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Expédition Fram

L‚Äôexp√©dition Fram est une exp√©dition maritime men√©e dans l'oc√©an Arctique par le Norv√©gien Fridtjof Nansen √† bord du navire Fram entre 1893 et 1896. Nansen et son √©quipage ont tent√© d'atteindre le p√īle Nord en utilisant la d√©rive de la banquise cr√©√©e par le courant marin de l'oc√©an Arctique.

 Un trois-m√Ęts, propuls√© √† la vapeur, avance dans un bras de mer entour√© de nombreuses barques √† rame. √Ä l'arri√®re-plan se profile une ligne de collines, avec quelques immeubles faiblement visibles au bord de l'eau.
Le Fram quitte Bergen le 2 juillet 1893, en partance pour l'océan Arctique.

Fridtjof Nansen fonde son entreprise sur les conclusions qu'il tire de l'√©chec de l'exp√©dition Jeannette (1879-1881), broy√©e par les glaces au large des √ģles de Nouvelle-Sib√©rie et dont des d√©bris sont retrouv√©s quelques ann√©es plus tard sur la banquise au Groenland. Cette d√©couverte am√®ne certains scientifiques √† formuler l'hypoth√®se de l'existence d'un courant marin transpolaire qui entra√ģne une d√©rive de la banquise. Nansen reprend cette th√©orie √† son compte et se lance dans la construction d'un navire capable de r√©sister √† la pression des glaces pour lui permettre de se laisser porter par la banquise. Malgr√© le scepticisme de nombreux explorateurs polaires, Nansen utilise l'√©lan patriotique qui a cours en Norv√®ge √† la fin du XIXe si√®cle pour trouver des fonds et monter son exp√©dition. √Ä 29 ans, Fridtjof Nansen, qui vient d'achever la premi√®re travers√©e du Groenland √† ski, n'est pas un novice des exp√©ditions polaires. Avec l'architecte naval Colin Archer, il con√ßoit le Fram dont la sp√©cificit√© r√©side dans une coque arrondie lui permettant d'√™tre soulev√© par la glace plut√īt qu'√©cras√©.

Le navire part de Christiania (aujourd'hui Oslo) √† l'√©t√© 1893 avec douze hommes √† son bord[note 1]. Fridtjof Nansen m√®ne son navire vers l'archipel de Nouvelle-Sib√©rie o√Ļ il le laisse prendre par les glaces, en esp√©rant que la d√©rive le m√®ne vers le p√īle. Apr√®s deux hivernages et de longs mois d'une d√©rive erratique, le navire s'est rapproch√© du p√īle, mais pas assez rapidement au go√Ľt de Nansen. Il d√©cide alors de se lancer √† la conqu√™te du p√īle Nord en tra√ģneau √† chien et √† ski, en compagnie de Hjalmar Johansen. En mars 1895, ils quittent le navire qui est laiss√© sous le commandement d'Otto Sverdrup. Nansen et Johansen n'atteignent pas le p√īle mais r√©ussissent √† se porter jusqu'√† une latitude de 86¬į 13' 6" N, le point le plus au nord (ou farthest North en anglais) jamais atteint jusqu'alors. Bloqu√©s par l'√©tat de la glace, ils entament alors une longue retraite jusqu'√† la terre Fran√ßois-Joseph o√Ļ ils sont contraints d'hiverner. Ils repartent ensuite vers le sud et rencontrent par hasard l'explorateur Frederick George Jackson, plus de quinze mois apr√®s avoir quitt√© le Fram. Jackson m√®ne les deux hommes au cap Flora, son camp de base sur l'√ģle Northbrook, d'o√Ļ ils regagnent la Norv√®ge. Pendant ce temps, le Fram a continu√© sa d√©rive vers l'ouest. Rarement mis en danger durant son long emprisonnement, le navire retrouve la mer libre √† l'√©t√© 1896, apr√®s trois ann√©es de d√©rive. Nansen et Johansen d'un c√īt√©, le Fram et le reste de l'√©quipage de l'autre, rentrent en Norv√®ge √† peu pr√®s au m√™me moment. Les retrouvailles ont lieu √† Troms√ł en ao√Ľt 1896. L'ensemble des hommes de l'exp√©dition sont accueillis en h√©ros tout au long de leur voyage de retour le long des c√ītes de Norv√®ge jusqu'√† Christiania.

Les observations scientifiques men√©es durant ce voyage ont contribu√© de mani√®re significative aux progr√®s de l'oc√©anographie. La d√©rive du Fram et le voyage de Nansen en tra√ģneau sur la banquise prouvent qu'il n'existe pas de masse terrestre notable au nord de l'Eurasie et confirment le caract√®re oc√©anique des r√©gions arctiques, couvertes d'une √©paisse couche de glaces flottant sur l'oc√©an. Les m√©thodes de voyage et de survie en milieu polaire utilis√©es par Nansen influencent consid√©rablement toutes les exp√©ditions polaires √† venir. Le Fram est par la suite r√©utilis√© lors des exp√©ditions polaires d'Otto Sverdrup dans l'arctique canadien (1898-1902) et de Roald Amundsen √† la conqu√™te du p√īle Sud (1910-1912). Depuis 1936, il est expos√© au mus√©e du Fram √† Oslo.

Contexte

 Tête et épaules d'un jeune homme blond portant la moustache qui regarde vers la droite. Il porte une veste boutonnée jusqu'au cou.
Fridtjof Nansen à l'époque de sa traversée du Groenland.

En septembre 1879, le USS Jeannette, une ancienne canonni√®re am√©ricaine reconvertie pour l'exploration polaire, command√©e par George Washington De Long, p√©n√®tre les glaces d√©rivantes ou pack[note 2], au nord du d√©troit de B√©ring. Envoy√©e √† la conqu√™te du p√īle Nord, conform√©ment √† la th√©orie de la mer polaire ouverte, elle demeure prise dans la banquise pendant pr√®s de deux ans, d√©rivant au large des √ģles de Nouvelle-Sib√©rie, avant d'√™tre broy√©e par les glaces et coul√©e le [1]. Son √©quipage s'√©chappe sur des canots et atteint la c√īte sib√©rienne. La plupart des membres d'√©quipage, y compris De Long, meurent par la suite dans le delta de la L√©na[2]. Trois ans plus tard, des d√©bris de la Jeannette sont retrouv√©s √† l'autre bout de l'Arctique, aux alentours de Julianehaab, sur la c√īte sud-ouest du Groenland. Ces √©l√©ments pris dans les glaces d√©rivantes, notamment des v√™tements portant le nom de membres de l'√©quipage et des documents sign√©s par De Long, sont formellement identifi√©s comme provenant du voilier[3].

Dans une conf√©rence tenue en 1884 devant l'Acad√©mie norv√©gienne des sciences et des lettres, le docteur Henrik Mohn, l'un des fondateurs de la m√©t√©orologie moderne, avance que la d√©couverte des d√©bris de la Jeannette indique la pr√©sence d'un courant marin orient√© d'est en ouest √† travers l'oc√©an Arctique. Le gouverneur danois de Julianehaab, √©crivant √† propos de la d√©couverte, conjecture qu'une exp√©dition prise dans les glaces de Sib√©rie pourrait, si le navire est assez solide pour r√©sister √† la pression des glaces, traverser l'oc√©an pris par les glaces et accoster dans la partie m√©ridionale du Groenland[3]. Ces th√©ories sont √©tudi√©es avec int√©r√™t par Fridtjof Nansen alors √Ęg√© de 23 ans et qui occupe √† cette √©poque le poste de conservateur du mus√©e de l'universit√© de Bergen pendant son doctorat[4]. Nansen est d√©j√† passionn√© par les √©tendues glac√©es du Grand Nord. Deux ans plus t√īt, il a particip√© √† une exp√©dition de quatre mois de chasse aux phoques √† bord du Viking, dont trois semaines pris dans les glaces[5]. Skieur exp√©riment√© et sportif accompli, Nansen pr√©pare la premi√®re travers√©e de la calotte glaciaire du Groenland[6], objectif retard√© par l'accomplissement de ses √©tudes, mais accompli en 1888-1889 apr√®s la soutenance de sa th√®se de doctorat. Durant toutes ces ann√©es, il a gard√© en m√©moire ces th√©ories de courants arctiques est-ouest et les possibilit√©s inh√©rentes d'exploration polaire[7]. Peu apr√®s son retour du Groenland[8], il annonce ses intentions[9].

Préparatifs

Plan

 Portion du globe terrestre centr√©e sur le p√īle Nord, montrant les masses continentales de l'Eurasie et de l'Am√©rique, ainsi que le Groenland, le Spitzberg et les √ģles de Nouvelle-Sib√©rie. La d√©rive th√©orique est figur√©e par une ligne qui part des √ģles de Nouvelle-Sib√©rie, passe par le p√īle Nord et aboutit dans l'oc√©an Atlantique entre le Spitzberg et le Groenland.
L'oc√©an Arctique, avec la repr√©sentation du trajet th√©orique de la d√©rive envisag√©e par Nansen, depuis les √ģles de Nouvelle-Sib√©rie jusqu'√† l'oc√©an Atlantique, en passant par le p√īle Nord.

En f√©vrier 1890, Nansen s'exprime lors d'une r√©union de la soci√©t√© norv√©gienne de g√©ographie √† Christiania (aujourd'hui Oslo). Apr√®s avoir attir√© l'attention sur les √©checs de nombreuses exp√©ditions polaires ayant approch√© le p√īle par l'ouest, il met l'accent sur la d√©couverte des restes de la Jeannette, ainsi que d'autres d√©bris en provenance d'Alaska ou de Sib√©rie, sur les c√ītes du Groenland. Nansen avance qu' ¬ę en prenant tout cela en compte, nous sommes amen√©s √† la conclusion qu'un courant oc√©anique circule depuis l'arctique sib√©rien vers la c√īte est du Groenland ¬Ľ passant probablement aux abords du p√īle[8]. Il lui appara√ģt que la chose la plus √©vidente √† faire est de ¬ę tracer [leur] chemin dans le courant de ce c√īt√© du p√īle o√Ļ il s'√©coule vers le nord et avec son aide de p√©n√©trer ces r√©gions que toutes les exp√©ditions pr√©c√©dentes ont vainement tent√© d'atteindre car elles luttaient face au courant ¬Ľ[10].

Le plan de Fridtjof Nansen demande un navire petit, maniable et r√©sistant, propuls√© √† voile et √† moteur, pouvant emporter des provisions et du combustible pour cinq ans pour un √©quipage de douze hommes[11]. Le vaisseau suivrait la route de la Jeannette jusqu'aux √ģles de Nouvelle-Sib√©rie et, aux alentours de la position o√Ļ la Jeannette a coul√©, si l'√©tat des glaces le permet : ¬ę nous tracerons notre chemin √† travers la glace aussi loin que possible ¬Ľ[11], pour permettre au navire de d√©river ensuite avec la glace vers le p√īle et d'atteindre finalement la mer libre entre le Groenland et le Spitzberg. En cas de perte du navire, possibilit√© tr√®s peu probable selon Nansen, l'√©quipage pourrait camper sur la banquise et √™tre transport√© en toute s√©curit√©. Nansen observe que ¬ę si l'exp√©dition de la Jeannette avait eu assez de provisions et que l'√©quipage √©tait rest√© sur la banquise o√Ļ les d√©bris ont √©t√© retrouv√©s, le r√©sultat final aurait certainement √©t√© tr√®s diff√©rent de ce qu'il a √©t√© ¬Ľ[12].

Quand les plans de Nansen sont rendus publics, ils suscitent l'enthousiasme du New York Times qui consid√®re comme ¬ę hautement probable l'existence d'une route comparativement courte et directe √† travers l'oc√©an Arctique vers le p√īle Nord, et √† laquelle la nature elle-m√™me a fourni un moyen de locomotion[13] ¬Ľ. Cependant, la plupart des sp√©cialistes des p√īles font preuve d'un certain scepticisme face √† son projet. L'explorateur am√©ricain Adolphus Greely le qualifie de ¬ę projet d√©raisonn√© d'autodestruction[14] ¬Ľ, son assistant, le lieutenant David Brainerd, pense qu'il s'agit du ¬ę projet le plus malavis√© dans lequel quelqu'un se soit jamais lanc√© ¬Ľ et lui pr√©dit une fin d√©sastreuse[15]. Sir Allen Young, un v√©t√©ran des recherches de l'exp√©dition perdue de Franklin, ne croit pas qu'un navire puisse √™tre construit pour r√©sister √† l'√©crasement sous la pression de la glace[16]. Sir Joseph Hooker, qui a navigu√© dans les mers du Sud avec James Clark Ross en 1839‚Äď1843, va dans le m√™me sens et pense que le risque ne vaut pas la peine d'√™tre couru[17] - [18]. Cependant, le tout aussi exp√©riment√© Sir Leopold McClintock qualifie le projet de Nansen de ¬ę plus hardi projet jamais pr√©sent√© √† la Royal Geographical Society ¬Ľ. De m√™me, le philanthrope su√©dois Oscar Dickson, qui a financ√© les explorations de Nordenski√∂ld dans sa conqu√™te du passage du Nord-Est en 1878‚Äď1879, est suffisamment impressionn√© pour proposer √† Nansen une participation au financement de son projet. Avec la mont√©e du nationalisme norv√©gien, ce geste venant de la partie su√©doise de l'Union provoque cependant l'hostilit√© de la presse norv√©gienne ; Nansen d√©cide de ne compter que sur les fonds norv√©giens et d√©cline la proposition de Dickson[19].

Financement

Selon l'estimation initiale de Nansen, le budget de l'exp√©dition se monte √† 300 000 couronnes norv√©giennes, soit 16 875 ¬£ de l'√©poque, ce qui correspond approximativement √† 1 000 000 ‚ā¨ de 2011[20]. Apr√®s un discours passionn√© devant le parlement norv√©gien[note 3], Nansen obtient une subvention de 200 000 couronnes, le solde √©tant apport√© par des contributeurs priv√©s, dont 20 000 du roi de Su√®de et de Norv√®ge, Oscar II, ou encore 300 ¬£ de la Royal Geographical Society[21]. Nansen a sous-estim√© les financements n√©cessaires, le co√Ľt du navire seul √©tant d√©j√† sup√©rieur √† la somme en sa possession. Un nouvel appel national √† contribution permet d'obtenir 80 000 couronnes suppl√©mentaires du parlement et d'atteindre la somme totale de 445 000 couronnes norv√©giennes. Selon les dires de Nansen, il comble le reste des besoins sur ses propres deniers[22]. Cependant, son biographe, Roland Huntford, rel√®ve que le d√©ficit final de 12 000 couronnes est √©pong√© par deux riches m√©c√®nes : Axel Heiberg et un expatri√© anglais, Charles Dick[23].

 Quatre plans d'architecte duFram. Une coupe longitudinale présente les différents compartiments et leurs usages ; un vue en plan du pont montre la forme générale du navire ; des coupes transversales de l'avant et de l'arrière montrent la forme de la coque.
Coupes et plans du Fram, tels que convenus entre Nansen et le constructeur naval Colin Archer.

Pour concevoir et construire son navire, Nansen choisit Colin Archer, l'un des plus renomm√©s architectes et constructeurs navals norv√©giens de l'√©poque[24]. Archer est particuli√®rement connu pour son dessin particulier de la coque qui combine une bonne maniabilit√© et un faible tirant d'eau. C'est un pionnier de la conception de navires √† ¬ę double extr√©mit√© ¬Ľ o√Ļ la traditionnelle poupe est remplac√©e par une simple ligne, augmentant la maniabilit√©[25]. Nansen rapporte qu'Archer r√©alise de nombreux plans successifs du navire, tous les mod√®les √©tant pr√©par√©s puis abandonn√©s les uns apr√®s les autres[26]. Les deux hommes finissent par trouver un terrain d'entente sur la conception du navire et signent la commande le 9 juin 1891[25].

Fridtjof Nansen veut son navire dans l'ann√©e ; il est impatient de prendre la mer avant que quelqu'un d'autre ne reprenne son id√©e et ne le devance[27]. La particularit√© la plus visible du navire est la rondeur de sa coque, con√ßue pour √©viter que la glace n'y trouve de prise[8]. Proue, poupe et quille sont arrondies et les flancs sont liss√©s pour, selon les mots de Nansen, que le navire ¬ę glisse comme une anguille hors de l'√©treinte de la glace[28] ¬Ľ. Pour lui conf√©rer une meilleure r√©sistance, la coque est doubl√©e de chlorocardium rodiei, un arbre d'Am√©rique du Sud, le plus dur des bois de construction disponibles. Les trois couches de bois formant la coque pr√©sentent une √©paisseur totale de 60 √† 70 cm, allant jusqu'√† 1,25 m √† la proue, qui est √©galement renforc√©e par une pointe saillante en fer. Un suppl√©ment de r√©sistance est enfin fourni par des traverses et des croisillons sur toute la longueur de la coque[28].

 Tête et épaules d'un homme chauve, à la barbe abondante, regardant vers la droite.
Colin Archer, concepteur et constructeur du Fram

Le bateau est gr√©√© en trois-m√Ęts go√©lette, avec une voilure d'une surface totale de 560 m2. Son moteur auxiliaire, d'une puissance 220 chevaux, permet d'atteindre une vitesse de nŇďuds[29]. Cependant, la vitesse et les qualit√©s de navigation restent secondaires par rapport √† la fourniture d'une structure s√Ľre et r√©sistante √† Nansen et son √©quipage pendant une d√©rive pouvant durer plusieurs ann√©es. Une attention particuli√®re est port√©e √† l'isolation thermique des pi√®ces de vie[21]. Avec une jauge brute d'environ 400 tonneaux, le navire est consid√©rablement plus large que les pr√©visions de Nansen[note 4]. Il mesure 39 m de long pour 11 m de large, un ratio juste sup√©rieur √† trois pour un qui lui donne une apparence trapue inhabituelle pour ce type de navire[note 5] - [30]. Cette forme √©trange est expliqu√©e par Archer : ¬ę un bateau construit pour r√©pondre exclusivement aux objectifs de Nansen diff√®re obligatoirement de mani√®re significative de tous les autres navires connus[31] ¬Ľ. Le , sur les chantiers d'Archer √† Larvik, le bateau est lanc√© par la femme de Nansen, Eva, apr√®s une br√®ve c√©r√©monie. Le navire est baptis√© Fram, ce qui peut se traduire par ¬ę en avant ¬Ľ[30].

√Čquipage

Pour son exp√©dition au Groenland en 1888-1889, Nansen a pris ses distances avec le sch√©ma traditionnel des grandes exp√©ditions men√©es par une large √©quipe, avec de grands navires et un fort soutien logistique, comptant plut√īt sur un petit groupe d'hommes tr√®s entra√ģn√©s[32]. Utilisant le m√™me principe pour l'exp√©dition du Fram, Nansen s√©lectionne un groupe limit√© √† douze hommes, parmi les milliers de candidatures qui affluent du monde entier. L'un des candidats est le jeune Roald Amundsen, 20 ans √† l'√©poque, futur conqu√©rant du p√īle Sud, dont la m√®re emp√™che le d√©part. L'explorateur anglais Frederick Jackson fait √©galement acte de candidature mais Nansen ne veut que des Norv√©giens parmi son √©quipage et Jackson organise donc sa propre exp√©dition vers la terre Fran√ßois-Joseph[33].

En tant que capitaine du navire et comme second de l'exp√©dition, Nansen choisit Otto Sverdrup, un marin exp√©riment√© qui a √©galement pris part √† la travers√©e du Groenland. Theodore Jacobsen, qui a longtemps navigu√© dans l'Arctique sur un sloop, prend le poste de second du Fram et le jeune lieutenant de marine Sigurd Scott Hansen est charg√© des observations m√©t√©orologiques et magn√©tiques de l'exp√©dition. Le docteur du bord, √©galement botaniste de l'exp√©dition, est Henrik Blessing, qui obtient son dipl√īme de m√©decine peu avant le d√©part du Fram. Lieutenant de r√©serve de l'arm√©e et expert de la conduite d'attelage de chiens, Hjalmar Johansen est si d√©termin√© √† prendre part √† l'exp√©dition qu'il accepte de rejoindre l'√©quipage en tant que chauffeur du moteur, le dernier poste disponible, de m√™me qu'Adolf Juell, qui, avec ses 20 ans d'exp√©rience des mers arctiques en tant que capitaine et lieutenant, prend le poste de cuisinier de l'exp√©dition[34]. Ivar Mogstad est administrateur de l'h√īpital de Gaustad, mais ses comp√©tences de bricoleur et de m√©canicien impressionnent Nansen[35]. L'homme le plus √Ęg√© de l'√©quipe, √† 40 ans, est le premier m√©canicien Anton Amundsen[note 6]. Le second m√©canicien, Lars Pettersen, cache sa nationalit√© su√©doise √† Nansen, et m√™me si elle est rapidement d√©couverte par ses co√©quipiers, il est autoris√© √† participer √† l'exp√©dition, seul non-Norv√©gien de l'√©quipage[36]. Les autres membres de l'exp√©dition sont Peter Henriksen, harponneur, Bernhard Nordahl, √©lectricien, et Bernt Bentzen, ce dernier rejoignant le projet au pied lev√© √† Troms√ł, treizi√®me et dernier membre √† prendre part au voyage[note 7] - [34].

Expédition

Trajets de l'expédition Fram entre 1893 et 1896 :
  • Trajet du Fram vers l'est, depuis Vard√ł le long de la c√īte de Sib√©rie, avant de virer au nord pour entrer dans la banquise pr√®s des √ģles de Nouvelle-Sib√©rie (juillet ‚Äď septembre 1893)
  • D√©rive du Fram vers le nord et l'ouest, jusqu'au Spitzberg (septembre 1893 ‚Äď ao√Ľt 1896)
  • Marche de Nansen et Johansen sur les glace pour atteindre le record jusqu'√† 86¬į 13,6' N, et repli vers cap Flora dans l'archipel Fran√ßois-Joseph (mars 1895 ‚Äď juin 1896)
  • Retour de Nansen et Johansen √† Vard√ł depuis cap Flora (ao√Ľt 1896)
  • Voyage du Fram du Spitzberg jusqu'√† Troms√ł (ao√Ľt 1896)

Voyage vers la glace

Avant le d√©but du voyage, Nansen d√©cide de changer ses plans : au lieu de suivre la route de la Jeannette vers les √ģles de Nouvelle-Sib√©rie, via le d√©troit de B√©ring, il pr√©f√®re un trajet plus court, suivant la route ouverte par Nordenski√∂ld √† travers le passage du Nord-Est le long des c√ītes du Nord de la Sib√©rie[note 8]. Le Fram quitte Christiania le , salu√© par des coups de canon et les encouragements de milliers de sympathisants[37]. Ces adieux sont les premiers d'une longue s√©rie qui se poursuit tout au long de la remont√©e des c√ītes norv√©giennes par le Fram, notamment √† Bergen le 1er juillet, o√Ļ est donn√© un grand banquet en l'honneur de Nansen, Trondheim le 5 juillet et Troms√ł, au nord du cercle polaire arctique, une semaine plus tard. Vard√ł est la derni√®re escale norv√©gienne, o√Ļ le Fram arrive le 18 juillet. Une fois les derni√®res provisions embarqu√©es, Nansen, Sverdrup, Hansen et Blessing passent leurs derni√®res heures √† terre dans un sauna[38] - [39]. Le Fram quitte Vard√ł le 21 juillet, suivant la route du passage du Nord-Est initi√©e par Nordenski√∂ld en 1878-1879, le long de la c√īte septentrionale de la Sib√©rie.

La premi√®re partie du voyage emm√®ne le Fram √† travers la mer de Barents, vers la Nouvelle-Zemble et ensuite vers l'√©tablissement russe de Khabarova o√Ļ les attend le premier groupe de chiens. Le 3 ao√Ľt, le Fram l√®ve l'ancre et s'engage avec pr√©caution vers l'est √† travers la mer de Kara[40]. Peu de navires ont d√©j√† parcouru la mer de Kara, dont les cartes sont largement incompl√®tes. Le 18 ao√Ľt, dans la zone du delta du Ienisse√Į, une √ģle non r√©pertori√©e est d√©couverte. Elle est nomm√©e √ģle Sverdrup, d'apr√®s le nom du capitaine du Fram[41] - [42]. Le Fram navigue alors vers la p√©ninsule de Ta√Įmyr et le cap Tcheliouskine, le point le plus septentrional du continent eurasiatique. De lourdes masses de glace ralentissent les progr√®s de l'exp√©dition et, √† la fin du mois d'ao√Ľt, l'√©quipe prend quatre jours pour r√©parer et nettoyer la chaudi√®re. L'√©quipage fait √©galement l'exp√©rience du ph√©nom√®ne dit d'eau morte, o√Ļ la progression du navire est fortement ralentie par la friction d'une couche d'eau douce surmontant l'eau sal√©e, plus dense[42]. Le 9 septembre, un large passage libre de glace s'ouvre devant le Fram qui peut alors doubler le cap Tcheliouskine ‚ÄĒ il est seulement le second navire √† le faire, apr√®s le Vega de Nordenski√∂ld en 1878 ‚ÄĒ et entrer dans la mer de Laptev[42].

Alors que les glaces l'emp√™chent d'atteindre l'embouchure du fleuve Oleniok, o√Ļ les attend un second groupe de chiens, le Fram s'engage en direction du nord et de l'est vers les √ģles de Nouvelle-Sib√©rie. Nansen esp√®re trouver la mer libre de glace jusqu'√† 80¬į nord et p√©n√©trer ensuite dans la banquise. Cependant, le 20 septembre, la glace est signal√©e par 78¬į nord. Le Fram suit alors la limite de la banquise avant de s'arr√™ter dans une petite baie, un peu au-dessous des 78¬į. Le 28 septembre, il devient √©vident que la glace ne se brisera plus et les chiens sont d√©plac√©s vers un chenil sur la glace. Le 5 octobre, le gouvernail est relev√© en position de s√©curit√© et, selon les mots de Scott Hansen, le bateau est ¬ę bel et bien amarr√© pour l'hiver ¬Ľ[43]. Sa position est alors 78¬į 49‚Ä≤ 00‚Ä≥ N, 132¬į 53‚Ä≤ 00‚Ä≥ E[44] - [8].

Première phase de la dérive

Le 9 octobre, le Fram vit sa première expérience de la pression des glaces. La conception du navire est rapidement mise à l'épreuve et donne raison à Archer, le navire se soulevant et descendant au gré des pressions ; la glace n'ayant aucune prise sur sa coque[44]. Les premières semaines sont par ailleurs décevantes, la dérive aléatoire des glaces mène le Fram alternativement vers le nord puis vers le sud[45]. Au 19 novembre, après six semaines de dérive, le Fram se trouve par une latitude inférieure à celle à laquelle il s'est laissé prendre par les glaces[46].

 Tête et partie haute du tronc d'un homme, regardant vers la droite. Il est habillé d'épais vêtements de fourrures, dont notamment un chapeau qui cache en partie sa tête, même si le visage reste visible.
Hjalmar Johansen, chauffeur du Fram et expert en chien de tra√ģneau, compagnon choisi par Nansen pour sa course folle vers le p√īle Nord.

Apr√®s la disparition du soleil le 25 octobre, le navire est √©clair√© √©lectriquement √† l'aide d'un g√©n√©rateur fonctionnant √† l'√©nergie √©olienne[47]. L'√©quipage s'installe dans une routine confortable o√Ļ l'ennui et l'inactivit√© sont les principaux ennemis. Les hommes commencent √† s'irriter les uns les autres et quelques combats √©clatent m√™me parfois[48]. Nansen tente de lancer un journal mais le projet est rapidement abandonn√© par manque d'int√©r√™t. De petites t√Ęches sont entreprises et les observations scientifiques maintenues mais aucune n'est urgente. Nansen exprime sa frustration dans son journal : ¬ę cette inactivit√© est absolument √©nervante ; j'√©prouve un imp√©rieux besoin d'exercice violent. Qu'un ouragan n'arrive-t-il et ne secoue-t-il cette banquise en hautes vagues ! Qu'au moins nous puissions lutter et faire quelque chose ! ¬Ľ[49]. Apr√®s le changement d'ann√©e, en janvier 1894, la d√©rive m√®ne enfin le navire dans la direction g√©n√©rale du nord. Les 80¬į de latitude sont d√©pass√©s le 22 f√©vrier[50].

Sur la base de la direction al√©atoire et de la faible vitesse de la d√©rive, Nansen calcule alors qu'il faudra environ cinq ans pour atteindre le p√īle[51]. Il √©voque avec Henriksen et Johansen la possibilit√© de r√©aliser un raid avec chiens et tra√ģneaux, depuis le Fram jusqu'au p√īle, mais ils ne prennent aucune d√©cision[51]. La premi√®re tentative de Nansen de mener un attelage de chiens est un √©chec[52], mais il pers√©v√®re et obtient progressivement de meilleurs r√©sultats[53]. Il d√©couvre √©galement que la vitesse d'un homme en ski de fond est la m√™me que celle d'un tra√ģneau charg√© tir√© par des chiens. Les hommes peuvent ainsi voyager seuls, mus par leurs propres moyens et la charge des tra√ģneaux augment√©e en cons√©quence. Cette d√©couverte, selon le biographe et historien Roland Huntford, entra√ģne une r√©volution dans les modes de locomotion des exp√©ditions polaires[54].

 Vue de face l√©g√®rement d√©cal√©e d'un navire couvert de givre, entour√© de monceaux de glace. Un personnage solitaire se trouve debout sur la glace √† c√īt√© du navire.
Le Fram, pris dans les glaces, en mars 1894.

Le 19 mai, deux jours apr√®s la c√©l√©bration de la f√™te nationale norv√©gienne, le Fram d√©passe les 81¬į de latitude nord, ce qui indique une augmentation notable de la vitesse de la d√©rive vers le nord, m√™me si celle-ci atteint √† peine 1,6 km par jour. Avec la conviction croissante qu'un raid en tra√ģneau est n√©cessaire pour atteindre le p√īle, Nansen d√©cide qu'√† partir de septembre que chaque homme doit s'exercer au ski pendant deux heures par jour. Le 16 novembre, il fait part de ses intentions √† l'√©quipage : il abandonnera le navire et fera route vers le p√īle avec un compagnon une fois les 83¬į d√©pass√©s. Une fois le p√īle atteint, ils reviendront en direction de la terre Fran√ßois-Joseph puis feront la travers√©e jusqu'au Spitzberg o√Ļ ils esp√®rent trouver un navire pour les ramener en Norv√®ge. Trois jours plus tard, il demande √† Hjalmar Johansen, le plus exp√©riment√© des conducteurs de chiens parmi l'√©quipage, de se joindre √† lui dans ce p√©riple[55].

L'√©quipage passe les mois qui suivent √† pr√©parer le futur raid vers le p√īle. Ils construisent des tra√ģneaux pour faciliter la travers√©e de terrains accident√©s et pr√©parent des kayaks sur le mod√®le de ceux des Inuits, en pr√©vision de la travers√©e d'√©tendues d'eaux[56]. Des essais sans fin sont men√©s sur les v√™tements et autres √©quipements √† emporter. Des secousses violentes et prolong√©es frappent le navire le 3 janvier 1895. L'√©quipage abandonne le Fram deux jours plus tard, s'attendant √† ce qu'il soit broy√© par les glaces. La pression faiblit cependant et les hommes peuvent reprendre possession du navire, ainsi que les pr√©paratifs du voyage de Nansen et Johansen. Apr√®s l'excitation due √† cet √©pisode, l'√©quipage remarque que le Fram a d√©pass√© le point le plus au nord jamais atteint, ¬ę Farthest North ¬Ľ, qui √©tait l'Ňďuvre de l'exp√©dition de Greely avec 83¬į 24'. Le 8 janvier, le Fram se trouve √† une latitude de 83¬į 34'[57].

Marche vers le p√īle

 Un groupe d'homme pose aux c√īt√©s de chiens et de traineaux, la silhouette d'un navire est visible √† l'arri√®re-plan.
Nansen et Johansen au d√©part de leur voyage vers le p√īle, le 14 mars 1895. Nansen est le grand personnage, le deuxi√®me en partant de la gauche ; Johansen est debout, deuxi√®me en partant de la droite.

Le 17 f√©vrier, Fridtjof Nansen commence √† r√©diger une lettre d'adieu √† sa femme Eva, √©crivant que s'il lui arrive un accident ¬ę tu sauras que ton image occupera mes derni√®res pens√©es ¬Ľ[58]. Il lit √©galement tout ce qu'il a √† sa disposition sur la terre Fran√ßois-Joseph, sa destination apr√®s avoir atteint le p√īle. L'archipel a √©t√© d√©couvert en 1873 par Julius von Payer et seulement partiellement cartographi√©[note 9]. Elle est cependant r√©put√©e pour abriter d'innombrables ours et phoques et Nansen y voit une excellente source de nourriture sur le chemin du retour √† la civilisation[59].

Le 14 mars, par 84¬į 4' N, le duo commence sa marche polaire. Il s'agit de leur troisi√®me tentative de quitter le navire. Le 26 f√©vrier, puis √† nouveau le 28, des d√©g√Ęts sur les tra√ģneaux les forcent √† rebrousser chemin rapidement[60] - [61]. Apr√®s ces incidents, Nansen r√©vise m√©ticuleusement son √©quipement, minimise les provisions de voyage, recalcule les poids et r√©duit le convoi √† trois tra√ģneaux[62], avant de redonner l'ordre du d√©part. Un groupe support accompagne les deux hommes et partage leur premier camp. Le jour suivant, Nansen et Johansen partent seuls √† ski[63] - [64].

Nansen et Johansen voyagent initialement sur des champs de neige plats. Nansen se donne 50 jours pour couvrir les 660 km qui les s√©parent du p√īle, soit une moyenne journali√®re de 13 km. Au 22 mars, une observation au sextant montre que les deux hommes ont couvert 120 km en direction du p√īle, soit une moyenne de 17 km par jour, malgr√© des temp√©ratures tr√®s basses, g√©n√©ralement autour de ‚ąí40 ¬įC, et quelques incidents sans importance comme la perte de l'appareil charg√© de mesurer la distance parcourue √† tra√ģneau[65]. Cependant, au fur et √† mesure de leur avanc√©e, la surface de la banquise devient de plus en plus irr√©guli√®re, ce qui rend le ski plus difficile et ralentit leur progression. Une observation au sextant faite le 29 mars, indique une position de 85¬į 56' N. Ils se sont donc rapproch√©s du p√īle de 87 km mais leur moyenne journali√®re a significativement chut√©. Plus inqui√©tant, une lecture du th√©odolite montre qu'ils ne se trouvent qu'√† une latitude de 85¬į 15' N et ils n'ont aucun moyen de savoir quel instrument donne leur position r√©elle[66]. Ils r√©alisent alors √©galement qu'ils font face √† une d√©rive en direction du sud et que les distances parcourues ne correspondent pas n√©cessairement √† une progression √©quivalente vers le nord[67]. Le journal de Johansen indique ses doutes : ¬ę Mes doigts sont d√©truits. Mes moufles sont congel√©es... Cela devient de plus en plus dur... Dieu seul sait ce qui va advenir de nous ¬Ľ[68].

 Dessin d'une petite tente triangulaire, avec √† gauche un homme accompagn√© de chiens et de tra√ģneaux et √† droite la silhouette d'un autre homme assis. Tous se situent devant un mur de glace.
Vue artistique du camp √©tabli au point le plus septentrional atteint par Nansen et Johansen, par 86¬į 13' 6" N, le 7 avril 1895.

Le 3 avril, apr√®s plusieurs jours d'une progression difficile, Nansen commence √† se demander si le p√īle n'est finalement pas hors d'atteinte. M√™me si la surface de la banquise s'am√©liore, leurs provisions ne sont plus suffisantes pour atteindre le p√īle et revenir jusqu'√† la terre Fran√ßois-Joseph[67]. Le jour suivant, le calcul de leur position donne un d√©cevant 86¬į 3'. Nansen confie √† son journal qu'il ¬ę commence √† croire qu'il sera sage de suspendre bient√īt notre marche vers le nord ¬Ľ[69]. Apr√®s avoir √©tabli un camp le 7 avril, Nansen rep√®re les alentours √† la recherche d'un chemin vers le nord, mais n'aper√ßoit qu'¬ę un chaos de glace tourment√© ¬Ľ. Il d√©cide de renoncer √† poursuivre vers le nord et de faire route vers le cap Fligely, sur la terre Fran√ßois-Joseph. Nansen enregistre la latitude de leur dernier campement √† 86¬į 13' 6" N, pr√®s de trois degr√©s plus au nord que le point atteint par Greely, pr√©c√©dent Farthest North[70].

Retraite vers la terre François-Joseph

Le changement de direction vers le sud-ouest procure de bien meilleures conditions de voyage, probablement parce que le trajet vers la terre Fran√ßois-Joseph est √† peu pr√®s parall√®le aux lignes de contrainte de la glace et non plus perpendiculaire comme auparavant[71]. L'avanc√©e est rapide, Nansen remarque m√™me que ¬ę si cela continue, le retour sera beaucoup plus rapide que pr√©vu ¬Ľ[72]. Cependant, le journal fait √©galement part d'un incident ce m√™me jour : les deux hommes oublient tous deux de remonter leur montre. M√™me si le journal de Nansen minimise l'incident, le fait peut s'av√©rer grave[73] - [74]. En effet, sans l'heure exacte, ils ne peuvent calculer leur longitude avec certitude et donc maintenir un cap pr√©cis en direction de la terre Fran√ßois-Joseph. Ils r√®glent √† nouveau leurs montres selon l'estimation faite par Nansen de leur longitude, soit 86¬į E. S'ils se trouvent plus √† l'ouest que les calculs de Nansen, ils pourraient compl√®tement manquer la terre Fran√ßois-Joseph et se diriger droit dans l'Atlantique[73].

La direction de la d√©rive passe au nord, ralentissant la progression de Nansen et Johansen. Le 18 avril, apr√®s onze jours de voyage depuis le d√©but de la retraite, ils n'ont parcouru que 74 km vers le sud[75]. Ils traversent ensuite des terrains plus accident√©s avec de larges √©tendues d'eau libre. Autour du 20 avril, ils sont encourag√©s par la rencontre avec un tronc de m√©l√®ze dress√© sur la glace, le premier objet provenant de terre qu'il leur est donn√© de voir depuis que le Fram s'est laiss√© prendre dans les glaces. Johansen y grave leurs initiales, avec la date du jour et leur latitude, 85¬į 30' N. Quelques jours plus tard, ils remarquent les traces d'un renard polaire, la premi√®re trace d'un √™tre vivant depuis leur d√©part du Fram. D'autres traces apparaissent bient√īt, et Nansen commence √† penser que la terre n'est plus tr√®s loin[76].

 Carte des nombreuses √ģles √©parpill√©es de la terre Fran√ßois-Joseph. Une ligne partant du coin en haut √† droite p√©n√®tre l'archipel et se frayent un chemin en direction du sud. Cette ligne repr√©sente le trajet du voyage vers le cap Flora. Le lieu de l'hivernage de l'exp√©dition Jackson est pr√©sent√© sur la carte.
Carte de la terre Fran√ßois-Joseph, montrant le trajet de Nansen et Johansen √† travers les √ģles d'ao√Ľt 1895 √† juin 1896.

La latitude de 84¬į 3' N calcul√©e au 9 mai est d√©cevante, Nansen esp√©rant √™tre plus au sud[77]. Cependant, tout au long du mois de mai, ils commencent √† rencontrer des traces d'ours et √† la fin du mois, ils aper√ßoivent m√™me de nombreux phoques, mouettes et baleines. Selon les calculs de Nansen, ils atteignent 82¬į 21' N le 31 mai, ce qui les place √† 93 km du cap Fligely, si la longitude est exacte[78]. Avec l'arriv√©e de la chaleur, la glace commence √† se briser, rendant le trajet plus difficile. Depuis le 24 avril, des chiens sont tu√©s √† intervalles r√©guliers pour nourrir les survivants. Au d√©but du mois de juin, il n'en reste plus que sept sur les vingt-huit du d√©part. Le 21 juin, le duo se d√©barrasse de tous ses √©quipements et provisions superflus, afin de voyager l√©ger en se nourrissant des produits de la chasse, notamment des nombreux phoques et oiseaux maintenant visibles. Apr√®s une journ√©e de ce voyage, ils sont stopp√©s par l'√©tat de la glace trop instable pour voyager √† pied mais trop dense pour mettre les kayaks √† l'eau. Ils d√©cident de se reposer sur un bloc de glace d√©rivant en attendant la d√©b√Ęcle, d'√©tancher leurs kayaks et de reprendre des forces pour la prochaine √©tape de leur voyage. Ils campent sur le bloc de glace durant un mois entier[79].

Le 23 juillet, un jour apr√®s avoir quitt√© leur campement, Nansen entrevoit un premier bout de terre. Il √©crit ¬ę Terre en vue ! Pour la premi√®re fois depuis deux ans, nous voyons quelque chose s'√©lever au-dessus de l'horizon blanc de la banquise. Une nouvelle vie commence pour nous ¬Ľ[80]. Dans les jours qui suivent, les deux hommes luttent pour atteindre cette terre, qui ne semble cependant pas se rapprocher, m√™me si, √† la fin de juillet, ils peuvent entendre le son des vagues se brisant sur la c√īte[81]. Le 4 ao√Ľt, ils survivent √† l'attaque d'un ours polaire et deux jours plus tard, ils atteignent l'extr√©mit√© de la glace. Seule une √©tendue d'eau les s√©pare de la terre. Le 6 ao√Ľt, ils tuent les deux derniers chiens samoy√®des, un m√Ęle nomm√© Kaifa et une femelle nomm√©e Suggen, transforment les kayaks en catamaran, en les reliant √† l'aide des tra√ģneaux et des skis, et montent une voile[82].

Cette premi√®re terre, atteinte le 14 ao√Ľt[83], Nansen la nomme Hvidtenland (¬ę √ģle blanche ¬Ľ)[84]. Apr√®s avoir camp√© sur le pied de glace, ils font l'ascension d'un promontoire pour rep√©rer les environs. Ils se situent dans un archipel, mais ce qu'ils ont sous les yeux ne ressemble en rien √† la carte incompl√®te de la terre Fran√ßois-Joseph en leur possession[85]. Ils ne peuvent que continuer vers le sud, en esp√©rant reconna√ģtre un lieu qui leur permette de d√©terminer pr√©cis√©ment leur position. Le 16 ao√Ľt, Nansen identifie timidement un relief comme √©tant le cap Felder, rep√©r√© sur la carte de Payer sur la c√īte occidentale de la terre Fran√ßois-Joseph[86]. L'objectif de Nansen est alors d'atteindre une cabane et des provisions laiss√©es par une pr√©c√©dente exp√©dition dans un lieu nomm√© ¬ę port Eira ¬Ľ, √† l'extr√©mit√© sud de l'√ģle. Cependant, des vents contraires et une glace instable rendent impossible la progression des deux hommes. Le 28 ao√Ľt, Nansen d√©cide, qu'avec un nouvel hiver polaire qui s'approche, ils doivent rester o√Ļ ils sont et attendre le printemps suivant[87] - [88].

Vers le cap Flora

 Vue d'artiste : une pleine lune se d√©tache sur un ciel sombre ; sur le sol, un tas de neige pr√©sentant une petite ouverture carr√©e repr√©sente l'abri, avec un tra√ģneau fich√© dans la neige √† l'ext√©rieur. Les environs sont compos√©s de neige et de champs de glace.
La cabane o√Ļ Nansen et Johansen passent l'hiver sur la terre Fran√ßois-Joseph, couverte de neige, d'apr√®s une photographie de Nansen.

Comme base pour leurs quartiers d'hiver, Nansen et Johansen s'installent sur une plage au fond d'une anse abrit√©e, avec quantit√© de pierres et de mousses comme mat√©riaux de construction. Ils creusent un trou d'environ un m√®tre de profondeur, ils √©l√®vent des murs √† l'aide de pierres et √©tendent des peaux de morse au sommet pour former un toit. Une chemin√©e est improvis√©e √† l'aide de neige et d'os de morses. Cet abri, qu'ils nomment ¬ę le Trou ¬Ľ, est achev√© le 28 septembre[89]. Leur situation n'est pas du plus grand confort mais leur vie n'est pas menac√©e. Ils ont √† disposition une grande quantit√© d'ours, de morses et de phoques √† stocker dans leur garde-manger. Leur principal ennemi est l'ennui. Pour passer le temps, ils en sont r√©duits √† lire et √† relire un almanach et les tables de navigation de Nansen, √† la lueur de leur lampe √† base de graisse de baleine[90].

Les deux hommes f√™tent No√ęl en s'autorisant la consommation de pain et de chocolat provenant des rations emport√©es sur leurs tra√ģneaux. Pour le r√©veillon du Nouvel An, Johansen note que Nansen finit par s'adresser √† lui de mani√®re moins formelle, abandonnant les formules utilis√©es jusqu'alors ‚ÄĒ ¬ę M. Johansen ¬Ľ ou ¬ę professeur Nansen ¬Ľ[90] - [91]. Pour le Nouvel An, ils se fabriquent des v√™tements d'ext√©rieur, vestes et pantalons, √† partir d'un sac de couchage us√©, pour pr√©parer la reprise de leur trajet √† l'arriv√©e des beaux jours. Le 19 mai 1896, apr√®s des semaines de pr√©paration, ils sont pr√™ts au d√©part. Nansen laisse un document dans la cabane, pour informer d'√©ventuels explorateurs de leur situation. Il √©crit : ¬ę Nous nous dirigeons vers le sud-ouest, le long de la c√īte, avant de traverser en direction du Spitzberg ¬Ľ[92].

Pendant plus de deux semaines, ils suivent les c√ītes en direction du sud[93]. Rien de ce qu'ils aper√ßoivent ne semble correspondre √† la carte sommaire de l'archipel Fran√ßois-Joseph en leur possession. Nansen s'imagine √™tre au milieu d'√ģles non r√©pertori√©es entre le Spitzberg et la terre Fran√ßois-Joseph. Le 4 juin, un r√©chauffement des conditions climatiques leur permet d'utiliser les kayaks pour la premi√®re fois depuis le d√©part de leurs quartiers d'hiver. Une semaine plus tard, Nansen est oblig√© de plonger dans l'eau glac√©e pour rattraper les kayaks qui, mal attach√©s, sont partis √† la d√©rive. Il r√©ussit √† atteindre les embarcations et √† se hisser √† bord dans un dernier effort. Malgr√© son √©tat proche de l'hypothermie, il ram√®ne les kayaks sur le rivage, tout en tuant deux oiseaux aper√ßus pr√®s de l'embarcation[94].

 Deux hommes se serrent la main au milieu d'un champ de neige, un chien √† leurs c√īt√©s. On aper√ßoit de sombres collines √† l'arri√®re-plan.
La rencontre entre Nansen et Jackson, vers cap Flora, sur l'√ģle Northbrook le 17 juin 1896 (ils posent pour la photo, quelques heures apr√®s leur premi√®re rencontre).

Le 13 juin, des morses attaquent et endommagent les kayaks, obligeant les deux hommes √† faire un arr√™t pour r√©parer les embarcations. Le 17 juin, alors qu'ils se pr√©parent √† reprendre la mer, Nansen pense entendre un aboiement et part explorer les environs pour en avoir le cŇďur net. Il entend plus tard des voix et, quelques minutes apr√®s, Nansen rencontre un √™tre humain[95]. Il s'agit de Frederick Jackson[93], qui s'est lanc√© dans sa propre exp√©dition vers la terre Fran√ßois-Joseph apr√®s avoir √©t√© refus√© pour l'exp√©dition de Nansen. Il a bas√© son quartier g√©n√©ral au cap Flora sur l'√ģle Northbrook, la plus au sud de l'archipel[95]. La premi√®re r√©action de Jackson apr√®s leur rencontre est de penser avoir affaire √† des marins naufrag√©s, possiblement du navire d'approvisionnement Windward, attendu pour l'√©t√©. En s'approchant, Jackson aper√ßoit un ¬ę homme grand, v√™tu d'un chapeau de feutre trop large et de v√™tements √©pais, aux cheveux et √† la barbe en broussaille, empestant le cambouis ¬Ľ. Apr√®s un moment d'h√©sitation, Jackson reconna√ģt son visiteur : ¬ę Vous √™tes Nansen, n'est-ce pas ? ¬Ľ lui dit-il. ¬ę Oui, je suis Nansen ¬Ľ, lui r√©pond l'explorateur[96].

Nansen et Johansen, posant après leur arrivée au cap Flora.

Johansen est r√©cup√©r√© et les deux hommes emmen√©s √† la base du cap Flora, o√Ļ ils posent pour la photo, dont une rejouant la sc√®ne de la rencontre Nansen-Jackson, avant de prendre un bain et de se raser. Les deux hommes sont en bonne sant√© malgr√© les √©preuves travers√©es, Nansen a m√™me pris pr√®s de 10 kg depuis le d√©but de l'exp√©dition et Johansen kg[97]. En l'honneur de leur sauveteur, Nansen nomme ¬ę √ģle Jackson ¬Ľ l'√ģle o√Ļ ils ont pass√© l'hiver[98]. Les six semaines suivantes, Nansen n'a pas grand-chose d'autre √† faire qu'attendre l'arriv√©e du Windward, s'inqui√©tant de devoir passer l'hiver au cap Flora et regrettant parfois de n'avoir pas pouss√© jusqu'au Spitzberg avec Johansen[97]. Johansen note dans son journal que le Nansen autoritaire et dominateur de l'√©poque du Fram a laiss√© place √† une personne silencieuse et courtoise, d√©termin√©e √† ne plus jamais entreprendre pareille exp√©dition[99]. Le Windward arrive le 26 juillet et, le 7 ao√Ľt, avec Nansen et Johansen √† son bord, met le cap vers le sud. Il accoste √† Vard√ł le 13 ao√Ľt, o√Ļ une vol√©e de t√©l√©grammes annonce le retour de Nansen[100].

Deuxième phase de la dérive

 Vue de face d'un navire penchant vers tribord. Il est entouré de glace mais, devant la proue, une étroite nappe d'eau est visible. La scène est observée par un homme débout sur la glace.
Un chemin dans les glaces s'ouvre devant le Fram, mai 1896.

Avant son d√©part du Fram, Nansen nomme Sverdrup en tant que chef du reste de l'exp√©dition[101], avec ordre de poursuivre la d√©rive vers l'oc√©an Atlantique, √† moins que les circonstances n'exigent d'abandonner le navire et de faire route vers la terre. Nansen laisse des instructions d√©taill√©es sur les travaux scientifiques √† mener, notamment sur la reconnaissance de la profondeur de l'oc√©an et sur la d√©termination de l'√©paisseur de la banquise. Il conclut ainsi ¬ę Puissions-nous nous retrouver en Norv√®ge, que ce soit √† bord de ce navire ou sans lui ¬Ľ[102].

La principale t√Ęche de Sverdrup est alors de garder l'√©quipage occup√©. Il ordonne alors un grand nettoyage de printemps et charge une √©quipe de briser la glace alentour qui risque de d√©stabiliser le navire. M√™me si aucun danger imm√©diat ne menace le Fram, Sverdrup supervise la r√©vision des tra√ģneaux et l'organisation des provisions, au cas o√Ļ il serait finalement n√©cessaire d'abandonner le navire et de se diriger vers la terre. Avec l'arriv√©e de l'√©t√© 1895 et ses temp√©ratures plus cl√©mentes, Sverdrup reprend les exercices de ski[103]. Au milieu de ces activit√©s, un large programme d'observations m√©t√©orologiques, magn√©tiques et oc√©anographiques est men√© sous la direction de Scott Hansen ; le Fram devient un laboratoire mobile[4].

Pendant que la d√©rive se poursuit, l'oc√©an devient de plus en plus profond ; les sondages donnent des profondeurs allant jusqu'√† 2 700 m de profondeur, attestant de l'absence de terres aux alentours[104]. Le 15 novembre 1895, le Fram atteint 85¬į 55' N, √† seulement 19 km du record de l'avanc√©e de Nansen vers le p√īle[105]. √Ä partir de ce point, la d√©rive prend principalement la direction du sud et de l'ouest, m√™me si pendant une longue p√©riode, aucun progr√®s n'est perceptible. L'inactivit√© et l'ennui entra√ģnent les hommes vers la boisson. Scott Hansen note que No√ęl et le Nouvel An sont f√™t√©s ¬ę avec le traditionnel punch chaud et la ¬ę gueule de bois ¬Ľ associ√©e ¬Ľ. Il √©crit √©galement √©prouver de plus en plus de d√©go√Ľt envers l'ivresse[106]. √Ä la mi-mars 1896, la position du Fram est de 84¬į 25' N, 12¬į 50' E, soit juste au nord du Spitzberg. Le 13 juin, un chemin s'ouvre dans les glaces et le Fram redevient un navire √† part enti√®re pour la premi√®re fois depuis trois ans. Il lui faut encore deux mois avant de retrouver la mer libre, avec l'aide de son canon, et laisser les glaces derri√®re lui[106]. Il sort de la banquise au nord-ouest du Spitzberg, conform√©ment aux pr√©visions de Nansen, prouvant la justesse de sa th√©orie face √† ses nombreux d√©tracteurs[107]. Le m√™me jour, le Fram croise la route d'un navire, le S√łstrone, en provenance de Troms√ł, qui se consacre √† la chasse aux phoques. Sverdrup d√©cide de s'en approcher et apprend que personne n'a de nouvelles de Nansen. Le Fram aborde bri√®vement au Spitzberg, o√Ļ l'ing√©nieur explorateur su√©dois Salomon Andr√©e pr√©pare le ballon gr√Ęce auquel il esp√®re atteindre le p√īle. Apr√®s un bref passage √† terre, Sverdrup et l'√©quipage prennent le chemin du sud en direction de la Norv√®ge[106]. Ils sont d√©cid√©s √† reprendre imm√©diatement le chemin de la terre Fran√ßois-Joseph pour aller √† la recherche de leurs camarades, dans l'hypoth√®se o√Ļ Nansen et Johansen n'auraient pas encore rejoint le continent[108].

Accueil et retrouvailles

 Un groupe de b√Ętiments et de quai, avec un petit navire amarr√© sur la droite de l'image. Les b√Ętiments situ√©s au bord de l'eau se refl√®te dans la mer.
Le port de Vard√ł, dans le Nord de la Norv√®ge, o√Ļ Nansen et Johansen abordent le 13 ao√Ľt 1896.

Pendant la dur√©e de l'exp√©dition, de nombreuses rumeurs circulent annon√ßant que Nansen a atteint le p√īle. La premi√®re parait d√®s avril 1894, dans le journal fran√ßais Le Figaro[109]. En septembre 1895, Eva Nansen est inform√©e que des messages sign√©s par Nansen ont √©t√© d√©couverts, ¬ę envoy√©s du p√īle Nord ¬Ľ[109]. En f√©vrier 1896, le New York Times publie une d√©p√™che en provenance d'Irkoutsk, en Sib√©rie, d'un suppos√© agent de Nansen, proclamant que Nansen a atteint le p√īle et y a trouv√© des terres. Charles P. Daly de l'American Geographical Society juge la nouvelle ¬ę surprenante ¬Ľ mais, ¬ę si elle est av√©r√©e, il s'agit de la plus importante d√©couverte depuis longtemps ¬Ľ[110].

Les experts se montrent sceptiques face √† de tels r√©cits, auxquels l'arriv√©e de Nansen √† Vard√ł fait d√©finitivement perdre tout cr√©dit. √Ä Vard√ł, Nansen et Johansen sont accueillis par le professeur Mohn, l'artisan de la th√©orie de la d√©rive des glaces, qui se trouve par hasard dans la ville[111]. Les deux hommes patientent une semaine en attendant l'arriv√©e du vapeur postal qui les emm√®ne vers le sud. Le 18 ao√Ľt, ils arrivent √† Hammerfest o√Ļ ils ont droit √† une r√©ception enthousiaste. L'absence de nouvelles du Fram pr√©occupe Nansen. Le 20 ao√Ľt, il apprend que Sverdrup a abord√© dans le petit port de Skjerv√ły, au sud d'Hammerfest, et poursuit sa route vers Troms√ł[112]. Le jour suivant, Nansen et Johansen entrent dans le port de Troms√ł o√Ļ ils rejoignent leurs anciens camarades pour d'√©mouvantes retrouvailles[113] - [101].

Apr√®s quelques jours de f√™te et de repos, le navire quitte Troms√ł le 26 ao√Ľt. Pendant son trajet vers le sud, le Fram est accueilli triomphalement dans chaque port. Escort√© √† son entr√©e dans le port par une escadre de navires de guerre, le Fram accoste finalement √† Christiania le 9 septembre, o√Ļ il est accueilli par des milliers de personnes - le plus grand rassemblement que la ville ait connu, selon Huntford[114]. Nansen et son √©quipage sont re√ßus par le roi Oscar. Sur le chemin de la r√©ception, ils passent sous un arc de triomphe form√© de 200 gymnastes. Nansen et sa famille sont h√©berg√©s au palais royal en tant qu'h√ītes de marque ; au contraire, Johansen est largement n√©glig√© et √©crit √† ce propos dans son journal qu'¬ę apr√®s tout, la vie r√©elle n'est pas aussi formidable que je me l'imaginais durant notre p√©riple ¬Ľ[113].

Bilan et impact

 Groupe de 13 hommes et un chien posant sur le pont étroit d'un navire, au milieu des cordes, des épars et du gréement, tous vêtus de chapeau et, à une exception près, de costumes sombres.
Les membres de l'exp√©dition, apr√®s le retour du Fram √† Christiania en ao√Ľt 1896.
À l'arrière, de gauche à droite : Blessing, Nordhal, Mogstad, Henriksen, Pettersen, Johansen.
Assis : Bentzen, Scott Hansen, Sverdrup, Amundsen (avec un chien), Jacobsen, Nansen, Juell.

L'approche traditionnelle des explorations arctiques reposait jusqu'alors sur de grandes exp√©ditions, avec l'id√©e que les techniques europ√©ennes pourraient √™tre r√©utilis√©es avec succ√®s sous les latitudes polaires. Utilis√©e depuis des ann√©es, cette strat√©gie avait apport√© quelques succ√®s mais √©galement conduits √† de larges d√©sastres, avec de lourdes pertes en hommes et en navires[115]. Au contraire, la m√©thode de Nansen, qui repose sur une √©quipe restreinte, entra√ģn√©e et exploitant les techniques des Inuits et des Sames, adapt√©es au milieu polaire - notamment en ce qui concerne les d√©placements - permet √† l'exp√©dition de revenir sans avoir subi la moindre perte, ni affront√© d'incident majeur[115].

M√™me si l'objectif initial d'atteindre le p√īle n'a pas √©t√© atteint, l'exp√©dition a permis de grandes d√©couvertes g√©ographiques et scientifiques. Sir Clements Markham, le pr√©sident de la Royal Geographical Society, d√©clare que l'exp√©dition a r√©solu ¬ę la question de la g√©ographie de l'Arctique ¬Ľ[116]. Il est alors clairement √©tabli que le p√īle Nord ne se situe pas sur un continent, ni sur un bloc de glace immobile, mais sur une banquise mouvante[117]. L'oc√©an Arctique est un profond bassin oc√©anique, sans masse continentale notable au nord du continent eurasiatique car d'√©ventuelles terres sous ces latitudes auraient bloqu√© le mouvement des glaces[note 10] - [118] - [119]. Au-del√† de la preuve de l'existence d'une d√©rive polaire, Nansen a √©galement remarqu√© l'influence de la force de Coriolis qui entra√ģne la glace vers le nord, sous l'effet de la rotation de la Terre. Cette d√©couverte sera d√©velopp√©e par l'√©l√®ve de Nansen, Vagn Walfrid Ekman, qui deviendra un oc√©anographe reconnu[119]. Le programme d'observations scientifiques men√© par le Fram procure les premi√®res observations oc√©anographiques d√©taill√©es de la zone arctique ; publi√©es en temps utiles sous la direction de Nansen apr√®s 1897, toutes les donn√©es collect√©es pendant le voyage conduisent √† la publication de six volumes d'observations scientifiques[4].

Tout au long de l'exp√©dition, Nansen continue de tester divers techniques et √©quipements, peaufinant la conception des skis et des tra√ģneaux, et d'exp√©rimenter de nouveaux types de v√™tements, de tentes et de dispositifs de cuisine. Il r√©volutionne ainsi les m√©thodes d'exploration polaire[120] - [121]. Dans la nouvelle √®re d'exploration qui suit son retour, les voyageurs suivent syst√©matiquement ses conseils en mati√®re de m√©thodes et d'√©quipements, m√™me si certains choisissent parfois de s'en affranchir, g√©n√©ralement pour des questions de co√Ľt[122] - [123]. Selon Huntford, les h√©ros de la conqu√™te du p√īle Sud que sont Amundsen, Scott et Shackleton sont tous des disciples de Nansen[121].

Le statut de Nansen n'est jamais s√©rieusement remis en cause, m√™me s'il n'√©chappe pas aux critiques. L'explorateur am√©ricain Robert Peary se demande pourquoi Nansen n'est pas revenu vers le navire apr√®s l'√©chec de son raid vers le p√īle, au bout d'environ trois semaines. ¬ę √Čtait-il honteux de revenir apr√®s une aussi courte absence, ou y a-t-il eu querelle... ou a-t-il rejoint la terre Fran√ßois-Joseph en qu√™te de sensationnalisme ou pour des raisons commerciales ? ¬Ľ[124]. Adolphus Greely, qui avait initialement exclu toute possibilit√© de succ√®s de l'exp√©dition, admet son erreur mais attire l'attention sur le ¬ę seul reproche ¬Ľ que l'on puisse faire √† Nansen : sa d√©cision d'abandonner ses camarades √† des centaines de kilom√®tres de toute terre. Greely √©crit √† ce sujet que ¬ę cela d√©passe l'entendement. Comment Nansen a-t-il pu √† ce point s'√©carter du devoir le plus sacr√© d'un commandant d'une exp√©dition navale[125] ? ¬Ľ La r√©putation de Nansen n'en p√Ętit cependant pas ; pr√®s d'un si√®cle apr√®s l'exp√©dition, l'explorateur britannique Wally Herbert qualifie le voyage du Fram de ¬ę plus exaltant exemple de courage et d'intelligence de l'histoire de l'exploration ¬Ľ[124].

Vue d'une partie de l'intérieur du Fram tel qu'exposé au musée du Fram à Oslo.

Le voyage du Fram met un terme aux exp√©ditions men√©es par Nansen. Il est nomm√© √† l'universit√© de Christiania en 1897 et obtient une chaire d'oc√©anographie en 1908[4]. Il s'enrichit par ailleurs gr√Ęce √† la publication de son r√©cit de voyage[note 11] - [126]. Par la suite, il se met au service du royaume nouvellement ind√©pendant de Norv√®ge, en diff√©rentes qualit√©s. Il re√ßoit le prix Nobel de la paix en 1922, en reconnaissance de son travail au profit des r√©fugi√©s au sein de la Soci√©t√© des Nations[4]. Hjalmar Johansen ne r√©ussit jamais √† se r√©ins√©rer dans la vie normale. Apr√®s des ann√©es de d√©rive, il accumule les dettes et tombe dans l'alcoolisme. Gr√Ęce √† l'influence de Nansen, il lui est offert de se joindre √† l'exp√©dition de Roald Amundsen au p√īle Sud en 1910. Johansen se querelle violemment avec Amundsen au camp de base de l'exp√©dition et il est exclu de l'√©quipe qui se lance √† la conqu√™te du p√īle. Il se suicide moins d'un an apr√®s son retour d'Antarctique[127]. Otto Sverdrup reste capitaine du Fram. En 1898, il reprend la mer, avec un nouvel √©quipage, pour quatre ann√©es d'exploration dans l'Arctique canadien[128]. Dans ses derni√®res ann√©es, Sverdrup participe √† l'organisation de la collecte de fonds visant √† offrir au navire un abri permanent dans un mus√©e[129]. Il meurt en novembre 1930, sept mois apr√®s le d√©c√®s de Nansen[130] - [131]. R√©utilis√© lors des exp√©ditions polaires d'Otto Sverdrup dans l'arctique canadien (1898-1902) et de Roald Amundsen √† la conqu√™te du p√īle Sud (1910-1912), le Fram est ensuite expos√© au mus√©e du Fram √† Oslo depuis 1936.

Le record de latitude arctique maximale jamais atteinte (ou farthest north) de Nansen tient cinq ans. Le 24 avril 1900, au cours d'une exp√©dition lanc√©e par l'Italien Louis-Am√©d√©e de Savoie, une √©quipe de trois hommes men√©e par le capitaine Umberto Cagni atteint 86¬į 34' N, en partant de la terre Fran√ßois-Joseph en tra√ģneaux √† chiens. L'√©quipe revient difficilement au camp de base ; l'une des √©quipes de support ayant disparu[132] - [133].

L'idée de dérive sur la glace est par la suite reprise dans le principe des stations dérivantes soviétiques, russes ou canadiennes.

En 2007-2008, une exp√©dition scientifique comparable, baptis√©e ¬ę Tara Arctic ¬Ľ, a √©t√© men√©e sur le navire Tara et a permis de recueillir de nombreuses donn√©es permettant d'enrichir les mod√®les climatiques.

√Čtudes post√©rieures sur l'exp√©dition

En 2009, une étude parue dans la revue American Scientist[134] - [135] tente d'évaluer la part de chance quant à la durée et la trajectoire de la dérive de Nansen, et de répondre à deux questions :
- le trajet aurait-il pu durer plus longtemps, au risque de mettre en péril l'expédition ?
- le record de la latitude la plus septentrionale atteinte par Nansen relève-t-il d'un coup de chance ?

En modélisant la dérive des glaces arctiques, l'équipe de recherche a reconstitué informatiquement, pour différentes années, les trajectoires théoriques du Fram à partir d'un même point de départ. Il est ainsi possible, pour un voyage se déroulant entre les années 1979 et 2006, de comparer les trajectoires calculées du navire avec son trajet réel lors du voyage à la fin du XIXe siècle.

Pour l'ensemble des trajectoires √©tudi√©es, seules celles correspondant √† un d√©part en 1987 et en 2006 pr√©sentent des dur√©es de parcours inf√©rieures √† la dur√©e r√©elle du voyage. √Ä l'inverse, quatre ann√©es de d√©part pr√©sentent des dur√©es de d√©rives th√©oriques sup√©rieures aux cinq ans maximum imagin√©s par Nansen. La dur√©e moyenne constat√©e du voyage entre 1979 et 2006 est de 3,7 ¬Ī 0,8 ans, √† comparer aux 2,9 ans de voyage pour le navire de Nansen.

En ce qui concerne la latitude maximale, le Fram a atteint 85¬į56' en 1895. La latitude maximale moyenne des trajectoires simul√©es est de 88¬į6' ¬Ī 1,1¬į Nord, soit en moyenne 240 kilom√®tres plus au Nord. Pour chacune des ann√©es √©tudi√©es, la d√©rive aurait conduit le Fram au moins aussi pr√®s du p√īle, sept ann√©es le menant m√™me au-del√† de 89¬į Nord. La meilleure ann√©e pour Nansen en termes d'approche du p√īle aurait √©t√© 1989, avec une latitude atteinte de 89¬į58'.

En résumé, Nansen avait correctement évalué la durée prévisionnelle du voyage et son équipage n'aurait eu que peu de chance de mourir de faim, d'autant que la pêche et la chasse étaient toujours possible pour compléter les provisions embarquées. Par ailleurs, le trajet du Fram semble avoir été particulièrement rapide par rapport à la moyenne des trajets constatés entre 1979 et 2006. En contrepartie, Nansen, bien qu'il ait rejoint la latitude la plus septentrionale jamais atteinte alors, aurait pu espérer de bien meilleurs résultats s'il avait voyagé à la fin du XXe siècle.

Notes et références

Notes

  1. Un treizi√®me homme, Bernt Bentzen, rejoint l'√©quipage √† la derni√®re minute √† Troms√ł, une des derni√®res escales avant de quitter la Norv√®ge.
  2. Le ¬ę pack-ice ¬Ľ ou simplement ¬ę pack ¬Ľ est une couche de glace sur mer, assez fine et m√©nageant des chenaux, qui permet encore la navigation, voir Le Brun 2008, L.
  3. Le discours de Nansen se finit par ces mots : ¬ę May Norwegians show the way! May it be the Norwegian flag that first flies over our Pole! ¬Ľ voir Fleming 2002, p. 239
  4. Nansen pensait qu'une jauge brute de 170 tonneaux serait suffisante, voir p Nansen 1897, vol. I, p. 62-68.
  5. En comparaison, le navire de Scott, le Discovery, le deuxième navire construit à des fins d'exploration polaire après le Fram, a un rapport de longueur sur largeur supérieur à cinq pour un, voir Savours 2001, p. 13
  6. Anton Amundsen ne possède aucun lien de parenté avec l'explorateur Roald Amundsen.
  7. Nansen embauche Bentzen √† la derni√®re minute en tant que ¬ę ma√ģtre brevet√© au cabotage ¬Ľ m√™me si les douze postes pr√©vus pour la bonne marche du navire sont d√©j√† tous pourvus. Il ne donne pas plus d'explication sur la raison de son embauche de derni√®re minute que : ¬ę Il fut engag√© au dernier moment. √Ä huit heures du soir, il vint me trouver et √† dix heures, nous quittions Troms√ł ¬Ľ, voir Nansen 1996, p. 28.
  8. Nansen ne donne aucune explication de cette d√©cision, au-del√† du fait qu'une route plus courte est plus s√Ľre et permet de commencer plus rapidement la d√©rive sur les glaces, voir Nansen 1897, vol. I p.31 et Fleming 2002, p. 243
  9. Seule la carte de l'archipel réalisée par Payer est disponible au moment du départ de Nansen, voir Nansen 1897, vol. II p. 518
  10. Nansen était néanmoins prêt à admettre la possibilité de l'existence de terres au nord du continent américain.
  11. √Ä son retour, la premi√®re t√Ęche de Nansen est d'√©crire le r√©cit du voyage. Il le fait remarquablement vite, produisant un texte en norv√©gien d'environ 300 000 mots d√®s novembre 1896. La traduction en anglais, intitul√©e Farthest North, est √©dit√©e en janvier 1897 et la traduction en fran√ßais Vers le p√īle la m√™me ann√©e.

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Annexes

Articles connexes

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