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Ainulindalë

L'AinulindalĂ« ([ˌainuˈlindalɛ]) est le premier rĂ©cit du Silmarillion, ouvrage de l'Ă©crivain britannique J. R. R. Tolkien. Au sein de la fiction, ce nom dĂ©signe aussi le chant par lequel est formĂ© le monde, Ă©galement appelĂ© « Grande Musique ».

Ainulindalë
Auteur J. R. R. Tolkien, édité par Christopher Tolkien
Pays Drapeau du Royaume-Uni Royaume-Uni
Genre Fantasy
Version originale
Langue anglais
Titre Ainulindalë
Éditeur Allen & Unwin
Lieu de parution Londres
Date de parution 1977
Version française
Traducteur Pierre Alien
Éditeur Christian Bourgois Ă©diteur
Date de parution 1978
Chronologie
SĂ©rie Le Silmarillion

Ce court texte relate l'histoire de la crĂ©ation d'EĂ€, le monde oĂč prend place le lĂ©gendaire de Tolkien, par IlĂșvatar et les Ainur, et comment ces derniers sont descendus dans le monde pour lui donner forme et le prĂ©parer pour l'arrivĂ©e des Elfes et des Hommes, les « Enfants d'IlĂșvatar ». AinulindalĂ« signifie littĂ©ralement « Musique des Ainur » en quenya, langue construite par Tolkien (de aina « bĂ©ni » et lin « chanter, faire un son musical »[1] ou lindale « musique »[2]).

La premiĂšre version de l’AinulindalĂ«, aussi appelĂ©e La Musique des Ainur, fut Ă©crite entre novembre 1918 et le printemps de 1920[3] - [4]. Le texte connut plusieurs rĂ©Ă©critures par la suite, jusqu'au dĂ©but des annĂ©es 1950[5]. Ce texte ne fut publiĂ© qu'en 1977, quatre ans aprĂšs la mort de son auteur, par son fils Christopher. La plupart des critiques du Silmarillion considĂšrent le roman comme un tout et l’AinulindalĂ« a gĂ©nĂ©ralement Ă©tĂ© l'objet de commentaires positifs.

Les rĂ©Ă©critures successives de l’AinulindalĂ« la dĂ©gagent progressivement des influences de la mythologie nordique pour en faire un manifeste de la foi catholique de l'auteur, ainsi qu'un exemple de son concept de subcrĂ©ation. Ce rĂ©cit a donnĂ© lieu Ă  des adaptations en particulier musicales et a Ă©galement pu servir de source d'inspiration pour d'autres Ɠuvres.

Résumé

L’AinulindalĂ« est un rĂ©cit qui raconte la crĂ©ation d'Arda par IlĂșvatar. Le texte s'ouvre par la crĂ©ation des Ainur par ce dernier, Ă  partir de sa pensĂ©e, et raconte comment il leur proposa de rĂ©aliser des thĂšmes musicaux. Les Ainur chantĂšrent longtemps seuls ou en petits groupes, puisque chacun entendait seulement la partie de la pensĂ©e d'IlĂșvatar de laquelle il procĂ©dait, jusqu'Ă  ce que celui-ci leur communique un thĂšme dans lequel ils devaient chanter en harmonie.

Melkor, plus tard connu sous le nom de Morgoth
Le Vala Melkor, plus tard connu sous le nom de Morgoth.

Une fois qu'ils eurent commencĂ©, et Ă  mesure que la chanson avançait, Melkor, le plus douĂ© des Ainur, entreprit d'inclure dans sa partie des pensĂ©es propres qui ne lui avaient pas Ă©tĂ© communiquĂ©es par IlĂșvatar. Ce fait provoqua une discordance dans la musique et IlĂșvatar se leva en souriant, Ă©levant sa main gauche, de sorte qu'un nouveau thĂšme commença Ă  rĂ©sonner. MalgrĂ© cela, la discordance provoquĂ©e par Melkor prĂ©domina et de nouveau IlĂșvatar se leva, cette fois sĂ©rieux, et de sa main droite fit sonner un troisiĂšme thĂšme. Celui-ci ne fut pas non plus capable d'Ă©teindre la discordance et IlĂșvatar se leva pour la derniĂšre fois, agacĂ©, et des deux mains fit entendre un nouvel accord qui mit un terme Ă  la musique.

IlĂșvatar conduisit ensuite les Ainur hors de sa demeure et ils virent comment la musique, au sortir du Vide, avait crĂ©Ă© le monde et comment l'histoire de celui-ci se trouvait maintenant transcrite devant eux. De cette façon, ils virent l'arrivĂ©e des Enfants d'IlĂșvatar, les Elfes et les Hommes, crĂ©Ă©s par le troisiĂšme thĂšme. Beaucoup des Ainur dĂ©sirĂšrent d'aller dans le monde afin de le prĂ©parer pour eux. Cependant, la vision s'Ă©teignit quand fut transcrit le QuatriĂšme Âge et IlĂșvatar, sachant que les Ainur dĂ©siraient que le monde ne fĂ»t pas seulement une vision, le rendit rĂ©el par la Flamme ImpĂ©rissable[Note 1] en utilisant le mot EĂ€ (« Que cela soit » ou « Le monde qui est » en langue quenya).

Quelques Ainur restĂšrent avec IlĂșvatar dans les Salles Intemporelles, mais d'autres descendirent sur le monde et furent connus comme les Valar et les Maiar. Ceux-ci commencĂšrent Ă  travailler en EĂ€ dans le but de la prĂ©parer pour l'arrivĂ©e des Enfants d'IlĂșvatar, mais Melkor dĂ©truisait constamment ce qu'ils avaient fait, et ManwĂ« convoqua les Ainur pour lui dĂ©clarer la guerre. Melkor se retira pour un temps, mais quand les Valar prirent une forme corporelle, il en adopta une Ă©galement et cette fois il y eut la guerre, la premiĂšre guerre en EĂ€.

Composition

La premiĂšre version de l'histoire de l'AinulindalĂ« portait le nom de La Musique des Ainur et fut conçue comme un conte qui faisait partie des Contes perdus, Ă©crits par J. R. R. Tolkien durant les annĂ©es 1910 et 1920 et publiĂ©s par son fils Christopher dans les deux premiers volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu. Selon le commentaire d'une carte envoyĂ©e Ă  Christopher Bretherton et datĂ©e du 16 juillet 1964, Tolkien Ă©crivit la premiĂšre version de l'AinulindalĂ« quelque part entre novembre 1918 et le printemps de 1920, alors qu'il travaillait dans l'Ă©quipe du dictionnaire de l'universitĂ© d’Oxford[3] - [4].


Du premier brouillon, Ă©crit rapidement au crayon, subsistent quelques feuilles volantes dans le cahier de la version corrigĂ©e. Les changements consistaient simplement en ajouts, comme l'inclusion de ManwĂ« et d'AulĂ« (personnages qui n'apparaissaient pas dans le brouillon), et de petites corrections comme le changement d’Ilu en IlĂșvatar. Dans cette premiĂšre version du conte, l'histoire est racontĂ©e par l'elfe RĂșmil, si bien que le langage usitĂ© diffĂšre assez de celui de la version publiĂ©e dans Le Silmarillion. La trame est trĂšs similaire, hormis quelques exceptions : il est dit qu'IlĂșvatar crĂ©a les Ainur en chantant, Melkor se nomme ici Melko, et la deuxiĂšme fois qu'IlĂșvatar se lĂšve pour rompre la discordance qu'il provoque dans la musique, il pleure au lieu d'ĂȘtre sĂ©rieux ; en outre, pour finaliser la musique, IlĂșvatar ne montre pas aux Ainur une vision du monde, mais celui-ci dĂ©jĂ  rĂ©el, et Ă  aucun moment il n'est fait rĂ©fĂ©rence Ă  sa crĂ©ation au moyen du mot EĂ€. La fin du conte dĂ©crit les Valar, un passage qui deviendra ultĂ©rieurement la deuxiĂšme partie du Silmarillion, la Valaquenta[6].

Tolkien abandonna l'histoire pendant de nombreuses annĂ©es. Elle n'apparaĂźt mĂȘme pas dans l’Esquisse de la mythologie, texte qu'il composa en 1926 comme rĂ©sumĂ© de son lĂ©gendaire pour un ancien professeur de Birmingham[7]. Dans la Quenta, version dĂ©veloppĂ©e de l’Esquisse datĂ©e de 1930, et dans la premiĂšre version des Annales du Valinor, chronologie qui reprend les principaux Ă©vĂ©nements survenus depuis l'arrivĂ©e des Valar dans le monde jusqu'au commencement du Premier Âge, l'histoire n'est pas davantage mentionnĂ©e. Tolkien rĂ©Ă©crivit complĂštement La Musique des Ainur dans les annĂ©es 1930, n'apportant cependant presque aucune modification Ă  la trame du rĂ©cit[8].

En 1946, durant la rĂ©daction du Seigneur des anneaux, Tolkien Ă©crivit une nouvelle version de l’AinulindalĂ« qui fut perdue, Ă  l'exception d'une demi-page dĂ©chirĂ©e. Peu aprĂšs, il rĂ©digea une autre version qui introduisit un changement radical dans son lĂ©gendaire : Arda y est ronde dĂšs l'origine, le Soleil est dĂ©jĂ  dans le monde quand celui-ci est crĂ©Ă© et la Lune est formĂ©e en consĂ©quence d'une des destructions provoquĂ©es par Melkor. L'idĂ©e des Lampes des Valar est ainsi abandonnĂ©e, au profit d'un mythe cosmogonique plus cohĂ©rent avec la rĂ©alitĂ© scientifique. Cette version d'un « monde rond » fut finalement mise de cĂŽtĂ©, peut-ĂȘtre sous l'influence d'une lectrice qui indiqua Ă  Tolkien qu'elle prĂ©fĂ©rait la version prĂ©sentant un « Monde Plat » (celle des annĂ©es 1930) Ă  celle prĂ©sentant un « Monde Rond » (celle de 1946)[9]. Les interrogations de Tolkien concernant le besoin de « systĂ©matiser » ou de « rationaliser » son lĂ©gendaire allaient toutefois perdurer encore longtemps[10].

En 1948, Tolkien recommença Ă  Ă©laborer une nouvelle version, Ă©liminant toute la partie relative au Soleil et Ă  la Lune et introduisant en premier le passage oĂč IlĂșvatar crĂ©e le monde aprĂšs que la vision offerte aux Ainur se fut Ă©teinte. De plus, le narrateur est un autre elfe, PengoloĂ°, RĂșmil devenant le rĂ©dacteur du rĂ©cit. Tolkien rĂ©alisa encore une nouvelle version de l'histoire, sous la forme d'un manuscrit « d'une splendeur inhabituelle »[11], dans lequel quelques petits dĂ©tails sont ajoutĂ©s, comme le fait que la vision du monde s'Ă©teint avant la Domination des Hommes (le QuatriĂšme Âge) ou qu'IlĂșvatar prononce le mot EĂ€ pour le crĂ©er[12].

RĂ©sumĂ© des diffĂ©rentes versions de l’AinulindalĂ«
Référence Date Description Publication
La Musique des AinurEntre janvier et juin 1919[13]Manuscrit au crayon abondamment corrigé, suivi d'une seconde version à l'encre qui présente des corrections supplémentaires.Le Livre des contes perdus
Ainulindalë A[Note 2]Milieu des années 1930Manuscrit trÚs brouillon qui reprend fréquemment des lectures de La Musique des Ainur, immédiatement rayées et remplacées. Non
Ainulindalë BMilieu des années 1930Copie au propre de A, dont elle diffÚre essentiellement du point de vue du style ; « Monde Plat ».La Route perdue et autres textes
Ainulindalë ?1946Version perdue, dont ne subsiste qu'une feuille déchirée.Non
Ainulindalë C*1946Texte dactylographié basé sur cette version perdue ; « Monde Rond »Morgoth's Ring
Ainulindalë CEntre 1948 et 1951Texte écrit sur le verso des pages de B. Il se base essentiellement sur ce dernier, mais incorpore également des éléments de C*.
Ainulindalë DEntre 1948 et 1951Manuscrit enluminé basé sur C et réalisé probablement peu aprÚs.

Accueil critique

Portrait en buste de Joseph Pearce, chemise rayée bleue et veste de costume bleue, cravate jaune, tient un micro dans sa main gauche.
L'Ă©crivain britannique Joseph Pearce a qualifiĂ© l’AinulindalĂ« de « plus beau mythe de tout le monde de Tolkien »[14].

Le plus souvent, les critiques du Silmarillion se sont attachĂ©s Ă  l'Ɠuvre dans son ensemble, mais les commentaires reçus par l’AinulindalĂ« en particulier furent positifs. Dans son ouvrage Tolkien: Man and Myth, l'Ă©crivain britannique Joseph Pearce qualifie le rĂ©cit de « la partie la plus importante du Silmarillion », et ajoute que « ce mythe de la CrĂ©ation est peut-ĂȘtre le plus significatif et le plus beau de tout l'univers de Tolkien »[14]. De son cĂŽtĂ©, Brian Rosebury commenta dans son livre Tolkien: A Critical Assessment qu'il lui semblait ĂȘtre un grand succĂšs, trĂšs bien travaillĂ©, avec une « prose convenablement biblique et en mĂȘme temps caractĂ©ristique de Tolkien »[15].

Plusieurs jĂ©suites ont fait Ă©cho Ă  l'histoire de l’AinulindalĂ«, comme le pĂšre James V. Schall, qui dit : « jamais je n'ai lu quelque chose d'aussi beau que la premiĂšre page du Silmarillion », ou le pĂšre Robert Murray, ami de Tolkien, qui fit ce commentaire : « dans toutes les littĂ©ratures, depuis la formation des livres sacrĂ©s de l'humanitĂ©, il est trĂšs difficile de trouver un mythe de la crĂ©ation comparable, par sa beautĂ© et son pouvoir imaginatif »[14].

Le style de l’AinulindalĂ« a globalement fait l'objet de critiques Ă©logieuses : dans Fantasy Literature: A Core Collection and Reference Guide les auteurs affirment que « chaque partie [du Silmarillion] bĂ©nĂ©ficie de la puissance et de l'audace du gĂ©nie imaginatif de Tolkien et de son style brillant » ajoutant que l’AinulindalĂ« a des « tonalitĂ©s d'orgue »[16]. Ralph C. Wood dĂ©clare que cette Ɠuvre est « l'une des plus belles et des plus originales de ses Ă©crits[Trad. 1] ». Mais le fait que le style change entre l’AinulindalĂ« et le reste du Silmarillion a Ă©galement Ă©tĂ© remarquĂ©[17], au point que Daniel Grotta affirme que Christopher Tolkien aurait Ă©crit l'essentiel de l’AinulindalĂ« et de la Valaquenta publiĂ©s dans Le Silmarillion[18].

Analyse

page de titre du Silmarillion
Page de titre du Silmarillion dont l’AinulindalĂ« constitue la premiĂšre partie.

L’AinulindalĂ« dans sa premiĂšre version apparaĂźt tĂŽt dans la carriĂšre de Tolkien et tĂ©moigne de l'importance de la musique dans la conception de son monde[19]. Cela tĂ©moignerait d'aprĂšs Bradford Lee Eden de l'influence de l'Ă©poque victorienne sur Tolkien, malgrĂ© les dĂ©nĂ©gations de ce dernier[20]. Pour John Gardner, « la musique est le symbole central et le mythe total du Silmarillion, un symbole qui devient interchangeable avec la lumiĂšre (projection de la musique) »[Trad. 2] - [21], quoique pour Verlyn Flieger il ne s'agisse pas de symboles mais de rĂ©alitĂ©s qui ont vocation Ă  ĂȘtre comprises littĂ©ralement[22].

La Musique des Ainur telle qu'elle apparaĂźt dans les Contes perdus renvoie Ă  la mythologie nordique par sa structure mĂȘme. De maniĂšre similaire Ă  la Gylfaginning de l’Edda en prose, le rĂ©cit est conçu comme un dialogue oĂč les rĂ©ponses apportent des informations sur la cosmogonie et la thĂ©ogonie[23]. Cependant, selon John Gough, l’AinulindalĂ«, malgrĂ© son nom qui pourrait rappeler ceux du Kalevala, et le fait que le reste de l'Ɠuvre de J. R. R. Tolkien incorpore des aspects issus de la mythologie nordique, est profondĂ©ment « a-nordique »[Trad. 3] : il s'agit avant tout d'une vision de la crĂ©ation qui se doit d'ĂȘtre soit catholique, soit au minimum compatible avec le catholicisme, et qui n'a rien de paĂŻen[24]. Bien que les Ainur fassent ensuite Ɠuvre de dĂ©itĂ©s crĂ©atrices comme dans les mythes paĂŻens[24], seul IlĂșvatar dispose de la Flamme ImpĂ©rissable crĂ©atrice ; les Ainur n'Ă©tant que ses auxiliaires, et ne participant pas Ă  la CrĂ©ation comme le Fils (Verbe, Parole crĂ©atrice) et le Saint-Esprit (Souffle vital) peuvent assister le PĂšre dans la TrinitĂ© chrĂ©tienne[25]. Au sein de son lĂ©gendaire, les rĂ©cits de la Terre du Milieu sont censĂ©s prendre place dans une Ăšre prĂ©chrĂ©tienne. Selon Stratford Caldecott, Tolkien « essaie d'Ă©crire un conte qui serait complĂ©mentaire, et non en contradiction, au rĂ©cit de la GenĂšse »[Trad. 4].

D'aprĂšs Marjorie Burns, qui a travaillĂ© sur les diffĂ©rentes versions de l’AinulindalĂ«, Tolkien christianise de plus en plus les Valar au fil des rĂ©visions du texte : ils s'Ă©loignent progressivement des dieux de la mythologie nordique pour acquĂ©rir un statut Ă©voquant davantage les archanges[26]. Melkor rappelle ainsi de plus en plus le Lucifer de la Bible[27]. L’AinulindalĂ« permet Ă  Tolkien d'exprimer sa vision chrĂ©tienne du monde, du Bien et du Mal, dans un parallĂšle avec la GenĂšse[28]. Comme Elrond le dit Ă  Boromir : « Rien n'est mauvais au dĂ©but, mĂȘme Sauron ne l'Ă©tait pas »[29]. Cette vision est prĂ©sente dans l’AinulindalĂ«, oĂč IlĂșvatar (Dieu) crĂ©e tout, et oĂč tout ce qui est crĂ©Ă© est bon, le mal servant finalement Ă  enrichir le monde crĂ©Ă©[30]. Cependant, comme le note Verlyn Flieger, contrairement Ă  la vision judĂ©o-chrĂ©tienne de la GenĂšse oĂč le monde, crĂ©Ă© immaculĂ© et innocent[Note 3], n'est corrompu qu'Ă  la suite de la faute de l'homme, dans l'Ɠuvre de Tolkien le Mal s'est introduit dans le monde dĂšs sa crĂ©ation[31].

L’AinulindalĂ« a pu ĂȘtre rapprochĂ© du concept mĂ©diĂ©val de l'angĂ©lique musique des sphĂšres[19], ou encore des conceptions de BoĂšce[32]. Émilie Denard remarque que l'emploi des majuscules et du mot song lĂ  oĂč on s'attendrait Ă  life[Trad. 5] montre que la musique est perçue comme crĂ©atrice et porteuse de vie[33]. John William Houghton compare Ă©galement le mythe de la CrĂ©ation de Tolkien Ă  l'interprĂ©tation de la GenĂšse par saint Augustin, oĂč Dieu crĂ©e d'abord les anges, leur insufflant la connaissance sur ce qui doit ĂȘtre fait, et enfin crĂ©e le monde physique[34] - [35]. La Vision de l’AinulindalĂ« a aussi pu ĂȘtre rapprochĂ©e du concept platonicien des IdĂ©es[36].

La description du paradis initial de l’AinulindalĂ« a Ă©galement Ă©tĂ© rapprochĂ©e du poĂšme Mythopoeia et de la nouvelle Feuille, de Niggle : Tolkien y prĂ©sente la crĂ©ativitĂ© humaine comme un reflet de la crĂ©ativitĂ© divine, selon son concept de « subcrĂ©ation ». Le paradis vĂ©ritable ne dĂ©truit pas la crĂ©ativitĂ© humaine mais au contraire la perfectionne. À la vision finale de Niggle d'un Paradis oĂč l'Art vĂ©ritable est apprĂ©ciĂ© rĂ©pond le don originel de la LibertĂ© et de la CrĂ©ativitĂ© dans l’AinulindalĂ«[37]. Selon la foi de l'auteur, le mythe de la crĂ©ation n'est pas lĂ  seulement pour donner un dĂ©but Ă  la chronologie, mais pour donner un sens Ă  l'ensemble du commencement Ă  la fin[38]. Non seulement Tolkien fait Ɠuvre de « subcrĂ©ateur » dans l'invention de son lĂ©gendaire, mais l’AinulindalĂ« prĂ©sente des crĂ©atures, les Ainur, faisant preuve de crĂ©ativitĂ© aux cĂŽtĂ©s de leur crĂ©ateur[39], comme Tolkien a pu l'Ă©crire en 1958 : « Les Ainur ont pris part Ă  la formation du monde en tant que « sub-crĂ©ateurs » : Ă  des degrĂ©s divers, aprĂšs cette façon[40]. »

Il faut souligner l'insistance sur la mer, mentionnĂ©e explicitement, dont le son serait comme un Ă©cho de cette « Grande Musique »[41] - [42], ce qui se retrouvera dans les rĂ©cits ultĂ©rieurs : dans Le Seigneur des anneaux, notamment, oĂč la dĂ©couverte de la mer, aux Havres Gris, suscite l'Ă©motion de Samsagace Gamegie (Samsaget Gamgie) [43].

Adaptations et héritages

C. S.Lewis
Statue de C. S. Lewis qui s'est peut-ĂȘtre inspirĂ© de l’AinulindalĂ« pour son rĂ©cit de la crĂ©ation de Narnia.

Le rĂ©cit fut souvent illustrĂ©, notamment par Jef Murray[44]. Ted Nasmith illustre l'interruption de la musique par Melkor[45]. Craig Marnock rĂ©alisa Ă©galement, en , une traduction en quenya d'un fragment de l’AinulindalĂ«, qui fut publiĂ©e dans la revue Vinyar Tengwar[46].

L’AinulindalĂ« donna Ă©galement lieu Ă  des adaptations musicales. Adam C. J. Klein crĂ©a un opĂ©ra Ă  partir du Silmarillion, intitulĂ© Leithian, dont le morceau AinulindalĂ« rappelle Jean-SĂ©bastien Bach[47]. Frank Felice composa Ă©galement un AinulindalĂ« pour orchestre[48] - [49]. Un groupe de folk metal français crĂ©Ă© en octobre 2002 a pris le nom d'« AinulindalĂ« »[50]. En 2004, il a sorti un album intitulĂ© Le Lai de Leithian, avec dix thĂšmes inspirĂ©s de l’Ɠuvre de Tolkien[51], dont une chanson s'appelle AinulindalĂ«.

Dans l’univers de Narnia de C. S. Lewis, le monde est Ă©galement crĂ©Ă© par une musique, le chant du lion Aslan, tel que relatĂ© dans le sixiĂšme roman du cycle, Le Neveu du magicien, commencĂ© en 1949. Lewis et Tolkien Ă©taient amis ainsi que membres des Inklings, et l’hypothĂšse que Lewis se soit inspirĂ© de Tolkien a Ă©tĂ© soulevĂ©e[52]. On sait cependant que Tolkien n'apprĂ©ciait guĂšre le Monde de Narnia et que Lewis n'a pas prĂ©sentĂ© ce roman aux Inklings[53].

Annexes

Notes

  1. Dans la traduction de Pierre Alien, « Flame Imperishable » devient « Flamme Éternelle », tandis que « Imperishable Flame » est rendu par « Flamme Immortelle » ; la plupart des sources universitaires francophones utilisent « Flamme ImpĂ©rissable ».
  2. Les lettres employĂ©es pour identifier les versions de l'AinulindalĂ« sont celles employĂ©es par Christopher Tolkien dans l’Histoire de la Terre du Milieu.
  3. Notions traduites par « immarri » dans le vocabulaire tolkiennien, en référence au « marrissement » d'Arda par Melkor.

Citations originales

  1. « one of his most original and beautiful pieces of writing », The Gospel According to Tolkien, p. 11.
  2. « Music is the central symbol and the total myth of 'The Silmarillion,' a symbol that becomes interchangeable with light (music's projection). »
  3. « un-Northernness »
  4. « was trying to write an account that would be complementary to, while not contradicting, the Genesis story », Secret Fire, p. 74.
  5. « But I will sit and hearken, and be glad that through you great beauty has been wakened into song. »

Références

  1. Le Silmarillion, Appendice : éléments de quenya et de sindarin.
  2. La Route perdue et autres textes, « les Étymologies » entrĂ©e : LINÂČ.
  3. Lettres, p. 345.
  4. Le Livre des contes perdus, p. 67.
  5. Morgoth's Ring, p. 6.
  6. Christopher Tolkien dĂ©taille les diffĂ©rences entre cette premiĂšre version du mythe et la version finale dans Le Livre des contes perdus, pp. 88–90.
  7. La Formation de la Terre du Milieu, p. 42.
  8. La Route perdue et autres textes, p. 155.
  9. Morgoth's Ring, pp. 4–6.
  10. Morgoth's Ring, pp. 369, 371.
  11. « This next version of the Ainulindalë is a manuscript of unusual splendour, with illuminated capitals and a beautiful script », Morgoth's Ring, pp. 29-30.
  12. Christopher Tolkien analyse ces versions successives de l’AinulindalĂ« dans la premiĂšre partie de Morgoth's Ring, pp. 3–44.
  13. Hammond & Scull, p. 123.
  14. Joseph Pearce, pp. 87–89.
  15. Rosebury, p. 97.
  16. Fantasy Literature: A Core Collection and Reference Guide, p. 167.
  17. Twentieth-century science-fiction writers, p. 866.
  18. The biography of J.R.R. Tolkien: architect of Middle-Earth, p. 161.
  19. « The Music of the Spheres:Relationship between Tolkien's Silmarillion and Medieval Cosmological and Religious Theory ».
  20. Middle-earth Minstrel: Essays on Music in Tolkien, p. 96.
  21. New-York Times Books Review, 12 octobre 1977.
  22. Splintered Light, p. xviii.
  23. « La naissance du monde selon J. R. R. Tolkien », p. 334.
  24. « Tolkien's Creation Myth in The Silmarillion — Northern or Not? ».
  25. The Gospel According to Tolkien, pp. 12–13.
  26. « All in One, One in All », pp. 2–12.
  27. Middle-earth Minstrel: Essays on Music in Tolkien, p. 102.
  28. The Gospel According to Tolkien, p. 11
  29. Le Seigneur des anneaux, livre II, chap. 2.
  30. « Good and Evil », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, p. 250.
  31. « The Music and the Task: Fate and Free Will in Middle-earth », Tolkien Studies, vol. 6, p. 152.
  32. « Music in Middle-earth », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, p. 444.
  33. « De la Grande Musique d'IlĂșvatar aux chants de pouvoir : la place de l'art poĂ©tique et musical en Terre du Milieu », Tolkien et le Moyen Âge, p. 197.
  34. Cité dans « Arda », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, p. 24.
  35. « Augustine of Hippo », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, p. 43.
  36. « Plato », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, p. 513.
  37. « Heaven », J.R.R.Tolkien Encyclopedia, pp. 267–268.
  38. Tree of Tales, p. 41.
  39. Tree of Tales, pp. 44-45.
  40. Lettres, no 212, p. 284.
  41. Middle-earth Minstrel: Essays on Music in Tolkien, p. 50.
  42. Tolkien et ses légendes, p. 231.
  43. Le Seigneur des anneaux, livre VI, chap. 9 : « Les Havres Gris ».
  44. The Music of the Ainur sur le site de Jef Murray.
  45. Melkor Weaves Opposing Music par Ted Nasmith.
  46. Vinyar Tengwar, no 18, juillet 1991, pp. 12–13.
  47. Middle-earth Minstrel: Essays on Music in Tolkien, p. 161.
  48. Middle-earth Minstrel: Essays on Music in Tolkien, p. 164.
  49. Entendre le début en ligne.
  50. « http://www.ainulindale.info/history.html »(Archive.org ‱ Wikiwix ‱ Archive.is ‱ Google ‱ Que faire ?) (consultĂ© en ).
  51. (en) « Ainulindalë - The Lay Of Leithian », Discogs (consulté le ).
  52. Tolkien and C.S. Lewis: the gift of friendship, p. 104.
  53. Milton, Spenser and The Chronicles of Narnia, note 7, p. 173.

Ouvrages de Tolkien

Ouvrages et articles sur Tolkien

  • (en) Alexandra Bolintineanu, « Arda », dans Michael D. C. Drout, J.R.R. Tolkien Encyclopedia: Scholarship and Critical Assessment, Routlege, (ISBN 0-415-96942-5).
  • (en) Marjorie Burns, « All in One, One in All », dans Nils Ivar AgĂžy, Between Faith and Fiction. Tolkien and the Powers of His World, Oslo, (ISBN 91-973500-0-1).
  • (en) Stratford Caldecott, Secret Fire : the spiritual vision of J. R. R. Tolkien, Darton Longman & Todd, (ISBN 978-0-232-52477-2), p. 144.
  • Émilie Denard, « De la Grande Musique d'IlĂșvatar aux chants de pouvoir : la place de l'art poĂ©tique et musical en Terre du Milieu », dans Leo Carruthers, Tolkien et le Moyen Âge, Paris, CNRS Éditions, (ISBN 978-2-271-06568-1).
  • (en) Colin Duriez, Tolkien and C.S. Lewis: the gift of friendship, Paulist Press, (ISBN 978-1-58768-026-7).
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