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Giovanni IV Crispo

Giovanni IV Crispo, né en 1499 et décédé en 1564, fut le dernier véritable duc de Naxos. Son règne, de 1510 à 1564, fut le plus long de l'histoire du duché. Giovanni IV Crispo succéda à son père Francesco en 1510. Comme il était encore mineur, la régence fut assurée par des représentants de la République de Venise, dont son oncle maternel Antonio Loredano.

Giovanni IV Crispo
Biographie
Naissance
Décès
Activité
Famille
Crispo (d)
Père
Enfant

Apr√®s la d√©faite des Chevaliers de Rhodes en 1522 face √† Soliman le Magnifique, Giovanni IV accueillit l'archev√™ch√© de l'√Čg√©e sur Naxos. En 1537, il subit une attaque ottomane men√©e par Barberousse qui l'obligea √† payer un tribut annuel de 5 000 ducats. Le duc appela alors √† son aide les princes chr√©tiens occidentaux, qui organis√®rent une Sainte Ligue qui √©choua.

Devenu vassal du Sultan, Giovanni vit ses revenus diminuer. La situation sociale et politique du duch√© s'aggrava. Des √ģles se d√©peupl√®rent. Des conflits religieux oppos√®rent catholiques et orthodoxes, attis√©s par les Ottomans.

Son fils Giacomo lui succéda, mais il fut déposé au bout de deux ans par le Sultan qui le remplaça par un de ses favoris, Joseph Nassi, qui ne vint jamais dans le duché.

photographie couleurs : un blason en marbre représentant trois losanges
Armes des Crispo, avec (probablement) les initiales de Giovanni IV, dans le kastro de Sifnos.

Contexte

L'√Čg√©e au XVIe si√®cle

tableau : portrait de profil d'un homme moustachu avec un grand turban blanc
Soliman le Magnifique, sultan ottoman dans la première moitié du XVIe siècle.

√Ä la suite des guerres turco-byzantines, les Ottomans avaient peu √† peu conquis la r√©gion de l'√Čg√©e √† partir du XIVe si√®cle. Au si√®cle suivant, l'Empire byzantin avait d√©finitivement disparu apr√®s la conqu√™te de Thessalonique (1430) puis celle de Constantinople (1453) suivie d'Ath√®nes (1456) et du P√©loponn√®se et Mistra (1460). Ce fut ensuite le tour des √ģles : Lesbos (1462), l'Eub√©e (1470) et Samos (1475). L'Empire byzantin d√©clinant fut remplac√© par la seule r√©elle puissance maritime de la r√©gion : la R√©publique de Venise, install√©e depuis longtemps, d'abord commercialement, puis directement apr√®s la Quatri√®me croisade. Ainsi, Thessalonique, Ath√®nes ou l'Eub√©e √©taient aux mains des V√©nitiens. Une premi√®re guerre v√©n√©to-ottomane se d√©roula de 1463 √† 1479 avant une deuxi√®me en 1500-1503 ; les op√©rations eurent lieu aussi dans le golfe de Corinthe ou les √ģles Ioniennes. Cependant, si la victoire ottomane ne fut pas d√©cisive, c'√©tait surtout du fait que le sultan devait combattre sur d'autres fronts (Perse, Syrie ou √Čgypte). Le fait que Venise se f√Ľt trouv√©e en premi√®re ligne face √† l'avanc√©e ottomane √©tait plut√īt d√Ľ aux circonstances qu'√† une demande locale. L'attitude v√©nitienne, tr√®s catholique, dans ses terres et protectorats grecs et orthodoxes, √©tait tr√®s mal support√©e par les populations locales (la politique religieuse du duch√© de Naxos √©tait diff√©rente). Aussi, bien souvent, les Grecs ¬ę pr√©f√©raient le turban ¬Ľ. Au d√©but du XVIe si√®cle, Soliman le Magnifique fit avancer son Empire vers l'Europe centrale, la Crim√©e, les mers Noire et Rouge, l'Afrique du Nord. Il se heurta √† nouveau √† Venise (1537-1540) √† qui il prit de nouvelles √ģles[1] - [2] - [3].

Les bases posées par Marco Sanudo

Le duch√© de Naxos fut fond√© au d√©but du XIIIe si√®cle par Marco Sanudo, √† la suite de la Quatri√®me croisade. V√©nitien d'origine, Sanudo essaya de maintenir une certaine ind√©pendance par rapport √† sa puissante patrie et d'√©viter de finir simple gouverneur des √ģles au nom de Venise. Il choisit de devenir le vassal de l'empereur latin Henri de Hainaut, √† qui il devait les services habituels de la f√©odalit√© : aide et conseil[4] - [5]. Les soldats et les marins qui l'avaient accompagn√© devinrent ses feudati ou feudatori, ses vassaux. Marco Sanudo les avait faits chevaliers lui devant aide et conseil en √©change de fiefs dont ils tiraient leurs revenus. Ils constitu√®rent une nouvelle √©lite sociale √† c√īt√© de celle des archont√©s, les classes dominantes grecques, √† qui le nouveau duc confirma biens, privil√®ges et libert√© d'exercice de la religion orthodoxe[6] - [7]. Les classes sup√©rieures franques et grecques se m√™l√®rent rapidement. Dans un premier temps, seuls des hommes avaient quitt√© l'Occident et les familles h√©sit√®rent √† envoyer leurs filles. On se maria donc sur place[8].

Le syst√®me f√©odal ¬ę franc[N 1] ¬Ľ ou ¬ę latin ¬Ľ se surimposa au syst√®me administratif byzantin, conserv√© par les nouveaux seigneurs : les taxes et corv√©es f√©odales √©taient appliqu√©es aux divisions administratives byzantines et l'exploitation des fiefs continuait selon les techniques byzantines[9]. La loi byzantine resta aussi en vigueur pour les mariages et les propri√©t√©s pour la population locale d'origine grecque[10].

Ruines d'un haut mur en pierres.
Restes du donjon que Sanudo érigea dans le kastro de Naxos.

Le probl√®me religieux qui remontait au schisme de 1054 ne pouvait que se poser dans les terres de Marco Sanudo. Le duc, comme ses proches, √©tait catholique romain et la population orthodoxe grecque. Install√© en terre grecque, Marco Sanudo ne pr√©voyait cependant pas de se convertir √† l'orthodoxie[11]. Il ne semble pas qu'il y ait eu d'√©v√™que grec dans le duch√©. Les popes furent dirig√©s uniquement par un protopapas. Cependant, tous les pr√©lats orthodoxes furent confirm√©s dans leur cure et les monast√®res orthodoxes furent exempt√©s d'imp√īts. Sanudo r√©ussit √† m√©nager la susceptibilit√© religieuse de ses sujets, √©vitant ainsi une source de conflit. En fait, si la religion et la hi√©rarchie catholique dominaient politiquement, la religion orthodoxe subsistait et, parfois, lorsque le cur√© catholique n'√©tait pas disponible, la messe √©tait c√©l√©br√©e par le pope orthodoxe[9].

On attribue souvent √† Marco Sanudo la cr√©ation de toutes les institutions du duch√©, mais cela n'est pas tout √† fait av√©r√©[9]. Il se serait entour√© d'un conseil (universit√†) inspir√© du mod√®le v√©nitien de la Commune et compos√© de Grecs et Latins. √Ä ses c√īt√©s se serait trouv√© un vicario qui le rempla√ßait quand il √©tait absent. Le commandant en chef des troupes portait le titre de megas kapetanios (en grec), grand capitaine. Il y avait un tr√©sorier, un chancelier et une administration judiciaire[12]. Le duc battait monnaie, le ¬ę ducat[13] ¬Ľ. Il changea aussi le visage des √ģles, en faisant redescendre la population, r√©fugi√©e dans l'int√©rieur √† cause des pirates, vers le littoral. Il se fit ainsi construire une nouvelle capitale[N 2], sur Naxos, au bord de la mer, sur le site de la ville antique abandonn√©e. Sur l'ancienne acropole antique, une forteresse, le kastro, fut construite. Elle englobait dans un mur d'enceinte compl√©t√© de tours le palais ducal, avec un donjon et une chapelle ducale, les r√©sidences des familles latines et la cath√©drale catholique. Les Grecs s'install√®rent entre le kastro et le port, dans les faubourgs de Borgo et N√©ochorio. Une forteresse du m√™me genre fut construite sur Milos[14] - [15].

Les évolutions jusqu'au début du XVIe siècle

Carte des Cyclades
Duché de Naxos et seigneuries des Cyclades au temps de Giovanni IV Crispo

Les successeurs de Marco Sanudo poursuivirent sa politique d'√©quilibre entre les puissants voisins qui se succ√©d√®rent : l'Empire latin de Constantinople, l'Empire de Nic√©e, la R√©publique de Venise, la Principaut√© d'Acha√Įe des Angevins de Sicile, l'Empire byzantin de Michel VIII Pal√©ologue, les Aragonais, la R√©publique de G√™nes, les Catalans, les Turcs Seldjoukides, les Chevaliers de Rhodes ou les Ottomans[16]. Au fil du temps, en fonction des avanc√©es ou des reculs de ces diff√©rentes puissances, le nombre d'√ģles appartenant au duch√© varia et Giovanni IV ne dirigeait plus, √† son accession sur le tr√īne, que Naxos, Syros, Milos, Santorin et Anafi, soit un territoire moiti√© moindre que celui de Marco Sanudo.

L'organisation de la f√©odalit√© dans le duch√© fut codifi√©e au XIVe si√®cle lorsque furent adopt√©es les Assises de Romanie, la coutume de la Principaut√© de Mor√©e, apr√®s que le duc en fut devenu le vassal en 1248. La coutume locale (les osanze del loco sur Naxos par exemple) s'y ajoutait. L'application des Assises dans le duch√© de Naxos ne fit tr√®s vite plus la diff√©rence entre les seigneurs d'origine latine et ceux d'origine grecque : ils √©taient tous d√©sign√©s ¬ę archont√®s ¬Ľ. Par ailleurs, dans les conflits qui opposaient le duc aux seigneurs des autres √ģles, on finissait par s'en remettre √† l'arbitrage de la R√©publique de Venise[17].

Le duc gouvernait directement son ¬ę √ģle-capitale ¬Ľ, Naxos, parfois aussi Milos. Sur les autres √ģles du duch√©, il √©tait repr√©sent√© par un gouverneur local, parfois un membre de sa famille qui avait l'√ģle en apanage ou un proche alli√©. Sur toutes les √ģles, un conseil local, universit√†, existait, plus ou moins puissant : celui de Milos put ainsi porter plainte contre l'administration ducale devant les tribunaux v√©nitiens. Les communes insulaires, comme Borgo sur Naxos, pouvaient avoir des institutions communales, voire un kapetanios. Les documents conserv√©s montrent que les diverses institutions (gouverneur, universit√†, communes et kapetanios) tr√®s interd√©pendantes, collaboraient. Le chancelier ducal avait un r√īle assez restreint, concurrenc√© par les notaires locaux qui enregistraient par exemple les actes de vassalit√©[18].

L'√©conomie du duch√© reposait essentiellement sur l'agriculture qui r√©ussissait √† nourrir la population et, pour les √ģles les plus grandes, √† produire pour l'exportation. Le duc de Naxos avait des entrep√īts (factores) en Cr√®te o√Ļ il vendait son coton produit sur Santorin. Les revenus commerciaux compl√©taient alors pour les grands propri√©taires terriens les revenus habituels du fonctionnement f√©odal : les loyers et imp√īts (champart et corv√©es le plus souvent) pay√©s par les paysans (villani). Comme pour le reste de la soci√©t√© cycladique d'alors, il y avait eu disparition des diff√©rences entre origine ethnique, religieuse et sociale : il y avait des villani latins travaillant sur les terres d‚Äôarchont√®s grecs[19].

La d√©fense du duch√© se faisait sur deux plans. Des postes de guet √©taient install√©s sur les points √©lev√©s. Les paysans (villani) devaient y passer un peu de temps, dans le cadre de leurs corv√©es, le jour (merovigli) comme la nuit (nyktovigli)[N 3] et allumer des feux en cas d'apparition d'une flotte ennemie. L√†, une troupe de cavalerie (√† dos de mulets) intervenait. La cavalerie √©tait la principale force de d√©fense terrestre des √ģles ; sur Naxos, elle comptait 600 hommes en 1498. Elle pouvait se rendre rapidement au point suppos√© de d√©barquement pour le repousser. Pendant ce temps, les insulaires se r√©fugiaient dans les forteresses. Ils n'y craignaient rien, les attaques √©taient uniquement des raids de pillage. Les assaillants se contentaient le plus souvent de coups de main sur une √ģle mal d√©fendue : ils n'√©taient pas en mesure de mener une v√©ritable campagne. Apr√®s le voyage inconfortable en mer, ils n'√©taient souvent pas en √©tat d'√©tablir une t√™te de pont. De plus, s'ils ne rembarquaient pas rapidement pour s'√©loigner tout aussi rapidement, ils risquaient la contre-attaque en mer par la flotte des gal√®res du duch√©. Le service sur les gal√®res √©tait assur√© dans le cadre de la corv√©e des villani, du service f√©odal des archont√®s mais aussi par les hommes libres, marins ou artisans[20].

photographie couleurs : une prairie fleurie au pied d'un montagne
Prairie naxiote avec les √©glises Saint-Georges et Saint-P√Ęcome (XIIIe si√®cle).

La paix religieuse entre catholiques et orthodoxes avait √©t√© maintenue. Les √©v√™ques grecs avaient √©t√© remplac√©s par des √©v√™ques latins ainsi que les desservants des √©glises principales, mais la plupart des popes avaient pu conserver leur cure, afin de ne pas s'ali√©ner la population locale. Le clerg√© orthodoxe sur chaque √ģle √©tait dirig√© par un protopapas, nomm√© par l'√©v√™que latin dont il n'√©tait que le d√©l√©gu√© pour les affaires administratives. Les d√©cisions de justice religieuse d√©pendaient de l'√©v√™que latin qui appliquait alors en fonction des cas, le droit canon catholique ou le droit canon orthodoxe. Les sources sugg√©rant la pr√©sence d'un √©v√™que grec √† c√īt√© de l'√©v√™que latin sur Naxos ne sont pas confirm√©es. Mais, comme le sacrement de l'ordination ne pouvait √™tre accord√© √† un pope que par un √©v√™que orthodoxe, il fallait au moins en faire venir r√©guli√®rement depuis un des √©v√™ch√©s grecs voisins. De m√™me, les biens de l'√Čglise orthodoxe ne furent pas confisqu√©s et certains archont√®s latins fond√®rent des √©glises orthodoxes pour leurs villani. Certaines des √©glises construites sur Naxos alors furent m√™me ¬ę doubles ¬Ľ, d'un c√īt√© latine, de l'autre grecque. Les cur√©s latins √©taient issus des familles locales, parfois grecques. En fait, c'√©tait bien la hi√©rarchie orthodoxe qui √©tait interdite dans le duch√©, car elle √©tait consid√©r√©e comme √©tant au service d'un ennemi : l'Empire byzantin puis l'Empire ottoman. La hi√©rarchie latine √©tait nomm√©e par Rome. L'√©v√™ch√© de Naxos (qui comprenait l'ensemble des Cyclades) √©tait un des derniers √† avoir un √©v√™que r√©sidant. En effet, apr√®s la chute de l'Empire latin, les √©v√™ch√©s orientaux devinrent honorifiques. L'√©v√™ch√© de Naxos √©tait suffragant de l'archev√™ch√© de l'√Čg√©e, install√© √† Rhodes sous la protection des Chevaliers de Rhodes[21].

Famille Crispo

photographie couleurs : un blason en marbre représentant trois losanges
Armes des Crispo sur le fronton de la cathédrale catholique de Naxos.

Les Crispo √©taient probablement originaires de V√©rone. Francesco Ier Crispo, le fondateur de la dynastie, √©tait seigneur de Milos, donc vassal du duc de Naxos et son cousin par alliance. Il s'empara du tr√īne de Naxos apr√®s avoir assassin√© le duc l√©gitime Niccolo III dalle Carceri[22]. Son fils Giacomo Ier Crispo accentua sa l√©gitimit√© en √©pousant lui aussi une Sanudo. Contrairement aux Sanudo, les Crispo appliquaient la loi salique excluant les femmes de la succession. Le tr√īne passa donc souvent √† une branche collat√©rale de la famille. Ainsi, Giovanni IV descendait en ligne directe de Francesco Ier, le premier duc, mais ensuite seulement du septi√®me duc. Dans les intervalles de minorit√© ou de potentielle vacance du pouvoir, les autorit√©s v√©nitiennes intervenaient. Ainsi, apr√®s l'assassinat de Giovanni III Crispo, les Naxiotes demand√®rent √† la R√©publique de Venise d'assurer la r√©gence pendant la minorit√© du fils de Giovanni III, Francesco[23]. Celui-ci devint fou et assassina son √©pouse. Il fut d√©pos√© et enferm√©. Giovanni IV, mineur, h√©rita du duch√©[24].

Biographie

Folie paternelle et régence vénitienne

Tour en pierre vue en contreplongée
La ¬ę Tour Crispi ¬Ľ du kastro de Naxos.

En 1509, le père de Giovanni, Francesco, montra ses premiers signes de folie alors qu'il était à Venise. Il aurait été temporairement enfermé puis autorisé à regagner son duché cycladique[24] - [25].

L√†, Francesco fit une rechute, le . Il poursuivit son √©pouse, la m√®re de Giovanni, Taddea[25] (ou Caterina[24]) Loredano, jusque chez la sŇďur de celle-ci, Lucrezia Loredano, o√Ļ elle se r√©fugia, en chemise de nuit. Les deux femmes v√©curent deux jours dans l'angoisse. Le , Francesco for√ßa la porte. Sa femme se cacha sous un grand baquet. Il battit sa belle-sŇďur Lucrezia et les domestiques. L'un d'entre eux finit par d√©noncer la duchesse. Francesco lui porta un coup au ventre dont elle d√©c√©da le lendemain. Les habitants du kastro (donc les nobles plut√īt d'origine occidentale) se r√©unirent alors en urgence et d√©cid√®rent de d√©poser le duc. Celui-ci √©tait retourn√© dans son palais o√Ļ il s'en prit √† son fils Giovanni. Il le poursuivit √† travers la r√©sidence. L'enfant finit par s'enfuir en sautant d'un balcon. Francesco tenta alors de s'enfuir √† Rhodes, mais aurait √©t√© captur√© et envoy√© √† Santorin puis d√©plac√© √† Candie o√Ļ il serait mort le [24] - [25].

Lorsque son p√®re devint fou, en , Giovanni n'avait que onze ans. La r√©gence fut confi√©e √† un ¬ę gouverneur ¬Ľ Giacomo Ier Gozzadini, gentilhomme de K√©a, propri√©taire d'un manoir √† Naxos et qui avait d√©j√† √©t√© ¬ę gouverneur ¬Ľ en 1507. En , √† la mort de Francesco, Antonio Loredano fut √† son tour nomm√© ¬ę gouverneur ¬Ľ par la S√©r√©nissime, avec un salaire de 400 ducats annuels. Antonio Loredano √©tait l'oncle maternel de Giovanni. Il gouverna jusqu'en juillet 1515. Les sources n'indiquent pas qui fut gouverneur entre cette date et la majorit√© de Giovanni IV en 1517[24] - [25] ou s'il y en avait un[26].

Duc de Naxos

Le règne de Giovanni IV dura cinquante-quatre ans, le plus long de l'histoire du duché. Comme ceux de ses ancêtres, son règne fut marqué par l'avancée ottomane et l'influence vénitienne, seule à même de la retarder. Ainsi, lorsqu'en 1517, il aurait été capturé par un raid ottoman alors qu'il était à la chasse, la Sérénissime paya sa rançon[27].

Le danger ottoman de plus en plus pressant

enluminure orientale : des soldats avec armes à feu attaquent un mur défendus par des hommes casqués
Les janissaires prennent Rhodes en 1522. Miniature ottomane.

Dans un premier temps, le duch√© de Naxos n'int√©ressa pas le sultan : son principal ennemi dans l'√Čg√©e √©tait les chevaliers de Rhodes. Le duch√© s'√©tait cependant mis potentiellement en danger. En 1521, Giovanni IV avait apport√© son aide √† la flotte des chevaliers qui se livrait √† la guerre de course contre les navires ottomans qui reliaient l'√Čgypte √† Constantinople[28]. En 1522, Soliman le Magnifique mit le si√®ge devant Rhodes. Philippe de Villiers de L'Isle-Adam appela tous les chr√©tiens √† son aide[27]. Il y eut un projet, avort√©, de d√©placer le si√®ge de l'ordre vers Naxos[28]. Ensuite, Giovanni ne put rien faire pour aider les assi√©g√©s. La chute de Rhodes affecta Naxos. La commanderie des chevaliers, cr√©√©e dans la ville de Naxos sous Giacomo II Crispo en 1440 fut d√©mantel√©e. Son √©glise, Saint-Antoine, aux revenus tr√®s √©lev√©s, fut d√©volue √† l'entretien de l'archev√™que catholique de l'√Čg√©e dont le si√®ge fut d√©plac√© de Rhodes √† Naxos. L'√©v√™ch√© catholique de Naxos devint donc alors l'archev√™ch√© catholique de l'√Čg√©e. Le pape Cl√©ment VII nomma archev√™que le Naxiote Iakovos Koppos[27] - [29]. Le duch√© de Naxos se trouvait alors en premi√®re ligne face √† l'avanc√©e ottomane[28]. Par deux fois, entre 1522 et 1537, Giovanni se rendit √† Venise pour demander de nouveaux bateaux et de l'argent pour am√©liorer les d√©fenses de son duch√©[30].

Les relations entre Giovanni IV et la R√©publique √©taient tendues. Le sort des fiefs vacants du duch√© avait peu √† peu √©chapp√© au suzerain, le duc, pour d√©pendre du bon vouloir de Venise qui exer√ßait un protectorat sur l'archipel. Au d√©but du r√®gne de Giovanni, la principale pierre d'achoppement √©tait le fief de Paros o√Ļ la lign√©e masculine des Sommaripa s'√©tait √©teinte. Le duc voulut y r√©tablir sa souverainet√©. Il envoya des troupes occuper les forteresses de Pariki√° et Kephalos. Il finit par devoir les retirer quand les tribunaux v√©nitiens reconnurent Niccolo Venier, le fils d'une sŇďur du dernier baron, comme h√©ritier. Cependant, le m√™me probl√®me se posa √† la mort de celui-ci, qui n'avait pas d'enfant l√©gitime. Apr√®s un nouveau proc√®s, les tribunaux v√©nitiens d√©bout√®rent une fois de plus le duc et reconnurent Cecilia Venier, la sŇďur de Niccolo, et son √©poux Bernardo Sagredo comme h√©ritiers[26]. Cela pesa dans les n√©gociations avec la S√©r√©nissime. Un amiral v√©nitien fit m√™me alors remarquer que le duc √©tait jeune, inexp√©riment√© et surtout tr√®s mal entour√©. Il insistait en disant que ses conseillers ne poursuivaient que leur int√©r√™t propre (et non celui de Venise)[31] - [32].

Le duché disposait cependant d'une nouvelle protection : celle de l'ambassadeur de France auprès de la Porte à Constantinople. Il s'était en effet fait le protecteur des catholiques dans l'Empire ottoman (et autour)[30].

L'attaque de Barberousse

En mai 1537, deux cents navires de la flotte ottomane, command√©e par Khayr ad-Din Barberousse, son Capitan Pacha (amiral), quitt√®rent Constantinople. L'objectif √©tait l'Italie. Soliman devait le rejoindre avec l'arm√©e en Albanie pour traverser l'Adriatique. Le gouverneur de Brindisi, pass√© du c√īt√© ottoman, devait favoriser le d√©barquement. En parall√®le, le roi de France Fran√ßois Ier, alors alli√© de Soliman, devait attaquer les Habsbourg en Italie par le nord. Mais, Fran√ßois Ier changea d'avis et renon√ßa √† attaquer et la trahison du gouverneur de Brindisi fut d√©couverte. Soliman tourna alors la flotte de Barberousse contre Corfou[30]. Plus de 50 000 hommes et trente canons assi√©g√®rent la forteresse fin ao√Ľt, d√©but septembre mais ne purent la prendre[33]. Les autres √ģles Ioniennes furent ravag√©es, puis Cyth√®re et √Čgine[30].

La flotte ottomane se tourna vers les Cyclades et le duch√© de Naxos. K√©a et Kythnos, sur la route, furent attaqu√©es. La population r√©sista avant de c√©der. Le droit de guerre ottoman stipulait que toute conqu√™te apr√®s combats livrait les habitants et leurs possessions aux vainqueurs. Une bonne partie de la population de ces deux √ģles fut donc d√©port√©e[34].

Paros fut ensuite assi√©g√©e. Son seigneur, Bernardo Sagredo se retrancha dans une forteresse imprenable de Kephalos, dans l'Est de l'√ģle, au-dessus de Marpissa. Il finit par se rendre, vaincu par la famine ou, selon d'autres sources, par le manque de munitions au bout de quelques jours. La flotte ottomane aurait fait 6 000 victimes sur l'√ģle (morts, esclaves et janissaires)[34] - [35]. Barberousse envoya alors un √©missaire au duc Giovanni, dont la forteresse naxiote se situe quasiment en face de la forteresse pariote qui venait de tomber. Le march√© √©tait simple : subir le sort de Paros ou payer un tribut et se reconna√ģtre vassal de l'Empire ottoman. Les troupes turques d√©barqu√®rent dans le port de Naxos et s'install√®rent dans les faubourgs de Chora[36]. Les habitants s'√©taient r√©fugi√©s dans le Kastro[N 4]. Les Ottomans pill√®rent ces faubourgs, s'emparant principalement des grains et de l'huile. Puis, ils s'attaqu√®rent aux murailles de la forteresse. Pendant ce temps, Giovanni, retir√© dans sa forteresse d'Epanokastro dans les terres, se concerta avec ses conseillers puis pr√©f√©ra accepter le march√©. Il versa 5 000 ou 6 000 (selon les sources) ducats et s'engagea √† verser un tribut annuel de 5 000 ducats. Les Ottomans se retir√®rent. Cette somme repr√©sentait la moiti√© du revenu annuel du duch√©[37].

Il semble que l'attitude de Giovanni IV alors aurait pu √™tre politique. Il avait en effet les moyens militaires de r√©sister √† Barberousse. La saison s'avan√ßait et les Ottomans ne pouvaient se permettre une campagne d'hiver. Ils ne pourraient plus √™tre ravitaill√©s ni entreprendre d'op√©rations navales. Les forteresses naxiotes, principalement Epanokastro, dans les terres, pouvaient tenir longtemps. En fait, m√™me l'offre de Barberousse tenait compte de ces √©l√©ments. Il aurait tr√®s bien pu proc√©der directement √† une op√©ration militaire de conqu√™te et non √† une n√©gociation. Giovanni c√©da rapidement √† cause de ses d√©m√™l√©s avec la R√©publique de Venise. Elle ne l'avait pas soutenu autant qu'il l'aurait voulu ; elle ne lui avait pas permis de reprendre le contr√īle de ses fiefs. Le duc jugea qu'il n'avait pas √† lutter jusqu'au bout pour elle, contrairement √† Bernardo Sagredo qui, lui, √©tait un noble v√©nitien[34].

Une partie de la flotte fit cependant le tour des autres √ģles du duch√© et des Cyclades pour y exiger des tributs[36]. Les terres ¬ę v√©nitiennes ¬Ľ furent plus ou moins directement vis√©es. Amorg√≥s appartenait √† la famille noble v√©nitienne des Querini ; Mykonos, d√©pendance directe de la R√©publique, fut pill√©e deux fois ; Anafi appartenait √† la famille noble v√©nitienne des Pisani ; S√©rifos √©tait une possession de la famille noble v√©nitienne des Michieli[34].

L'échec de la Sainte Ligue
tableau Renaissance : un homme à la barbe blanche assis sur un fauteuil
Le pape Paul III.

Le , Giovanni IV √©crivit une lettre au pape Paul III et aux autres souverains chr√©tiens. Il y racontait l'attaque qu'il venait de subir. Il pr√©venait que l'inaction et les divisions seraient fatales √† l'ensemble de la Chr√©tient√©. Il sugg√©rait enfin une nouvelle croisade qui repousserait d'abord les Ottomans de l'√Čg√©e avant d'aller lib√©rer le tombeau du Christ √† J√©rusalem. Il semble que cette lettre ait √©t√© un des √©l√©ments qui amen√®rent √† la cr√©ation de la Sainte Ligue entre le Pape, les Habsbourg et Venise. La flotte de la Ligue, command√©e par Andrea Doria, fut d√©faite en septembre 1538 par Barberousse lors de la bataille de Pr√©v√©za. En 1540, la Ligue avait virtuellement cess√© sa guerre contre l'Empire ottoman. Giovanni IV restait donc soumis aux conditions de l'accord de 1537[38].

Une soumission de plus en plus complète

En effet, d√®s 1538, la flotte ottomane √©tait revenue dans l'√Čg√©e exiger le tribut. Elle s'√©tait, au passage, empar√©e de Skiathos, Sk√≥pelos et Skyros. Elle avait aussi fait un arr√™t √† Tinos, une √ģle v√©nitienne, et Andros. Giovanni avait pay√© lorsque les Ottomans avaient fait leur apparition √† Naxos[39]. Il avait cependant r√©ussi √† n√©gocier par l'interm√©diaire d'un de ses sujets, originaire de Milos, Manoli Cazzara (ou Katsaras), d√®s 1538, un abaissement du tribut[40]. Il obtint m√™me du sultan l'√ģle de Paros, conquise sur Sagredo, et les fiefs que les nobles v√©nitiens Premarini d√©tenaient sur K√©a, qu'il donna en dot √† sa fille. Par contre, le lien de vassalit√© entre le duc et Niccolo Gozzadini pour Sifnos disparut : Gozzadini devint le vassal direct du sultan[41].

Barberousse lui-m√™me vint sur Naxos r√©clamer le tribut de 1538. Il s√©journa chez Giovanni IV avec qui il s'entretint de la possibilit√© d'une action conjointe, ottomane et naxiote, contre la Cr√®te qui appartenait √† Venise. Pour le duc, une attaque contre la grande √ģle n'√©tait possible qu'en exploitant les conflits tr√®s forts entre paysans grecs et nobles latins. Il fut d√©cid√© d'envoyer une mission t√Ęter le terrain sur place. Deux Grecs du duch√© en furent charg√©s. Il s'agissait de Manoli Cazzara et de Ioannis Tagaris. Tagaris √©tait un archonte (notable grec) de Naxos qui fut plus tard kapetanios (chef) de la commune de Borgo, le faubourg grec de Chora. La mission ne donna rien mais elle est r√©v√©latrice de l'attitude de Giovanni IV. On y lit son ressentiment contre la S√©r√©nissime mais aussi la politique qu'il envisageait pour se maintenir √† la t√™te de son duch√©. Il renouait aussi avec une ambition ancienne des ducs de Naxos : s'emparer de la Cr√®te. Marco Sanudo d√©j√† y avait utilis√© une r√©bellion grecque pour essayer de s'en saisir au d√©but du XIIIe si√®cle[42].

Tous les ans ensuite, le duc versa un tribut (cizye ou hara√ß, les deux mots sont utilis√©s)[N 5], plus des ¬ę cadeaux ¬Ľ (kaniski) aux Ottomans venus le r√©clamer ou aux capitaines qui faisaient escale dans l'√ģle. Il en fut de m√™me pour les autres nobles de l'√Čg√©e. Seule Tinos, √ģle appartenant directement √† Venise, y √©chappa. Si, dans les premi√®res ann√©es, l'√©conomie du duch√© put supporter les pr√©l√®vements, Giovanni dut ensuite augmenter les imp√īts pour r√©ussir √† payer. Il cr√©a m√™me un imp√īt foncier sp√©cifique, le kharatzi (translitt√©ration grecque de l‚Äôhara√ß). Il semblerait que le tribut exig√© par l'Empire ottoman ait √©t√© une capitation (cizye) mais que Giovanni IV l'ait r√©cup√©r√© sur ses sujets sous forme d'imp√īt foncier, d'o√Ļ l'utilisation d‚Äôhara√ß. Les plus petites √ģles s'appauvrirent. Dans certains cas m√™me, elles se d√©peupl√®rent, la population pr√©f√©rant aller chercher ailleurs de meilleures conditions de vie. En 1563, selon un diplomate v√©nitien qui visita l'archipel, seules Naxos, Paros, Milos, Syros et Santorin √©taient encore habit√©es. M√™me s'il faut tenir compte de l'exag√©ration, on peut en conclure que la plupart des petites √ģles n'√©taient presque plus peupl√©es. En 1564, √† la fin du r√®gne de Giovanni, la population de l'√ģle de Naxos est estim√©e √† 6 000 habitants, dont 500 ¬ę Latins ¬Ľ qui avaient 26 pr√™tres catholiques √† leur disposition[43] - [44].

Le document mettant en place la sujétion du duché de Naxos a été perdu. Cependant, on dispose du texte du renouvellement, en 1564, au décès de Giovanni IV. Les stipulations étaient équivalentes à ce qu'on pouvait trouver pour d'autres princes locaux soumis ailleurs à l'Empire ottoman (Andros ou Transylvanie) : paiement d'un tribut, interdiction de recevoir des esclaves échappés de Turquie, restrictions dans la politique étrangère (interdiction d'avoir des relations amicales avec un ennemi du sultan) mais aussi (si les obligations étaient respectées) possibilité pour les tributaires de voyager dans tout l'Empire, possibilité de transmettre l'héritage à leur mort et possibilité d'acheter des victuailles dans l'Empire (leur exportation était par contre interdite)[44].

La soumission aux autorit√©s ottomanes se fit aussi √† un autre niveau. Giovanni IV avait √©chang√© un protectorat v√©nitien √©loign√© contre une domination ottomane proche. Ses sujets s'en √©taient aussi rendu compte. Ainsi, alors qu'ils devaient auparavant subir l'autorit√© ducale sans espoir de faire ¬ę appel ¬Ľ, ils pouvaient dor√©navant se tourner vers une autorit√© sup√©rieure qui avait les moyens d'agir rapidement : les administrateurs ottomans. Il semblerait que le duc en ait √©t√© assez r√©guli√®rement ¬ę menac√© ¬Ľ. Or, chaque passage d'un Ottoman se soldait par un ¬ę cadeau ¬Ľ afin de se concilier ses bonnes gr√Ęces. Un chroniqueur v√©nitien √©crit que Giovanni IV d√©pensait 4 000 de ses 10 000 ducats de revenu √† payer le tribut et la majeure partie du reste en ¬ę cadeaux ¬Ľ et autres ¬ę gratifications ¬Ľ. Cependant, le m√™me texte s'inqui√©tait du fait que le duc essayait d'attirer de nouveaux sujets au d√©triment de la Tinos v√©nitienne. Par cons√©quent, la situation du duc, du duch√© et de ses sujets ne devait pas √™tre si catastrophique que l'affirment les sources[N 6]. Giovanni IV aurait donc r√©ussi √† continuer √† se maintenir dans un √©quilibre instable entre la R√©publique de Venise et l'Empire ottoman m√™me en passant de la vassalit√© de l'une √† la vassalit√© de l'autre[45].

Les conflits religieux entre chrétiens

Giovanni IV se trouva face √† une importante difficult√© lorsqu'il passa de l'orbite v√©nitienne √† l'orbite ottomane. Il avait poursuivi la politique religieuse d'√©quilibre des ducs depuis Marco Sanudo, mais il restait catholique. L'√Čglise dominante √©tait l'√Čglise catholique √† laquelle les eccl√©siastiques orthodoxes, dirig√©s par un protopapas √©taient soumis. Or, la politique religieuse du sultan diff√©rait[45] - [11].

D√®s la prise de Constantinople en 1453, le sultan consid√©ra le patriarche Ňďcum√©nique de l‚Äô√Čglise orthodoxe comme le dirigeant du ¬ę milliyet-i Rum ¬Ľ ou ¬ę millet des Romains ¬Ľ, en fait les sujets de l'Empire romain d'Orient (ou Empire byzantin) qu'il avait conquis. Ce milliyet incluait tous les orthodoxes de l'Empire ottoman, dont les Grecs, comme ceux r√©sidant dans le duch√© de Naxos. Le patriarche √©tait responsable devant le sultan du bon comportement de ceux-ci. En √©change, il lui √©tait laiss√© de larges pouvoirs sur la communaut√© grecque ainsi que les privil√®ges qu‚Äôil avait obtenus sous l‚ÄôEmpire byzantin. Il contr√īlait aussi bien les tribunaux, les √©coles que les √©glises. La hi√©rarchie orthodoxe assuma rapidement le r√īle de v√©ritables chefs des villages[46]. Le but des Ottomans, en favorisant la religion orthodoxe, √©tait aussi politique. En effet, ainsi, ils creusaient le foss√© entre les √Čglises orthodoxe et catholique afin d‚Äô√©viter une r√©sistance commune de toute la chr√©tient√©[47].

Le sultan, en s'emparant du duch√©, avait exig√© que les Grecs des √ģles disposent de popes orthodoxes relevant directement du Patriarche de Constantinople. Il est en effet logique qu'apr√®s avoir obtenu le contr√īle politique du duch√© de Naxos, le sultan ait exig√© la mise en place de son instrument de contr√īle de la population grecque : l'√Čglise orthodoxe. Il divisait aussi les populations chr√©tiennes des √ģles pour mieux y r√©gner[48]. De plus, le duc de Naxos ne pouvait se permettre d'avoir des relations avec le Pape, ennemi de son suzerain. En fait, comme pour le domaine diplomatique, il devait louvoyer entre Orient et Occident dans le domaine religieux[49].

Giovanni IV accepta la nomination d'un √©v√™que orthodoxe pour Paronaxia[N 7] : Theonas avec qui il se trouva tr√®s vite en conflit. Celui-ci aurait constat√© le m√©contentement des populations grecques contre les seigneurs latins et ouvertement demand√© pourquoi de si nombreux Grecs acceptaient de se soumettre √† un petit nombre de Francs. En 1559, Giovanni IV exila Theonas, avec l'assentiment tacite du sultan et du Patriarche, ce qui montre que le duc avait encore alors un poids certain. Mais, le successeur de Theonas, Beniamin, se montra tout aussi peu docile, malgr√© les revenus de trois monast√®res orthodoxes que Giovanni IV avait accord√©s d√®s 1558 √† l'√©v√™que de Paronaxia. En fait, Beniamin remplit parfaitement son r√īle d'instrument au service du pouvoir ottoman. Il √©crivit au sultan que les Latins des √ģles n'√©taient pas de fid√®les sujets[48] - [49].

Les Ottomans, de leur c√īt√©, s'attaqu√®rent √† l'archev√™que catholique de l'√Čg√©e. Apr√®s 1540, il s'agissait de Sebastiano Dalla Cavella[N 8], un Grec dominicain. Mais, natif de Chios, il √©tait sujet direct du sultan. Il fut arr√™t√© pour n'avoir pas obtenu du sultan un berat (une lettre ¬ę de nomination ¬Ľ l'autorisant √† devenir archev√™que). Giovanni IV ne vint pas √† l'aide de son archev√™que, alors qu'il √©tait responsable de sa situation : c'√©tait au duc de faire la demande de berat. Il fut m√™me assez satisfait de son emprisonnement. Le duc et l'archev√™que √©taient alors en conflit √† propos des revenus de divers √©v√™ch√©s dont les si√®ges n'avaient pas √©t√© pourvus, dont celui de Santorin, ainsi que du revenu de l'√©glise Saint-Antoine. La situation de cette √©glise n'√©tait pas claire : les Gozzadini (proches du duc) en r√©clamaient les revenus ; elle avait aussi √©t√© d√©clar√©e ¬ę prise de guerre ¬Ľ par les Ottomans apr√®s la capture de Rhodes en 1522 car elle appartenait aux Chevaliers de Rhodes ; elle √©tait pass√©e de ces derniers √† l'archev√™que de l'√Čg√©e apr√®s leur expulsion de la r√©gion. En fait, Giovanni IV avait fini par la donner aux Gozzadini. La ran√ßon de Dalla Cavella fut finalement pay√©e : l'√©v√™que vendit la plupart de ses biens. Il obtint un poste plus prestigieux √† Lipari et mourut √† Rome en 1566. Apr√®s lui, Francesco Pisani fut nomm√© archev√™que de l'√Čg√©e, mais il ne vint jamais √† Naxos ou en tout cas jamais du temps de Giovanni IV[48] - [50].

En fait, les relations entre le duc et l'√Čglise catholique n'√©taient pas tr√®s bonnes. Giovanni IV, qui consid√©rait, par simonisme peut-√™tre, que l'√Čglise catholique locale lui appartenait, mena√ßa m√™me en 1561 d'unir les catholiques du duch√© au Patriarche de Constantinople. De m√™me, le duc prit quatre √©dits concernant la religion pendant son r√®gne : tous les quatre concernaient l'√Čglise orthodoxe. Enfin, la duchesse fit appel √† un pr√™tre orthodoxe et non catholique lorsqu'elle √©tait tr√®s malade. On note ici le recul tr√®s fort du catholicisme. La pr√©sence catholique se maintenait pourtant, gr√Ęce aux ordres religieux : en 1535 par exemple, un monast√®re franciscain s'installa en dehors de Chora sur Naxos[48] - [51].

À la fin du règne de Giovanni, un fort courant se développa dans la population grecque du duché en faveur d'un rattachement définitif à l'Empire ottoman[48].

Décès et succession

Pour √™tre s√Ľr de transmettre le duch√© √† son fils Giacomo, Giovanni IV le nomma gouverneur de Paros et Santorin. Il en fit ainsi un tributaire direct du sultan. Giovanni IV d√©c√©da vers la fin de l'ann√©e 1564. Le sultan reconnut la succession et Giacomo succ√©da √† son p√®re. Diff√©rentes versions furent propos√©es pour la fin du r√®gne de Giacomo IV. Dans tous les cas, il est av√©r√© qu'il fut d√©pos√© et emprisonn√©. Le sultan nomma un de ses favoris √† la t√™te du duch√© : Joseph Nassi[52] - [53].

Giovanni IV, comme tous les autres ducs de Naxos, ne fut pas enterré dans la cathédrale catholique du kastro. Il semblerait qu'il ait été enterré avec les autres ducs dans un cimetière hors de la forteresse et de la ville. D'après des récits du XIXe siècle, des fragments de pierres tombales étaient encore visibles alors, mais tout a disparu depuis. Il n'est donc pas possible de localiser ces tombes[54].

Annexes

Arbre généalogique

Ducs de Naxos Famille Sanudo
Fiorenza Sanuda
Duc de Naxos Francesco Ier
1383 - 1397
Fiorenza Sommaripa
Duc de Naxos Giacomo Ier
1397-1418
Duc de Naxos Giovanni II
1419-1433
‚ąě Francesca Morosini
Marco
(apanages de Ios
et Therasia)
Duc de Naxos Guiglelmo II
1453-1463
‚ąě Elisabetha da Pesaro
Niccolo
(apanage de Syros et Santorin)
Pietro
Pétronille
‚ąě Pietro Z√©no
(Andros en dot)
Agnese
‚ąě Dragonetto Clavelli
(seigneur de Nissyros)
deux filles
Duc de Naxos Giacomo II
1433-1447
‚ąě Ginevra Gattilusio
Adriana et Caterina
Francesco
Fiorenza
Duc de Naxos Francesco II
1463
‚ąě Petronilla Bembo
trois fils et sept filles
Giovanni
Duc de Naxos Gian Giacomo
1447-1453
Duc de Naxos Giacomo III
1463-1480
‚ąě Caterina Gozzadini
Duc de Naxos Giovanni III
1480-1494
‚ąě une Morosini
une fille
‚ąě Domenico Pisani
(Santorin en dot)
Duc de Naxos Francesco III
1500-1510
‚ąě Taddea/Caterina Loredano
Duc de Naxos Giovanni IV
1510-1564
‚ąě Adriana Gozzadini
Catherine
‚ąě Gianluigi Pisani
(seigneur de Chios)
Caterina
‚ąě Niccolo III Gozzadini
(seigneur de Sifnos et Kythnos)
Francesco
‚ąě Fiorenza Gozzadini
Duc de Naxos Giacomo IV
1564-1566
‚ąě Cecilia Sommaripa
Thaddea Crispo
‚ąě Gianfrancesco Sommaripa
(seigneur d'Andros)
trois fils et trois filles

Généralités

Giovanni IV et le duché de Naxos

  • (en) J. K. Fotheringham et L. R. F Williams, Marco Sanudo, conqueror of the Archipelago, Oxford, Clarendon Press,
  • (en) Charles A. Frazee, The Island Princes of Greece : The Dukes of the Archipelago., Amsterdam, Adolf M. Hakkert, , 121 p. (ISBN 90-256-0948-1)
  • (en) Paul Hetherington, The Greek Islands : Guide to the Byzantine and Medieval Buildings and their Art, Londres, Quiller Press, , 355 p. (ISBN 1-899163-68-9)
  • (fr) Jean Longnon, L'Empire latin de Constantinople et la Principaut√© de Mor√©e., Payot, 1949.
  • (en) William Miller, ¬ę The mad Duke of Naxos ¬Ľ, in The English Historical Review, Vol. 21, no 84 ().
  • (en) William Miller, Latins in the Levant. A History of Frankish Greece. (1204-1566), Cambridge, 1908.
  • (fr) P√®re Robert Saulger, Histoire nouvelle des Ducs de l'Archipel., Paris, 1699. (repris par Louis Lacroix, √éles de la Gr√®ce, 1853 et Ernst Curtius)
  • B. J. Slot, Archipelagus Turbatus : Les Cyclades entre colonisation latine et occupation ottomane. c.1500-1718., Istamboul, Publications de l'Institut historique-arch√©ologique n√©erlandais de Stamboul, , 323 p. (ISBN 90-6258-051-3)

Liens externes

Notes et références

Notes

  1. C'est le terme générique que les Grecs utilisaient pour désigner tous les Occidentaux alors.
  2. Náxos, aussi appelée Chóra.
  3. Ils ont laissé leur marque dans la toponymie : les vigla.
  4. Selon Slot 1982, p. 74 ils se seraient réfugiés dans les terres, voire à Epanokastro.
  5. Les sources varient quant √† son montant. Mais, il semblerait que cette variation f√Ľt plus due √† la variation du cours de la monnaie ottomane (Slot 1982, p. 79-80).
  6. De plus, √† la m√™me √©poque, le revenu pour l'int√©gralit√© de la Cr√®te, dix fois plus grande, n'√©tait que de 20 000 ducats (Slot 1982, p. 55).
  7. Les deux √ģles Paros et Naxos formaient un m√™me √©v√™ch√©.
  8. ou Lecavalla.

Références

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  3. C. M. Woodhouse, Modern Greece., p. 107-109.
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  6. Frazee 1988, p. 15-17.
  7. Fotheringham et Williams 1915, p. 72.
  8. Frazee 1988, p. 17.
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  10. (en) Article ¬ę Naxos ¬Ľ in (en) Alexander Kazhdan (dir.), Oxford Dictionary of Byzantium, New York et Oxford, Oxford University Press, , 1re √©d., 3 tom. (ISBN 978-0-19-504652-6 et 0-19-504652-8, LCCN 90023208), pp. 1444-1445
  11. Frazee 1988, p. 21.
  12. Frazee 1988, p. 18.
  13. Fotheringham et Williams 1915, p. 80.
  14. Frazee 1988, p. 20-21 et 43.
  15. Fotheringham et Williams 1915, p. 70-72.
  16. Frazee 1988, p. 25-42 et 63-80.
  17. Slot 1982, p. 40-41.
  18. Slot 1982, p. 50-53.
  19. Slot 1982, p. 48-49 et 63.
  20. Slot 1982, p. 55-57.
  21. Slot 1982, p. 57-60.
  22. Frazee 1988, p. 42.
  23. Frazee 1988, p. 68-78.
  24. Frazee 1988, p. 80.
  25. William Miller, ¬ę The mad Duke of Naxos ¬Ľ, in The English Historical Review, Vol. 21, No. 84 (octobre 1906).
  26. Slot 1982, p. 67.
  27. Frazee 1988, p. 81.
  28. Slot 1982, p. 71.
  29. (en) Catholic hierarchy : Naxos diocese
  30. Frazee 1988, p. 82.
  31. Slot 1982, p. 72.
  32. W. Miller, Latins in the Levant., p. 622.
  33. Joseph von Hammer-Purgstall, Histoire de l'Empire ottoman., tome V, p. 270-272.
  34. Slot 1982, p. 74.
  35. Hetherington 2001, p. 233.
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  37. Frazee 1988, p. 83-84.
  38. Frazee 1988, p. 84-86.
  39. Frazee 1988, p. 84.
  40. Slot 1982, p. 75.
  41. Slot 1982, p. 78 et 80.
  42. Slot 1982, p. 77-78.
  43. Frazee 1988, p. 85-87.
  44. Slot 1982, p. 79.
  45. Slot 1982, p. 80.
  46. Vacalopoulos 1975, p. 47-48.
  47. C. M. Woodhouse, Modern Greece., p. 103.
  48. Frazee 1988, p. 85-86.
  49. Slot 1982, p. 81.
  50. Slot 1982, p. 82-83.
  51. Slot 1982, p. 81-82.
  52. Frazee 1988, p. 87.
  53. Slot 1982, p. 84 et 87-89.
  54. Hetherington 2001, p. 216.
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