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ThĂ©odore II Lascaris

ThĂ©odore II Lascaris (grec mĂ©diĂ©val : Î˜Î”ÏŒÎŽÏ‰ÏÎżÏ‚ ΒÊč Î”ÎżÏÎșας Î›ÎŹÏƒÎșαρÎčς), nĂ© en ou au dĂ©but de l'annĂ©e et mort le , est un empereur byzantin de NicĂ©e ayant rĂ©gnĂ© de 1254 Ă  1258.

Théodore II Lascaris
Empereur de Nicée
Image illustrative de l’article ThĂ©odore II Lascaris
Théodore II Lascaris, manuscrit, Zonaras (gr. 122, fo 294 ro) de la BibliothÚque Estense, ModÚne, seconde moitié du XVe siÚcle[2].
RĂšgne
-
(3 ans, 9 mois et 15 jours)
PĂ©riode Lascaris
Précédé par Jean III Doukas VatatzÚs
Suivi de Jean IV Lascaris
Biographie
Naissance décembre 1221/début 1222
Nicée (Empire de Nicée)
DĂ©cĂšs (36 ans)
Nicée (Empire de Nicée)
PĂšre Jean III Doukas VatatzĂšs
MĂšre IrĂšne Lascarine
Épouse HĂ©lĂšne de Bulgarie
Descendance IrĂšne Lascaris
Marie Lascaris
Jean IV Lascaris
Théodora Lascaris
Eudoxie Lascaris

Il est le fils de Jean III Doukas VatatzĂšs et d'IrĂšne Lascarine, fille aĂźnĂ©e de ThĂ©odore Ier Lascaris, le fondateur de l'Empire de NicĂ©e comme État successeur de l'Empire byzantin au lendemain de la quatriĂšme croisade en 1204. ThĂ©odore II reçoit une excellente Ă©ducation de la part de deux Ă©rudits renommĂ©s, NicĂ©phore BlemmydĂšs et Georges Acropolite, et, durant son existence, il se lie d'amitiĂ© avec plusieurs intellectuels. Il va jusqu'Ă  composer lui-mĂȘme des traitĂ©s thĂ©ologiques ainsi que des Ă©crits historiques et philosophiques qui tĂ©moignent du dynamisme intellectuel du monde byzantin d'alors.

En 1235, son pĂšre arrange son mariage avec HĂ©lĂšne de Bulgarie, dans le cadre d'une alliance avec le second Empire bulgare et son souverain, Ivan Asen II, contre l'Empire latin de Constantinople qui occupe la capitale de l'ancien Empire byzantin. ThĂ©odore lui-mĂȘme affirme dans ses Ă©crits que le mariage est heureux et il a cinq ou six enfants de son Ă©pouse. À partir de 1241, il prend une part active au gouvernement de l'Empire en intervenant au nom de son pĂšre en Asie Mineure, quand celui-ci est en campagne dans les Balkans. En revanche, des tensions apparaissent avec des figures de l'aristocratie, dont ThĂ©odore PhilĂšs et Michel PalĂ©ologue.

ThĂ©odore succĂšde Ă  son pĂšre le . Son rĂšgne, court en raison de ses problĂšmes de santĂ©, voit une consolidation des frontiĂšres de l'Empire. En Orient, il signe une alliance dĂ©fensive avec Kay KĂąwus II, souverain du sultanat de Roum, pour s'opposer Ă  l'Empire mongol. Dans l'ensemble, ce front n'est pas un sujet d'inquiĂ©tude et l'Empire de NicĂ©e peut se consacrer Ă  la reconquĂȘte de ses terres historiques en Europe. ThĂ©odore II repousse une invasion bulgare de la Thrace et de la MacĂ©doine, et contraint Michel II Doukas, qui dirige le despotat d'Épire, un autre État issu de la partition de l'Empire byzantin, Ă  lui cĂ©der Dyrrachium. Si la prĂ©sence nicĂ©enne est affermie dans la rĂ©gion, Constantinople demeure aux mains de l'Empire latin de Constantinople. Enfin, il s'allie avec Michel II contre Stefan UroĆĄ Ier de Serbie et Manfred Ier de Sicile, qui a des vues sur les Balkans. NĂ©anmoins, quand ce dernier dĂ©barque en 1257, il ne parvient pas Ă  le repousser.

Sur le plan intérieur, au-delà d'une méfiance certaine envers l'aristocratie qui lui vaut de nombreuses inimitiés, il tente d'impulser certaines réformes. Fervent défenseur d'un renouveau de l'hellénisme, qu'il voit comme le ciment de l'identité impériale face aux humiliations infligées par les Latins, il favorise le recrutement parmi la paysannerie d'Asie Mineure. Sa défense des HellÚnes et du monde byzantin menacé s'illustre aussi par son rejet de la moindre concession à la papauté sur la question du schisme entre le catholicisme et la foi orthodoxe.

Dans les derniers mois de sa vie, Théodore II tombe gravement malade et peut de moins en moins participer au gouvernement de l'Empire. Il désigne Georges Mouzalon comme son régent et celui de son fils, Jean IV Lascaris, encore mineur. Il finit par s'éteindre, victime d'un cancer ou d'une épilepsie chronique. Quelques jours plus tard, la fragile régence mise en place s'effondre face à un complot aristocratique mené par Michel Paléologue qui prendra rapidement le contrÎle des destinées de l'Empire.

Sources

Plusieurs chroniqueurs, souvent contemporains de ThĂ©odore II, relatent les Ă©vĂ©nements de son rĂšgne, avec des avis divergents. Ainsi, Georges Acropolite est un acteur notable des rĂšgnes de Jean III puis de ThĂ©odore II, dont il participe Ă  l'Ă©ducation. NĂ©anmoins, Ă©crivant sa grande chronique sous Michel VIII, opposant politique de ThĂ©odore, son rĂ©cit est peu favorable Ă  celui-ci, qu'il dĂ©crit comme irascible et inapte au gouvernement et vise surtout Ă  glorifier les accomplissements de son successeur[3]. Georges PachymĂšre, un autre chroniqueur qui Ă©crit sous Michel VIII, se montre peu disert sur le rĂšgne de ThĂ©odore II qu'il relate sous la forme d'une introduction Ă  son Ɠuvre principale (Les Relations historiques). Il est nĂ©anmoins plus impartial qu'Acropolite, mĂȘme s'il a tendance Ă  surestimer les rĂ©alisations des empereurs de NicĂ©e[4] - [5]. Il n'hĂ©site pas Ă  utiliser le registre de la Passion du Christ pour dĂ©crire l'agonie de l'empereur[6]. ThĂ©odore SkoutariotĂšs est souvent inclus parmi les chroniqueurs du XIIIe siĂšcle et un texte anonyme, complĂ©ment Ă  l'ouvrage d'Acropolite bien plus favorable Ă  ThĂ©odore II, lui est souvent associĂ©[7] - [8]. S'il n'a pas rĂ©digĂ© de chronique historique Ă  proprement parler, les textes de NicĂ©phore BlemmydĂšs sont prĂ©cieux pour comprendre la pĂ©riode qui entoure le rĂšgne de ThĂ©odore II. Pour autant, Ă©crivant lui aussi beaucoup sous Michel VIII, il a tendance Ă  minimiser sa proximitĂ© avec ThĂ©odore II pour ne pas s'aliĂ©ner le nouveau pouvoir, mettant l'accent sur les dĂ©saccords qu'il a pu avoir avec lui[9]. Les propres Ă©crits de ThĂ©odore Lascaris, nombreux et de natures diverses, Ă©clairent des pans importants de sa personnalitĂ© et surtout de sa posture de dirigeant, ainsi que de sa pensĂ©e philosophique et religieuse[N 1]. C'est un fait rare chez un empereur byzantin, qui enrichit notablement la perspective biographique Ă  son propos[10]. Plus tardifs, les Ă©crits de NicĂ©phore GrĂ©goras apportent des complĂ©ments intĂ©ressants Ă  l'apprĂ©hension du rĂšgne de ThĂ©odore II, souvent plus neutres[5].

Biographie

Origines

Photographie de la face d'une piÚce de monnaie, représentant le buste de deux hommes.
HyperpÚre en or frappé sous Jean III VatatzÚs.

Fils de l'empereur Jean III Doukas VatatzĂšs et d'IrĂšne Lascarine, ThĂ©odore naĂźt Ă  NicĂ©e Ă  la fin 1221[11] ou au dĂ©but 1222[12]. Petit-fils par sa mĂšre de ThĂ©odore Ier Lascaris, il passe sa jeunesse dans l'Empire de NicĂ©e, État successeur d'un Empire byzantin brisĂ© en 1204 par la QuatriĂšme croisade et dont les dirigeants espĂšrent reprendre Constantinople pour refonder la puissance byzantine. Jean III est le troisiĂšme mari d'IrĂšne et est issu d'une famille aristocratique apparentĂ©e aux ComnĂšnes et aux Anges, deux anciennes familles impĂ©riales. Quand il Ă©pouse IrĂšne, il est le chef de la garde impĂ©riale et devient l'hĂ©ritier prĂ©somptif de son beau-pĂšre Ă  la suite de la mort des deux frĂšres de son Ă©pouse. NĂ©anmoins, ThĂ©odore Ier espĂšre longtemps avoir un autre fils de sa troisiĂšme femme, Marie de Courtenay, sans rĂ©sultat. Quand il meurt en novembre 1221, Jean VatatzĂšs doit s'imposer par la force face aux deux frĂšres de l'empereur dĂ©funt, Alexis Lascaris et Isaac Lascaris. Il remporte sur eux une victoire dĂ©cisive Ă  la bataille de Poimanenon lors de l'hiver 1223-1224, lors de laquelle il dĂ©fait aussi leurs alliĂ©s latins, contribuant ainsi Ă  affaiblir la prĂ©sence de l'Empire latin de Constantinople en Asie Mineure[13].

AprĂšs qu'IrĂšne a Ă©tĂ© victime d'un accident de cheval qui la laisse dans l'incapacitĂ© d'enfanter Ă  nouveau, le jeune ThĂ©odore reste le seul fils du couple impĂ©rial[14]. Il adopte le nom de famille de sa mĂšre qui le lie Ă  ThĂ©odore Ier, son grand-pĂšre, et reçoit une Ă©ducation princiĂšre qui doit le prĂ©parer Ă  rĂ©gner. Il Ă©crit lui-mĂȘme que son enfance a Ă©tĂ© heureuse et qu'il jouissait de l'affection de son pĂšre, se souvenant que ses parents se refusaient Ă  le punir mĂȘme quand son tuteur l'accusait de mauvais comportement[15].

Éducation

Carte de la région de la Méditerranée orientale présentant les frontiÚres des différents Etats vers 1204
Carte de l'Empire de NicĂ©e quelques annĂ©es aprĂšs la partition de l'Empire byzantin en 1204. Sous Jean III, il rĂ©cupĂšre une partie des terres autour de Thessalonique et la rĂ©gion occidentale de l'Empire latin de Constantinople, autour d'Andrinople, ainsi qu'une large partie des possessions asiatiques de ce mĂȘme Empire.

Son Ă©ducation est Ă©videmment marquĂ©e par la religion et l'apprentissage des textes sacrĂ©s : jusqu'Ă  la fin de sa vie, il se montrera capable d'en rĂ©citer des pans entiers[16]. S'il dĂ©teste son principal tuteur (ou baioulos), qu'il qualifie de « maĂźtre en babillage », cela ne l'empĂȘche pas d'Ă©tudier intensivement la grammaire, la poĂ©sie, la rhĂ©torique, la logique, les mathĂ©matiques, l'astronomie, la gĂ©omĂ©trie et la musique. De ses Ă©tudes, il garde un goĂ»t affirmĂ© pour les lettres et admire tout particuliĂšrement les oraisons de DĂ©mosthĂšne ou d'HermogĂšne de Tarse, ainsi que les travaux du thĂ©ologien GrĂ©goire de Nazianze. Parfois moquĂ© par son tuteur pour son intellectualisme et encouragĂ© Ă  s'intĂ©resser plus activement aux affaires militaires et diplomatiques, il se montre passionnĂ© par la chasse ainsi qu'un joueur estimĂ© de polo[17].

C'est trĂšs jeune qu'il est rapidement promis Ă  un mariage avec la princesse bulgare HĂ©lĂšne, fille du tsar Ivan Asen II qui venait de remporter un succĂšs Ă©crasant Ă  la bataille de Klokotnica en 1230 contre l'Empire de Thessalonique et le despotat d'Épire, devenant ainsi un acteur central du jeu diplomatique rĂ©gional. En affaiblissant le despotat d'Épire, qui espĂ©rait aussi reconquĂ©rir Constantinople, Ivan Asen a indirectement renforcĂ© la prĂ©tention de l'Empire de NicĂ©e Ă  refonder le monde byzantin[18]. En 1235, l'union est scellĂ©e et confirme l'alliance bulgaro-nicĂ©enne contre l'Empire latin de Constantinople. La mĂȘme annĂ©e, les deux armĂ©es assiĂšgent Constantinople mais ne parviennent pas Ă  en percer les murailles. Deux ans plus tard, Ivan Asen se retourne mĂȘme contre Jean III en s'alliant avec les Latins pour stopper la progression de l'Empire de NicĂ©e en Thrace, qui menace d'affaiblir la puissance bulgare. Si le tsar revient bien vite Ă  son alliance avec Jean III, ses revirements marquent durablement ThĂ©odore II qui en nourrit une mĂ©fiance profonde Ă  l'endroit des Bulgares[19] - [20].

En grandissant, ThĂ©odore conserve son goĂ»t pour l'Ă©rudition et se rapproche de NicĂ©phore BlemmydĂšs, grand intellectuel de son temps, Ă  qui il demande des cours de philosophie. BlemmydĂšs est alors l'higoumĂšne d'un monastĂšre Ă  ÉphĂšse et, pour profiter de ses enseignements, ThĂ©odore s'installe un temps Ă  Nymphaion oĂč son pĂšre dispose d'une rĂ©sidence d'hiver. Grand admirateur d'Aristote, BlemmydĂšs influence largement la pensĂ©e de ThĂ©odore II, qui ne manque pas dans ses Ă©crits de citer le grand philosophe antique. NĂ©anmoins, BlemmydĂšs finir par ĂȘtre accusĂ© de corruption par un de ses Ă©tudiants et, si Jean III intervient pour lui Ă©viter l'emprisonnement, il se dĂ©tourne de l'enseignement. Pour autant, ThĂ©odore maintient un contact Ă©crit avec lui et continue de lui rendre visite quand il le peut. C'est Georges Acropolite, jeune intellectuel, qui devient le nouveau tuteur du futur empereur et complĂšte ses savoirs en logique et en mathĂ©matiques[21] - [22].

À la fin de l'annĂ©e 1239, la mĂšre de ThĂ©odore meurt et VatatzĂšs se remarie dĂšs l'annĂ©e suivante, avec une fille illĂ©gitime de FrĂ©dĂ©ric du Saint-Empire, Constance, rebaptisĂ©e Anna, ĂągĂ©e de seulement dix ans. Jean III fait scandale quand est divulguĂ©e sa relation avec une des dames de compagnie italiennes de la princesse, du nom de Marchesina. Rapidement, Jean III lui confĂšre un statut Ă  la cour, l'autorisant Ă  chausser des chaussures pourpres, la couleur impĂ©riale, rĂ©servĂ©e aux plus proches du souverain[23].

Une jeunesse proche du pouvoir

Initiation Ă  la gestion de l'Empire

Photographie d'une miniature montrant deux groupes d'archers de cavalerie combattre.
La bataille de Köse Dağ, lors de laquelle les Turcs anatoliens subissent une lourde dĂ©faite face aux Mongols. Cet Ă©vĂ©nement contribue Ă  stabiliser la frontiĂšre orientale de l'Empire de NicĂ©e, son puissant voisin, le sultanat de Roum, Ă©tant plus occupĂ© par la menace mongole.

À l'instar de nombre de ses prĂ©dĂ©cesseurs, VatatzĂšs associe trĂšs tĂŽt son fils au pouvoir. Selon Acropolite, ThĂ©odore devient coempereur entre 1235/1237 et 1242. DĂšs 1242, ThĂ©odore Ă©crit en se mentionnant comme « sa majestĂ© impĂ©riale ». NĂ©anmoins, un doute subsiste sur son statut officiel et s'il a bien Ă©tĂ© couronnĂ© comme coempereur, une pratique plutĂŽt courante dans le monde politique byzantin pour renforcer le principe de succession familiale. À cet Ă©gard, les chroniqueurs autant que les historiens modernes ne s'accordent pas car Georges PachymĂšre et NicĂ©phore GrĂ©goras semblent conclure Ă  une association rĂ©elle au pouvoir de son pĂšre mais qui ne se traduit pas par un couronnement. Dans un article spĂ©cifiquement consacrĂ© Ă  cette question, Michel Stavrou estime que les contradictions entre les chroniqueurs ne sont qu'apparentes et qu'un faisceau d'indices attesterait d'un couronnement sous son pĂšre, facilitant d'autant la succession face Ă  une aristocratie parfois hostile[24]. Dans tous les cas, il dispose de larges prĂ©rogatives puisqu'il confĂšre des propriĂ©tĂ©s et des pensions et qu'il n'hĂ©site pas Ă  intervenir dans des litiges. À la demande de BlemmydĂšs, il contraint le mĂ©tropolite d'ÉphĂšse Ă  rĂ©trocĂ©der au monastĂšre de BlemmydĂšs une parcelle de terrain qu'il aurait irrĂ©guliĂšrement acquise. En outre, en l'absence de son pĂšre, il dirige les sessions du conseil privĂ© et propose des candidats aux postes religieux vacants[25].

En mai 1241, Jean III remet le siĂšge devant Constantinople mais rĂ©alise bien vite qu'il n'a pas les moyens de prendre la citĂ©. Il entame des pourparlers et ThĂ©odore II l'accompagne dans ses nĂ©gociations avec les Latins. Une trĂȘve de deux ans est signĂ©e le 24 juin. SimultanĂ©ment, la mort d'Ivan Asen affaiblit la Bulgarie et VatatzĂšs en profite pour attaquer le despotat d'Épire Ă  la fin de l'annĂ©e. C'est son fils qui reste en Asie Mineure avec la charge du gouvernement et s'emploie Ă  tenir une cour itinĂ©rante pour se rendre dans les diffĂ©rentes citĂ©s et rĂ©gions de l'Anatolie nicĂ©enne[26].

C'est Ă  ce moment que le gĂ©nĂ©ral mongol BaĂŻdju s'attaque au sultanat de Roum et s'empare d'Erzurum. ThĂ©odore en informe son pĂšre qui assiĂšge Thessalonique mais Jean III refuse de revenir en Asie Mineure. En effet, il est en passe de prendre le dessus et finit par obtenir la soumission de Jean ComnĂšne Doukas, qui dirige cette importante ville grecque depuis quelques annĂ©es et revendique lui aussi le titre d'empereur mais l'abandonne pour celui de despote. De leur cĂŽtĂ©, les Mongols continuent leur progression et s'imposent Ă  la bataille de Köse Dağ en 1243. Les Turcs sont contraints de payer un tribut annuel aux Mongols tandis que l'Empire de NicĂ©e, restĂ© en retrait, est prĂ©servĂ©[27].

En 1246, VatatzĂšs repart en campagne en Thrace et, de nouveau, ThĂ©odore assure la rĂ©gence en Anatolie. AprĂšs avoir pris la ville de SerrĂšs, il finit par prendre le contrĂŽle direct de Thessalonique dont les habitants lui ouvrent les portes et lui prĂȘtent hommage. Cette campagne est un succĂšs d'ampleur pour l'Empire de NicĂ©e, qui s'installe de plus en plus fortement au sud des Balkans[28] - [29].

Des relations tumultueuses avec la classe dirigeante

ThĂ©odore II s'entoure assez tĂŽt d'un cercle d'intellectuels plutĂŽt jeunes, qui n'ont pas connu le dĂ©shonneur de l'exil qu'ont vĂ©cu leurs parents en 1204. Ce cercle social aide ThĂ©odore Ă  traverser les pĂ©riodes difficiles durant lesquelles il ressent la pesanteur de l'exercice du gouvernement. Son plus proche ami est Georges Mouzalon, un homme d'extraction relativement modeste qu'il frĂ©quente depuis l'enfance[N 2]. NicĂ©phore BlemmydĂšs le dĂ©crit, lui et ses frĂšres, comme des hommes humbles mais talentueux. Les autres favoris de ThĂ©odore, comme Joseph MĂ©sopotamitĂšs ou Konstas HagiothĂ©odorite sont issus de lignĂ©es plus prestigieuses mais, d'une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, il entretient une certaine distance avec les grandes familles aristocratiques[30]. Dimiter Angelov voit dans ce trait de caractĂšre de ThĂ©odore II, qui privilĂ©gie nettement ses amitiĂ©s proches sur les liens de parentĂ© nobiliaire, une influence de son Ă©ducation aristotĂ©licienne et, plus prĂ©cisĂ©ment, des enseignements de l’Éthique Ă  Nicomaque. Selon le futur emmpereur, « la noblesse ne se mesure pas au sang mais Ă  la vertu et par une conduite humble et pure »[31].

En parallĂšle, ThĂ©odore exprime un certain mĂ©pris pour les Ă©vĂȘques, qu'il juge arrogants, peu cultivĂ©s, voire disgracieux. Mais lui-mĂȘme subit des critiques, de la part du clergĂ© et des Ă©lites en gĂ©nĂ©ral. Le mĂ©tropolite NicĂ©phore d'EphĂšse s'oppose Ă  lui et blĂąme son non-respect du jeĂ»ne. Le gĂ©nĂ©ral KalothĂ©tos semble aussi lui avoir manquĂ© de respect mais c'est surtout avec ThĂ©odore PhilĂšs, le gouverneur de Thessalonique, que les relations sont exĂ©crables[32] - [30]. PhilĂšs fait circuler des poĂšmes diffamatoires Ă  l'Ă©gard de l'hĂ©ritier du trĂŽne, le mettant en cause dans une histoire de mƓurs, tandis que ThĂ©odore l'accuse du meurtre de l'un de ses amis, TribidĂšs. Quand BlemmydĂšs apprend les accusations colportĂ©es par PhilĂšs Ă  l'Ă©gard de ThĂ©odore, il se montre particuliĂšrement intransigeant. Il a dĂ©jĂ  interdit Ă  Marchesina et Ă  sa suite de se rendre dans son monastĂšre en raison de sa liaison avec Jean III et, dĂ©sormais, il s'adresse directement Ă  ThĂ©odore et Ă  son pĂšre pour les mettre en garde contre la dĂ©bauche et l'excĂšs de prodigalitĂ©s. S'il tente de se disculper, ThĂ©odore II ne semble pas avoir convaincu son ancien mentor[33].

Vers le trĂŽne

Toujours concentrĂ© sur la restauration de l'Empire byzantin, VatatzĂšs vise Ă  nouveau Constantinople mais il doit faire face Ă  une invasion de la MacĂ©doine par Michel II ComnĂšne Doukas, au printemps 1252. À nouveau, ThĂ©odore agit comme rĂ©gent en Asie Mineure tandis que son pĂšre part combattre en Europe oĂč il parvient Ă  repousser Michel II. La mĂȘme annĂ©e, en aoĂ»t, HĂ©lĂšne meurt subitement, ce qui plonge ThĂ©odore dans une profonde affliction. Il s'enferme dans son palais et se concentre sur ses travaux philosophiques, ne reprenant ses visites dans les villes d'Asie Mineure qu'en 1253[34]. C'est probablement Ă  cette date qu'il compose ses ƒuvres morales, un ensemble de douze essais dans lesquels il s'interroge notamment sur la briĂšvetĂ© de la vie et sa vanitĂ©[35]. Cet Ă©vĂ©nement contribue aussi Ă  nourrir sa tendance Ă  la nostalgie, la mĂ©lancolie et son inclination vers une vie spirituelle dont certains, parmi son entourage, craignent qu'elle ne le dĂ©tourne du trĂŽne[36]. Quand ils tentent de l'inciter Ă  prendre une nouvelle Ă©pouse, il leur Ă©crit une rĂ©ponse dans laquelle il rĂ©affirme que le bien de l'Empire ne saurait le dĂ©tourner d'une vie dĂ©diĂ©e Ă  la philosophie, allant jusqu'Ă  proclamer que les seules femmes qu'il frĂ©quentera dorĂ©navant sont Sophia (la sagesse) et Philosophia (la philosophie). Pour autant, il ne va pas jusqu'Ă  renoncer au pouvoir[37].

Au dĂ©but de l'annĂ©e 1253, le fils et successeur de l'empereur FrĂ©dĂ©ric du Saint-Empire, Conrad, contraint Ă  l'exil la plupart des parents de la maĂźtresse de son pĂšre, Bianca Lancia. Ils se rĂ©fugient Ă  NicĂ©e, auprĂšs d'Anna, la femme de Jean III, elle-mĂȘme fille de Bianca. ThĂ©odore les reçoit en l'absence de son pĂšre et, bientĂŽt, Conrad revient sur sa dĂ©cision et envoie Berthold d'Hohenburg entamer des nĂ©gociations Ă  NicĂ©e. ThĂ©odore en profite pour avoir des Ă©changes philosophiques avec l'ambassadeur germanique, par ailleurs grand Ă©rudit. L'Ă©tude des philosophes grecs de l'AntiquitĂ© commence alors Ă  prendre un nouvel essor en Europe et Hohenburg se montre curieux de pouvoir consulter certains textes conservĂ©s par les Byzantins, ce qui flatte particuliĂšrement ThĂ©odore et le convainc de diffuser ses propres travaux[38].

VatatzĂšs rentre Ă  NicĂ©e au cours de l'hiver 1253 mais tombe rapidement malade et ne rĂ©cupĂšre jamais vraiment. ThĂ©odore devient de fait le dirigeant de l'Empire mais prend nĂ©anmoins le temps de publier ses travaux philosophiques. BientĂŽt, la nouvelle que les Mongols s'apprĂȘtent Ă  lancer une grande invasion de l'Asie Mineure se rĂ©pand, tandis que Jean III s'Ă©teint le 4 novembre 1254, contraignant dĂ©sormais ThĂ©odore Ă  se consacrer tout entier Ă  son rĂŽle de chef d'État[39].

RĂšgne

Un pouvoir Ă  consolider

À la mort de son pĂšre, ThĂ©odore II est immĂ©diatement acclamĂ© comme empereur et Ă©levĂ© sur le pavois mais il n'est pas couronnĂ© car le trĂŽne patriarcal est alors vacant. Dans son discours aux funĂ©railles de Jean III, Acropolite exprime son espoir que ThĂ©odore II pourra mener Ă  bien la reprise de Constantinople, le comparant au pilier de feu guidant les Juifs dans le livre de l'Exode. NĂ©anmoins, si l'Empire de NicĂ©e est alors une puissance montante, ThĂ©odore n'a pas encore les moyens de lancer un assaut direct sur la citĂ© impĂ©riale, d'autant que les menaces aux frontiĂšres sont encore nombreuses[40].

DÚs le début de son rÚgne, il interdit à la veuve de Jean III, Anna, de repartir en Sicile, sa terre natale. Son frÚre, Manfred de Sicile, prend cela pour une insulte et devient rapidement un ennemi de premier plan pour Nicée. En parallÚle, Théodore doit prévenir tout danger sur sa frontiÚre orientale et il conclut un pacte défensif avec Kay Kùwus II dirigé contre les Mongols. En effet, si le sultan seldjoukide a reconnu la suzeraineté mongole, il a refusé de se rendre en personne à la cour du Grand Khan Möngke pour lui rendre hommage[41] - [42].

Sur le plan intĂ©rieur, il se hĂąte de combler la vacance du patriarcat, principale autoritĂ© religieuse du monde byzantin. Il propose la fonction Ă  BlemmydĂšs mais celui-ci refuse malgrĂ© ses efforts pour le convaincre, peut-ĂȘtre parce qu'il craint d'ĂȘtre l'instrument des souhaits de l'empereur en matiĂšre religieuse. Il se tourne alors vers un ermite d'origine aristocratique, ArsĂšne Autorianos, qui accepte[43]. Michael Angold souligne que la nomination d'Autorianos fait l'objet d'un synode particuliĂšrement large, comprenant un grand nombre de reprĂ©sentants du clergĂ© au-delĂ  des mĂ©tropolites, permettant Ă  ThĂ©odore de se servir de cette occasion pour affirmer son autoritĂ© religieuse[44]. DĂšs son accession au patriarcat, ArsĂšne IV fait couronner ThĂ©odore II, apparemment Ă  la NoĂ«l 1254. Tout au long du rĂšgne de ThĂ©odore, le patriarche se montre un alliĂ© loyal.

ParallĂšlement, ThĂ©odore II doit composer avec une Ă©lite dirigeante dont il se mĂ©fie, comme en tĂ©moigne une lettre qu'il adresse Ă  Georges Mouzalon en dĂ©cembre 1254. Selon Michael Angold, c'est la politique de l'empereur FrĂ©dĂ©ric II qui lui aurait inspirĂ© le souhait d'imposer son autoritĂ© Ă  une aristocratie volontiers contestataire. Il nomme son fidĂšle ami Mouzalon comme grand domestique, soit le chef des armĂ©es, puis crĂ©e pour lui le titre de grand stratopĂ©darque[45]. Il Ă©lĂšve son frĂšre, Andronic Mouzalon, comme protovestiarite[N 3]. Les deux frĂšres sont issus d'une famille modeste, tout comme Constantin MargaritĂšs, qui jouit aussi des faveurs impĂ©riales, occupant bientĂŽt les fonctions de grand archonte, un poste lui aussi crĂ©Ă© par ThĂ©odore II et destinĂ© Ă  celui qui dirige l'escorte impĂ©riale[46]. NĂ©anmoins, il propose aussi des fonctions importantes Ă  des nobles Ă©cartĂ©s sous le rĂšgne de son pĂšre et s'appuie plus particuliĂšrement sur la noblesse du nord-ouest de l'Anatolie. Ainsi, il rappelle les oncles de sa mĂšre, Michel et Manuel Lascaris qu'il place Ă  de hauts commandements militaires[47] et promeut au rang de gĂ©nĂ©ral deux membres de la famille Nestongos (Georges et Isaac), connue pour s'ĂȘtre opposĂ©e Ă  Jean III[48]. Ces diffĂ©rentes nominations entraĂźnent des crispations sensibles dans les rangs de l'aristocratie mise Ă  l'Ă©cart, comme les PalĂ©ologue, les Strategopoulos ou les Tornikios[49].

Une affaire de trahison a été rapportée par les BlemmydÚs, à l'encontre de Théodore II Lascaris. Elle aurait été le fait du serviteur d'un haut dignitaire, qui aurait tenu des propos virulents à l'égard de l'empereur, jurant notamment que son rÚgne serait tout sauf prospÚre ou long. Le dignitaire, jugé responsable, passe alors devant une sorte de tribunal qui réunit les plus hautes figures de l'Empire, dont le patriarche et plusieurs commandants militaires, qui s'accordent pour une condamnation à mort. Cependant, Théodore II se serait laissé convaincre par Nicéphore BlemmydÚs de commuer cette peine et cela malgré l'avis contraire de Mouzalon[50].

PremiĂšre campagne contre la Bulgarie

ThĂ©odore II Lascaris d'aprĂšs un manuscrit de l’Histoire de Georges PachymĂšre conservĂ© au MusĂ©e de l'État de BaviĂšre, Munich.

Si ThĂ©odore II a cherchĂ© Ă  consolider sa frontiĂšre orientale, son principal adversaire apparaĂźt bien vite se situer sur sa frontiĂšre occidentale. Le jeune tsar bulgare Michel II Asen souhaite reprendre les terres acquises par Jean III en Thrace et en MacĂ©doine[51]. En ou , il lance une invasion de ces rĂ©gions, face auxquelles les petites garnisons nicĂ©ennes sont impuissantes. Plusieurs forteresses et citĂ©s, comme Skopje ou Veles tombent. Rapidement, le conseil de guerre, convoquĂ© par l'empereur suit les recommandations de Georges Mouzalon d'une riposte immĂ©diate[52]. ThĂ©odore II dĂ©cide de mener en personne la campagne et confie Ă  Mouzalon le gouvernement en son absence Ă  partir de . Ne s'attendant pas Ă  une contre-attaque aussi rapide, les Bulgares refluent en dĂ©sordre, poursuivis par les gĂ©nĂ©raux Alexis Strategopoulos et DĂ©mĂ©trios TornikĂšs. Ils pĂ©nĂštrent jusqu'au cƓur du massif des Rhodopes, craignant les embuscades qui sont faciles Ă  organiser sur ce terrain. Ainsi, quand ils entendent l'Ă©cho de cors en rĂ©alitĂ© utilisĂ©s par de simples bergers et paysans, ils battent en retraite dans la confusion en laissant sur place le matĂ©riel trop lourd pour ĂȘtre transportĂ©. ThĂ©odore II, consternĂ© par une pareille attitude, convoque sur-le-champ les deux gĂ©nĂ©raux, qui refusent de se rendre devant l'empereur Ă  Andrinople[53].

La situation s'aggrave quand un mercenaire bulgare au service de l'Empire, Dragotas, dĂ©cide de changer de camp et de mettre le siĂšge devant Melnik au cours de l'Ă©tĂ©. ThĂ©odore doit quitter Andrinople pour venir en renfort. Les Bulgares lui tendent une embuscade au col de Rupel mais il l'Ă©vite et parvient Ă  faire fuir Dragotas et ses hommes. Depuis Melnik, ThĂ©odore se rend Ă  Thessalonique pour y congĂ©dier ThĂ©odore PhilĂšs, son vieux rival, toujours gouverneur. Dans le mĂȘme temps, il met fin Ă  l'Ă©mission locale de monnaies car il souhaite Ă©tablir un systĂšme de production monĂ©taire centralisĂ©, depuis l'Asie Mineure, Ă  Astritzion, sur la rive asiatique de l'Hellespont. Puis, il se rend en MacĂ©doine pour obtenir la reddition des Bulgares Ă  Veles. Finalement, confrontĂ© Ă  la sĂ©cheresse en cours, il ne peut poursuivre jusqu'Ă  Ovče Pole. Il se rend alors Ă  SerrĂšs, oĂč il confirme les avantages fiscaux dont bĂ©nĂ©ficient les citĂ©s macĂ©doniennes. Il ordonne aussi l'arrestation de Constantin Kabasilas, archevĂȘque d'Ohrid, en raison de son soutien Ă  Michel II d'Épire_Î˜Î”ÏŒÎŽÏ‰ÏÎżÏ‚_57-0">[54] - [55].

Retour triomphal et affaires de la cour

Quand la rumeur d'une invasion mongole se diffuse, ThĂ©odore doit se mettre en route pour l'Asie Mineure Ă  la fin de l'automne 1255 mais l'information se revĂšle finalement fausse et l'empereur peut se concentrer Ă  nouveau sur l'Occident. Il se dirige vers la forteresse de Tsepina mais doit se retirer car les cols Ă©troits et enneigĂ©s bloquent le passage. Cette fois, la campagne de 1255 est terminĂ©e et ThĂ©odore rentre Ă  NicĂ©e oĂč il comble de cadeaux et d'honneurs ses proches. Il fait de Manuel Lascaris et Constantin MargaritĂšs les chefs des troupes basĂ©es en Thrace et demande Ă  Mouzalon de mener Ă  bien une rĂ©forme militaire. En revanche, il fait chĂątier les membres des familles aristocratiques qui se sont dĂ©fiĂ©es de lui. Constantin Strategopoulos et ThĂ©odore PhilĂšs sont aveuglĂ©s[56] - [32], tandis que les fils d'Alexis Strategopoulos et d'Alexis Raoul sont emprisonnĂ©s. Michel PalĂ©ologue dĂ©cide de s'enfuir chez les Seldjoukides et ThĂ©odore II en profite pour s'immiscer dans les dĂ©cisions de mariages entre familles de l'Ă©lite dirigeante[57]. Il favorise ainsi des unions avec des lignĂ©es plus modestes, Ă  l'image du mariage entre Georges Mouzalon et ThĂ©odora Raoulaina, une niĂšce de Michel, et de celui d'Andronic Mouzalon avec une fille d'Alexis Raoul[58]. Il espĂšre sĂ»rement lĂ©gitimer les positions de ses proches mais ces dĂ©cisions, perçues comme insultantes par les grandes familles de l'Empire, contribuent Ă  accroĂźtre le fossĂ© entre ThĂ©odore II et l'aristocratie[59].

Négociations avec la papauté

Sur le plan religieux, ThĂ©odore relance les nĂ©gociations pour mettre fin au schisme persistant entre l'Église orthodoxe et la papautĂ©. Pour cela, il envoie des Ă©missaires auprĂšs du pape Alexandre IV au printemps 1256. De nouveau, les discussions achoppent sur des divergences thĂ©ologiques, en particulier sur la nature du Saint-Esprit et la Querelle du Filioque. Pour les orthodoxes, il ne procĂšde que du PĂšre, tandis que les catholiques dĂ©fendent le principe d'une double procession, autant du PĂšre que du Fils. C'est BlemmydĂšs qui est envoyĂ© pour dĂ©fendre la vision orthodoxe, tout en adoptant une posture conciliante, dans laquelle la thĂšse d'une procession par le PĂšre Ă  travers le Fils est jugĂ©e conforme aux canons de la Bible et des travaux des pĂšres de l'Église. En cela, il se distingue de ThĂ©odore II, plus intransigeant sur la dĂ©fense des particularitĂ©s de la foi byzantine, ce qui n'est pas sans lien avec sa promotion des spĂ©cificitĂ©s du monde hellĂ©nistique. Ainsi, quand il reçoit le lĂ©gat du pape, Constantin d'Orvieto, Ă  Thessalonique, aucun accord ne peut ĂȘtre conclu. En effet, le lĂ©gat ne dispose d'aucune latitude pour nĂ©gocier et l'empereur refuse toute concession, tout en conservant la possibilitĂ© de convoquer un synode des Ă©vĂȘques orthodoxes pour discuter des conditions de l'Union[60]. Si les discussions ne sont pas rompues, aucun progrĂšs n'est fait jusqu'Ă  la mort de ThĂ©odore[61]. Au-delĂ  de cet enjeu, ThĂ©odore II se caractĂ©rise par une vision trĂšs interventionniste du rĂŽle de l'empereur en matiĂšre religieuse, ce qui suscite certaines critiques, dont celles de NicĂ©phore BlemmydĂšs[62].

Seconde campagne contre les Bulgares

Sur le terrain militaire, dÚs 1256, Théodore II doit reprendre le combat contre les Bulgares, qui viennent d'envoyer des cavaliers coumans piller la Thrace. Alors que Théodore a ordonné à ses généraux d'adopter une posture défensive, ils se lancent à la poursuite des Coumans et subissent une lourde défaite. Théodore doit rassembler une nouvelle armée, recrutée parmi la paysannerie anatolienne, qui traverse l'Hellespont et vainc à deux reprises les forces bulgares[63]. Des négociations de paix sont alors entamées avec Michel II, par l'entremise de Rostislav IV de Kiev, prince de Macsó. Ce dernier est alors marié à Anne de Hongrie, cousine de Théodore et sa fille vient d'épouser Michel II. Du cÎté des Byzantins, c'est Acropolite qui se charge de rédiger un projet de traité qui restaure le statu quo ante bellum. Rostislav en accepte les termes et le signe le , au nom de Michel II. Celui-ci doit céder aux Nicéens la cité de Tsepina mais sans pour autant en évacuer immédiatement la garnison bulgare. Théodore est mécontent de cette clause et conclut hùtivement qu'il a été trompé par Rostislav. Il fait fouetter publiquement Acropolite avant d'apprendre le retrait des Bulgares en septembre. Conscient de son erreur, il envoie Georges Mouzalon auprÚs d'Acropolite pour lui transmettre ses regrets[64] - [65].

En Bulgarie, le traité est vu comme une défaite et le cousin de Michel II, Koloman II Asen, s'en saisit comme prétexte pour tramer un complot qui destitue le tsar. S'emparant du trÎne, il échoue à obtenir le soutien de l'armée et est à son tour renversé par Rostislav et Mitso Asen, le beau-frÚre de Michel II. Néanmoins, c'est un troisiÚme candidat, soutenu par les boyards, l'aristocratie bulgare, qui finit par s'imposer, en la personne de Constantin Tikh, pourtant non apparenté à la dynastie régnante[66] - [67].

Extension des frontiĂšres balkaniques

La guerre avec la Bulgarie a parallĂšlement favorisĂ© un rapprochement entre l'Épire et la Serbie. Michel II d'Épire a conclu une alliance avec Stefan UroĆĄ et s'est aussi efforcĂ© de sĂ©duire les chefs albanais qui ont prĂȘtĂ© allĂ©geance Ă  NicĂ©e, en leur envoyant des cadeaux. MalgrĂ© ces tensions, Marie, la fille de ThĂ©odore, est toujours engagĂ©e auprĂšs de NicĂ©phore, fils et hĂ©ritier de Michel. AprĂšs avoir conclu la paix avec les Bulgares, ThĂ©odore ordonne Ă  Michel II d'envoyer son fils Ă  Thessalonique pour cĂ©lĂ©brer le mariage avec Marie. NicĂ©phore est accompagnĂ© par sa mĂšre, ThĂ©odora et ThĂ©odore en profite pour s'emparer d'elle comme otage. En Ă©change de sa libĂ©ration, il exige de Michel qu'il lui cĂšde Dyrrachium et Servia, deux citĂ©s stratĂ©giques qui permettent de contrĂŽler la Via Egnatia entre Constantinople et la mer Adriatique. Si Michel II accepte, la rupture est consommĂ©e entre les deux Ă©tats byzantins[14] - [68].

Affaires d'Asie et réforme de l'armée

Le 14 octobre 1256, les Seldjoukides essuient une dĂ©faite face aux Mongols et ThĂ©odore doit revenir en Anatolie pour prĂ©parer la dĂ©fense de l'Empire. Le sultan turc trouve refuge Ă  NicĂ©e tandis que son frĂšre Kılıç Arslan IV est installĂ© par les Mongols Ă  la tĂȘte du sultanat seldjoukide vassalisĂ©.

ThĂ©odore rassemble ses troupes prĂšs de MagnĂ©sie et reçoit une ambassade de l'Ilkhan Houlagou Khan. Celui-ci accepte de retirer ses armĂ©es d'Anatolie en Ă©change de la division du sultanat de Roum entre Kılıç Arslan et Kay KĂąwus, au printemps 1257. En quittant les terres de l'Empire de NicĂ©e, Kay KĂąwus cĂšde quatre citĂ©s de la vallĂ©e du Lycus Ă  ThĂ©odore II, en Ă©change d'un dĂ©tachement de trois cents soldats. Il est alors significatif que, dans ses Ă©crits, ThĂ©odore II ne considĂšre plus les Turcs (qu'il nomme « Persans ») comme une menace du fait de la primautĂ© acquise par les Mongols[69]. L'empereur n'hĂ©site pas Ă  se vanter de ce succĂšs qui lui permet d'affirmer qu'il rĂšgne sur un Empire qui s'Ă©tend de Dyrrachium sur l'Adriatique au cap Karambis sur la mer Noire. Par ailleurs, il est dĂ©sormais convaincu que son armĂ©e doit s'appuyer sur le recrutement de paysans anatoliens, assurant notamment Ă  BlemmydĂšs que les « HellĂšnes » sont bien plus fiables que des mercenaires[70] - [71]. Il n'hĂ©site d'ailleurs pas Ă  remettre en cause certains des privilĂšges de ces derniers et s'appuie sur Mouzalon pour la mise en Ɠuvre de ces mesures, avec un accroissement de la fiscalitĂ©[72]. Toutefois, dans son Ă©tude sur le rĂŽle des mercenaires occidentaux dans l'armĂ©e de l'Empire de NicĂ©e, Savvas Kyriakidis tempĂšre en partie le constat dressĂ© d'un rejet des soldats latins par ThĂ©odore II, lesquels continuent de combattre dans ses diffĂ©rentes campagnes[73]. La distinction entre une armĂ©e de campagne, professionnelle, composĂ©e en bonne partie de mercenaires et des armĂ©es thĂ©matiques ou provinciales, au recrutement local, tend Ă  s'Ă©vanouir[74]. Sans parler de nationalisme, cette vision va de pair avec une valorisation croissante de l'hellĂ©nisme dans le monde byzantin et, plus particuliĂšrement, de sa composante anatolienne, qui constitue le cƓur de l'Empire de NicĂ©e[75]. Dans son Éloge de NicĂ©e, il cĂ©lĂšbre ainsi la grandeur de la citĂ© d'Asie Mineure comme nouvelle capitale byzantine, n'hĂ©sitant pas Ă  blĂąmer Constantinople qu'il juge responsable de sa chute en 1204 quand NicĂ©e a osĂ© se dresser contre la « pourriture venant des forces italiennes ». En cela, ThĂ©odore II incarne une gĂ©nĂ©ration nouvelle qui n'a connu que l'empire byzantin rĂ©organisĂ© Ă  NicĂ©e et pour laquelle Constantinople n'apparaĂźt plus comme la capitale par excellence[76] - [77].

Maladie et mort

Photographie du portrait d'un jeune garçon couronné.
Jean IV Lascaris, manuscrit Zonaras (gr. 122, fol. 294r) de la BibliothÚque Estense, ModÚne, seconde moitié du XVe siÚcle[78].

En novembre 1257, Théodore tombe gravement malade. Georges PachymÚres lui diagnostique une épilepsie, mentionnant les fréquentes pertes de conscience de l'empereur. Il estime aussi que certaines nominations inhabituelles et son souhait de favoriser des mariages entre des aristocrates et des gens du commun constituent autant de symptÎmes de sa maladie. Acropolite décrit seulement une sévÚre perte de poids qui réduit Théodore à l'état de squelette, tandis que BlemmydÚs évoque une maladie étrange, alimentant les peurs et la mélancolie de Théodore. Celui-ci parle de douleurs insupportables et d'une paralysie des bras. Pour les historiens modernes, il est difficile de déterminer la nature exacte du mal dont il souffre. John Lascaratos et Panaghiotis V. Zis concluent à une épilepsie, de type tonico-clonique, développée à la fin de sa vingtaine[79]. Donald MacGillivray Nicol, qui reprend l'idée d'une épilepsie, constate qu'elle occasionne de brusques changements d'humeur, le rendant nerveux avec un comportement plus autoritaire et obstiné[80]. L'historien médical Georgios Makris remet en cause la thÚse de l'épilepsie, tandis que Dimiter Angelov privilégie la piste d'un cancer du cerveau ou des poumons[81].

Quelle que soit sa maladie, ThĂ©odore II ne peut plus commander ses troupes. En MacĂ©doine, ce sont des gĂ©nĂ©raux nouvellement nommĂ©s qui sont en poste et qui manquent d'expĂ©rience. Ils ne peuvent empĂȘcher le despotat d’Épire, les Serbes et les Albanais de lancer des raids contre l'Empire. Ainsi, Stefan Uros remporte un succĂšs prĂšs de Prilep. Par l'entremise de sa belle-sƓur, Marie Petraphilaina, Michel II parvient Ă  duper le gĂ©nĂ©ral Constantin Chabaron. Celui-ci pense se voir proposer un mariage avec la princesse qui lui envoie des lettres mais, quand il la rencontre, il est fait prisonnier par les soldats de Michel[82]. Plus encore, l'armĂ©e nouvellement constituĂ©e par ThĂ©odore est mise en dĂ©route Ă  Édessa. L'empereur doit faire appel Ă  Michel PalĂ©ologue, revenu d'exil, pour prendre la tĂȘte des troupes en MacĂ©doine. Si ce dernier est d'abord victorieux, il reçoit l'ordre de ne pas marcher sur Prilep, ce qui permet Ă  Michel II de s'en emparer et de faire prisonnier son gouverneur, Acropolite. Le despote planifie alors un assaut sur Thessalonique mais il doit faire face Ă  une autre menace, celle de Manfred de Sicile qui traverse l'Adriatique et qui convoite Constantinople. Michel II dĂ©cide de s'allier avec lui et chasse la garnison nicĂ©enne de Dyrrachium et des autres forteresses environnantes avant la fin du mois de fĂ©vrier 1258[83] - [84].

Pendant ce temps, ThĂ©odore est reclus dans son palais Ă  MagnĂ©sie, oĂč il vit ses derniers mois. Convaincu que la sorcellerie est la cause de ses tourments, il commence Ă  accuser ses courtisans. Plusieurs d'entre eux sont interrogĂ©s, notamment Maria-Martha, la sƓur de Michel PalĂ©ologue. L'empereur a forcĂ© sa fille Ă  Ă©pouser le vieux Basile Kaballarios mais le mariage n'est jamais consommĂ©. Kaballarios attribue son impuissance Ă  sa belle-mĂšre, qu'il accuse de sorcellerie. ThĂ©odore plonge alors Maria-Martha dans une sorte de sac rempli de chats qui la griffent fĂ©rocement, avant qu'elle n'en soit libĂ©rĂ©e. Ensuite, ThĂ©odore fait emprisonner Michel PalĂ©ologue pour qu'il ne se venge pas mais le libĂšre rapidement[85]. Conscient de la probabilitĂ© grandissante de sa disparition, il nomme son jeune fils, Jean IV Lascaris, comme son seul hĂ©ritier et dĂ©signe Georges Mouzalon comme rĂ©gent. Il se retire alors de la vie politique pour se faire moine et rĂ©sume ses pĂ©chĂ©s dans un traitĂ©, avant de demander l'absolution Ă  un synode patriarcal. Il meurt dans son palais le et est enterrĂ© aux cĂŽtĂ©s de son pĂšre, dans le monastĂšre de Sosandra, sur le mont Sipylos. Sa tombe est par la suite dĂ©truite, tout comme le monastĂšre, lors de la conquĂȘte turque de la rĂ©gion au XIVe siĂšcle[86].

La fin des Lascaris

La mort de ThĂ©odore II et la rĂ©gence qui s'ouvre favorisent la montĂ©e des tensions entre Georges Mouzalon et une aristocratie qui a mal ressenti le rĂšgne de l'empereur dĂ©funt. Dix jours seulement aprĂšs l'avĂšnement de Jean IV, Ă  l'occasion d'une cĂ©rĂ©monie en mĂ©moire de ThĂ©odore, Michel PalĂ©ologue mĂšne un complot avec l'appui de l'aristocratie et des mercenaires latins, qui Ă©limine Mouzalon et lui permet d'assumer la rĂ©gence[87] - [88]. Il parvient Ă  convaincre l'Ă©lite que l'Empire ne peut ĂȘtre dirigĂ© par un jeune garçon et se fait couronner lui-mĂȘme coempereur au dĂ©but de l'annĂ©e 1259, aux cĂŽtĂ©s de Jean IV, consacrant le retour en force de l'Ă©lite byzantine mise de cĂŽtĂ© par ThĂ©odore II[89]. BientĂŽt, il concentre ses forces sur la reprise de Constantinople au travers du traitĂ© de Nymphaeon (1261) avec la rĂ©publique de GĂȘnes. Il envoie ensuite Alexis Strategopoulos inspecter les dĂ©fenses de la ville impĂ©riale mais le gĂ©nĂ©ral s'aperçoit surtout que l'armĂ©e latine est en campagne et donc que la ville est presque sans dĂ©fense. Il s'en empare par surprise le . Ce succĂšs consacre la position de Michel VIII qui peut alors se dĂ©barrasser du jeune Jean IV, aveuglĂ©[90] le , tandis que ses trois sƓurs sont mariĂ©es Ă  des princes locaux bulgares et italiens, ce qui met un terme Ă  la destinĂ©e impĂ©riale des Lascaris[91].

ƒuvres et action culturelle

ÉlĂšve comme le grand logothĂšte Georges Acropolite par le fameux NicĂ©phore BlemmydĂšs, ThĂ©odore II Lascaris est un savant couronnĂ©. Il fait de NicĂ©e un centre de culture oĂč fleurissent l'art et la littĂ©rature[92]. S'il n'est pas le premier empereur byzantin Ă  produire des Ă©crits, la diversitĂ© de ses travaux est inĂ©dite. C'est pour lui que BlemmydĂšs Ă©crit sa Statue impĂ©riale (ΒασÎčλÎčÎșός ΆΜΎρÎčÎŹÏ‚), portrait de l'empereur idĂ©al. ThĂ©odore Ă©crivit lui-mĂȘme une Cosmologie et, dans le domaine religieux, une ThĂ©ologie chrĂ©tienne (ΧρÎčστÎčαΜÎčÎșÎź ΞΔολογία), exposĂ© systĂ©matique de la doctrine chrĂ©tienne. On lui doit aussi des traitĂ©s de thĂ©ologie morale, des discours, des canons et des lettres. Ces textes permettent autant d'apprĂ©hender des aspects de la personnalitĂ© de ThĂ©odore que sa vision politique. Dans une missive au patriarche Manuel II de Constantinople, il exprime ainsi sa conviction que l'Empire et l'Église sont les deux composantes d'une mĂȘme unitĂ©, une vision classique du cĂ©saropapisme byzantin[93]. Un autre de ses traitĂ©s, intitulĂ© ReprĂ©sentation du monde, est une dĂ©monstration de son intĂ©rĂȘt fort pour l'empirisme, dans lequel il Ă©tudie la nature et ses modes de fonctionnement, se penchant successivement sur les quatre Ă©lĂ©ments, le fonctionnement du ciel, des Ă©toiles, du Soleil ou encore de la Lune puis sur la nature humaine. Dans ces Ă©crits, ainsi que dans son traitĂ© sur la Communion naturelle, une synthĂšse s'opĂšre entre l'influence de la philosophie antique et la vision chrĂ©tienne qui imprĂšgne la pensĂ©e byzantine. Il est aussi influencĂ© par un certain occultisme, qu'a pu lui transmettre NicĂ©phore BlemmydĂšs, lui-mĂȘme adepte de l'alchimie. Il se fait aussi le dĂ©fenseur de l'ordalie par le fer rouge comme pratique judiciaire et soupçonne plusieurs de ses ennemis de sorcellerie et d'envoĂ»tement[94].

Il a aussi composĂ© une oraison funĂšbre en l'honneur de FrĂ©dĂ©ric II du Saint-Empire, ainsi qu'une Ă  son propre pĂšre, Jean III Doukas VatatzĂšs. ThĂ©odore II se livre aussi au style de la satire, qu'il lie volontiers Ă  la philosophie, Ă  l'image de sa Satire du tuteur, dans laquelle il moque son premier prĂ©cepteur. Il y souligne les vertus de l'humour et critique le peu d'attrait de son mentor pour la philosophie, Ă  laquelle il voue une vĂ©ritable passion[95]. L'Ɠuvre dont la postĂ©ritĂ© est la plus large est son hymne Ă  la Vierge Marie, repris dans la thĂ©ologie orthodoxe et rĂ©guliĂšrement entendu Ă  l'occasion des fĂȘtes mariales[96] mais, dans leur ensemble, les travaux de ThĂ©odore Lascaris n'ont jamais fait l'objet d'une diffusion trĂšs vaste et n'ont parfois survĂ©cu qu'au travers d'un seul manuscrit. Une large partie est conservĂ©e au sein de la collection de la bibliothĂšque Laurentienne de Florence et seule sa Communion naturelle a Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement copiĂ©e et publiĂ©e, Ă  l'image d'une traduction dĂšs 1577 par Claude Aubery ou bien d'une Ă©dition trĂšs prĂ©coce dans le manuscrit dit Parisinus suppl. gr. 460[96] - [97].

En outre, la passion de Théodore pour la culture, sa proximité avec les grands intellectuels de son temps dont il contribue à favoriser les travaux sont autant de contributions qui consolident le dynamisme intellectuel du monde byzantin. Si celui-ci connaßt des difficultés politiques d'ampleur, que l'Empire de Nicée s'efforce de corriger au mieux, les milieux intellectuels sont en plein essor, au point que Nicée est parfois qualifiée de nouvelle AthÚnes[98]. Il y fonde une école destinée aux futures élites de l'Empire, sur le modÚle d'autres institutions créées dans le passé par des empereurs à Constantinople[99]. Des figures comme BlemmydÚs ou Acropolite sont parmi les plus grands érudits de leur époque et, dans les décennies suivantes, ce dynamisme ne faiblit guÚre, comme en témoigne la Renaissance Paléologue. En cela, les premiÚres actions de Jean III pour promouvoir l'éducation sont prolongées et renforcées par Théodore II[100] - [101].

Le promoteur de l'hellénisme

Photographie des ruines de colonnes d'un temple grec.
Le temple de Trajan, l'un des vestiges de l'antique Pergame, qui font l'objet de l'admiration de Théodore II.

Tant dans ses Ă©crits que dans sa pratique du gouvernement, en particulier dans sa politique militaire, ThĂ©odore II Lascaris se montre un fervent dĂ©fenseur des HellĂšnes. Cette promotion de l'hellĂ©nisme, inĂ©dite Ă  ce stade de l'histoire byzantine[N 4], a fait l'objet d'analyses par les historiens, en particulier grecs, qui y ont parfois vu les prĂ©mices d'un nationalisme grec. Il a notamment Ă©tĂ© comparĂ© Ă  l'empereur romain du IVe siĂšcle Julien, connu pour avoir voulu rĂ©tablir le polythĂ©isme[102]. ApĂłstolos VakalĂłpoulos va jusqu'Ă  en faire l'inspirateur du concept de Grande IdĂ©e qui irrigue la politique grecque jusqu'au dĂ©but du XXe siĂšcle et vise Ă  rĂ©unifier l'ensemble des terres habitĂ©es par des Grecs, notamment par la reprise de Constantinople, dĂ©jĂ  un objectif des empereurs de NicĂ©e au XIIIe siĂšcle[103]. D'autres historiens, comme Dimiter Angelov, sont plus nuancĂ©s et Ă©vitent de voir dans l'hellĂ©nisme de ThĂ©odore une prĂ©figuration d'un nationalisme plus moderne mais plus une adaptation d'une pensĂ©e impĂ©riale qui continue d'irriguer le monde byzantin. Celui-ci se caractĂ©rise par la fusion entre l'impĂ©rialisme romain, une culture majoritairement grecque et une religion chrĂ©tienne qui donne une identitĂ© spĂ©cifique, qualifiĂ©e bien plus tard de byzantine. Si ThĂ©odore utilise bien plus couramment le terme d'« HellĂšnes » que celui de « Romains », il ne remet pas en cause la vision romaine d'un Empire pluriethnique[104]. L'affirmation de l'hellĂ©nisme ayant surtout pour vocation, dans le monde byzantin d'aprĂšs 1204, de marquer la diffĂ©rence entre les Grecs et les Latins, eux-mĂȘmes hĂ©ritiers de la romanitĂ© en Occident mais rendus coupable de la conquĂȘte de Constantinople. Il est ainsi particuliĂšrement virulent Ă  leur Ă©gard dans quelques-uns de ses textes, dont une Oraison contre les Latins dans laquelle il vante les mĂ©rites des HellĂšnes[105]. La promotion de l'hellĂ©nisme et du qualificatif ethnique d'HellĂšnes va alors de pair avec une notion de pays, l'Hellas. En outre, comme le souligne Anthony Kaldellis dans son Ă©tude sur l'hellĂ©nisme dans l'Empire byzantin, ThĂ©odore II est l'un des premiers Ă  revendiquer l'hĂ©ritage direct de la GrĂšce antique, qu'il exprime par exemple dans son admiration pour les ruines de l'antique Pergame dans une lettre Ă  Acropolite ou bien encore dans une rĂ©fĂ©rence directe Ă  Alexandre le Grand dans son hommage Ă  son pĂšre[106].

Famille

Photographie d'un plafond richement décoré, comprenant en son centre un aigle bicéphale.
Le blason des Lascaris de Vintimille à Nice, branche de la famille des Lascaris issue de la descendance d'Eudoxie Lascaris, fille de Théodore II et qui s'installe dans la région niçoise.

Quand ils se marient en 1235, ni Théodore II ni HélÚne de Bulgarie n'ont encore atteint l'ùge légal pour une telle union mais cette pratique n'est pas exceptionnelle au sein de l'Empire de Nicée. Le mariage a lieu à Lampsaque et, deux ans plus tard, peu avant d'assaillir les Nicéens, Ivan Asen II demande à sa fille de revenir en Bulgarie. Finalement, la paix est bien vite restaurée et HélÚne peut revenir avant la fin de l'année. Théodore II semble avoir eu une profonde affection pour sa femme, décrite comme la fleur de sa jeunesse, louant l'amour véritable qui les lie et les rend plus heureux que tout au monde. Sa mort soudaine au printemps ou à l'été 1252 l'affecte grandement. Ensemble, ils ont eu quatre ou cinq filles et un garçon[107] :

Historiographie

ThĂ©odore II Lascaris fait l'objet de jugements contrastĂ©s parmi les historiens modernes, qui retiennent son goĂ»t pour les arts et la culture et le fait que son rĂšgne, sans forcĂ©ment faire avancer l'objectif de la reconquĂȘte de Constantinople, n'affaiblit pas non plus l'Empire de NicĂ©e. Edward Gibbon, probablement influencĂ© par les rĂ©cits d'Acropolite, blĂąme son caractĂšre colĂ©rique et suspicieux, influencĂ© par une maladie qui le rapproche toujours plus d'une fin prĂ©coce. D'autres auteurs de la fin du XIXe siĂšcle ou du XXe siĂšcle partagent ce jugement passablement nĂ©gatif, Ă  l'image de William Miller, qui critique son acadĂ©misme qui le prive de toute originalitĂ© intellectuelle et va jusqu'Ă  le qualifier de cas pathologique, qui pourrait intĂ©resser les spĂ©cialistes des maladies mentales[113]. L'un de ses premiers biographes, Pappadopoulos, dit de lui que son rĂšgne, trop court, « Ă©tait celui d'un sage gouvernement d'un empereur qui porta tous ses efforts Ă  fonder l'Empire grec sur des bases solides et inĂ©branlables », malheureusement sapĂ©es par la rĂ©volution de palais menĂ©e par Michel VIII[114]. La combinaison de l'empereur philosophe, amateur de culture, et d'un homme d'action le distingue, pour Ostrogorsky, de Constantin VII, autre figure byzantine du souverain intellectuel[115]. Pourtant, d'autres historiens sont plus partagĂ©s. Louis BrĂ©hier note Ă  son endroit qu'il est perçu comme « le souverain rĂȘvĂ© » par ses contemporains mais qu'il déçoit par son « caractĂšre fantasque, violent et autoritaire », contribuant Ă  affaiblir la stabilitĂ© interne de l'Empire en s'aliĂ©nant la noblesse tout en ne parvenant que difficilement Ă  tenir les frontiĂšres Ă©tendues par son pĂšre[116]. Donald Nicol partage ce constat, estimant qu'il « n'est pas l'homme de la situation », lui reconnaissant sa contribution au dynamisme intellectuel de son Ă©poque, mais affirmant aussi qu'il n'est « ni un politique, ni un soldat », deux lacunes qui entachent son rĂšgne d'hĂ©sitations et de dĂ©cisions parfois risquĂ©es, en particulier Ă  l'Ă©gard de la noblesse, mĂȘme si la briĂšvetĂ© de son rĂšgne fait que l'Ă©quilibre gĂ©nĂ©ral de l'Empire de NicĂ©e n'en sort pas bouleversĂ©[117]. Dans la biographie qu'il lui consacre, Dimiter Angelov souligne l'atypie du personnage, aux accomplissements intellectuels d'ampleur pour un souverain mais qui restent largement incomplets, en partie parce que l'Ă©chec politique demeure et que ses tentatives de rĂ©forme disparaissent avec lui, autant que sa dynastie. Il parle ainsi d'une « impasse » qui pose tout un ensemble de questions sur ce qui aurait pu advenir si ThĂ©odore avait pu vivre plus longtemps[118].

Notes et références

Notes

  1. Théodore II y décrit aussi son quotidien d'empereur, expliquant qu'il reçoit des ambassadeurs le matin, s'adonne à quelques études par la suite puis, montant à cheval, va recevoir diverses doléances. Le soir, il exécute divers jugements avant de terminer la journée par le suivi des campagnes militaires en cours.
  2. Sans appartenir au cercle des élites byzantines, les Mouzalon sont une famille qui est réguliÚrement présente dans l'administration de l'Empire depuis plusieurs décennies.
  3. Un autre frÚre de Georges Mouzalon, Théodore, devient protokynegos.
  4. Longtemps, l'hellénisme a fait référence au paganisme lié à la vénération des divinités du panthéon grec.
  5. Albert Failler a identifié l'époux de Théodora comme étant Mathieu de Mons, tout en soulignant les versions parfois divergentes des chroniqueurs puis des historiens sur l'identité de son mari.

Références

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  8. Sur les divergences entre les chroniques d'Acropolite et de SkoutariotĂšs, voir (en) Bojana Pavlovic, « Some remarks on the divergences in the narrative of George Akropolites and Theodore Skoutariotes », Science Journal of Volgograd State University, vol. 24/6,‎ , p. 150-172.
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  20. Voir Vassil Gjuzelev, « PAIDEIA (Observations sur l’instruction et l’éducation de l’empereur de NicĂ©e ThĂ©odore II Doucas Lascaris et son attitude Ă  l’égard des Bulgares dans ses oeuvres) », Thracia, vol. 15,‎ , p. 141-147.
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Voir aussi

Sources primaires

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Liens externes

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