article, la terminologie moderne est employée. Dans le domaine linguistique, le terme « flamand » est réservé aux dialectes du néerlandais parlés dans les provinces belges de Flandre-Occidentale et de Flandre-Orientale, ainsi qu'en Flandre française. Le brabançon fut le dialecte le plus important dans la néerlandophonie du XIVe au XVIe siècle et a laissé des traces considérables dans le néerlandais standardisé ; c'est pourquoi il n'est pas considéré comme une langue distincte[38]. Il convient de noter qu'en Belgique néerlandophone, le néerlandais standard ne s'est répandu massivement qu'après les années 1960[38]. Dans cet article, le terme « néerlandais » ne signifie donc pas nécessairement uniquement la langue standard, mais peut bien servir de terme générique pour désigner l'ensemble de ses dialectes parlés dans les Pays-Bas historiques.

Moyen Ă‚ge

Autour de l'an mil, le comté de Bruxelles devint partie intégrante du duché de Brabant et dès lors du Saint-Empire romain. Bruxelles — au nord de la frontière linguistique, en pays de langue germanique[36] - [39] - [4] — est une des villes principales du duché, tout comme Louvain, Anvers et Bois-le-Duc. Le thiois, sorte d'ancien néerlandais (sous la forme de dialectes brabançons[39] - [7]), était alors la langue principale de Bruxelles[34], tout comme de ces autres villes. Cependant le Brabant n'était pas unilingue : la partie du duché au sud de Bruxelles, autour de Nivelles, était de langue romane ; cela correspond approximativement à la province du Brabant wallon[40].

Initialement le latin était la langue administrative de Bruxelles ainsi que de nombreuses régions d'Europe. À partir de la fin du XIIIe siècle, le latin régressa au profit des langues vernaculaires. Cette transition s'amorça à Bruxelles, s'étendit aux autres cités brabançonnes et s'acheva au XVIe siècle. Les proclamations et règlements officiels furent progressivement rédigés en moyen néerlandais. Le moyen néerlandais conserva son statut administratif dans la région bruxelloise du duché de Brabant jusqu'au XVIIIe siècle. Sous la tutelle germanique, les villes brabançonnes jouirent de nombreuses libertés, y compris le choix de leur langue[40]. Avant 1500, il y a peu de documents rédigés en moyen français dans les archives de la ville. En comparaison, le pourcentage de documents en langue romane dans les villes flamandes de Bruges, Gand, Courtrai et Ypres (situées dans le comté de Flandre, fief du royaume de France) fluctua pendant la même période entre trente et soixante pour cent[40].

À la mort de Jeanne de Brabant, en 1406, le duché de Brabant passa par héritage aux mains des ducs de Bourgogne et l'emploi du moyen français s'accrut dans la région[41] - [39]. En 1477, Charles le Téméraire mourut au cours de la bataille de Nancy. À la suite du mariage de sa fille Marie de Bourgogne, sa seule héritière, avec l'empereur Maximilien Ier, les Pays-Bas eurent les Habsbourg pour souverains. Bruxelles devint la capitale des Pays-Bas bourguignons, aussi connus sous le nom des Dix-Sept Provinces. Après la mort de Marie de Bourgogne en 1482, son fils Philippe le Beau lui succéda comme duc de Brabant. En 1506, il fut couronné roi de Castille, marquant le début de l'époque espagnole.

L'Ă©poque espagnole

Plan de Bruxelles, en 1555, enclose dans la petite ceinture.

Après 1531, Bruxelles reçut le nom de Princelijcke Hoofstadt van 't Nederlandt, littéralement la « capitale princière des Pays-Bas ». Sous Charles Quint, descendant des ducs de Bourgogne, qui a installé son pouvoir à Bruxelles, la langue française est une des langues de la Cour et est utilisé, mais pas dans les relations avec la population.

Ă€ la suite de la division des Pays-Bas au cours de la guerre de Quatre-Vingts Ans et en particulier de la chute d'Anvers en 1585 aux mains des forces espagnoles, les centres Ă©conomiques et culturels des Pays-Bas se dĂ©placèrent au nord, dans les Provinces-Unies, oĂą Ă©tait en vigueur le principe de libertĂ© religieuse et oĂą Ă©taient reconnues tant la religion juive que la catholique[42], l'emploi des langues restant libre, la classe dirigeante des villes Ă©tant surtout calviniste[4]. Quelque 150 000 personnes — principalement issues de l'Ă©lite Ă©conomique et intellectuelle — s'enfuirent vers le nord[36].

La rupture avec les Pays-Bas septentrionaux porta un coup sévère au nouveau néerlandais (en néerlandais nieuwnederlands, stade historique intermédiaire entre le moyen néerlandais et le néerlandais moderne) comme langue de culture dans les Pays-Bas méridionaux[36]. En Brabant et en Flandre, l'emploi des langues restait régi par l'usage remontant à Charles-Quint et aux ducs de Bourgogne et le français était toujours une des langues de la Cour[43]. Mais Brabant et Flandres participaient à la Contre-Réforme, et les prêtres catholiques prêchaient en latin. Le nouveau néerlandais était considéré comme la langue du calvinisme et donc comme une langue anticatholique[4]. Dans le contexte de la Contre-Réforme, de nombreux clercs durent faire leurs études à l'Université de Douai[9], située en terre de langue française mais où la langue de l'enseignement était uniquement le latin. Le nouveau néerlandais ne fut cependant pas entièrement exclu du domaine religieux, pas plus que le français. Par exemple, Ferdinand Brunot déclare que, en 1638 à Bruxelles, les Jésuites « prêchaient trois fois par semaine en flamand et deux fois en français »[9]. Tandis que le néerlandais standard se répandait dans les Provinces-Unies[36], les dialectes continuèrent à être pratiqués dans le sud[17]. Tout comme dans d'autres régions européennes, au cours du XVIIe siècle, le français classique se développa comme la langue de l'aristocratie[44] - [45]. Les langues utilisées par l'administration durant cette période étaient le français classique et, dans une moindre mesure, l'espagnol[40].

Quelques familles nobles francophones s'installèrent sur les collines de Bruxelles, dans les quartiers du Coudenberg et du Sablon, amenant avec elles un personnel essentiellement wallophone. La richesse de la capitale entraîna un afflux de population originaire de tous les Pays-Bas (donc également de leur partie wallophone). Ces migrants étaient en quête de travail. Cette présence wallophone contribua à l'adoption de termes wallons par la variante bruxelloise du brabançon et ce nonobstant la rapide assimilation de cette population qui, très vite, parla néerlandais[40].

Au XVIIe siècle, Bruxelles reste cependant une ville majoritairement flamande : il n'y a qu'à la cour, dans l'administration centrale et la noblesse que le français joue un rôle important. La majorité de la population ne comprend pas le français. En 1611, le jésuite Thomas de Sailly traduit en néerlandais un livre de controverse théologique français. Il destine son travail aux magistrats de la ville et explique qu'il a réalisé cette traduction parce que « la plus grande partie de la commune ne parle ni ne comprend aucune langue en dehors de sa langue maternelle[46]. » Les registres du Conseil de Brabant démontrent que jusqu'en 1650 les procès entre Flamands se font toujours en néerlandais[47]. C'est pourtant au XVIIe siècle que le français devient la première langue de certains Bruxellois : l'imprimeur Jean Mommaert écrit dans la dédicace d'un ouvrage « Vous n'êtes pas un de ces Brabançons qui évitent de parler flamand[46]. » ; à la fin du siècle, on voit dans les registres du Conseil de Brabant des Flamands (nobles, ecclésiastiques, fonctionnaires, simples bourgeois) qui introduisent des actions en français[47]. Cette francisation n'est pas due à des pressions politiques[48].

L'Ă©poque autrichienne

À la suite de l'extinction de la branche espagnole des Habsbourgs, le traité d'Utrecht, transféra à la branche autrichienne les Pays-Bas méridionaux ; c'était par là le début des Pays-Bas autrichiens (1713-1794). C'est au XVIIIe siècle que la francisation de la Flandre va prendre toute son ampleur[48].

Première page de la « Dissertation sur la déconsidération de la langue maternelle aux Pays-Bas » (1788), par Verlooy, plaidoirie pour la restauration du néerlandais à Bruxelles[23]

On peut énumérer diverses causes pour lesquelles le néerlandais tombait à Bruxelles au statut de simple « jargon de la rue »[49] - [50]. La politique répressive des Espagnols à la suite de la division des Pays-Bas et l'exode de l'élite intellectuelle vers les provinces septentrionales avaient privé de leur classe dirigeante les régions néerlandophones des Pays-Bas méridionaux, mais aussi les régions wallophones, d'où les nombreuses « Églises wallonnes » établies en Hollande et dont certaines existent toujours[51]. Lorsque prit fin le siècle d'or néerlandais (le XVIIe siècle), la richesse des Provinces-Unies déclina et le néerlandais perdit encore de son prestige comme langue de la politique, de la culture et des affaires[23]. En même temps le français étendait sa zone d'influence à toute l'Europe[12] - [48]. Cependant, ailleurs qu'en Flandre, le français ne pénétra que la cour ou l'aristocratie, alors qu'en Flandre, il toucha également la bourgeoisie[48]. Il est à noter que l'essor du français s'accompagne d'une influence française au niveau architectural dans toute la Belgique (hôtels Louis XIV et Louis XV)[47]. Au milieu du XVIIIe siècle, par exemple, au Théâtre de la Monnaie, inauguré en 1700, environ 95 % des représentations théâtrales étaient en français[9] - [23]. Ensuite, durant la guerre de Succession d'Autriche, de 1745 à 1749, Bruxelles fut occupée par les Français. De telles circonstances, il résulta qu'après 1780 le français fut adopté par une grande partie de la bourgeoisie flamande[40], qu'on nomma par la suite fransquillonne[52] - [17]. Par ailleurs une importante croissance démographique s'accompagna d'un accroissement de la pauvreté, ce qui contribua à stigmatiser encore davantage le néerlandais, le langage du petit peuple bruxellois. À Bruxelles la proportion des pauvres doubla de 1755 à 1784, atteignant alors 15 %[49]. À l'opposé, la minorité francophone, relativement aisée, formait la classe sociale supérieure[12].

En 1761, François-Vincent Toussaint écrit des Brabançons : « Leur langue est déplaisante. Je ne désespère pas qu'elle ne vienne à se perdre tout à fait : le français gagne de jour en jour[47]. » À partir du XVIIIe siècle, de nombreuses plaintes s'élevèrent au sujet du déclin du prestige du néerlandais[49] - [50]. L'avocat néerlandophone Jean-Baptiste Verlooy, qui vivait à Bruxelles, écrivit en 1788 sa Dissertation sur la déconsidération de la langue maternelle aux Pays-Bas[53]. Il y estimait encore à 95 % le pourcentage de la population qui avait le néerlandais pour langue maternelle à Bruxelles-ville[13], mais y signale que le français est devenu la langue « de tous ceux qui veulent être quelque chose[47] ». Selon lui, le flamand était méprisé dans tous les Pays-Bas, mais surtout à Bruxelles[54]. Dans ce travail, il insistait sur la remise en honneur du néerlandais comme condition de la démocratisation de la société et du développement du peuple[40].

Le pourcentage de la population qui, dans la vie publique, s'exprimait de prĂ©fĂ©rence en français ne se situait qu'entre 5 et 10 pour cent en 1760 et en 1780 probablement autour de 15 %[9] - [23] - [52]. Il ressort toutefois des archives notariĂ©es et de divers documents officiels qu'en 1760 un cinquième des actes environ Ă©tait Ă©tabli en français. Vingt ans plus tard c'Ă©tait environ un quart ; mais Ă  peu près la moitiĂ© des actes francophones provenait de la couche supĂ©rieure de la sociĂ©tĂ© qui ne constituait qu'environ le dixième de la population[23]. En 1760, les artisans et petits commerçants ne rĂ©digeaient leurs actes en français que pour 3,6 % ; en 1780, la proportion Ă©tait montĂ©e Ă  12,8 %[13]. Entre 1769 et 1795, l'AcadĂ©mie de Bruxelles reçoit 280 mĂ©moires dont 87 sont rĂ©digĂ©s en flamand[55]. Les registres du Conseil de Brabant montre au cours du XVIIIe siècle une augmentation constante des cas traitĂ©s en français. En 1794-1795, les procès en français sont largement dominants[47]. Au cours de la RĂ©volution brabançonne (1789-1790), l'administration municipale publia dans les deux langues un certain nombre de règlements, mais il faut peut-ĂŞtre en voir la cause dans l'afflux de rĂ©volutionnaires de langue romane[40]. D'une façon gĂ©nĂ©rale, avant l'invasion française de 1794 l'administration bruxelloise n'utilisait le français que dans 5 % des cas de communications officielles Ă  la population, tout le reste Ă©tait en nĂ©erlandais. Pour les Habsbourgs le français Ă©tait la langue administrative, mais il restait peu utilisĂ© par le peuple[40]. Dans la sphère privĂ©e, le nĂ©erlandais, sous sa forme du brabançon, Ă©tait encore le plus utilisĂ©[13] - [9].

L'époque française

Journal de Bruxelles no 76 (1799).

L'annexion à la France de la Belgique actuelle (1794-1814) conduisit à un déclin du néerlandais qui fut immédiatement éliminé comme langue administrative[52] - [56]. En application du principe « une nation, une langue »[39], le français est imposé dans tous les organismes publics[52] - [9] parmi lesquels l'enseignement secondaire[57] - [55]. Le français devint la langue de la vie publique et du pouvoir économique, politique et social[15]. Néanmoins, la justice et l'administration durent fréquemment avoir recours au néerlandais pour s'adresser à la population et l'enseignement primaire fut peu touché par la francisation[55]. Jusqu'au XXe siècle le néerlandais fut synonyme de pauvreté et de médiocrité de l'éducation[58]. Alors qu'ailleurs en Europe c'est uniquement l'aristocratie qui se francisait[12], en Flandre, la francisation de l'élite bourgeoise fut très rapide[15]. L'occupation française ne s'accompagna pas de migrations, mais provoqua la francisation de la classe moyenne néerlandophone parce qu'à cette époque prévalut un système éducatif francophone – même s'il était réservé à une faible partie de la population[57]. En Belgique romane, où le français fut très anciennement et naturellement adopté comme langue écrite avant l'époque française[9], on constate déjà une lente érosion de la pratique des langues régionales comme le wallon, surtout dans les classes supérieures, bien que la vaste majorité de la population ait continué à ne parler que son dialecte dans la vie quotidienne jusqu'au début du XXe siècle[23]. Néanmoins, la pratique du flamand ne fut pas réprimée : les chambres de rhétorique continuèrent à publier librement en flamand[55].

L'imposition d'un nouvel ordre institutionnel, économique, social et juridique, et la favorisation de la langue française, exaspérèrent le monde rural en Flandre et aboutirent à la Guerre des paysans (1798)[59] - [60] - [4].

Au sortir de la période française, la francisation des classes dirigeantes de toute la Flandre était très avancée. En outre, celles-ci considéraient à présent le français comme « leur » langue : un lien affectif s'était tissé[61]. Le dialecte brabançon subsistait parmi le peuple, mais la langue commune, la langue de culture, avait disparu[62].

Le français comme langue administrative de la ville

Aussitôt après l'arrivée des Français, le néerlandais fut interdit à l'hôtel de ville de Bruxelles[13]. Les mesures de francisation étaient considérées par les dirigeants français comme un processus d'unification indispensable pour renforcer l'État[13], mais elles concernaient essentiellement la bourgeoisie qui, à la suite de la Révolution française, avait enlevé le pouvoir à la noblesse de toutes les anciennes provinces des Pays-Bas autrichiens. Dans les classes inférieures, qui comptaient encore environ 60 % d'analphabètes[13], leur effet fut bien plus limité[44]. L'aspect des rues fut francisé en vertu de la loi : les inscriptions, les affiches, les noms de rue, etc., durent être en français[13]. Les documents officiels durent désormais être écrits en français, bien qu'une traduction officieuse ait été admise « en cas de nécessité »[44]. En même temps, on déclara à tous les employés des communes rurales qui ne maîtrisaient pas le français qu'ils n'auraient plus le droit d'exercer leurs fonctions à l'avenir[9]. Les tribunaux durent également suivre de telles mesures : les plaidoiries, les verdicts et les autres pièces écrites durent être établis en français, à moins que pour des raisons pratiques ce ne fût impossible[9]. Les notaires furent aussi assujettis à cette loi, même si elle n'entra vraiment dans la pratique qu'à partir de 1803. Pour cette raison la proportion des actes établis en français à Bruxelles passa de 60 pour cent à la fin du XVIIIe siècle à 80 % en 1813. Il faut toutefois le comprendre comme conséquence du respect des lois plus que comme l'évolution de la langue de la population. Un meilleur critère à ce sujet est donné par les testaments, dont, en 1804, les trois quarts étaient encore établis en néerlandais, alors qu'il s'agissait de quelque chose qui concernait plutôt les classes aisées[9]. Ceux qui étaient établis en français concernaient surtout des familles nobles de langue française ou espagnole[40]. C'est la preuve que les classes sociales élevées avaient pour l'essentiel conservé le néerlandais[9].

Francisation de la ville haute

Un recensement linguistique a Ă©tĂ© fait au dĂ©but du XIXe siècle par le bureau pour la statistique de l'Empire napolĂ©onien ; il y apparaĂ®t que c'est le nĂ©erlandais qui est le plus utilisĂ© dans les arrondissements de Bruxelles et de Louvain, Ă  l'exception de Bruxelles-ville oĂą, dans certains quartiers, c'est dĂ©jĂ  le français qui domine. Dans l'arrondissement de Nivelles, dans le Brabant wallon, la langue du peuple Ă©tait le wallon[9]. Dans le Pentagone bruxellois (Ă  l'intĂ©rieur de la petite ceinture actuelle) le français dominait autour de la rue Haute, dans les quartiers Ă©lĂ©gants de la ville haute[49] (Coudenberg, Sablon…)[63] et sur les marchĂ©s, tandis que le nĂ©erlandais s'imposait sur le port, Ă  la porte de Schaerbeek et Ă  la porte de Louvain[23]. Ă€ Saint-Gilles, tout près du centre, on ne parlait encore que flamand[9] ; 150 ans plus tard, la moitiĂ© de la population y Ă©tait francophone et unilingue, et en 2009 on n'y trouve pratiquement plus aucune famille nĂ©erlandophone[24].

Entre-temps, Bruxelles avait recommencé à croître : la première enceinte disparut presque spontanément et la deuxième, là où se trouve maintenant la petite ceinture, fut démolie entre 1810 et 1840 pour que la ville pût s'élargir en direction des communes voisines[64], qui furent par la suite également francisées[14].

Après la chute définitive de Napoléon, à la suite de la bataille de Waterloo, naquit, en vertu du Congrès de Vienne, le royaume uni des Pays-Bas.

L'époque néerlandaise

Guillaume Ier des Pays-Bas introduisit des mesures de néerlandisation forcée.

Peu après la fondation du nouvel État, le néerlandais fut reconnu langue officielle de Bruxelles à la demande des vieux métiers de la ville[13]. La période d'unité entre l'ancienne république des Provinces-Unies et les anciens Pays-Bas catholiques augmentés de l'ancienne Principauté épiscopale de Liège et de celle de la Principauté abbatiale de Stavelot-Malmedy, la future Belgique, qui formeront le Royaume uni des Pays-Bas qui ne dura que de 1815 à 1830 fut trop courte pour nuire en Flandre au prestige et au pouvoir économique du français[65] - [4], qui resta la langue de l'aristocratie, ni pour restaurer le néerlandais comme langue de culture[23]. Bruxelles et La Haye furent à tour de rôle chaque année le siège du gouvernement des Grands Pays-Bas. Dans la chambre basse, tous les délégués belges s'exprimaient en français. En septembre 1819, le roi Guillaume Ier décida d'introduire le néerlandais comme langue officielle unique des quatre provinces néerlandophones dès 1823, et en 1822 il étendit cette intention aux arrondissements de Bruxelles et de Louvain[66]. Les provinces romanes conservèrent l'unilinguisme français[13]. Il voulut porter les Pays-Bas méridionaux au même niveau d'évolution que les Pays-Bas du Nord, et créa dans cette intention un vaste réseau d'écoles enseignant dans la langue du peuple[40]. Les écoles primaires dans la partie néerlandophone du pays furent néerlandisées tandis que dans l'enseignement secondaire le néerlandais fut introduit graduellement aux côtés du français[66]. Un nombre égal d'heures d'étude dut être consacré au néerlandais et au français. Ce fut aussi le cas dans les provinces wallonnes, bien que, dans les faits, cette loi y fût rarement appliquée[66]. À Bruxelles l'introduction du néerlandais dans l'enseignement se heurta à une forte résistance de la part de l'élite francophone. Les intentions du gouvernement de néerlandisation des écoles primaires y ont par la suite échoué, tandis que dans l'enseignement secondaire la connaissance du néerlandais (par les élèves non néerlandophones) ne dépassa guère un niveau basique[66].

Le roi voulait faire du néerlandais la langue nationale, mais la bourgeoisie francisée, l'Église catholique et aussi les Wallons s'y opposaient[23]. Les classes populaires n'accueillirent pas non plus cette politique favorablement : elles ne connaissaient que leur dialecte, et considéraient le « hollandais » comme une langue étrangère qu'elles comprenaient à peine[67]. La bourgeoisie francophone voyait sa situation menacée dans la fonction publique alors que, sous la domination française, seule la connaissance du français était exigée, et les Wallons craignaient d'être à terme « flamandisés » dans un état néerlandophone. Le , Guillaume Ier admit la liberté linguistique dans tout le royaume[68] - [69], mettant fin par là à l'unilinguisme néerlandais de la Flandre, et par contrecoup à Bruxelles[23].

La période de domination hollandaise devait être importante pour le développement ultérieur du néerlandais et du mouvement flamand en Belgique[66]. Toutefois l'Église catholique voyait toujours dans le « Hollandsch » un véhicule du protestantisme[23], alors que l'aristocratie et la bourgeoisie francophones[52] continuaient à considérer le néerlandais comme une langue inférieure au français[23] - [69]. L'union des oppositions conclue entre les libéraux et les catholiques fut à l'origine de la révolution belge et de l'instauration en Belgique de l'unilinguisme[68] - [44] - [56]. Cette préférence manifeste pour le français eut une influence considérable sur l'usage de la langue à Bruxelles[52].

L'Ă©poque belge

La RĂ©volution belge Ă  la Grand-Place, devant l'HĂ´tel de Ville.

Après la naissance de la Belgique en 1830, le XIXe siècle vit des changements profonds dans les rapports entre les langues à Bruxelles[70] - [10] - [15]. La bourgeoisie continua à se franciser[23], renforcée par une importante vague d'immigration, française et wallonne, et pour la première fois également la population néerlandophone passa massivement au français en quelques générations[41]. Les causes en étaient nombreuses.

Le français langue officielle unique

Le 16 octobre 1830 le néerlandais, qui avait bénéficié des faveurs du roi Guillaume Ier, cessa d'être langue officielle. La seule langue officielle du jeune État centralisé devint le français, bien que la majorité de la population parlât divers dialectes du néerlandais[8] - [12]. Dans la pratique, la liberté linguistique garantie par la constitution valait surtout pour l'administration elle-même[15] - [4]. Le français était la langue des tribunaux, de l'administration, de l'armée, de la culture, de l'enseignement et des médias[8]. Il bénéficiait de l'aura du progrès, de la culture et de l'universalisme et l'employer faisait « bien élevé ». Le néerlandais à Bruxelles ou le wallon en Wallonie par contre ne jouissaient d'aucune considération et étaient le propre des petits paysans et des travailleurs besogneux[9] - [71]. Le néerlandais était associé à des idées antirévolutionnaires et sympathies protestantes[66]. En outre, le néerlandais n'avait pas eu le temps pour se faire accepter comme langue standard capable de concurrencer le français[66] ; l'usage des dialectes affaiblit donc la position du néerlandais vis-à-vis du français[39]. À côté de la frontière géographique entre la Flandre et la Wallonie, il existait donc aussi une frontière sociale entre francophones aisés et non-francophones[15] - [45] - [69]. Le français était la langue de la politique et de la suprématie économique de l'élite sociale ; l'adopter était le signe d'un progrès social[14] - [15] - [12]. Qu'il fût chic de parler français n'a pas échappé à Charles Baudelaire au cours d'un bref séjour en Belgique en 1866 ; il dénonçait ainsi le snobisme de la bourgeoisie[72].

« On ne sait pas le français, personne ne le sait, mais tout le monde affecte de ne pas connaître le flamand. C'est de bon goût. La preuve qu'ils le savent très bien, c'est qu'ils engueulent leurs domestiques en flamand. »

La nouvelle capitale belge était toujours une ville principalement néerlandophone, où les habitants parlaient une forme locale du sud-brabançon. Cela n'empêcha pas dès 1830 le premier bourgmestre, Nicolas Rouppe, d'ériger le français comme langue administrative unique pour Bruxelles[56]. Centre politique, la capitale attira l'élite financière et économique qui lui fournit rapidement une classe dirigeante et une classe moyenne francophones[73]. En 1846, à Bruxelles-ville 37,6 % de la population se considérait francophone[17] ; à Gand, il n'y en avait que 5 %, à Anvers 1,9 %[12] - [15]. Une part importante de ces « francophones » était d'ailleurs fournie par la bourgeoisie flamande qui se donnait comme telle malgré son ascendance partiellement néerlandophone[23] - [16]. Une étude de l'Université libre de Bruxelles (ULB) a démontré que ce taux élevé de francophones est une surestimation[12]. Ce chiffre traduit plus, selon eux, l'ampleur du phénomène d'adhésion au monde culturel français. Il définit donc une volonté de participer au domaine linguistique français, plutôt qu'une connaissance de cette langue et de son usage correct[12].

En Flandre un peu plus de 95 % de la population parlait divers dialectes du néerlandais en 1860, mais du fait du cens électoral[66] - [4], elle ne comptait guère économiquement et politiquement[16] - [58] et elle considérait la maîtrise du français comme absolument nécessaire pour progresser socialement[11] - [41].

L'immigration francophone

À partir du XVIIIe siècle[18] et tout au long du XIXe siècle, Bruxelles fut un sanctuaire pour de nombreux réfugiés politiques[4], surtout français[18]. Ils arrivèrent par vagues. La première en 1815 était constituée de jacobins et de bonapartistes, la deuxième, en 1848, d'orléanistes et de républicains, la troisième eut lieu après le coup d'État de 1851 et la quatrième en 1871, après la défaite française dans la guerre franco-allemande. D'autres réfugiés vinrent d'ailleurs en Europe, surtout d'Italie, de Pologne, d'Allemagne et de Russie, et comme ceux-là parlaient le français ou préféraient l'apprendre plutôt que le néerlandais, la francisation en fut favorisée. En 1842, 7,5 % de la population urbaine venait de l'étranger, dont un tiers de Français[18].

Comme capitale du nouveau pays, Bruxelles attira également un nombre important d'immigrants wallons déjà en partie francisés[52]. Ils représentaient la majorité des immigrants dans la première moitié du XIXe siècle[17]. À l'inverse des immigrants flamands qui appartenaient le plus souvent aux couches sociales inférieures[17], les nouveaux venus wallons étaient fonctionnaires et étaient issus le plus souvent de la classe moyenne[18] - [30]. L'image du français comme langue des gens cultivés en fut ainsi renforcée[17]. Toutefois, des ouvriers wallons ne maîtrisant pas le français, prirent également le chemin de Bruxelles[18]. Ils habitaient surtout dans le quartier des Marolles[18] et il résulta une sorte de sabir mâtiné de brabançon, de français et de wallon[17], le « marollien ». En milieu francisé, ces Wallons perdirent également assez rapidement l'usage du wallon[12]. Finalement, le marché de Bruxelles accueillait encore une partie non négligeable de l'élite flamande francisée[12]. Cet afflux d'immigrants francophones a renforcé la présence du français dans la ville[52].

Entre 1830 et 1875 la population de Bruxelles-ville passa d'environ 100 000 Ă  183 683 habitants, tandis qu'entre 1830 et 1910 se multipliait par six le nombre d'habitants des 19 communes de l'agglomĂ©ration[16]. Cette urbanisation consolida la francisation des communes environnantes[14].

Le statut de langue d'élite qu'acquit le français, la nécessité de le connaître pour progresser socialement, l'unilinguisme de l'État belge et la pression sociale qui en résultait[23] firent que, souvent, les Flamands eux-mêmes aidèrent à la francisation[74] en inscrivant leurs enfants dans des écoles francophones[16] ou, si leur connaissance de français était suffisante, en les éduquant en français[16]. Le cumul de ces raisons fit que des centaines de milliers de Flamands devinrent, par effet boule de neige, francophones[45]. Une évolution similaire s'est d'ailleurs produite en Wallonie[23].

Le rôle joué par l'enseignement

La capitale attira un grand nombre d'immigrants venant de Flandre car cette région connut au XIXe siècle une dépression économique[17] et la famine y menaçait[15]. Il régnait chez les Bruxellois un certain sentiment de dédain ; ils se considéraient comme les vrais citadins par rapport aux pauvres immigrants flamands venus de la campagne, même si les uns et les autres parlaient la même langue ; ils étaient donc tentés de manifester leur différence sur le plan linguistique, si bien que les Bruxellois néerlandophones eux-mêmes en venaient à considérer le français comme un mode d'expression supérieur[12].

Les nouveaux citadins eux-mêmes avaient tendance à se franciser[14] en l'espace de deux ou trois générations[41] ; le modèle classique étant celui des grands-parents monolingues en (dialectes du) néerlandais, des enfants bilingues et des petits-enfants monolingues en français. L'enseignement uniquement francophone joua un rôle clé dans cette évolution[16] ; l'étude du flamand y étant délibérément ignorée[12]. À partir de 1842, il disparut même des quatre premières années dans les écoles communales de garçons, pour ne paraître que dans le troisième degré – mais comme matière secondaire. Dans les écoles de filles, la situation était encore plus mauvaise et les écoles catholiques n'enseignaient pas le néerlandais, alors que c'était la langue maternelle de la majorité des élèves[16] - [12].

L'enseignement resta exclusivement francophone jusqu'en 1879[23]. C'est seulement après que Charles Buls fut devenu bourgmestre que furent ouvertes Ă  Bruxelles-ville en 1883 des Ă©coles primaires oĂą l'on enseignait en nĂ©erlandais. C'Ă©tait ce qu'on appelait des « classes de transmutation » oĂą les deux premières annĂ©es d'Ă©tudes primaires se donnaient en nĂ©erlandais et oĂą l'on ne faisait qu'ensuite un passage progressif vers le français[75] - [76] - [23] - [39]. Dans un premier temps la proposition de Buls fut accueillie dĂ©favorablement par le conseil communal, mais elle finit pourtant par ĂŞtre approuvĂ©e après que l'expĂ©rience eut prouvĂ© que l'acquisition du nĂ©erlandais standard avant de commencer Ă  Ă©tudier le français aboutissait en fin de compte Ă  une meilleure connaissance de ce dernier[39] - [16]. Pour le reste on ne toucha pas Ă  la prĂ©pondĂ©rance du français, qui après quelques annĂ©es fut de nouveau utilisĂ© comme langue d'enseignement[16]. Une forte rĂ©sistance francophone cultivait l'image du flamand comme langue de pauvretĂ© et d'infĂ©rioritĂ© et refusait de l'identifier avec le nĂ©erlandais afin d'Ă©viter l'Ă©mergence d'une langue standard capable de concurrencer le français[66]. En raison du prestige dont jouissait le français dans l'État belge, et de cette dĂ©sinformation au sujet du système Buls[16], les enfants flamands – quand c'Ă©tait possible – Ă©taient encore souvent dirigĂ©s vers les Ă©coles francophones pour bien maĂ®triser le français[12]. C'Ă©tait possible en raison de « la libertĂ© du père de famille » qui faisait que la langue de la famille ne devenait pas automatiquement la langue de l'Ă©cole[77] - [4]. Les Flamands devaient plus tard exiger la suppression de cette libertĂ© afin de freiner la francisation[19]. Par consĂ©quent, le système-Buls Ă©chouait en 1880[66]. Du fait que l'enseignement en français Ă©tait jugĂ© prĂ©fĂ©rable Ă  l'enseignement dans la langue du peuple, il n'y eut plus Ă  Bruxelles-ville presque aucune classe flamande en 1911[16] - [17] - [39]. Dans les 13 communes de l'agglomĂ©ration, on en trouvait en 1916 441, face aux 1 592 classes francophones, bien que les francophones ne constituassent pas encore le tiers de la population[76].

Le développement considérable du bilinguisme – dû principalement à l'enseignement francophone – permettait aux parents flamands d'éduquer en français leurs enfants, si bien que le néerlandais ne se transmettait pas à la génération suivante[17]. C'est que le français jouissait d'une grande préférence comme langue familiale, plus que le bilinguisme, même si le partenaire était néerlandophone. Cet effet cumulatif fut le facteur décisif dans la francisation[72].

Dans le reste de la Flandre, l'enseignement ne joua pas de rôle important dans la francisation, du fait que la scolarité obligatoire ne fut introduite qu'en 1913 et que dans la plupart des écoles primaires on enseignait dans la langue du peuple[22].

Griefs flamands

Drapeau du mouvement flamand

Au cours des premières décennies de l'indépendance belge, le mécontentement des Flamands devant le manque d'intérêt pour leur langue ne cessa de grandir. En 1856 fut instituée par le ministre Pierre De Decker la Commission flamande (Grievencommissie) afin de passer en revue les problèmes flamands[66] : elle défendit le bilinguisme dans l'enseignement, l'administration, les tribunaux et l'armée, mais elle fut politiquement ignorée[78]. En faisaient partie entre autres Hendrik Conscience, auteur du Lion des Flandres[79]. Une association destinée à réveiller la conscience des Flamands, Vlamingen Vooruit (« Flamands, en avant »), fut créée en 1858 à Saint-Josse. En étaient membres, entre autres, Charles Buls, bourgmestre de Bruxelles, et Léon Vanderkindere, bourgmestre d'Uccle[56]. Bien qu'en 1880 Bruxelles fût encore néerlandophone à 57 pour cent, ce n'est qu'à partir de 1883 que les écoles primaires furent autorisées à enseigner en néerlandais. En 1881, la commune donna son autorisation pour que les actes de naissance, de décès et de mariage fussent dressés en néerlandais, mais cela ne se fit que dans un dixième des cas. C'est bien le signe que dans la mentalité bruxelloise la domination du français était facilement considérée comme normale, ce qui ouvrait la porte à la francisation[80].

Ă€ la fin du XIXe siècle le Mouvement flamand gagna en force et, dans un premier temps, exigea le bilinguisme de la Belgique tout entière[81] - [52]. Cette proposition fut rejetĂ©e par les francophones[66] - [4] : la Wallonie en effet n'avait aucune envie de se flamandiser[52] et les francophones craignaient qu'il leur fallĂ»t apprendre le nĂ©erlandais pour accĂ©der Ă  des postes importants dans l'administration gouvernementale[77] - [82]. Les Flamands adaptèrent alors leurs exigences et commencèrent Ă  rĂ©clamer l'unilinguisme en Flandre[52], dont l'agglomĂ©ration bruxelloise faisait encore sociologiquement partie[41]. Ils espĂ©raient que la dĂ©limitation des rĂ©gions linguistiques pourrait freiner l'expansion du français[52]. Un exemple connu causĂ© de cette agitation, et qui relança les exigences linguistiques flamandes, fut le refus de l'ouvrier flamand Jozef Schoep d'accepter qu'Ă  la maison communale de Molenbeek-Saint-Jean, commune de l'agglomĂ©ration bruxelloise, un acte de naissance fĂ»t dressĂ© en français. Ă€ l'issue d'un procès qui eut lieu au printemps 1873 et au cours duquel on refusa plusieurs fois aux avocats le droit de plaider en nĂ©erlandais, il fut condamnĂ© Ă  une amende de 50 francs. Peu après fut votĂ©e la loi Coremans qui donnait aux nĂ©erlandophones le droit d'ĂŞtre jugĂ©s en nĂ©erlandais[83].

D'une façon générale, toutefois, il n'était pas possible au Mouvement flamand de compter sur un grand soutien à Bruxelles. Au contraire du reste de la Flandre, on ne considérait pas le français comme un instrument d'oppression mais plutôt comme une chance de progrès social[72] - [15] - [18] - [12]. Toute tentative pour promouvoir l'usage du néerlandais et limiter l'expansion du français n'apparaissait nullement comme un combat pour l'émancipation, comme dans le reste de la Flandre, mais on y voyait plutôt un obstacle qui empêchait de grimper dans l'échelle sociale[12]. Si dans d'autres villes, comme Gand, une classe ouvrière flamande était dominée par une élite francophone, une distinction aussi nette était moins facile à Bruxelles[12], du fait qu'on trouvait aussi des Wallons dans le prolétariat[18]. À cette hétérogénéité linguistique s'ajoutait le fait que, dans les mouvements ouvriers, la plupart des dirigeants étaient francophones, si bien qu'on ne confondait pas lutte des classes et lutte linguistique. C'est le bilinguisme que le mouvement ouvrier bruxellois se mit à défendre en tant que moyen d'émancipation pour la classe ouvrière bruxelloise, à partir du début du 20e siècle. Le système éducatif aidant, la francisation massive des ouvriers bruxellois s'en trouva ainsi favorisée[18].

Les lois linguistiques

La plupart des communes étaient administrées en français. C'est seulement avec la loi De Laet de 1878 que, progressivement, un changement devait venir. Dorénavant, dans les provinces de Limbourg, d'Anvers, de Flandre-Occidentale et de Flandre-Orientale ainsi que dans l'arrondissement de Louvain toutes les communications avec le public devaient se faire en néerlandais ou dans les deux langues. Pour l'arrondissement de Bruxelles, c'était seulement sur demande ou lorsqu'il fallait répondre à des lettres en néerlandais[84]. Malgré tout vers 1900 la plupart des grandes villes flamandes, les communes sur la frontière linguistique et les communes de l'agglomération bruxelloise étaient encore surtout administrées en français[28].

Avec chaque nouvelle loi linguistique une exception devait être faite pour l'agglomération bruxelloise. Les Flamands revendiquaient pour Bruxelles — qu'ils considéraient comme une ville flamande — une protection pour le néerlandais similaire à celle de Flandre. Pour l'establishment francophone, Bruxelles était une « ville mixte » et n'appartenait ni à la Flandre ni à la Wallonie[66]. L'imposition obligatoire d'une des deux langues était considérée comme discriminatoire pour l'autre groupe linguistique. Dans les faits cette liberté linguistique devait protéger la puissance du français, ce qui permettrait une francisation d'un nombre croissant de communes et, de génération à génération, des néerlandophones après 1880[66].

En 1921, le principe de territorialité fut reconnu pour la première fois, ce qui impliquait une reconnaissance de fait de la frontière linguistique[66]. Les Flamands espéraient ainsi pouvoir arrêter la progression du français qu'aurait imposée la pression sociale, tandis que les Wallons ne voulaient pas d'un bilinguisme généralisé qu'aurait imposé la loi[23]. Les communes bruxelloises furent mises à part lors de cette néerlandisation de l'administration locale[85]. La Belgique fut divisée en trois régions linguistiques : une partie néerlandaise monolingue dans le Nord (la Flandre), une partie française monolingue dans le Sud (la Wallonie) et une partie bilingue (Bruxelles), où le français allait continuer à jouer un rôle dominant[11]. Les communes dans l'agglomération bruxelloise et la partie bilingue de la Belgique pouvaient pour leurs affaires intérieures choisir leur langue administrative[66]. Sauf à Woluwe-Saint-Étienne, toutes ces communes optèrent pour le français uniquement[28].

Les recensements linguistiques

La loi de 1921 fut précisée par la loi linguistique de 1932. À partir de cette date, dans les quatre provinces flamandes et les arrondissements de Louvain et de Bruxelles (à l'exception de l'agglomération bruxelloise) l'administration centrale eut le droit d'utiliser exclusivement le néerlandais[4] comme langue administrative aussi bien au niveau provincial que communal. La loi disposait toutefois également que les communes situées près de la frontière linguistique ou aux alentours de Bruxelles devaient assurer des services bilingues si la minorité linguistique dépassait 30 %[25] - [4] et que la langue administrative serait modifiée si cette « minorité » dépassait 50 %[66]. On procéda à un recensement linguistique décennal[11], dont les résultats furent à maintes reprises contestés par les Flamands[86] - [87] - [14].

Les recensements linguistiques doivent cependant être employés avec beaucoup de prudence[15] - [12] - [14] - [17] - [39]. Les volets linguistiques portaient à la fois sur les langues officielles connues et sur la langue usuelle, c'est-à-dire la langue habituellement parlée[15]. Certains individus voyaient dans la langue usuelle une référence à leur langue maternelle, d'autres à la langue prestigieuse que représentait le français[15] - [12]. Les recensements de 1920 et 1947 se faisaient dans un climat après-guerre. Le néerlandais, étant proche de l'allemand, était discrédité à cause de la collaboration d'une partie du mouvement flamand avec l'occupant allemand[14]. Le français, en revanche, gagnait de prestige étant la langue du vainqueur[14]. En plus, les enquêtes avaient des conséquences politiques, ce qui invitait à la manipulation puisqu'ils prirent l'allure de référendum sur le régime linguistique de la commune au lieu d'une simple enquête sociologique[12] - [14]. En tout cas, les recensements linguistiques démontrent que le bilinguisme gagna rapidement du terrain chez les néerlandophones unilingues, après quoi on passa à l'unilinguisme français à la génération suivante[15].

L'Ă©volution Ă  Bruxelles-ville

Haren, un des petits villages brabançons absorbés par l'agglomération bruxelloise

Pendant que l'agglomĂ©ration bruxelloise grandissait fortement, le nombre d'habitants dans le centre-ville connaissait une importante diminution. En 1910, il Ă©tait encore de 185 000[88] ; en 1925 il Ă©tait tombĂ© Ă  142 000. Il y avait diffĂ©rentes causes parmi lesquelles la puanteur de la Senne et le danger de contamination[89]. En raison de la surpopulation et le manque d'hygiène publique, il y avait encore les Ă©pidĂ©mies de cholĂ©ra en 1832 et dans l'hiver de 1848-1849[89], qui firent qu'entre 1863 et 1879 on dut voĂ»ter cette rivière. Une autre raison du dĂ©peuplement fut l'augmentation du prix des terrains et la hausse des loyers. S'y ajoutait l'octroi qui empĂŞchait le dĂ©veloppement de la ville (selon le bourgmestre de l'Ă©poque, Charles de Brouckère, il dĂ©passait de 30 % en 1848 celui des communes voisines) et qui faisait monter Ă©normĂ©ment le coĂ»t de la vie. L'octroi ne devrait ĂŞtre supprimĂ© qu'en 1860. Par ailleurs l'industrialisation des communes pĂ©riphĂ©riques y attirait la classe ouvrière. Cette sĂ©grĂ©gation sociale accĂ©lĂ©ra le processus de francisation du centre-ville[64].

Le recensement linguistique de 1846 donnait encore que 60,6 % des habitants parlaient le plus souvent en néerlandais, contre 38,6 % en français. Lors de celui de 1866, on introduisit des combinaisons de langues et il en résulta la répartition suivante : 39 % parlaient le néerlandais, 20 % le français et 38 % connaissaient les deux langues. On ne précisait pas toutefois s'il s'agissait de la connaissance ou de l'utilisation d'une langue, et on ne demandait pas quelle était la langue maternelle[12]. En 1900 à Bruxelles-ville, le pourcentage des francophones unilingues dépassa pour la première fois celui des Flamands unilingues, mais cela venait uniquement de l'augmentation de la proportion de bilingues au détriment des néerlandophones unilingues[80] - [90]. Entre 1880 et 1890 cette proportion avait augmenté spectaculairement de 30 à 50 % – c'était en grande partie la conséquence des « classes de transmutation » – tandis que la proportion de ceux qui ne parlaient que le néerlandais baissait de 36,3 pour cent en 1880 à 17 % en 1910, la proportion de bilingues restant stable à 50 %[16]. Même si la notion de « bilinguisme » était utilisée de façon abusive par le gouvernement pour prouver la francophonie de la ville et de justifier la préférence politique pour cette langue (en prétendant qu'elle était la langue maternelle la plus répandue)[14] - [16], il est clair que le français avait pris pied tant dans la vie publique que dans la vie privée des néerlandophones bruxellois[80].

En 1921, trois communes périphériques furent incorporées à la commune de Bruxelles[85]. À Haren, le pourcentage de Flamands unilingues cette année-là atteignit encore un pic au-dessus de 82,6 %. C'était encore un village qui ne s'était jamais développé au point de devenir un véritable quartier, et qui était le plus flamand de la Région. À Laeken il y avait encore 21 % de néerlandophones contre 60 % de bilingues. À Neder-Over-Heembeek le pourcentage des francophones unilingues se limitait à 2,1 %, avec 30 % de bilingues. Dès 1921 les chiffres pour ces entités furent inclus dans ceux de Bruxelles-ville[91].

Élargissement de l'agglomération

Les recensements linguistiques montraient une transition simultanée de l'unilinguisme néerlandophone vers le bilinguisme d'une part, et du bilinguisme vers l'unilinguisme français d'autre part

À côté de Bruxelles-ville, ce sont les communes d'Ixelles, de Saint-Gilles, d'Etterbeek, de Forest, de Watermael-Boitsfort et de Saint-Josse-ten-Noode qui se francisèrent le plus rapidement. À Ixelles, dès 1846, en face des 45 % de francophones, la proportion des néerlandophones unilingues tomba de 53,6 % à 3 %, tandis que la proportion des francophones unilingues s'élevait à 60 % en 1947. À Saint-Gilles où en 1846 il y avait encore plus de 83 % de néerlandophones, cent ans plus tard les francophones unilingues étaient plus de la moitié en face de 39 % de bilingues. Etterbeek également, à l'origine village néerlandais unilingue à 97 %, devint un quartier de la ville où presque la moitié de la population ne connaissait que le français. La même chose se produisit pour Forest et Watermael-Boitsfort, où une population presque entièrement néerlandophone finit par comprendre autant de francophones que de bilingues tandis que les unilingues flamands n'étaient plus qu'une petite minorité respectivement 5,7 et 6,9 %. Alors qu'à Saint-Josse on comptait encore en 1846 autant d'unilingues flamands que de francophones, il n'y en avait plus que 6 % en 1947 face à 40 % d'unilingues francophones[91].

En 1921, l'agglomĂ©ration fut encore agrandie par l'incorporation Ă  Bruxelles-ville des communes de Laeken, de Neder-Over-Heembeek et de Haren[85], tandis que Woluwe-Saint-Pierre et Woluwe-Saint-Étienne devenaient par la loi une partie de l'agglomĂ©ration, ce qui portait le total des communes de la liste Ă  17[11] puisque 15 autres s'y trouvaient dĂ©jĂ  : Anderlecht, Bruxelles-ville, Etterbeek, Ixelles, Koekelberg, Auderghem, Schaerbeek, Molenbeek-Saint-Jean, Saint-Gilles, Saint-Josse-ten-Noode, Woluwe-Saint-Lambert, Jette, Uccle, Forest et Watermael-Boitsfort[92].

En 1932, Woluwe-Saint-Étienne (qui fait maintenant partie de Zaventem) fut retiré des communes bilingues de l'agglomération bruxelloise, parce que le pourcentage de francophones y était tombé au-dessous de 30 % (c'est le seul cas où cela se soit produit)[28]. Dès ce moment-là ces lois déchaînèrent la colère des francophones. Un groupe qui s'élevait contre « la tyrannie flamingante » était « la Ligue contre la flamandisation de Bruxelles »[77] qui plaidait entre autres contre le bilinguisme d'Ixelles et réclamait en même temps l'introduction du français comme langue officielle à Ganshoren et Berchem-Sainte-Agathe, puisque, selon les recensements linguistiques, dans ces communes il s'y trouvait plus de francophones que de néerlandophones à Ixelles[77]. Par ailleurs ils défendaient fougueusement « la liberté de chef de famille », c'est-à-dire le libre choix de la langue d'enseignement, qui était un important facteur de francisation[93].

Langue la plus souvent parlée et le bilinguisme
(19 communes)
Année néerlandais français Bilingues
1910 49,1 % 49,3 % 47%
1920 39,2 %en diminution 60,5 %en augmentation 51%
1930 34,7 %en diminution 64,7 %en augmentation 47%
1947 25,5 %en diminution 74,2 %en augmentation 50%

Après le recensement linguistique de 1947, Evere, Ganshoren et Berchem-Sainte-Agathe furent ajoutés sur la liste, la pression flamande réussit à faire reporter la mesure jusqu'en 1954[25]. Ce fut le dernier élargissement de l'agglomération bruxelloise officiellement bilingue et le nombre des communes bruxelloises fut porté à 19. Dans les communes périphériques de Kraainem, Linkebeek, Drogenbos et Wemmel, où la minorité francophone s'était enflée jusqu'à dépasser 30 %, on introduisit des facilités linguistiques mais ces communes continuèrent officiellement à appartenir à la région linguistique néerlandophone[21].

Sur le tableau de droite, il apparaît clairement que selon les recensements linguistiques dans les communes de la région métropolitaine bruxelloise actuelle le français devenait la langue parlée le plus (ou exclusivement). Il faut bien remarquer qu'en 1947, le pourcentage des « bilingues » s'élevait à 50 %, celui des néerlandophones unilingues à 9,4 et celui des francophones à 38 %. Les bilingues étaient le plus souvent des Flamands qui maîtrisaient aussi le français et ainsi étaient pris en compte comme bilingues et non comme néerlandophones dans les statistiques[4].

Détermination de la frontière linguistique

Régions linguistiques officielles de Belgique: La Région bruxelloise est un îlot à statut bilingue enclavé dans une Flandre unilingue
  • CommunautĂ© flamande
  • CommunautĂ© française
  • CommunautĂ© germanophone
Les six communes à facilités en périphérie bruxelloise.

Après le boycott par des bourgmestres flamands du recensement linguistique qui aurait dû avoir lieu en 1961[4] et après deux grandes marches flamandes sur Bruxelles[86], la frontière linguistique fut définitivement fixée en 1963 et les recensements linguistiques furent supprimés[25]. Différentes communes passèrent d'une région linguistique à l'autre : par exemple, les communes qui forment aujourd'hui les Fourons furent rattachées à la province néerlandophone de Limbourg tandis que celles qui constituent aujourd'hui Comines-Warneton et Mouscron échurent à la province francophone du Hainaut[25].

Dans la pĂ©riphĂ©rie bruxelloise, Ă  Wezembeek-Oppem et Rhode-Saint-Genèse, des facilitĂ©s linguistiques furent encore introduites pour les francophones qui au dernier recensement de 1947 n'atteignaient pas, de peu, les 30 %[94]. Bruxelles fut dĂ©finitivement limitĂ©e aux 19 communes[21] et se retrouva une Ă®le bilingue au sein de la Flandre unilingue[25] - [95] - [52].

Comme les rĂ©sultats des recensements linguistiques Ă©taient contestĂ©s, le Centre Harmel fut crĂ©Ă© afin de trouver des solutions pour attribuer les communes Ă  l'une ou Ă  l'autre des rĂ©gions linguistiques[12]. Les francophones considĂ©raient que restreindre Bruxelles aux 19 communes Ă©quivalait Ă  nier la rĂ©alitĂ© sociologique[96], du fait que la dĂ©limitation de la frontière linguistique se fondait sur les rĂ©sultats du recensement linguistique de 1947 et non sur celui de 1960. Certaines sources francophones assurent qu'Ă  cette dernière date la minoritĂ© francophone avait Ă©galement dĂ©passĂ© les 30 % aussi Ă  Alsemberg, Beersel, Leeuw-Saint-Pierre, Dilbeek, Strombeek-Bever, Sterrebeek et de nouveau Ă  Woluwe-Saint-Étienne[94], et que des facilitĂ©s auraient donc dĂ» ĂŞtre introduites. Un point de friction politique est que les francophones ont toujours considĂ©rĂ© les facilitĂ©s comme un droit acquis, alors que les Flamands y voyaient une phase de transition pour donner aux minoritĂ©s une chance de s'intĂ©grer[95] - [52] - [21].

La séparation en régions linguistiques officielles eut de graves conséquences pour l'enseignement ; la « liberté du chef de famille » fut supprimée[17]. Désormais les enfants néerlandophones furent obligés de suivre l'enseignement en néerlandais, et les enfants francophones en français[19]. Un barrage était donc établi contre la francisation qui s'était fortement enracinée jusqu'aux années soixante dans tout l'espace bruxellois[25]. Cela ne correspondait pas du tout à la vision d'une partie des francophones, surtout du FDF[25] qui venait de se créer et qui plaidait pour la réintroduction de cette liberté du choix de la langue dans l'enseignement[19] - [97].

Le mécontentement des francophones

En 1964, en réaction à la fixation de la frontière linguistique et aux conséquences qui en découlaient (le bilinguisme intégral de Bruxelles et l'unilinguisme de la Périphérie bruxelloise[1]), fut créé le Front démocratique des francophones (FDF)[25]. Ce parti des Bruxellois francophones s'élevait contre la limitation de Bruxelles aux seules 19 communes[30] - [25]. Il exigeait qu'on remît en vigueur le libre choix de la langue dans l'enseignement, la croissance en toute liberté de l'agglomération au-delà des frontières linguistiques, les compétences économiques pour l'Agglomération bruxelloise (la future Région de Bruxelles-Capitale) et, s'il acceptait le bilinguisme de l'administration bruxelloise, il s'opposait à l'obligation du bilinguisme pour chaque fonctionnaire pris individuellement[96]. Il n'acceptait pas non plus que chaque groupe linguistique eût droit à une proportion fixe dans les instances ; c'était selon lui antidémocratique. Le parti obtint des succès électoraux aux élections dans les années 1960 et 1970, souvent en s'alliant à un autre groupement francophone, « Démocratie Bruxelloise », ou dans la périphérie flamande (le Rand) sous la bannière de la liste « Liberté et démocratie »[97]. Quand il se présenta pour la première fois aux élections en 1964, le parti utilisa le slogan controversé : « Brüssel[98] Vlaams, ça jamais » écrit en lettres gothiques, visant la politique allemande vis-à-vis de la Flandre et la collaboration d'une partie du Mouvement flamand au cours de la Seconde Guerre mondiale[25].

En 1971, le FDF, qui Ă©tait soutenu par Paul-Henri Spaak, a remportĂ© une grande victoire Ă©lectorale avec la liste « Rassemblement Bruxellois », dans un climat communautaire exacerbĂ© (l'universitĂ© de Louvain venait d'ĂŞtre scindĂ©e Ă  la suite de la crise de Louvain de 1968[25]). C'est Ă  cette occasion que s'est posĂ© le problème des « Flamands du FDF » ou « faux Flamands »[99]. Dans le conseil d'AgglomĂ©ration, mis en place en 1971[85], et dans le parlement de Bruxelles qui l'avait prĂ©cĂ©dĂ©, un certain nombre de sièges avaient Ă©tĂ© rĂ©servĂ©s pour les nĂ©erlandophones, et le critère Ă©tait la possession d'une carte d'identitĂ© en nĂ©erlandais[99]. Un certain nombre de francophones en rĂ©clamèrent une et ainsi ont Ă©tĂ© Ă©lus en tant que « nĂ©erlandophones » sur la liste du Rassemblement Bruxellois[100]. Au total, sur 30 nĂ©erlandophones 11 Ă©taient donc des « faux »[85]. Le FDF dĂ©fendait l'idĂ©e que l'AgglomĂ©ration bruxelloise devait devenir « une RĂ©gion Ă  part entière »[25], avec les compĂ©tences qui en dĂ©coulaient[101]. Les partis flamands prĂ©fĂ©raient un système oĂą Bruxelles serait gĂ©rĂ©e par les deux CommunautĂ©s ensemble ou par l'État national[102]. La discussion devait traĂ®ner jusqu'Ă  la crĂ©ation de la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale en 1989, avec des garanties linguistiques pour les nĂ©erlandophones[1].

À l'occasion des fusions de communes en 1976, des villages plus ou moins francisés ont été absorbés par des communes plus importantes où la majorité était flamande[94], avec comme résultat une diminution du nombre d'élus francophones[103]. C'est ainsi que Zellik a été absorbé par Asse, Woluwe-Saint-Étienne et Sterrebeek par Zaventem, Strombeek-Bever par Grimbergen ; il en a résulté des communes plus grandes, et un renforcement de la prépondérance flamande, comme à Leeuw-Saint-Pierre, Dilbeek, Beersel et Tervuren. Selon le FDF c'était le but recherché en fusionnant les communes et non une simple conséquence[97]. La même année ce parti a été impliqué, en la personne de Roger Nols, bourgmestre de Schaerbeek, dans la grande agitation communautaire qu'on a appelée « l'affaire des guichets »[25]. En violation des lois linguistiques, sur les neuf guichets de la maison communale, il en avait assigné six aux francophones, deux aux « travailleurs immigrés » et un seulement aux néerlandophones. L'affaire agita tout le pays au point qu'il fallut l'intervention de l'armée[104] accompagnée du Procureur général Ganshof van der Meersch, nommé commissaire du gouvernement, pour faire appliquer la loi et que chacun pût aller à tous les guichets dans sa propre langue[86] - [97].

La revalorisation du néerlandais

Parallèlement à la montée des tensions communautaires, le manque d'intérêt sociolinguistique envers le néerlandais a progressivement disparu du fait de la reconnaissance de cette langue comme langue unique de la Flandre[21] - [75], du développement d'un réseau flamand d'enseignement fonctionnant très bien[75], du développement économique de la Flandre[75] - [15] et de la diffusion du néerlandais standard[105]. Le néerlandais gagna donc en force et empêcha la francisation des Flamands de se poursuivre[75].

La néerlandisation de l'enseignement

La Vrije Universiteit Brussel (VUB), la quatrième université flamande.

En 1971, le FDF a obtenu Ă  Bruxelles le libre choix de la langue d'enseignement, et il comptait bien que la francisation se poursuivrait comme auparavant[75]. Effectivement, le nombre d'enfants dans l'enseignement flamand Ă  Bruxelles a diminuĂ©, tombant de 6 089 Ă©lèves du primaire et 15 611 Ă©lèves du secondaire dans l'annĂ©e scolaire 1966-67 Ă  respectivement 5 401 et 11 839 neuf ans plus tard[76]. Mais dĂ©jĂ  le Vlaams Onderwijscentrum (« Centre de l'enseignement flamand », VOC) crĂ©Ă© en 1967 avait commencĂ© sa campagne de promotion pour reconstruire l'enseignement nĂ©erlandophone, avec comme objectif dans un premier temps les familles flamandes. En 1976, cette tâche a Ă©tĂ© reprise par la Commission culturelle nĂ©erlandaise (NCC, le prĂ©curseur du VGC[106]) qui a fait de gros investissements pour amĂ©liorer la qualitĂ© des Ă©coles flamandes. Ă€ partir de l'annĂ©e scolaire 1978-79, cette stratĂ©gie a commencĂ© Ă  porter ses fruits et le nombre des enfants inscrits dans les maternelles a recommencĂ© Ă  augmenter, ce qui s'est traduit quelques annĂ©es plus tard par une hausse dans les Ă©coles primaires[76]. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© que tous les petits nĂ©erlandophones nĂ©s après le milieu des annĂ©es 1970 n'ont frĂ©quentĂ© que des Ă©coles flamandes[24]. La francisation des Flamands est devenue de plus en plus rare avec le temps ; dĂ©sormais c'est l'immigration Ă©trangère qui a continuĂ© Ă  donner un coup de pouce au français au dĂ©triment du nĂ©erlandais[74].

Dans les années 1980, la NCC a ensuite concentré ses efforts sur les familles bilingues classiques, mais un effet qui n'était pas prévu a été que des familles françaises unilingues ont commencé, elles aussi, à envoyer leurs enfants dans l'enseignement flamand[17] – au fur et à mesure que le bilinguisme devenait la norme dans les esprits[107]. À l'heure actuelle l'enseignement flamand exerce à Bruxelles une grande attirance sur les élèves qui ont une autre langue maternelle : en 2005, ce sont 20 % des élèves de cette ville qui fréquentent l'enseignement secondaire néerlandophone et dans les écoles maternelles la proportion est même de 23 %[108]. C'en est au point que les locuteurs de langue maternelle néerlandaise sont devenus une minorité dans les écoles flamandes et qu'il a fallu prendre des mesures de soutien spécifiques pour garantir le niveau de l'enseignement[75].

Le développement socio-économique de la Flandre

Le français parlé par les immigrés et le déclin économique de la Wallonie n'ont guère servi en Belgique le prestige de la langue française vis-à-vis du néerlandais[109]. Pendant ce temps l'économie flamande était en pleine expansion, la classe moyenne néerlandophone se développait et le prestige du néerlandais augmentait[25].

Les Bruxellois nés à Bruxelles dans une famille néerlandophone unilingue ont toujours un niveau d'enseignement plus bas que la moyenne des Bruxellois. En revanche environ 30 pour cent des nouveaux venus flamands possèdent un diplôme d'enseignement supérieur ou universitaire, et il est sûr que les nouveaux arrivants sont hautement qualifiés. Depuis 1970, par exemple, il y a plus d'étudiants dans les universités néerlandophones que dans les universités francophones. Aujourd'hui le mot néerlandophone n'évoque plus l'idée de travailleurs au bas de l'échelle[24]. Or c'était ce manque de considération envers les néerlandophones qui était une des grandes raisons pour lesquelles ces derniers adoptaient le français dans la vie privée. Les immigrants wallons des deux dernières décennies ont également un niveau d'éducation plus élevé et connaissent beaucoup mieux le néerlandais qu'autrefois[24]. Le bilinguisme est de plus en plus indispensable pour obtenir un bon emploi[50]. Le prestige dont le néerlandais jouit de nos jours à Bruxelles est avant tout de nature économique.

On assure de différents côtés que si la Communauté flamande veut donner à sa langue une place de choix à Bruxelles, elle devrait surtout investir dans l'attractivité de l'enseignement en néerlandais[108] - [72]. Un autre aspect est que l'importance économique du néerlandais à Bruxelles n'a rien à voir avec le poids relatif de la langue dans la population bruxelloise, mais qu'elle dépend principalement des relations entre les entreprises bruxelloises et flamandes (et plus généralement néerlandophones), et c'est cela qui renforce l'importance du néerlandais[72]. L'effet de levier d'une connaissance plus étendue du néerlandais, et indirectement l'ouverture à d'autres aspects de la culture néerlandophone, peuvent améliorer les relations entre les populations différentes et à terme enrichir leur culture, comme c'est le cas actuellement avec le français[72].

L'immigration étrangère

En 1951, Bruxelles est devenue le siège de nombreuses institutions de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, puis en 1958 de celles de la Communauté économique européenne[110], tandis qu'en 1967 l'OTAN est également venue s'établir à Evere. Ces faits, combinés à une immigration en provenance d'Europe du Sud, et un peu plus tard surtout de Turquie, du Maroc (un ancien protectorat français) et du Congo (une ancienne colonie belge), ont modifié la composition de la population urbaine à Bruxelles. Entre 1961 et 2006, la proportion d'allochtones est passée de 6,8 % à 56,5[108] - [111]. Les nouveaux venus ont en grand nombre adopté le français[17], d'autant que beaucoup venaient de l'Afrique francophone[74] - [112].

D'une façon générale on peut dire que l'immigration étrangère a continué à avantager le français par rapport au néerlandais[17], donnant un nouvel élan à la francisation de la ville mais, contrairement à ce qui s'était passé dans la première moitié du XXe siècle, cela ne concernait plus les résidents flamands[87].

La francisation des immigrés

C'est surtout chez les Marocains que le français devient de plus en plus la langue de relations au sein de leur propre communauté, au détriment de l'arabe. Les Turcs tiennent beaucoup plus à leur langue d'origine, mais l'intérêt commun pour le français s'accroît également. Le néerlandais, quant à lui, peut à peine s'introduire dans ces deux groupes d'immigrés. Aussi bien dans la communauté turque que dans la communauté marocaine, presque tous les enfants ont une scolarité en français, ce qui n'est pas étonnant du fait que c'est le plus souvent le français qu'ils parlent dans leur famille ou le cercle de leurs relations[72]. Pareille évolution est également perceptible chez les immigrés d'origine portugaise, espagnole, italienne ou grecque, dont bon nombre parlaient déjà français avant leur arrivée en Belgique. Chez ces immigrés, il s'ajoute le fait qu'ils ont souvent pour langue maternelle une langue romane proche du français[72]. Les Européens du Nord, qui en grande partie ne sont arrivés qu'après les années 1980, tiennent beaucoup plus à conserver leur langue propre comme langue de famille. Beaucoup d'entre eux parlent à la maison une langue importante, comme l'allemand ou l'anglais, capable de concurrencer le français. En cas de mariage avec un conjoint francophone, c'est bien souvent le français qui devient la langue de famille. Pour cette communauté, il est difficile de déterminer quelle sera l'incidence de sa présence dans l'équilibre franco-néerlandais[72].

Le caractère multiculturel et multiethnique de Bruxelles a donc modifiĂ© le cĂ´tĂ© simplement linguistique dans l'opposition entre le nĂ©erlandais et le français. Il est clair que parmi les immigrĂ©s le nĂ©erlandais est beaucoup moins reprĂ©sentĂ© que le français : parmi les 74 Ă©lus flamands lors des Ă©lections communales de 2006, il n'y avait par exemple que deux immigrĂ©s, en proportion c'Ă©tait neuf fois moins que chez les francophones[108]. En l'an 2000, parmi les habitants de la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale qui sont de nationalitĂ© Ă©trangère, 2,9 % ont dĂ©clarĂ© ne parler que le nĂ©erlandais Ă  la maison contre 9,2 % qui ne parlent que le français. En outre 15,9 % des Bruxellois parlent une langue Ă©trangère dans le cercle de famille en combinaison avec le français[24].

Naissance de la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale

Votes pour les partis néerlandophones lors des élections fédérales de juin 2007

Les 19 communes constituent ensemble la seule partie officiellement bilingue de la Belgique[113]. La crĂ©ation d'une RĂ©gion bruxelloise Ă  part entière a Ă©tĂ© longtemps retardĂ©e du fait des visions diffĂ©rentes sur le fĂ©dĂ©ralisme en Belgique[96] - [114]. Dans un premier temps les partis flamands demandaient des compĂ©tences essentiellement culturelles, tandis que les francophones voulaient l'autonomie Ă©conomique. Les Flamands craignaient aussi d'ĂŞtre placĂ©s en minoritĂ© devant deux rĂ©gions francophones et ils voyaient dans la crĂ©ation de la RĂ©gion bruxelloise une coupure dĂ©finitive entre Bruxelles et la Flandre, et une concession Ă  la francisation[102].

En 1989, la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale a tout de mĂŞme fini par ĂŞtre crĂ©Ă©e officiellement[85]. Elle a obtenu son propre parlement rĂ©gional, avec une reprĂ©sentation minimale garantie pour les Flamands (17 des 89 sièges, environ un cinquième)[100], et un gouvernement rĂ©gional paritaire (Ă  l'exception du Ministre-PrĂ©sident et des secrĂ©taires d'État). Bruxelles n'a toutefois pas une CommunautĂ© propre, en vertu de quoi la CommunautĂ© flamande aussi bien que la CommunautĂ© française y exercent leur compĂ©tence. Du cĂ´tĂ© nĂ©erlandophone a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e la Commission communautaire flamande (VGC, qui a succĂ©dĂ© Ă  la Commission culturelle nĂ©erlandaise) et du cĂ´tĂ© francophone la Commission communautaire française (COCOF)[115]. Les moyens financiers de la RĂ©gion bruxelloise sont attribuĂ©s dans une proportion de 80-20 respectivement Ă  la COCOF et au VGC[99] - [116] - [106].

Situation actuelle

Langues parlées à la maison (Bruxelles-Capitale, 2013 – estimations)[117]
  • Français
  • NĂ©erlandais et français
  • NĂ©erlandais
  • Français et langue Ă©trangère
  • Autres langues

Le dernier recensement linguistique, en 1947, a montré que les familles de langue néerlandaise habitaient en général de façon concentrée dans le nord-ouest de la Région. Dans les communes d'Evere, Berchem-Sainte-Agathe, Ganshoren, Molenbeek-Saint-Jean, Jette, Anderlecht et Koekelberg, ils faisaient plus d'un tiers de la population. Contrairement à ce qui s'est passé dans les communes plus résidentielles au sud-est, la francisation y a été également plus lente. Sur la base d'un échantillonnage il apparaît qu'à Evere et à Molenbeek la présence flamande a diminué depuis, mais que dans d'autres communes du nord-ouest la proportion des néerlandophones est restée relativement élevée par rapport aux autres communes bruxelloises. C'est là également que le néerlandais est le plus connu parmi les non-néerlandophones, dans une proportion qui dépasse généralement 20 %. Aux deux extrémités on trouve Ganshoren, où 25 % de ceux qui ne sont pas des locuteurs natifs connaissent le néerlandais, et Saint-Gilles, où le néerlandais comme langue de famille a maintenant pratiquement disparu[24].

Plus une génération est jeune, moins elle connaît le néerlandais. Le groupe de ceux qui en famille n'ont appris que le néerlandais, et dans une moindre mesure celui des bilingues classiques (néerlandais-français), ont également un profil plus âgé que la moyenne des Bruxellois. Entre 2000 et 2006 le pourcentage des familles néerlandophones unilingues est passé de 9,5 à 7,0 %[24], puis à 5,3 % en 2008[118]. Les extrapolations à l'horizon 2020 n'envisagent plus que 3,4 % de néerlandophones belges en raison du taux de fécondité faible des femmes flamandes de Bruxelles (1,20) comparé à celui des femmes belges francophones de Bruxelles (1,80) et des femmes étrangères de Bruxelles (1,95)[118]. Le pourcentage de bilingues classiques est passé de 9,9 à 8,6 % de 2000 à 2006[3]. Cependant, alors que le groupe de locuteurs natifs du néerlandais continue de diminuer, on voit croître le nombre de ceux qui ne sont pas d'origine flamande mais qui possèdent une connaissance du néerlandais bonne voire excellente[24]. La moitié de ceux dont la connaissance est bonne ont appris cette langue à l'extérieur de la famille et la proportion devrait encore augmenter[3]. En général (anno 2006), 28,23 % des Bruxellois auraient une connaissance du néerlandais « bonne voire excellente » ; ce chiffre serait de 95,55 % pour le français et 35,40 % pour l'anglais qui prend ainsi la place du néerlandais au baromètre des langues depuis 2006[87]. En 2001, 70 % des Bruxellois déclarèrent d'avoir une connaissance au moins « convenable » du néerlandais[24]. Le français est donc de loin la langue la plus connue et retient par conséquent le rôle de lingua franca[3]. Selon une estimation de 2013, en incluant les familles bilingues, le français est parlé dans 75 % des familles bruxelloises tandis que le néerlandais est parlé dans 23 % des familles[117]. Les familles allophones, qui ne parlent aucune des deux langues officielles à la maison, seraient à 17 %[117].

De toutes les entreprises dont le siège est Ă  Bruxelles, 50,4 % utilisent le français comme langue de communication interne, 31,5 % le français et le nĂ©erlandais ; dans les autres cas d'autres langues s'y ajoutent[72]. Plus d'un tiers de toutes les offres d'emploi exige le bilinguisme, un cinquième demande en plus la connaissance de l'anglais[72]. Une amĂ©lioration significative de la connaissance du nĂ©erlandais Ă  Bruxelles et en Wallonie devrait accroĂ®tre la capacitĂ© des travailleurs Ă  trouver un emploi[119]. De toutes les campagnes publicitaires Ă  Bruxelles environ 41,4 % sont bilingues en français et en nĂ©erlandais, un tiers unilingues en français, un dixième bilingues en français et en anglais et 7,2 % trilingues[72]. Pendant la journĂ©e le pourcentage de nĂ©erlandophones s'accroĂ®t sensiblement en raison des 229 500 navetteurs qui viennent de la RĂ©gion flamande, nettement plus que les 126 500 navetteurs wallons[120].

L'évolution dans la périphérie

Arrondissement administratif de Hal-Vilvorde en Brabant flamand
Part de francophone dans l'ancienne province du Brabant.
  • > 80% de francophone
  • 50 Ă  80% de francophone
  • 20 Ă  50% de francophone
  • 5 Ă  20% de francophone
Sources[121] - [122] - [123]

Ă€ Wemmel, Kraainem, Wezembeek-Oppem, Rhode-Saint-Genèse, Linkebeek et Drogenbos, les six communes Ă  facilitĂ©s de la pĂ©riphĂ©rie bruxelloise qui font partie de la RĂ©gion flamande, la proportion des francophones a Ă©voluĂ© Ă©galement dans la deuxième moitiĂ© du XXe siècle jusqu'Ă  faire d'eux une majoritĂ©[21]. Dans l'arrondissement de Hal-Vilvorde qui, outre les six communes Ă  facilitĂ©s, comprend encore 29 autres communes flamandes, environ 25 pour cent des familles en 2006 se servaient du français comme langue de communication entre l'enfant et la mère[124]. Le gouvernement flamand y voit une Ă©volution inquiĂ©tante et mène une politique visant Ă  maintenir le caractère nĂ©erlandophone du Rand[21] - [125]. Cette politique se traduit entre autres par une interprĂ©tation tatillonne des facilitĂ©s, comme la circulaire Peeters qui dispose que les rĂ©sidents francophones doivent Ă  chaque fois demander Ă  nouveau des documents en français[126] - [21].

Importance dans la vie politique nationale

En raison de ses origines néerlandophones et du rôle que joue Bruxelles en tant que capitale d'un pays trilingue, les partis politiques flamands revendiquent un bilinguisme intégral de la Région de Bruxelles-Capitale, y compris de ses subdivisions administratives et les services publics qu'elle offre. Cependant, la classe politique francophone considère comme artificielle la frontière linguistique[127] et demande l'extension de la région bilingue à au moins six communes à facilités linguistiques de la périphérie bruxelloise[96] - [128]. La classe politique flamande a énergiquement rejeté ces propositions[129] - [130] - [29].

Les francophones qui habitent en Flandre veulent que la Flandre ratifie la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, ce qui leur permettrait de revendiquer les droits qui en découlent : la possibilité d'utiliser leur propre langue dans leurs relations avec les autorités, le bilinguisme des noms de rue et des noms de lieux sur les panneaux destinés au public, un enseignement en langue française, etc. Mais comme ce traité ne précise pas ce qu'est « une minorité nationale »[100], et que sur ce point Flamands et francophones sont en désaccord[99], la Flandre est peu portée à l'approuver, même après une demande réitérée des rapporteurs du Conseil de l'Europe[131]. La Région flamande ne considère pas les francophones qui vivent sur son territoire, notamment dans la périphérie de Bruxelles, comme une minorité susceptible de revendiquer de tels droits[99].

La crainte que la situation du nĂ©erlandais Ă  Bruxelles continue Ă  se dĂ©tĂ©riorer, et que se poursuive la francisation des communes flamandes, reste bien prĂ©sente dans les milieux flamands. Sur le plan politique, le dĂ©saccord concernant la scission de la circonscription Ă©lectorale et juridique bilingue de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV) est Ă  cet Ă©gard une grande pomme de discorde. C'est que cette circonscription, Ă  cĂ´tĂ© des 19 communes bilingues de Bruxelles, comprend Ă©galement 35 communes flamandes unilingues de l'arrondissement administratif de Hal-Vilvorde[132]. Pour les Ă©lections au SĂ©nat et au Parlement europĂ©en, qui sont organisĂ©es par RĂ©gion linguistique, il est possible de voter dans la totalitĂ© de la circonscription pour des listes francophones des RĂ©gions wallonne et bruxelloise. Pour les Ă©lections Ă  la Chambre, qui se font par province, les listes bruxelloises peuvent se prĂ©senter Ă  Hal-Vilvorde et rĂ©ciproquement. Le Brabant flamand est donc la seule province Ă  ne pas constituer sa propre circonscription Ă©lectorale[132]. En cas d'une scission, les francophones habitant Hal-Vilvorde perdraient la possibilitĂ© de voter pour des candidats bruxellois aux Ă©lections lĂ©gislatives et europĂ©ennes et de se faire entendre en français devant les juridictions[133]. Si une scission devait se faire, les partis francophones exigeraient donc en compensation un Ă©largissement de la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale allant de pair avec un agrandissement de la zone bilingue, ce que les partis flamands trouveraient inacceptable. Cette impasse est une des raisons pour lesquelles la formation du gouvernement fĂ©dĂ©ral fut si difficile après les Ă©lections de juin 2007, et elle reste l'objet d'un vif dĂ©bat entre les communautĂ©s[15].

Source

Bibliographie

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Voir aussi

Références

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    L'auteur est professeur à la Vrije Universiteit Brussel et directeur du Centrum voor de Interdisciplinaire Studie van Brussel de cette même université.
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    L'auteur est docteur en histoire contemporaine à l'Université de Gand.
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    L'auteur est docteur en sociologie et membre du Centrum voor de Interdisciplinaire Studie van Brussel de la Vrije Universiteit Brussel.
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    Roel De Groof est collaborateur scientifique au Centrum voor Interdisciplinaire Studie van Brussel (BRUT) de la VUB et docteur-assistent au département d'histoire.
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    Jan Clement est collaborateur scientifique à l'Institut de droit constitutionnel de la Katholieke Universiteit Leuven. Xavier Delgrange est assistant aux Facultés universitaires Saint-Louis et auditeur au Conseil d'Etat.
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    Xavier Delgrange est juriste, chargé d'enseignement aux Facultés universitaires Saint-Louis et Auditeur au Conseil d'État. Ann Mares est collaborateur scientifique au Centrum voor Interdisciplinaire Studie van Brussel de la VUB. Petra Meier est docteur en science politique et associée au département de science politique de la VUB.
    Rédaction : Els Witte (Vrije Universiteit Brussel), André Alen (Katholieke Universiteit Leuven), Hugues Dumont (Facultés universitaires Saint-Louis), Pierre Vandernoot (Université libre de Bruxelles), Roel De Groof (Vrije Universiteit Brussel)
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    Christian Franck est professeur à l'Université catholique de Louvain. Frank Delmartino est professeur à la Katholieke Universiteit Leuven.
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