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Nuit de Cristal

La nuit de Cristal (en allemand : Reichskristallnacht, /ˌʁaÉȘÌŻĂ§skʁÉȘsˈtalˌnaxt/[1] ) est le pogrom contre les Juifs du TroisiĂšme Reich qui se dĂ©roula dans la nuit du au et dans la journĂ©e qui suivit. Ce pogrom a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© par les responsables nazis comme une rĂ©action spontanĂ©e de la population Ă  la mort le d’Ernst vom Rath, un secrĂ©taire de l'ambassade allemande Ă  Paris, griĂšvement blessĂ© deux jours plus tĂŽt par Herschel Grynszpan, un jeune Juif polonais d'origine allemande. En fait, le pogrom fut ordonnĂ© par le chancelier du Reich, Adolf Hitler, organisĂ© par Joseph Goebbels et commis par des membres de la Sturmabteilung (SA), de la Schutzstaffel (SS) et de la Jeunesse hitlĂ©rienne, soutenus par le Sicherheitsdienst (SD), la Gestapo et d'autres forces de police.

Photographie en noir et blanc de la vitrine d'un magasin juif saccagée lors de la nuit de Cristal
Un magasin juif saccagé lors de la nuit de Cristal.
Reproduction en couleurs d'un timbre de la République démocratique allemande avec pour mention « Niemals wieder Kristallnacht » (« Plus jamais de nuit de Cristal »)
Timbre de la République démocratique allemande avec pour mention « Niemals wieder Kristallnacht » (« Plus jamais de nuit de Cristal »).

Sur tout le territoire du Reich, deux cent soixante sept synagogues et lieux de culte furent dĂ©truits, 7 500 commerces et entreprises gĂ©rĂ©s par des Juifs saccagĂ©s ; une centaine de Juifs furent assassinĂ©s, des centaines d'autres se suicidĂšrent ou moururent des suites de leurs blessures et prĂšs de 70 000 furent dĂ©portĂ©s en camp de concentration : au total, le pogrom et les dĂ©portations qui le suivirent causĂšrent la mort de 2 000 Ă  2 500 personnes. ÉvĂ©nement majeur de la vague antisĂ©mite qui submergea l'Allemagne dĂšs l'arrivĂ©e des nazis au pouvoir en , la « nuit de Cristal » fait partie des prĂ©mices de la Shoah[alpha 1].

En provoquant cette premiĂšre grande manifestation de violence antisĂ©mite, les nazis voulurent accĂ©lĂ©rer l'Ă©migration des Juifs, jugĂ©e trop lente, en dĂ©pit de la politique de persĂ©cution et d'exclusion mise en Ɠuvre depuis . L'objectif fut atteint : le nombre de candidats Ă  l'Ă©migration crĂ»t considĂ©rablement. Mais, en dĂ©pit de l'indignation que l'Ă©vĂšnement suscita dans le monde, les frontiĂšres des autres pays restĂšrent fermĂ©es.

Marquant une rupture avec la politique nazie de 1933 Ă  1937, ainsi qu'une Ă©tape dans la violence et la persĂ©cution antisĂ©mites, cet Ă©vĂšnement fut Ă©galement rĂ©vĂ©lateur de l'indiffĂ©rence des nations au sort des Juifs d'Allemagne et d'Autriche, et de l'incapacitĂ© des États dĂ©mocratiques Ă  contrecarrer les coups de force menĂ©s par l'Allemagne de Hitler.

Le contexte : les mesures antisémites durant le TroisiÚme Reich

Photographie en noir et blanc d'un  membre de la SA à cÎté d'une affiche proclamant : « Allemands ! Défendez-vous ! N'achetez pas chez les Juifs ! » en 1933
Un SA à cÎté d'une affiche proclamant : « Allemands ! Défendez-vous ! N'achetez pas chez les Juifs ! », 1933.

Le programme du NSDAP, rĂ©digĂ© le , prĂ©voit que « seul peut ĂȘtre citoyen un frĂšre de race (Volksgenosse). [...] Aucun Juif ne peut donc ĂȘtre frĂšre de race »[3] et dans Mein Kampf (1925), Adolf Hitler proclame Ă  de nombreuses reprises son dĂ©sir de voir l'Allemagne « libĂ©rĂ©e des Juifs » (Judenfrei)[4]. Les Juifs sont victimes d'une politique antisĂ©mite dĂšs l'arrivĂ©e des nazis au pouvoir en . Cette discrimination se traduit notamment par le boycott des commerces juifs, voulu par Hitler, organisĂ© par Julius Streicher et mis en Ɠuvre par la SA, le , dans une opĂ©ration au succĂšs limitĂ© et largement condamnĂ©e Ă  l'Ă©tranger[5]. Au cours du mĂȘme mois, les Juifs sont exclus de la fonction publique, Ă  quelques rares exceptions prĂšs, par le dĂ©cret sur la restauration du fonctionnariat du et ses rĂšglements d'application[6].

L'ostracisme envers les Juifs est officialisĂ© le lors de l'adoption des lois de Nuremberg, principalement la « loi pour la protection du sang et de l'honneur allemands » (« Blutschutsgesetz ») et la « loi sur la citoyennetĂ© du Reich » (« ReichsbĂŒrgergesetz »). Ces lois et les dĂ©crets qui leur font suite Ă©tablissent la dĂ©termination du caractĂšre juif, demi-juif ou quart de juif (Mischling), en fonction de l'ascendance, interdisent les relations sexuelles et le mariage entre citoyens de sang allemand ou apparentĂ©s et Juifs, privent les Juifs de la citoyennetĂ© allemande, ainsi que de la plupart de leurs droits politiques, dont le droit de vote, et les excluent de certaines professions libĂ©rales et de l'enseignement[7].

La campagne anti-juive se durcit en 1937, notamment via l'exposition Le Juif éternel (Der Ewige Jude) organisée à Munich, mais surtout au cours de l'année suivante[8]. Début 1938, les passeports des Juifs allemands sont confisqués. Le , les Juifs reçoivent l'ordre de faire enregistrer tous les biens qu'ils possÚdent, ce qui facilite leur aryanisation. Le , les prénoms portés par les Juifs sont réglementés et trois décrets additionnels aux lois de Nuremberg définissent la notion d'entreprise juive et interdisent aux Juifs l'exercice de la profession médicale[8]. Tout est fait pour pousser les Juifs à émigrer, quel qu'en soit le prix[8].

Un prétexte : l'assassinat de vom Rath

Photographie en noir et blanc de Herschel Grynszpan, debout et vĂȘtu d'un impermĂ©able de couleur claire, aprĂšs son arrestation Ă  Paris
Herschel Grynszpan aprĂšs son arrestation Ă  Paris.

« Avec l'aide de Dieu [...]. Je ne pouvais agir autrement. Mon cƓur saigne quand je pense Ă  notre tragĂ©die [...]. Je dois exprimer ma rĂ©volte de telle sorte que le monde entier l'entende, et je compte le faire. Je vous supplie de me pardonner. »

— Lettre de Herschel Grynszpan à son oncle, [9]

Le , un jeune Juif polonais d'origine allemande rĂ©fugiĂ© Ă  Paris, Herschel Grynszpan, ĂągĂ© de 17 ans dont la famille rĂ©sidant Ă  Hanovre a Ă©tĂ© expulsĂ©e, le , d'Allemagne vers la Pologne (dans le cadre de la Polenaktion), achĂšte un pistolet puis se rend Ă  l'ambassade d'Allemagne Ă  Paris, oĂč il demande Ă  voir un responsable. EnvoyĂ© au bureau du premier secrĂ©taire Ernst vom Rath, Grynszpan tire sur celui-ci et le blesse gravement[9] - [alpha 2] - [alpha 3]. L’historien Hans-JĂŒrgen Döscher a affirmĂ© que cette attaque pourrait ne pas ĂȘtre motivĂ©e politiquement mais ĂȘtre la consĂ©quence d’une relation homosexuelle naissante entre l’assassin et sa victime qui se seraient rencontrĂ©s dans le cĂ©lĂšbre cabaret parisien Le BƓuf sur le toit[12] : il s’appuie notamment sur des Ă©crits d’AndrĂ© Gide, pour Ă©tayer ses affirmations, et vom Rath aurait Ă©tĂ© rĂ©putĂ© Ă  Paris pour ses penchants au point de parfois ĂȘtre surnommĂ© « Mme l’Ambassadeur »[12]. Michael Marrus indique cependant que l'avocat de Grynzspan, Moro-Giafferi, a adoptĂ© cette ligne de dĂ©fense, contre l'avis de son client, en espĂ©rant que le crime passionnel lui vaudrait une condamnation plus clĂ©mente[13].

Il ne s'agit pas du premier événement du genre. Le , un étudiant talmudiste yougoslave, David Frankfurter, avait assassiné, à Davos, le responsable du parti nazi en Suisse, Wilhelm Gustloff, sans susciter de réaction des autorités ou de la population allemandes[14], les circonstances, et notamment la proximité des Jeux olympiques de Berlin[15], « exigeant de serrer la bride aux fanatiques du parti en Allemagne[10] ».

L'attentat contre le diplomate vom Rath ne fait l'objet d'aucune dĂ©claration publique des responsables nazis, mĂȘme si une campagne antisĂ©mite dans la presse orchestrĂ©e par Joseph Goebbels dĂšs le encourage les premiers pogroms menĂ©s par des responsables locaux du parti nazi[alpha 4], notamment en Hesse-Cassel[10], Ă  Munich[16] ou Ă  Hanovre[17].

Dans son journal, le , Joseph Goebbels relatant la journée du 8, n'écrit rien sur l'attentat de Paris, alors qu'il a passé la fin de soirée avec Hitler au café Heck ; lors de son discours du commémorant le putsch de la Brasserie de 1923, Adolf Hitler est lui aussi muet sur le sujet. Pour Saul FriedlÀnder, « de toute évidence, les deux dirigeants nazis avaient décidé de passer à l'action, mais jugé sans doute préférable d'attendre le décÚs d'Ernst vom Rath, griÚvement blessé ; ce silence insolite était la plus sûre indication de l'existence de plans visant à accréditer une explosion spontanée de la colÚre du peuple[18] ».

Vom Rath, au chevet duquel Hitler avait envoyé son médecin personnel, le docteur Karl Brandt[10], décÚde le à 17 h 30, et Hitler en est informé entre 19 et 21 h[alpha 5], alors qu'il participe, à Munich, au dßner traditionnel des « compagnons de combat », la vieille garde du parti[19].

L'organisation des violences : la fiction de la réaction spontanée

« Je prĂ©sente les faits au FĂŒhrer. Il dĂ©cide : laisser les manifestations se poursuivre. Retirer la police. Les Juifs doivent sentir pour une fois la colĂšre du peuple. C'est justice. Je donne aussitĂŽt les consignes correspondantes Ă  la police et au Parti. Puis je fais un bref discours en consĂ©quence devant les dirigeants du Parti. TempĂȘtes d'applaudissements. Tout le monde se prĂ©cipite immĂ©diatement sur les tĂ©lĂ©phones. Maintenant, c'est le peuple qui va agir. »

— Joseph Goebbels, Munich, [20]

Le au soir, Ă  Munich, Ă  l'occasion du Tag der Bewegung (Jour du Mouvement)[alpha 6], Adolf Hitler, aprĂšs un long entretien Ă  voix basse avec Joseph Goebbels au cours duquel le FĂŒhrer semble particuliĂšrement agitĂ©[21] - [alpha 7], quitte la rĂ©union sans prononcer son discours traditionnel et sans faire la moindre allusion au dĂ©cĂšs de vom Rath[10]. Vers 22 heures, Joseph Goebbels, dans un « discours bref mais incendiaire », annonce aux participants la mort d'Ernst vom Rath et leur apprend que des Ă©meutes anti-juives ont Ă©clatĂ© en Hesse-Cassel et en Saxe-Anhalt, en ajoutant que le FĂŒhrer avait dĂ©cidĂ© que rien ne devait ĂȘtre fait pour dĂ©courager le mouvement au cas oĂč celui-ci s'Ă©tendrait Ă  l'ensemble du Reich[14]. Selon un rapport du tribunal suprĂȘme du parti rĂ©digĂ© dĂ©but 1939 : « Le parti devait organiser et exĂ©cuter l'affaire sans paraĂźtre ouvertement y ĂȘtre engagĂ©[14] ».

La « colĂšre populaire spontanĂ©e » mise en avant par les responsables nazis fait en rĂ©alitĂ© l'objet de quatre vagues d'ordres successives : Ă  partir de 22 heures, les chefs rĂ©gionaux de la SA donnent, par tĂ©lĂ©phone, instruction Ă  leurs subordonnĂ©s de lancer incendies, destructions et violences Ă  grande Ă©chelle ; peu avant minuit, Heinrich MĂŒller, chef de la Gestapo enjoint aux forces de police de ne pas s'opposer aux actions contre les Juifs, d'empĂȘcher les pillages et « tout autre dĂ©bordement particulier » et de prĂ©parer l'arrestation de vingt Ă  trente mille Juifs, « de prĂ©fĂ©rence fortunĂ©s » ; Ă  une heure vingt du matin, les instructions de MĂŒller sont complĂ©tĂ©es et prĂ©cisĂ©es par un tĂ©lex de Reinhard Heydrich Ă  la police et au SD[22]. Heydrich demande de prĂ©venir les actions qui peuvent mettre en danger des personnes ou des biens allemands, notamment lors de l'incendie des synagogues, d'autoriser la destruction des appartements et commerces appartenant Ă  des Juifs, mais pas leur pillage, de ne pas s'attaquer aux Ă©trangers et de trouver « le personnel nĂ©cessaire pour arrĂȘter autant de Juifs, surtout fortunĂ©s, que peuvent en accueillir les prisons[23] ». À 2 h 56 du matin, c'est au tour de Rudolf Hess de donner ses consignes[24].

Pour Rita Thalmann et Feinermann, la succession des ordres, et surtout, la prĂ©cision des instructions donnĂ©es par MĂŒller, notamment l'ordre d'arrĂȘter de 20 000 Ă  30 000 Juifs, tĂ©moignent de l'existence d'un plan prĂ©Ă©tabli, antĂ©rieur Ă  l'assassinat de vom Rath[25]. Cette analyse est partagĂ©e par Gerald Schwab, selon lequel le tĂ©lex envoyĂ© par MĂŒller, dans lequel il n'est fait aucune allusion Ă  la mort de vom Rath, avait Ă©tĂ© rĂ©digĂ© au prĂ©alable en attendant une opportunitĂ© appropriĂ©e ; Schwab souligne Ă©galement que les camps de concentration se prĂ©paraient, depuis plusieurs mois, Ă  faire face Ă  un afflux massif et soudain de dĂ©tenus[26]. Le caractĂšre fallacieux de l'affirmation selon laquelle les violences auraient Ă©tĂ© spontanĂ©es est en outre Ă©tayĂ© par un rapport du tribunal suprĂȘme du parti rĂ©digĂ© dĂ©but 1939 : « les instructions orales du Ministre de l'IntĂ©rieur ont apparemment Ă©tĂ© comprises par tous les responsables prĂ©sents comme signifiant que le parti ne devait pas apparaĂźtre, Ă  l'extĂ©rieur, comme l'initiateur des manifestations, mais qu'il Ă©tait, en rĂ©alitĂ©, chargĂ© de les organiser et de les exĂ©cuter[27]. »

Commentant les Ă©vĂ©nements et tĂ©moignant de la difficultĂ© d'imposer la version d'un pogrom « spontanĂ© », un Blockleiter de HĂŒttenbach en Moyenne-Franconie, dont le temple juif a Ă©tĂ© incendiĂ© par les responsables locaux du parti nazi et de la SA Ă©crit dans un rapport Ă  sa hiĂ©rarchie le : « on ne doit pas Ă©crire que le feu a Ă©tĂ© mis Ă  la synagogue par les membres du parti [...], mais par la population. C'est juste. Mais en ma qualitĂ© de chroniqueur, je me dois de relater la vĂ©ritĂ©. Il est facile d'enlever cette page et d'en rĂ©diger une nouvelle. Je vous en prie, mon chef, comment dois-je Ă©tablir cette entrĂ©e et comment faut-il la formuler[28] ? »

Le , Goebbels consulte Hitler par tĂ©lĂ©phone aux premiĂšres heures de la matinĂ©e et le rencontre ensuite lors du dĂ©jeuner, alors que les violences se poursuivent. Avec l'aval du FĂŒhrer, Goebbels donne l'ordre d'arrĂȘter le pogrom[29]. Cette instruction est diffusĂ©e par la presse berlinoise Ă  17 heures, par les stations de radio Ă  20 heures et dans l'ensemble de la presse le lendemain[30]. Elle est suivie par des messages de Heydrich aux forces de police dont les patrouilles « qui avaient disparu comme par enchantement, ressurgissent Ă  tous les coins de rue[31] ».

Le pogrom : violences antisémites dans l'ensemble du Reich

« Je vais pour rentrer à mon hÎtel, lorsque je vois le ciel [virer au] rouge sang. La synagogue brûle. [...] Nous ne faisons éteindre les incendies que si c'est nécessaire pour les bùtiments allemands du voisinage. Sinon, laisser brûler. [...]
Des vitres volent en éclats. Bravo, bravo ! Dans toutes les grandes villes, les synagogues brûlent. »

— Joseph Goebbels, Munich, [32]

Photographie en noir et blanc de La synagogue de la Herzog Rudolf Strasse Ă  Munich aprĂšs son incendie
La synagogue de la Herzog Rudolf Strasse Ă  Munich aprĂšs son incendie.
La synagogue d'Opole en feu durant la Nuit de Cristal.

DÚs la fin du discours de Goebbels, des membres de la Stosstrupp Adolf Hitler se déchaßnent dans les rues de Munich et détruisent la synagogue de la Herzog-Rudolf-Strasse, leur violence allant jusqu'à susciter l'inquiétude du Gauleiter Adolf Wagner[33]. Goebbels donne également des ordres pour qu'ils démolissent la synagogue de la Fasanenstrasse[34].

Le pogrom s'étend rapidement sur tout le territoire du Reich[alpha 8], des grandes villes aux bourgades : « les Gauleiters entrÚrent en action vers 22 h 30. La SA suivit à 23 heures, la police peu avant minuit, les SS à 1 h 20 du matin,[alpha 9] relayés par Goebbels à 1h 40.[23] »

La synagogue d'Eisenach en feu le 8 novembre

À Innsbruck, dans le Gau du Tyrol-Vorarlberg, oĂč ne vivent que quelques centaines de Juifs, un commando de membres de la SS, habillĂ©s en civil, assassine plusieurs Juifs influents[36]. Des diplomates tĂ©moignent de la violence des saccages opĂ©rĂ©s Ă  Cologne et Ă  Leipzig ; des scĂšnes semblables se produisent dans la petite ville de Wittlich, en Moselle, oĂč un SA monte sur le toit de la synagogue en agitant les rouleaux de la Torah et en s'Ă©criant « Torchez-vous le cul avec, Juifs[37] ! » À Marbourg, Ă  TĂŒbingen, des membres du parti nazi et de la SA, souvent ivres Ă  la suite de la cĂ©lĂ©bration de l'anniversaire du putsch de la Brasserie, incendient les synagogues sous le regard de pompiers, dont l'action se borne Ă  Ă©viter que les incendies ne se communiquent aux Ă©difices voisins[38]. À Esslingen, des « Chemises brunes » saccagent un orphelinat dans la cour duquel ils font un bĂ»cher avec les livres, les objets religieux et tout ce qui est combustible, en menaçant les enfants en pleurs de les jeter dans le brasier s'ils ne partent pas immĂ©diatement[39] ; Ă  Potsdam, c'est un internat qui est envahi et dont les enfants sont chassĂ©s en pleine nuit[40]. À Leipzig, le cimetiĂšre juif est saccagĂ© : le lieu de culte et la maison du gardien sont incendiĂ©s, les pierres tombales renversĂ©es et des sĂ©pultures profanĂ©es[41]. Dans la petite ville de Treuchtlingen, la violence atteint des sommets : des membres de la SA, encouragĂ©s par certains habitants, mettent le feu Ă  la synagogue, brisent les vitrines des magasins juifs et en pillent le contenu, saccagent les habitations occupĂ©es par des Juifs, dĂ©truisant mobilier, vaisselle et sanitaires et obligeant les femmes, rĂ©fugiĂ©es dans la cave, Ă  dĂ©truire bouteilles de vin et conserves[42]. C'est Ă  Vienne, oĂč s'Ă©taient dĂ©jĂ  produites des Ă©meutes anti-juives lors de l'Anschluss[43], que le pogrom prend ses formes les plus violentes et les plus meurtriĂšres, avec 42 synagogues incendiĂ©es, 27 personnes juives tuĂ©es et 88 griĂšvement blessĂ©es[44].

Les violences sont systĂ©matiquement assorties de l'humiliation des victimes. À Sarrebruck, on oblige les Juifs Ă  danser, Ă  s'agenouiller et Ă  chanter des chants religieux devant la synagogue, avant de les asperger Ă  la lance Ă  incendie ; Ă  Essen, on met le feu Ă  leur barbe ; Ă  Meppen, on les force Ă  baiser le sol devant le quartier gĂ©nĂ©ral de la SA, pendant qu'ils sont frappĂ©s Ă  coup de pied[45]. À FĂŒrth, des Juifs sont conduits au thĂ©Ăątre : « les uns parquĂ©s dans la salle obscure, les autres montĂ©s sur la scĂšne violemment Ă©clairĂ©e pour y ĂȘtre battus[46] ». À Baden-Baden, les Juifs sont rassemblĂ©s dans la synagogue oĂč ils doivent rentrer en piĂ©tinant un manteau de priĂšres : une fois Ă  l'intĂ©rieur de l'Ă©difice, on leur fait entonner le Horst-Wessel-Lied, puis lire un passage de Mein Kampf Ă  la table de l'officiant[47].

Photographie en noir et blanc de l'intérieur d'un magasin juif saccagé à Munich
Un magasin juif saccagé à Munich.

À cĂŽtĂ© des centaines de synagogues et lieux de culte incendiĂ©s, plusieurs milliers de commerces, de boutiques et d'appartements juifs sont dĂ©truits, saccagĂ©s ou pillĂ©s, et presque tous les cimetiĂšres juifs sont profanĂ©s[48] ; des femmes, des enfants et des vieillards sont battus et victimes de brutalitĂ©s bestiales ; les suicides sont nombreux et plus de 20 000 Juifs sont dĂ©portĂ©s dans les camps de concentration oĂč ils sont victimes de sadisme et de tortures indescriptibles de la part des gardiens[49]. Un nombre indĂ©terminĂ© de viols[50] et une centaine d'assassinats[51] sont Ă©galement perpĂ©trĂ©s. A Berlin, prĂšs de 6.000 Juifs sont emprisonnĂ©s au camp de concentration de Sachsenhausen tout proche [52].

Les exactions ne sont pas commises que par des membres de la SA ou de la SS, mais aussi par des « citoyens ordinaires », par « d'autres secteurs de la population, surtout – mais pas seulement – des jeunes que cinq ans de national-socialisme Ă  l'Ă©cole et aux Jeunesses hitlĂ©riennes n'avaient pas laissĂ©s indemnes[53] » ; Ă  DĂŒsseldorf, des mĂ©decins de l'hĂŽpital et plusieurs juges prennent part Ă  l'incendie de la synagogue[54] ; Ă  Gaukönigshoven, en Basse-Franconie, des « paysans respectĂ©s » profanent le sanctuaire de la Torah et pillent les maisons des Juifs ; dans la matinĂ©e du , Ă©coliers et adolescents accablent de leurs sarcasmes, de leurs quolibets et de leurs injures les Juifs raflĂ©s par la police et souvent houspillĂ©s par des meutes hurlantes qui leur lancent des pierres[55]. Si une partie de la population participe au pogrom, des Allemands tĂ©moignent toutefois leur sympathie aux victimes, et dans certains cas, leur prodiguent aide matĂ©rielle et rĂ©confort[56].

Bilan : une communauté traumatisée

Photographie en noir et blanc dune colonne d'hommes juifs arrĂȘtĂ©s Ă  Baden-Baden Ă  l'issue du pogrom
Arrestation de Juifs Ă  Baden-Baden Ă  l'issue du pogrom.

Dans un rapport du , Reinhard Heydrich fait état de 36 morts et d'autant de blessés graves pour l'ensemble du Reich.[50]

Pour Saul FriedlĂ€nder, « le bilan se rĂ©vĂ©la bien plus lourd ; dans toute l'Allemagne [y compris l'Autriche annexĂ©e], outre les 267 synagogues dĂ©truites et les 7 500 entreprises et commerces saccagĂ©s, 91 Juifs pĂ©rirent et des centaines se suicidĂšrent ou moururent par la suite des sĂ©vices infligĂ©s dans les camps[57] - [alpha 10] ».

Sur ce dernier point, Raul Hilberg estime Ă  plus de vingt-cinq mille le nombre des hommes envoyĂ©s dans les camps de concentration nazis, comme Dachau (10 911 dont environ 4 600 en provenance de Vienne), Buchenwald (9 845 personnes) et Sachsenhausen (au moins 6 000)[59].

Pour François Kersaudy, « plus de cent Juifs sont tuĂ©s et deux mille dĂ©portĂ©s en camps de concentration, tandis que 7 500 boutiques sont dĂ©truites et 12 000 pillĂ©es, cent une synagogues sont incendiĂ©es, 76 dĂ©molies et 267 endommagĂ©es[60] ».

Daniel Goldhagen parle d'« à peu prÚs cent Juifs » assassinés, et de trente mille autres déportés en camps[61].

« Au total — et selon les estimations les plus modĂ©rĂ©es retenues dans les documents de la Wiener Library — le pogrom coĂ»ta la vie de 2 000 Ă  2 500 hommes, femmes et enfants et laissa des sĂ©quelles indĂ©lĂ©biles chez tous ceux qui en vĂ©curent l'horreur[62]. »

Réactions : de l'indignation à l'indifférence

À l'Ă©tranger

Des Juifs Ă©trangers ont Ă©tĂ© victimes du pogrom, en dĂ©pit des directives ordonnant de les Ă©pargner : les protestations diplomatiques affluent[63] et sont transmises, sans commentaire, Ă  la chancellerie du Reich oĂč elles sont enfouies dans les dossiers[64].

La presse internationale condamne les Ă©vĂ©nements : plus de mille Ă©ditoriaux paraissent Ă  ce sujet dans la presse amĂ©ricaine, particuliĂšrement vĂ©hĂ©mente, et le prĂ©sident Roosevelt rappelle l'ambassadeur des États-Unis en consultation. Si l'indignation est gĂ©nĂ©rale, elle ne se traduit pas par un Ă©largissement de la politique d'accueil des Juifs du Reich : en 1938, les États-Unis n'atteignent pas leur quota d'immigration juive en provenance d'Allemagne et d'Autriche et n'accordent que 27 000 visas sur les 140 000 demandĂ©s[65] ; l'annĂ©e suivante la Grande-Bretagne « ferme, de fait, les portes de la Palestine Ă  l'immigration juive sans proposer d'autre refuge[66] ». Les rĂ©actions sont Ă©galement indignĂ©es dans la presse danoise[67] ou française[68] et le gouvernement fasciste italien s'Ă©tonne « que la recrudescence des persĂ©cutions antisĂ©mites en Allemagne n'entraĂźnĂąt pas l'abandon du projet [d'accord] franco-allemand[68] ». « Il Ă©tait clair que les Ă©meutes avaient tout d'abord fait perdre Ă  l'Allemagne une grande part des sympathies dont elle bĂ©nĂ©ficiait dans le monde[69] ».

À la suite des protestations internationales, les entreprises contrĂŽlĂ©es par des Juifs Ă©trangers au Reich sont dispensĂ©es, le , de la prestation expiatoire et peuvent poursuivre leurs activitĂ©s aprĂšs le [70]. Le boycott des exportations allemandes se gĂ©nĂ©ralise, notamment en France, en Angleterre, aux États-Unis, au Canada, en Yougoslavie ou aux Pays-Bas[71].

En Allemagne

Le pogrom suscite immédiatement de sérieuses tensions parmi les principaux dirigeants nazis. Si aucun de ceux-ci ne s'oppose à des mesures ou des violences anti-juives, les conséquences de la nuit de Cristal sur l'image de l'Allemagne à l'étranger, ses éventuelles répercussions économiques négatives et le fait qu'elle ait été déclenchée par Goebbels sans concertation, entraßne de vives réactions d'Heinrich Himmler, de Hermann Göring ou de Walther Funk[72].

À de rares exceptions individuelles prĂšs, ni les Églises protestante et catholique, ni les milieux universitaires, ni les gĂ©nĂ©raux[alpha 11], ni « aucun reprĂ©sentant de la bonne Allemagne[74] » n'Ă©mettent aucune protestation Ă  la suite du pogrom[75]. Si, d'aprĂšs les rapports du SD, la population rĂ©prouve largement la violence et les dommages causĂ©s par le pogrom, c'est essentiellement en raison de la destruction inutile de biens qui lĂšse tous les Allemands et l'État ; l'annonce de l'amende de 1 milliard de marks infligĂ© aux Juifs rassĂ©rĂšne les esprits[76]. La direction du parti social-dĂ©mocrate allemand en exil, la SOPADE, observe Ă©galement que « la grande majoritĂ© du peuple allemand a vivement condamnĂ© les violences », et ce pour des raisons diverses comme le souligne Ian Kershaw[77]. Si « la vague d'indignation populaire » contre les Juifs qu'escomptait Goebbels ne s'est pas matĂ©rialisĂ©e[78], selon la thĂšse controversĂ©e de Daniel Goldhagen, « face Ă  des critiques limitĂ©es, il y avait l'enthousiasme des Allemands pour l'entreprise Ă©liminationniste, que la nuit de Cristal n'entamait pas, et l'immense satisfaction avec laquelle tant d'Allemands avaient accueilli l'Ă©vĂ©nement[79] ».

« D'un point de vue global, le rĂ©gime a [...] pu considĂ©rer comme un succĂšs l'attitude gĂ©nĂ©ralement passive dans laquelle se sont enfermĂ©s la plupart des Allemands pendant les dĂ©bordements. Une action violente contre les Juifs allemands, telle qu'on n'en avait plus connu depuis les pogroms du Moyen Âge, avait pu ĂȘtre dĂ©clenchĂ©e sans soulever de protestation publique. Sur le plan de la propagande, cela revenait Ă  une approbation. La radicalisation des persĂ©cutions avait rĂ©ussi Ă  franchir une nouvelle Ă©tape » analyse l'historien allemand Peter Longerich[80].

Suites et conséquences : la radicalisation de l'antisémitisme

« J'aurais préféré que vous tuiez deux cents Juifs plutÎt que de détruire de telles valeurs. »

— Hermann Göring, Berlin, [81]

Photographie en noir et blanc de Hermann Göring, debout derriÚre un pupitre, s'adressant au Reichstag. DerriÚre lui, une banniÚre à croix gammée
Hermann Göring s'adressant au Reichstag.

La nuit de Cristal est suivie d'une radicalisation des mesures antisĂ©mites du rĂ©gime nazi. Les suites du pogrom sont examinĂ©es dĂšs le , lors d'une rĂ©union de haut niveau, prĂ©sidĂ©e par Hermann Göring, Ă  la demande explicite et insistante de Hitler[82] : parmi la centaine de participants, on note la prĂ©sence de Joseph Goebbels, du chef du RSHA Reinhard Heydrich, des ministres de l'Économie Walther Funk, des Finances Lutz Schwerin von Krosigk[83] et de la Justice Franz GĂŒrtner, de reprĂ©sentants de la Reichsbank et des dirigeants du parti nazi en Autriche et dans le territoire des SudĂštes[82]. Les premiĂšres discussions portent sur l'indemnisation des dĂ©gĂąts, les seules vitrines dĂ©truites Ă©tant assurĂ©es pour six millions de dollars. AprĂšs de longs Ă©changes, notamment entre Göring, Reinhard Heydrich et le reprĂ©sentant des assureurs allemands, il est dĂ©cidĂ© que les indemnitĂ©s versĂ©es par les assureurs aux bĂ©nĂ©ficiaires seront confisquĂ©es par l'État et il est imposĂ© aux juifs allemands une « amende de rĂ©paration[84] » d'un milliard de Reichsmarks[alpha 12] et de les obliger de remettre en Ă©tat, Ă  leurs propres frais, les commerces, bureaux et logements saccagĂ©s[86] - [alpha 13].

Lors de cette mĂȘme rĂ©union, Göring dĂ©crĂšte la cessation, Ă  partir du , de toutes les activitĂ©s commerciales menĂ©es par des Juifs, qui doivent vendre leurs commerces et entreprises, titres, bijoux et Ɠuvres d'art, ce qui constitue une phase essentielle de l'aryanisation des biens juifs. Alors que Goebbels Ă©voque tour Ă  tour l'interdiction, pour les Juifs, de l'accĂšs aux distractions publiques, aux forĂȘts ou aux parcs, l'Ă©viction des enfants juifs des Ă©coles allemandes, Heydrich plaide vigoureusement pour une accĂ©lĂ©ration de l'Ă©migration, prenant pour modĂšle les rĂ©sultats obtenus Ă  Vienne par Adolf Eichmann : pour accĂ©lĂ©rer cette Ă©migration, il prĂ©conise le port d'un insigne spĂ©cial[alpha 14] par toutes les personnes considĂ©rĂ©es comme juives aux termes des lois de Nuremberg, Göring Ă©tant, pour sa part, partisan de la crĂ©ation de ghettos[88]. Si ces deux mesures ne sont pas retenues, le pogrom a atteint son but et l'Ă©migration juive s'accĂ©lĂšre : 80 000[alpha 15] Juifs fuient le Reich, « dans les circonstances les plus traumatisantes », entre la fin de 1938 et le dĂ©but de la guerre[89].

Dans la foulée, les discriminations antisémites se multiplient et se durcissent : le , tous les enfants juifs encore présents dans les écoles allemandes en sont chassés ; le 19, les Juifs sont privés d'aide sociale ; le 28, le ministre de l'intérieur Wilhelm Frick informe les présidents des LÀnder qu'ils peuvent exclure les Juifs de certains espaces publics et le lendemain, il interdit aux Juifs de posséder des pigeons voyageurs. Durant les mois de et , les mesures destinées à exclure les Juifs de la vie publique, professionnelle et culturelle sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus dures[90].

Si les autoritĂ©s nazies s'acharnent sur les victimes des pogroms, elles font preuve d'une mansuĂ©tude toute particuliĂšre Ă  l'Ă©gard des auteurs des pires exactions. Les incendies, les destructions et les brutalitĂ©s sont conformes aux instructions donnĂ©es successivement par les responsables de la SA, Heinrich MĂŒller et Heydrich, mais tel n'est pas le cas des pillages, des meurtres et des viols. Le pogrom terminĂ©, les tueurs ne sont que rarement poursuivis ou condamnĂ©s Ă  des peines particuliĂšrement lĂ©gĂšres[50] ; dans une lettre secrĂšte au procureur de Hambourg, le ministĂšre de la Justice prĂ©cise, le , que l'assassinat de Juifs et les dommages corporels graves [
] ne devaient ĂȘtre sanctionnĂ©s que « s'ils avaient Ă©tĂ© dictĂ©s par des raisons personnelles[57] ». En revanche, les coupables de viol sont expulsĂ©s du parti et traduits devant les tribunaux civils, le tribunal interne du parti nazi estimant ce crime contraire aux lois de Nuremberg qui interdisent depuis 1935 « toute relation sexuelle entre Juifs et Gentils[50] » plus grave que le meurtre. Dans son rapport du adressĂ© Ă  Goebbels, l'ObergruppenfĂŒhrer Walter Buch, qui enquĂȘte sur les excĂšs commis pendant la nuit de Cristal, relĂšve seize faits, dont trois Ă  caractĂšre sexuel et treize meurtres ; il recommande que les poursuites soient abandonnĂ©es Ă  l'exception de deux cas de viol, les assassins ayant agi sur l'ordre de leurs supĂ©rieurs ou en pensant que leurs crimes Ă©taient conformes aux instructions[91].

Commémorations en Allemagne : du silence à la célébration

Reproduction d'un timbre commĂ©moratif pour le 50e anniversaire de la nuit de Cristal
Timbre commémoratif pour le 50e anniversaire de la nuit de Cristal.

La commĂ©moration de la nuit de Cristal[92] reste confidentielle pendant de nombreuses annĂ©es. Au cours des annĂ©es quarante et cinquante, les mentions dans la presse sont rares : la premiĂšre d'entre elles est effectuĂ©e dans le Tagesspiel, quotidien de Berlin-Ouest, le , ce journal ne revenant sur l'Ă©vĂ©nement qu'en 1948. À l'Est, le journal officiel Neues Deutschland, publie sur le sujet en 1947 et 1948, puis aprĂšs plusieurs annĂ©es de silence, en 1956 ; en 1958, le vingtiĂšme anniversaire du pogrom n'est pas mentionnĂ©. Il faut attendre le quarantiĂšme anniversaire de l'Ă©vĂ©nement, en 1978, pour que celui-ci soit commĂ©morĂ© par la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre[93].

Le 70e anniversaire de la nuit de Cristal, le Ă  la synagogue de la Rykestrasse, est l'occasion pour la chanceliĂšre Merkel de lancer un appel afin que « l’hĂ©ritage du passĂ© serve de leçon pour l’avenir ». La chanceliĂšre dĂ©nonce « l’indiffĂ©rence Ă  lâ€˜Ă©gard du racisme et de l’antisĂ©mitisme ». Pour elle, c’est un premier pas qui peut remettre en cause des valeurs incontournables. « Trop peu d’Allemands ont eu Ă  l’époque le courage de protester contre la barbarie nazie (...). Cette leçon Ă  tirer du passĂ© vaut aujourd’hui pour l’Europe, mais aussi pour d’autres rĂ©gions, notamment pour les pays arabes »[94].

Une commémoration importante s'est aussi tenue à Bruxelles le 9 et le [95].

À l'occasion des quatre-vingt ans de la nuit de Cristal, la chanceliĂšre Angela Merkel prend la parole dans la plus grande synagogue du pays Ă  Berlin. Lors de son allocution, elle rappelle que « l'État doit agir de maniĂšre consĂ©quente contre l'exclusion, l'antisĂ©mitisme, le racisme et l'extrĂ©misme de droite ». Elle pointe ceux qui « rĂ©agissent par des rĂ©ponses prĂ©tendument simples aux difficultĂ©s », une rĂ©fĂ©rence selon Le Monde Ă  l'essor des populismes et de l'extrĂȘme droite en Allemagne comme en Europe[96]. En Autriche, le prĂ©sident de la rĂ©publique Alexander Van der Bellen prend la parole sur le site de l'ancienne synagogue de Leopoldstadt. Il dĂ©clare notamment que « nous devons regarder l'histoire comme un exemple qui montre jusqu'oĂč peuvent mener les politiques du bouc Ă©missaire, de l'incitation Ă  la haine et de l'exclusion » et poursuit en affirmant : « Soyons vigilants pour que les dĂ©gradations, les persĂ©cutions et les suppressions de droits ne puissent jamais se rĂ©pĂ©ter dans notre pays ou en Europe »[97].

Kristallnacht ou Reichspogromnacht ? : querelle Ă©tymologique

Photographie en noir et blanc de la vitrine d'un magasin juif saccagé à Magdebourg
Magasin juif saccagé à Magdebourg.

Si tous les auteurs s'accordent sur le fait que l'expression « nuit de Cristal » (« Kristallnacht ») fait référence aux débris de verre encombrant les trottoirs devant les vitrines des magasins juifs saccagés, et qu'elle apparaßt à Berlin, le consensus ne dépasse pas cette généralité. Pour Kershaw, ce terme provient du « parler populaire[98] », pour Karl A. Schleunes, il s'agit d'une dénomination inventée par de beaux esprits berlinois[99]. Selon Arno J. Mayer, l'appellation a été créée par la propagande nazie[alpha 16] afin de concentrer l'attention du public sur les dommages matériels, en occultant les pillages et les violences physiques[100]. Elle est utilisée par un responsable nazi du Gau de Hanovre lors d'un discours prononcé le , avec une connotation « humoristique »[93].

« Nuit de Cristal ! Cela brille et pĂ©tille comme lors d’une fĂȘte. Il est grand temps que ce terme, offensant par sa minimisation, disparaisse Ă  tout le moins des ouvrages historiques »

— Avraham Barkai, 1988[101].

Dans un ouvrage paru en 2001, le politologue allemand Harald Schmid[102] souligne la multiplicité des termes utilisés pour désigner les violences antisémites des 9 et et l'interprétation controversée donnée au vocable « nuit de Cristal ». Remis en cause dÚs le 10e anniversaire de l'événement, il est remplacé, en 1978, par le terme politiquement correct de Reichspogromnacht, qui s'impose durablement à partir des célébrations du cinquantiÚme anniversaire en 1988[93]. De nombreux historiens allemands continuent toutefois à utiliser le terme Kristallnacht [103]. Ce débat sur la terminologie est essentiellement circonscrit en Allemagne et en Autriche et peut susciter un profond étonnement ailleurs dans le monde universitaire, notamment anglophone[104]. La diversité du vocabulaire selon les aires linguistiques est illustrée lors du 70e anniversaire : alors qu'en Allemagne, la chanceliÚre Angela Merkel n'utilise que le terme Pogromnacht[105], à Bruxelles, le président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) emploie le terme Kristallnacht[106].

Notes et références

Notes

  1. « Si le pogrom ne permettait point encore de soupçonner ce qu'allait ĂȘtre la rĂ©alitĂ© d'Auschwitz, de Belzec, de Sobibor de Treblinka ou de Chelmno, il laissait toutefois deviner les rouages d'une entreprise meurtriĂšre dont l'existence et le fonctionnement auraient Ă©tĂ© inconcevables auparavant en Europe »[2].
  2. Grynszpan souhaitait assassiner l'ambassadeur mais a tiré sur le diplomate auquel il avait été adressé[10].
  3. Grynszpan ne sera jugĂ© ni en France ni en Allemagne ; le , il est dĂ©portĂ© Ă  Sachsenhausen oĂč l'on perd sa trace[11].
  4. Si pour Ian Kershaw, ces premiÚres exactions antisémites sont menées « sans aucune directive venue du sommet », selon Richard J. Evans elles découlent, du moins en Hesse, d'instructions expresses de Goebbels.
  5. À 19 h selon Ian Kershaw, 21 h pour FriedlĂ€nder, entre 19 et 20 h pour Schwab.
  6. Jour férié depuis l'accession de Hitler au pouvoir[21].
  7. Pour Richard J. Evans, si Hitler ne se prononce pas en public, il donne cependant l'ordre à Goebbels d'organiser « une grande offensive nationale contre les Juifs » et « une mise en scÚne destinée à faire croire aux fidÚles du parti réunis à l'hÎtel de ville de Munich que l'opération était le fruit d'une réaction à chaud dictée par l'émotion et la colÚre »[15].
    Pour Édouard Husson en revanche, l'idĂ©e du pogrom vient de Goebbels, idĂ©e avalisĂ©e par Hitler in Heydrich et la Solution finale, Perrin, 2012, p. 91.
  8. Voir notamment la carte des synagogues détruites pendant la nuit du au [35].
  9. S'ils ont ordre de participer au pogrom, les membres de la SS doivent le faire « en civil »[34], à 1 h 20 du matin[23].
  10. Ce nombre de 91 morts est repris par l’EncyclopĂ©die multimĂ©dia de la Shoah[58].
  11. Le gĂ©nĂ©ral Werner von Fritsch, pourtant dĂ©chu de son poste de commandant en chef de l'armĂ©e de terre par les nazis, estime qu'ils sont assujettis « Ă  la destinĂ©e de l'Allemagne[73] », c’est-Ă -dire Hitler lui-mĂȘme.
  12. D'aprÚs Richard J. Evans, la somme totale qui fut volée aux Juifs en 1938 et 1939, à la suite de la nuit de Cristal et sans tenir compte des aryanisations, excÚde largement les deux milliards de Reichsmarks[85].
  13. Une piÚce de théùtre, Du cristal à la fumée, de Jacques Attali, mise en scÚne par Daniel Mesguich, jouée du 16 au au théùtre du Rond-Point à Paris, évoque cet épisode[87].
  14. Le port de l'étoile jaune est imposé par un décret du .
  15. Environ 115 000 entre le et le selon Richard J. Evans, p. 674.
  16. Cette hypothÚse est partagée par Michal Bodemann, GedÀchtnistheater. Die judische Gemeinschaft und ihre deutsche Erfindung, Hamburg, 1996, p. 92.

Références

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  6. Hilberg, p. 115-116.
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  14. Hilberg, p. 80.
  15. Evans, p. 655.
  16. Kershaw, t. II, p. 230.
  17. Evans, p. 654.
  18. FriedlÀnder, p. 341.
  19. FriedlÀnder, p. 342.
  20. Goebbels, p. 647.
  21. Schwab, p. 20.
  22. Evans, p. 656-657.
  23. FriedlÀnder, p. 344.
  24. Evans, p. 657.
  25. Thalmann et Feinermann, p. 93-94.
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  27. Schwab, p. 21.
  28. FriedlÀnder, p. 350-351.
  29. Evans, p. 664.
  30. Thalmann et Feinermann, p. 131.
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  39. Evans, p. 658.
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  41. Thalmann et Feinermann, p. 105.
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  47. Thalmann et Feinermann, p. 113-114.
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  92. Sauf mention contraire, cette section est rédigée sur la base de Ludwig Eiber, Reichskristallnacht - Reichspogromnacht. Reflection on the Change of a Term, in Daily, p. 73-86.
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  100. Mayer, p. 199-200.
  101. Cité par (de) Walter H. Pehle, Der Judenpogrom 1938 : Von der « Reichskristallnacht » zum Völkermord, Francfort-sur-le-Main, , p. 113.
  102. Harald Schmid, Errinern an den Tag der Schuld. Das Novemberpogrom von 1938 in der deutschen Geschiktpolitik, Hamburg, Ergenisse-Verlag, 2001.
  103. Voir par exemple Hans-Dieter Armtz, Reichskristallnacht. Der Novemberprogrom 1938 auf dem Lande (2008), Hans-JĂŒrgen Döscher, Reichskristallnacht : Die Novemberpogrome 1938 (1988), Heinz Lauber, Judenpogrom : Reichskristallnacht November 1938 in Grossdeutschland (1981) ou Kurt PĂ€tzold et Irene Runge, Kristallnacht : Zum Pogrom (1988).
  104. Voir notamment, Naomi Kramer, Kristallnacht - the Icon of the Shoah, in Daily, p. 67-71.
  105. Discours du 9 novembre 2008 de la chanceliĂšre Angela Merkel.
  106. « On Promoting Tolerance: Discours du président du CCOJB Joël Rubinfeld », Comité de coordination des organisations juives de Belgique, .

Annexes

Bibliographie

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Articles connexes

Liens externes

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