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Carança

La Carança ou Carançà est une riviĂšre de montagne des PyrĂ©nĂ©es, dans le dĂ©partement français des PyrĂ©nĂ©es-Orientales. Affluent droite du fleuve TĂȘt, elle s'Ă©coule du sud vers le nord sur quinze kilomĂštres pour 1 700 m de dĂ©nivelĂ©. AprĂšs avoir recueilli l'eau de plusieurs cirques glaciaires, la Carança voit sa vallĂ©e se rĂ©trĂ©cir jusqu'Ă  devenir un canyon appelĂ© gorges de la Carança.

La Carança
Illustration
Gorges de la Carança. Sur la gauche, le sentier creusé dans la paroi.
Carte.
Cours de la Carança.
Caractéristiques
Longueur 15,3 km [1]
Bassin 43,2 km2 [2]
Bassin collecteur la TĂȘt
DĂ©bit moyen 0,82 m3/s (gorges) [3]
Nombre de Strahler 2
Organisme gestionnaire Syndicat mixte du bassin versant de La TĂȘt (SMBVT)[4]
RĂ©gime nival
Cours
Source Estany Negre
· Localisation Fontpédrouse
· Altitude 2 505 m
· CoordonnĂ©es 42° 25â€Č 25″ N, 2° 12â€Č 12″ E
Confluence la TĂȘt
· Localisation ThuÚs-Entre-Valls
· Altitude 810 m
· CoordonnĂ©es 42° 31â€Č 27″ N, 2° 13â€Č 14″ E
GĂ©ographie
Principaux affluents
· Rive droite el Roig
Pays traversés Drapeau de la France France
Département Pyrénées-Orientales
Arrondissement Prades
Canton Pyrénées catalanes
Régions traversées Occitanie
Principales localités ThuÚs-Entre-Valls

Sources : Sandre, « Y0410640 », Géoportail, Eaucéa[3]

La configuration de sa vallĂ©e, peu accessible sinon par les gorges et des cols d'altitude sans accĂšs routier, en fait un lieu sauvage prisĂ© des randonneurs et pĂȘcheurs, ainsi qu'une rĂ©serve de faune protĂ©gĂ©e. Elle offre des habitats naturels variĂ©s (lacs et zones humides en altitude, Ă©boulis, forĂȘts, falaises, prairies, pelouses) prĂ©servĂ©s en raison de la raretĂ© des activitĂ©s humaines.

Mis à part le village de ThuÚs-Entre-Valls situé prÚs de la confluence, la vallée de la Carança connait trÚs peu d'infrastructures. Un refuge gardé l'été et ravitaillé par hélicoptÚre permet cependant aux marcheurs de visiter la vallée et héberge des gardiens de troupeaux.

Les bois de la partie basse de la vallĂ©e ont Ă©tĂ© exploitĂ©s au Moyen Âge dĂšs l'Ă©poque carolingienne. L'Ă©levage a longtemps Ă©tĂ© une activitĂ© humaine importante dans les hautes vallĂ©es. Mais la difficultĂ© d'accĂšs et les conditions mĂ©tĂ©orologiques difficiles ont freinĂ© le dĂ©veloppement, malgrĂ© plusieurs projets de mines ou de barrages. Pour les habitants des environs, la Carança Ă©tait peuplĂ©e de sorciĂšres, de truites ensorcelĂ©es, de dĂ©mons pouvant provoquer des orages cataclysmiques. Cette funeste rĂ©putation s'est amĂ©liorĂ©e au cours du XXe siĂšcle avec le dĂ©veloppement du tourisme et la disparition des anciennes croyances populaires. Les gorges en particulier sont un lieu touristique citĂ© par de nombreux guides.

GĂ©ographie

Localisation

La Carança traverse trois communes[1], de l'amont vers l'aval : FontpĂ©drouse (source), Nyer, ThuĂšs-Entre-Valls (confluence). Elle prend donc source et conflue dans le mĂȘme canton des PyrĂ©nĂ©es catalanes, au sein de l'arrondissement de Prades dans le dĂ©partement des PyrĂ©nĂ©es-Orientales.

Les bassins versants voisins sont ceux de la TĂȘt, au nord-ouest, nord et nord-est, de la riviĂšre de Mantet Ă  l'est et de son affluent l'Alemany au sud-est, du Freser dans le bassin versant du Ter au sud, de la Riberola Ă  l'ouest, du torrent de la Valleta au sud-ouest[5].

Rose des vents la TĂȘt la TĂȘt la TĂȘt Rose des vents
la Riberola N la riviĂšre de Mantet
O la Carança E
S
le torrent de la Valleta le Freser
le Ter
l'Alemany

Description

Issue de l'estany Negre, Ă  2 505 m d'altitude, la Carança recueille les eaux de larges cirques et vallĂ©es glaciaires avant de couler dans une vallĂ©e de plus en plus encaissĂ©e puis de se jeter, aprĂšs des gorges, dans la TĂȘt Ă  ThuĂšs-Entre-Valls, Ă  une altitude de 810 m. Sa longueur est de 15,3 km[1]. La superficie du bassin versant est d'environ 43,2 km2[2]. Il a une forme d'entonnoir orientĂ© vers le nord.

La partie amont du bassin versant de la Carança est constituĂ©e de trois principales vallĂ©es glaciaires. D'est en ouest, on trouve la haute vallĂ©e de la Carança Ă  proprement parler, doublĂ©e de la Coma d'Infern (parfois francisĂ©e en Coume d'Enfer) plus petite, puis la Coma Mitjana et la Coma dels Bacivers (ou Coume de BassibĂšs). Ces hautes vallĂ©es sont entourĂ©es de sommets dĂ©passant 2 700 m et parfois 2 800 m : les pic de Coma Mitjana (2 732 m) et pic de dalt de Coma Mitjana (2 753 m) entre la coma d'Infern et la coma Mitjana, pic dels Bacivers de Prats (2 845 m) et cap de Xauxes (2 649 m) entre la coma Mitjana et la coma dels Bacivers. Ces cirques et vallĂ©es sont parsemĂ©s de moraines et de plusieurs lacs[2] - [6].

  • Paysage de montagnes vu de haut avec lacs.
    Haute vallĂ©e. Au premier plan, l’estany Blau.
  • Paysage de montagnes rocheuses, lumiĂšre rasante.
    Vue de la fossa del Gegant depuis le pic du mĂȘme nom. À gauche, le pas dels porcs puis le pic de RacĂł Gros.
  • Paysage de montagnes vu de haut.
    Vallée de la Carança.

Au sud la ligne de partage des eaux suit la frontiĂšre entre l'Espagne et la France avec, d'ouest en est : le pic de la Fossa del Gegant (2 799 m) dominant le cirque appelĂ© la fossa del Gegant, le coll de Nou Creus, le coll de la Vaca (ou coll de Carançà), les pics de la Vaca (2 821 m), le pic de l'Infern (2 869 m) lĂ©gĂšrement Ă  l'intĂ©rieur de la vallĂ©e, le coll de la Coma Mitjana (2 704 m), le pic del Gegant (2 881 m), le coll del Gegant (2 607 m) pour finir Ă  proximitĂ© du pic de la Dona (2 702 m)[6].

Toute cette partie du bassin versant fait partie de la commune de FontpĂ©drouse, jusqu'au lieu-dit Pedra Dreta (altitude : 1 660 m) oĂč la Carança reçoit en rive droite le cĂČrrec dels Clots. Ce lieu forme un tripoint entre les communes de FontpĂ©drouse, Nyer et ThuĂšs-Entre-Valls. À partir de lĂ , le cours de la Carança marque la limite entre Nyer, rive droite, et ThuĂšs-Entre-Valls. La vallĂ©e devient de plus en plus Ă©troite et sinueuse. Administrativement, elle finit par appartenir uniquement Ă  ThuĂšs-entre-Valls et entre dans des gorges particuliĂšrement Ă©troites et escarpĂ©es[2] - [6]. Le cours de la Carança cesse d'ĂȘtre la limite entre ThuĂšs-Entre-Valls et Nyer au point de latitude 42°30'16", oĂč la limite trace un trait droit Ă  cette latitude, vers l'est, jusqu'Ă  la prochaine crĂȘte.

Depuis le pic de la Fossa del Gegant la ligne de partage des eaux descend jusqu'Ă  un col appelĂ© pas dels Porcs ou pas del Porc (2 565 m) et poursuit vers le nord par le pic de RacĂł Gros (2 779 m) qui domine un petit cirque appelĂ© RacĂł Gros, puis le pic de RacĂł Petit (2 785 m) et pic de Monellet (2 727 m) dĂ©limitant le RacĂł Petit, atteint le puig Rodon (2 677 m) avant de descendre vers le coll MitjĂ  (2 367 m), principale voie d'accĂšs rive gauche. Ensuite, seul le puig GallinĂ s (2 624 m) dĂ©passe les 2 600 m[6].

Rive droite, les sommets sont moins hauts et peu sont nommĂ©s. Le point le plus haut est Ă  2 685 m d'altitude Ă  la frontiĂšre espagnole, puis la ligne de partage des eaux part vers le nord, suit la serra Gallinera, en forme d'arc de cercle, qui culmine Ă  2 683 m, atteint le pic de Sella Gallinera (2 663 m), descend progressivement jusqu'au coll del Pal (2 295 m), poursuit vers le nord en zigzaguant par le puig de Ribes Blanques (2 445 m), le puig de la Costa Llisa (2 326 m), le roc dels Cimbells (2 272 m), oĂč elle se dirige vers le nord-ouest pour rejoindre la confluence[6].

GĂ©ologie

Migmatite dans les gorges.

Les gĂ©ologues nomment massif du Canigou-Carança la zone comprenant le massif du Canigou et les versants nord des PyrĂ©nĂ©es jusqu'Ă  Eyne ; il s'agit d'un massif (ou de deux massifs) palĂ©ozoĂŻque. Le Bureau de recherches gĂ©ologiques et miniĂšres (BRGM) regroupe ces deux massifs et celui du Puigmal dans un mĂȘme ensemble litho-tectonique[7].

Le sol de la vallĂ©e de la Carança est essentiellement constituĂ© de gneiss. Pour les hautes vallĂ©es glaciaires, il s'agit d'un gneiss G1 ƓillĂ© dit de type « Carança » avec un taux de SiO2 compris entre 70 et 77 %. Plus en aval jusqu'aux gorges, il laisse la place Ă  un gneiss dont le taux est entre 66 % et 70 % qui provient d'un granite prĂ©cambrien[8].

Les larges vallĂ©es situĂ©es en amont sont des cirques glaciaires parsemĂ©s de moraines. Les gorges ont Ă©tĂ© percĂ©es aux NĂ©ogĂšne et Quaternaire dans des roches mĂ©tamorphiques du primaire par l'Ă©rosion due Ă  la riviĂšre. Tout en aval, une importante terrasse de Riss est visible prĂšs du confluent[7]. Pour le BRGM, le site classĂ© des gorges de la Carança est de « fort intĂ©rĂȘt » des points de vue gĂ©omorphologique et tectonique[7].

Organisme gestionnaire

La TĂȘt et son bassin versant sont gĂ©rĂ©s par le SMBVT ou Syndicat mixte du bassin versant de la TĂȘt, nĂ© en 2008, et sis Ă  Perpignan[4].

Hydrographie

La base de donnĂ©es du Service d'administration nationale des donnĂ©es et rĂ©fĂ©rentiels sur l'eau (SANDRE) rĂ©fĂ©rence un seul affluent de la Carança, le torrent el Roig (rive gauche), long de 2,2 km, sur la seule commune de ThuĂšs-Entre-Valls[1]. Son rang de Strahler est donc de deux.

Étendue d'eau au premier plan avec montagnes en arriùre plan.
Estany Negre de la Carançà avec au fond le pic d'Infern.

Cependant les cartes de l'Institut national de l'information gĂ©ographique et forestiĂšre (IGN) français et de l’Institut CartogrĂ fic i GeolĂČgic de Catalunya (ICGC) catalan en font apparaĂźtre plusieurs. Pour ceux qui sont nommĂ©s, on trouve, d'amont en aval :

Sur la carte topographique ICGC[9] :

  • Coma de l'Infern (rive droite — rd —, altitude du confluent : 2 249 m) ;
  • RacĂł Gros (rive gauche — rg —, 2 245 m) ;
  • RacĂł Petit (rg, 2 190 m) ;
  • Coma Mitjana (rd, 2 130 m).

Puis plus en aval, sur celles de l'IGN :

  • CĂČrrec dels Clots (rd, 1 617 m) ;
  • CĂČrrec de Ribes Blanques (rd, 1 523 m) ;
  • CĂČrrec de les Torres ou CĂČrrec de la Balmera (rg, 1 385 m) ;
  • CĂČrrec dels Alabarders (rd, 1 315 m) ;
  • CĂČrrec de BorgunyĂ  (rd, 1 175 m) ;
  • Torrent Roig (rg, 1 151 m) ;
  • CĂČrrec de la Guilla (rd, 1 022 m) ;
  • CĂČrec del Camp del Bosc (rd, 1 010 m) ;
  • CĂČrrec del Bosc d'en Roig (rd, 989 m).

Les cirques glaciaires d'altitude sont parsemĂ©s de lacs, appelĂ©s estanys ou Ă©tangs : l'estany Blau (ou Ă©tang Bleu, Ă  2 583 m d'altitude), l’estany Negre (Ă©tang Noir, source de la Carança, 2 505 m), l’estany de Carançà ou estany de les Truites (2 264 m, 24 m de profondeur, le plus grand, 4,8 ha[10]) puis un autre estany Blau (2 250 m), la Basseta (2 241 m) ; les estanys de la Coma d'Infern (au-delĂ  de 2 250 m), l’estanyol de la Coma Mitjana (2 500 m), l’estany dels Bacivers (2 610 m) situĂ©s respectivement dans les comes du mĂȘme nom[6].

Outre les lacs, les fonds des vallées glaciaires sont parsemés de nombreuses zones humides. La Carança, dans le bas de la coma principale, connait plusieurs cascades[6].

Hydrologie

La pluviomĂ©trie annuelle moyenne sur le bassin versant est de 1 000 mm/an, avec une augmentation des prĂ©cipitations moyennes avec l'altitude. Le module sur le bassin versant est de 820 l/s pour 19,8 l/s/km2 de dĂ©bit spĂ©cifique au niveau du barrage des gorges[3]. Le dĂ©bit rĂ©servĂ© Ă  la prise d'eau est de 82 l/s soit 10 % du module[11].

Le rĂ©gime hydrologique de la riviĂšre est nival[11] ; le dĂ©bit maximal mensuel au niveau des gorges est atteint en juin avec prĂšs de 2,2 m3/s de moyenne sur ce mois, suivi de mai (environ 1,9 m3/s) et, dans une moindre mesure, de juillet (environ 1,2 m3/s) lorsque la fonte des neiges alimente le cours d'eau. Les neuf autres mois ont des dĂ©bits moyens trĂšs proches les uns des autres, aux alentours de 0,5 m3/s[3].

Toponymie

L'hydronyme Carança est empruntĂ© au catalan Carançà (prononcĂ© [kəɟənˈsa][12]), qui apparaĂźt dans des textes mĂ©diĂ©vaux (latin) dĂšs 961 sous la forme Karançano, puis Karançanum au XIe siĂšcle, et, du XIIIe au XIVe siĂšcles Ă©crit Cherançà, Querensa (catalan). On trouve encore Querensa mais aussi Carensa au XVIIe siĂšcle[13].

Si le mot dĂ©rive sans doute du mot roman Quer, issu d'une base prĂ©-latine Kar trĂšs rĂ©pandue pour dĂ©signer des rochers, la deuxiĂšme partie du nom est plus problĂ©matique, car unique dans la rĂ©gion. Le Karançano Ă©crit en 961 dĂ©signe une propriĂ©tĂ© agricole d'Ă©poque carolingienne dont le nom est calquĂ© sur le nom gallo-romain Carantius ou Carentius, mais elle dĂ©rive d'une forme plus ancienne dĂ©signant non pas la riviĂšre mais probablement un lieu-dit, peut-ĂȘtre les gorges[13].

Les noms anciens de la plupart des cours d'eau des Pyrénées-Orientales ont été perdus puis ont été renommés d'aprÚs un autre lieu, souvent sous la forme riu de... (riviÚre de...)[14]. Ici, le domaine a donné son nom à l'estany (lac), au ras (lieu plat), à la vall (vallée), au coll (col), aux gorges de Carançà et à la riviÚre[12]. Le genre grammatical d'un cours d'eau est déterminé par le terme générique utilisé pour le désigner. Par exemple el riu (la riviÚre, nom masculin en catalan) a donné el riu de Querol puis el Querol (le Carol en français), nom également masculin[14]. Pour Carança, le Nomenclàtor toponímic de la Catalunya del Nord recommande, en français comme en catalan, torrent de Carançà (masculin)[12] alors que l'Enciclopedia catalana parle de riu de Carançà[15], en utilisant parfois la ribera[16]. L'ICGC catalan ne nomme pas la riviÚre de Carançà sur sa carte, contrairement à ses voisines, mais uniquement la vall de Carançà[9]. La carte d'état-major (1880) indique « Lac de Carança » et « Riv. de Carança »[17]. Le nom de la riviÚre sans terme générique est féminin : on dit la Carançà[18], nom utilisé en 2020 par les organismes français IGN et SANDRE[1].

Le haut de la vallĂ©e est peuplĂ© de noms hostiles ou lĂ©gendaires : la fossa del Gegant signifie la fosse du GĂ©ant en catalan. Coma d'Infern veut dire combe d'Enfer. Quant au mot Xauxes, il dĂ©signe de façon ironique un lieu isolĂ©, comme le français Cocagne[13]. MĂȘme le pic de la Dona, qui siginife littĂ©ralement « pic de la Dame », dĂ©signe plutĂŽt le pic d'une fĂ©e ou d'une sorciĂšre[19].

La pedra Dreta située au carrefour des sentiers désignait une pierre plantée, que ce soit un menhir disparu ou une pierre servant de borne[19].

PassĂ©es les peurs de l'altitude, les toponymes se font descriptifs : l'adjectif mitjĂ  et son fĂ©minin mitjana signifient « du milieu », le puig Rodon est le sommet « rond », RacĂł signifie « coin » ou « recoin ». On trouve aussi de nombreux noms de lieux liĂ©s Ă  l'Ă©levage, y compris en altitude : porc, vaca (vache), anyell (agneau) et baciver (troupeau de juments ou brebis stĂ©riles Ă©levĂ©es pour la fumure)[20]. Le terme jassa ou jaça, parfois francisĂ© en « jasse » dĂ©signe un lieu oĂč Ă©taient parquĂ©s les troupeaux[21]. On en trouve plusieurs dans la vallĂ©e de la Carança : jaça dels Burros (jasse des Ânes), jaça dels Clots, jaça de Ribes Blanques[6].

Voies d'accĂšs et Ă©quipement

ThuĂšs-Entre-Valls
Prats Balaguer
Coll MitjĂ 
Coll MitjĂ 
Refuge du Ras
Refuge du Ras
Abri de la Balmera
Abri de la Balmera
Refuge de Dona Pa
Refuge de Dona Pa
Coll del Pal
Coll del Pal
Pas dels Porcs
Pas dels Porcs
Barrage
Barrage
Répartition des principaux lieux cités dans cette section.

Le village de ThuĂšs-Entre-Valls se trouve au confluent de la Carança et de la TĂȘt. Au-delĂ , en amont, les seuls Ă©quipements sont ceux dĂ©diĂ©s Ă  la randonnĂ©e et Ă  l'Ă©levage, Ă  l'exception d'un petit barrage et d'une prise d'eau destinĂ©s Ă  alimenter une centrale hydroĂ©lectrique.

Le confluent de la riviĂšre avec la TĂȘt se trouve tout proche de la route nationale 116. L'accĂšs aux gorges est facilitĂ© par une aire d'accueil composĂ©e d'un parking payant goudronnĂ© et d'une zone de pique-nique[22]. Le confluent est Ă©galement accessible en train via la ligne de Cerdagne (« train jaune ») et la gare de ThuĂšs-Carança.

Barrage et prise d'eau

Un petit barrage retient l'eau de la Carança, dans les gorges, Ă  l'altitude de 1 004 m. Il mesure 2,8 m de haut et est muni d'une prise d'eau qui permet d'alimenter la centrale hydroĂ©lectrique de ThuĂšs, situĂ©e au bord de la TĂȘt, lĂ©gĂšrement en amont du confluent entre la Carança et la TĂȘt[23].

Sentiers

Au-delà du village ThuÚs-entre-Valls, aucun accÚs n'est possible en automobile mais quelques sentiers de randonnée sont balisés[2].

Deux sentiers balisĂ©s permettent, depuis le parking, de rejoindre Ă  pied le lieu-dit Pedra Dreta. Le premier permet de traverser les gorges de la Carança et remonte la vallĂ©e en suivant de prĂšs la riviĂšre. Il est Ă©quipĂ© de passerelles, de ponts de singes et de chemins creusĂ©s Ă  flanc de falaise. Un autre emprunte le chemin suivi par les troupeaux (CamĂ­ Ramader), rive gauche, en suivant les lignes de crĂȘte ou le flanc des montagnes. À la Pedra Dreta les sentiers se rejoignent et suivent le cours de la riviĂšre jusqu'Ă  sa source.

  • Chemin plat menant Ă  une haie d'arbres, puis derriĂšre un pont et des falaises.
    Entrée des gorges, derriÚre un pont ferroviaire.
  • Bas de falaise avec passerelle fixĂ©e Ă  la falaise.
    Sentier dans les gorges.
  • Passerelle en mĂ©tal traversant un torrent puis longeant une falaise. Un chien sur la passerelle.
    Autre vue des installations.

LĂ©gĂšrement en amont de la Pedra Dreta la vallĂ©e connaĂźt des abords moins escarpĂ©s. C'est lĂ  qu'elle est traversĂ©e par le GR 10/GR 36, qui coupe le sentier prĂ©cĂ©demment citĂ© au Ras de la Carançà. Ce sentier permet de rejoindre les vallĂ©es voisines dont celle de la Riberola, Ă  l'ouest par le coll MitjĂ  (2 367 m) vers FontpĂ©drouse, Ă  l'est par le coll del Pal (2 295 m) vers Nyer. Il est Ă©galement possible de remonter toute la vallĂ©e de la Riberola pour rejoindre la haute vallĂ©e de la Carança, mais le passage entre les deux vallĂ©es, le pas del Porc, est encombrĂ© d'Ă©boulis et plus difficile Ă  franchir[24].

Les hauts sommets sĂ©parant la vallĂ©e de l'Espagne sont parcourus par un autre sentier balisĂ© passant par d'autres vallĂ©es : le camĂ­ de NĂșria, ancien chemin reliant Prats Balaguer au sanctuaire de NĂșria, en Catalogne espagnole. Sur les crĂȘtes ce chemin est balisĂ© par le GR 11 espagnol.

La remontĂ©e du cours de la Carança du confluent Ă  la source demande environ une journĂ©e de marche[2]. Pour rejoindre le carrefour du Ras de la Carançà, il faut compter environ quatre heures et demie de marche depuis le confluent en passant par les gorges. Depuis le parking prĂšs de la retenue d'eau de FontpĂ©drouse en passant par le coll MitjĂ , le trajet fait trois heures et demie, de mĂȘme que depuis Mantet par le coll del Pal selon l'association Chemins de PyrĂšne[25]. Depuis Prats Balaguer, Georges VĂ©ron compte 2 h 45 de marche Ă  pied pour arriver au coll MitjĂ  et une heure supplĂ©mentaire pour la descente jusqu'au refuge du Ras[26]. Selon lui, la remontĂ©e de la vallĂ©e jusqu'au refuge prend 3 h 30[27]. Son Guide rando propose Ă©galement une boucle partant du refuge, remontant la coma de BassibĂšs jusqu'Ă  la frontiĂšre avec redescente par la vallĂ©e de la Carança en h de marche[28].

Refuges et cabanes

Maison à étage, rez-de-chaussée en pierres, étage en bois dans un paysage verdoyant de montagne.
Refuge du Ras de la Carança, situé dans la haute vallée.

Outre les sentiers balisés, les autres équipements de la vallée sont des refuges et abris bùtis pour les bergers et randonneurs.

Le CamĂ­ Ramader compte un refuge appelĂ© refuge de Dona Pa, sur une ligne de crĂȘte Ă  1 660 m d'altitude. Le sentier passant par les gorges est muni de l'abri de la Balmera (ou de la BalmĂšre) prĂšs de la riviĂšre Ă  1 450 m.

Au croisement des sentiers remontant la vallĂ©e et des GR est Ă©tabli le principal refuge de la vallĂ©e, appelĂ© refuge du Ras de la Carança, ou simplement refuge de la Carança (1 830 m). Il s'agit d'un refuge gardĂ© de mai Ă  septembre d'une capacitĂ© de 22 couchages dans un dortoir. En dehors de la pĂ©riode d'Ă©tĂ©, une partie du refuge reste ouverte pour les randonneurs. Il occupe les environs d'une ancienne cabane de berger, appelĂ©e cova del Ras[29]. Plus haut dans la vallĂ©e prĂšs de la Basse on croise deux cabanes, appelĂ©es Cova de la Bassa et Cabane des IngĂ©nieurs, puis deux autres cabanes Ă  proximitĂ© de l'Estany de Carança, lĂ©gĂšrement au-delĂ  de 2 300 m d'altitude[6].

À l'entrĂ©e de la Coma dels Bacivers se trouve Ă©galement un abri, Ă  une altitude de 1 970 m. Au centre de la coma Mitjana se trouve la cabane dite de Matutano[6].

Écologie et protection

Flore et milieux

La zone hydrographique dans laquelle le SANDRE inclut la Carança (« La TĂȘt du ravin de Torrens inclus Ă  la riviĂšre de Mantet » (Y041)) est composĂ©e Ă  90,80 % de « forĂȘts et milieux semi-naturels », Ă  6,99 % de « territoires agricoles », Ă  0,76 % de « territoires artificialisĂ©s » Ă  0,70 % de « surfaces en eau », Ă  0,60 % de « zones humides »[1]. La vallĂ©e est Ă©galement incluse dans une zone Natura 2000 (« Puigmal-Carança ») qui est composĂ©e de 41 % de forĂȘts, 30 % de prairies et pelouses, 20 % de landes, broussailles et garrigues, 7 % de rochers et Ă©boulis, 1 % de marais et 1 % d'autres types de terrains, y compris les zones urbanisĂ©es[30]. Les gorges de la Carança marquent la limite entre deux forĂȘts domaniales : la forĂȘt de Campilles, rive gauche, et celle d'Entre-Valls[6].

Le Livre rouge de la flore menacée en France mentionne trois espÚces présentes dans la vallée de la Carança : l'Alysson à feuilles en coin (Alyssum cuneifolium) et la Xatardie rude (Xatardia scabra) dans la haute vallée, Pédiculaire fausse-asperge (Pedicularis asparagoides, également présent dans le Canigou et les AlbÚres)[31].

Faune

Les espÚces d'oiseaux citées au titre de Natura 2000 sont le GypaÚte barbu, l'Aigle royal, le Faucon pÚlerin, le grand Tétras, le Hibou grand-duc, la Nyctale de Tengmalm, le Pic noir, le Crave à bec rouge, le LagopÚde alpin (Lagopus mutus pyrenaicus) et la Perdrix grise (Perdix perdix hispaniensis), qui sont résidentes, ainsi que l'Alouette lulu, le Pipit rousseline, le Pie-griÚche écorcheur, le Bruant ortolan, le CircaÚte Jean-le-Blanc, l'Aigle botté, le Pluvier guignard, l'Engoulevent d'Europe, la Bondrée apivore, espÚces migratrices qui se reproduisent sur ce site[30].

Afin de protĂ©ger les frayĂšres des truites, un arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral de protection de biotope rĂ©glemente des activitĂ©s sur la riviĂšre et une zone de cent mĂštres de large de chaque cĂŽtĂ©, entre les cascades du ras et l'estany Blau. Sont interdits, suivant ce texte prĂ©fectoral[32] :

  • « circulation de vĂ©hicules ou engins » ;
  • « exĂ©cution de travaux en riviĂšre (prises d'eau, barrages ou installations diverses), exploitation de graviĂšres et carriĂšres » ;
  • « abandon, jet de matĂ©riaux, rĂ©sidus, dĂ©tritus de quelque nature que ce soit, susceptibles de nuire Ă  la qualitĂ© des eaux et du sol ou de porter atteinte Ă  l'intĂ©gritĂ© de la faune ou de la flore ou bien l'alimentation, la reproduction, l'habitat et la survie des espĂšces prĂ©sentes. En outre, toutes opĂ©rations de repeuplement dans ces secteurs seront soumises Ă  l'avis prĂ©alable du DĂ©lĂ©guĂ© Piscicole RĂ©gional ».

Ce texte vise Ă  protĂ©ger une souche locale de truite fario appelĂ©e « Carança »[2]. Elle est utilisĂ©e pour repeupler les lacs du dĂ©partement. Les moyenne et haute vallĂ©es sont apprĂ©ciĂ©es des pĂȘcheurs Ă  la ligne. En aval du Ras, les truites sont abondantes, plus farouches en amont. Dans le lac principal en haute vallĂ©e, les truites peuvent atteindre plusieurs kilogrammes, mais sont difficiles Ă  leurrer[24].

La présences des espÚces Desman des Pyrénées, MinioptÚre de Schreibers (Miniopterus schreibersii) et Petit Rhinolophe (Rhinolophus hipposideros) est possible, bien que non attestée, dans les gorges de la Carançà qui constituent pour ces mammifÚres un habitat propice[33].

Protection

L'ensemble du bassin versant constitue une zone naturelle d'intĂ©rĂȘt Ă©cologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) de type 1, une partie Ă©tant Ă©galement protĂ©gĂ©e au titre de la rĂ©serve naturelle rĂ©gionale de Nyer. Les difficultĂ©s d'accĂšs et l'isolement de la zone en font un refuge privilĂ©giĂ© pour de nombreuses espĂšces sauvages[2]. La vallĂ©e fait Ă©galement partie du parc naturel rĂ©gional des PyrĂ©nĂ©es catalanes ainsi que de la zone Natura 2000 « Puigmal-Carança » au nom de la directive oiseaux[30]. Enfin, les gorges sont classĂ©es au titre de la loi de 1930.

RepĂšres historiques

En amont des gorges, lĂ  oĂč la vallĂ©e s'Ă©largit, il pourrait y avoir eu un domaine agricole dĂšs l'Ă©poque carolingienne[13]. Les abords du confluent de la Carançà avec la TĂȘt sont peuplĂ©s d'une villa Tobese (ou Tovese) mentionnĂ©e dans un texte de 878. Le IXe siĂšcle connaĂźt Ă©galement un vilar de Tresvalos lĂ©gĂšrement plus haut au-dessus du confluent[34]. En 961, la comtesse de Conflent Ava lĂšgue Ă  l'abbaye Saint-Michel de Cuxa un alleu comprenant la vallĂ©e de Prats Balaguer. La dĂ©limitation de ses terres indique qu'elle comprend notamment les villages de Llar, Fetges et ipsa serra qui est ultra Karançano (cette chaĂźne de montagne qui est au-delĂ  de Karançano)[35].

Au milieu du XIVe siĂšcle, un moulin Ă  eau faisant fonctionner une scierie est bĂąti dans les gorges de la Carançà. Le bois issu de la forĂȘt de la basse vallĂ©e est Ă  cette Ă©poque l'une des principales sources de revenus de la viguerie de Conflent. Cette forĂȘt fait partie du domaine royal tout en Ă©tant infĂ©odĂ©e Ă  l'abbaye Saint-Michel de Cuxa[36].

En 1814, un gisement de cuivre est dĂ©couvert prĂšs de l'estany de Carançà. Des recherches ponctuelles sont effectuĂ©es sur ce site jusqu'en 1823, puis de 1836 Ă  1840 avant d'ĂȘtre abandonnĂ©es faute de rĂ©sultats[37].

La vallée de la Carança est visitée par des naturalistes. En 1834, Joseph Farines la considÚre comme « une des plus riches localités de nos Pyrénées sous le rapport botanique ». Il y recense 150 espÚces de plantes[38].

DĂšs le dĂ©but du XIXe siĂšcle, les poĂšmes d'Antoni Jofre rapportent la dĂ©solation de la vallĂ©e, qui est dĂ©crite en 1900 comme « remarquable par l'absence de toute habitation et mĂȘme de toute culture »[39].

L'estany de les Truites en 1909.

En 1886, Jacint Verdaguer publie son poĂšme Ă©pique en douze chants : CanigĂł, considĂ©rĂ© comme le chef-d'Ɠuvre de la Renaixença catalane. Le huitiĂšme chant, le seul Ă  prendre le nom d'un lieu, est intitulĂ© la Fossa del Gegant.

Avant que l'exode rural ne vide la rĂ©gion de la plupart de ses habitants, un bĂ©tail nombreux venu de FontpĂ©drouse et Prats Balaguer vient paĂźtre en Ă©tĂ© les hautes pelouses de la Carança et de la Riberola, sous la garde d'un vacher communal choisi par le conseil municipal[40]. Le nombre de bĂȘtes paissant sur l'ensemble de la commune de FontpĂ©drouse, Ă©tudiĂ© sur la pĂ©riode allant de 1876 Ă  1993 par Claude Cortale, connait sa pĂ©riode la plus faste avant la PremiĂšre Guerre mondiale. Il dĂ©nombre jusqu'Ă  4280 moutons en 1883, 475 vaches en 1912, le nombre de chevaux ne dĂ©passant jamais la trentaine. L'effectif total ne dĂ©passe plus guĂšre les 800 en 1992[41].

La cova del Ras est bĂątie en 1895. Les travaux sont entamĂ©s par un jeune homme de Prats Balaguer, qui doit ensuite partir effectuer son service militaire et voit la cabane finie Ă  son retour. À la mĂȘme pĂ©riode est construite la cova de la Bassa pour remplacer une autre cabane, en bois, dĂ©truite par un incendie qui a causĂ© la mort du berger qui l'habitait[29]. Les cabanes de la coma Mitjana et de la coma dels Bacivers sont Ă©galement construites Ă  la fin du XIXe siĂšcle, toutes deux par un dĂ©nommĂ© Jean Llagonne[42]. Toutes les quatre sont propriĂ©tĂ© de la commune de FontpĂ©drouse dĂšs l'origine[29] - [42].

Les gorges deviennent un site classé le , pour leur aspect pittoresque[22].

Vers 1930, un barrage de 21 m de haut destinĂ© Ă  relever l’estany de Carançà, voire l'estany Negre, est envisagĂ©, afin de profiter de la forte pente, pour approvisionner les mines de cuivre de Canaveilles et pour l'irrigation. Devant le coĂ»t des travaux, le projet est abandonnĂ©[43]. Les travaux de construction du barrage et de la prise d'eau sont entamĂ©s en 1943. C'est Ă  cette occasion, pour transporter le matĂ©riel et les pierres, que le chemin en corniche des gorges et la galerie amenant les eaux Ă  la centrale hydroĂ©lectrique sont percĂ©s[22]. L'usine hydroĂ©lectrique de ThuĂšs est mise en service en 1946[44].

En 1984 est lancée la ronda de la Carançà, une course à pied de montagne qui consiste en une boucle partant de Prats Balaguer et passant par le puig Rodon, le pic Gallinàs et coll Mitjà[45].

L'accÚs touristique aux gorges est amélioré dans les années 1990[22].

L'arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral protĂ©geant la riviĂšre et ses truites est publiĂ© en 1991[32]. Le site Natura 2000 Puigmal-Carança est crĂ©Ă© en 2006[46]. Au XXIe siĂšcle, la pression touristique croissante constitue une menace pour les milieux naturels[22] - [2]. Depuis 2015, des populations de truites sauvages sont rĂ©introduites dans la riviĂšre pour lutter contre l'invasion de poissons de souche domestique[47]. De mai 2019 Ă  mai 2020, des travaux sont entrepris dans les gorges par divers organismes : purge de la paroi, installation d'un nouveau pont par l'ONF et construction d'un bĂątiment par la SHEM. Cela entraĂźne la fermeture au public de l'accĂšs Ă  la corniche pendant un an[48].

Littérature et légendes

LĂ©gendes

Dans les PyrĂ©nĂ©es, les toponymes Ă©voquant des gĂ©ants sont souvent liĂ©s Ă  la lĂ©gende de Roland, lui-mĂȘme assimilĂ© Ă  un gĂ©ant, et Ă  des dolmens qui auraient Ă©tĂ© bĂątis par ce chevalier. Ainsi, Joan Amades attribue le toponyme de la fossa del Gegant Ă  un dolmen qui aurait Ă©tĂ© dĂ©truit par des bergers s'attendant Ă  y trouver un trĂ©sor. Pour Jean AbĂ©lanet, cette interprĂ©tation est une confusion avec un autre lieu ; les lĂ©gendes auxquelles se rĂ©fĂšrent ces toponymes gigantesques sont dĂ©finitivement perdues[49].

Une autre lĂ©gende appelle Ă  se mĂ©fier de l'Ă©tang de la Carança, autrement nommĂ© estany de les Truites et bien connu pour abriter de trĂšs gros spĂ©cimens. Ces truites seraient en fait des sorciĂšres (bruixes) ou des poissons ensorcelĂ©s. On raconte qu'elles ont la capacitĂ© de s'Ă©chapper de la poĂȘle Ă  frire dans laquelle on les a dĂ©posĂ©es pour les cuisiner. Elles bondissent alors et s'enfuient par la cheminĂ©e de la maison du pĂȘcheur[50].

Le promeneur dĂ©sƓuvrĂ©, craignant de pĂȘcher, ne devra pas davantage lancer des pierres dans ce lac pour tromper son ennui : cela dĂ©clencherait de terribles orages de grĂȘle. Comme l'indique le nom de la voisine coma de l'Infern, tout le haut de la vallĂ©e de la Carança est soumise au Diable et Ă  ses suppĂŽts[50].

Torrent encombrĂ© de rochers et de branches. Sur les bords, une forĂȘt d'arbres dĂ©nudĂ©s par l'hiver.
Torrent de la Carança au niveau des gorges.

C'est ainsi que la Carança et la riviĂšre voisine et Ă©galement maudite de Cady apparaissent en second plan dans une lĂ©gende de fondation de l'ermitage Saint-Guillem de Combret, situĂ© de l'autre cĂŽtĂ© du massif du Canigou : vers l'an 600, les montagnes du Canigou Ă©taient peuplĂ©es d’encantades (fĂ©es) qui vivaient dans un palais situĂ© dans la vallĂ©e du Cady. Personne ne pouvait entrer dans cette vallĂ©e protĂ©gĂ©e par un dragon. Lorsque les fĂ©es lavaient leur linge, la montagne se couvrait de gros nuages noirs et des tempĂȘtes de grĂȘle s'abattaient sur toute la rĂ©gion et les rĂ©gions avoisinantes du Roussillon et de l'EmpordĂ . Aucun humain ne pouvait vivre dans ces contrĂ©es dĂ©solĂ©es. À cette Ă©poque, un saint homme nommĂ© Guillem, cherchant Ă  se retirer du monde, gravit les montagnes afin de trouver un endroit oĂč s'installer. Cela provoqua la colĂšre des fĂ©es qui dĂ©clenchĂšrent des cataclysmes : tempĂȘtes, incendies, tremblement de terre. Saint Guillem poursuivit son chemin et parvint jusqu'aux abords de la vallĂ©e interdite, oĂč il fut attaquĂ© par le dragon. Le saint voulut d'abord s'enfuir, mais fut aidĂ© par un ange qui lui donna une Ă©pĂ©e. Saint Guillem affronta alors le dragon et le vainquit, le faisant tomber dans un prĂ©cipice, ce qui mit les fĂ©es en fuite. Elles se rĂ©fugiĂšrent dans les vallĂ©es reculĂ©es du Cady ou de la Carança, ce qui permit Ă  Guillem de fonder son ermitage[51].

Littérature

Ces légendes ont été reprises par des poÚtes et écrivains, souvent inspirés par la désolation ou la grandeur de ces lieux.

Selon les dires de l'Ă©crivain français du XIVe siĂšcle Jean d'Arras, l'estany de Carançà abriterait en son fond une mine d'or. Jean d'Arras tiendrait ses informations de Bernat de So, vicomte d'Évol. Il se dit Ă©galement que des gĂ©ologues sont venus fouiller les abords du lac au dĂ©but du XXe siĂšcle pour trouver de l'or, au lieu-dit roca endorada (« la roche dorĂ©e ») puis sont repartis sans que personne sache ce qu'ils ont trouvĂ©[52]. Il y a bien eu des prospections Ă  cet endroit, mais durant la premiĂšre moitiĂ© du XIXe siĂšcle et la recherche concernait du cuivre selon les comptes rendus des ingĂ©nieurs[37].

Émile Pouvillon (1840-1906), dans son ouvrage posthume Terre d'Oc paru en 1908, Ă©crit :

« Des croupes dĂ©solĂ©es, un chapelet d'Ă©tangs vaseux ; le lac de Carençà enfin ; Ă  peine un lac, une cuvette d'eau sombre, au fond d'un entonnoir que ferme un hĂ©micycle de montagnes. C'est la fin de la vallĂ©e, la fin du monde. Pas un arbre, pas une broussaille en perspective, pas la plus lĂ©gĂšre trace de vie vĂ©gĂ©tale ou animale. L'herbe est morte, l'homme est absent, la montagne elle-mĂȘme n'est plus qu'un squelette en dĂ©composition, rongĂ© par les Ă©lĂ©ments. Le soleil a calcinĂ© l'herbe, exilĂ© les troupeaux ; il chauffe en incendie le cirque des rochers qui flambent avec le pĂ©tillement des micaschistes, comme du minerai en fusion. Et cet Ă©clat sur cette laideur, c'est plus de laideur encore. FouillĂ© jusqu'aux derniers plis, illuminĂ© jusqu'aux moindres reliefs, ce dĂ©sert de pierre prend une expression de nĂ©ant tragique[53]. »

En cela, il rejoint le poÚte arlésien de langue catalane Antoni Jofre (1801-1864) qui, dans son long poÚme Les bruixes de Carançà (les SorciÚres de Carançà), narre les mésaventures qui lui sont supposément arrivées aprÚs qu'il a, malgré les avertissements de bergers, lancé des pierres dans l'étang de la Carançà. Il en donne une description tout aussi peu engageante[54] :

Catalan.

« L'estany de Carançù !
 res al mon de mes trist !
MĂŽlts son desencantĂąts desprĂšs de l'haver vist.
Las congestas de neu, profundas, infusibles ;
Uns precipicis alts Ă  l'home inaccessibles ;
Montanya sens verdura y tenint front palĂąt ;
Pas un aybre, una flor, un bri d'herba plantĂąt ;
Ninguna trassa humana, un de'sert en pobresa,
TĂŽt vos serra lo cor y vos dona tristesa,
S'aparten los remĂąts d'aqueix lloch de horrors ;
La miseria y la'fam y derraman llurs plors.
»

Français[N 1].

L'Ă©tang de Carançà !
 Rien au monde de plus triste !
Nombreux sont déçus aprÚs l'avoir vu.
Les congĂšres, profondes, ne fondent jamais ;
Des précipices abrupts, inaccessibles à l'homme ;
Une montagne sans verdure, au front pelé ;
Pas un arbre, pas une fleur, pas un brin d'herbe planté ;
Aucune trace humaine, un désert de pauvreté ;
Tout vous serre le cƓur et vous emplit de tristesse,
Les troupeaux s'Ă©cartent de ces lieux d'horreur ;
La misÚre et la faim y répandent leurs pleurs.

Le poÚme épique Canigó de Jacint Verdaguer (1886), censé se dérouler au XIe siÚcle, raconte notamment la lutte des comtes catalans Guiffré et Taillefer contre les Maures dans l'Est des Pyrénées. La Carança n'y apparait qu'une fois[55], mais à un moment crucial. Au chant VIII[56], alors que Taillefer est gravement blessé et que la lutte fait rage :

Catalan.

« Lo comte és de Cerdanya, los camins sap,
Los camins de les cabres i dels isards ;
Enfila una drecera, vers Carrançà,
Com si girĂ s les aigĂŒes per recular.
Tot seguit l'avantatge los ha seguat
I al creure'l ells darrera los surt davant.
»

Français[N 1].

Le comte [Guiffré] est de Cerdagne, il connait les chemins,
Les chemins des chĂšvres et des isards ;
Il prend un raccourci, vers Carança,
Comme s'il voulait contourner les eaux pour reculer.
S'ensuit l'avantage,
On le croit Ă  l'arriĂšre, il surgit Ă  l'avant.

Un combat singulier a lieu entre le comte Guiffré et le Maure géant nommé Gedhur. Guiffré est vainqueur. Le chant VIII s'achÚve ainsi :

Catalan.

« D'ençà que el moro hi queia, fa nou-cents anys,
BĂ© hi deixaren exĂšrcits petjagolall,
Passant-hi a rufagades, a foc i sang ;
BĂ© n'hi passaren d'Ăłssos, cabres i isards,
D'estiues amb ses tempestes i pedregams,
D'hverns amb ses nevades, torrents i allaus,
IÍ encara es diu la Fossa, la del Gegant.
»

Français[N 1].

Depuis que le Maure est tombé, il y a neuf cents ans,
Bien des armées ont foulé ce sol,
Ravageant, mettant tout Ă  feu et Ă  sang ;
Bien des ours, des chÚvres et des isards sont passés par là,
Bien des Ă©tĂ©s, avec leurs orages et leur grĂȘle,
Bien des hivers avec leurs neiges, leurs torrents et avalanches ;
Et toujours ce lieu est appelé la Fosse, la Fosse du Géant.

Au XXe siĂšcle, la vallĂ©e se fait plus riante. Armand Lanoux, dans Le Berger des abeilles (1974), Ă©voque la RĂ©sistance dans les PyrĂ©nĂ©es-Orientales. Lorsqu'un personnage pĂ©nĂštre dans la vallĂ©e, « la dĂ©couverte est magnifique », c'est « un extraordinaire canon verdoyant semĂ© de blocs oĂč l'eau dĂ©vale »[57].

Voir aussi

Bibliographie

  • Jean AbĂ©lanet, Lieux et lĂ©gendes du Roussillon et des PyrĂ©nĂ©es catalanes, Canet, Trabucaire, coll. « MĂ©moires de pierres, souvenirs d'hommes », , 189 p. (ISBN 9782849740798).
  • LluĂ­s Basseda, Toponymie historique de Catalunya Nord, t. 1, Prades, Revista Terra Nostra, , 796 p..
  • A. BaudiĂšre, « La Haute vallĂ©e de la Carança (PyrĂ©nĂ©es-Orientales) », Le Monde des Plantes, no 469,‎ , p. 12-20.
  • Julien Calas, « Recherches sur les modifications anciennes et rĂ©centes du bassin moyen de la TĂȘt », Bulletin de la SociĂ©tĂ© agricole, scientifique et littĂ©raire des PyrĂ©nĂ©es-Orientales, vol. 41,‎ .
  • Claude Cortale, Les « coves » ou la mĂ©moire des bergers : Ă©vocation de la vie pastorale en ce dĂ©but de siĂšcle : FontpĂ©drouse, Saint-Thomas, Prats-Balaguer, Perpignan, Elne, B. Salvador, .
  • (ca) Pierre Ponsich et Ramon Ordeig i Mata, Els comtats de RossellĂł, Conflent, Vallespir i Fenollet : Diplomatari (docs. 329-649). Mapes. Index, Institut d'Estudis Catalans, .
  • Flocel SabatĂ©, « La montagne dans la Catalogne mĂ©diĂ©vale. Perception et pouvoir », dans Actes des congrĂšs de la SociĂ©tĂ© des historiens mĂ©diĂ©vistes de l'enseignement supĂ©rieur public, 34e congrĂšs, ChambĂ©ry, (DOI 10.3406/shmes.2003.1854), p. 179- 218.
  • (ca) Àlvar Valls, Pirineu de Verdaguer, L'Abadia de Montserrat, , 150 p.
  • Syndicat mixte du Parc naturel rĂ©gional des PyrĂ©nĂ©es catalanes, Document d’objectifs pour le site Massif du Puigmal – Carança, relatif Ă  la mise en Ɠuvre de la directive Oiseaux (2009/147/CE) et de la directive Habitats-Faune-Flore (CEE 92/43), t. 1, (lire en ligne)
  • Georges VĂ©ron, Le guide rando Canigou, Vallespir, Conflent, Rando Éditions, (ISBN 2841820041)

Liens externes

Note

  1. Traduction libre.

Références

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  2. ZNIEFF 910010935 - VallĂ©e de la Carança sur le site de l’INPN et sa carte sur le site de la DIREN..
  3. Eaucéa 2005, p. 8.
  4. « Bassin versant de la TĂȘt - Historique », sur www.bassintet.fr (consultĂ© le ).
  5. Géoportail - IGN, « Géoportail » (consulté le )
  6. Cartes IGN accessibles via GĂ©oportail.
  7. Laura Baillet et Paul Le Strat avec la contribution des membres de la CRPG, « Gorges de la Carança », dans Inventaire du patrimoine gĂ©ologique du Languedoc-Roussillon. Phase 1 – PrĂ©-inventaire. BRGM/RP-5 7 6 8 1 -FR, , p. 39.
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  14. Basseda 1990, p. 138
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  20. Basseda 1990, p. 216.
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  22. « Document d’objectifs pour le site Massif du Puigmal – Carança » 2010, p. 94.
  23. Eaucéa 2005, p. 5.
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  31. Livre rouge de la flore menacée en France, t. I, Paris, Muséeum National d'histoire naturelle, .
  32. « ArrĂȘtĂ© prĂ©fectoral de protection de biotope no 2-91 du 3 janvier 1991 ».
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  34. Basseda 1990, p. 716, 717.
  35. Ponsich et Ordeig i Mata 2006, p. 523.
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  43. Georges JorrĂ©, « L'AmĂ©nagement hydroĂ©lectrique des lacs pyrĂ©nĂ©ens français », Revue gĂ©ographique des PyrĂ©nĂ©es et du Sud-Ouest, t. 5, no 1,‎ , p. 26 (DOI 10.3406/rgpso.1934.4125).
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  50. Abélanet 2008, p. 105.
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  52. Cortale 1994, p. 118, 119.
  53. CitĂ© dans : SociĂ©tĂ© d'Ă©tudes catalanes, « Livres et revues », Revue catalane : organe de la SociĂ©tĂ© d'Ă©tudes catalanes, Perpignan, s.n. (imp. Comet), vol. III, no 29,‎ , p. 160 (lire en ligne, consultĂ© le ).
  54. (ca) Antoni Jofre, Obras de Antoni Jofre. Las Bruxas de Carança, l'Escupinyada de Satanas, la Dona forte, etc., visuradas, annotadas y aumentadas per lo pastorellet de la vall d'Arles [« ƒuvres d'Antoni Jofre. Les sorciĂšres de Carança, l'Escupinyada de Satan, la Femme forte, etc. annotĂ©s et augmentĂ©s des poĂšmes du Pastorellet de la vall d'Arles »], Perpignan, s.n. (impr. de C. Latrobe), , VIII-103 p., In-8° (lire en ligne), « Las Bruxas de Carança », p. 14.
  55. Valls 2013, p. 71.
  56. (ca) Jacinto Verdaguer, CanigĂł : llegenda pirenayca del temps de la Reconquista [« Canigou : lĂ©gende pyrĂ©nĂ©enne du temps de la ReconquĂȘte »], Barcelone, Llibreria Catolica, , 255 p. (lire en ligne), chap. Cant vuytĂ© (« La fossa del gegant »), p. 147-154.
  57. Armand Lanoux, Le Berger des abeilles, Grasset, , p. 256.
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