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Mekonnen Welde Mikaél

Le ras Mekonnen Welde Mika√©l (ge'ez : ŠąęŠąĶ ŠąėŠäįŠäēŠäē ŠčąŠąćŠčį ŠąöŠäęŠä§Šąć, ) ( - ), √©galement connu sous son nom de cavalier Abba Qagnew (ge'ez : Šä†ŠČ£ ŠČÉŠäėŠčć) est un homme politique et militaire √©thiopien. Il est le p√®re de Teferi Mekonnen, plus connu sous le nom de r√®gne d'Ha√Įl√© S√©lassi√©.

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Ras Mekonnen Welde Mikaél
Mekonnen Welde Mikaél
Ras Mekonnen vers 1904

Surnom Abba Qagnew
Naissance
Derefo Maryam (district de Gola, Royaume du Choa)
D√©c√®s (√† 53 ans)
Kulubi (Province du Harer, Empire d'√Čthiopie)
Origine Empire d'√Čthiopie
Allégeance Armée royale du Choa
Armée impériale éthiopienne
Grade Fitawrari
Conflits Campagnes de Menelik II
Première guerre italo-éthiopienne
Faits d'armes 1887 : conquête du Hararghe
1895 : bataille d'Amba Alagi
1896 : siège de Mekele, bataille d'Adoua
1897 : conquête du Beni Shangul
Distinctions Titre de Balambaras
Titre de dejazmatch
Titre de ras
Badge & star de l'ordre de Saint-Michel et Saint-Georges
√Čtoile de l'ordre russe de Sainte Anne
Croix de la Légion d'honneur
√Čtoile de l'ordre de la Couronne d'Italie
√Čtoile de l'ordre d'Osmanie de l'Empire ottoman
Autres fonctions Trésorier de la Cour du Choa
Gouverneur du Hararghe
Gouverneur du Tegré
Famille Sahle Selassié, son grand-père
Teferi Mekonnen, son fils
Menelik II, son cousin

Durant toute sa carri√®re, Mekonnen travaille en collaboration avec son cousin, Menelik II, n√©gus du Choa puis neguse negest de l'Empire ; ces deux hommes constituent, selon l'historien officiel S. Pierre P√©trid√®s, ¬ę Les constructeurs de l'√Čthiopie du XXe si√®cle¬Ľ[1].

N√© dans le royaume du Choa, en √Čthiopie, et descendant de la noblesse √©thiopienne, il prend part √† l‚Äô√Ęge de 29 ans aux campagnes de Menelik II. Il participe notamment √† la conqu√™te du Hararghe dont il devient gouverneur jusqu'√† son d√©c√®s. Par l√†, il assure le contr√īle sur toute la r√©gion de l'Ogaden et constitue un vaste glacis de protection sur la fa√ßade orientale de l'Empire √©thiopien. Il dote la r√©gion d'infrastructures administratives et r√©ussit √† assurer une cohabitation entre les nouveaux habitants de Harar, de confession chr√©tienne orthodoxe, et la population locale musulmane.

Repr√©sentant l'√Čthiopie lors des n√©gociations du trait√© de Wouchal√© (1889) conclu avec les Italiens, il conduit dans les ann√©es suivantes une s√©rie de r√©formes √©conomiques et financi√®res afin de pr√©parer le pays √† la premi√®re guerre italo-√©thiopienne. Au cours de celle-ci, d√©clench√©e en 1895, il m√®ne les troupes √©thiopiennes aux premi√®res victoires d'importance √† Amba Alagi et Mekele, puis participe √† la bataille d'Adoua () qui termine le conflit par une victoire √©thiopienne.

De retour au Hararghe, il participe √† partir de 1897 aux exp√©ditions vers l'ouest de l'√Čthiopie. En 1901, Mohammed Abdullah Hassan lance une campagne contre les populations de l'Ogaden qui refusent de suivre son insurrection contre la pr√©sence britannique. En d√©pit du soutien britannique, la contre-offensive men√©e par Mekonnen ne parvient pas √† soumettre le mouvement.

En 1902, il assiste √† Londres au couronnement d‚ÄôEdouard VII puis se rend en France en juillet o√Ļ il est re√ßu par le pr√©sident √Čmile Loubet et participe aux festivit√©s du [2]. Les ann√©es suivantes, il organise, en coordination avec le Royaume-Uni, une nouvelle exp√©dition militaire contre Mohammed Abdullah Hassan sur l'Ogaden.

Le , alors qu'il part en direction d'Addis-Abeba, Mekonnen meurt √† Kulubi. Organis√©e √† Addis Abeba, la c√©r√©monie du teskar, √† laquelle assistent 10 000 personnes, est pr√©sid√©e par Menelik II.

Jeunesse et débuts politiques

Tenagne Werq Sahle Selassié, mère de Mekonnen

Mekonnen Welde Mika√©l na√ģt le √† Derefo Maryam, une ville du district de Gola, dans le royaume du Shewa[1]. Petit-fils du N√©gus Sahle Selassi√© par sa m√®re, Tenagne Werq Sahle Selassi√© et fils du Dejazmatch Welde Mika√©l, g√©n√©ral et gouverneur des districts de Menz et de Doba[1], Mekonnen est √©galement cousin germain de Menelik II. D√®s son plus jeune √Ęge, un tuteur se charge de l'√©duquer ¬ę selon la coutume des princes ¬Ľ ; on lui enseigne √† manier les armes, √† galoper, √† jouer au begena ainsi qu'aux √©checs. Parmi les nombreux livres qu'il √©tudie, on peut citer le Fetha Negest, un code juridique dont il commence la lecture √† quatorze ans[3].

En 1866, Welde Mika√©l pr√©sente son fils √† Menelik II, Negus du Shewa, avec les paroles suivantes : ¬ę Voici mon fils et le fils de votre tante. Je le place entre vos mains. S'il vous pla√ģt, laissez-le grandir avec vous, dans votre palais ¬Ľ[3]. Le souverain shewan confie √† son jeune cousin des missions g√©n√©ralement accomplies avec succ√®s[3] lui permettant d'entrer en contact avec le monde politique. Ces collaborations entre Mekonnen et Menelik ne sont que les premi√®res d'une longue s√©rie ; durant toute leur carri√®re, les deux hommes travaillent ensemble et deviennent, selon les termes de P√©trid√®s, ¬ę les constructeurs de l'√Čthiopie du XXe ¬Ľ[1]. Progressivement, la relation de travail se transforme en v√©ritable amiti√© et en 1876[4], Menelik √©l√®ve Mekonnen, √Ęg√© de 24 ans, √† la dignit√© de Balambaras.

Mekonnen √† 22 ans

Rentr√© pour de bon dans la vie publique, il assiste d√©sormais aux conseils de guerre tenus par Menelik II[5]. Comme l'exige l'usage shewan, c'est le plus jeune, en l'occurrence Mekonnen, qui s'exprime prioritairement. Ses avis, ¬ę sagaces et circonspects ¬Ľ, attirent l'attention des autres dignitaires et lui valent respect et confiance[5]. En 1881, il devient un des tr√©soriers du palais. Plus tard, il est nomm√© gouverneur du Wabari, un petit district √† l'ouest d'Entoto[6].

En dehors des Conseils, Mekonnen passe le plus clair de son temps avec ses soldats auxquels il fournit les meilleurs √©quipements venus d'Europe[5]. Sa troupe compte progressivement pr√®s de 1 000 hommes et participe aux campagnes de l'arm√©e shewane commenc√©es en contre les Oromos de Temouja. Il se retrouve en t√™te de colonne et parvient √† repousser ses ennemis au-del√† de l'Awash. En , il prend part √† la premi√®re grande exp√©dition du Shewa contre les Arsis Oromos ; il atteint le lac Ziway et s'arr√™te au mont Chilalo. La campagne s'av√®re plus longue que pr√©vu en raison des attaques incessantes, de jour comme de nuit, auxquelles il r√©siste en faisant preuve ¬ę de sang-froid et d'initiative ¬Ľ. Mekonnen et ses troupes participent √©galement √† la guerre contre le Godjam, d√©clench√©e vers et remport√©e le , par les Shewans lors de la bataille d'Embabo. En 1886, il contribue au succ√®s de la seconde campagne contre les Arsis Oromos, refoul√©s au-del√† du lac Ziway.

La prise de Harar et la nomination au poste de gouverneur

La conquête militaire du Hararghe

De 1882 à 1886 et en 1887, Mekonnen participe aux campagnes shewannes au sud-est d'Addis-Abeba ainsi que vers Harar.

C'est en 1887, lorsque le Shewa envisage de partir à la conquête du grand est et notamment de la Hararghe, que la carrière politique de Mekonnen va véritablement décoller.

En 1885, la ville de Harar sort de dix ann√©es d'occupation √©gyptienne[7] et les Italiens souhaitent combler ce qu'ils appellent un ¬ę vide ¬Ľ[8]. Par ailleurs, l'arriv√©e au pouvoir d'Abd Allah II ibn Ali Abd ash-Shakur vers 1884/1885 a provoqu√© l'inqui√©tude des Europ√©ens pr√©sents sur place ; le nouvel √©mir a la r√©putation d'√™tre intol√©rant voire fanatique[9]. Afin de devancer les Italiens, Menelik II lance la campagne en 1886[10] ; √† ses 20 000 soldats s'ajoutent les 1 000 hommes de Mekonnen[10]. Les forces shewannes traversent l'Awash en novembre et en , elles s'installent √† proximit√© de Harar[10].

Le [10], la bataille de Chelenqo est d√©clench√©e, rapidement les troupes de Menelik prennent l'avantage et la colonne de Mekonnen d√©truit l'artillerie de l'ennemi ; en vingt minutes, les Shewans remportent la victoire[11]. Le jour suivant, ils encerclent Harar, l'√©mir s'enfuit de nuit et le , une partie de l'arm√©e entre dans la ville[11]. Le lendemain, Menelik charge Mekonnen de r√©quisitionner le mat√©riel militaire ; il saisit 600 000 cartouches, 3 000 obus charg√©s, 4 canons Krupp et de nombreux fusils[12]. Enfin, le , apr√®s l'avoir √©lev√© √† la dignit√© de Dejazmatch, Menelik nomme son cousin gouverneur du Hararghe. En outre, une garnison de 3 000 hommes charg√©e de d√©fendre la ville est plac√©e sous ses ordres[6]. Il lui confie la lourde t√Ęche de pacifier une province et une capitale plong√©es dans le ¬ę chaos ¬Ľ[12].

Premiers mois à la tête du Hararghe

√Ä 35 ans, le nouveau Dejazmatch se retrouve √† la t√™te du Hararghe, une province aux fronti√®res non trac√©es[13], o√Ļ la police, l'administration et la justice sont quasi inexistantes. De plus, les populations souffrent des raids des Issas, des Danakils, des Somalis et des Oromos et le commerce p√Ętit de la carence d'infrastructures[14]. La situation para√ģt tellement d√©sesp√©r√©e que Menelik II aurait envisag√© de quitter la province ; l'objectif initial, r√©ussir une exp√©dition lucrative, a √©t√© atteint[15]. Toutefois, la crainte d'une arriv√©e anglaise maintient les quelques troupes shewannes sur place[15].
L'√©dification d'une arm√©e plus importante constitue la priorit√© de Mekonnen. Sa troupe passe de 5 000 √† 10 000 pour atteindre 20 000 soldats[14]. √Ä la t√™te de ses hommes, il parcourt la province et commence le processus de pacification afin de d√©sarmer les rebelles locaux. Travailleur acharn√©, Mekonnen conduit des r√©formes financi√®res et assure la protection des classes populaires[16]. Pendant ses nombreuses exp√©ditions, Mekonnen re√ßoit souvent l'appui de quelques clans somalis ; en √©change, il les autorise √† exercer un certain pouvoir local, tout en restant sous ses ordres[17].

Mekonnen doit √©galement faire face √† la sensible question de la foi puisque apr√®s des si√®cles d'enfermement sur elle-m√™me[Note 1], la ville de Harar est gouvern√©e par un chr√©tien orthodoxe[14]. Mekonnen est, par nature, un homme ¬ę r√©pugnant √† la violence, au fanatisme et aux solutions de force ¬Ľ[18] et respectueux de l'Islam. Il s'inscrit ainsi dans la tradition √©thiopienne de tol√©rance religieuse[18]. Il a lui-m√™me grandi parmi des missionnaires catholiques dont l'Italien Guglielmo Massaia[19] et le Fran√ßais Monseigneur Taurin auquel il d√©clare durant un entretien :

¬ę Coptes, catholiques, musulmans, falashas et pa√Įens, sont comme les cinq doigts de cette main, et cette main est l'√Čthiopie[20]. ¬Ľ

La population est définitivement rassurée lorsque Mekonnen annonce publiquement :

¬ę Beaucoup de chemins m√®nent √† Dieu : chacun de nous est libre de choisir qui lui convient le mieux[20]. ¬Ľ

Pendant douze mois, le Hararghe vit un important bouleversement : le commerce est en pleine croissance, l'activit√© agricole reprend et la situation sanitaire de la capitale s'am√©liore[21]. Beaucoup de chr√©tiens viennent s'installer dans la capitale o√Ļ ils cr√©ent une nouvelle classe dirigeante ; ce changement social ne cr√©e aucune tension au sein de la population locale qui tire profit du d√©veloppement √©conomique[13]. Sous Mekonnen, Harar devient le point de relais majeur sur la route commerciale entre Obock et le Shewa[22]. Toujours en attente du d√©part √©thiopien, les Italiens cachent mal leur agacement et envoient l'ing√©nieur Robecchi-Bricchetti recueillir des renseignements[21]. Durant son s√©jour √† Harar de 1888 √† , il rencontre le gouverneur, dont il garde une impression positive. Tout comme l'ont fait auparavant la France et la Grande-Bretagne auparavant, il conclut que la province, solidement contr√īl√©e par les Shewans, ne peut faire l'objet d'une conqu√™te future[23]. Mekonnen, trop concern√© par les graves changements s'annon√ßant au nord de l'Empire √©thiopien, se pr√©occupe peu de ces questions.

Le soutien à Menelik en 1889

Inquiet de la conqu√™te du Hararghe par les forces de Menelik, le Negusse Negest Yohannes IV pr√©pare son arm√©e afin de marcher vers le Shewa. Menelik parvient √† r√©unir environ 100 000 guerriers[24] dont ceux de Mekonnen. Le chroniqueur Gebre Selassie rapporte l'¬ę √©merveillement ¬Ľ[25] des g√©n√©raux et commandants de l'arm√©e shewanne en voyant ces soldats disposant d'un bon armement et dot√©s d'un sens de l'organisation. L'affrontement n'a finalement pas lieu. Yohannes IV doit repartir vers le nord, lutter contre les Mahdistes. Il perd la vie le , des suites de blessures apr√®s la bataille de Metemma[26].

Au d√©but du mois de , Menelik II est couronn√© Negusse Negest de l'Empire √©thiopien. Afin de pr√©server l'unit√© nationale et l'ind√©pendance du pays, Mekonnen insiste aupr√®s du nouveau souverain sur l'importance d'acqu√©rir l'armement le plus moderne[27]. Cette conviction, partag√©e par Menelik, a pouss√© celui-ci √† r√©diger une lettre au roi Umberto I le ; il indique son arriv√©e sur le tr√īne et le d√©part prochain de Mekonnen vers l'Italie dans le but d'acheter du mat√©riel militaire[27]. L'int√©r√™t des √Čthiopiens pour les armes europ√©ennes n'a pas √©chapp√© aux Italiens ; ils proposent de signer un trait√© o√Ļ ils accepteraient de reconna√ģtre Menelik II comme l√©gitime et √† inciter les autres puissances √† faire de m√™me en √©change de livraisons de mat√©riel militaire. Le , les deux pays signent le trait√© de Wouchal√©[28]. En [29], Menelik charge Mekonnen de se rendre en Italie o√Ļ il doit s'occuper de l'achat des armes[30]. Le comte Antonelli, repr√©sentant du gouvernement italien √† la cour du Shewa d√©cide d'accompagner le cousin du Negusse Negest vers l'Europe. Le , Mekonnen prend la route du d√©part mais passe d'abord par Harar o√Ļ il donne ses ordres ultimes √† ses lieutenants. Le , il quitte le port de Zeilah pour arriver √† Naples le 21[31].

Le contact avec les Italiens

Le voyage en Italie

Mekonnen à Naples

Durant les trois semaines de voyage, Mekonnen montre tout son int√©r√™t pour les armes en les examinant avec pr√©cision, les d√©montant et les remontant √† plusieurs reprises[32]. Arriv√© √† Naples, il est accueilli par une d√©l√©gation comprenant le major Domenico Grandi, chef du Bureau d'Afrique, le Dr Cesare Nerazzini, m√©decin de la marine et le Dr Leopoldo Traversi, d√©l√©gu√© de la Societ√† Geografica[32]. Partout il est re√ßu en grande pompe, aussi bien par les maires et les directeurs de fabriques de mat√©riel militaire que lors de d√ģners[32]. Le , il arrive √† Rome o√Ļ il loge √† la Villa Mirafiori. Le lendemain, il s'entretient au Quirinal avec Umberto I, le roi d'Italie[33]. Devant le souverain, les √Čthiopiens, suivant leurs traditions, s'inclinent profond√©ment ; les Italiens ont alors compar√© l'angle d'inclinaison √©thiopien √† l'angle europ√©en et en ont conclu qu'il s'est agi d'un acte de soumission[33]. En r√©alit√©, l'entretien se d√©roule d'√©gal √† √©gal, dans une atmosph√®re tr√®s cordiale ; Umberto prend des nouvelles de la sant√© de Menelik et se r√©jouit de son arriv√©e sur le tr√īne[34]. Vers la fin de la r√©union, le roi italien promet, apr√®s avoir insist√© sur l'amiti√© avec l'√Čthiopie, de ratifier le trait√© de Wouchal√©[34]. Le , pendant la ratification du texte par Umberto, Mekonnen en profite pour se recueillir devant le Mausol√©e de la Propaganda Fide o√Ļ repose Mgr Massaia[34]. Le soir, un d√ģner est organis√© √† la Villa Mirafiori, de nombreuses personnalit√©s italiennes y sont convi√©es dont Pietro Felter, plus tard commer√ßant √† Harar.

Le , Mekonnen quitte Rome pour Naples, o√Ļ il rencontre Crispi, pr√©sident du Conseil italien, afin de signer une convention additionnelle au trait√© de Wuchale concernant un pr√™t d'argent pour l'achat d'armes[35]. Cette convention, pr√©par√©e √† bord du bateau venant d'√Čthiopie, entre Mekonnen et Antonelli, est sign√©e le 1er octobre[36]. Si Crispi voit en cette signature, un d√©but de soumission √† la souverainet√© italienne, Mekonnen a bien per√ßu les ambitions extra commerciales. Ses craintes sont confirm√©es le , lorsque l'Italie communique aux puissances signataires de la Conf√©rence de Berlin la cr√©ation d'un ¬ę protectorat √©thiopien ¬Ľ[37]. Mekonnen, quant √† lui, poursuit son but initial : l'acquisition de mat√©riel militaire. Il entame des n√©gociations avec la Banque Nationale d'Italie sur les modalit√©s de l'emprunt de 4 millions de lires. Un accord est trouv√© le , entre la Banque, Mekonnen et le gouvernement italien : l'institut financier avance 2 millions de lires en esp√®ce et accorde un cr√©dit de 2 autres millions ; le tout remboursable en dix annuit√©s √† 5,5 % d'int√©r√™t[38].

L'encre du trait√© √† peine s√©ch√©e, Mekonnen s'empresse d'acheter 28 canons, 38 000 fusils et 2 500 000 cartouches[38]. Le voyage en Italie a √©galement permis √† Mekonnen d'analyser les forces arm√©es italiennes que tant de fois le gouvernement local a fait d√©filer lors de d√©placements. Convaincu de la puissance militaire italienne en Europe, il pense qu'elle ne saurait remporter de succ√®s en Afrique face √† une arm√©e √©quip√©e d'un mat√©riel moderne. Ce constat aura plus tard une influence sur la d√©cision d'affronter les Italiens, arme √† la main[38]. F. H. Berkeley, un g√©n√©ral anglais, pr√©sent √† Adoua le lendemain de la victoire √©thiopienne affirme que ces quatre mois de voyages pendant lesquels Mekonnen a examin√© en d√©tail l'arm√©e italienne constituent une des causes du succ√®s des forces de Menelik[39]. Le , Mekonnen quitte l'Europe pour retourner en Afrique ; il revient accompagn√© d'Antonelli et de Salimbeni, nomm√© repr√©sentant officiel du gouvernement aupr√®s de la Cour de Menelik[39].

Lors du retour, Mekonnen passe √† J√©rusalem o√Ļ il est accueilli par le patriarche grec Damianos ; celui-ci lui offre la croix en or de commandeur de l'Ordre chr√©tien du Saint-S√©pulcre dans laquelle est incrust√© un morceau de la vraie Croix[40]. Mekonnen profite de son s√©jour pour rendre visite aux √Čthiopiens install√©s sur place ; frapp√© par la situation de ses compatriotes, il puise dans ses propres fonds afin de porter secours aux moines les plus pauvres[41]. Enfin, il d√©bourse 40 000 francs-or afin d'acheter pour le gouvernement des terrains situ√©s face √† la porte de Damas, o√Ļ sera plus tard install√© le Consulat d'√Čthiopie. Son passage √† J√©rusalem termin√©, Mekonnen retourne √† Port-Sa√Įd pour se diriger vers Massaoua[41].

La rupture des relations

Le premier sceau de Mekonnen.

√Ä peine rentr√© en Afrique, Mekonnen est nomm√© gouverneur de la r√©gion des hauts plateaux d'Ittu[Note 2], une zone annex√©e par la suite √† la Hararghe[6]. Il apprend ensuite une grave nouvelle : un mois auparavant, en , une colonne de 6 000 soldats italiens a p√©n√©tr√© le territoire √©thiopien, atteignant la ville d'Adoua[42]. R√©volt√©, Mekonnen proteste aupr√®s d'Antonelli en lui indiquant que son arm√©e a viol√© la Convention sign√©e en Italie ; le repr√©sentant de Rome, √©galement furieux, reproche au g√©n√©ral Orero, gouverneur de l'√Črythr√©e, la conduite des affaires[43]. La marche militaire entreprise vers le sud a paru se rapprocher de celle de Menelik qui s'est dirig√© vers le nord pour combattre Mengesha Yohannes[Note 3]. Le , Mekonnen et Menelik se rencontrent √† Mekele o√Ļ ils discutent du voyage en Italie et de la situation dans le nord[43] ; le 26, le Negusse Negest, en pr√©sence d'Antonelli, ratifie la Convention additionnelle sign√©e √† Naples le 1er octobre. Les √Čthiopiens exigent le retrait d'Orero et le respect de la fronti√®re entre la possession italienne et leur empire. Toutefois, la question n'est pas r√©gl√©e puisque lorsque les deux cousins partent vers le Shewa, Francesco Crispi annonce au monde la constitution d'un empire colonial italien et fait imprimer des cartes affichant l'√Črythr√©e et l'√Čthiopie, partie int√©grante de cette entit√©[44].

En , Mekonnen et Menelik arrivent √† Entoto o√Ļ le Negusse Negest √©l√®ve son cousin √† la dignit√© de ras et de prince ; un geste exprimant une grande estime pour ce jeune homme de 39 ans, Dejazmatch pendant seulement trois ann√©es[44]. En , apr√®s un court passage √† Harar, il est rappel√© √† la Cour imp√©riale ; les relations avec l'Italie se d√©gradent d'autant plus qu'elle revendique toujours plus de provinces √† l'√Čthiopie[44]. Antonelli est re√ßu le par Menelik qui lui annonce clairement que les n√©gociations ne commenceront pas tant sans la pr√©sence de Mekonnen, une requ√™te prouvant le r√īle important du gouverneur du Hararghe dans les questions diplomatiques[45] - [Note 4]. Le Ras arriv√©, les n√©gociations commencent. L'essentiel des probl√®mes r√©side dans l'article XVII, qui, diff√©rent dans les deux langues dans lesquelles a √©t√© r√©dig√© le trait√©[Note 5], place, dans la version italienne, l'√Čthiopie sous le protectorat de Rome[45]. En , apr√®s plusieurs semaines de discussions, les n√©gociations n'avancent pas ; Mekonnen refuse de plier, estimant avoir √©t√© ¬ę tromp√© d'une fa√ßon ignoble ¬Ľ[46]. De l'autre c√īt√©, Antonelli qui s'en tient rigoureusement au trait√© fait savoir √† son interlocuteur que l'Italie a d√©j√† communiqu√© aux puissances l'article XVII incrimin√© par les √Čthiopiens[46]. Le [47], une rencontre a lieu directement entre Menelik, Taytu Betul, les hauts dignitaires et le comte Antonelli. Les Italiens souhaitent √† tout prix maintenir l'article XVII et les √Čthiopiens refusent. Finalement, le repr√©sentant du gouvernement Crispi quitte la salle en d√©clarant : ¬ę Eh ! bien, c'est la guerre. Je pars ! ¬Ľ[48].

Le lendemain, Mekonnen r√©dige une lettre adress√©e au roi d'Italie Umberto I et sign√©e par Menelik ; en outre, il commence le processus de pr√©paration des forces arm√©es[48]. Durant les n√©gociations, il a affirm√© que l'√©ventualit√© de la guerre lui paraissant ¬ę la plus probable ¬Ľ : ¬ę nous devons d'ores et d√©j√† nous pr√©parer militairement ¬Ľ[49]. Par ailleurs, l'√Čthiopie doit selon lui ¬ę se lib√©rer de toutes nos obligations envers l'Italie ¬Ľ[49] ; cela inclut le remboursement du pr√™t et la d√©nonciation du trait√© de Wouchal√©, d√®s que possible d'un point de vue l√©gal : le [Note 6]. √Ä cela s'ajoute une n√©cessit√© diplomatique : informer les puissances europ√©ennes du rejet du protectorat italien. Enfin, Mekonnen veut clairement d√©limiter les fronti√®res √©thiopiennes, l'absence de clart√© dans ce domaine am√®ne selon ses termes : ¬ę l'√©tranger ¬Ľ √† ¬ę fouler notre sol, s'emparer de nos villes et de nos biens ¬Ľ[49]. En clair, il veut mettre fin √† ce qu'il nomme un ¬ę banditisme international ¬Ľ en tra√ßant les fronti√®res de l'empire, une ligne que ¬ę personne ne soit d√©sormais autoris√© √† la franchir impun√©ment ! ¬Ľ[50]. Menelik accepte toutes ces propositions ; par ailleurs, il demande √† Mekonnen de pr√©parer une lettre circulaire que le Negusse Negest adresse en son nom le √† tous les souverains et chefs d'√Čtat d'Europe[50]. En plein partage de l'Afrique, cette lettre fait office de protestation non seulement nationale mais √©galement continentale[50] ; elle permet √† l'empire √©thiopien de prouver le maintien de sa souverainet√© et de d√©mentir les revendications du gouvernement italien. En 1891, apr√®s avoir r√©gl√© les derniers probl√®mes diplomatiques, Mekonnen peut enfin retourner dans le Hararghe.

Les années de préparation au conflit avec l'Italie

Le bref retour au Hararghe

Mekonnen prend part √† la deuxi√®me phase des campagnes de Menelik II. Il √©tend le contr√īle de l'empire en direction de l'est, vers l'actuel Somaliland.

De retour √† Harar, Mekonnen est inform√© de la d√©gradation de la situation s√©curitaire, caus√©e par l'absence du gouverneur capable de contenir les rivalit√©s locales. Les six premiers mois, le nouveau ras se remet au travail, achevant tous les projets de sant√© publique, de r√©tablissement de l'ordre et de justice commenc√©s avant son d√©part[51]. Les premi√®res cibles des changements sont les seigneurs locaux et les bandits[52]. En outre, une s√©rie de r√©formes administratives et financi√®res permettent l'√©tablissement progressif d'une stabilit√© r√©gionale[52]. Marqu√© par son voyage en Italie, il introduit de nouvelles technologies : parmi celles-ci le t√©l√©graphe et le chemin de fer[52]. Bien qu'il entretienne de bons rapports personnels avec les √©trangers vivant √† Harar, les relations avec les diff√©rents √Čtats sont plus difficiles. En effet, les menaces sur l'√Čthiopie demeurent nombreuses : l'Italie, la Russie, la France et la Grande-Bretagne demeurent int√©ress√©es[53]. C'est essentiellement par sa ¬ę diplomatie adroite ¬Ľ que Mekonnen parvient √† sauvegarder la fa√ßade orientale de l'empire √©thiopien. D'apr√®s P√©trid√®s : ¬ę L'Histoire devra reconna√ģtre que si l'√Čthiopie doit √† M√©n√©lik d'avoir reconquis le Harrar, c'est √† Mekonnen qu'elle doit de l'avoir gard√© ; c'est l√† le grand m√©rite de ce dernier ¬Ľ[53].

La personnalit√© m√™me de Mekonnen favorise le maintien des √Čthiopiens sur place. En effet, les Europ√©ens ‚ÄĒ et les √©trangers de fa√ßon g√©n√©rale ‚ÄĒ ne b√©n√©ficient d'aucun traitement de faveur, dans aucun domaine. Il s'agit en particulier des jugements du Ras, cit√©s comme exemples ; plusieurs d'entre eux[Note 7] ont prouv√© l'absolue √©galit√© de traitement entre les personnes de diff√©rentes nationalit√©s ou de diff√©rentes classes sociales[54]. Le retour du gouverneur signifie en outre la r√©organisation et le renouvellement du mat√©riel de son arm√©e comprenant environ 20 000 hommes, un nombre consid√©rable pour l'√©poque[55]. Mekonnen se distingue de plusieurs chefs √©thiopiens en nommant en fonction, non pas du rang, mais exclusivement du m√©rite personnel ; ¬ę il n'h√©sitait jamais √† confier un poste important √† un ex-esclave efficient, plut√īt qu'√† un fils de noble incapable ¬Ľ[56]. Pour s'assurer du bon √©tat de ses troupes, il lance des campagnes dans la r√©gion de l'Ogaden ; les exp√©ditions, parmi les plus difficiles endur√©es par les soldats de Mekonnen, atteignent d'abord Imi (350 km au sud de Harar) puis Rer Ali (250 km d'Imi). Plus qu'un simple entra√ģnement, les troupes doivent avant tout rapporter du b√©tail en raison de la famine qui s√©vit dans plusieurs provinces de l'empire[56]. Comme √† son habitude, Mekonnen participe, au premier rang, aux divers combats men√©s par ses troupes.

Les dernières réformes avant le déclenchement de la guerre

Portrait de Mekonnen

Pour redresser l'√©conomie de l'empire, d√©vast√© par trois ann√©es de famine, Mekonnen, connaisseur des fiscalit√©s √©trang√®res, d√©cide en 1892 d'√©laborer un syst√®me inspir√© de la d√ģme et instaur√© par les √Čgyptiens pendant l'occupation de Harar[57]. Menelik accepte cette proposition et adopte le plan ; la d√ģme est per√ßue sur les r√©coltes, r√©glant, outre la crise post-famine, la question du rationnement mensuel de l'arm√©e. L'aspect le plus important de cette r√©forme reste la popularit√© du r√©gime fiscal instaur√©. Le peuple √©thiopien, fait rare dans l'histoire du pays, est soumis √† un niveau d'imp√īts qu'il tol√®re[58].

Malgr√© une ultime tentative italienne de n√©gociation, les √Čthiopiens refusent de c√©der leur ind√©pendance ; le , suivant les conseils de Mekonnen, Menelik envoie une lettre √† Umberto I, roi d'Italie dans laquelle il d√©nonce le trait√© de Wouchal√©[59]. Le , le souverain √©thiopien en informe les autres puissances √©trang√®res[59]. En 1893, Menelik fait √† nouveau appel √† Mekonnen afin de moderniser le syst√®me √©conomique national ; les finances sont r√©organis√©es, la nouvelle monnaie √† l'effigie de Menelik, au sceau de lion de Juda, entre en circulation[60]. Plus g√©n√©ralement, l'√Čthiopie adh√®re √† l'Union postale universelle et √©met ses premiers timbres. Mekonnen obtient l'autorisation du Negusse Negest pour la construction de la ligne t√©l√©graphique et du chemin de fer[60]. Les r√©centes mesures visant √† pr√©parer le pays semblent largement justifi√©es puisque Mekonnen apprend que le , les Italiens et les Anglais ont sign√© √† Rome une convention dans laquelle l'√Čthiopie, partag√©e en ¬ę zones d'influence ¬Ľ, serait d√©pec√©e par les deux √Čtats : √† l'Angleterre irait le Somaliland, √† l'Italie, le Hararghe et l'Ogaden[61]. De plus, les deux gouvernements discutent avec Mengesha Yohannes, gouverneur du Tigr√©, afin de l'amener √† se lever contre Menelik ; ils profiteraient de cette d√©stabilisation pour envahir la r√©gion du nord[61].

Furieux, Mekonnen s'adresse en ces termes √† Felter et aux officiels britanniques : ¬ę Vous vous √™tes partag√©s nos terres : le pays jusqu'√† la mer est la propri√©t√© de l'√Čthiopie ! ¬Ľ ; quant au gouvernement italien, il assure ne plus vouloir lui faire confiance[62]. L'ensemble des rois locaux et gouverneur se r√©unit apr√®s l'ordre lanc√© par Menelik. Les Italiens, d√©√ßus de voir Mengesha participer √† la guerre du c√īt√© √©thiopien, prennent une d√©cision qualifi√©e par P√©trid√®s de ¬ę quasi invraisemblable ¬Ľ : ils se mettent √† discuter avec Mekonnen[62]. En s'adressant √† Mekonnen, cousin de Menelik, un de ses plus proches chefs militaires, et en souhaitant voir le gouverneur de Harar trahir le souverain √©thiopien, les Italiens commettent une grande erreur[63]. Mekonnen va tout de m√™me jouer le jeu puisque apr√®s avoir √©cout√© la proposition, il part en parler √† Menelik ; tous deux s'accordent et Mekonnen feint un int√©r√™t dans le but de prendre connaissance des objectifs de Rome[63]. En 1909[63], l'historien italien Vico Mantegazza reconna√ģt que croire Mekonnen, ¬ę le plus habile et le plus diplomate des grands chefs √©thiopiens ¬Ľ, capable de trahir son cousin, a √©t√© ¬ę la plus grande des illusions ¬Ľ[64].

La participation au conflit avec l'Italie

La marche vers le nord

En , l'armée impériale part dans une dernière campagne de préparation au sud d'Addis-Abeba. Le mois suivant, les Italiens, qui se sont aperçus de la supercherie de Mekonnen, décident d'envahir le Nord de l'empire éthiopien. Après deux victoires à Coatit et Senafé, ils occupent le Tigré. Mekonnen est tenu au courant par Menelik II, dont les espions rapportent les informations. En , les rois et gouverneurs sont appelés aux armes. À Harar, le 17[65], sur la grande place, la proclamation se fait de manière traditionnelle, sous le coup des timbales. Le , Mekonnen désigne les responsables des troupes chargés de la sécurité locale. Afin de défendre la province d'une éventuelle offensive de Rome et de la fomentation de troubles par les Italiens, Mekonnen leur ordonne de quitter la ville. Il souhaite également éviter des violences envers les Italiens en cas de défaite éthiopienne[66]. Le [66], Mekonnen et ses troupes quittent Harar pour passer par Were Illu, lieu de rencontre de l'armée impériale fixé par Menelik[67] et se rendre à Addis Abeba.

Avant d'arriver au palais imp√©rial, Mekonnen se rend au tombeau de son grand-p√®re o√Ļ, les yeux ferm√©s et les poings serr√©s, il prie :

¬ę Mon Dieu, quel que soit le sort que Vous m'avez r√©serv√© ‚Äď la victoire, la d√©faite, la gloire, la mort, la pauvret√©, la richesse ‚Äď je l'accepterai comme toujours : avec humilit√© et gratitude ! Je ne Vous demande qu'une chose : gardez-moi toujours dans le chemin de l'honneur et de la dignit√© ! Faites, mon Dieu, faites que je laisse √† mon fils et √† ma patrie, un nom irr√©prochable !... ¬Ľ[68].

Une fois dans la capitale, il discute pendant cinq jours avec Menelik de la campagne et de son organisation apr√®s quoi l'arm√©e imp√©riale quitte la ville[68]. Le [69], Mekonnen √©crit une lettre √† Pietro Felter, repr√©sentant de Rome √† Zeilah, dans laquelle il pr√©cise les intentions pacifiques de la marche vers le nord o√Ļ celui-ci esp√®re n√©gocier avec Oreste Baratieri, commandant des troupes italiennes[70]. Seulement, la lettre parvient √† Zeila avec un consid√©rable retard et c'est finalement Nerazzini qui la re√ßoit. Ce dernier prend du temps √† transmettre la lettre √† Baratieri qui ne lui arrive que le , lorsque Mekonnen atteint Alomata, face √† Amba Alagi[71]. Le lendemain, pr√©occup√© par le silence de Felter, Mekonnen √©crit directement √† Baratieri, lui proposant de r√©gler la crise par n√©gociation ; le g√©n√©ral re√ßoit la lettre le 1er d√©cembre[71]. Au m√™me moment, Mekonnen, nomm√© Fitawrari de l'arm√©e imp√©riale, met en place les troupes : ses 25 000 hommes au centre, les 15 000 soldats du ras Mika√©l √† sa gauche, les 10 000 du Ras Well√© √† sa droite et les 10 000 du Ras Mengesha plac√©s devant lui, enfin, il nomme Ras Alula son propre Fitawrari[71] - [72]. Le , les Italiens envoient un d√©tachement de 3 000 hommes men√© par le major Toselli qui s'√©tablit sur le mont Amba Alagi[72].

La victoire d'Amba Alagi et la prise de Meqelé

Ras Mekonnen à la bataille d'Amba Alagi

Apr√®s le refus italien de se retirer du territoire √©thiopien, Mekonnen ordonne l'encerclement de la montagne mais interdit aux officiers de d√©clencher l'assaut[72]. N√©anmoins, le , vers 7 h 00 du matin, sans en avoir re√ßu l'ordre, le Fitawrari Gebeyehou charge l'aile gauche italienne ; l'ensemble des troupes est entra√ģn√© dans un combat de cinq heures[73]. √Čpaul√©e √† gauche par les Ras Mengesha et Well√©, la colonne de Mekonnen, au centre, lance l'¬ę attaque frontale d√©cisive ¬Ľ[74], un mouvement d√©cisif ayant men√© √† la victoire √©thiopienne[73]. Apr√®s la bataille, Mekonnen ordonne la recherche de la d√©pouille de Toselli et des autres officiers italiens pour leur donner la s√©pulture avec les honneurs militaires[75]. Voyant le Ras s'incliner devant la tombe de Toselli, les fr√®res du Dejazmatch Batit√©, dont le corps a √©t√© jet√© aux hy√®nes par les Italiens apr√®s une pr√©c√©dente bataille, lui ont initialement reproch√©. Mekonnen leur a alors r√©pondu : ¬ę Serait-ce vraiment bien faire et se couvrir de gloire que de commettre nous-m√™me le mal qui les a rendus odieux ? ¬Ľ[76]. La victoire permet √† Mekonnen et plus g√©n√©ralement au gouvernement √©thiopien de gagner le soutien d'une s√©rie de seigneurs locaux discutant avec Rome.

Les Italiens, battus √† Amba Alagi, se r√©fugient √† Mekele, √† 75 km au nord. Sans attendre le reste de l'arm√©e imp√©riale, Mekonnen progresse vers la forteresse tenue par ses adversaires ; il quitte Amba Alagi le et arrive √† Mai Mensqui (50 km de Meqel√©) le 12[77]. Il envoie une demande de n√©gociation √† Baratieri qui apr√®s le refus de Francesco Crispi, est contraint de rejeter l'offre de paix[77]. Le m√™me jour, Mekonnen ordonne l'encerclement du fort, construit sur la hauteur d'Ende Ey√©sous et prot√©g√© par les 1 250 soldats du major Galliano. Il continue d'envoyer des messages appelant √† une r√©solution pacifique[78]. Le , le reste de l'arm√©e imp√©riale arrive √† Tchelekot (environ 20 km au sud de Meqel√©) avec l'artillerie ; le 7, Menelik II s'installe √† environ 6,5 km du fort[79] et autorise l'offensive.

La marche des √Čthiopiens vers Adoua sous la protection des troupes de Ras Mekonnen.

Apr√®s quelques jours de tirs au canon, Mekonnen, bless√© durant les premiers combats, se rapproche du fort[80] ; les √Čthiopiens apprennent la situation de d√©tresse dans laquelle se trouvent les assi√©g√©s, Menelik consent de n√©gocier et Mekonnen se charge de discuter avec Pietro Felter. Apr√®s diverses rencontres au cours desquelles le gouverneur du Hararghe assure aux Italiens qu'ils peuvent quitter le fort sans √™tre attaquer par ses troupes, ¬ę une galanterie qui ¬Ľ, d'apr√®s Richard Pankhurst, ¬ę n'a gu√®re √©t√© appr√©ci√©e par tous ces compatriotes ¬Ľ[81]. Le matin du , Galliano et ses hommes se retirent de Meqel√©[82].

En un mois, Mekonnen a inflig√© aux Italiens deux d√©faites capitales qui pr√©sagent d'une troisi√®me victoire √©thiopienne. Pour le f√©liciter, Menelik, qui l'a nomm√© avant le conflit Fitawrari, soit le commandant en chef de l'avant-garde imp√©riale, d√©cide d'en faire le commandant en chef des arm√©es imp√©riales[83]. Apr√®s un conseil le , les troupes de Mekonnen partent avec les 1 500 prisonniers italiens afin de les escorter ; en v√©rit√©, il s'agit d'une ruse du Ras servant √† prot√©ger le flanc de l'arm√©e √©thiopienne[84]. En se rendant vers Adoua, l'arm√©e imp√©riale risque de se faire attaquer par les soldats italiens install√©s √† Adigrat. Le 26, le gros de l'arm√©e √©thiopienne marche vers Adoua, sous protection des troupes de Mekonnen partis trois jours plus t√īt[84].

Le r√īle de Mekonnen au cours de la bataille d'Adoua

Portrait du Ras Mekonnen vers 1901.

Install√©s depuis , les √Čthiopiens vont devoir attendre le matin du 1er mars avant d'enter en bataille contre les Italiens. Ce jour-l√†, vers 5 h 30 du matin, Mekonnen prie, √† l'ext√©rieur du monast√®re surplombant l'Abba Garima[85]. En voyant les colonnes ennemies s'approcher, il sourit et choisit la strat√©gie. Apr√®s avoir pri√© Dieu et Saint-Georges[Note 8], il l√®ve sa main droite, touche la croix d'or pendant √† son cou et d√©cide de ne pas envoyer une contre-attaque massive mais de lancer une multitude d'offensives, fractionner les colonnes italiennes, les isoler, les encercler au m√™me moment pour les an√©antir[85]. Il r√©unit ses lieutenants, leur explique le plan et envoie les ras Mika√©l et Mengesha le transmettre √† Menelik II[85]. Il appelle Gebeyehou avec lequel il discute et contemple le terrain de bataille. Il re√ßoit ensuite les derni√®res nouvelles du campement imp√©rial. √Ä 5 h 40 du matin, Mekonnen observe les premiers affrontements ; il aper√ßoit la brigade d'Albertone, totalement s√©par√©e de l'arm√©e italienne[Note 9] et s'exclame ¬ę Ceux-l√† sont √† nous ! ¬Ľ[86]. Il tourne ensuite son regard vers le combat entre la colonne Arimondi et les troupes du Ras Mika√©l et d√©clare : ¬ę Une fois que nous aurons liquid√© ceux-ci, nous attaquerons ceux-l√† ¬Ľ[86]. Enfin, remarquant les Ras Mengesha et Alula Engeda encerclant la colonne Dabormida, il conclut : ¬ę Et finalement, nous tomberons sur ceux-l√† ¬Ľ. Mekonnen monte alors sur son cheval, rassemble ses hommes et avant de lancer l'attaque, clame :

¬ę Ne me faites pas hontes, gens du Harar ! ¬Ľ[86] ¬Ľ

D√®s le d√©but de la bataille, Mekonnen est touch√© par une balle, il poursuit n√©anmoins le combat ; en soixante-dix minutes, il bat d'abord le bataillon du colonel Turati, une partie de la colonne Albertone[87]. Les troupes de Mekonnen utilisent une technique traditionnelle de l'arm√©e √©thiopienne : tout en attaquant de front, les ailes sont dispos√©es en demi-lune afin d'encercler leur ennemi et le pi√©ger dans un grand mouvement tournant, lui coupant la retraite. Le reste de la colonne Albertone s'est d√©ploy√©e entre le mont Goussosso[Note 10] et l'Ende Kidan√© Meret[87] ; √† 8 h 00, il est partiellement battu par les troupes du Ras aid√© par celles des autres chefs √©thiopiens. Albertone r√©siste jusqu'√† 10 h 00[88]. Les quatre offensives sont toutes repouss√©es par une colonne italienne particuli√®rement solide. √Ä 9 h 30, l'arriv√©e des troupes de Menelik et de son artillerie permet le resserrement des troupes de Mekonnen sur Albertone ; une heure plus tard, la colonne se d√©fait et vers 12 h 00, la victoire est acquise. Tout en combattant cette colonne, Mekonnen a √©galement pris garde au cŇďur de l'arm√©e italienne ; √† 10 h 00 heures, il a ordonn√© √† Mika√©l et aux soldats de Mengesha d'occuper le mont Beleh, un point strat√©gique du champ de bataille[89]. Cette d√©cision, d√©crite par P√©trid√®s comme ¬ę le chef-d'Ňďuvre de la strat√©gie mekonnienne ¬Ľ, est un facteur essentiel de la victoire √©thiopienne puisqu'ainsi, les colonnes italiennes n'ont pas pu se joindre[90]. Une fois au col Beleh, Mekonnen ordonne √† un de ses g√©n√©raux, le Dejazmatch Mennay√©, de p√©n√©trer avec ses hommes dans les rangs italiens. Apr√®s 11 h 00, Mekonnen lance l'assaut sur Rebbi Arienni, o√Ļ il manque de perdre la vie avant d'√™tre sauv√© in extremis par un de ses soldats.

Le g√©n√©ral Baratieri a fui le combat, la colonne centrale italienne est battue et celle de Dabormida r√©siste quelques instants. √Ä la fin de l'affrontement, Mekonnen contemple une derni√®re fois le champ de bataille sur lequel les √Čthiopiens viennent de remporter une victoire historique. Bless√© deux fois, il est ramen√© au camp par ses lieutenants juste avant qu'il ne s'√©vanouisse[91]. Selon plusieurs historiens[Note 11], Mekonnen est ¬ę le grand triomphateur de la journ√©e ¬Ľ et a fait preuve d'un grand talent de strat√®ge. Tous reconnaissent et mettent en avant son r√īle d√©cisif ainsi que son ¬ę exceptionnelle bravoure ¬Ľ[92] - [93]. Les jours suivants, le 3 et , malgr√© ses blessures, Ras Mekonnen participe aux ultimes op√©rations de nettoyage jusqu'√† la ville de Sawria ; la campagne prend fin le et les commandants retournent vers leur province[94].

Négociations avec les puissances européennes

Le second sceau de Mekonnen.

Apr√®s un passage √† Addis-Abeba le , Mekonnen arrive √† Harar le , avec quelques prisonniers italiens ; ceux-ci, bien trait√©s et nourris, construisent par reconnaissance des routes et une r√©sidence au Ras[95]. Il prend des informations du contingent envoy√© en octobre 1895 vers les territoires somalis et plac√© sous les ordres du Dejazmatch Welde Gebr√© ; l'objectif de cette exp√©dition est de semer la panique dans les implantations italiennes[96] - [97]. Welde Gebr√©, rest√© sans nouvelles du trait√© de paix sign√© en met fin √† la campagne en [97]. Rapidement, Menelik rappelle Mekonnen afin de participer aux n√©gociations des trait√©s avec les puissances europ√©ennes voisines ; il prend part aux discussions avec Rome au sujet du rapatriement des prisonniers[98] - [Note 12] ; son ¬ę attitude humanitaire ¬Ľ lui vaut le respect des historiens italiens et des captifs eux-m√™mes[99].

En 1897, il accueille √† Harar plusieurs missions fran√ßaises dont celle du prince Henri d'Orl√©ans[100]. Il rencontre √©galement les missions britanniques de John Bull et celle de Rennell Rodd. En fait, la France et la Grande-Bretagne viennent tous deux demander un soutien pour leurs projets coloniaux. Pour Paris, il s'agit d'apporter une aide militaire √† une exp√©dition vers le Nil alors que les Anglais demandent une assistance contre les Mahdistes soudanais qu'ils comptent soumettre. Par ailleurs, Addis Abeba et Londres doivent discuter du trac√© des fronti√®res entre l'empire √©thiopien et le Somaliland ; √† cette occasion, Menelik II d√©l√®gue l'autorit√© √† Mekonnen en d√©clarant qu'il acceptera ¬ę tout ce que son cousin aurait d√©cid√© ¬Ľ[101].

La conquête de l'ouest

En 1897, Menelik II lance la conqu√™te des territoires √† l'ouest de l'empire afin d'exploiter les r√©gions productrices d'or[6] tout en prot√©geant la fronti√®re occidentale de la menace coloniale europ√©enne[102]. Plusieurs g√©n√©raux sont envoy√©s et le Negusse Negest tient √† participer lui-m√™me. Cependant, vers octobre, Menelik se sentant trop malade, il fait appel √† Mekonnen afin de soutenir la campagne[6]. Les deux cousins s'entretiennent le et Mekonnen quitte Addis-Abeba ; il est rejoint plus tard par le Dejazmatch Demiss√© et ses 20 000 soldats[103]. En conformit√© avec les accords sign√©s avec les Britanniques, les √Čthiopiens contribuent √† la d√©faite des Mahdistes. √Ä la t√™te de ses 30 000 hommes, Mekonnen traverse le B√©ni Changoul, atteint Fazgoli, √† la hauteur de Djebel Iben il bat trois fois les Mahdistes, il soumet les Shanqellas et rentre √† Harar le [104]. Pendant quelques mois, il se remet de ses blessures mais une crise dans le Nord du pays, l'am√®ne √† quitter √† nouveau sa province[104].

La gestion des crises interne et frontalières

La révolte du Tigré

Vers la fin de l'ann√©e 1898, le ras Mengesha Yohannes, alors gouverneur du Tigr√©, d√©cide de se rebeller contre le gouvernement central[105] ; malgr√© sa participation active √† la guerre contre l'Italie, il s'est vu refuser le titre de N√©gus. Il s'installe donc dans l'Adagamus, l'ancienne forteresse du g√©n√©ral Oreste Baratieri[106]. Afin de r√©soudre cette crise, Menelik II appelle Mekonnen vers la capitale, ce dernier quitte Harar le accompagn√© de 20 000 soldats auxquels s'ajoutent 20 000 autres envoy√©s par le Negusse Negest[Note 13]. Mekonnen pr√©pare le plan d'attaque qu'il pr√©sente √† Menelik ; au dernier moment, il tente de r√©soudre pacifiquement la crise en envoyant une lettre √† Mengesha. Celui-ci refuse et ouvre les hostilit√©s ; son arm√©e recule et voyant la d√©faite arriver, il accepte la n√©gociation. Le , il se soumet √† Menelik, au camp de Borou M√©da ; assign√© √† r√©sidence, il se voit retirer le poste de gouverneur du Tigr√© qui revient √† Mekonnen[6].

Lorsqu'il arrive √† la t√™te de la r√©gion, celle-ci se trouve dans une situation difficile ; elle est appauvrie, divis√©e entre plusieurs chefs locaux et travaill√©e au cours de derni√®res ann√©es par les espions italiens[107]. √Ä cela s'ajoute une population locale qui, bien que peu attach√©e √† Mengesha, ¬ę r√©pugne l'id√©e d'√™tre gouvern√©e par un Shewan ¬Ľ ainsi que la ¬ę haine ¬Ľ de Taytu et de son fr√®re Wel√©, tous deux m√©contents de la nomination de Mekonnen √† la t√™te d'une province du Nord[108]. En douze mois, il parvient, ¬ę sans verser une goutte de sang ¬Ľ[108] √† ramener le calme dans la province ; attentif aux revendications de tous les chefs locaux, il travaille avec ¬ę acharnement ¬Ľ[108]. Apr√®s une ann√©e √† la t√™te du Tigr√©, il demande, en , l'autorisation de quitter son poste pour retourner dans le Hararghe ; une r√©bellion ayant √©clat√© dans le Somaliland britannique, la fronti√®re orientale semble menac√©e[109]. Remplac√© par Ras Wel√© Betoul[110], Mekonnen quitte le nord de l'empire √©thiopien, il passe par la capitale o√Ļ il re√ßoit des ¬ę honneurs quasi royaux ¬Ľ[109] ; une marque d'affection qui para√ģt confirmer l'√©ventualit√© d'une nomination par le Negusse Negest, de son cousin en tant que successeur[109].

Le , Mekonnen gagne Harar, il est accueilli par une foule enthousiaste. Pendant une semaine, les habitants défilent devant lui à sa résidence ; lors de sa nomination dans le Tigré, ils ont craint le perdre[111]. L'ensemble de la province n'a pas souffert de son absence ; l'exploitation du café progresse rapidement à la suite des développements des infrastructures de communication dont la ligne téléphonique avec Addis Abeba[112]. En revanche, d'un point de vue sécuritaire, une menace s'est levée dans la zone frontalière avec le Somaliland britannique.

La première phase d'expéditions contre Mohammed Abdullah Hassan

Carte de l'Ogaden, r√©gion dans laquelle se d√©roulent les combats des √Čthiopiens et des Britanniques contre Mohammed Abdullah Hassan.

En , un religieux musulman nomm√© Mohammed Abdullah Hassan commence une r√©bellion contre les forces britanniques pr√©sentes dans le Somaliland ; √† la t√™te de 5 000 soldats, il compte chasser les occupants qui d√©cident de marcher vers lui[113]. Le Mollah fou ‚ÄĒ surnom attribu√© par les Anglais ‚ÄĒ souhaite par ailleurs mobiliser la population de l'Ogaden, alors sous contr√īle √©thiopien. Celle-ci ayant refus√© de le suivre, Mohammed d√©cide d'attaquer[113]. Mekonnen envoie Grazmach Banti et ses 1 500 hommes[113] affronter l'arm√©e adverse. Au cours de l'ann√©e 1900, une premi√®re rencontre se d√©roule √† Djidjiga, Mohammed attend les √Čthiopiens avec 6 000 hommes arm√©s de lance. Banti leur inflige quelques pertes mais d√©cide finalement de se retirer ; il s'empresse de pr√©venir Mekonnen qui prend conscience du danger que peut repr√©senter cette r√©volte[114]. En , il se rend √† Addis-Abeba o√Ļ il en discute avec Menelik II ; les deux cousins s'accordent sur l'importance d'une action coordonn√©e avec Londres. Ils prennent contact avec Sir John Lane Harringont, ministre britannique vivant dans la capitale, en informent Banti, gouverneur int√©rimaire du Hararghe, √† qui Mekonnen demande de pr√©parer une exp√©dition comprenant 10 000 hommes[115].

Le , Mekonnen passe en revue les 10 000 soldats pr√©par√©s pour l'exp√©dition. M√©content, il demande plus de provisions. Le , il accueille le Major A. Hanbury-Tracy et le capitaine R. Cobbold, des officiers de liaison charg√©s de communiquer avec l'√©tat-major britannique[116]. Malgr√© les m√©fiances des √Čthiopiens envers les Britanniques, l'exp√©dition est lanc√©e ; le , le Qegnazmach Abanabro atteint, avec ses 14 000 hommes, la localit√© de Guerlogubi[117]. Conform√©ment aux ordres, il pousse les troupes du Mollah fou vers les ¬ę mailles du filet anglais ¬Ľ[117] et envoie un d√©tachement en pays Rer-Ibrahim contre la population qui a soutenu Mohammed Abdullah Hassan[117]. Bien que la campagne ait √©t√© jug√©e utile par les Britanniques[118], le Mollah fou n'est pas d√©finitivement battu ; Abanabro revient toutefois vers Harar et Mekonnen peut √† nouveau se charger des affaires locales[119].

Les dernières années de Mekonnen

Deuxième voyage vers l'Europe

Ras Mekonnen re√ßu √† l'√Člys√©e

En 1902, √† la suite du d√©c√®s l'ann√©e pr√©c√©dente de la Reine Victoria, Edward VII s'appr√™te √† monter sur le tr√īne royal du Royaume-Uni. Une invitation, adress√©e au souverain et aux princes, est envoy√©e en √Čthiopie et Menelik II d√©signe Mekonnen pour repr√©senter son pays[120]. √Ä Londres, il est re√ßu avec ¬ę des honneurs royaux ¬Ľ et une population enthousiaste[121] ; de nombreuses personnes viennent rencontrer le cousin de Menelik. Les journalistes remarquent l'empressement du repr√©sentant de l'Italie √† dispara√ģtre avec le plus de discr√©tion possible √† la vue de Mekonnen. Lors de son arriv√©e, il apprend qu'Edward vient de tomber malade ; en entendant la nouvelle, Mekonnen se rend √† l'Abbaye de Westminster √† laquelle il offre une grande croix en or. Dans la cath√©drale, il prie pour le r√©tablissement du nouveau souverain. Celui-ci retrouve sa sant√© et depuis, le R√©v√©rend de Westminster n'h√©site pas √† montrer aux visiteurs la croix de Mekonnen tout en leur expliquant son histoire[122]. Apr√®s les c√©r√©monies du Couronnement, il visite Londres pendant plusieurs jours et rencontre des personnalit√©s du monde politique et culturel.

En , il quitte le Royaume-Uni pour arriver en France, le 13 ; il est re√ßu √† Calais par le commandant d'artillerie Ferrus. Le m√™me jour, il prend le train pour Paris o√Ļ la foule l'accueille aux cris de ¬ę Vive Mekonnen ! ¬Ľ[123] et l'acclame ¬ę √† l'instar d'un h√©ros national ¬Ľ[124]. Le lendemain, il assiste au d√©fil√© militaire traditionnel, depuis la tribune officielle aux c√īt√©s du pr√©sident de la R√©publique, √Čmile Loubet qui le re√ßoit le 15 en audience solennelle √† l'√Člys√©e. Pendant une semaine, il rencontre des hommes politiques et des chefs d'entreprise, il visite des usines ainsi que des lieux culturels et touristiques tels que l'H√ītel des Invalides, la Tour Eiffel ou encore le mus√©e du Luxembourg. Son s√©jour s'ach√®ve par un entretien avec le pr√©sident Loubet, tous deux expriment une grande satisfaction ; le , Mekonnen quitte Paris, enchant√© de l'accueil ¬ę cordial ¬Ľ de la population[125].

Lors de cette tournée, il reçoit, directement ou via les ambassades, les décorations suivantes :

  • Badge & star of the Order of St. Michael and St. George (Knight Commander) au Royaume-Uni ;
  • Croix de la L√©gion d'honneur en France ;
  • √Čtoile de l'ordre russe de Sainte Anne ;
  • √Čtoile de l'ordre de la Couronne d'Italie ;
  • √Čtoile de l'ordre d'Osmanie de l'Empire ottoman.

La deuxième phase d'expéditions contre Mohammed Abdullah Hassan

Ras Mekonnen à Londres, 1902.

Vers la fin de l'ann√©e 1902 et le d√©but de l'ann√©e 1903, les √Čthiopiens et les Britanniques, s'inqui√©tant de l'importance prise par le mouvement de Mohammed Hassan, d√©cident de lancer √† nouveau une offensive coordonn√©e. Les forces du ras Mekonnen doivent emp√™cher depuis Harar, la retraite des troupes de Mohammed, vers le sud et le sud-ouest[126]. Le colonel A. N. Rochfort et le major R. P. Cobbold, deux officiers britanniques, servent d'agents de liaison aupr√®s de l'arm√©e √©thiopienne et arrivent √† Harar le pour s'entretenir avec Mekonnen[126]. Le , les 5 000 guerriers d'√©lite √©thiopiens quittent la ville, sous le commandement de Fitawrari Gebr√© et prennent la direction sud-ouest en suivant le cours du Webi Shebel√© et atteignent Burhili le [126]. Les √Čthiopiens n'ont pas fini de construire leur position fortifi√©e qu'ils subissent l'offensive des forces de Mohammed Abdullah Hassan sur trois fronts[127]. Malgr√© quelques pertes, les forces du Fitawrari Gebr√© parviennent √† repousser et √† faire reculer leur adversaire. Elles avancent et arrivent √† Makann√©, pr√®s de Belet-Ouen, o√Ļ elles restent du 14 au . En raison d'une d√©faite britannique √† Gumburu le 17, les √Čthiopiens d√©cident de quitter Makann√©[127] pour progresser vers Guerlogubi, et atteindre Bio-Adda le [128]. Les marches s'effectuent dans des conditions difficiles, dans une r√©gion o√Ļ l'eau est rare. Une nouvelle rencontre a lieu √† Gueid et s'ach√®ve par la fuite des troupes de Mohammed qui perdent 1 000 hommes dont l'oncle du Mollah[128]. L'absence de communication avec les Britanniques emp√™che n√©anmoins de conclure cette exp√©dition par l'an√©antissement absolu du Mollah. En , les √Čthiopiens retournent √† Harar alors que Mohammed Hassan poursuit sa r√©bellion, dans le Nogal oriental[128].

Une nouvelle offensive se pr√©pare, cette fois sous les ordres du g√©n√©ral Egerton de l'arm√©e des Indes[128]. Menelik accepte √† nouveau d'apporter une aide. Mekonnen exige des Britanniques un soutien financier et mat√©riel. Ils acceptent, versent 15 000 livres sterling, apportent du mat√©riel sanitaire et envoient du personnel m√©dical et militaire[129]. Pour cette exp√©dition, Mekonnen, qui a de nouveau confi√© la t√™te du d√©tachement √† Fitawrari Gebr√©, a organis√© un contingent comprenant : 4 000 guerriers d'√©lite, 12 000 mulets, 1 000 chameaux transportant l'approvisionnement, 500 chameaux transportant l'eau[130]. En outre, trois caravanes de chameaux transporteurs d'eau et de rations doivent suivre √† intervalles r√©guliers. Les √Čthiopiens, campent √† Babilli, √† 50 km au sud-ouest de Harar[130]. Ils doivent occuper Guerlogubi afin de couper la ligne de retraite du Mollah vers l'ouest tout en emp√™chant √† ses forces d'atteindre les puits d'eau de la r√©gion[130]. La pr√©sence √©thiopienne d√®s le √† Sessebani et √† partir de d√©but √† Werder[130] ont grandement aid√© les Anglais qui battent les troupes du Mollah le √† Jidballi[131]. Le g√©n√©ral Egerton admet avoir ¬ę appr√©ci√© l'occupation de Werder ¬Ľ[131]. Les Britanniques demandent ensuite aux √Čthiopiens de se d√©placer vers le Guerlogubi, o√Ļ les troupes de Fitawrari Gebr√© arrive le [131]. Apr√®s deux mois de pr√©sence dans des conditions difficiles[131], les √Čthiopiens et Britanniques s'accordent, le , sur le retrait des troupes de la zone occup√©e depuis fin janvier[132]. Ils ont pris connaissance de l'impossibilit√© pour Mohammed Hassan, se trouvant √† plus de 1 000 km de la r√©gion, de lancer une contre-offensive[132]. Trois semaines plus tard, les √Čthiopiens retournent √† Harar. Bien que le Mollah soit toujours en vie, Mekonnen n'a plus rien √† craindre tant les coups port√©s aux troupes adverses ont √©t√© puissants et d√©cisifs[132].

La mort de Mekonnen

Le décès à Kulubi

Ras Mekonnen accueillant une mission allemande, quelques mois avant son décès.

Au d√©but de l'ann√©e 1906, une d√©cennie apr√®s la bataille d'Adoua, les Italiens tentent de reprendre contact avec les √Čthiopiens. Menelik II, malade, confie √† Mekonnen la t√Ęche de rencontrer √† Addis-Abeba en avril, Ferdinando Martini, le gouverneur d'√Črythr√©e[133]. Le , le gouverneur du Hararghe contacte le Negusse Negest pour confirmer sa venue et le , il quitte sa province et part en direction de la capitale[134]. Alors qu'ils s'approchent de Kulubi, les domestiques remarquent que Mekonnen, chancelant sur sa selle, est livide et qu'il a le front couvert de sueur[135]. Le Dr Joseph Vitalien, docteur de Menelik II, arrive promptement et diagnostique une dysenterie ; il prescrit du laudanum et conseille au gouverneur de se reposer[135].

D'heure en heure, l'√©tat de Mekonnen empire. Il a de violents vomissements, il est assoiff√©, il r√©clame de l'eau qu'il rejette imm√©diatement. ¬ę Il se sentait mourir, s'en aller dans une agonie atroce, interminable, inhumaine ¬Ľ[135]. Il passe une nuit terrible, il dort peu et au lever, il a du mal √† distinguer les personnes l'entourant. La deuxi√®me nuit est encore plus douloureuse, Mekonnen a du mal √† respirer, il manque de force mais lutte avec ¬ę acharnement extraordinaire et cette t√©nacit√© admirable ¬Ľ[136]. Voyant la mort approcher, il demande aux scribes d'√©crire plusieurs lettres. La premi√®re ordonne la lib√©ration d'esclaves. Dans la deuxi√®me, adress√©e √† Menelik, il lui demande de prot√©ger son fils Teferi qu'il fait venir de Harar vers Kulubi[136]. Il appelle √©galement Gerolimato, un commer√ßant grec bas√© √† Harar avec lequel il s'est li√© d'amiti√©. Il arrive, le . Apercevant son ami gravement malade, il ne peut retenir ses larmes[136].

Il fait part aux personnes pr√©sentes de son inqui√©tude pour son fils, bient√īt orphelin. Ensuite, il s'entretient seul avec Gerolimato. Il sort sa bourse, ses bagues, sa montre en or, son cachet personnel et ses papiers secrets ‚ÄĒ dont un re√ßu d'une banque anglaise pour un d√©p√īt d'argent ‚ÄĒ et le confie √† Gerolimato auquel il dit :

¬ę Garde-les bien, tu les donneras √† mon fils quand tout sera redevenu tranquille, quand tu penseras qu'il ne risque pas de les perdre!... ¬Ľ Apr√®s un bref silence, il reprend : ¬ę Ah ! Si je pouvais vivre quelques ann√©es encore, jusqu'√† ce qu'il grandisse, jusqu'√† ce qu'il soit √† m√™me de se d√©fendre tout seul[137]... ¬Ľ

Il s'arrête un instant, le regarde dans les yeux et lui dit :

¬ę L'Archange de la mort vient quand on ne l'appelle pas ; quand on l'appelle, il ne vient pas ! √Ä Meqel√©, vraiment, je l'ai appel√©, je voulais mourir : c'√©tait sous les murs de la forteresse... la mitraille pleuvait sur nous... l'un apr√®s l'autre, mes chefs, mes amis, √©taient tu√©s √† mes c√īt√©s... j'√©tais d√©sesp√©r√©... je voulais, oui, mourir, moi aussi... Je l'ai appel√© ; mais il n'est pas venu alors !... Maintenant, il est l√†. Adieu, mon fid√®le ami, adieu[137]!... ¬Ľ

Apr√®s lui avoir serr√© la main, Gerolimato se retire, les larmes aux yeux. Plus tard, c'est au tour de Teferi, √©galement venu de Harar. Tout d'abord choqu√©, il se reprend, embrasse la main de son p√®re et attend qu'il parle en premier. Mekonnen, incapable de prononcer un seul mot, l√®ve lentement sa main, la pose un instant sur la t√™te de son fils et lui indique des yeux une chaise o√Ļ Teferi passe la nuit aux c√īt√©s de son p√®re agonisant[138].
Le , Mekonnen rend le dernier soupir[138]. Le 22 au matin[139], les soldats retournent vers Harar. Au milieu des troupes, on trouve une sorte de palanquin o√Ļ de temps √† autre un cavalier s'approche comme pour discuter. En fait, les proches du Ras ont d√©cid√© de cacher le d√©c√®s de Mekonnen ; seuls les chefs les plus importants sont inform√©s √† Harar et quelques-uns t√©l√©phonent √† Addis Abeba transmettre la nouvelle[139].

Dans la nuit du , vers 04 h 00[139], des coups de feu éclatent dans les rues de Harar, les habitants hurlent, les femmes se frappent la poitrine à coups de poing sur la grande place des milliers d'hommes et femmes crient et gémissent : le drapeau du palais du Ras vient d'être mis en berne. On ressent par la réaction de la population l'attachement que portent les Harreris à Mekonnen[140]. La province est en deuil et dans la capitale certains se sont même suicidés[141]. L'enterrement dure près de deux heures, les plus grands dignitaires y participent[140] ; c'est à Addis Abeba, lors du teskar, que la classe dirigeant éthiopienne va rendre un dernier hommage à Mekonnen.

La cérémonie du teskar

On ne sait gu√®re comment Menelik a appris la mort de Mekonnen, ni sa r√©action imm√©diate. D'apr√®s P√©tried√®s, on peut croire ¬ę qu'elle lui porta un coup dont il ne se rel√®vera plus jamais ¬Ľ[142]. √Ä Addis-Abeba, trente jours apr√®s le d√©c√®s, le coup de canon annon√ßant la mort de Mekonnen est tir√©[143].

La c√©r√©monie religieuse, √† laquelle assistent 10 000 personnes dont les clercs des six √©glises d'Addis Abeba, a lieu dans l'enceinte du palais, sous de grandes tentes devant le portrait et le catafalque du d√©funt[144]. Pendant trois jours et trois nuits, Menelik pleure sous la tente, il se frappe la poitrine et s'exclame : ¬ę Lidj√© ! Lidj√© ! En toi j'ai perdu mon bras droit ¬Ľ[144] - [Note 14]. Toute sa suite est en deuil mais une personne semble peu √©mue : Taytou Betul[144]. Menelik veut pour son cousin, un teskar exceptionnel, il invite les diff√©rents chefs et lieutenants de Mekonnen vers la capitale[145]. La c√©r√©monie se d√©roule le , elle est pr√©sid√©e par le Negusse Negest, qui re√ßoit les condol√©ances et fait distribuer de l'argent et de la nourriture aux plus humbles. Le lendemain, la maison de Mekonnen re√ßoit les condol√©ances[145].

Une grande tente a √©t√© install√©e, Menelik et Teferi y prennent place apr√®s quoi un grand cort√®ge d√©file[145]. Les meilleurs guerriers de l'arm√©e du Ras Mekonnen se pr√©sentent en rang de deux, arm√©s, chammas nou√©es autour de la taille en signe de deuil[146]. Apr√®s les soldats, les musiciens, puis les femmes ayant port√© du ravitaillement durant les exp√©ditions, un guerrier portant le parasol rouge et or, embl√®me du haut rang du d√©funt d√©filent. On apporte ensuite son cheval, Qagnew[146]. Enfin, c'est le tour des soldats les plus c√©l√®bres ; parmi eux les participants √† la bataille d'Adoua et les 500 guerriers d'√©lite de l'exp√©dition en Ogaden[146]. Parfois, un homme se met devant la tente pour y chanter les louanges ou parler de Mekonnen en psalmodiant. Un quatrain devenu c√©l√®bre ¬ę arrache √† l'assistance un cri de douleur unanime ¬Ľ[146] :

¬ę Quand on annon√ßa sa mort par t√©l√©phone, le t√©l√©phone mentit :
La mort n'avait pas frappé un noble
qu'on appelait ras Makonnen.
La mort avait frapp√© tous les pauvres[147] - [Note 15]. ¬Ľ

Vie privée et famille

ras Makonnen et son fils Teferi, futur Negusse Negest Hailé Sélassié Ier.

Mekonnen est issu d'une famille noble, il est le fils du Dejazmatch Welde Mika√©l, g√©n√©ral et gouverneur des districts de Menz et de Doba[1]. D'apr√®s Arnoux, un voyageur fran√ßais, son p√®re est ¬ę un des plus vaillants g√©n√©raux de l'√©poque ¬Ľ auquel Menelik II fait appel afin de r√©primer une r√©bellion locale en 1877. En outre, il participe √† la conf√©rence de Boroum√©da, permettant √† Arnoux d'ajouter qu'il est ¬ę aussi fin lettr√© que vaillant guerrier ¬Ľ[148]. La m√®re de Mekonnen est la Princesse Tenagn√© Werq Sahle Selassi√©, fille de Sahle Selassi√©, Negus du royaume du Shewa de 1813 √† 1847[149]. Ainsi, Mekonnen est membre de la dynastie salomonide. Tenagn√© Werq √©tant la sŇďur de Haile Melekot, Mekonnen a √©galement un oncle ayant dirig√© le royaume (de 1847 √† 1855). Enfin, un troisi√®me parent de Mekonnen a √©t√© Negus du Shewa, il s'agit de Menelik II, son cousin, Negusse Negest de l'empire √©thiopien de 1889 √† 1913. Il entretient avec ce dernier une excellente relation ; ils discutent souvent et se consultent sur de nombreux sujets. C'est notamment sur les questions diplomatiques que Menelik sollicite l'aide de Mekonnen conduisant P√©trid√®s √† affirmer qu'il agit en tant qu'un ¬ę v√©ritable ministre des Affaires √©trang√®res de l'empire ¬Ľ[45]. Plus g√©n√©ralement, Bahru Zewde le consid√®re comme ¬ę bras droit ¬Ľ de Menelik[150].

En revanche, les rapports avec Taytu Betul, l'√©pouse de son cousin, sont mauvais. Ils repr√©sentent chacun une tendance politique oppos√©e : Taytu, la fraction conservatrice et isolationniste de la Cour imp√©riale face √† Mekonnen, figure du parti progressiste voulant une ouverture au monde ext√©rieur. En fait, Taytu se m√©fie beaucoup de Mekonnen qu'elle juge trop proche des Europ√©ens[151]. Lorsque celle-ci comprend l'√©ventualit√© d'une arriv√©e sur le tr√īne de Mekonnen, elle compte imposer le mariage du gouverneur du Hararghe avec sa fille Mentewab[151], une union qu'il refuse. Enfin, lors de la c√©r√©monie du teskar, Taytou appara√ģt comme l'unique personne peu affect√©e par le d√©c√®s de Mekonnen[144].

Durant sa jeunesse, Mekonnen a fr√©quent√© plusieurs femmes. De ces relations, serait n√© son premier fils Yilma dont il a ignor√© l'existence avant qu'on le lui informe[152]. Vers 24 ans, il √©pouse Woyzero Yeshiemeb√©t, descendante de Yohannes I qui a r√©gn√© sur l'empire √©thiopien de 1667 √† 1682[152]. D'apr√®s P√©trid√®s, l'unique √©pouse de Mekonnen est le ¬ę grand amour de sa vie ¬Ľ[153]. Apr√®s son d√©c√®s, il ne se montre jamais attir√© par une autre femme ‚ÄĒ un fait unique pour les mŇďurs de l'√©poque ‚ÄĒ et demeure veuf jusqu'√† sa mort[153].

En 1892, il apprend la naissance de son fils, Teferi, le . √Ä peine inform√©, il se prosterne et remercie Dieu[58]. Son enfant devient l'objet de toute son attention, il suit son √©ducation et charge le Dr Vitalien de lui donner des cours de fran√ßais. Lorsqu'il atteint l'√Ęge de douze ans, Teferi est promu √† la dignit√© de Dejazmatch par son p√®re[154]. Le jour avant sa mort, il le fait venir de Harar afin qu'il puisse passer les derniers instants de sa vie avec son enfant. D'un point de vue politique, l'affection de Mekonnen envers son fils touche √©galement la population de Harar qui s'attache √† Teferi. Ainsi, lorsqu'en 1906, √† la suite du d√©c√®s de Mekonnen, un nouveau gouverneur doit √™tre nomm√© pour la province, les habitants n'ont pas cach√© leur d√©ception en apprenant l'arriv√©e au poste de Ylma ‚ÄĒ un candidat soutenu par Taytu ‚ÄĒ alors qu'ils attendaient Teferi[155].

Notes et références

Notes

  1. S. Pierre P√©trid√®s, Le H√©ros d'Adoua. Ras Makonnen, Prince d'√Čthiopie, p. 48 : Les premiers Europ√©ens arrivent apr√®s la conqu√™te √©gyptienne de 1875 ; parmi eux, Arthur Rimbaud (en 1880), le P√®re Taurin Cahagne (un missionnaire fran√ßais arriv√© en 1881) et le P√®re Jarosseau en 1884.
  2. Ces hauts plateaux se situent dans l'actuelle Zone Mirab Hararghe.
  3. Apr√®s le d√©c√®s de Yohannes IV en mars 1889, Mengesha Yohannes et Menelik II ont tous deux revendiqu√©s le tr√īne. Le premier va finalement c√©der en f√©vrier 1890 pour reconna√ģtre Menelik II souverain national.
  4. En 1897, lorsque la fronti√®re avec le Somaliland britannique sera n√©goci√©e, le m√™me √©v√®nement aura lieu ; la politique √©trang√®re √©thiopienne semble toujours se d√©cider avec la consultation de Mekonnen, ¬ę v√©ritable ministre des Affaires √©trang√®res de l'Empire ¬Ľ, d'apr√®s P√©trid√®s (p. 85)
  5. Voir les deux versions de l'article sur l'article dédié au traité de Wouchalé
  6. Le traité sera dénoncé le 11 mai 1893
  7. Tous cités dans Pétridès pages 98-99
  8. La bataille se déroule le jour de la Saint-Georges
  9. La colonne d'Albertone se retrouve isolée du reste des colonnes italiennes dès le déclenchement de l'offensive. Se référer à la section dédiée à l'offensive italienne dans l'article bataille d'Adoua pour plus de détails.
  10. Voir l'article bataille d'Adoua pour une description détaillée du terrain
  11. Dr Merab, Impressions d'√Čthiopie, vol. I, p. 187 ; Mori√©, Histoire d'√Čthiopie, vol. II, p. 431, S. Vigneras, Une Mission fran√ßaise en Abyssinie, Colin, Paris, 1897, p. 38 ; tous cit√©s dans P√©trid√®s, op. cit., p. 171
  12. Voir la convention relative à la reddition des prisonniers de guerre italiens dans l'article dédié au Traité d'Addis-Abeba
  13. Les Ras Mika√©l et Wel√© Betoul sont √©galement sollicit√©s, mais seul le premier se pr√©sente avec 30 000 hommes.
  14. Lidj√© signifie ¬ę mon enfant ¬Ľ en amharique
  15. Il s'agit un jeu de mots, le pr√©nom Mekonnen signifiant ¬ę noble ¬Ľ, les pauvres ont perdu un homme g√©n√©reux

Références

  1. S. Pierre P√©trid√®s, Le H√©ros d'Adoua. Ras Makonnen, Prince d'√Čthiopie, p. 28
  2. Boris Monin, ¬ę Le voyage du rńĀs Tafari en Europe (1924) : entre espoirs d‚Äôind√©pendance et r√©alit√©s coloniales ¬Ľ, Annales d'√Čthiopie, no 28,‚Äé , p. 69-116 (lire en ligne, consult√© le ).
  3. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 29
  4. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 30
  5. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 34
  6. David Hamilton Shinn et Thomas P. Ofcansky, Historical Dictionary of Ethiopia, Scarecrow Press, 2004, p. 266
  7. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 38
  8. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 41
  9. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 40
  10. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 43
  11. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 44
  12. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 45
  13. Paul B. Henze, Histoire de l'√Čthiopie, Moulin du pont, 2004, page 153
  14. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 46
  15. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 51
  16. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 52
  17. Harold G. Marcus, A History of Ethiopia, University of California Press, 2002, Page 94
  18. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 53
  19. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 54
  20. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 55
  21. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 56
  22. Harold G. Marcus, A History of Ethiopia, University of California Press, 2002, Page 84
  23. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 58
  24. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 60
  25. Gebre Selassié, Chronique du règne de Ménélik II, p. 256 cité dans S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 61
  26. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 61
  27. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 63
  28. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 64
  29. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 67
  30. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 68
  31. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 69
  32. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 70
  33. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 71
  34. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 72
  35. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 73
  36. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 74
  37. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 76
  38. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 77
  39. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 78
  40. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 79
  41. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 80
  42. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 81
  43. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 82
  44. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 83
  45. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 85
  46. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 89
  47. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 90
  48. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 91
  49. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 92
  50. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 93
  51. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 95
  52. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 96
  53. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 97
  54. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 98
  55. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 99
  56. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 100
  57. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 102
  58. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 103
  59. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 109
  60. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 110
  61. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 117
  62. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 118
  63. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 120
  64. Vico Mantegazza, Ménélik, l'Italia e l'Etiopia, Milan, 1910 ; cité dans Pétridès, op. cit., page 121
  65. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 126
  66. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 128
  67. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 127
  68. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 130
  69. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 132
  70. Lettre citée par Oreste Baratieri dans ses Mémoires d'Afrique 1892-1896 ; cité dans Pétridès, op. cit., p. 132
  71. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 133
  72. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 134
  73. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 135
  74. D'après Gebre Selassie, Chronique du règne de Ménélik ; cité dans Pétridès, op. cit., p. 135
  75. Luca Dei Sabelli, Storia di Abissinia, √Čd. Roma 1938, vol. III, p. 406 ; cit√© dans P√©trid√®s, op. cit., p. 136
  76. Arthur Savaete, La Lionne du Tigré, Paris, s. d. (circa 1900) ; cité dans Pétridès, op. cit., p. 137
  77. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 139
  78. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 140
  79. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 141
  80. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 143
  81. Richard Pankhurst, The Ethiopians : A History, Wiley-Blackwell, 2001, page 190
  82. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 144
  83. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 147
  84. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 151
  85. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 157
  86. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 159
  87. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 160
  88. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 161
  89. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 163
  90. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 164
  91. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 169
  92. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 171
  93. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 172
  94. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 176
  95. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 177
  96. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 178
  97. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 179
  98. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 180
  99. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 181
  100. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 190
  101. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 199
  102. Harold G. Marcus, A History of Ethiopia, University of California Press, 2002, Page 105
  103. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 209
  104. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 211
  105. Paul B. Henze, Histoire de l'√Čthiopie, Moulin du pont, 2004, page 174
  106. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 213
  107. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 215
  108. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 216
  109. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 217
  110. Paul B. Henze, Histoire de l'√Čthiopie, Moulin du pont, 2004, page 175
  111. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 220
  112. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 221
  113. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 224
  114. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 225
  115. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 227
  116. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 230
  117. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 231
  118. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 236
  119. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 237
  120. David Hamilton Shinn et Thomas P. Ofcansky, Historical Dictionary of Ethiopia, Scarecrow Press, 2004, p. 267
  121. Sir E. A. Wallis Budge, A History of Ethiopia, Methuen, London, 1928, vol. III, p. 537 ; cité dans S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 242
  122. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 243
  123. Pierre Lintingre, L'√Čthiopie d'aujourd'hui, juillet 1962, pp. 13 et suiv. ; cit√© dans S. Pierre P√©trid√®s, op. cit., p. 246
  124. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 245
  125. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 251
  126. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 255
  127. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 256
  128. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 257
  129. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 258
  130. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 260
  131. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 261
  132. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 262
  133. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 273
  134. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 274
  135. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 275
  136. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 276
  137. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 277
  138. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 278
  139. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 279
  140. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 280
  141. Dr M√©rab, Impressions d'√Čthiopie vol I. p. 187 ; cit√© dans S. Pierre P√©trid√®s, op. cit., p. 287
  142. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 281
  143. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 282
  144. Gebre Selassié, op. cit., t. II, p. 521 ; cité dans S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 282
  145. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 283
  146. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 284
  147. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 285
  148. L. L. Lande, Un voyageur fran√ßais dans l'√Čthiopie m√©ridionale, p. 57. Revue des deux Mondes, Paris, 15-12 1878 ; cit√© dans S. Pierre P√©trid√®s, op. cit., p. 28
  149. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 27
  150. Bahru Zewde, A History of Modern Ethiopia, 1855-1991, James Currey, Londres, 2002, p. 75
  151. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 229
  152. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 31
  153. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 32
  154. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 269
  155. S. Pierre Pétridès, op. cit., p. 290

Voir aussi

Ouvrages généraux

Ouvrages spécialisés

  • (fr) St√©phanos Pierre P√©trid√®s, Le H√©ros d'Adoua. Ras Makonnen, Prince d'√Čthiopie, Paris : Plon, 1963, 314 p., 21 √ó 14,5 cm Document utilis√© pour la r√©daction de l‚Äôarticle
  • (en) Bahru Zewde, A History of Modern Ethiopia, 1855-1991, James Currey, Londres, 2002, p. 64-111 (ISBN 0821414402)

Périodiques

  • ¬ę Le Ras Makonnen √† Paris ¬Ľ, Le Petit Journal,‚Äé (lire en ligne)
  • ¬ę Deux r√©ceptions : le prince Komatsu et le ras Makonnen ¬Ľ, Le Petit Journal,‚Äé (lire en ligne)
  • (en) ¬ę The Evacuation of Makalle; Ras Makonnen Does Honor to the Heroism of Col. Galliano ¬Ľ, The New York Times,‚Äé (lire en ligne)
  • (en) ¬ę Famous Abyssinian named; King Menelik Appoints Gen. Ras Makonnen to Attend King Edward's Coronation ¬Ľ, The New York Times,‚Äé (lire en ligne)
  • (en) ¬ę Ras Makonnen Not Dazzled ¬Ľ, The New York Times,‚Äé (lire en ligne)
  • (en) ¬ę Ras Makonnen Dead ¬Ľ, The New York Times,‚Äé (lire en ligne)

Vidéographie

Articles connexes

Liens externes

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