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Histoire des Juifs en Inde

L'histoire des Juifs en Inde recouvre celle de trois communaut√©s juives historiques totalisant six mille membres (1997), chacune dans une aire g√©ographique tr√®s d√©termin√©e : la communaut√© de Cochin dans le Sud du sous-continent, les Bene Isra√ęl dans les environs de Bombay et la communaut√© Baghdadi (¬ę ceux de Bagdad ¬Ľ) aux alentours de Calcutta et de Bombay. La communaut√© de Cochin est elle-m√™me divis√©e en deux groupes : les ¬ę Juifs noirs ¬Ľ, plus anciens, et les ¬ę Juifs blancs ¬Ľ, d'origine plus r√©cente.

Les Juifs noirs de Cochin et les Bene Isra√ęl sont les deux communaut√©s les plus anciennes, et bien que les documents sur leur histoire soient tr√®s t√©nus, leur installation sur la c√īte ouest de l'Inde en suivant les routes commerciales depuis le Moyen-Orient remonte probablement au Ier mill√©naire de l'√®re chr√©tienne. Au cours de leur histoire et jusqu'au XVIIIe si√®cle, ces deux communaut√©s sont rest√©es s√©par√©es, sans contact l'une avec l'autre. Les contacts avec le reste du monde juif furent √©galement t√©nus, plus encore pour les Bene Isra√ęl de Bombay que pour les Juifs de Cochin, qui conserv√®rent quelques liens avec l'ext√©rieur. Les Juifs blancs de Cochin et les Juifs Baghdadi ont une origine plus r√©cente, li√©e √† l'expansion occidentale dans la r√©gion : XVIe et XVIIe si√®cles pour les ¬ę Juifs blancs ¬Ľ de Cochin, d'origine moyen-orientale et europ√©enne, et d√©but du XIXe si√®cle pour les Baghdadi, d'origine moyen-orientale. Ces deux groupes conserv√®rent toujours d'importants contacts avec le reste du monde juif.

Le caract√®re non pros√©lyte de la mentalit√© traditionnelle indienne a permis une structuration de ces communaut√©s en castes endogames, sans pers√©cution manifeste. L'indianisation des cultures et des apparences physiques est corr√©l√©e avec l'anciennet√© des communaut√©s et leur isolement : tr√®s forte pour les Juifs noirs de Cochin et les Bene Isra√ęl de Bombay, partielle pour les Juifs blancs de Cochin (qui ont cependant adopt√© la langue locale) et tr√®s faible pour les Baghdadi, partag√©s entre une culture d'origine moyen-orientale et une anglicisation devenue tr√®s forte au cours du XIXe si√®cle. L'influence indienne peut se lire dans la forte r√©ticence des diff√©rents groupes juifs indiens √† se marier entre eux, l'endogamie, conform√©ment √† la r√®gle indienne r√©gissant les jńĀti, restant la r√®gle.

L'irruption de la colonisation occidentale dans la r√©gion, d'abord portugaise et n√©erlandaise, puis britannique, a entra√ģn√© des mouvements de population (en particulier l'arriv√©e des ¬ę Juifs blancs ¬Ľ de Cochin et des Baghdadi). Elle a entra√ģn√© √©galement des interactions croissantes avec les pouvoirs coloniaux, particuli√®rement avec le raj britannique. Il en est d√©coul√© une occidentalisation parfois tr√®s forte, ainsi qu'une r√©volution consid√©rable dans les modes de vie des communaut√©s. Apr√®s l'ind√©pendance de l'Inde (en 1947) et la cr√©ation de l'Etat d'Isra√ęl le 14 mai 1948 et malgr√© l'absence de tensions sp√©cifiques avec le nouvel √Čtat ind√©pendant (sauf au Pakistan), la majorit√© des Juifs des Indes ont √©migr√© vers Isra√ęl dans les ann√©es 1950 et 1960.

Outre les membres juifs des divers corps diplomatiques, il existe √©galement deux autres groupes se r√©clamant aujourd'hui du Juda√Įsme : les Bnei Menashe, de langue Mizo, vivant au Manipur et au Mizoram. Ils se sont proclam√©s juifs dans les ann√©es 1950, et disent descendre de la tribu de Manass√©. Les Bene Ephra√Įm (ou Juifs Telugu), sont un petit groupe parlant le Telugu, dont l'observance du juda√Įsme date de 1981.

En 2016, la population juive indienne est estim√©e √† 5 000 personnes. Ils disposent du statut de ¬ę minorit√© ¬Ľ au Bengale-Occidental (43 Juifs) et depuis 2016 au Maharashtra (1000 Juifs). Ce statut facilite les actes d'√©tat civil et la vie culturelle[1].

Carte des communautés indiennes avant leur immigration.

La communauté du Kérala

Il existait, jusqu'√† leur √©migration vers Isra√ęl, trois groupes juifs vivant √† Cochin, organis√©s dans un syst√®me de castes endogames inspir√©es du mod√®le indien. L'une de ces castes, les ¬ę Juifs blancs ¬Ľ ou paradesi (¬ę √©trangers ¬Ľ), s'est install√©e dans la r√©gion au XVIe si√®cle, venue de la p√©ninsule Ib√©rique et du Moyen-Orient. Les deux autres groupes, ou ¬ę Juifs noirs ¬Ľ, sont pr√©sents sur la c√īte de Malabar depuis le premier mill√©naire de l'√®re chr√©tienne, et se sont totalement indianis√©s, tant en termes d'apparence physique que de culture.

Légendes des origines

Les origines lointaines des Juifs de Cochin sont mal connues, et ont donné naissance à diverses légendes, les Juifs de Cochin eux-mêmes en ayant présenté des variantes quelque peu différentes selon les époques.

Le compte-rendu de Moses Pereira de Paiva

En 1685, Moses Pereira de Paiva, un membre d'une d√©l√©gation de Juifs d'Amsterdam, recueille les traditions des ¬ę juifs blancs ¬Ľ sur leurs origines. D'apr√®s celles-ci, 70 √† 80 Juifs auraient, depuis Majorque, immigr√© pour une raison non pr√©cis√©e dans le Malabar en 370 de l'√®re chr√©tienne. En 379, le roi Cheran Perumal aurait donn√© √† leur chef Joseph Rabban la ville de Cranganore en possession perp√©tuelle. Le groupe aurait √©t√© rejoint en 499 par un grand nombre d'autres Juifs √† l'origine impr√©cise, les deux groupes formant l'origine des ¬ę Juifs blancs ¬Ľ du Malabar. Les ¬ę Juifs noirs ¬Ľ, sensiblement plus nombreux, descendraient de 25 esclaves achet√©s sur place, convertis puis lib√©r√©s par leurs ma√ģtres[2]. Cette tradition est manifestement une invention tardive, les premiers ¬ę Juifs blancs ¬Ľ √©tant arriv√©s au XVIe si√®cle[3]. Joseph Rabban a bien exist√©, puisque son nom apparait sur un document du Xe si√®cle, mais c'est d'une part un personnage bien plus tardif que le IVe si√®cle indiqu√© √† de Paiva, et Rabban est d'autre part plus un anc√™tre des ¬ę Juifs noirs ¬Ľ que des Paradesi. Quelques ¬ę Juifs noirs ¬Ľ, dont des descendants revendiqu√©s de rabban, semblent cependant avoir √©t√© int√©gr√©s aux ¬ę Juifs blancs ¬Ľ au XVIe si√®cle, et les Paradesi des √©poques post√©rieures peuvent donc, m√™me partiellement, se r√©clamer de sa descendance[2].

Ce mythe fondateur montre sans doute la volont√© de la petite communaut√© Paradesi (25 familles de ¬ę Juifs blancs ¬Ľ contre 465 familles de ¬ę Juifs noirs ¬Ľ recens√©s par de Paiva[2]) tout autant d'affirmer sa l√©gitimit√© dans le pays par sa suppos√©e anciennet√©, que sa domination sur les deux castes des malabari (comme les nomme de Paiva), renvoy√©es √† une origine servile.

Les peintures de la synagogue des Paradesi

Dans la seconde moiti√© du XXe si√®cle, S. S. Koder indique que les Juifs de Cochin pensent √™tre pr√©sents dans la r√©gion depuis la destruction du Second Temple de J√©rusalem par les arm√©es de Titus Vespasien, en 70. La communaut√© se serait d'abord concentr√©e √† Cranganore (Kodungallur) o√Ļ, d'apr√®s sa tradition, elle aurait m√™me eu une principaut√© autonome[2]. Pour les Malabari, ce sont les ¬ę Juifs blancs ¬Ľ qui sont les derniers venus, d'o√Ļ le terme de Paradesi (¬ę √©trangers ¬Ľ) qu'ils leur attribuent[2]. Preuve du flou entourant les origines, et au contraire de la relation faite √† de Paiva en 1685, celle faite au th√©ologien √©cossais Claudius Buchanan en 1807 admet la venue de ¬ę fils d'Isra√ęl, qui vinrent du pays d'Ashk√©naze [l'Allemagne], d'√Čgypte, de Tsoba [Syrie] et d'autres lieux ¬Ľ lors du d√©placement √† Cochin (donc au XVIe si√®cle), soit l'origine manifeste des paradesi[4].

En 1968, pour le quatri√®me centenaire de la construction de la synagogue des Paradesi, ces derniers ont command√© une s√©rie de dix tableaux retra√ßant l'histoire l√©gendaire de leur communaut√©. Ces tableaux retra√ßant les √©tapes essentielles doivent √™tre pris pour ce qu'ils sont, √† savoir ¬ę une narration sentimentale [du] pass√©, cr√©ant des l√©gendes. [‚Ķ] La l√©gende des Juifs de Cochin [‚Ķ] insiste sur la continuit√© avec deux lieux sacr√©s, l'ancien Isra√ęl et leur ancienne r√©sidence locale √† Cranganore ou, comme connue par la g√©ographie juive m√©di√©vale, Shingly[5] ¬Ľ. Faute de documents, la plus grande partie de ces l√©gendes ne peuvent √™tre ni valid√©es ni rejet√©es, m√™me si certains aspects limit√©s ont pu √™tre confirm√©s ou infirm√©s. Chez les Juifs de Cochin, il existe des variantes de l'histoire racont√©es par ces peintures, qui n'en sont donc qu'une version[5]. Pour l'essentiel, la relation des tableaux ressemble fortement √† celle pr√©sent√©e en h√©breu √† Claudius Buchanan en 1807[4].

La première peinture montre un bazar de Cranganore à l'époque du roi Salomon (Xe siècle avant notre ère), et le commentaire de la peinture indique que l'Inde exportait déjà ses marchandises vers la Palestine à cette époque[5].

Les seconde et troisième peintures racontent la fuite des Juifs après la destruction du second temple de Jérusalem (en 70 de l'ère chrétienne) et leur arrivée à Shingly / Cranganore en 72[5]. On peut noter que la date d'arrivée en Inde a encore reculé par rapport à celle donnée à de Paiva en 1685[5].

Les quatri√®me et cinqui√®me peintures montrent l'accueil favorable du R√Ęja de Cranganore (en 72), puis la donation √† Joseph Rabban du fief de Anjuvannam en 379, ce qui permit qu'¬ę un royaume juif fut √©tabli √† Cranganore[5] ¬Ľ.

La sixi√®me peinture montre la discorde entre Juifs l√©vites et non l√©vites de Cranganore, ce qui est peut-√™tre le souvenir d'affrontement entre Juifs Paradesi (¬ę blancs ¬Ľ) et Juifs Malabari (¬ę noirs ¬Ľ), ou entre factions Malabari[5].

La septième peinture montre la construction de la synagogue de Cochin en 1568 (par les Paradesi) après la fuite de Cranganore[5].

La huiti√®me peinture explique la fuite de Cranganore en 1524 √† la suite de ¬ę la destruction de Cranganore par les Portugais et les Turcs [‚Ķ]. Joseph Azar, le dernier prince juif s'enfuit √† Cochin avec sa femme [‚Ķ]. Les juifs se plac√®rent sous la protection du mah√Ęr√Ęja de Cochin ¬Ľ[5]. La relation faite √† Claudius Buchanan en 1807 ajoute que la population juive √† Cranganore avait √©t√© tr√®s importante, et que ce sont ces massacres et la fuite √† Cochin qui ont r√©duit la communaut√© ¬ę √† un petit nombre[4] ¬Ľ (environ deux mille personnes en 1781, donc sans doute un chiffre proche en 1807).

La neuvi√®me peinture insiste sur les bonnes relations entre Juifs et Hindous, en relatant un cadeau fait aux Juifs en 1805 par le mah√Ęr√Ęja de Travancore, voisin de Cochin, et o√Ļ se trouvait une petite communaut√©[5].

Enfin le dixi√®me tableau relate la r√©ception du mah√Ęr√Ęja √† la synagogue en 1949, c√©l√©brant l'ind√©pendance d'Isra√ęl, et annon√ßant de fait l'√©migration vers le nouvel √Čtat[5].

Il est notable qu'√† l'exception possible et indirecte de la sixi√®me peinture, les diff√©rences de communaut√©s, de castes ou d'origine entre Juifs Paradesi et Malabari ne soient jamais abord√©es, au contraire de la relation faite √† de Paiva en 1685, qui insistait sur ces diff√©rences en les justifiant. Ces peintures datent en effet de 1968, apr√®s l'abolition des castes et l'√©migration vers Isra√ęl.

L'histoire

Au-delà des légendes locales, les historiens ont cherché à définir l'origine de la communauté.

Traces documentaires

Les tablettes dites S√Ęsanam.

La premi√®re trace de la pr√©sence des Juifs du K√©rala remonte au Xe si√®cle, lorsqu'un r√Ęja de la dynastie Chera, qui dominait le Malabar, accorde une charte aux Juifs de ¬ę Ousepp Irabban ¬Ľ (traduit par Joseph Rabban) qui vivent sur son territoire. Cette charte donne √† ¬ę Ousepp Irabban ¬Ľ la propri√©t√© permanente du village de Ansuvannam, pr√®s de Cranganore[6]. Le document, √©crit sur deux plaques de cuivre[2] et connu sous le nom de S√Ęsanam[6], venait probablement en remerciement pour l'aide militaire que les Juifs lui auraient apport√©e dans sa r√©sistance contre le pouvoir grandissant des Chola voisins. Il est toujours conserv√© dans la synagogue de Cochin (Anquetil-Duperron, de passage dans la ville, en fera une traduction). Les inscriptions ont √©t√© dat√©es entre 974 et 1020.

Benjamin de Tud√®le, dans son compte rendu sur l'Inde (vers 1167), d√©clare qu'il y avait dans cette r√©gion environ mille Juifs, ¬ę noirs comme les autres habitants[2] ¬Ľ, qui observaient la Torah et avaient une petite connaissance de la loi orale juive.

Hypothèses

Musée de l'histoire des Juifs au Kerala, à la synagogue Paravur.

Le Xe siècle marque donc l'entrée des Juifs du Kérala dans l'histoire écrite. Avant cette date, il est impossible de dire précisément à quand remontait leur implantation, et ce que furent leurs vies, mais des théories ont été formulées.

L'arrivée des Juifs dans le Sud de l'Inde au premier millénaire n'est pas un fait isolé. La région faisait déjà du commerce avec l'Occident à l'époque de l'Empire romain[7] - [8] - [9], et diverses immigrations ou influences extérieures se sont produites au premier millénaire de l'ère chrétienne, en particulier celles des Chrétiens de saint Thomas, et celles des Musulmans.

C'est ainsi √† Cranganore que l'ap√ītre Thomas est cens√© avoir accost√© en Inde pour l'√©vang√©liser[10]. La l√©gende des chr√©tiens locaux indique d'ailleurs que leur fondateur aurait commenc√© par √©vang√©liser une colonie juive. Cranganore est aussi le si√®ge traditionnel de ce qui serait la plus vieille mosqu√©e construite en Inde (construite par Malik Ibn Dinar durant les ann√©es 640 d'apr√®s la tradition).

Vraies ou fausses, ces traditions pr√©sentant le K√©rala comme la porte d'entr√©e en Inde des nouvelles religions juive, chr√©tienne et musulmane, en disent beaucoup sur la tol√©rance religieuse qu'a connue et que conna√ģt toujours le K√©rala, avec deux grosses minorit√©s musulmane et chr√©tienne, comptant chacune pour environ 20 % de la population[11]. Elles confirment aussi l'attrait ancien de la r√©gion.

Les relations marchandes entre les mondes m√©diterran√©en et indien sont en effet tr√®s anciennes. Ce dernier fournissait depuis l'Antiquit√© aux pays m√©diterran√©ens des mati√®res premi√®res et des produits finis. Certaines de ces mati√®res premi√®res √©taient plus ou moins des monopoles indiens : les √©pices comme le poivre[5], qui ne prosp√©raient que sur la c√īte de Malabar dans le Sud-Ouest de l'Inde, le bois de santal, le bois de teck appr√©ci√© pour la construction navale, et enfin le diamant et les autres pierres pr√©cieuses.

Parmi les produits finis dont le monde m√©diterran√©en appr√©ciait la qualit√©, on peut citer les tissus du Goujerat d√©j√† utilis√©s dans l'√Čgypte ancienne, ou l'acier de Damas, dont la technique au moins trouve son origine dans le Wootz du Sud de l'Inde[12].

Ce commerce florissant n√©cessitait un r√©seau organis√© de marchands, et c'est peut-√™tre l'une des raisons de la pr√©sence d'une communaut√© juive tr√®s ancienne en Inde du Sud-Ouest, sur la c√īte de Malabar. Il semble que le Kerala n'ait pas connu √† l'√©poque m√©di√©vale ¬ę des castes VaiŇõya (marchand) indig√®nes [‚Ķ] parall√®les aux castes de marchand de l'Inde du Nord. Le commerce resta largement aux mains de groupes d'immigrants venus de l'ouest [Moyen-Orient], et d'autres r√©gions de l'Inde ¬Ľ, une situation facilitant l'int√©gration de marchands Juifs[11].

Mais m√™me les historiens, faute de sources, ne peuvent que sp√©culer sur la date et les modalit√©s de cette migration, certains √©voquant les troubles accompagnant la chute de J√©rusalem (en 70), d'autres remontant m√™me aux ¬ę dix tribus perdues d'Isra√ęl ¬Ľ[2]. Plus g√©n√©ralement, la tendance dominante fait venir les Juifs noirs du Malabar √† une date impr√©cise du premier mill√©naire de notre √®re, par les voies marchandes de l'√©poque, comme d'ailleurs les premiers chr√©tiens et musulmans de la r√©gion.

Si elle s'est, comme on le pense, fond√©e sur le commerce, la communaut√© des Juifs du K√©rala va en tout cas finir par ne plus y jouer aucun r√īle. C'est la communaut√© musulmane qui va gagner en importance dans ce domaine par sa ma√ģtrise du commerce maritime. Les hindouistes, eux, abandonnent ou n'investissent pas dans cette activit√©, car le franchissement des oc√©ans est consid√©r√© par eux comme source d'impuret√©.

Un isolement relatif

Emplacement des villes de Cranganore et de Cochin sur la c√īte de Malabar.

On peut noter que les malabari, quoique tr√®s isol√©s des autres communaut√©s juives, ont maintenu des contacts avec le Y√©men, d'o√Ļ ils faisaient venir leurs textes juifs. Leur liturgie a donc une base s√©farade, avec quelques sp√©cificit√©s comme la proscription du terme Jehovah, remplac√© par Adona√Į[4], l'enl√®vement des chaussures avant de p√©n√©trer dans la synagogue[4], ou bien sur les implications religieuses de la pratique des castes, comme l'interdiction pour les ¬ę affranchis ¬Ľ (Meshuchrarim) de s'assoir dans la synagogue.

Le contact maintenu avec la communauté juive du Yémen est sans doute l'une des deux raisons de la non-assimilation d'un groupe numériquement assez faible, l'autre étant le système des castes indiennes, qui impose une stricte endogamie, ce qui s'oppose fortement à l'assimilation d'une communauté ethnique ou religieuse.

L'arrivée des Occidentaux

En 1502, les Portugais qui sont en train de s'installer dans la r√©gion passent un accord avec le r√Ęja de Cochin, jusqu'alors vassal des Samutiri, ou Zamorin, accord qui affaiblit ces derniers et dure jusqu'en 1661.

En 1504, au cours de leur guerre contre les Zamorin, les Portugais s'emparent d'une de leurs autres possessions, Cranganore, o√Ļ vivaient √† l'√©poque les Juifs. S'ensuit une longue guerre entre les ¬ę r√Ęjas de la mer ¬Ľ Zamorin, appuy√©s (selon les √©poques) par des flottes turques et √©gyptiennes, et les Portugais. Entrecoup√©e de tr√™ves, la guerre durera jusqu'en 1584, et se traduira par une paix de compromis entre les Portugais et leurs adversaires. Cranganore subit des raids maritimes de musulmans alli√©s aux Zamorin.

À compter de 1604, les Néerlandais, hostiles aux Portugais, pénètrent dans la région et concluent un traité avec les Zamorin, en vertu duquel ils sont autorisés à commercer, et à construire des forts à Kozhikkode et Ponnani (un peu au nord de Cochin et Cranganore) pour leur protection.

En 1661, les N√©erlandais lancent un assaut avec leurs alli√©s Zamorin contre les possessions portugaises du Kerala. Ceux-ci et leurs alli√©s sont chass√©s de Cranganore et de Cochin (apr√®s un si√®ge de quatre mois pour cette derni√®re ville), et un nouveau r√Ęja, le prince Mootha Thavazhi, monte sur le tr√īne de Cochin en 1663, port√© au pouvoir par les N√©erlandais. Cochin passe du statut de protectorat portugais √† celui de protectorat n√©erlandais[13].

L'émigration vers Cochin

Nathan Katz fait remarquer qu'il est difficile de définir par des sources indépendantes la date et les raisons précises de la migration des juifs de Cranganore à Cochin. Pour la tradition de la communauté, la fuite aurait eu lieu en 1524, détruisant la majorité de la florissante communauté de Cranganore. Katz ne conteste pas que l'arrivée des Portugais en 1504 et les raids des musulmans alliés aux Zamorin ont sévèrement touché la communauté juive locale. Il n'exclut cependant pas des troubles antérieurs ayant affaibli la communauté, peut-être aussi liés à des querelles internes de successions[14].

Quelles qu'en soient les conditions exactes, la communaut√© juive √©migre de Cranganore √† Cochin au d√©but de XVIe si√®cle. Les Juifs s'installent donc pr√®s de Cochin, √† Mattancheri, sur des terres contig√ľes au palais du r√Ęja et donn√©es par lui.

C'est vers le milieu du XVIe si√®cle que seraient arriv√©s les premiers Paradesi (en 1566 d'apr√®s S. S. Koder[2]), et ce sont eux qui construisent √† Cochin une synagogue en 1568, malgr√© les r√©ticences des Portugais, lesquels ont expuls√© les Juifs du Portugal par le d√©cret du 5 d√©cembre 1496. Mais si les Portugais sont la puissance de tutelle, ils reconnaissent l'autonomie du gouvernement de Cochin dans les affaires int√©rieures, ce qui permet aux Juifs de maintenir leur situation. De ce fait, les Juifs montreront la m√™me loyaut√© envers le r√Ęja de Cochin que celle dont, d'apr√®s leur histoire orale, ils auraient fait preuve vis-√†-vis de celui de Cranganore, et ce jusqu'√† l'ind√©pendance de l'Inde.

La période moderne

Femmes juives de Cochin (av. 1905)

En cette fin du XVIe siècle, et après la destruction des anciens cadres politiques, économiques et sociaux de Cranganore, la communauté de Cochin trouve l'équilibre entre castes Juives et avec l'environnement hindou qui sera le sien jusqu'au XXe siècle.

C'est surtout √† partir de cette fin du XVIe si√®cle que des documents commencent √† appara√ģtre sur la communaut√©, permettant de compl√©ter et de contr√īler son histoire orale. Ant√©rieurement, si on excepte les tablettes du Xe si√®cle, il n'y a quasiment aucune trace documentaire. Il est fort possible que ce manque d√©coule du d√©part de Cranganore et de la destruction de l'ancien habitat juif de cette r√©gion.

Vers 1600, David ben Solomon Ibn Abi Zimra et Rabbi Jacob ben Abraham Castro, d'Alexandrie, font une enqu√™te l√©gale concernant le statut des Juifs blancs et noirs . Ils estiment alors le nombre de Juifs de Cochin √† neuf cents familles. Presque un si√®cle plus tard, en 1685, le rapport de de Paiva parle de vingt-cinq familles de ¬ę Juifs blancs ¬Ľ contre quatre cent soixante-cinq familles de ¬ę Juifs noirs ¬Ľ[2], soit presque moiti√© moins, sans qu'on sache si ces variations viennent de l'impr√©cision des √©tudes ou de r√©elles variations.

En 1663, les Portugais sont remplacés dans la région par les Néerlandais. Ceux-ci, protestants, sont très tolérants à l'égard des Juifs : les Pays-Bas servaient d'ailleurs de refuge à beaucoup de Juifs expulsés d'Espagne ou du Portugal. La situation des Juifs s'améliore donc.

La p√©riode n√©erlandaise est m√™me consid√©r√©e comme un deuxi√®me √Ęge d'or, apr√®s celui, mythique, o√Ļ la communaut√© aurait poss√©d√© un royaume dans la r√©gion de Cranganore. En effet, en entrant en contact avec la communaut√© juive d'Amsterdam, largement originaire d'Espagne et actionnaire jusqu'√† hauteur du quart de la Compagnie n√©erlandaise des Indes orientales, les Juifs de Cochin se lient avec d'importants contacts commerciaux, et facilitent leur approvisionnement en textes religieux.

Ainsi, en 1686, la communauté juive d'origine portugaise d'Amsterdam envoie une délégation à Cochin, dirigée par Moses Pereira de Paiva. Le but est de prendre contact avec la communauté juive locale, et de rassembler des données sur son histoire et sa façon de vivre. Les visiteurs ont un impact considérable sur la communauté juive de Cochin, en particulier du fait de la collection de livres en hébreu remis à la communauté. Le jour anniversaire de leur arrivée a longtemps été l'occasion d'un festival commémoratif à Cochin. Les contacts resteront réguliers entre les Juifs de Cochin et ceux des Pays-Bas jusqu'à la période britannique, en 1795.

Vers 1750, et peut-√™tre m√™me un peu avant[15], les Juifs de Cochin, surtout Paradesi, entrent en contact avec une caste de ¬ę presseurs d'huile ¬Ľ vivant dans le Nord, dans des villages de la c√īte, pr√®s de Bombay. Appel√©e les ¬ę presseurs d'huile du samedi ¬Ľ √† cause de son respect du Chabbat, ou les Bene Isra√ęl (¬ę les fils d'Isra√ęl ¬Ľ), cette communaut√© n'a ni textes juifs, ni connaissance de l'h√©breu, mais son nom, son monoth√©isme et ses traditions orales la font identifier comme √©tant d'origine juive[16]. D√®s le milieu du XVIIIe si√®cle, et pendant plus d'un si√®cle, les Juifs de Cochin, les Cochini, vont entreprendre la ¬ę rejuda√Įsation ¬Ľ des Bene Isra√ęl[15] - [17], les formant au juda√Įsme orthodoxe et leur servant de cadres religieux (avec les Baghdadi, voir les Juifs du Y√©men).

En 1781, le Gouverneur néerlandais, A. Moens, mentionne quatre cent vingt-deux familles, soit environ deux mille personnes vivant au sein de la communauté, soit un chiffre proche du recensement de 1685.

Au cours de ce même XVIIIe siècle, des émissaires de la communauté sont même envoyés en terre sainte.

En 1795, après la conquête française des Pays-Bas, la région passe sous influence britannique, et le reste jusqu'à l'indépendance de l'Inde, en 1947. Les relations du pouvoir britannique avec les Juifs locaux sont également très correctes.

En 1857, ¬ę Un recensement a √©t√© effectu√© [‚Ķ], o√Ļ le nombre de Juifs dans l'√Čtat de Cochin √©tait de 1790. Il est dommage que les nombres des Juifs blancs et noirs ne puissent √™tre s√©par√©s ¬Ľ[18].

Juif noir de Cochin, avec de courtes papillotes sur les c√īt√©s de la t√™te, vers 1900.

√Ä la suite de sa visite de 1870, le professeur George Milne Rae les d√©crit physiquement (tant semble-t-il les Juifs blancs que les Juifs noirs) ainsi : ¬ę en habit de ville, ils ne diff√®rent gu√®re de leurs fr√®res d'autres endroits. Les dames dit-on ont adopt√© les modes de Bagdad ; tandis que les hommes portent les longues papillotes ramen√©es en avant des oreilles, dans le respect de l√©vitique XIX, 27, portent un turban, une longue tunique avec de riches couleurs, un gilet boutonn√© jusqu'au col, et un long pantalon blanc ¬Ľ[4]. Il s'agit sans doute l√† de l'influence des Juifs Y√©m√©nites, de longue date la r√©f√©rence religieuse de la communaut√©. Ces habits √©taient sans doute anciennement utilis√©s, comme confirm√© par la neuvi√®me peinture de la synagogue des Paradesi, montant les Juifs habill√©s en ¬ę habit du Moyen-Orient ¬Ľ en 1805[5]. Dans le courant du XXe si√®cle apparaissent les v√™tements occidentaux, comme indiqu√© par la dixi√®me peinture de la synagogue[5]. Bien que vers 1870 la connexion avec la compagnie des Indes orientales appartienne au pass√©, certains membres de la communaut√© ont √† cette date toujours une forte ouverture sur l'√©tranger, et George Milne Rae parle ainsi d'un homme ayant ¬ę visit√© Constantinople, Amsterdam, Londres, et New York[4] ¬Ľ.

  • Jeunes juives de Cochin (v. 1890)

Malgr√© leurs origines diverses, toutes les communaut√©s de Cochin ont fini par parler le malayalam, la langue du Kerala, comme langue vernaculaire, et l'h√©breu comme langue religieuse[4], et par adopter en grande partie les coutumes locales[11]. Il s'agit plus exactement d'un dialecte parfois appel√© le jud√©o-malayalam, ¬ę injectant [dans le malayalam] du vocabulaire h√©breu, tamoul, [‚Ķ] n√©erlandais et anglais ¬Ľ[14]. Les membres les plus √©duqu√©s et les plus occidentalis√©s, en faible nombre √† la fin du XIXe si√®cle, parlent √©galement l'anglais.

Grille de la cour intérieure de la synagogue de Jew Town à Fort Cochin

√Ä la fin du XIXe si√®cle, il y a encore un faible investissement, m√™me des Paradesi, en faveur d'une √©ducation ¬ę moderne ¬Ľ, et la pr√©sence des missionnaires est moins importante que chez les Bene Isra√ęl. Ainsi, ¬ę l'√Čglise d'√Čcosse a maintenu une mission pour les Juifs de Cochin de 1845 √† 1857, mais sans succ√®s ¬Ľ[4]. George Milne Rae indique qu'√† son √©poque il n'y avait qu'une douzaine de gar√ßons suivant les cours de l'√©cole ou du lyc√©e[4]. L'auteur pr√©cise qu'il existe une √©cole talmudique en h√©breu, mais que ¬ę les parents sont contents si les gar√ßons apprennent √† lire un peu d'h√©breu, puis tournent leur attention vers le commerce ou une autre mani√®re de gagner de l'argent[4] ¬Ľ. George Milne Rae juge suffisamment exceptionnel pour le citer le cas d'un jeune Juif ayant r√©ussi l'examen d'entr√©e √† l'universit√© de Madras en 1884[4].

À Cochin, la première organisation sioniste est fondée en 1923.

Les trois castes

Toutes les communautés juives vivant dans un pays pendant des siècles ont été influencées par la culture de celui-ci.

Les Juifs du K√©rala n'ont pas fait exception √† cette r√®gle. Leurs habitudes de vie connurent une influence des pratiques brahmaniques, comme le fait par exemple de se d√©chausser en entrant dans la synagogue. On note aussi une exclusion des femmes de la vie sociale pendant leurs menstruations, plus s√©v√®re que celle recommand√©e par le juda√Įsme traditionnel. Mais l'influence la plus marquante est celle du syst√®me des castes.

Les deux castes malabari

Juifs noirs de Cochin, vers 1900.
Un groupe de Juifs de Cochin, vers 1900.

Les Juifs de Cochin parlaient la langue locale, le malayalam, et s'habillaient √† l'indienne. L'apparence physique des Malabari (¬ę ceux du Malabar ¬Ľ) est celle des Dravidiens du sud de l'Inde, avec une peau fonc√©e. Les conversions, peut-√™tre dans des buts de mariage, ont donc √©t√© importantes dans la formation de la communaut√©.

Fait le plus marquant pour des Juifs originaires d'autres pays, les Juifs indigènes du Kérala étaient divisés à l'indienne, en deux castes.

La premi√®re est aujourd'hui appel√©e ¬ę Juifs noirs ¬Ľ (au sens √©troit du terme), alors m√™me qu'elle n'a pas de sp√©cificit√© physique. C'√©tait la caste dominante. On la nomme aussi les Meyuchasim, ce que Nathan Katz traduit par ¬ę les Juifs avec un lignage ¬Ľ[3].

La seconde caste √©tait celle des Meshuchrarim (en), ¬ę ceux avec un document l√©gal d'√©mancipation ¬Ľ, les affranchis[3]. Ils √©taient, semble-t-il, les descendants d'esclaves locaux convertis et affranchis par leur ma√ģtres juifs[2], sans qu'il soit tr√®s clair, faute de documents anciens, si ces conversions d'esclaves √©taient d'origine Paradesi, donc r√©centes, ou d'origine malabari, donc plus anciennes. Leur statut social √©tait tr√®s inf√©rieur, et jusqu'en 1932, ils n'avaient pas le droit de s'assoir dans les synagogues Meyuchasim ou Paradesi. Conform√©ment √† la pratique indienne des castes, les mariages entre les deux groupes malabari, et a fortiori entre Meshuchrarim et Paradesi, √©taient interdits. Un document Paradesi de 1757 prend cependant en compte le cas d'une transgression, puisqu'il pr√©cise qu'en cas de mariage entre un ¬ę isra√©lite [‚Ķ] et une femme [‚Ķ] des Meshuchrarim, les fils qui seront n√©s d'eux iront avec la m√®re, mais l'homme [‚Ķ] restera dans la congr√©gation de notre communaut√©[11] ¬Ľ. L'ascension sociale par le mariage √©tait donc exclue, m√™me pour les enfants.

Les deux groupes indig√®nes sont parfois appel√©s les malabari (85 % de la population au XXe si√®cle), par opposition aux ¬ę Juifs blancs ¬Ľ ou paradesi (ou pardeshi, √©tranger) (15 % de la population juive).

Juif paradesi à Cochin, ayant probablement une origine Baghdadie (v. 1890)

En 1892, George Milne Rae rapporte sa visite √† Cochin en 1870, et d√©crit les relations entre Paradesi et Malabari (lesquels lui sont tous pr√©sent√©s par les Paradesi, sans distinctions de castes, comme descendant d'esclaves affranchis, et non comme les Juifs originels) : ¬ę Alors que les Juifs blancs sont des n√©gociants et des marchands, les Juifs noirs gagnent leur subsistance en pratiquant diverses activit√©s artisanales, et sont scieurs, forgerons, charpentiers, ma√ßons, relieurs, tailleurs, p√™cheurs, domestiques des Juifs blancs, ou vendeurs d'articles m√©nagers. Les Juifs noirs ont une synagogue s√©par√©e, mais si l'un des Juifs blancs y p√©n√®tre, le si√®ge principal sera lib√©r√© pour lui ; et chaque relation les d√©signe comme une race inf√©rieure, qui ne s'est jamais √©lev√©e au-dessus de la condition servile dont ils semblent √™tre issus[4] ¬Ľ. Les divisions entre les trois castes de Cochin seront formellement abolies entre les deux guerres mondiales, en particulier gr√Ęce au combat d'Abraham Barak Salem (1882-1967), le premier Meshuchrar √† avoir √©t√© dipl√īm√© de l'universit√©[19]. Il m√®nera un combat avec des m√©thodes de non-violence active (satyagraha) tr√®s inspir√©es de celles de Gandhi[20], boycottant par exemple la synagogue de Cochin ou les Meshuchrarim √©taient discrimin√©s. Il participera aussi en tant que dirigeant au mouvement pour l'ind√©pendance de l'Inde[21], puis se ralliera progressivement au sionisme[21], surtout apr√®s 1933.

Juifs blancs ou paradesi

Rabbi Salomon Halevi (dernier rabbin de la synagogue de Madras) et son épouse Rebecca Cohen, Juifs paradesi de Madras

Ceux-ci ont commenc√© √† arriver √† Cochin au XVIe si√®cle, en petit nombre, et ont √©t√© renforc√©s par de nouvelles arriv√©es, aux XVIIe et XVIIIe si√®cles. Bien que pour des raisons g√©ographiques on les classe dans les Juifs de Cochin, ils constituent en fait un quatri√®me groupe de Juifs en Inde, avec les malabari, les Bene Isra√ęl et les baghdadi.

Inscription du mur externe de la synagogue des paradesi de Cochin.

Les paradesi sont à la base surtout des réfugiés séfarades en provenance de la péninsule Ibérique au XVIe siècle. D'après la plaque qui y est aujourd'hui apposée, leur première synagogue fut construite en 1568[22]. Puis sont venus des Juifs des Pays-Bas (eux-mêmes descendants de réfugiés d'Espagne et du Portugal), qui ont été rejoints plus tard par des Juifs d'Allemagne (ashkénazes) ou moyens-orientaux (de rite également séfarade).

Malgr√© ces origines quelque peu m√©lang√©es, les paradesi ont form√© un groupe homog√®ne, dont les pratiques religieuses √©taient s√©farades, avec quelques composants ashk√©nazes. S. S. Koder a ¬ę pr√©cis√© les [‚Ķ] dates d'arriv√©es dans le malabar [‚Ķ] entre 1566 et 1778. Ces derniers arrivants [se sont m√©lang√©s] avec cinq autres familles venant des colons originels de Cranganore ¬Ľ[2]. Les origines familiales analys√©es par Koder font remonter les premiers Paradesi √† des ¬ę lieux vari√©s, comme J√©rusalem, Safed, Alep, Damas, l'Espagne, l'Allemagne, la Perse et l'Irak ¬Ľ[2]. Le rapport de de Paiva montre d'ailleurs que sur les 25 familles de Paradesi recens√©es en 1685-1686, 14 sont brancas (blanches), les autres √©tant plus brunes de peau[2].

Extérieur de la synagogue des paradesi de Cochin.
Intérieur de la synagogue des paradesi de Cochin.

L'arriv√©e des N√©erlandais en 1663 a donn√© un coup de fouet aux ¬ę Juifs blancs ¬Ľ, renfor√ßant leur petit groupe. Les Paradesi ont rapidement constitu√© une nouvelle caste, sup√©rieure √† celle des ¬ę noirs ¬Ľ[2]. Ce statut sup√©rieur leur venait d'une plus grande richesse, elle-m√™me li√©e √† une meilleure connexion sur le commerce international. Leur peau beaucoup plus claire et leur culture plus occidentalis√©e les diff√©renciaient nettement de leurs coreligionnaires de souche indienne.

Les mariages avec les malabari √©taient interdits, chaque groupe pratiquait son culte dans des synagogues s√©par√©es[2]. On remarquera que le cast√©isme indien, tout en respectant la libert√© religieuse, a √©t√© adopt√© par toutes les communaut√©s religieuses qui se sont install√©es au K√©rala de longue date. Les Chr√©tiens de saint Thomas et les musulmans ont reproduit, comme les Juifs, le syst√®me des castes. On voit ainsi des chr√©tiens blancs et noirs, et des musulmans aschraf et ajlaf (les premiers subdivis√©s eux-m√™mes en thangals, arabes et malabari). Ces groupes sont endogames et non commensaux. Aux yeux des hindous, les Juifs, chr√©tiens et musulmans ne formaient que des jńĀti de plus. Cette situation de stricte division interne √† la communaut√© sera d'ailleurs maintes fois condamn√©e par les autorit√©s religieuses juives ext√©rieures √† Cochin.

Les communaut√©s de Cochin n'avaient pas de rabbin, faute de s√©minaire religieux pour les former, et elles √©taient gouvern√©es par des anciens, √† l'image des panchayats indiens. Un chef traditionnel, le mudaliar faisait la liaison avec le r√Ęja, puis avec les puissances europ√©ennes colonisatrices.

La synagogue des ¬ę Juifs Blancs ¬Ľ fut jusqu'au XXe si√®cle interdite au malabari, qui avait la leur[4].

L'√©migration vers Isra√ęl

Comptant 2 500 membres en 1945, les communaut√©s de Cochin finiront par √©migrer en masse en Isra√ęl apr√®s la cr√©ation de l'√Čtat en 1948, et seules resteront sur place des vieilles personnes refusant de changer d'environnement et de mode de vie. D√®s 1951, 85 % des Juifs de Cochin avaient √©migr√©.

Leur nombre ne fera plus que d√©cro√ģtre, passant de 370 en 1951 √† 112 en 1971, puis 50 en 1982 et √† une vingtaine en 2005[23].

En Isra√ęl, ils seraient entre 5 000 et 8 000 en 2005.

Les Bene Isra√ęl

Les Bene Isra√ęl ‚ÄĒ les fils d'Isra√ęl ‚ÄĒ sont un groupe de Juifs qui, jusqu'au milieu du XXe si√®cle, vivaient principalement √† Bombay, Kolkata, Karachi, Delhi et Ahmadabad. Ils √©taient la communaut√© la plus nombreuse au sein des groupes de Juifs indiens[24]. Leur langue maternelle √©tait le mar√Ęth√ģ, alors que les Juifs de Cochin parlaient le malayalam.

Origines

Entr√©e du vieux cimeti√®re de Naogao des Bene Isra√ęl.

Les Bene Isra√ęl pensent que leurs anc√™tres arriv√®rent ¬ę du nord ¬Ľ[15] dans le pays konkan (la c√īte au sud de Bombay) √† la suite d'un naufrage[25]. Sept hommes et sept femmes auraient surv√©cu[16] - [25] et seraient √† l'origine de l'actuelle population.

Sur cette base t√©nue, de nombreuses th√©ories, externes ou internes √† la communaut√©, ont √©t√© √©labor√©es. L'historien Bene Isra√ęl H. S. Kehimkar fait ainsi descendre la communaut√© d'Isra√©lites ayant fui des pers√©cutions syriennes en Samarie au IIe si√®cle avant J√©sus-Christ[26]. D√®s le XIXe si√®cle, certains auteurs affirmaient cependant que la communaut√© descendait plut√īt d'un groupe encore plus ancien issu des dix tribus perdues d'Isra√ęl[25] - [26], voire d'H√©breux de l'√©poque du roi Salomon[26], ou plus simplement de Juifs venus au Ve ou VIe si√®cle de l'√®re chr√©tienne en suivant les routes commerciales de l'√©poque, depuis l'Arabie ou la Perse[26].

L'absence de sources documentaires permettant de savoir depuis quand les Bene Isra√ęl vivent en Inde[27] a ainsi donn√© lieu √† ¬ę diff√©rentes th√©ories sugg√©rant qu'ils sont arriv√©s de Palestine, du Y√©men, de la Perse, [ou de] Babylone ¬Ľ[25].

La g√©n√©tique nous donne cependant une ouverture partielle sur l'origine de la communaut√©. En effet, les analyses montrent que la grande majorit√© des marqueurs g√©n√©tiques du chromosome Y (transmis et port√© uniquement par les hommes) est d'origine moyen-orientale. L'√©tude consid√®re d'ailleurs que ce groupe m√Ęle √©tait tr√®s petit, peut-√™tre m√™me constitu√© d'une seule personne, ce qui indique incidemment une entr√©e d'hommes d'origine indienne au sein de la communaut√© nulle ou presque.

√Ä l'inverse, la grande majorit√© des marqueurs g√©n√©tiques de l'ADN mitochondrial (transmis uniquement par les femmes) sont d'origine locale[28]. La l√©gende des sept hommes et des sept femmes, origine unique de l'actuelle communaut√© semble donc devoir √™tre rejet√©e, au profit d'immigrants masculins ayant majoritairement pris femmes localement. Le nombre des femmes ainsi int√©gr√©es au groupe juif originel (que ce soit √† l'origine ou lors des √©poques post√©rieures) fut tr√®s restreint. Ainsi, ¬ę 41,3 % des Bene Israel [‚Ķ] descendent d'une seule anc√™tre f√©minine ¬Ľ[28], et ¬ę 67,6 % remontent √† quatre femmes ¬Ľ[29]. Bien que tr√®s local, il semblerait que le patrimoine g√©n√©tique maternel comprenne cependant toujours une lign√©e maternelle d'origine irakienne/iranienne, voire italienne[29]. Une nouvelle √©tude, r√©alis√©e en 2016, donne des r√©sultats similaires[30].

En toute hypoth√®se, les Bene Isra√ęl sont physiquement semblables aux Marathes (les habitants de la r√©gion) non-juifs[31], ce qui confirme qu'ils se sont m√™l√©s aux populations indiennes. Ils ont √©galement pratiquement les m√™mes coutumes, du moins en dehors de leur religion. Ce fort degr√© d'assimilation laisse donc penser que la communaut√© vit en Inde depuis longtemps, mais sans que la date puisse √™tre pr√©cis√©e.

En 1964, l'historien indien George Mark Moraes[32] consid√©rait que des Juifs √©taient d√©j√† pr√©sents dans le konkan au d√©but de l'√®re chr√©tienne, parce que, selon Eus√®be de C√©sar√©e et Saint J√©r√īme, l'ap√ītre Barth√©l√©my aurait √©vang√©lis√© certaines r√©gions indiennes √† cette √©poque[33]. Moraes estimait que la r√©gion touch√©e √©tait la zone c√īti√®re pr√®s de Bombay (une opinion soutenue par Perimalil[34]). Or les premiers missionnaires chr√©tiens √©vang√©lisaient en priorit√© les communaut√©s juives, ce qui serait une preuve indirecte de la pr√©sence juive dans la r√©gion √† cette √©poque, une hypoth√®se que Benjamin J. Israel juge assez sp√©culative[35].

En 1199 ou 1200, dans une lettre au rabbi de Lunel (en France), Ma√Įmonide indique ¬ę les juifs des Indes ne savent rien de la Torah et des lois, rien sauf le Shabbat et la circoncision ¬Ľ[36] - [35]. Ma√Įmonide ne pr√©cise pas d'o√Ļ il tenait ses informations, mais il y a toujours eu un courant commercial entre l'Inde et le Moyen-Orient[35]. Il ne pr√©cise pas non plus de quelle communaut√© il parle. Les Juifs de Cochin peuvent sans doute √™tre exclus, car ils ne semblent jamais avoir perdu leurs livres sacr√©s[35]. Les Bene Isra√ęl semblent correspondre √† la description, sauf si Ma√Įmonide parlait d'une autre communaut√©, aujourd'hui disparue et rest√©e inconnue des historiens.

Des marchands juifs provenant d'Europe voyag√®rent jusqu'en Inde au Moyen √āge pour y commercer, mais on ne sait pas avec certitude s'ils install√®rent des comptoirs permanents en Asie du sud. Au XIIe si√®cle, la r√©f√©rence √† une communaut√© juive indienne par Abraham ibn Daoud est malheureusement extr√™mement vague, puis restera sans √©cho durant plusieurs si√®cles.

La premi√®re mention incontestable date seulement de 1738 : dans une lettre du missionnaire danois J. A. Sartorius, celui-ci mentionne une communaut√© de Juifs ¬ę qui se d√©nomment Bene Isra√ęl, qui n'ont pas la Bible et ne connaissent pas l'h√©breu, et dont la seule formule de pri√®re ou de doctrine est le mot [h√©breu] Shema. C'est le premier mot de la plus solennelle profession de foi[35] ¬Ľ du juda√Įsme, le Shema Isra√ęl (¬ę √Čcoute, [√Ē] Isra√ęl ¬Ľ).

Les Bene Isra√ęl furent d√©couverts et identifi√©s en tant que Juifs au XVIIIe si√®cle par des marchands juifs venus de Cochin.

Coutumes et spécificités

Le district de Raigad (en bleu), ou vivaient les Bene Isra√ęl lors de leur red√©couverte au XVIIIe si√®cle, puis les principales villes o√Ļ ils se sont install√©s aux XIXe et XXe si√®cles.
Des Bene Isra√ęl en habits traditionnels, au XIXe si√®cle.

Lors de leur d√©couverte par les communaut√©s juives de Calcutta et Cochin, les Bene Isra√ęl √©taient une caste (JńĀti) de presseurs d'huile (Telis), vivant essentiellement dans ¬ę le district de kulaba (aujourd'hui Raigad), dans le Maharashtra ¬Ľ[37]. Ils √©taient distingu√©s des autres castes de presseurs d'huile sous le nom de Shanivari telis, c'est-√†-dire les presseurs d'huile du samedi (Shanivar), parce qu'ils respectaient le Shabbat du samedi[16]. √Ä l'exception de son particularisme religieux, la communaut√© √©tait totalement indianis√©e dans sa langue, sa culture et son apparence physique, rien ne permettant de les distinguer de leur environnement indien, si ce n'est leur appartenance √† une caste sp√©cifique.

La pratique indienne des castes, qui interdisait les mariages inter-castes et imposait des quartiers sp√©cifiques √† chaque JńĀti dans les villages et les villes de r√©sidence, leur a probablement permis de survivre dans un milieu qui les auraient sans cela sans doute assimil√©s[25] - [17].

Comme les Juifs indig√®nes de Cochin, et sur le mod√®le traditionnel des castes indiennes, les Bene Isra√ęl √©taient √©galement divis√©s en deux sous-castes : les Gora, ou ¬ę blancs ¬Ľ (tr√®s majoritaires), suppos√©s √™tre de souche ¬ę pure ¬Ľ, et les Kala (ou Kalu), ou ¬ę noirs ¬Ľ (moins nombreux), suppos√©s √™tre issus d'adult√®res[38]. Les couleurs ¬ę blanches ¬Ľ et ¬ę noirs ¬Ľ n'impliquaient aucune diff√©rence dans les apparences physiques. Elle renvoyaient par contre √† un statut social sup√©rieur ou inf√©rieur (dans le syst√®me des castes indiennes, ou varna, ou ¬ę couleurs ¬Ľ, le blanc est la couleur des castes les plus √©lev√©es, regroup√©es dans le varna des Brahmanes, et le noir est la couleur des serviteurs r√©tribu√©s, les Sudra). On retrouve encore ici la pratique indienne des castes endogames. M√™me s'ils ne se mariaient pas entre eux et avaient des statuts diff√©rents, les membres des deux sous-castes appartenaient bien √† une m√™me communaut√©, et partageaient les m√™mes lieux de culte.

Les patronymes √©taient fond√©s sur le nom du village d'origine, avec le suffixe ¬ę kar ¬Ľ (Penkar : du village de Pen). Il y 142 noms de villages identifi√©s gr√Ęce √† ces patronymes[17], ce qui donne une indication sur la r√©partition historique de la communaut√© dans le kulaba, somme toute tr√®s modeste eu √©gard √† la taille de l'Inde. Les pr√©noms les plus anciennement connus sont purement indiens, comme Bapuji, Rowji, Abaji ou Tanaji, sans sp√©cificit√© juive[17].

L'analyse de la variante du mar√Ęth√ģ parl√©e par les Bene Isra√ęl montre une influence de termes plus sp√©cifiquement utilis√©s par les musulmans de la r√©gion, et les communaut√©s qui n'avaient pas de cimeti√®res enterraient souvent leurs morts dans les cimeti√®res musulmans[17]. Les musulmans √©tant dominants dans cette r√©gion de l'Inde jusqu'√† l'arriv√©e des Britanniques, cette ¬ę tr√®s proche harmonie avec les musulmans ¬Ľ[39] favorisait le statut social de la communaut√©[39]. La bonne qualit√© de cette relation, peut-√™tre li√©e √† la pratique commune du monoth√©isme, ne semble pas avoir entra√ģn√© de mauvais rapports particuliers avec l'environnement hindou.

Le caract√®re juif de leur religion √©tait tr√®s partiel[31] - [16]. Ils n'utilisaient d'ailleurs pas ce terme, au b√©n√©fice de l'expression Bene Isra√ęl (¬ę les enfants d'Isra√ęl ¬Ľ). La Jewish Encyclopedia √©met l'hypoth√®se que cet usage visait √† une meilleure acceptation par ¬ę leurs voisins musulmans, pr√©f√©rant le nom de Beni-Isra√ęl en r√©f√©rence √† l'usage favorable du terme dans le Coran ¬Ľ[16].

De même, ils n'avaient pas de rabbins, mais des chefs religieux héréditaires (dans les familles Jhiradkar, Rajpurkar et Shapurkar) appelés Kaji ou Kazi, sans doute un dérivé de l'arabe Kadi (juge)[27]. Reconnus par les autorités locales, les Kazi faisaient aussi fonction de juges pour les affaires internes à la communauté[5].

Enfin, les Bene Isra√ęl n'avaient aucun texte religieux sp√©cifique, pas m√™me de Torah[35], et n'avaient aucune pratique de l'h√©breu[35]. Des rituels alimentaires juifs aussi essentiels que la Shehita (l'abattage rituel des animaux) et la bediŠł≥ah n'√©taient pas pratiqu√©s[16]. ¬ę Les seuls animaux consid√©r√©s comme consommables √©taient les poules, les moutons et les ch√®vres. Les Bene Isra√ęl ont sans doute renonc√© √† la viande bovine afin de ne pas offenser leurs voisins hindous ¬Ľ[16].

Plusieurs éléments expliquent cependant que les marchands juifs entrés en contact avec eux les aient identifiés comme juifs.

D'une part, le nom qu'ils se donnaient correspond au nom dominant donn√© par la Bible h√©bra√Įque aux juifs[Note 1] : ¬ę les enfants d'Isra√ęl ¬Ľ. D'autre part, les Bene Isra√ęl pratiquaient certaines traditions identifi√©es comme h√©bra√Įques : ils pratiquaient le Shabbat et certaines f√™tes juives, ils croyaient en un dieu unique, le Dieu d'Isra√ęl, ils pratiquaient la circoncision des enfants m√Ęles, et ils avaient enfin certaines r√®gles alimentaires d'origine juive. Ainsi, par exemple, ils ¬ę enlevaient le nerf sciatique d'animaux utilis√©s pour la nourriture, et ils salaient la viande afin d'en extraire le sang ¬Ľ[16]. Enfin ils utilisaient le mot Shema, premier mot de la profession de foi Shema Isra√ęl[35].

Avant l'adoption du juda√Įsme orthodoxe au XIXe si√®cle, plusieurs f√™tes √©taient pratiqu√©es par les Bene Isra√ęl, comme Navyacha San (la f√™te du nouvel an), Khiricha San (la f√™te du Khir, une sorte de pudding), Darfalnicha San (une p√©riode de je√Ľne et de silence d'une journ√©e). Pour certaines de ces f√™tes au moins, une origine juive est plausible[16].

Ces pratiques r√©siduelles ont permis d'identifier les Bene Isra√ęl comme juifs, mais avec certains doutes quant √† leur ¬ę puret√© ¬Ľ.

La prise de contact avec les autres communautés indiennes

Une famille Bene Isra√ęl √† Bombay, vers 1900.

Les premiers contacts identifi√©s avec d'autres juifs datent du XVIIIe si√®cle. Benjamin J. Israel consid√®re, en s'appuyant sur la lettre de Sartorius (1738), que des contacts sporadiques avec les Juifs de Cochin sont plausibles vers 1700, voire ant√©rieurement[15]. Cependant, le premier document des Juifs de Cochin √† ce sujet est une lettre de 1768 de Ezekiel Rahabi, un cadre de la Compagnie n√©erlandaise des Indes orientales adress√©e aux Juifs d'Amsterdam, lettre qui mentionne que des ¬ę enseignants cochini sont all√©s dans le Konkan pour instruire les Bene Isra√ęl de la religion juive et de ses pratiques, et que certains membres de la communaut√© Bene Isra√ęl sont all√©s √† Cochin se former comme instructeurs en religion juive ¬Ľ[15]. Cette reprise des contacts durait depuis d√©j√† quelque temps, le fils de Rahabi, David Rahabi, ayant travaill√© avec les Bene Isra√ęl d√®s le milieu du XVIIIe si√®cle, alors qu'il √©tait employ√© par la compagnie des Indes[15]. √Ä compter de 1750, la reprise de contact avec les Juifs de Cochin am√®ne une √©volution dans les pr√©noms, ceux-ci devenant de plus en plus h√©bra√Įques, quoique souvent indianis√©s, comme Samaji (pour Samuel), ou Hasaji (pour √Čz√©chiel)[17]. Vers cette date, la communaut√© aurait compt√© environ 5 000 membres[27].

Apr√®s ces premiers contacts avec les Juifs de Cochin (particuli√®rement les ¬ę juifs blancs de Cochin ¬Ľ, ou Paradesi, tr√®s li√©s √† la compagnie des Indes), d'autres contacts seront √©tablis au tournant du si√®cle avec les marchands juifs du Moyen-Orient, alors en train de cr√©er une nouvelle communaut√© juive indienne, celle des Baghdadi. √Ä compter du XIXe si√®cle, s'√©tablissent √©galement des liens avec l'importante communaut√© juive s√©pharade y√©m√©nite (qui √©tait de longue date une source importante de textes sacr√©s pour les Juifs de Cochin).

√Ä compter de 1813, les autorit√©s britanniques autorisent l'action des missionnaires chr√©tiens en Inde[5]. D√®s cette √©poque, les Bene Isra√ęl rentrent en contact avec ceux-ci, qui leur transmettront la Bible traduite en mar√Ęth√ģ, beaucoup plus accessible pour eux que la version h√©bra√Įque. Les missionnaires protestants am√©ricains et √©cossais joueront ainsi un r√īle important dans l'enseignement et l'explication de l'Ancien Testament, et m√™me dans l'approfondissement de la formation √† l'h√©breu, initi√©e par les Juifs de Cochin[26]. Le docteur John Wilson ¬ę le plus c√©l√©br√© de ces missionnaires [‚Ķ] par les Bene Isra√ęl ¬Ľ produira ainsi une grammaire h√©breu-mar√Ęth√ģ. Cette d√©marche permettra aux missionnaires de faire de l'h√©breu la seconde langue enseign√©e aux Bene Isra√ęl dans leurs √©coles (apr√®s l'anglais), m√™me si tr√®s peu de membres de la communaut√© acqu√©raient √† cette √©poque une vraie maitrise de la langue[17]. Le poids des √©coles protestantes dans l'√©ducation des jeunes est devenu tr√®s important d√®s les ann√©es 1820[5]. Eu √©gard √† cette forte influence, Orpa Slapak a m√™me √©crit que les missionnaires ¬ę avaient cr√©√© [‚Ķ] une base solide pour l'entr√©e de la communaut√© Bene Isra√ęl dans le courant dominant du Juda√Įsme[5] ¬Ľ.

Plus tard, les missionnaires de l'√Čglise d'Angleterre mettront plus d'agressivit√© que leurs pr√©d√©cesseurs √† condamner les ¬ę erreurs du juda√Įsme rabbinique ¬Ľ[26], sans beaucoup de succ√®s d'apr√®s les plaintes de ces missionnaires[26] - [5].

C'est sans doute pour contrer l'influence des missionnaires, qu'en 1826, ¬ę un groupe [‚Ķ] d'enseignants juifs de Cochin quitt√®rent leur communaut√© pour vivre au milieu des Bene Isra√ęl [‚Ķ] et leur enseigner l'observance du Juda√Įsme traditionnel. Un second groupe d'enseignants cochini arriva en 1833[5] ¬Ľ. Vers cette date, les Bene Isra√ęl auraient √©t√© environ 6 000, soit gu√®re plus que vers 1750, dont d√©j√† un tiers ayant √©migr√© vers Bombay[27].

Enfin, en 1838, Shlomo Salem Shurrabi, un autre Juif de Cochin, s'installa chez les Bene Isra√ęl, o√Ļ il devint l'un des enseignants et leaders religieux les plus importants, dirigeant la pri√®re, enseignant la Halakha et cr√©ant plusieurs synagogues : Bombay en 1840, Revdanda en 1842, Alibag en 1848 et Panvel en 1849. D'autres cr√©eront neuf autres synagogues d'ici √† la fin du XIXe si√®cle, instituant ainsi un tissu de lieux de culte[5].

Tous ces contacts vont r√©former en profondeur la religion traditionnelle des Bene Isra√ęl, en rendant dominantes les pratiques ¬ę orthodoxes ¬Ľ du juda√Įsme : lois religieuses, f√™tes juives, h√©breu, usage du Tanakh et des r√®gles Talmudiques. Cette r√©forme explique la perte progressive de statut des kajis, jusqu'√† leur disparition. √Ä partir de la fin du XVIIIe si√®cle (et surtout de 1826), l'encadrement religieux des Bene Isra√ęl a surtout √©t√© constitu√© de Juifs Bagdhadi, de Cochin et du Y√©men[5]. Ces religieux n'√©taient pas des rabbins ordonn√©s (la communaut√© de Cochin elle-m√™me n'en avait pas), mais des hazzan (chantre), des Mohel (circonciseur) et des Sofer (scribe)[5]. Parfois, mais de plus en plus rarement au cours du XIXe si√®cle, jusqu'√† leur disparition, des kajis intervenaient dans le culte, en particulier dans les zones sans synagogue[5].

Bien qu'ils aient √©t√© ¬ę rejuda√Įs√©s ¬Ľ, les autres Juifs les regardaient avec une certaine r√©serve, compte tenu de leur longue ignorance des lois juives. Ainsi par exemple, les Baghdadi de Calcutta refusaient tout mariage avec eux, compte tenu des doutes quant √† leur √©ventuelle ¬ę impuret√© ancestrale ¬Ľ en tant que Juifs[39].

Sous l'influence des Juifs de Cochin ou des Bagdhadi de Calcutta, s√©pharades, les Bene Isra√ęl ont opt√© pour le rite s√©farade, avec certaines particularit√©s propres √† la communaut√©.

La perte de pr√©√©minence des anciens responsables (kajis) de la communaut√© est aussi une perte de l'autonomie sociale et religieuse des Bene Isra√ęl, √©duqu√©s dans des √©coles protestantes, dirig√©s en tant que militaires ou fonctionnaires par le raj britannique, et en tant que Juifs par des Y√©m√©nites, des Cochini ou des Baghdadi. Il faudra attendre la fin du XIXe si√®cle pour qu'une √©lite Bene Isra√ęl occidentalis√©e apparaisse.

La période moderne

La synagogue Keneseth Eliyahu, à Bombay, vers 1900.
La synagogue Keneseth Eliyahu, à Bombay, en 2006.

Si on sait peu de choses des Bene Isra√ęl avant le XVIIIe si√®cle, leur d√©veloppement est mieux connu √† partir de cette √©poque.

Partis de leurs villages de la c√īte (district de Kulaba, aujourd'hui Raigad[37]), ils s'installent progressivement dans les villes, en particulier √† Bombay (on les nomme d'ailleurs parfois les ¬ę Juifs de Bombay ¬Ľ), o√Ļ ils se regroupent dans le quartier qui sera appel√© Isra√ęl Moholla[17]. La premi√®re famille connue √† s'installer dans cette ville est la famille Divekar (¬ę du village de Dive ¬Ľ), en 1746.

D√®s la seconde moiti√© du XVIIIe si√®cle, des Bene Isra√ęl s'engagent en assez grand nombre dans l'arm√©e de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Ces engagements militaires n'√©taient pas une innovation, certains Bene Isra√ęl ayant d√©j√† eu l'habitude de servir dans les marines militaires locales au cours des si√®cles pr√©c√©dents. Mais l'engagement au sein des troupes de la compagnie permet une ascension sociale plus rapide[26].

En 1796 est fond√©e a Bombay Sha'ar haRahamim, la premi√®re synagogue Bene Isra√ęl, par Samaji Hasaji (Samuel Esekiel) Divekar, officier (avec son fr√®re) des troupes de la Compagnie anglaise des Indes orientales[26] - [5].

√Ä compter de 1813, les missionnaires britanniques et am√©ricains tentent de convertir les Bene Isra√ęl, sans grand succ√®s. Mais ils apportent avec eux des modifications culturelles non n√©gligeables, en particulier la Bible en mar√Ęth√ģ, et une pratique de l'Anglais[26] qui sera essentielle pour l'am√©lioration de la situation sociale de la communaut√©, lui permettant de se lier au Raj britannique. Cette √©volution culturelle par l'√©ducation, avec ses cons√©quences sociale, est aussi le produit de l'influence des Juifs de Calcutta (Bagdhadi) et de Cochin, tr√®s connect√©s sur le commerce international. Pour l'ancienne, modeste et isol√©e caste des ¬ę presseurs d'huile ¬Ľ, il s'agit d'une r√©volution sociale importante.

Au cours du XIXe si√®cle, le mouvement d'√©migration s'acc√©l√®re, depuis les villages de la c√ītes vers les villes de l'int√©rieur. Si Bombay et sa r√©gion restent la destination principale, avec √† terme les trois quarts de la communaut√©[17], les Bene Isra√ęl s'installent aussi de fa√ßon importante dans trois autres villes du nord-ouest : Pune, Karachi (actuellement au Pakistan), et Ahmadabad[31].

√Ä Karachi, par exemple, ils deviennent m√™me rapidement assez nombreux, puisqu'ils sont selon les sources entre 1 000 et 2 500 (sur les 10 000 Bene Isra√ęl de l'√©poque) au d√©but du XXe si√®cle[40]. √Ä partir de Karachi, certains cr√©eront m√™me une petite communaut√©, desservie par deux synagogues, √† Peshawar, pr√®s de la fronti√®re afghane[40].

D√®s la fin du XVIIIe si√®cle, l'activit√© de presseur d'huile est en voie de disparition, remplac√©e par de nouvelles activit√©s. La carri√®re militaire est une des plus importantes depuis la seconde moiti√© du XVIIIe si√®cle, mais il en existe d'autres, qui se d√©veloppent entre la fin du XVIIIe si√®cle et le milieu du XIXe si√®cle : entrepreneurs de travaux publics, charpentiers, employ√©s, institutrices, fonctionnaires[17]. Vers le milieu du XIXe si√®cle, l'engagement militaire des Bene Isra√ęl est un grand succ√®s, puisque pr√®s de 50 % des officiers indig√®nes de l'arm√©e de Bombay appartiennent √† la communaut√©[26].

Avec le temps et l'am√©lioration de leur niveau d'√©ducation, en particulier en anglais, le niveau des emplois occup√©s tend √† s'am√©liorer[17]. Dans la seconde moiti√© du XIXe si√®cle, la proportion de Bene Isra√ęl dans l'arm√©e de Bombay d√©cline tr√®s fortement, √† la suite de modifications dans la politique de promotion et au poids croissant des hautes castes, comme les Rajpoutes. D√®s le troisi√®me quart du XIXe si√®cle, ¬ę l'enr√īlement avait pratiquement cess√©, et √† la fin du si√®cle, seule une poign√©e d'officiers sup√©rieurs √©taient encore en service actif ¬Ľ[26]. De fa√ßon anecdotique, on retrouve quelques officiers Bene Isra√ęl dans l'arm√©e britannique des Indes, puis dans celle de l'Inde ind√©pendante, avec par exemple un vice-amiral et un major-g√©n√©ral[17].

En 1875, les Bene Isra√ęl √©tablissent une ¬ę √©cole isra√©lite ¬Ľ, en langue anglaise, la premi√®re √©cole ¬ę moderne ¬Ľ sous leur contr√īle. Il s'agit d'une volont√© de prendre en main leur propre √©ducation, mais aussi d'une cons√©quence du retrait progressif des missionnaires protestants de leur r√īle √©ducatif, lequel se retreint puis dispara√ģt dans le milieu Bene Isra√ęl dans la seconde moiti√© du XIXe si√®cle[41].

Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, l'enseignement en anglais se généralise, de moins en moins de jeunes suivant des études en marathi ou en hébreu[42]. Chez certains, l'anglais est devenu la langue parlée dominante, le marathi n'étant plus qu'une langue secondaire pour communiquer avec l'environnement indien[43].

Autre preuve de l'autonomie sociale grandissante de la communauté, mais aussi de son expansion géographique, la grande synagogue de Karachi, Magen Shalome, est construite en 1893[40].

Indications pour le vieux cimetière juif de Cochin

√Ä la fin du XIXe si√®cle, les Bene Isra√ęl sont de plus en plus nombreux √† devenir de petits fonctionnaires de l'empire britannique, des employ√©s de bureau ou des commer√ßants[40]. √Ä compter du XXe si√®cle apparaissent des m√©decins et des avocats. Cependant, il n'y aura jamais de d√©veloppement de grandes entreprises d√©tenues par des Bene Isra√ęl, semble-t-il par manque de capitaux[17]. Les Bene Isra√ęl du XIXe si√®cle et de la premi√®re moiti√© du XXe si√®cle restent assez pauvres, mais apparaissent cependant, relativement au niveau de vie de l'Inde, comme ayant un positionnement de classe moyenne.

Preuve de l'occidentalisation de la communaut√©, des associations communautaires ¬ę modernes ¬Ľ, apparaissent au d√©but du XXe si√®cle. La Bene Israel conference est fond√©e en 1917[5]. La all india israelite league est cr√©√© en 1918[5] par deux Bene Isra√ęl, Jacob Bapuji Israel et David S. Erulkar[44], qui entendaient f√©d√©rer toutes les communaut√©s de l'Inde. Vers la m√™me √©poque sont fond√©s l'association caritative Karachi Bene Israel Relief Fund et le Karachi Jewish Syndicate[44]. Le docteur E. Moses, un Bene Israel, est √©lu maire de Bombay en 1937[45].

On estime que les Bene Isra√ęl √©taient au nombre de 6 000 dans les ann√©es 1830, 10 000 au tournant du XXe si√®cle, et en 1948, lorsque leur communaut√© √©tait la plus nombreuse en Inde, on comptait 20 000[31] √† 25 000 individus[5]. Depuis, leur population n'a cess√© de diminuer (en Inde), principalement du fait de l'√©migration vers Isra√ęl, mais aussi vers les √Čtats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni. Depuis les ann√©es 1970 et jusqu'en ce d√©but du XXIe si√®cle, la population en Inde est rest√©e assez stable, aux alentours de 5 000 personnes[5].

L'√©migration vers Isra√ęl

En 1897, les Bene Isra√ęl avaient √©t√© invit√©s √† participer au Premier congr√®s sioniste de B√Ęle, mais avaient d√©clin√© l'invitation.

Au cours de la premi√®re moiti√© du XXe si√®cle, la communaut√© reste prudemment neutre et √† l'√©cart de la lutte pour l'ind√©pendance, √† l'exception de quelques individualit√©s, comme David Erulkar. Mais avant m√™me la cr√©ation d'Isra√ęl, la situation des Bene Isra√ęl a commenc√© √† changer, du fait de l'ind√©pendance et de la partition (entre l'Inde et le Pakistan) de l'ancien Empire des Indes britanniques, en 1947. Les Bene Isra√ęl √©taient assez li√©s au commerce ou √† l'administration coloniale, et l'ind√©pendance remet dans une certaine mesure en cause cette situation[43].

En Inde, la situation institutionnelle de la communaut√© n'a pas √©t√© directement atteinte, mais les affrontements violents entre hindous et musulmans qui ont touch√© la r√©gion de Bombay, les interrogations n√©es de la fin de l'empire et l'int√©r√™t pour la cr√©ation d'un √Čtat juif ont entra√ģn√© d√®s 1948 un courant d'√©migration vers Isra√ęl, courant qui se poursuivra au cours des ann√©es 1950 et 1960. Quelques centaines de personnes √©migreront √©galement vers d'autres pays, principalement anglo-saxons : Royaume-Uni, Canada, Australie ou √Čtats-Unis[24]. Apr√®s 1971, date √† laquelle il ne restait plus que 5 500 Bene Isra√ęl en Inde, le taux d'√©migration chuta consid√©rablement[24], et la population Bene Isra√ęl de l'Union indienne en 2008 compte toujours environ 5 000 personnes[46].

Au Pakistan, o√Ļ vivaient environ 2 000[40] √† 2 500 Bene Isra√ęl[47], ¬ę la cr√©ation d'un √Čtat islamique [‚Ķ] [solidaire des Palestiniens] a cr√©√© un sentiment croissant d'ins√©curit√© au sein de la communaut√© pakistanaise [‚Ķ]. Apr√®s qu'Isra√ęl a proclam√© son ind√©pendance en 1948, des incidents violents sont survenus au Pakistan contre la communaut√© [‚Ķ]. La synagogue de Karachi a √©t√© incendi√©e et les Juifs ont √©t√© attaqu√©s. Le sort des Juifs est devenu [encore] plus pr√©caire √† la suite des troubles et des manifestations dirig√©s contre les Juifs pendant les guerres isra√©lo-arabes en 1948, 1956 et 1967. La pers√©cution des Juifs a entra√ģn√© une √©migration massive, principalement vers l'Inde, mais aussi vers Isra√ęl et le Royaume-Uni. La petite communaut√© de Peshawar a cess√© d'exister, et les synagogues ont √©t√© ferm√©es. En 1968, le nombre de Juifs au Pakistan √©tait tomb√© √† 250, la quasi-totalit√© d'entre eux √©taient concentr√©s √† Karachi, o√Ļ il y avait une synagogue, une organisation sociale, et un organisme de loisirs. [‚Ķ] Magen Shalome [‚Ķ]. La derni√®re synagogue de Karachi a √©t√© d√©molie dans les ann√©es 1980 ¬Ľ[40]. En 2007, il ne restait qu'environ 200 Bene Isra√ęl au Pakistan[47].

Le premier ministre isra√©lien Levi Eshkol, soutien des Bene Isra√ęl en 1964 contre le rabbinat.

En Isra√ęl, l'immigration a suscit√© une controverse. L'origine juive des Bene Isra√ęl ne faisait pas d√©bat, et l'√Čtat acceptait leur immigration. Mais en 1961[37], le rabbinat posa la question de savoir si les membres de la communaut√© √©taient encore pleinement Juifs. Plus sp√©cifiquement, une analyse g√©n√©alogique √©tait demand√©e aux rabbins avant tout mariage d'un Bene Isra√ęl, et ce ¬ę en remontant aussi loin que possible ¬Ľ[39]. Une conversion rituelle avant mariage, visant √† lever tout doute √©tait √©galement demand√©e[39].

En effet, pendant des si√®cles, les Bene Isra√ęl avaient v√©cu sans rabbin ni connaissance de la loi juive (Halakha). Leurs mariages, leurs conversions d'Indiens (consid√©r√©es comme probables compte tenu de leur apparence physique) √©taient donc suspects. En Isra√ęl, les rabbins ont le monopole sur le mariage des Juifs, et du fait des doutes du rabbinat sur la juda√Įt√© des Bene Isra√ęl, ces derniers eurent soudain des difficult√©s √† se marier en Isra√ęl. Ces probl√®mes ont frein√© leur √©migration et entrain√© des mouvements de protestation des Bene Isra√ęl vivant dans l'√Čtat juif.

Il est possible que cette question ait √©t√© une exportation des anciennes divisions communautaires indiennes, dans la mesure o√Ļ le grand rabbin s√©farade d'Isra√ęl de l'√©poque, Yitzhak Nissim (1896-1981) √©tait originaire de Bagdad, en Irak, une communaut√© ayant donn√© naissance √† celle des Baghdadi indiens. La question de la juda√Įt√© des Bene Isra√ęl avait √©t√© plusieurs fois pos√©e par les Baghdadi de Bombay aux rabbins de Bagdad, et le sujet leur √©tait donc connu[27]. Joan G. Roland note que beaucoup de Bene Isra√ęl isra√©liens ont √† l'√©poque consid√©r√© qu'on retrouvait dans ces soup√ßons la trace de l'attitude m√©fiante des Baghdadi indiens sur la pleine juda√Įt√© des Bene Isra√ęl[39].

√Ä la suite de ces mouvements de protestation, ¬ę le Grand Rabbinat orthodoxe d'Isra√ęl d√©cr√®te en 1962 que le mariage avec les Bene Isra√ęl √©tait autoris√©. Le Premier ministre isra√©lien a publi√© une d√©claration en 1964 selon laquelle le gouvernement d'Isra√ęl les consid√©rait comme des Juifs √† tous les √©gards ¬Ľ[25]. Cette derni√®re d√©claration faisait suite √† des manifestations. En effet la d√©cision du rabbinat de 1962 n'avait pas totalement r√©gl√© la question. Celui-ci, sans rejeter par principe les Bene Isra√ęl, avait maintenu une demande d'enqu√™te au cas par cas avant les mariages. Deux semaines apr√®s la d√©claration de soutien de Levi Eshkol, le grand rabbinat annule l'exigence de ces enqu√™tes[39], d√©cision qui r√®gle d√©finitivement les probl√®mes de statuts personnels, et facilite l'immigration.

La fin de l'émigration de masse se produit au début des années 1970, quand les dernières populations villageoises sont touchées[5].

Les Bene Isra√ę seraient 50 √† 60 000 en Isra√ęl (en 2005), 5 000 en Inde (en 2008)[46], 200 au Pakistan (en 2007)[47] et 2 000 dans divers pays anglophones (Royaume-Uni, Canada, √Čtats-Unis‚Ķ).

Les principales villes isra√©liennes o√Ļ vivent les Bene Isra√ęl sont Ashdod, Lod, Ramleh et Beersheba[25] ¬Ľ. ¬ę La plupart des Juifs de Karachi vivent ainsi aujourd'hui √† Ramleh, [‚Ķ] et y ont construit une synagogue qu'ils ont nomm√©e Magen Shalome[40] ¬Ľ, du nom de l'ancienne synagogue de Karachi.

En 1984, Benjamin J. Israel note une r√©sistance √† l'assimilation culturelle en Isra√ęl, √† l'exception de ceux qui √©taient d√©j√† les plus occidentalis√©s avant leur immigration[24]. En 2007, Shalva Weil indique que ¬ę les membres plus √Ęg√©s parlent encore l'ourdou ou le mar√Ęth√ģ. ¬ę Ils ne sont pas la plus int√©gr√©e de toutes les communaut√©s d'Isra√ęl ¬Ľ, note le Dr Shalva Weil de l'Universit√© h√©bra√Įque, un expert des Juifs du sous-continent ¬Ľ[47]. Le niveau d'√©ducation a cependant augment√©, et les mariages avec les membres d'autres communaut√©s juives se sont fortement d√©velopp√©s[5].

La communauté baghdadi

La communaut√© Baghdadi est une communaut√© de Juifs arabophones, surtout originaire d'Irak, fond√©e sur le commerce international. Elle a amorc√© sa constitution au XVIIIe si√®cle autour du port de Surat (pr√®s de Bombay), avant de se d√©velopper au XIXe si√®cle √† Bombay puis √† Calcutta. Elle dispara√ģt quasiment dans le troisi√®me quart du XXe si√®cle par √©migration vers les pays anglo-saxons et Isra√ęl.

Origine

Garcia de Orta (1501-1568) rejoint en 1534 Martim Afonso de Sousa (1500-1564), gouverneur des Indes (1534-1539, Capitão-mor do mar). Son long séjour a pu contribuer à favoriser aussi les commerçants d'origine juive portugaise, à Surate à partir de 1534 puis à Bombay dès 1554.

À compter du XVIIe siècle, des commerçants Juifs européens (souvent descendants de réfugiés séfarades d'Espagne) sont présents en Inde, en particulier à Surat[27], un peu au nord de Bombay. Puis, au début du XVIIIe siècle, quelques commerçants juifs moyen-orientaux les rejoignent. Vers 1730, Joseph Semah, récemment installé à Surat est le premier commerçant juif arabophone connu à s'installer à Bombay[27].

À partir de 1760, le port de Bassorah, dans le sud de l'actuel Irak, devient un centre important pour le commerce de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Des Juifs irakiens, déjà impliqués dans les activités commerciales, profitent alors des routes commerciales de la compagnie pour renforcer leurs activités à travers l'océan Indien, et vers l'Inde en particulier[27]. Renouvelant ce qu'on pense avoir été à l'origine des communautés plus anciennes de l'Inde, certains de ces commerçants s'installent alors en Inde sur les traces de leurs quelques prédécesseurs, pour y développer leurs activités économiques.

Tombe de Shalom Aaron Obadiah Cohen, fondateur de la communauté juive baghdadi en Inde.

D√®s la fin du XVIIIe si√®cle, une premi√®re communaut√© de commer√ßants juifs de langue arabe est install√©e en Inde. Plac√©e sous la direction de Shalom Obadiah Ha-Cohen, d'Alep, en Syrie, elle regroupe des Juifs arabophones de l'Empire ottoman, venus surtout d'Irak, mais aussi de Syrie voire du Y√©men. Quelques Juifs non arabophones se joindront m√™me √† eux, provenant de Perse (Iran) ou d'Afghanistan[27]. Le terme de Baghdadi (¬ę ceux de Bagdad ¬Ľ), plus rarement Iraki, s'impose √† cette √©poque du fait de l'origine dominante de ces marchands. La communaut√© essaime dans les grands ports marchands des c√ītes indiennes √† partir de Surat, mais reste encore modeste √† la fin du XVIIIe si√®cle. Elle aurait alors compt√© 95 commer√ßants (plus leurs proches) √† Surat, disposant d'une synagogue et d'un cimeti√®re juif[27].

Développement

La tombe de David Sassoon, à Pune.

Les ports qui attirent le plus ces commer√ßants √† partir de Surat sont d'abord Bombay puis Calcutta. De ce fait, le poids initial de Surat se restreint rapidement au b√©n√©fice de ces deux nouveaux centres[27]. D√®s la fin du XVIIIe si√®cle, les marchands juifs de Bombay prennent du poids dans le commerce international bas√© dans la ville, sous l'influence du plus important d'entre eux, Salomon Jacob[27]. Cette ville attire en premier les Baghdadi, car Calcutta est totalement sous le contr√īle des commer√ßants britanniques. √Ä Bombay, les circuits √©conomiques sont plus ouverts, et les Baghdadi vont rapidement prendre un poids important dans le commerce du tabac, du jute, du coton, voire de l'opium (alors l√©gal)[27].

Vers la fin des années 1820, les persécutions anti-juives de Daud Pacha[27], gouverneur ottoman mais semi-indépendant de Bagdad et d'une bonne partie de l'Irak amènent le départ de nombreux Juifs vers les pays avoisinants et l'Inde, une fuite encore renforcée par les destructions et l'épidémie qui accompagne le renversement de Daud Pacha par les Ottomans, en 1831. C'est dans ce cadre qu'en 1832 arrive à Bombay David Sassoon[27] (Bagdad, 1792 - Pune (Inde), 1864), issue d'une riche famille de commerçants, qui deviendra le plus riche négociant de la communauté, et son principal dirigeant. La mort en 1834 de Salomon Jacob[27], responsable de la communauté depuis la fin du XVIIIe siècle favorisera l'ascension de la famille Sassoon. Celle-ci restera la famille dominante de la communauté Baghdadi de Bombay jusqu'au XXe siècle.

Au d√©but des ann√©es 1830, la population des Juifs arabes de Bombay est encore modeste, puisqu'elle ne compte que 20 ou 30 familles, tr√®s loin des Bene Isra√ęl, qui eux aussi sont en train de s'installer √† Bombay et comptent d√©j√† environ 2 000 personnes dans la ville[27].

L'arrivée des réfugiés d'Irak puis celle de nouveaux réfugiés persans chassés par les conversions forcées de Meshed, en 1839[27], vont accélérer son expansion.

La synagogue Magen David, construite à Bombay par David Sassoon.

Commer√ßants avis√©s, les Baghdadi deviennent d√®s la premi√®re moiti√© du XIXe si√®cle une des communaut√©s les plus prosp√®res de la ville[48] et y font Ňďuvre de philanthropes. Les membres les plus connus de cette communaut√© sont David Sassoon (Bagdad, 1792 - Pune (Inde), 1864) et son fils Albert Sassoon (Bagdad, 1818 - Brighton, 1896). La famille va √©galement cr√©er une banque renomm√©e en Asie, et des activit√©s non seulement √† Bombay, mais aussi √† Calcutta, Rangoon, Shanghai ou Singapour[27]. Les Sassoon sont aussi parmi les premiers √† d√©velopper des activit√©s industrielles dans la r√©gion, dans le domaine du textile[27]. ¬ę Comme les Rothschild, David Sassoon place [‚Ķ] ses nombreux fils dans diff√©rentes villes et pays ¬Ľ[27]. Preuve du succ√®s de la famille, mais aussi de ses liens √©troits avec l'administration britannique en Inde, Albert Sassoon devient chevalier de l'Ordre du Bain en 1872 et Baronnet en 1890.

L'un des descendants de la famille, Victor Sassoon (1881-1961), v√©cut √† Shanghai. De ce fait, il eut un r√īle important dans le d√©veloppement initial de Shanghai. Sa fortune lui permit √©galement d'aider les milliers de Juifs qui purent se r√©fugier √† Shanghai pendant la Seconde Guerre mondiale.

Très croyant, David Sassoon fait construire en 1861 la synagogue Magen David pour la communauté qui s'agrandit. Vers la même époque il multiplie le financement pour les activités religieuse, éducative ou d'aides sociales pour ses coreligionnaires plus défavorisés, surtout à Bombay, mais aussi dans d'autres communautés à travers l'Orient[27].

Dans la seconde moiti√© du XIXe si√®cle, les Baghdadi renforcent leur implantation dans d'autres villes, en particulier Calcutta, qui devient progressivement leur plus grosse implantation, domin√©e par la famille des Ezra de Calcutta[27], mais aussi par d'autres familles de grands marchands, comme les Musleah, les Gubbay ou les Abraham. Ces grandes familles, qui ne sont d'ailleurs pas les plus nombreuses, beaucoup de Baghdadi restant modestes, sont g√©n√©ralement li√©es entre elles par les liens du mariage, mais peuvent aussi s'opposer entre elles en fonction des conflits de pouvoir ou de commerce. Avec le d√©veloppement des Ezra de Calcutta, ¬ę une bonne partie de l'histoire de la communaut√© des Juifs Baghdadi tournera autour de l'acceptation ou du refus de [leur] domination ¬Ľ[27]. Vers la fin du XIXe si√®cle, les Baghdadi sont environ 1800 √† Calcultta[27]. Ils y ont deux synagogues importantes, la 'Beth-El' et la 'Maghen David', cette derni√®re √©tant financ√©e par les Ezra qui sont √©galement √† l'origine du 'Ezra Hospital' et de l'√©cole pour filles juives, deux institutions encore en activit√©. 'Ezra Street', √† Calcutta, rappelle la m√©moire de cette importante famille.

Avec le développement de leur implantation en Inde, les Baghdadi apprennent les langues locales, mais de façon limitée, surtout pour le commerce. Au contraire des Paradesi de Cochin, également originaires (au moins en partie) du Moyen-Orient, et qui s'acculturent au point d'adopter le malayalam comme langue natale. Lorsque dans la seconde moitié du XIXe siècle l'arabe régresse chez les Baghdadi, c'est au profit de l'anglais[27].

Relation avec les Bene Isra√ęl

Lors de l'arriv√©e des Baghdadi √† Bombay, les Bene Isra√ęl avaient d√©j√† une synagogue et un cimeti√®re juif, qui furent √©galement utilis√©s par le petit groupe d'arrivants arabophones[48].

Cependant, les Bene Isra√ęl, du fait de la longue et quasi-disparition de toute forme de juda√Įsme orthodoxe, sont regard√©s avec une certaine m√©fiance. D√®s que la communaut√© Baghdadi de Bombay atteint une certaine importance, en 1836[27], elle demande donc (David Sassoon fait partie des dix signataires[27]) aux autorit√©s ¬ę la permission de construire un mur de division √† l'int√©rieur du cimeti√®re commun, sur la justification qu'ils [les Baghdadi] avaient des usages diff√©rents de ceux des Bene Isra√ęl, mais cette requ√™te fut refus√©e. Plus tard, les Baghdadi se firent donner un terrain par la municipalit√© de Bombay pour un cimeti√®re s√©par√© ¬Ľ[48].

Comme lors de l'arriv√©e des Juifs blancs √† Cochin, les diff√©rences d'origine, de culture et de statut social encouragent les structurations en communaut√©s s√©par√©es, non d√©nu√©es d'attitudes d√©valorisantes. Ainsi, les Baghdadi de Bombay n'autorisent pas les mariages entre leurs enfants et ceux de la communaut√© Bene Isra√ęl, ils ne consomment pas de nourriture pr√©par√©e par un membre de cette communaut√© et refusent de compter un Bene Isra√ęl comme √©l√©ment du miniane, les dix hommes n√©cessaires pour commencer une pri√®re. Les Baghdadi consid√®rent en fait les Bene Isra√ęl comme des Juifs impurs.

En 1854, le voyageur Israel Joseph Benjamin publie Un an de s√©jour aux Indes orientales (1849-1850)[49], dans lequel il indique que les Juifs ¬ę babyloniens ¬Ľ (selon son expression) de Bombay ont mis √† la disposition des Bene Isra√ęl des responsables religieux, mais qu'ils ne les consid√®rent pas vraiment comme Juifs, refusant en particulier de se marier avec eux, alors que les Bene Isra√ęl souhaiteraient au contraire renforcer leurs liens avec les ¬ę Babyloniens ¬Ľ[49] - [27]. Malgr√© les d√©clarations de I. J. Benjamin, Joan G. Roland consid√®re que les Baghdadi n'ont jamais officiellement et clairement refus√© le juda√Įsme des Bene Isra√ęl, mais ont plut√īt entretenu le doute √† leur sujet. Elle note ainsi que les questions pos√©es aux rabbins de Bagdad et J√©rusalem sur l'autorisation ou non de se marier avec des Bene Isra√ęl furent assez nombreuses, indice que la question ne fut jamais tr√®s clairement tranch√©e de leur point de vue[27].

Les Baghdadi de Bombay influencent cependant la vie de la communaut√© Bene Isra√ęl, favorisant ses contacts avec les communaut√©s juives ext√©rieures √† l'Inde ou lui fournissant des cadres religieux ou des livres. En 1859, Rabbi shmuel Abe de Safed note que les Baghdadi aident les Bene Isra√ęl, et leur permettent d'avoir une observance des lois religieuses de bonne facture, et en 1870 les responsables religieux s√©farades et ashk√©nazes des villes saintes de Safed et Tib√©riade reconnaissent que les B'nai Yisroel sont ¬ę Juifs dans tous les sens ¬Ľ du terme, ce qui provoque un d√©bat anim√© apr√®s la publication de l'avis rabbinique dans un journal Baghdadi[27], mais sans lever finalement les pr√©ventions.

√Čmigration vers Isra√ęl

La communaut√© Baghdadi comptait, √† son apog√©e dans les ann√©es 1940, quelque 7 000 membres. Cependant, apr√®s une forte √©migration vers Isra√ęl et les pays anglo-saxons dans le troisi√®me quart du XXe si√®cle, elle est presque √©teinte au d√©but du XXIe si√®cle, avec moins de 50 personnes.

Autres groupes se r√©clamant du juda√Įsme

Si les groupes pr√©c√©demment cit√©s sont les seuls √† avoir eu une vie juive historiquement identifi√©e en Inde, deux groupes aux origines obscures ont r√©cemment revendiqu√© leur appartenance au juda√Įsme.

Bnei Menashe

Le drapeau des Bnei Menashe.
Une synagogue Bnei Menashe.
Des Bnei Menashe lors des f√™tes de Purim, en Isra√ęl.

Les Bnei Menashe (en) (¬ę enfants de Menashe ¬Ľ, h√©breu ◊Ď◊†◊ô ◊ě◊†◊©◊Ē) sont un groupe de Mizo habitant le nord-est de l'Inde, sur la fronti√®re Birmane, au Manipur et au Mizoram, qui a commenc√© √† s'int√©resser au juda√Įsme dans les ann√©es 1950. La r√©f√©rence que le groupe fait √† la tribu de Manass√© vient de la proximit√© avec le nom de ¬ę Matmase, un anc√™tre que l'on appelait √† l'aide, autrefois, dans les situations difficiles ou au cours des c√©r√©monies religieuses ¬Ľ[50].

Cette région du pays a été rattachée à l'empire des Indes par la couronne britannique, mais ne relève pas historiquement de la culture hindoue. Le rattachement de cette région à l'Inde est donc plus politique que culturel. Dans ces régions de montagne, les populations ont été christianisées dans la première moitié du XXe siècle par les missionnaires britanniques.

C'est dans les ann√©es 1950 qu'un groupe du peuple Mizo a affirm√© trouver des correspondances entre certaines coutumes Mizo et les coutumes juives d√©crites dans l'Ancien Testament chr√©tien auquel ils avaient dor√©navant acc√®s. La connaissance de la Bible chr√©tienne semble en effet avoir jou√© un r√īle important dans la red√©finition ¬ę juive ¬Ľ de l'identit√© du groupe. ¬ę Dans cette r√©gion o√Ļ chacun conna√ģt la Bible sur le bout des doigts, la plupart disent en effet avoir abandonn√© le christianisme en raison de ses "inconsistances". "L'√Čglise ne suit pas ce que dit la Bible, accuse ainsi Abraham Fanai, propri√©taire d'une petite √©choppe de trottoir. Le Livre parle d'un seul Dieu, mais √† la messe on nous parle de Trinit√©. J√©sus c√©l√©brait sabbat, mais les chr√©tiens prient le dimanche" ¬Ľ[50]. Ainsi ¬ę dans les ann√©es 1950, un villageois du nord du Mizoram, Chala, a eu un r√™ve dans lequel Dieu lui aurait promis de ramener les enfants de Matmase en Isra√ęl. Le mythe de la tribu perdue √©tait n√© ¬Ľ[50]. Ce groupe s'est alors proclam√© descendant des H√©breux de la tribu de Manass√©. ¬ę Ce n'est toutefois que dans les ann√©es 1970 que de plus en plus de Mizo se sont mis √† pratiquer le juda√Įsme ¬Ľ[50]. Le groupe s'organise alors de fa√ßon plus structur√©e, et apprend les bases du Juda√Įsme orthodoxe.

√Ä compter du d√©but des ann√©es 1990, certains rabbins acceptent de convertir des membres du groupe, et les premi√®res √©migrations vers Isra√ęl commencent en 1994. Entre la fin des ann√©es 1990 et 2003, le gouvernement isra√©lien a accept√© l'immigration de 100 convertis par ann√©e, freinant d√©lib√©r√©ment l'immigration devant la crainte de voir les conversions devenir un moyen d'immigration √©conomique en Isra√ęl.

Les nouveaux immigrants se sont souvent implantés dans des colonies israéliennes, en particulier à Gaza, alimentant l'hostilité des mouvements palestiniens et des israéliens défavorables aux implantations juives. Ces derniers ont souvent accusés le camp nationaliste religieux de soutenir la conversion des Bnei Menashe pour des raisons politiques : le renforcement des implantations juives. Le premier rabbin Bnei Menashe régulièrement ordonné est d'ailleurs Yehuda Gin, qui vit au sein de l'implantation sioniste religieuse de Hébron depuis le début des années 1990[50].

En 2005, les 146 Bnei Menashe vivant dans la bande de Gaza[51] ont finalement d√Ľ quitter celle-ci lors de l'√©vacuation de ses colonies juives[52].

¬ę En 2003, le minist√®re isra√©lien de l'int√©rieur a [‚Ķ] interdit toute nouvelle immigration, en attendant de v√©rifier la filiation juive[50]. ¬Ľ

¬ę En mars 2005, apr√®s avoir √©tudi√© la question, le grand rabbin s√©farade d'Isra√ęl, Rabbi Shlomo Amar, a formellement identifi√© le Bnei Menashe en tant que ¬ę descendants d'Isra√ęl ¬Ľ, confirmant leur revendication √† une ascendance juive[53] ¬Ľ. Le gouvernement isra√©lien reste cependant r√©serv√©. Ainsi, en ao√Ľt 2005, plusieurs mois apr√®s la d√©cision du grand rabbinat (qui en droit ne s'impose pas √† l'√Čtat d'Isra√ęl), ¬ę l'ambassade d'Isra√ęl de New Delhi, [‚Ķ] continue d'affirmer que ¬ę cette histoire n'est pas claire du tout ¬Ľ[50] ¬Ľ.

Autre cause de l'arr√™t de l'immigration, les conversions ont pratiquement cess√© devant l'opposition du gouvernement indien √† tout pros√©lytisme religieux venu de l'√©tranger. En novembre 2005, le gouvernement isra√©lien a d'ailleurs accept√© sous la pression du gouvernement indien de retirer ses ¬ę missionnaires ¬Ľ, et les rabbins isra√©liens qui convertissaient les Bnei Menashe quittent le pays.

Fin 2006, un groupe de 218 personnes[53] r√©cemment converties lors d'une visite de rabbins en Inde a cependant pu immigrer.

Environ 1 000 Bnei Mensashe[53] vivent fin 2006 en Isra√ęl, officiellement convertis. Sept mille autres[54] vivent toujours dans le Mizoram, attendant une conversion officielle.

D√©but 2007, la situation des Bnei Menashe semble bloqu√©e : le gouvernement isra√©lien refuse en effet leur immigration avant conversion, et le gouvernement indien refuse que des religieux viennent de l'√©tranger pour les convertir, au nom de la lutte contre le pros√©lytisme, une question sensible en Inde, m√™me si elle vise g√©n√©ralement plut√īt les missionnaires chr√©tiens. Le refus des rabbins √©trangers est d'ailleurs soutenu par les organisations de chr√©tiens √©vang√©liques Mizo[55], dont certains pasteurs critiquent ¬ę le travail des d√©mons qui tentent d'√©garer les esprits ¬Ľ[50].

Shavei Israel, une organisation isra√©lienne consacr√©e √† l'aide au Bnei Menashe et dirig√©e par Micha√ęl Freund, √©ditorialiste au Jerusalem Post, fait un lobbying incessant en faveur de l'immigration des Bnei Menashe. L'association a ainsi obtenu √† l'√©t√© 2007 un assouplissement de la position du gouvernement isra√©lien. Celui-ci a accept√© de faire venir en ao√Ľt 2007, 118 Bnei Menashe avant leur conversion (√† laquelle s'oppose le gouvernement indien), sous simple visa de tourisme. ¬ę Ils passeront les mois √† venir √† √©tudier l'h√©breu et le juda√Įsme sous les auspices de Shavei Israel, avant de subir une conversion formelle par le grand rabbinat ¬Ľ. Cent treize autres doivent les rejoindre rapidement, ce qui en fait le plus important groupe √† immigrer en si peu de temps[56].

D√©but 2010, le gouvernement isra√©lien a annonc√© vouloir favoriser l'√©migration de la communaut√© rest√©e en Inde, soit quelque 7 300 personnes. Pr√®s de 1 700 vivaient d√©j√† en Isra√ęl √† cette date[57]. L'√©migration serait pr√©c√©d√©e d'une conversion officielle par le grand rabbinat isra√©lien, tenue au N√©pal pour contourner le refus indien des conversions[58]. En pratique, la situation est rest√©e bloqu√©e, jusqu'√† une nouvelle d√©cision en octobre 2012, et une reprise progressive de l'immigration d√©but 2013[59].

Les controverses autour de la r√©alit√© du juda√Įsme des Bnei Menashe restent vives en Isra√ęl, expliquant que les annonces gouvernementales ne soient pas toujours suivi d'effets. De fait, ¬ę l'immigration des Bnei Menashe a √©t√© enti√®rement organis√©e et financ√©e par un organisme priv√© - Shavei Isra√ęl, organisation sans but lucratif, qui vise √† rassembler les groupes d'ascendance juive en Isra√ęl et √† les reconnecter au juda√Įsme. [Son] fondateur Michael Freund, [...] ancien conseiller du Premier ministre Benjamin Netanyahu, s'est presque √† lui seul charg√© de ramener le Bnei Menashe en Isra√ęl. Son organisation leur a fourni une √©ducation juive en Inde, les a convertis selon les normes orthodoxes et les am√®nent en Isra√ęl, o√Ļ ils ont d'abord √©t√© install√©s dans les colonies de Cisjordanie ¬Ľ[60]. Mais si Freund et ses soutiens, comme le grand rabbin s√©pharade, ont une influence certaine, ils rencontrent aussi de fortes oppositions, en particulier, mais pas uniquement, √† gauche. La question de l'√©migration en Isra√ęl de toute la communaut√© reste donc soumis aux rapports de force politiques du moment.

En 2015, 3 000 Bnei Menashe ont √©migr√© vers Isra√ęl[1].

Au printemps 2023, des violences interethniques touchent la communauté des Bnei Menasche dont un membre est tué et dix autres portés disparus[61].

Bene √Čphra√Įm

Les Bene √Čphra√Įm (en) (ou Juifs T√©lougou), sont un petit groupe parlant le t√©lougou une langue dravidienne ayant le statut de langue officielle et vivant dans l'Andhra Pradesh un √Čtat de l'Inde, dont l'observance du juda√Įsme date de 1981.

Ils ont été convertis au christianisme aux XIXe siècle, mais affirment avoir des origines juives.

En 1981, une cinquantaine de familles ont d√©cid√© de pratiquer le juda√Įsme, et d'apprendre l'h√©breu. Ils ne sont pas reconnus comme juifs par Isra√ęl ou les autres communaut√©s indiennes[62].

Annexes

Articles connexes

Bibliographie

  • Monique Zetlaoui, Shalom India - Histoire des communaut√©s juives en Inde, Paris, Imago, 2000, (ISBN 2-911416-37-6)
  • (en) Ruby Daniel and Barbara Johnson, Ruby of Cochin: An Indian Jewish Woman Remembers, Jewish Pubn Society, mai 1995, (ISBN 0-8276-0539-0)
  • (en) Nathan Katz, Who Are the Jews of India?, University of California Press, 2000, (ISBN 0-520-21323-8)
  • (en) Shirley Berry Isenberg, India's Bene Israel, a comprehensive Inquiry and Sourcebook, Bombay, Popular Prakashan, 1988
  • (en) Benjamin J. Israel, The Bene Israel of India: some studies, Stosius Inc/Advent Books Division, f√©vrier 1984, (ISBN 0865902909)
  • (en) Orpa Slapak, The Jews of India: a story of three communities [lien Google Book] publi√© en anglais par UPNE, 2002, (ISBN 9652781797)
  • (en) The Syrian Church in India, George Milne Rae, W. Blackwood, 1892
  • Israel Joseph Benjamin, Un an de s√©jour aux Indes orientales (1849-1850), Alger : Imprimerie Typographique de Dubos Fr√®res, 1854 (lire en ligne)
  • Israel Joseph Benjamin, Cinq ann√©es de voyage en Orient, 1846-1851, Paris : Michel L√©vy fr√®res, 1856, cf. ¬ę Des juifs noirs de Cochin ¬Ľ, pp. 111‚Äď112 (lire en ligne)

Liens externes

Notes

  1. Le terme ¬ę Juif ¬Ľ est assez tardif et peu utilis√© par la Bible.

Références

  1. ¬ę Un √©tat indien accorde le statut de minorit√© aux Juifs ¬Ľ, sur The Times of Israel,
  2. (en) The Bene Israel of India: some studies [lien google book], 1984, par Benjamin J. Israel, pages 30 à 34.
  3. (en) Who are the Jews of India? [lien google book], 2000, Par Nathan Katz, éditions University of California Press, (ISBN 0520213238), pages 14 et suivantes.
  4. (en) The Syrian Church in India, chapitre X Cochin Jews, pages 131 à 153, George Milne Rae (FELLOW OF THE UNIVERSITY OF MADRAS ; LATE PROFESSOR IN THE MADRAS CHRISTIAN COLLEGE), W. Blackwood, 1892.
  5. (en) The Jews of India: a story of three communities, par Orpa Slapak, publié en anglais par UPNE, 2002, (ISBN 9652781797), Introduction.
  6. (en) Article ¬ę Cochin ¬Ľ de la Jewish Encyclopedia (1901-1906).
  7. Voir par exemple Le P√©riple de la mer √Črythr√©e, r√©cit maritime r√©dig√© en grec entre le Ier et le IIIe si√®cle de l'√®re chr√©tienne, et d√©crivant la navigation commerciale depuis les ports romano-√©gyptiens comme B√©r√©nice le long de la c√īte de la mer Rouge, jusqu'en Afrique ou en Inde du sud.
  8. (en) Sarayu Doshi, India and Egypt, Bombay, 1993, page 45, (ISBN 81-85026-23-8).
  9. Histoire naturelle, Pline l'Ancien, livre VI, chapitre XXVI : ¬ę La navigation en Inde ¬Ľ.
  10. (en) Menachery G (1973) The St. Thomas Christian Encyclopedia of India, √Čdition George Menachery, B.N.K. Press, vol. 2, (ISBN 81-87132-06-X).
  11. (en) The Jews of China, Volume 1, chapitre Cochin Jews and Ka√Įfeng Jews: reflections on caste, Surnam, "Community" and Conversion, pages 104 et suivantes, par Jonathan Goldstein, √©ditions East Gate Book, 1999, (ISBN 0-7656-0103-6) [lien Google Book].
  12. Des nanotubes dans les sabres de Damas, édition en ligne de Sciences et Avenir, publié le 16 novembre 2006.
  13. (en) History of Kochi - Dutch Conquest of Kochi (Cochin) on 7 January 1663, article sur le site KochiCalling.com, consult√© le 7 ao√Ľt 2010.
  14. (en) Who are the Jews of India? [lien google book], 2000, Par Nathan Katz, éditions University of California Press, (ISBN 0520213238), pages 36 et suivantes.
  15. (en) The Bene Israel of India: some studies [lien google book], 1984, par Benjamin J. Israel, pages 11 et 12.
  16. (en) Article ¬ę Beni-Israel ¬Ľ de la Jewish Encyclopedia (1901-1906).
  17. (en) The Bene Israel of India: some studies [lien google book], 1984, par Benjamin J. Israel, pages 19 à 23.
  18. (en) The Syrian Church in India, première note du chapitre X Cochin Jews, George Milne Rae (FELLOW OF THE UNIVERSITY OF MADRAS ; LATE PROFESSOR IN THE MADRAS CHRISTIAN COLLEGE), W. Blackwood, 1892.
  19. (en) Who are the Jews of India? [lien google book], 2000, Par Nathan Katz, éditions University of California Press, (ISBN 0520213238), page 67.
  20. (en) ¬ę A Kochi dream died in Mumbai ¬Ľ Indian Express - un article de Rajeev P I, du 13 d√©cembre 2008.
  21. (en) ¬ę The Jewish Gandhi and Barack Obama ¬Ľ, un article de T V R Shenoy du 8 septembre 2008, sur le site Rediff India Abroad.
  22. Voir une photo (non-libre) de cette plaque, avec la date de la construction ici.
  23. (en) Out of india, sur le site de MASA, projet institutionnel de l'agence juive.
  24. (en) The Bene Israel of India: some studies [lien google book], 1984, par Benjamin J. Israel, page 6.
  25. (en) Shirley Berry Isenberg, India's Bene Israel : a comprehensive inquiry and sourcebook, Berkeley, Calif, J.L. Magnes Museum, , 443 p. (ISBN 0-943376-27-0, lire en ligne).
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  55. Les Chr√©tiens √©vang√©liques sont cependant minoritaires au Mizoram, ou l'√Čglise presbyt√©rienne est ultra-majoritaire.
  56. (en) Recent Bnei Menashe immigrants settle in Pardess Hana, Jerusalem Post, 26 ao√Ľt 2007.
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  59. Israel welcomes 2,000th India Bnei Menashe oleh, par LAURA KELLY, Jerusalem Post, 17/01/2013.
  60. (en) JTA, ¬ę 'Lost‚Äô Indian Jews Come to Israel Despite Skepticism Over Ties to Faith ¬Ľ, sur haaretz.com,
  61. ¬ę Violences en Inde : un mort dans la communaut√© Bnei Menashe, 2 synagogues incendi√©es ¬Ľ, sur The Times of Israel,
  62. (en) Anton Zykov, ¬ę Bnei Ephraim Community: Judaisation, Social Hierarchy and Caste Reservation ¬Ľ, The Journal of Indo-Judaic Studies, no 15,‚Äé , p. 59 (lire en ligne, consult√© le )
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