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Justin Ier

Justin Ier (latin : Flavius Iustinus Augustus ; grec ancien : ΊλΏÎČÎčÎżÏ‚ ÎŠÎżÏ…ÏƒÏ„ÎŻÎœÎżÏ‚ Î‘Ï‹ÎłÎżÏ…ÏƒÏ„ÎżÏ‚, comme empereur ÎŠÎżÏ…ÏƒÏ„ÎŻÎœÎżÏ‚ ΑÊč Ό ÎœÎ­ÎłÎ±Ï‚) est nĂ© en 450 ou 452 prĂšs de NiĆĄ et mort le Ă  Constantinople. Empereur romain Ă  un Ăąge avancĂ©, il rĂšgne du Ă  sa mort. Il est le fondateur de la dynastie justinienne.

Justin Ier
Empereur byzantin
Image illustrative de l’article Justin Ier
Profil de Justin Ier sur une piĂšce de monnaie.
RĂšgne
-
9 ans et 22 jours
PĂ©riode Dynastie justinienne
Précédé par Anastase Ier
Suivi de Justinien Ier
Biographie
Nom de naissance Flavius (Anicius ?) Iustinus
Naissance v. 450 Bederiana, prĂšs de Naissus (NiĆĄ, Serbie)
DĂ©cĂšs (v. 77 ans)
Constantinople
Épouse EuphĂ©mie (Lupicina)

D'origine modeste, il s'Ă©lĂšve jusqu'Ă  la magistrature suprĂȘme par la voie des armes. De simple soldat du corps des Excubites, il devient gĂ©nĂ©ral et mĂšne diverses campagnes sous le rĂšgne d'Anastase Ier lors desquelles, sans faire montre de talents militaires exceptionnels, il prouve sa fidĂ©litĂ© Ă  l'empereur. Devenu membre de l'aristocratie de Constantinople et chef des Excubites, il occupe une place centrale dans le processus de succession d'Anastase. Sans qu'il soit possible de savoir le rĂŽle exact qu'il joue, il tire parti de circonstances favorables pour apparaĂźtre comme un candidat de compromis et ĂȘtre nommĂ© empereur en 518.

Son rĂšgne, long d'une dizaine d'annĂ©es, est relativement calme. Il rompt avec la politique religieuse d'Anastase et se plie Ă  l'orthodoxie chalcĂ©donienne. Par consĂ©quent, il rĂ©tablit les relations avec la papautĂ©, sans pour autant rĂ©primer violemment le monophysisme. Sur le plan intĂ©rieur, il consolide sa lĂ©gitimitĂ© en Ă©liminant ses rivaux et parvient Ă  pacifier la vie urbaine en luttant contre la violence des factions. Enfin, sa politique Ă©trangĂšre est principalement tournĂ©e vers l'Orient. D'abord en paix avec les Sassanides, il manƓuvre pour accroĂźtre l'influence byzantine dans le Caucase, jusqu'Ă  dĂ©clencher une guerre ouverte avec les Perses, tandis qu'il soutient le dĂ©veloppement du christianisme en mer Rouge.

Le personnage de Justin a souvent été l'objet de jugements sévÚres ou caricaturaux, tant par les chroniqueurs contemporains que par les historiens modernes : ses contempteurs ont fait de lui un berger inculte, inapte à gouverner, qui serait parvenu au pouvoir grùce à un concours de circonstances et qui, frappé par une sénilité grandissante, n'aurait régné qu'en nom sous la tutelle de son neveu et successeur Justinien. Si l'influence de Justinien sur son oncle est indiscutable, et s'il apparaßt clairement comme le successeur désigné de Justin, des analyses plus nuancées sont peu à peu apparues, remettant en cause l'idée d'une mainmise absolue de Justinien sur les destinées impériales entre 518 et 527.

Sources

Les sources du rĂšgne de Justin sont similaires Ă  celles sur Justinien. En revanche, elles accordent une plus grande importance Ă  celui-ci qu'Ă  Justin, le plus souvent maintenu Ă  l'arriĂšre-plan. Ainsi, le principal historien byzantin du VIe siĂšcle, Procope de CĂ©sarĂ©e, ne mentionne Justin que de maniĂšre incidente, notamment dans son Histoire secrĂšte de Justinien, et souvent avec un certain mĂ©pris. De mĂȘme, ses livres sur les Guerres de Justinien reviennent souvent sur la vie de Justin. Le seul historien contemporain Ă  consacrer un ouvrage entier au rĂšgne de Justin est HĂ©sychios de Milet, mais son travail a Ă©tĂ© perdu[1]. De mĂȘme, l’Historia Ecclesiastica de ThĂ©odore le Lecteur, qui s'arrĂȘte Ă  la mort de Justin, n'existe plus qu'au travers de quelques extraits. En revanche, le livre de Pierre le Patrice Ă  propos des cĂ©rĂ©monies, le Katastasis, a survĂ©cu et livre une description dĂ©taillĂ©e du couronnement de Justin. Les grands historiens de la pĂ©riode comme Évagre le Scholastique[2], Jean Malalas[3] ou Zacharie le RhĂ©teur[4], s'ils s'attardent plus sur Justinien, livrent Ă©galement des informations sur Justin[5]. D'autres ouvrages plus spĂ©cifiques peuvent apporter des Ă©clairages intĂ©ressants sur certains Ă©lĂ©ments de la politique byzantine de l'Ă©poque. C'est le cas de la Topographie chrĂ©tienne de Cosmas IndicopleustĂšs, un voyageur originaire d'Alexandrie qui dĂ©crit les relations entre l'Empire et les royaumes de la mer Rouge[6], ou encore les Ă©crits de Cassiodore sur les relations entre Byzantins et Ostrogoths[7]. En langue latine, la chronologie de Marcellinus Comes est particuliĂšrement riche, d'autant qu'il est proche de Justinien alors qu'il n'est encore que le successeur Ă  venir de son oncle[8]. Enfin, de nombreuses sources ecclĂ©siastiques, parfois d'auteurs originaires des provinces orientales, ont survĂ©cu et donnent un aperçu de la politique religieuse de Justin, mĂȘme si les convictions religieuses des auteurs dĂ©bouchent souvent sur des rĂ©cits partiaux.

Biographie

Origine et ascension vers le pouvoir

Photo de deux monnaies d'or représentant un empereur byzantin.
Solidus représentant Anastase Ier.

Flavius Iustinus est nĂ© vers 450 dans la ville de Bederiana[9] - [N 1], prĂšs de NiĆĄ, dans la province de Dacie mĂ©diterranĂ©enne, oĂč le latin plutĂŽt que le grec est langue d’usage[10]. Les sources sont partagĂ©es sur son origine exacte, soit thraco-romaine, soit illyrienne. À plusieurs reprises dans l'histoire de l'Empire romain, des hommes originaires de cette rĂ©gion sont devenus empereurs, Ă  l'image de Claude II le Gothique, AurĂ©lien ou Constantin Ier. C'est aussi une rĂ©gion frontaliĂšre rĂ©guliĂšrement menacĂ©e par les invasions barbares. Fils d’agriculteurs et paysan lui-mĂȘme, il se rend Ă  Constantinople vers 470 avec deux compagnons, connus sous les noms de Zimarchus et Dityvistus. Un tel exil est alors courant pour fuir les dĂ©vastations causĂ©es par les incursions rĂ©pĂ©tĂ©es de peuples barbares[11]. ArrivĂ© dans la capitale, il se joint au corps des Excubites que l’empereur LĂ©on Ier vient de crĂ©er pour contrebalancer l'influence des troupes de fĂ©dĂ©rĂ©s germains[12]. L'armĂ©e est alors le meilleur moyen pour un individu de basse extraction de s'Ă©lever dans la sociĂ©tĂ©[13]. Il a la rĂ©putation d'ĂȘtre illettrĂ©, une accusation rapportĂ©e notamment par Procope de CĂ©sarĂ©e. Ce dernier, issu de l'aristocratie impĂ©riale, rabaisse un empereur d'ascendance modeste, comme il le fait aussi pour Justinien qui prend sa suite. Dans son Histoire secrĂšte, il affirme que Justin a besoin d'un pochoir pour signer les Ă©dits impĂ©riaux : une sorte de rĂšgle dans laquelle est gravĂ©e l'expression legi (« j'ai lu »). D'autres chroniqueurs mettent l'accent sur le manque d'Ă©ducation de Justin. Jean le Lydien dĂ©clare que « hormis son expĂ©rience militaire, il ne connaissait aucune science », et Zacharie le RhĂ©teur dĂ©fend aussi la thĂšse de l'illettrisme[14]. Toutefois, l'historien russe Alexandre Vassiliev remet en cause cette idĂ©e. Il rappelle que Justin n'est pas le seul Ă  utiliser le « pochoir » dĂ©crit par Procope, un objet qui permet de signer plus vite les nombreux documents qui peuvent se prĂ©senter[14]. En outre, Vassiliev doute fortement qu'un personnage ayant atteint un tel niveau dans la hiĂ©rarchie sociale soit dĂ©pourvu de toute capacitĂ© intellectuelle et estime que les propos de Procope sont Ă  prendre avec prĂ©caution[15].

Sur le plan familial, les parents de Justin ne sont pas connus. En revanche, il a au moins une sƓur, dont le nom pourrait ĂȘtre Vigilantia (ou Bigleniza, qui est la forme slave de ce patronyme). Elle a un fils, Justinien, qui est adoptĂ© plus tard par Justin et devient son successeur, ainsi qu'une fille, Vigilantia. Il a aussi un frĂšre qui a plusieurs enfants, parmi lesquels Germanus, cousin de Justinien, qui devient un gĂ©nĂ©ral important sous les rĂšgnes de Justin et de Justinien. Son Ă©pouse, EuphĂ©mie (nĂ©e Lucipina), apparemment d’origine barbare, aurait Ă©tĂ© esclave et concubine d’un autre homme avant d'attirer l'attention de Justin, avec qui elle se marie[10].

Tout au long de sa carriĂšre militaire, Justin progresse dans la hiĂ©rarchie et acquiert progressivement les faveurs impĂ©riales. Lors de la guerre contre les Isauriens, entre 492 et 497, il occupe dĂ©jĂ  des postes de commandement puisqu'il est au rang d'hypostrategos, soit gĂ©nĂ©ral en second. Selon Procope de CĂ©sarĂ©e, il s'oppose Ă  Jean le Bossu, l'un des deux gĂ©nĂ©raux qui mĂšnent la guerre en Isaurie. Il est emprisonnĂ© et condamnĂ© Ă  mort, mais Jean le Bossu aurait Ă©tĂ© convaincu en rĂȘve de ne pas exĂ©cuter la sentence, laissant la vie sauve Ă  Justin. Cet Ă©pisode singulier est mentionnĂ© uniquement par Procope et participe Ă  construire un destin impĂ©rial Ă  Justin. En effet, les chroniqueurs de l'Ă©poque tendent Ă  dĂ©velopper des histoires faisant intervenir des Ă©lĂ©ments surnaturels pour expliquer les cas d'ascension aussi surprenants que celui de Justin[16]. D'aprĂšs l'historienne Virginie Girod, le songe dont aurait Ă©tĂ© victime Jean le Bossu Ă  propos de Justin ferait ainsi partie des nombreux contes qui circulaient depuis la Haute AntiquitĂ©. Il Ă©tait en effet assez courant Ă  l'Ă©poque d'inventer a posteriori des prĂ©sages afin de renforcer la lĂ©gitimitĂ© d'un empereur, car cela faisait partie des croyances selon lesquelles une grande destinĂ©e devait nĂ©cessairement ĂȘtre annoncĂ©e par un prĂ©sage[17]. En 503, Justin participe Ă  la guerre d'Anastase contre les Sassanides. Il est l'un des gĂ©nĂ©raux de l'armĂ©e de Celer (magister officiorum) qui contre-attaque aprĂšs les premiers assauts de Kavadh Ier. Il ne semble pas avoir accompli de grands exploits militaires lors de cette campagne. Enfin, en 515, il contribue Ă  mater la rĂ©volte de Vitalien, un gĂ©nĂ©ral byzantin qui Ă©tait en dĂ©saccord avec la politique fiscale et religieuse de l'empereur Anastase Ier[18]. LĂ  encore, Procope semble romancer son action et il lui attribue la prise d'un navire de la flotte de Vitalien qui dĂ©bouche sur la dĂ©faite du gĂ©nĂ©ral sĂ©ditieux[19].

Quelles qu'aient Ă©tĂ© ses actions militaires, elles rĂ©vĂšlent ses qualitĂ©s de chef et il conserve toujours les faveurs impĂ©riales. Ainsi, il devient patrice, ce qui le fait rentrer au SĂ©nat et fait de lui l'un des membres de l'Ă©lite aristocratique byzantine. Plus encore, il est nommĂ© Ă  la tĂȘte du corps des Excubites qu'il a intĂ©grĂ© dans sa jeunesse. Si ce commandement est relativement modeste par rapport Ă  d'autres postes plus prestigieux, il a l'avantage de le mettre Ă  proximitĂ© directe du pouvoir, car c'est cette unitĂ© qui assure la sĂ©curitĂ© du Grand Palais et, par consĂ©quent de l'empereur[20].

Nomination comme empereur

Carte du monde méditerranéen présentant l'Empire romain d'Orient
L'Empire romain d'Orient.

L'empereur Anastase Ier meurt le , ne laissant pour hĂ©ritiers que trois neveux, dont le plus susceptible de lui succĂ©der est Hypace, magister militum qui rĂ©side Ă  Antioche. Le dĂ©cĂšs est annoncĂ© par les silentiaires au maĂźtre des offices, Celer, ainsi qu'Ă  Justin. Le lendemain, Celer convoque le SĂ©nat pendant que le peuple s'attroupe Ă  l'hippodrome de Constantinople. Le peuple exige du SĂ©nat qu'il nomme un empereur, mais aucun favori ne se dĂ©gage vĂ©ritablement. Celer tente d'accĂ©lĂ©rer les choses et presse les sĂ©nateurs pour qu'ils dĂ©signent un successeur avant que la pression populaire ne dĂ©bouche sur l'Ă©lĂ©vation d'un personnage pas forcĂ©ment bien vu par la classe aristocratique. Avec Amantius, le praepositius sacri cubiculi (grand chambellan), il essaie de favoriser l'Ă©lĂ©vation au trĂŽne de ThĂ©ocritĂšs, un gĂ©nĂ©ral peu connu qu'ils estiment facile Ă  manipuler. Pour augmenter leurs chances, ils ont besoin du soutien des Excubites, mais Justin ne veut pas de ThĂ©ocritĂšs comme empereur et dĂ©tourne l'argent que lui versent Celer et Amantius. Le projet de ces derniers tombe Ă  l'eau, et Justin pourrait avoir utilisĂ© l'or pour son propre compte[21] - [22]. En s'appuyant sur les sources d'Ă©poque, l'historien irlandais John Bagnell Bury estime que Justin a habilement manƓuvrĂ© pour apparaĂźtre comme le candidat idĂ©al : en suscitant l'opposition entre les Excubites et les scholes palatines, il aurait incitĂ© le SĂ©nat Ă  intervenir pour mettre un terme au blocage et Ă©viter que ne soit nommĂ© un candidat non soutenu par l'Ă©lite aristocratique de l'Empire[23].

Quoi qu'il en soit, l'impasse est rĂ©elle. Ni le SĂ©nat ni le peuple ne parviennent Ă  se dĂ©cider. L'armĂ©e, qui a souvent jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans les successions impĂ©riales Ă  Rome, met en avant ses propres favoris. Les Excubites choisissent un certain Jean comme candidat[N 2]. Toutefois, cet officier est violemment rejetĂ© par les Bleus, l'une des factions de l'hippodrome. De leurs cĂŽtĂ©s, les Scholes palatines promeuvent leur propre favori, un maĂźtre des milices dont l'identitĂ© n'est pas connue. Cette fois, ce sont les Excubites qui le rejettent et manquent de peu de le tuer. Ils lui prĂ©fĂšrent Justinien, le neveu de Justin, qui refuse. Ce blocage persistant fait peser le risque d'une vĂ©ritable guerre civile alors que le gĂ©nĂ©ral Vitalien, qui s'est rĂ©cemment rebellĂ© contre Anastase, reste une option envisageable, bien que rejetĂ©e par une partie notable de l'aristocratie de Constantinople. C'est dans ce contexte que le SĂ©nat dĂ©cide de nommer Justin comme empereur. Ce choix surprenant pourrait bien avoir dĂ©sarçonnĂ© le premier intĂ©ressĂ©, car Justin semble avoir renĂąclĂ© Ă  revĂȘtir la pourpre impĂ©riale. Les Scholes palatines sont d'abord hostiles Ă  ce choix et certains de ses membres blessent Justin quand il leur est prĂ©sentĂ©. Toutefois, le soutien du peuple et des deux factions opposĂ©es des Bleus et des Verts, ainsi que d'une part notable de l'armĂ©e, a raison de ces rĂ©ticences[24]. Il entre dans la loge impĂ©riale de l’hippodrome oĂč il est hissĂ© sur un bouclier aprĂšs que le chef des lanciers a dĂ©posĂ© une chaĂźne d’or sur sa tĂȘte. AprĂšs avoir revĂȘtu la robe de pourpre et les bottes rouges impĂ©riales, il est couronnĂ© par le patriarche Jean II de Cappadoce avant de se rendre en procession Ă  la basilique Hagia Sophia[21] - [25] - [26].

Justin devint ainsi empereur Ă  l’ñge d'environ 65 ans presque par hasard, Ă  la suite d'un concours de circonstances favorables. Il apparaĂźt avant tout comme le candidat de l'aristocratie et du SĂ©nat, qui ont jouĂ© le rĂŽle central dans sa nomination. Ensuite, il a pu bĂ©nĂ©ficier du soutien des Excubites, son corps d'origine, qui ne l'a pourtant pas mis en avant spontanĂ©ment. Son opinion favorable au concile de ChalcĂ©doine pourrait aussi expliquer le soutien du peuple, notamment de la faction des Bleus. Enfin, son Ăąge avancĂ©, son rang sĂ©natorial ainsi que sa connaissance des arcanes du Grand Palais comme comte des Excubites expliquent que les diffĂ©rentes entitĂ©s concernĂ©es par le processus de nomination l'ont soutenu, pariant sur un rĂšgne relativement court et une personnalitĂ© aisĂ©ment manipulable[27]. Toutefois, plusieurs pans de cette succession particuliĂšrement complexe restent plongĂ©s dans l'ombre et certains personnages ont pu peser de maniĂšre dĂ©cisive sur l'accession de Justin, au premier rang desquels figure son neveu Justinien, lui-mĂȘme un temps pressenti pour revĂȘtir la pourpre impĂ©riale[28].

Politique intérieure

La consolidation du pouvoir

Portrait de Justin dans le mutinensis gr. 122, manuscrit du XVe siĂšcle.

La premiĂšre prioritĂ© pour Justin et ses collaborateurs, notamment Justinien, est de renforcer son assise sur le trĂŽne, Ă©tant donnĂ© le contexte de son arrivĂ©e au pouvoir. L'un de ses premiers gestes comme empereur est de faire exĂ©cuter l'eunuque Amantius qui a essayĂ© de l'impliquer dans le projet de nomination de ThĂ©ocritĂšs. En effet, Amantius persiste Ă  s'opposer Ă  Justin et Ă  sa volontĂ© de revenir au concile de ChalcĂ©doine. DĂšs les premiers jours suivant son intronisation, Amantius le dĂ©nonce publiquement, mais il ne peut susciter le soutien populaire en sa faveur. Il est finalement arrĂȘtĂ© et mis Ă  mort avec d'autres conspirateurs, dont ThĂ©ocritĂšs[29].

Une autre menace pesant sur Justin vient de Vitalien. Ce gĂ©nĂ©ral s'est dĂ©jĂ  rebellĂ© contre Anastase, et Justin avait participĂ© Ă  la rĂ©pression de la sĂ©dition, mais Vitalien reste populaire parmi une partie de la population. Il constitue le principal reprĂ©sentant du parti en faveur du retour aux canons du concile de ChalcĂ©doine et de la rĂ©conciliation avec la papautĂ©. Dans un premier temps, Justin joue la carte de la conciliation et rappelle Vitalien et ses partisans de leur exil. La rencontre entre les deux hommes, accompagnĂ©s de Justinien, intervient lors d'une cĂ©rĂ©monie religieuse Ă  ChalcĂ©doine. Ils se jurent fidĂ©litĂ© et promettent de ne rien entreprendre l'un contre l'autre. DĂšs lors, Vitalien revient Ă  Constantinople et obtient rapidement des commandements importants : il devient maĂźtre des milices praesentalis, c'est-Ă -dire qu'il dirige les troupes situĂ©es dans et Ă  proximitĂ© de la capitale[30]. Il occupe alors le devant de la scĂšne avec Justinien et peut prĂ©tendre au titre de successeur potentiel de Justin, d'autant qu'il dispose d'un rĂ©el soutien venant de personnalitĂ©s importantes, dont le pape. Sa nomination au consulat en 520 s'accompagne de grandes cĂ©lĂ©brations en son honneur, mais elle donne Ă©galement lieu Ă  des troubles urbains suscitĂ©s par les factions. Si Vassiliev estime qu'elles symbolisent la popularitĂ© grandissante de Vitalien et le risque d'une rĂ©volte le conduisant au pouvoir, cette hypothĂšse reste incertaine. Quoi qu'il en soit, la puissance de Vitalien est certaine et reprĂ©sente une menace indĂ©niable pour le pouvoir de Justin et, par voie de consĂ©quence, pour celui prĂ©sent et Ă  venir de Justinien. Son assassinat peu de temps aprĂšs laisse peu de places au doute quant aux instigateurs, mĂȘme s'il n'est pas certain que Justin et Justinien ont coopĂ©rĂ© pour Ă©chafauder cette Ă©limination[31] - [32]. Elle n'entraĂźne pas de soulĂšvements ou de protestations particuliers au sein de la population, dĂ©montrant que la lĂ©gitimitĂ© de Justin est solide. Parmi les nombreux conseillers de Justin, Justinien apparaĂźt de plus en plus comme le second personnage de l'Empire, mĂȘme si d'autres personnalitĂ©s comme Proclus, questeur du Palais, occupent Ă©galement une place importante[33].

Troubles urbains

Mosaïque représentant un cavalier bleu et sa monture
Mosaïque de pavement avec un aurige « bleu », palais Massimo alle Terme.

À l'image de ses prĂ©dĂ©cesseurs et de ses successeurs, Justin est confrontĂ© lors de son rĂšgne Ă  la violence urbaine rĂ©currente des factions. Ces quatre groupes sont d'abord les organisateurs des courses de chars trĂšs populaires. Deux d'entre eux se distinguent en particulier : les Bleus et les Verts, qui regroupent des catĂ©gories distinctes de la population et reflĂštent parfois les divisions de l'opinion publique byzantine sur certains thĂšmes, notamment les questions religieuses. De ce fait, leur affrontement sportif peut rapidement dĂ©gĂ©nĂ©rer en troubles violents, mobilisant des foules qui dĂ©passent de loin les adhĂ©rents officiels de ces factions ou dĂšmes. Sous Justin, Justinien apporte sa prĂ©fĂ©rence aux Bleus et les conflits entre les Bleus et les Verts tendent Ă  se multiplier dans les diffĂ©rentes citĂ©s de l'Empire, engendrant une profonde insĂ©curitĂ©. En outre, les Bleus reprĂ©sentent le parti chalcĂ©donien auquel adhĂšre Justin. Ils profitent du soutien impĂ©rial pour se livrer Ă  des exactions souvent impunies, entraĂźnant des reprĂ©sailles des Verts. Rapidement, ce climat d'insurrection coĂ»te plus Ă  Justin que ne lui rapporte le soutien des Bleus. En 523-524, il rĂ©agit et nomme ThĂ©odote prĂ©fet de la ville de Constantinople, avec pour mission de rĂ©primer avec sĂ©vĂ©ritĂ© les troubles des factions. Le haut fonctionnaire s'acquitte avec zĂšle de sa charge, n'hĂ©sitant pas Ă  condamner Ă  mort les fauteurs de troubles, y compris un certain Ztikkas, un dignitaire particuliĂšrement riche et partisan des Bleus. Toutefois, Justin finit par s'inquiĂ©ter de cette sĂ©vĂ©ritĂ© et le congĂ©die, le remplaçant par ThĂ©odore TĂšganistĂšs qui poursuit la politique rĂ©pressive. C'est aussi pour mettre un terme Ă  la violence urbaine Ă  Antioche qu'il interdit en 520 ou 521 les jeux olympiques antiques qui se tiennent encore dans cette citĂ©, contribuant Ă  la disparition de ces manifestations sportives empreintes de paganisme[34] - [35]. À la mort de Justin, le calme est relativement assurĂ© dans les rues de la capitale et des principales citĂ©s de l'Empire[36] - [37].

Activité législative

L'activitĂ© lĂ©gislative de Justin est relativement rĂ©duite, sans ĂȘtre complĂštement dĂ©nuĂ©e d'intĂ©rĂȘt. Vingt-huit de ses lois ont survĂ©cu, compilĂ©es dans le Code Justinien Ă©tabli sous le rĂšgne de son neveu. Justin intervient en matiĂšre religieuse pour rĂ©tablir l'union avec Rome et rĂ©primer les doctrines considĂ©rĂ©es comme hĂ©rĂ©tiques. Douze de ses lois concernent des procĂ©dures juridiques, notamment les appels ou les avocats et sont relativement techniques, au point qu'Ernst Stein a pu estimer que « l'activitĂ© lĂ©gislative de Justin est presque insignifiante. Elle traite principalement de questions juridiques sans importance historique »[38]. Pourtant, d'autres textes s'intĂšgrent dans un mouvement gĂ©nĂ©ral de la sociĂ©tĂ© byzantine. Entre 520 et 524, il adopte une lĂ©gislation novatrice sur le mariage. En effet, elle renforce le statut de certaines femmes qui, en raison de leur profession, ne bĂ©nĂ©ficient pas toujours des droits usuels pour leur union (c'est notamment le cas des actrices). Elles peuvent dĂ©sormais se marier normalement et les enfants issus de ces unions sont considĂ©rĂ©s comme lĂ©gitimes[39]. Cette loi n'intervient pas par hasard, car c'est Ă  la mĂȘme Ă©poque que Justinien s'Ă©prend de ThĂ©odora, issue du milieu du spectacle. En dĂ©pit de la vive opposition d'EuphĂ©mie Ă  ce mariage, elle lĂ©gitime donc l'union du neveu de Justin et prĂ©figure les lĂ©gislations de Justinien, relativement favorables aux femmes[40]. En revanche, en 519, il annule la lĂ©gislation d'Anastase qui permettait aux enfants nĂ©s hors des liens du mariage d'hĂ©riter sous certaines conditions[N 3]. Parmi les autres dĂ©crets de Justin, on peut mentionner celui sur les scholes palatines d' qui renforce le contrĂŽle impĂ©rial sur cette garde qui s'Ă©tait opposĂ©e Ă  son arrivĂ©e sur le trĂŽne. C'est dĂ©sormais l'empereur lui-mĂȘme qui en supervise le recrutement[41] - [42].

Un rÚgne marqué par les querelles religieuses

Contexte

Schéma logique expliquant des divergences théologiques.
Schéma des principales divergences théologiques des premiers siÚcles du christianisme.

Le rĂšgne de l'empereur Anastase est troublĂ© par l'opposition entre orthodoxes fidĂšles aux enseignements du concile de ChalcĂ©doine et monophysites. Ce conflit religieux se double d’un conflit politique entre la faction des Bleus, associĂ©e gĂ©nĂ©ralement Ă  l’aristocratie et aux grands propriĂ©taires terriens, et celle des Verts, qui reprĂ©sente plutĂŽt le commerce, l'industrie et la fonction publique. Les Bleus sont gĂ©nĂ©ralement partisans de l'orthodoxie alors que de nombreux Verts, originaires des provinces de l'Est, favorisent le monophysisme[43]. Homme d'une grande piĂ©tĂ©, Anastase est un fidĂšle tenant du monophysisme[N 4] - vol. 1,_«_Anastasios_I_»_48-0">[44] - [45]. Durant les vingt premiĂšres annĂ©es de son rĂšgne, il maintient une stricte neutralitĂ© entre les deux camps, suivant en cela la logique de l'HĂ©notique promue par ZĂ©non, promouvant une formule de compromis[N 5]. Mais avec l'Ăąge et devant l'agitation qui gagne la Syrie et la Palestine, ses sympathies monophysites se font plus Ă©videntes. En 511, il fait dĂ©mettre le patriarche MacĂ©donius II de Constantinople ; l'annĂ©e suivante, c'est le tour de celui d'Antioche, Flavien II, et en 516 de celui de JĂ©rusalem, Élie Ier[46] - [47] - [48]. Exploitant la sympathie du peuple Ă  l'endroit de MacĂ©donius, Vitalien, le comes foederatorum de Thrace, marche sur Constantinople Ă  deux reprises et force l'empereur non seulement Ă  le nommer magister militum de Thrace, mais aussi Ă  convoquer un concile Ă  HĂ©raclĂ©e de Thrace. Celui-ci ayant Ă©chouĂ©, Vitalien marche une troisiĂšme fois sur Constantinople mais est mis en Ă©chec par le prĂ©fet de la ville. Vitalien doit se retirer et la rĂ©bellion s'apaise, mais les forces de l'empire ont Ă©tĂ© sĂ©rieusement affaiblies par la guerre civile[49] - [48].

Si ces querelles thĂ©ologiques apparaissent parfois futiles, tant elles portent sur des points prĂ©cis (en gĂ©nĂ©ral, la double nature du Christ), elles revĂȘtent une importance cardinale Ă  l'Ă©poque. En effet, la dĂ©finition de la vraie foi doit permettre de distinguer les chrĂ©tiens de ceux qui ne le sont pas et seuls ceux qui adhĂšrent Ă  la doctrine considĂ©rĂ©e comme bonne peuvent mĂ©riter le salut[50].

Le retour au concile de Chalcédoine

Page du manuscrit de la Chronique de Nuremberg représentant Justin Ier.

Dans ce contexte de tensions religieuses, Justin a Ă©tĂ© soutenu par une noblesse principalement partisane du parti chalcĂ©donien et favorable au rĂ©tablissement des relations avec le pape[51]. C’est donc surtout pour des considĂ©rations d’ordre politique que Justin renoue avec les canons du dernier concile, d'autant que Vitalien se tient prĂȘt Ă  prĂ©tendre au titre impĂ©rial au nom des pro-ChalcĂ©doine. DĂšs le couronnement de Justin, la pression populaire se dirige vers le patriarche Jean, nommĂ© peu avant la mort d'Anastase en raison de sa modĂ©ration sur la question monophysite. Cependant, la population attend de sa part une position claire en faveur de ChalcĂ©doine. Ils rĂ©clament notamment le rĂ©tablissement du nom du pape et des deux patriarches sur le diptyque, objet listant les bienfaiteurs de l'Église dont les noms sont Ă©noncĂ©s durant la messe. Jean n'a d'autre solution que de rĂ©unir un synode qui se plie aux exigences populaires. Justin, qui vient tout juste d'ĂȘtre intronisĂ©, est alors quelque peu dĂ©passĂ© par les Ă©vĂ©nements. Pour reprendre le contrĂŽle de la situation, il publie deux Ă©dits : le premier ordonne aux Ă©vĂȘques de reconnaĂźtre le concile de ChalcĂ©doine, et le second interdit Ă  ses opposants l'exercice de toute fonction publique ou militaire. C'est un virage certain vers une logique rĂ©pressive, car la mesure ne concerne pas uniquement les membres du clergĂ©[52] - [53]. Rapidement, les autoritĂ©s religieuses qui persistent dans le monophysisme sont dĂ©posĂ©es. Le patriarche d'Antioche SĂ©vĂšre est convoquĂ© Ă  Constantinople pour ĂȘtre jugĂ©, mais il trouve refuge en Égypte. En effet, cette province de l'Empire, sujette Ă  des tensions autonomistes, reste un bastion du monophysisme[54].

Le virage chalcĂ©donien de Justin signifie aussi l'amĂ©lioration des relations avec la papautĂ©, mĂȘme si tous les pro-ChalcĂ©doniens ne sont pas toujours en accord avec la vision papale. En septembre, lui, Justinien et le patriarche envoient trois lettres Ă  Rome pour indiquer au pape le sens de la nouvelle politique religieuse. À Rome, le pape Hormisdas est un fervent partisan de ChalcĂ©doine et rejette l'HĂ©notique. Il accueille favorablement les ouvertures au dialogue en provenance de l'Empire. En , cinq lĂ©gats romains sont reçus pour un sĂ©jour de plus d'un an, afin de fixer les bases de ces nouvelles relations entre les deux pĂŽles du christianisme. Le pape dĂ©sire surtout que l'empereur signe un texte qui fait figure de vĂ©ritable profession de foi, affirmant notamment la primautĂ© de Rome sur Constantinople en matiĂšre thĂ©ologique. En outre, il exige la radiation des diptyques des noms d'Acace de Constantinople et des quatre patriarches qui lui ont succĂ©dĂ©, ainsi que des empereurs ZĂ©non et Anastase qui se sont rendus coupables d'hĂ©rĂ©sie en soutenant le monophysisme au travers de la promotion de l'HĂ©notique. Or, nombre de partisans de ce document, sans ĂȘtre monophysites, refusent une telle concession. L'intransigeance du pape se mesure d'autant plus qu'en aucun cas il ne demande Ă  ses lĂ©gats de nĂ©gocier, mais bien de recueillir la signature impĂ©riale. À cet Ă©gard, l'historien français Georges Tate n'hĂ©site pas Ă  parler d'un diktat. Justin l'accepte nĂ©anmoins, car il estime bĂ©nĂ©fique politiquement l'union avec Rome et il contraint le patriarche Ă  signer ce document le , qui rĂ©voque l'HĂ©notique[55], tout en indiquant qu'il le fait en toute indĂ©pendance pour sauver les apparences, en dĂ©pit de la pression impĂ©riale[56]. Le , Justin proclame le rĂ©tablissement de l'union avec Rome et une loi prise Ă  la mĂȘme pĂ©riode prĂ©voit une procĂ©dure spĂ©cifique pour attester de l'orthodoxie des soldats, qui doit ĂȘtre prouvĂ©e par trois tĂ©moins devant le commandant de l'unitĂ©[57]. Jusqu'au courant de l'annĂ©e 520, les lĂ©gats papaux vĂ©rifient que ces gestes de bonne volontĂ© sont effectivement suivis des faits. Ils notent que des rĂ©sistances notables existent de la part du parti monophysite, toujours puissant dans certaines rĂ©gions. Si Justin fait en sorte de promouvoir le concile de ChalcĂ©doine, il hĂ©site Ă  opter pour une rĂ©pression trop forte, susceptible d'entraĂźner des troubles importants au sein de l'Empire. Il ne dĂ©pose pas tous les Ă©vĂȘques monophysites et certains Ă©vĂȘques chalcĂ©doniens congĂ©diĂ©s par Anastase ne sont pas rĂ©tablis. Justin est surtout attentif Ă  prĂ©server le calme en Égypte, une province d’une grande importance stratĂ©gique car elle entretient des liens forts avec le royaume d'Aksoum. De surcroĂźt, la rĂ©sistance vient aussi des signataires de l'HĂ©notique en gĂ©nĂ©ral, qui ressentent mal cette soumission au pape mĂȘme s'ils ne sont pas monophysites. Finalement, le dĂ©part des lĂ©gats en et la mort de Vitalien, alliĂ© du pape, constituent un tournant. Justin est dĂ©sormais plus libre de ses mouvements dans sa politique religieuse[58].

Justin essaie de favoriser une coexistence pacifique entre les diffĂ©rents courants religieux qui parcourent l'Empire. Il dĂ©sire aussi que le pape fasse preuve de plus de souplesse dans ses exigences envers l'Empire, au risque de provoquer des dissensions croissantes s'il refuse. Justinien envoie lui-mĂȘme une lettre au pape lui demandant de ne pas rayer des diptyques le nom des nombreux Ă©vĂȘques orientaux signataires de l'HĂ©notique. Le nouveau patriarche, Épiphane de Constantinople, tempĂšre aussi le principe de la primautĂ© romaine, qu'il juge purement honorifique. Justin envoie une nouvelle lettre au pape, dans laquelle il ne conteste pas ses positions, mais lui demande d'accepter des compromis. Si le pape appose un refus formel, il renonçait Ă  une tutelle trop Ă©troite sur les affaires religieuses au sein de l'Empire romain d'Orient. La mort d'Hormisdas en 523, remplacĂ© par Jean Ier, facilite un assouplissement des positions romaines. DĂšs lors, Justin est plus libre de trouver une formule thĂ©ologique faisant consensus entre monophysites et chalcĂ©doniens. Toutefois, aucune des diffĂ©rentes formules Ă©laborĂ©es ne parvient Ă  satisfaire les diffĂ©rentes parties en prĂ©sence et la rĂ©pression se poursuit, parfois sans que le gouvernement impĂ©rial ne soit directement impliquĂ©. Cette ambiguĂŻtĂ© perdure tout au long du rĂšgne de Justin. Certains chefs monophysites sont exilĂ©s par dĂ©cision de l'empereur, comme PhiloxĂšne de Mabboug. Si des rĂ©gions sont relativement Ă©pargnĂ©s, Ă  l'image de l'Égypte, d'autres font l'objet de mesures sĂ©vĂšres Ă  l'encontre des monophysites. C'est le cas en Syrie et en MĂ©sopotamie oĂč les deux camps sont prĂ©sents Ă  parts Ă©gales, dĂ©bouchant sur des confrontations locales. Le patriarche d'Antioche Paul II mĂšne une intense campagne de rĂ©pression, faisant par exemple dĂ©porter un Ă©vĂȘque monophysite Ă  Édesse. Ses abus sont tels que l'empereur est contraint de le dĂ©poser en 522[59]. Cette confusion dĂ©montre bien l'ambiguĂŻtĂ© de la politique de Justin, oscillant entre des poussĂ©es rĂ©pressives et la nĂ©cessitĂ© de parvenir Ă  des compromis pour prĂ©server la paix interne et l'unitĂ© des chrĂ©tiens, alors qu'il n'hĂ©site pas Ă  soutenir des monophysites hors des frontiĂšres de l'Empire[60] - [59].

Le retour en force de l'Empire romain en Italie

Carte du royaume ostrogoth en bleu
Carte du royaume ostrogoth qui occupe toute la péninsule italienne.

L'Ă©volution favorable des relations entre Rome et Constantinople a un autre impact sur la politique impĂ©riale. De plus en plus, l'Empire d'Orient s'intĂ©resse Ă  l'Occident et Ă  la pĂ©ninsule italienne, cƓur historique de la puissance romaine dĂ©sormais occupĂ©e par le royaume ostrogoth de ThĂ©odoric le Grand. Pour ce dernier, le rapprochement entre Rome et Constantinople a des consĂ©quences concrĂštes. L'aristocratie romaine toujours prĂ©sente et la papautĂ© perçoivent Justin comme un protecteur potentiel et non plus comme un hĂ©rĂ©tique. Pour Ă©viter toute dĂ©gradation des relations avec l'Empire romain d'Orient, qui reste le suzerain en droit des Ostrogoths, ThĂ©odoric demande Ă  Justin de reconnaĂźtre Eutharic comme son successeur. En effet, il a besoin de l'assentiment impĂ©rial pour lui assurer la lĂ©gitimitĂ©. Justin accepte, l'adopte comme « fils d’armes » et lui confĂšre la citoyennetĂ© romaine. Plus encore, il le nomme Ă  la prestigieuse fonction de consul pour l'annĂ©e 519, mais la mort prĂ©maturĂ©e d'Eutharic quelques annĂ©es plus tard rend ces manƓuvres inutiles[61] - [62]. La question de la succession est Ă  nouveau posĂ©e alors que BoĂšce est magister officiorum (chef de l'administration) de ThĂ©odoric. Il essaie alors de rĂ©tablir de bonnes relations avec Constantinople. Toutefois, le SĂ©nat romain, toujours actif, s'immisce dans la question successorale et prend des initiatives sans en avertir ThĂ©odoric. L'un de ses membres, Albinus, envoie une lettre Ă  Justin pour lui faire part du problĂšme. Quand ThĂ©odoric l'apprend, il est furieux. Il arrĂȘte Albinus et le juge. BoĂšce tente d'interjeter en sa faveur, mais il ne fait que renforcer la suspicion de ThĂ©odoric, qui le soupçonne de duplicitĂ© avec Constantinople. EmprisonnĂ© en 523, il meurt l'annĂ©e suivante. Ces Ă©volutions tĂ©moignent du maintien de relations rĂ©elles entre l'aristocratie romaine, soumise Ă  la domination des Ostrogoths, et l'Empire romain d'Orient[63].

Dans le mĂȘme temps, une partie de l'aristocratie ostrogothe reste mĂ©fiante envers Constantinople et manifeste des volontĂ©s d'indĂ©pendance. En outre, les Ostrogoths demeurent des partisans de l'arianisme, une doctrine chrĂ©tienne contraire Ă  la foi orthodoxe. Or, en 524, un dĂ©cret impĂ©rial les condamne et fait fermer leurs Ă©glises sur le territoire impĂ©rial, en particulier dans la capitale. Il prĂ©voit aussi l'exclusion de toutes fonctions publiques, civiles et militaires, pour tous les citoyens reconnus comme sectateurs ariens[64]. C'est sĂ»rement l'influence de Justinien qui se fait dĂ©jĂ  ressentir, mais cette dĂ©cision compromet les relations entre Constantinople et l'Italie. Le pape Jean, qui doit composer avec un royaume ostrogoth arien, se rend Ă  Constantinople pour parvenir Ă  une conciliation. En effet, ThĂ©odoric menace de rĂ©primer les catholiques si les ariens de Constantinople sont eux-mĂȘmes privĂ©s de leurs biens et de leur droit Ă  vivre leur croyance. Justin le reçoit en 526 et se fait Ă  nouveau couronner empereur, mais refuse de revenir sur sa lĂ©gislation ; tout juste consent-il Ă  permettre aux Goths de servir comme FĂ©dĂ©rĂ©s, Ă  la diffĂ©rence des autres peuples hĂ©rĂ©tiques. En reprĂ©sailles, ThĂ©odoric emprisonne le pape Ă  son retour (il meurt peu de temps aprĂšs des suites de mauvais traitements) et pourrait avoir envisagĂ© la prise de mesures rĂ©pressives contre les catholiques[60] - [65]. Progressivement, l'emprise des Ostrogoths sur la pĂ©ninsule italienne s'affaiblit. La papautĂ© est de nouveau alliĂ©e Ă  l'empereur et la rupture est consommĂ©e avec la vieille aristocratie romaine. En outre, la mort de ThĂ©odoric marque la fin de l'alliance avec le royaume wisigoth d'Espagne[66]. Justinien sait profiter de cet affaiblissement pour reprendre l'Italie sous son rĂšgne.

En revanche, avec le royaume vandale Ă©tabli Ă  Carthage, le rĂšgne de Justin est marquĂ© par un rĂ©chauffement des relations quand le roi HildĂ©ric arrive au pouvoir en 523. Le visage de Justin est mĂȘme gravĂ© sur les monnaies vandales. Cela s'explique par la politique de tolĂ©rance qu'il applique envers les catholiques, alors que les Vandales sont traditionnellement des partisans de l'arianisme mais aussi peu disposĂ©s Ă  reconnaĂźtre la supĂ©rioritĂ© mĂȘme formelle de l'Empire romain d'Orient. Par consĂ©quent, cette alliance de circonstance, plutĂŽt dirigĂ©e contre les Ostrogoths, reste fragile[67] - [68].

Politique Ă©trangĂšre

Guerre contre les Sassanides

Carte montrant le royaume de Lazique, à l'est de la Méditerranée.
Le royaume de Lazique, source de tensions entre les Perses et les Byzantins.
Carte montrant l'Empire sassanide.
L'Empire des Sassanides fut pendant des siÚcles l'un des adversaires les plus acharnés de l'Empire byzantin.

Au cours du rĂšgne de Justin Ier, les frontiĂšres extĂ©rieures sont peu menacĂ©es et l'Empire connaĂźt une pĂ©riode de paix. Dans les Balkans, seule une incursion des Antes en 525 menace la souverainetĂ© byzantine sur la rĂ©gion, mais ils sont vaincus et repoussĂ©s au-delĂ  du Danube[69]. Toutefois, les relations restent tendues avec l'empire des Perses sassanides, qui constitue le rival historique de l'Empire romain d'Orient. En dĂ©pit de la paix signĂ©e Ă  la suite de la guerre d'Anastase, les deux empires maintiennent des contentieux et tentent d'accroĂźtre leur influence sur les territoires situĂ©s Ă  leurs marges. Ainsi, dans le Caucase, l'Empire byzantin essaie de soustraire le royaume de Lazique du giron perse. En 522, le nouveau roi des Lazes, Tzath Ier se tourne vers Justin et non vers l'empereur perse qui est pourtant son suzerain. Cet Ă©vĂ©nement accroĂźt les tensions byzantino-perses autour du contrĂŽle du Caucase. Tzath est baptisĂ© et mariĂ© Ă  une noble byzantine. GrĂące Ă  cette nouvelle alliance, les Byzantins peuvent compter sur un État-tampon qui les protĂšge d'invasions venues du Nord, d'autant que les Svanes aussi se rapprochent de Constantinople[70]. De plus, le royaume de Lazique constitue un dĂ©bouchĂ© de choix pour les exportations de sel, de vin et de blĂ©, alors qu'elle importe des esclaves et du cuir. Le roi sassanide Kavadh Ier proteste et tente de susciter l'invasion de l'Empire par les Huns Sabires, mais la diplomatie de Justin prouve encore une fois son efficacitĂ©, car il parvient Ă  retourner les Huns contre les Perses. InformĂ© par Justin en personne de la trahison du chef des Huns, Kavadh le fait exĂ©cuter[71]. L'habiletĂ© diplomatique des Byzantins leur permet ainsi d'affermir leur domination sur le royaume de Lazique[72].

Carte présentant les cités du Moyen-Orient entre l'Empire byzantin et l'Empire sassanide
Carte de la frontiĂšre perso-byzantine.

En outre, Kavadh ne peut d'autant moins provoquer de guerre avec les Byzantins qu'il doit prĂ©parer sa propre succession. Face au risque de conflits entre ses diffĂ©rents fils, il prĂ©fĂšre garantir la paix avec Justin et lui propose d'adopter son fils Khosro, Ă  qui il prĂ©voit de confier le trĂŽne Ă  sa mort. Il espĂšre de cette maniĂšre renforcer sa lĂ©gitimitĂ© auprĂšs de la noblesse perse et Ă©viter le risque que les Byzantins ne profitent des troubles internes liĂ©s Ă  la succession pour attaquer le territoire sassanide. De leur cĂŽtĂ©, Justin et Justinien pourraient avoir prĂȘtĂ© une oreille attentive Ă  une telle proposition. Toutefois, Proclus leur fait remarquer que cette adoption pourrait favoriser des prĂ©tentions futures de Khosro sur le trĂŽne byzantin, comme le lui permet la loi romaine[73]. Une autre forme d'adoption, « par les armes », est envisagĂ©e, mais les nĂ©gociations Ă©chouent, notamment en raison de la colĂšre que provoque chez Khosro l'Ă©ventualitĂ© d'ĂȘtre adoptĂ© Ă  la maniĂšre des Germains et non des Romains. De surcroĂźt, il semble que les Perses remettent sur la table la question du royaume de Lazique. Quoi qu'il en soit, le projet est abandonnĂ© alors mĂȘme que les deux empereurs voulaient explorer les possibilitĂ©s de compromis[N 6]. DĂšs lors, un climat de mĂ©fiance s'installe entre les deux puissances[74] - [75] - [76].

Finalement, c'est encore le Caucase qui enflamme les relations perso-byzantines. Cette fois-ci, c'est le royaume d'IbĂ©rie, frontalier au royaume de Lazique, qui est l'objet d'un contentieux entre les deux puissances. Son roi, Gourguen Ier, fait appel Ă  la protection des Byzantins, face aux tentatives perses d'imposer le zoroastrisme sur son territoire pour arrĂȘter la progression du christianisme dans la rĂ©gion. Justin profite de la situation et envoie des hommes assister Gourguen, tandis que Probus se rend chez les Huns pour les mobiliser contre les Perses. Toutefois, il Ă©choue dans cette mission et l'IbĂ©rie est envahie par les Perses. Gourguen est contraint Ă  l'exil Ă  Constantinople tandis que la guerre entre les Byzantins et les Sassanides reprend. Les forces de Justin ne parviennent pas Ă  conserver l'IbĂ©rie, mais des gĂ©nĂ©raux comme BĂ©lisaire et Sittas rĂ©ussissent quelques coups d'Ă©clat contre les Perses en pillant la PersarmĂ©nie. Cependant, Ă  l'occasion d'une de ces incursions, BĂ©lisaire est vaincu par deux gĂ©nĂ©raux armĂ©niens au service des Perses. Lors des derniers mois du rĂšgne de Justin, des tentatives de nĂ©gociations ont lieu entre les deux empires, alors qu'aucun d'entre eux ne parvient Ă  prendre le dessus. Ainsi, Ă  l'Ă©tĂ© 527, les Byzantins s'emparent de Nisibe et de sa rĂ©gion, mais ils sont finalement vaincus par les Perses. Une trĂȘve est signĂ©e au mois d'aoĂ»t, mais la guerre reprend finalement sous le rĂšgne de Justinien jusqu'en 532[77] - [78] - [79].

La promotion du christianisme en mer Rouge

Carte montrant le royaume d'Aksoum en vert sur fond gris.
Le royaume d'Aksoum.

La politique Ă©trangĂšre de Justin se dĂ©ploie jusqu'aux confins du monde chrĂ©tien, prenant la suite des premiers mouvements d'Anastase dans la rĂ©gion. Dans ce cadre, elle s'intĂšgre dans l'opposition avec la Perse pour le contrĂŽle plus global du Moyen-Orient, de la pĂ©ninsule arabique et du commerce maritime entre l'Orient et l'Occident. La domination sur la mer Rouge acquiert une portĂ©e stratĂ©gique centrale, car elle permet Ă  l'Empire byzantin de contourner la Perse pour nouer des relations avec les mondes indiens et chinois. Justin accorde son soutien au royaume d'Aksoum, engagĂ© dans une confrontation avec le roi yĂ©mĂ©nite du Himyar Dhu Nuwas, converti au judaĂŻsme et dĂ©cidĂ© Ă  persĂ©cuter les chrĂ©tiens de la rĂ©gion. Pour cela, il fournit des navires au roi Ella Asbeha qui peut rĂ©tablir sa domination sur la rive yĂ©mĂ©nite de la mer Rouge. Ce succĂšs permet d'installer le christianisme le long de cette mer, partagĂ© entre le monophysisme et le catholicisme issu du concile de ChalcĂ©doine, soutenu par Constantinople. Dans cette politique Ă©trangĂšre, c'est le soutien au christianisme en gĂ©nĂ©ral qui guide l'action de Justin ; peu importe qu'Ella Asbeha soit monophysite. L'empereur byzantin apparaĂźt alors comme le protecteur des chrĂ©tiens par-delĂ  les frontiĂšres de l'Empire[80]. Justinien poursuit cette stratĂ©gie lors de son rĂšgne en s'efforçant de consolider son alliance avec les chrĂ©tiens d'Éthiopie, tant sur le plan militaire que dans le domaine commercial, avec des rĂ©sultats contrastĂ©s[81] - [82].

Une succession préparée

Plaque d'ivoire présentant le nom gravé de Justinien
Diptyque consulaire daté de 521, présentant le nom complet de Justinien.

Tout au long de son rĂšgne, Justin gouverne avec Justinien. Celui-ci est l'un des neveux de Justin et le fils de sa sƓur Vigilantia. Il le fait venir Ă  Constantinople probablement les premiĂšres annĂ©es du VIe siĂšcle. Justinien, lui aussi originaire d'une famille de paysans, est alors ĂągĂ© d'une vingtaine d'annĂ©es et Justin s'assure de lui donner une excellente Ă©ducation. Il est alors probablement conscient des limites liĂ©es Ă  son manque de culture et dĂ©sire que son neveu et fils adoptif ne souffre pas des mĂȘmes manques que lui. Il reçoit donc une formation solide dans des matiĂšres diverses, comme la thĂ©ologie ou le droit. En outre, Justin le fait rentrer dans l'armĂ©e, mais son Ă©ducation militaire reste trĂšs thĂ©orique : Justinien ne se trouve jamais en situation de combattre. Il est admis dans les Scholes palatines en tant que candidati, soit la garde d'honneur dont le rĂŽle est purement cĂ©rĂ©moniel. DĂšs qu'il arrive sur le trĂŽne, Justin s'assure de la promotion de son neveu aux plus hautes fonctions. Trois mois aprĂšs le dĂ©but du rĂšgne de Justin, Justinien a dĂ©jĂ  Ă©crit plusieurs lettres au pape concernant la fin du schisme, attestant de sa participation au gouvernement[83]. En 520, il est nommĂ© maĂźtre des milices prasentalis, c'est-Ă -dire qu'il dirige les forces armĂ©es situĂ©es dans les environs de la capitale. L'annĂ©e suivante, il devient consul et fait donner d'importants jeux pour commĂ©morer cet Ă©vĂ©nement, ce qui le fait gagner en popularitĂ©[84] - [22]. En 523, il devient patrice, entrant ainsi dans l'Ă©lite de l'aristocratie de la capitale, puis nobellissime et enfin cĂ©sar en 525[85]. Ces deux derniĂšres nominations pourraient bien avoir Ă©tĂ© acquises par le SĂ©nat en dĂ©pit de la rĂ©sistance de Justin, peu favorable Ă  une ascension trop rapide de son neveu[86] - [87]. Il est alors le successeur dĂ©signĂ© de Justin qui ne lui confĂšre la dignitĂ© suprĂȘme, celle d'auguste, que le . L'empereur est alors Ă  l'article de la mort, alors que de vieilles blessures de guerre se rĂ©veillent, et il finit par mourir le . Justinien lui succĂšde sans difficultĂ©s et inaugure le rĂšgne considĂ©rĂ© comme le plus Ă©clatant de l'histoire byzantine[88].

Historiographie

Mosaïque représentant le buste d'un homme couronné
Mosaïque de la basilique Saint-Vital de Ravenne représentant Justinien.

Le personnage de Justin a souvent fait l'objet de jugements assez partiaux sur son rĂšgne. En effet, Ă  la suite de chroniqueurs contemporains qui estiment que c'est Justinien qui exerce la rĂ©alitĂ© du pouvoir, les historiens modernes ont parfois considĂ©rĂ© que Justin n'a pas de rĂ©elle influence sur la direction de l'Empire. Procope de CĂ©sarĂ©e, principal historien de l'Ă©poque, brosse un portrait peu flatteur de lui, rappelant son absence d'Ă©ducation et la sĂ©nilitĂ© grandissante qui l'atteint alors qu'il est dĂ©jĂ  ĂągĂ© au moment d'arriver sur le trĂŽne. Il Ă©crit ainsi : « Il Ă©tait extraordinairement sot et ressemblait tout Ă  fait Ă  un Ăąne stupide et prĂȘt Ă  suivre, en agitant continuellement les oreilles, qui le tirait par la bride »[14]. Il n'en faut pas plus pour qu'il considĂšre qu'il est totalement infĂ©odĂ© Ă  ses conseillers et notamment Ă  Justinien, dont il estime qu'il exerce la rĂ©alitĂ© du pouvoir dĂšs 518[89]. L'Histoire des patriarches de l'Église d'Alexandrie va jusqu'Ă  omettre complĂštement le rĂšgne de Justin pour ne parler que de celui de Justinien[83]. L'historien britannique du XVIIIe siĂšcle Edward Gibbon, dans son Histoire de la dĂ©cadence et de la chute de l'Empire romain, premier ouvrage moderne sur l'histoire romaine et byzantine, n'hĂ©site pas Ă  reprendre ce jugement d'un berger inculte et ĂągĂ©, inapte au pouvoir[N 7]. Les auteurs modernes sont gĂ©nĂ©ralement plus nuancĂ©s, mais accrĂ©ditent l'idĂ©e d'une emprise de Justinien sur le gouvernement impĂ©rial. Paul Lemerle affirme que « Justin fut assistĂ© et conseillĂ© par son neveu, Justinien. Bien que Justinien n'ait Ă©tĂ© officiellement associĂ© Ă  l'empire qu'en 527, on peut considĂ©rer qu'il gouverna dĂšs 518 »[91]. Georg Ostrogorsky a un avis similaire[92]. De mĂȘme, Alexandre Vassiliev, qui est le seul auteur Ă  avoir consacrĂ© un ouvrage au rĂšgne de Justin, lui donne pour sous-titre « Une introduction Ă  l'Ă©poque de Justinien le Grand ». Il considĂšre donc explicitement la pĂ©riode 518-527 comme un prĂ©lude au rĂšgne grandiose de Justinien, lors duquel ce dernier gagne en expĂ©rience politique : « Bien sĂ»r que le rĂšgne de Justin est une introduction Ă  celui de Justinien, mais elle est d'une importance cruciale. Elle prĂ©pare le terrain et pose de solides fondations pour l'Ɠuvre Ă  venir de Justinien, et nous devons nous rappeler que l'influence de Justinien est dĂ©terminante dĂšs les premiers temps du rĂšgne de Justin. Par consĂ©quent, dĂšs que Justinien revĂȘt seul la pourpre impĂ©riale, il poursuit les politiques dĂ©jĂ  entamĂ©es »[93]. NĂ©anmoins, ce livre est aussi l'occasion de revenir sur certains prĂ©jugĂ©s Ă  l'encontre de Justin, notamment son illettrisme[94].

D'autres historiens plus rĂ©cents ont un avis plus nuancĂ© sur la question des relations entre Justinien et Justin dans le gouvernement de l'Empire. Il est Ă©vident que Justinien occupe une place de plus en plus importante et que Justin le destine trĂšs tĂŽt aux plus hauts offices impĂ©riaux, comme en tĂ©moigne l'Ă©ducation qu'il lui donne. Dans sa biographie Ă  propos de Justinien, Georges Tate estime que Justin abandonne progressivement le contrĂŽle sur la politique impĂ©riale Ă  mesure qu'il vieillit, tout en rappelant que d'autres conseillers influencent le gouvernement, que ce soit Vitalien au dĂ©but du rĂšgne ou Proclus. Il met en exergue les liens forts entre les deux hommes. Justinien doit toute son ascension Ă  son oncle, tandis que ce dernier a besoin de son neveu pour gouverner : « L'Ă©lĂ©vation de Justinien au trĂŽne est entiĂšrement due Ă  Justin. Sans lui, ses chances Ă©taient inexistantes. Mais il est vrai aussi que Justin joua un rĂŽle de moins en moins actif dans le gouvernement de l'Empire et que, sans Justinien, il n'en aurait peut-ĂȘtre jouĂ© aucun car, Ă  son avĂšnement, il n'avait pas d'Ă©quipe pour exercer le pouvoir »[95]. Ces destins entremĂȘlĂ©s n'empĂȘchent d'ailleurs pas l'existence d'une forme de jalousie de Justin envers son fils adoptif et ses visĂ©es sur le trĂŽne impĂ©rial car, pour Justinien, « consolider le pouvoir de son oncle et prĂ©parer sa propre accession au trĂŽne Ă©taient une seule et mĂȘme chose »[96]. Pierre Maraval souligne que Justin se mĂ©fie d'une ascension trop rapide de son neveu. Quand les sĂ©nateurs lui conseillent de le couronner co-empereur rapidement pour prĂ©parer une succession, il aurait dĂ©clarĂ© : « Prenez garde Ă  un jeune homme qui a le droit de porter ce vĂȘtement », repoussant ce couronnement aux derniers mois de son existence. Enfin, il souligne qu'en dĂ©pit de l'influence certaine de Justinien sur les destinĂ©es de l'Empire, il n'a pas les coudĂ©es franches, car il ne met en place les grands Ă©lĂ©ments de sa politique (rĂ©novation impĂ©riale, codification du droit, Ɠuvre architecturale) qu'aprĂšs la mort de son oncle. En dĂ©finitive, « les neuf annĂ©es de corĂ©gence permirent Ă  Justinien du moins de bien connaĂźtre les mĂ©canismes du pouvoir et les problĂšmes auxquels il devrait faire face une fois seul Ă  la tĂȘte de l'empire »[97].

Dans l'article qu'il consacre spĂ©cifiquement Ă  la question en 2007, Brian Croke est globalement du mĂȘme avis que Pierre Maraval. Il met en avant le rĂŽle central de Justin dans la politique religieuse qu'il mĂšne dĂšs les premiers mois de son rĂšgne, alors qu'il est clairement en pleine possession de ses moyens. Justinien ne peut espĂ©rer avoir l'influence d'un empereur ou mĂȘme d'un co-empereur, comme en tĂ©moignent ses relations difficiles avec EuphĂ©mie qui bloque un temps son union avec ThĂ©odora. En dĂ©finitive, il dĂ©nonce l'influence toujours vivace des jugements de Procope de CĂ©sarĂ©e Ă  propos de Justin, alors mĂȘme que les portraits qu'il brosse de nombreux personnages dans son Histoire secrĂšte sont aujourd'hui perçus comme caricaturaux. Plus encore, il critique la vision du rĂšgne de Justin comme une simple introduction Ă  celui de Justinien, dans lequel ce dernier reçoit une forme d'apprentissage, et estime qu'il mĂ©rite d'ĂȘtre Ă©tudiĂ© pour lui-mĂȘme[98].

Notes et références

Notes

  1. La situation exacte de cette ville n'est pas connue.
  2. Selon J. B. Bury, Justin met en avant ce personnage inconnu uniquement pour susciter l'opposition des scholes, sachant trĂšs bien qu'il n'a aucune chance d'ĂȘtre nommĂ© avec le soutien des seuls Excubites. Par-lĂ , il dĂ©sire entretenir le blocage entre les diffĂ©rents acteurs du processus de succession.
  3. Justinien revient à son tour sur le décret de son oncle pour un régime plus favorable aux enfants nés hors union légitime.
  4. Le patriarche EuphĂšme de Constantinople s'est opposĂ© Ă  son Ă©lection et n'a consenti Ă  le couronner qu’aprĂšs que l’empereur a signĂ© un document promettant de respecter les dĂ©crets de ChalcĂ©doine.
  5. L'HĂ©notique est rĂ©digĂ© en 482 par le patriarche Acace de Constantinople Ă  la demande de l’empereur ZĂ©non sur la question de la double nature du Christ qui avait donnĂ© naissance, aprĂšs le concile de ChalcĂ©doine de 451, au monophysisme. Sur ce point prĂ©cis, l'HĂ©notique ne tranche pas pour parer Ă  toute divergence d'opinion alors que le concile de ChalcĂ©doine, soutenu par la papautĂ©, rejette le monophysisme. Cela explique le schisme dit acacien entre Rome et Constantinople.
  6. Les raisons exactes de cet échec restent difficiles à déterminer. Il est possible que les ambassadeurs perses et byzantins aient une part de responsabilité dans l'impossibilité de dégager un consensus.
  7. « Justin, qu’on appelle l’Ancien, pour le distinguer d’un autre empereur de la mĂȘme famille et du mĂȘme nom, monta sur le trĂŽne de Byzance Ă  l’ñge de soixante-huit ans ; et s’il eĂ»t Ă©tĂ© abandonnĂ© Ă  lui-mĂȘme, chaque instant d’un rĂšgne de neuf annĂ©es aurait appris Ă  ses sujets qu’ils avaient bien mal choisi. Son ignorance Ă©galait celle de ThĂ©odoric ; et il est assez singulier que, dans un siĂšcle qui n’était pas dĂ©pourvu de science, il se trouvĂąt deux monarques qui ne sussent pas lire. Mais le gĂ©nie de Justin Ă©tait bien infĂ©rieur Ă  celui du roi des Goths : son expĂ©rience de l’art de la guerre ne le mettait pas en Ă©tat de gouverner un empire ; et quoiqu’il eĂ»t de la valeur, le sentiment de sa faiblesse le disposait Ă  l’incertitude, Ă  la dĂ©fiance et Ă  la crainte ; mais les affaires de l’administration Ă©taient conduites avec soin et avec fidĂ©litĂ© par le questeur Proclus »[90].

Références

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Bibliographie

Sources primaires

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